Des facultés sur le front du droit : Paris et Toulouse dans la Grande Guerre

Sylvain Bloquet

1Les commémorations de la première guerre mondiale ont souvent été l’occasion de renouveler les regards sur les multiples bouleversements provoqués par ce conflit marquant la fin d’un ordre ancien. De nombreux champs disciplinaires ont pu ainsi illustrer ces ruptures aux niveaux international, politique, social et culturel, ou plus simplement technique. Tout en commémorant ces événements, ces études ont souligné les caractères de la recomposition de l’ordre européen au début du xxe siècle.

2L’exposition virtuelle portant sur Des facultés sur le front du droit prolonge cette approche, en se concentrant particulièrement sur les implications du conflit à l’égard des facultés de Paris et de Toulouse. En livrant plusieurs études et rappels historiques, cette contribution collective démontre précisément comment les institutions universitaires sont mobilisées dans une lutte impliquant autant les hommes que leur système de valeurs. Elle entend mieux saisir la première guerre mondiale à un moment clé du renouvellement de la pensée juridique française et européenne. À cette fin, de nombreux supports imprimés et iconographiques sont exploités à travers plus de trois décennies du monde juridique français, et s’organisent autour de la question des institutions universitaires, des hommes, de la guerre, du droit et d’une thématique portant sur « la guerre et la paix ». L’étendue de cette période permet de comprendre au mieux le bouleversement que connaît alors le monde universitaire dans son sens large.

3La première rupture suggérée est celle que connaît une institution universitaire recomposée depuis l’Empire et qui vient de se renouveler, notamment par la redéfinition des disciplines enseignées, sous la IIIe République. Cette lente et difficile modernisation tente progressivement d’assurer une adéquation à l’évolution sociale de la fin du xixsiècle, autant qu’elle permet aux universités de se distinguer par le rayonnement de leurs champs d’études. Saisissante est alors la rupture causée par la première guerre mondiale, qui conduit à une nécessaire adaptation en raison du redéploiement des hommes et des moyens dans l’institution universitaire. Dans ces difficiles années, le soutien à l’effort de guerre conduit à redéfinir les postes de dépenses financières, à redistribuer les services d’enseignement des professeurs, ou à tenter de maintenir, à l’image du doyen Hauriou à Toulouse, des cours complémentaires pourtant compromis par la circulaire du 9 octobre 1914. La guerre dans le quotidien d’une faculté de droit peut aussi s’étudier à travers la question de l’effectif précis des professeurs et des étudiants au cours des années du conflit. La réorientation des finances octroyées par l’État dans l’effort de guerre se répercute encore sur les dépenses et investissements qui se voient limités, sinon immédiatement stoppés. Particulièrement symptomatique demeure la lecture croisée des études concernant les bibliothèques universitaires de Paris et Toulouse, qui avaient connu un développement rapide et continu avec leur réorganisation engagée depuis le début de la IIIe République. Comme le constate l’exposition virtuelle, la guerre vient briser cet élan en touchant le personnel et les ressources universitaires. Il faudra encore attendre plusieurs années après la fin du conflit pour observer une progression des effectifs et des budgets. Mais les circonstances permettent aussi de mettre en lumière les engagements individuels, qui permettent d’assurer au mieux la continuité des services. Parmi ceux-ci, Jules Rousselle se distingue au sein de la bibliothèque de la faculté de droit de Paris car, en charge de sa direction par intérim depuis la mort de Paul Viollet survenue en novembre 1914, son action permet de contenir sensiblement les conséquences de la guerre sur le quotidien de l’institution. En livrant le récit captivant de ces parcours individuels, et au-delà de leurs enseignements sur le fonctionnement des institutions, l’exposition virtuelle permet de donner vie aux multiples implications concrètes du conflit mondial.

4Le début de la guerre est aussi l’époque d’une réorientation, d’abord forcée, d’une science du droit qui doit désormais composer avec la difficulté de se procurer des ouvrages allemands et autrichiens en raison l’interdiction de leur importation. À cet égard, la lettre de 1915 du ministre de l’Instruction publique et des Beaux-arts à la direction des Douanes insiste sur l’accès nécessaire des savants français aux recherches poursuivies en Allemagne en raison des découvertes pouvant leur être utiles et, spécialement en temps de guerre, de l’impératif de « défense nationale » de les connaître.

5Inversement, l’exposition virtuelle rappelle aussi comment les facultés de droit sont un moyen de promotion des liens unissant les alliés, comme l’illustrent la réception d’une mission espagnole en 1916 à la faculté de Toulouse, et celle du président du Conseil italien Orlando, professeur de droit public, à la fin de l’année 1917 à la faculté de Paris. Pendant cette même année, Larnaude a aussi l’occasion de souligner le même idéal de justice et l’identité du droit que partagent les États-Unis et la France lors de la réception d’une délégation de la Nouvelle-Orléans. L’année suivante, la faculté prévoit encore d’établir un enseignement destiné aux étudiants américains sous la forme de conférences traduites en anglais. Enfin, et dans le même ordre d’idées, on peut aussi observer précisément après la guerre comment la faculté de Toulouse accueille plus de mille deux-cents soldats américains reprenant leurs études dans l’attente de la démobilisation, qui publieront un journal connaissant une diffusion dépassant le strict cadre universitaire.

