L’élevage entre rationalisation et patrimonialisation de la nature. Question animale, biosciences et politiques publiques en France de 1945 à nos jours

Livestock farming between rationalisation and natural heritage. Animal issues, biosciences, and public policies in France from the post-war years to nowadays

DOI : 10.35562/cliothemis.1256

Abstracts

De l’après-guerre à nos jours, l’élevage français a connu une double évolution en apparence contradictoire, entre un processus de rationalisation technoscientifique de la production de protéines animales et un mouvement de patrimonialisation des races, des paysages et des productions. Cette évolution, concomitante de profondes mutations sociétales touchant à la question animale, a représenté un défi majeur pour le droit, confronté à la nécessité d’accompagner des dynamiques normatives antagoniques. C’est à éclairer ce processus historique complexe que cet article est consacré.

From the post-war years to nowadays, the French livestock farming system has evolved in two apparently contradictory directions : a process of techno-scientific rationalisation on the one hand, and a movement of transformation of animal races, pastoral landscapes and livestock products into heritage on the other hand. This evolution, strongly challenged by societal mutations regarding animal issues, has confronted the French Law with the necessity of according antagonistic normative dynamics. This paper aims at highlighting this complex historical process.

Index

Mots-clés

histoire de l’élevage, études animales, études environnementales, recherche agronomique, patrimonialisation de la nature

Keywords

livestock farming history, animal studies, environmental studies, agricultural research, natural heritage

Outline

Text

Si la question de la nature resurgit dans notre modernité anthropocène sur le mode d’une interrogation anxieuse sur le devenir de la vie, et notamment de ses formes les plus complexes, les animaux d’élevage posent un problème singulier à l’arche de Noé juridique et territoriale que l’on tente aujourd’hui de construire pour la biodiversité. Que ce soit en tant que « populations » ou que somme d’existants non-humains reconnus dans leur individualité, ils témoignent en effet de manière ambivalente de leur participation à la néolithisation du monde, à la fois comme membres d’un oikos anthropocentré plurimillénaire, comme force de travail et comme productions sans cesse renouvelées, expressions vivantes d’une flèche du temps de la rationalisation et de la technicisation de la biosphère, que nos sociétés postindustrielles voudraient aujourd’hui inverser ou détourner1. « Artificialisés », « dénaturés », « body-buildés », bovins et porcins surtout suscitent un mélange de colère et de pitié qui met mal à l’aise les militants de la cause animale, et plus encore le législateur, pris entre les rationalités et les représentations affrontées des parties prenantes au débat sur la question animale, avec, en tiers-état mutique, le consommateur.

Le droit et son historicité constituent-ils le socle à partir duquel il convient de protéger les mondes de l’élevage de changements sociétaux trop rapides, ou est-ce au contraire par une critique écologique et éthique du droit que l’on peut espérer faire levier sur le modèle agroalimentaire dominant pour le faire basculer ? Dans les deux cas, il est évident que le droit animalier, et singulièrement son application à l’ancienne catégorie des « animaux de rente », n’est plus une question marginale depuis longtemps2.

À la différence de la faune sauvage ou des animaux domestiques non consommés, les animaux d’élevage s’inscrivent en effet à la fois dans une éthologie, dans une écologie et dans une économie du travail, qui font que leur existence n’est pas justifiée par elle-même, mais pour des finalités inscrites dans des millénaires de sélection : fournir de la laine, du cuir, du lait, de la viande ou tout autre produit valorisable dans les consommations humaines (ou animales), avec des incidences directes et difficilement réversibles sur leur « être au monde ». Une vache holstein que l’on cesserait de traire ne deviendrait pas du même coup un individu de race bovine autosuffisant, mais un animal confronté à une transition physiologique délicate. Dans une évolution toute différente, les races équines ont été fortement affectées dans leurs effectifs, leurs modes d’élevage et dans la gouvernance de leur reproduction par la quasi-disparition de la consommation de viande de cheval et par les mutations du « travail » équin3.

Dans un autre ordre de pratiques et de normes, certains animaux d’élevage ont partagé le sort des animaux de laboratoire, dont la condition a sans doute été un facteur d’évolution du droit plus puissant encore, en lien avec la problématique de la souffrance, mais aussi de l’intégrité physiologique et psychique. Les recherches sur les xénogreffes dans les années 1980-1990 ont ainsi profondément impacté le secteur des sciences animales à l’Institut national de la recherche agronomique (Inra), sans que les débouchés escomptés se matérialisent, mais avec un puissant effet d’aspiration vers les enjeux éthiques du secteur biomédical4. Pour autant, l’élevage comme activité économique garde une singularité fondamentale, qui est de supposer la maximisation, par la sélection et par l’alimentation, de la « santé » de l’animal, pour s’assurer de son travail, de ses performances reproductives ou de la qualité de ses produits – ce qui n’est nullement incompatible avec la problématique de la maltraitance, mais qui interdit toute conception du bien-être de l’animal d’élevage hors de la relation d’élevage précisément, quoi qu’on pense par ailleurs de cette relation. Le droit ne peut pas abolir la néolithisation. L’hétéronomie est ainsi constitutive de la relation d’élevage, bien entendu de manières différentes pour l’éleveur et pour l’animal, mais non sans effet systémique sur le monde dans lequel ils cohabitent.

De fait, toucher au statut de l’animal de manière générique, dans le sens d’une reconnaissance de son appartenance au rang des « êtres sensibles », comme l’a fait la loi française de 20155, c’est immanquablement affecter à la fois les réalités économiques directement liées au travail avec les animaux, et celles, indirectes, liées aux contentieux nouveaux immanquablement générés par cette reconnaissance, et à leurs effets en retour sur les pratiques sociales, que celles-ci concernent les animaux dans leur substance ou dans leur image. On sait le statut singulier et en évolution rapide de certains de ces animaux, comme le lapin, à la frontière de la catégorie des « animaux de rente » et de celle des « animaux de compagnie ». Et même parmi les espèces « canoniques » de l’élevage dans sa tradition occidentale, certains « types » ou individus, taureaux de combat, vaches « égéries » de concours6, ânes ou moutons « tondeuses à gazon », ou encore chevaux thérapeutes7, connaissent des mutations accélérées de leur condition, qui les situent désormais à la limite du périmètre de la « rente » et de celui, encore mal balisé, du territoire des « individus non-humains » inscrits dans une économie des affects croisés à plus ou moins grande densité symbolique. À l’autre bout du spectre, les volailles et les poissons d’élevage, jusqu’à il y a peu non concernés par les régulations en termes de bien-être pratiquées pour les ruminants ou les monogastriques, sont en train d’en intégrer le territoire juridique, non sans retentissement sur les espaces physiques, et donc sur les paysages de leur élevage8.

Droit à la mobilité, droit à la grégarité, définitions du « bien-être » adaptées à chaque espèce, voire à chaque race, modifient en profondeur la rationalité des systèmes d’élevage, laquelle, jusqu’à la fin du xxe siècle, était presque uniquement arbitrée en fonction des coûts différentiels d’une alimentation prélevée sur le milieu ou fournie « hors-sol ». De fait, c’est bien sur la jonction entre question environnementale et question animale, donc sur la question du « monde naturel » saisi de manière globale, que l’élevage représente un objet singulièrement intéressant du point de vue de l’histoire récente du droit. Même industrialisé et déconnecté de la production de ses intrants et de l’évacuation de ses effluents, l’élevage oblige à penser l’animal en lien avec une nature « étendue », à la fois physique et idéelle, dans une conception holiste élargie à l’échelle des territoires continus ou discontinus où se pose aujourd’hui la question de la légitimité et de la résilience de nos socioécosystèmes.

Emblématique de cette dialectique de l’individualité située et de l’étendue écosystémique, la brebis est certes un être sensible, que l’on peut saisir par la question de ses droits, ou des limites posées par le droit aux usages du « bien » qu’elle représente. Mais en tant qu’animal grégaire, elle est aussi l’actrice de superficies fourragères ou de « systèmes pâturants » qui jouent un rôle fondamental dans le maintien du peuplement et dans la préservation de la biodiversité des montagnes sèches de toute la rive nord et des îles de la Méditerranée. À ce titre, elle joue un rôle pivot dans les cahiers des charges des « territoires de projets » et dans les circulations économiques qui les définissent de manière distinctive9. Là encore, le droit, national ou européen, constitue un enjeu majeur, sur lequel les acteurs tentent de peser en mobilisant des registres de discours de tous ordres, dont la patrimonialisation représente la forme « conservatrice » la plus achevée, face au registre « révolutionnaire » des partisans d’une philosophie de la caducité du spécisme. La question du retour du loup, de manière emblématique, constitue le révélateur des tensions entre légitimation de l’élevage au titre des services écosystémiques, et légitimation d’une politique de ré-ensauvagement des zones de relief au titre d’une intégrité à retrouver de la partie faunistique de la chaîne alimentaire.