6La vie universitaire demeure encore largement tributaire du destin des citoyens-soldats engagés dans la guerre, comme le montre la galerie de l’exposition présentant les hommes dans le conflit. Si une chute des effectifs peut être ainsi immédiatement observée, une croissance rapide des étudiants français et étrangers aura lieu après 1918, même s’il faut encore attendre plus d’une décennie à Toulouse pour retrouver le niveau d’avant le début des hostilités. Alors que la contribution des femmes à l’effort de guerre demeure fondamentale dans la société civile, leur effectif, toujours faible dans les facultés de droit, ne cesse cependant de croître au cours du conflit. Participant ainsi progressivement à la vie universitaire, elles trouvent une voie amorçant une lente et diffuse émancipation sociale.

7Mais c’est aussi une « guerre du droit » dans laquelle les facultés s’engagent à travers de grandes figures de professeurs engagés intellectuellement dans la défense d’un idéal de justice menacé, selon une représentation partagée dans le milieu universitaire français, par une Allemagne ne pouvant définitivement pas tenir ses engagements internationaux. Présenté rétrospectivement comme un « doyen de guerre » en raison de ses protestations contre les abus de la force, le doyen Larnaude soutient ainsi en 1917 qu’une victoire allemande « signifierait que les traités peuvent être impunément violés chaque fois que cela semble utile : elle signifierait que nécessité ne connaît pas de loi ». À Toulouse, l’engagement de Maurice Hauriou s’exprime à travers un discours comparable visant à opposer le droit à la force, ainsi que la civilisation à la barbarie. L’action de résistance face à l’ennemi passe encore par des tentatives visant à dissuader les étudiants étrangers d’intégrer les facultés de droit allemandes au profit des facultés françaises voire, au-delà même de la vie universitaire, par des discours militant pour une véritable confédération des puissances de l’Entente dirigée contre l’Allemagne. L’exposition rappelle aussi comment, à la fin des hostilités, l’engagement pour la justice et la lutte pour le droit prend la forme de la célèbre question de la responsabilité civile et pénale de Guillaume II, que Larnaude et Geouffre de La Pradelle soutiennent en s’appuyant sur des arguments issus du droit public allemand et du respect du droit international.

8Pendant le conflit, l’engagement peut encore suivre la voie d’une action diplomatique que favorise bien habilement le format des missions universitaires propices aux échanges intellectuels, voire aux rapprochements des vues des juristes sur les arguments des belligérants. Geouffre de La Pradelle s’implique, de cette manière, dans une mission qui le conduit à une tournée de conférences aux États-Unis et en Amérique du Sud jusqu’en 1917, afin de défendre le droit dans sa dimension internationale. En raison de sa haute importance diplomatique, cette mission se trouve d’ailleurs placée, dès 1915, sous la direction du ministère des Affaires étrangères. Car la guerre marque encore le développement d’une juridicisation des relations internationales, conduisant à un relatif délaissement d’une ancienne forme de recours aux juristes, qui se cantonnaient jusqu’alors au rôle d’expert ou de technicien du droit dans le cadre de réflexions ou de négociations internationales. Louis Renault ou Alexandre Mérignhac peuvent ainsi s’engager dans la voie de la pacification des relations internationales et de la défense d’un droit international, qui connaît un véritable essor au début du xxsiècle.

9La guerre favorise encore un renouveau des études disciplinaires, comme l’atteste la multiplication des publications portant sur l’histoire des droits de l’homme et des libertés fondamentales, la législation civile de la guerre, l’administration locale et la guerre, le droit public en temps de guerre, ainsi que la guerre et la question de la force majeure. La question du droit de la réparation devient aussi un enjeu majeur après la loi du 17 avril 1919 portant sur le droit à la réparation des dommages matériels résultant des faits de guerre. La mise en pratique du principe ouvre une multitude de débats sur les éléments indemnisables et leur évaluation, à l’image des discussions sur les mesures à prendre pour réparer les dommages causés aux étudiants mobilisés en raison du retard pris dans leurs études, ainsi que la question des acquisitions de livres allemands à réaliser au titre des réparations.

10L’époque de la fin des hostilités est aussi le temps de la mémoire et de l’espérance. L’exposition virtuelle met ici en avant les nombreux hommages rendus aux étudiants morts au combat, les livres d’or et les cérémonies commémoratives qui marquent le temps du souvenir. Les facultés peuvent aussi s’organiser de manière à décerner à certains étudiants disparus le titre de docteur après une soutenance posthume. Dans la société civile comme à la faculté, ces moments marquent une profonde aspiration à la paix et s’expriment chez les juristes à travers l’Institut du droit international ou de l’Institut des hautes études internationales.

11Il faut largement saluer la volonté animant l’exposition virtuelle Des facultés sur le front du droit de mieux comprendre les enjeux et les répercutions collectives et individuelles d’un conflit au sein du milieu universitaire en croisant des sources très diversifiées. Se trouvent ainsi exploités les registres des délibérations des assemblées des facultés de Toulouse et de Paris, un nombre important de missives, de renseignements statistiques ou d’ouvrages en ligne. Un appel collaboratif propose de prolonger les études et les réflexions sur les incidences de la Grande Guerre à l’égard des autres facultés. L’originalité de l’exploitation de l’outil numérique de cette exposition offre ainsi l’avantage d’un élargissement possible des recherches à l’ensemble des facultés de droit, afin de continuer le croisement des regards du monde des juristes par de nouvelles contributions.


Pour citer ce document

Sylvain Bloquet, «Des facultés sur le front du droit : Paris et Toulouse dans la Grande Guerre», Cahiers Jean Moulin [En ligne], n°5, mis à jour le : 12/05/2020, URL : http://publications-prairial.fr/cjm/index.php?id=794.

Auteur

Quelques mots à propos de :  Sylvain Bloquet

Maître de conférences, Université Paris V, Paris-Descartes