Loin de remettre en cause la cohérence de la catégorie ancienne des « animaux de rente », cette crise des statuts de droit démontre que c’est bien dans cet espace de l’hybridité matérielle et immatérielle, individuelle et collective, des corps et des agir animaux, que réside la tension constitutive de la « question animale » dans le monde contemporain. Une enquête historique sur la genèse et sur les avatars de cette question dans le monde des étables et des pâturages nous semble donc se justifier pleinement. Encore faut-il que l’historien des mondes agricoles et ruraux, tard venu dans la controverse10, trouve le positionnement qui lui permette d’y apporter une contribution qui ne se résume pas à faire pencher subrepticement la balance du « sens de l’histoire » d’un côté ou de l’autre de la question animale, mais qui explore, au contraire, l’historicité globale partagée par la diversité des options et des propositions normatives en concurrence. Non dans une neutralité axiologique aussi confortable que peu sincère, mais à tout le moins dans une intelligence non finaliste et non « présentiste » des processus à l’œuvre, qui en restitue fidèlement les rationalités et les mythologies intriquées, les effets de requalification et les émergences.

Pour développer cette réflexion, nous nous proposons d’explorer tout d’abord, sur un plan épistémologique, quelle « nature » la méthode historique peut prendre pour objet quand elle se penche sur les archives de l’élevage dans son rapport aux constructions scientifiques et aux systèmes de normes, avant de tenter de replacer dans une même analyse diachronique courant sur la seconde moitié du xxe siècle les histoires trop souvent séparées des sociétés, des animaux et des espaces physiques et symboliques qu’ils partagent, pour enfin questionner ce que l’élevage dit des contradictions ontologiques et normatives de notre temps présent.

I. La relation d’élevage, front pionnier et enjeu pluridisciplinaire de la recherche en histoire contemporaine

A. Les enjeux de la mise en narration de l’élevage

Bon nombre de travaux récents, inscrits dans les disciplines les plus diverses, depuis l’éthologie jusqu’à la science politique en passant par la zootechnie système et l’anthropologie, se sont penchés sur l’évolution historique de la condition des animaux d’élevage et sur ses implications sociales, éthiques et politiques11. Fréquemment inspirés par la lecture des philosophies critiques de l’humanisme occidental, notamment des approches de Michel Foucault12, et questionnant la légitimité de la frontière entre existants humains et non-humains13, ils ont permis d’éclairer le développement des dispositifs coercitifs par lesquels le vivant a été transformé en marchandise. Nourris par la critique de la société technicienne, beaucoup d’auteurs ont également mis en exergue la tension entre l’industrialisation de l’élevage et les mutations de la sensibilité à l’animal, établissant un parallèle plus ou moins étroit entre question environnementale et cause animale, à la jonction entre la philosophie éthique, les science studies et les environmental humanities14. « La métamorphose industrielle a fait violence à l’environnement comme aux bêtes, et cela rejaillit sur l’homme, sur ses conditions de vie, de travail, sur sa relation au monde animal, aux autres êtres vivants, à la vie, à la mort », écrivent ainsi les juristes Ninon Maillard et Xavier Perrot15. La distinction entre élevage « traditionnel » et élevage « industriel » constitue d’ailleurs la principale ligne de fracture au sein des animal studies, la question de la consistance du « contrat d’élevage » entre l’éleveur « traditionnel » et ses bêtes faisant débat aussi bien sur le plan juridique que philosophique16, avec l’enjeu majeur de la disqualification en bloc de l’héritage néolithique, ou seulement de sa dérive industrialiste.

En réponse, les biosciences et les sciences sociales impliquées dans l’accompagnement des systèmes d’élevage ont développé une forme de réflexivité critique qui les a amenées à reconsidérer leur propre responsabilité et à proposer leur aide pour conduire des processus de transition de ces systèmes, par exemple en mobilisant la catégorie du « travail » pour penser une relation d’élevage résiliente face à la tendance à l’industrialisation de la production de protéines animales17, ou encore en associant bien-être, qualité des produits et aménités environnementales.

Si ces travaux et réflexions ont très utilement nourri le débat contemporain sur le statut de l’animal dans la crise du monde industrialo-capitaliste et son entrée dans la « grande transition », ils ont toutefois eu tendance à produire des effets de cohérence narrative quelque peu artificiellement séparés du contexte général de leur développement, notamment en isolant la question animale de son environnement agricole global et de son lien avec l’économie générale des consommations matérielles et symboliques. Il nous semble dès lors pertinent de proposer une lecture proprement historienne, c’est-à-dire à la fois intégrative et compréhensive, de la normalisation par le droit de la relation d’élevage, en la décentrant quelque peu des enjeux bioéthiques et sociétaux, non pour nier l’importance de ces derniers, mais pour les resituer dans une perspective plus large de saisie des dynamiques normatives, où ils apparaîtront non de manière autonome, mais liés, sur un mode dialectique, aux enjeux de la rationalisation productive et de la distinction qualitative des systèmes d’élevage, tout aussi puissants dans la même période, y compris dans leur dimension culturelle et symbolique, et dans leur performativité normative.

Aux yeux de l’historien en effet, et notamment de l’historien des sciences et des techniques « en société », le mode actuel de saisie de la question animale présente le risque de créer des effets d’incommensurabilité entre ce que proposent les travaux d’histoire des biosciences, du développement agricole et de l’environnement d’une part, et les recherches sur la montée en puissance de la question du bien-être animal et les mutations des rapports entre humains et non-humains, d’autre part. La tentation est grande, dans les animal studies, de supposer que l’absence de textes normatifs sur l’éthique animale avant sa mise à l’agenda politique dans l’après 1968 impliquerait une sensibilité inexistante ou confinée aux marges avant la « prise de conscience » de notre temps présent, et que rien ne relierait l’ancienne civilisation agraire disparue au mitan du xxe siècle, supposée intuitivement animiste, et l’actuelle société du partage de la sensibilité, les deux étant séparées par la solution de continuité des décennies fordistes et de leur aberrante carence morale en ce qui concerne la question animale. L’historien doit certes toujours accepter l’hypothèse que sa science des enchaînements causaux soit inopérante en certaines circonstances, et que des émergences vraies créent des situations de facto nouvelles, fastes ou néfastes. Et, pour ce qui touche à l’anthropologie de la relation à l’animal, nul doute qu’une émergence de ce type soit à l’œuvre dans le monde contemporain, bien au-delà d’un simple effet induit des crises alimentaires ou d’un effet de mode dans certains segments sociaux. Quelque chose de l’ordre d’un réagencement cosmogonique est à l’œuvre, qu’il s’agit de saisir non par un fil narratif simple, mais dans l’ensemble des points de notre architecture collective qu’il a commencé à déplacer. Si donc un raisonnement en termes de continuité n’est pas suffisant pour éclairer ce qui se joue aujourd’hui sur cette question, cela ne signifie pas que toute approche diachronique ou processuelle sur le temps moyen soit vaine, du moins souhaitons-nous le vérifier.

La question se pose en effet de savoir si la littérature existante sur la question animale saisit bien la totalité du périmètre et le bon « pas de temps » de cette émergence, et si, notamment, une erreur de méthode n’est pas commise dans l’exclusion par principe de ce qui, dans les évolutions des systèmes productifs, semble contredire l’affirmation univoque d’une sensibilité sociétale et d’une capacité institutionnelle grandissantes à saisir l’altérité animale à partir d’une situation anomique qui serait celle de l’industrialisme triomphant du xxe siècle. L’historien le sait d’expérience, les idées, les pratiques, les savoirs et le droit s’inscrivent certes dans un même flux historique, mais avec des effets d’autonomie partielle qui en désaccordent parfois fortement les périodisations. Dans le monde contemporain notamment, l’absence de système de valeurs partagé à l’échelle des sociétés et des États induit également la possibilité que des « contre-histoires » se développent à la marge ou dans les replis des tendances majeures, comme nous le verrons avec le cas du dualisme des modèles agricoles. C’est justement le propre de la modernité tardive que de faire coexister des réalités incompatibles, y compris parfois au sein même des individus, selon l’ordre de réalité dans lequel ils se trouvent à tel instant. Mais si les sciences sociales elles-mêmes épousent cette babélisation des ordres de réalité, qui rendra compte de ce qui se joue dans la juxtaposition de leurs autonomisations partielles, et peut-être fictives ?

Penser les décennies fordistes sur le mode du triomphe de la raison, et le temps présent sous celui de l’obsession ontologique, n’est ainsi pas seulement une simplification abusive, mais revient à s’empêcher de comprendre l’histoire tout simplement, en ce qu’elle n’est pas une succession de paradigmes stables, non plus qu’une juxtaposition de fils narratifs, mais une succession de configurations de champs de forces. L’évolution du rôle de la technique dans la médiation de la relation homme-animal l’illustre pleinement : les formes, émergentes et puissantes elles aussi, d’exosomatisation des intentionnalités touchant à l’animal dans les dispositifs techniques – depuis la machine à traire jusqu’à l’automatisation des abattoirs –, avec un fort effet de déréalisation de la corporéité animale, ont de toute évidence eu un impact sur la relation d’élevage, que ce soit sur l’éleveur lui-même ou sur les consommateurs de ses productions. Il ne s’agit pas de remettre en cause les analyses sur le lien entre technicisation et violence, largement documentées, mais au contraire d’en comprendre l’inscription large dans le devenir des sociétés, c’est-à-dire dans les recompositions de l’économie morale générale des rapports entre existants dans la crise du monde industrialisé.

S’ils se rapprochent d’une intelligence de l’intériorité des existants non-humains, les citoyens-consommateurs de la fin du xxe siècle et du début du xxie siècle expérimentent en effet plus certainement encore une « déshabituation » du commerce des corps et de l’économie vitale des animaux de rente, qui est due à la fois aux changements techniques dans la production de l’alimentation humaine, et à un processus géographique et socioculturel de détachement de l’univers des pratiques issues de la civilisation agropastorale. Même dans la tentation animiste contemporaine, l’intériorité psychique de la vache à lait ne peut pas transmigrer dans celle du chien de compagnie. L’élevage, c’est justement ce qui produit une discontinuité ontologique radicale dans l’animalité, et qui permet à l’histoire d’entrer en dialogue avec le droit sur ce qui est au cœur de son entreprise cognitive, l’économie morale des différences.

B. Entre histoire du droit animalier et analyse diachronique des dynamiques normatives touchant à l’élevage

Le fait que le débat public se concentre depuis plusieurs décennies maintenant sur la mise à mort des animaux traduit de manière évidente une focalisation très étroite sur ce qui serait la communauté de destin cognitif des existants humains et non-humains, sur le partage de l’être-pour-la-mort que représenteraient les formes actuelles de relation aux animaux domestiques, dans la nouvelle ontologie en gestation des sociétés post-agricoles. La mort, et la souffrance comme anticipation de la mort, seraient seules en jeu dans la correction historique de cette relation.

Ainsi, tandis que le respect de l’être animal face à toutes les menaces concernant son intégrité appellerait l’intervention du droit, l’attention à son existence quotidienne, à sa vie de travail ou d’engraissement, tant qu’elle n’implique pas la mobilisation de la catégorie de la souffrance, pourrait en rester au registre des réglementations et des cahiers des charges des univers de pratiques spécialisés, par exemple des labels de qualité des produits d’élevage. Au contraire de la mise à mort, la monte, la castration, la tonte, la traite, les soins du corps, sont de fait largement invisibilisés pour le « grand public », à l’instar de pratiques biomédicales, et tout comme ces dernières, de plus en plus médiées et indolorisées par la technique18. Certes, la question du bien-être animal dans le débat public n’est pas réduite à la seule mise à mort, et les conditions d’élevage, par exemple la relation entre la vache et le veau, constituent une bonne partie de la motivation des militants de la cause animale et du travail des comités d’éthique19. Mais de toute évidence, la question de la fabrique du lait, de la viande ou des autres produits animaux s’inscrivent mal dans une perspective éthique qui est essentiellement travaillée par la question du champ de validité du « Tu ne tueras point ». De fait, la question de la mise à mort aspire tout le reste, produisant un effet de retranchement des positions : pour ou contre l’élevage, ou pour ou contre les formes d’élevage qui constituent des rationalisations technicistes de la production de protéines par le sacrifice de l’existant animal. Mais si la mort animale peut faire l’objet d’une étude historique simple, la souffrance, elle, pose des problèmes quasi-insurmontables d’existence ou d’interprétation des archives de l’élevage et du droit associé. L’histoire de la prise en compte des existences animales n’est évidemment pas celle de la « découverte » progressive d’une vérité morale qui serait celle d’aujourd’hui. Il revient même à l’historien d’affirmer que l’éthique animale actuelle, et son inscription dans le droit, sont les produits historiques de moments de la relation entre humains et non-humains que nous ne sommes plus capables de comprendre spontanément aujourd’hui.

Une autre difficulté induite pour l’historien par les approches dominantes de la question animale réside dans le fait que les débats sur la relation d’élevage se focalisent sur l’« individu » animal, pas nécessairement en tant que sujet, mais du moins en tant qu’unité organique et sensible. Cela a pour effet de rendre quasi-impossible toute mise en perspective avec les travaux classiques d’histoire agraire ou d’histoire des sciences agronomiques et zootechniques, pensés, pour leur part, à l’échelle des systèmes, voire des régions de production, autorisant dès lors des discours sans matériau archivistique sur les vertus ou les vices des anciennes sociétés pastorales.

Cette question de l’échelle d’observation se prolonge dans le temps présent par l’intervention spécifique des biosciences dans le débat. Si l’échelle individuelle a un sens évident quand il s’agit de penser l’animal comme enjeu philosophique, elle perd singulièrement de sa pertinence pour le regard bioscientifique, qui a tendance à s’intéresser davantage aux échelles infra et supra, c’est-à-dire au génome ou à la biochimie du lait d’un côté, et aux races, aux espèces ou aux populations de l’autre. De même, le monde social de l’élevage pilote ses troupeaux comme des « lots » et en rend compte comme d’un système de production comprenant des « ateliers », même si une partie des soins et du « souci » de l’éleveur peut se porter à l’occasion sur tel ou tel animal. Or, cette variation des échelles de référence n’est pas indifférente quand on s’intéresse à la mémoire et aux archives de l’histoire de la production normative touchant à l’élevage. Elle constitue même un problème particulièrement aigu si l’on considère qu’en France notamment, la logique de cogestion de la politique agricole entre gouvernement et syndicalisme agricole depuis les années 1960, le rôle majeur d’expertise et de conseil joué par la recherche agronomique publique depuis la même période, et plus récemment la place laissée aux collectivités territoriales dans la dynamique de l’aménagement du territoire, y compris de ses aspects productifs, font de la production normative sur les questions d’élevage une co-construction à forte charge politique et experte, mais à faible participation citoyenne et militante, du moins jusqu’à une date récente, expliquant les histoires séparées du droit agricole et du droit animalier.

De fait, la « correction de trajectoire » du productivisme zootechnique depuis les années 1970 s’est fort peu nourrie d’éthique, et bien davantage de réflexion économique et, d’une certaine manière, esthétique, dans une intuition vernaculaire du « beau » agropastoral, sur les fonctions de l’élevage, que ce soit dans la définition de la qualité des produits ou dans la production d’aménités secondaires, comme les paysages – bocages, alpages, drailles d’altitude. Initiée d’abord de manière centralisée et descendante, puis décentralisée et plus horizontale, cette biopolitique des troupeaux et des pacages a abouti à une territorialisation et à une patrimonialisation de l’élevage qui a certes une dimension éthique, mais bien peu commensurable avec celle qui provient des mondes de la culture, de la recherche en éthologie ou du mouvement international pour la reconnaissance des droits des animaux. Pour le visiteur d’une région d’élevage labellisé, contemplation et consommation vont de pair dans la satisfaction de jouir d’un bien doté d’une survaleur culturelle, perçue comme fondée en éthique. Mais cette éthique-ci est située, vernaculaire, historique tout simplement – et donc, potentiellement en porte-à-faux avec des constructions éthiques, philosophiques ou juridiques, pensées in abstracto pour l’individu-animal en tant que tel. Et là encore, l’historien désireux de comprendre dans sa totalité le processus de mutation normative du statut de l’animal d’élevage se trouve face à une discordance à la fois de sa documentation et de sa méthodologie, qui rend toute synthèse périlleuse, voire qui la disqualifie d’avance, amenant à formuler l’hypothèse que la « rupture » dans la relation aux animaux d’élevage ne serait pas seulement un fait social et politique, mais également épistémologique.

On se permettra d’ajouter à ces considérations heuristiques, toujours à partir du souci historien d’une contextualisation rigoureuse des processus complexes à l’œuvre autour de la question animale, que l’approche très critique des dispositifs d’aliénation des animaux qui s’est imposée depuis quelques années dans les discours scientifiques, militants et politiques, si légitime soit-elle, a eu pour effet fâcheux, en termes de connaissance, de traiter le développement historique de l’élevage industriel de manière réductrice et artificielle comme un avatar monstrueux du capitalisme, extérieur à la société, à ses pratiques et à ses valeurs, comme si l’invisibilisation bien réelle de la violence contre les animaux dans les abattoirs comme dans les laboratoires de l’ère industrielle avait véritablement fonctionné comme une extériorité ou comme un hétéronomie subie.

Or, dans le cas français tout au moins, il convient de sérieusement réévaluer ce récit, en considérant de manière rigoureuse une chronologie de la distension des rapports entre le citoyen-consommateur et l’« animal-carcasse » plus tardive et moins complète qu’on ne le croit. Sans accorder trop d’importance aux formes résiduelles d’abattage domestique dans la France de la fin du xxe siècle et du début du xxie siècle, il convient tout de même de rappeler l’importance de la connaissance fine des modes d’élevage dans l’appréciation de la qualité gastronomique d’un certain nombre de productions carnées ou fromagères françaises, à l’instar du foie gras ou des fromages issus de vaches allaitant leur veau, comme les salers du Cantal, et la prévalence tardive de formes de consommation de chair animale mettant en exergue l’animalité des aliments, par la présence de sang, d’organes identifiables ou même de cuisson intégrale maintenant la forme corporelle de l’animal.

Pour le dire en d’autres termes, les consommateurs français de la seconde moitié du xxe siècle, se distinguant en cela d’autres sociétés industrialisées, notamment dans le monde anglo-saxon, ne consomment pas avant tout des protéines animales, mais des animaux, dans un « pacte » assez consensuel avec les mondes de la production, de la transformation et du service – du moins jusqu’aux crises sanitaires des années 1990. Il est donc quelque peu artificiel de séparer les réalités économiques et techniques d’un part, et sociales et culturelles d’autre part, dans la consommation du poulet rôti des dimanches en famille. Et même si une approche en termes de biais cognitifs et d’invisibilisation ou de désensibilisation par les outils de la communication peuvent expliquer l’incohérence durable des représentations et des pratiques, il n’en demeure pas moins qu’en bonne méthode historique, c’est le système alimentaire dans son entier, et son rapport au vivant, hypostasié dans la territorialité des systèmes de production, qui sont porteurs de sens et qu’il convient d’observer conjointement pour en penser l’impact sur les systèmes de normes.

Partant d’une saisie empirique des mondes sociaux et des institutions concernées par la normalisation de la relation d’élevage, confrontés aux forces contraires de la libéralisation du marché des « bioressources » d’origine animale d’une part, et des exigences sociétales en termes de bien-être animal d’autre part, notre réflexion se fonde ainsi sur l’hypothèse que l’élevage constitue, à l’époque contemporaine, un « fait total » d’une durable ambivalence, et donc d’un exceptionnel intérêt pour saisir dans ses variations diachroniques la tension entre les ordres de valeur de l’avoir et de l’être, du marché et de la nature, dans la régulation des rapports entre les existants humains et non-humains, les leurres techniques et biais cognitifs générés par cette tension devant être soigneusement interrogés dans leur performativité et la juste périodisation de leur développement. Et ce, en prenant en compte la dimension d’aliénation évidente de la relation d’élevage, mais sans en enfermer l’analyse historique dans une quelconque fatalité de la domination, qui placerait l’observateur dans une situation stérile de confort moral et de cécité analytique.

C. Théorie critique et contextualisation large de la « question animale »

Par cette approche dialectique de la relation d’élevage, nous nous inscrivons clairement dans la tradition de la théorie critique, c’est-à-dire dans une perspective qui interroge de manière diachronique et combinée l’œuvre de la raison et celle du mythe dans la production de la norme sociale sur le vivant. On sait la sensibilité des pères de la théorie critique, Max Horkheimer et Theodor Adorno, à la question animale dans leur Dialectique de la raison20. La thèse centrale de l’ouvrage, selon laquelle plus la raison cherche à s’échapper du monde de la pensée mythologique, plus elle devient mythologie elle-même, appelant à un équilibre dialectique entre raison et mythe pour produire une émancipation véritable, se trouve en effet puissamment exemplifiée dans l’appendice consacré à « l’homme et l’animal », qui souligne à quel point l’élevage industriel, mais également le développement des biosciences, se sont fourvoyés dans leur tentative d’absolutisation de l’objectivation de l’animalité, aboutissant à une forme de nihilisme particulièrement dangereuse par son effet miroir sur l’ordre social21.

Durant les guerres, en temps de paix, dans l’arène et à l’abattoir, de la mort lente de l’éléphant vaincu par les hordes humaines primitives dans leur premier assaut planifié jusqu’à l’exploitation systématique du monde animal, les créatures privées de raison ont eu à subir la raison. Ce processus visible cache aux bourreaux le processus invisible : la vie sans la lumière de la raison, l’existence des animaux.22

Exilés aux États-Unis pendant la guerre, les intellectuels allemands voient dans le fordisme appliqué aux hommes et aux animaux une menace de même origine que celle qu’ils ont fuie en Europe, celle du totalitarisme.

Ce n’est pas tout à fait un hasard si un ouvrage contemporain de l’œuvre des pères fondateurs de l’école de Francfort, La grande transformation23, dû lui aussi à un exilé de la Mitteleuropa, Karl Polanyi, apporte une hypothèse tout à fait complémentaire à celle de la Dialectique de la raison, selon laquelle la modernité capitaliste devrait son avènement à un processus historique de « désencastrement » de l’économique vis-à-vis du social, la production de marchés autorégulés pour la terre, le travail et la monnaie entre la fin du xviiie siècle et le début du xxe siècle ayant abouti à émanciper la rationalité marchande de toute contrainte éthique, lui permettant ainsi d’aliéner le monde social et la nature. Or, la fonction historique du cheptel, dans la longue durée de la néolithisation de la terre, a été de transformer le capital foncier à la fois en protéines animales, en travail animal et en instrument d’échange par l’assimilation des animaux à un « capital mobilier ».

Et de fait, l’histoire de l’élevage à l’époque contemporaine peut être assimilée à la production d’une hétéronomie croissante des sociétés paysannes, amenées à satisfaire la demande en forte croissance des villes et des élites sociales en protéines animales par une intégration au marché de leurs activités via le développement de l’élevage principalement. Or, c’est justement ce qui, aux yeux de l’historien, manque dans les approches de la question animale : la « question agraire » ou, pour être plus explicite, le jeu des forces économiques et, en leur centre, le point de vue et surtout l’agency de ceux qui « agissent » les systèmes d’élevage, éleveurs bien sûr, mais également industriels, techniciens, administrateurs et scientifiques, parties prenantes, sur un mode conflictuel autour du partage de la valeur, de l’incorporation matérielle et symbolique du vivant animal dans le métabolisme général des sociétés modernes.

Dialectique synchronique des formes de rationalisation et de mythologisation de l’animalité, dialectique diachronique des formes de désencastrement et de réencastrement de l’économie du vivant dans un ordre juridique fondé en valeur, il nous semble que ces références combinées constituent un dispositif pleinement adapté à une saisie à la fois large et heuristiquement valide de ce qui se joue dans les mutations de la relation des sociétés contemporaines à l’élevage et dans leur transcription délicate dans le droit.

À la lumière de cette proposition théorique, que l’on pourrait désigner comme une anthropologie historique de la question agraire, il nous paraît ainsi pertinent de questionner sur le fond la représentation d’une évolution historique de la relation d’élevage qui irait d’une conception utilitariste à une perception éthique, faisant du droit le simple arbitre d’un déséquilibre croissant dans le rapport de force de l’une à l’autre, pour proposer une approche résolument systémique et dialectique de cette histoire, analysant les productions normatives comme le lieu d’une tension fondamentale entre des ordres incompatibles et néanmoins intégrés dans des compromis bien réels, issus d’un besoin impérieux de réencastrement de l’économie des corps-supports des existants dans l’économie morale des sujets.

II. Jalons pour une histoire intégrative de l’élevage

A. L’impossible fondement naturaliste du statut de l’animal de rente

De fait, une perspective d’anthropologie historique globale de la relation d’élevage, embrassant à la fois les aspects écologiques, techniques, économiques, culturels et politiques de la puissante dynamique normative qui affecte la coévolution des sociétés humaines et de leurs cheptels depuis un large demi-siècle, montre que l’essor des questionnements éthiques sur la condition des animaux d’élevage ne répond pas exclusivement à un affinement des sensibilités, mais également et peut-être surtout à un impératif de réencastrement de l’économie des bioressources dans un ordre sociopolitique global en crise, qui ne sait comment refonder des systèmes homéostatiques de mise en valeur de la nature.

La validation pleine et entière de cette hypothèse exigerait un travail à la fois théorique, historiographique et empirique qui dépasse le cadre du présent exercice. Nous nous contenterons donc de poser ici les conditions de validité de cette hypothèse et d’en faire ressortir la pertinence au travers d’un parcours historique retraçant les moments-clés de la dynamique normative touchant à l’élevage en France24. De fait, et même si une approche transnationale serait nécessaire pour saisir dans son extension réelle la crise du rapport à l’animalité, la France représente un cas singulier à bien des égards, méritant une étude spécifique, non pour le plaisir de la singularité, mais parce qu’il est probable que ce pays constitue un laboratoire majeur de cette crise, ne serait-ce que par le caractère tardif et incomplet de l’industrialisation de ses formes d’élevage, et par l’importance de ses productions laitières et carnées et de ses paysages agropastoraux dans un ordre culturel et symbolique national en recombinaison permanente, mais jamais tout à fait détaché d’un certain fond agrarien25.

L’histoire du droit français dans son rapport à l’élevage comme activité économique, nous l’avons vu, semble d’une remarquable linéarité dans l’affirmation d’une vigilance croissante sur la condition animale, saisie dans son extension la plus complète. Depuis la maîtrise de la reproduction jusqu’à celle de la mise à mort et, au-delà, du devenir des produits issus des existants animaux – viande, lait, cuir, laine, de plus en plus dotés d’une survaleur éthique qui tantôt en augmente et tantôt menace d’en annihiler la valeur marchande – c’est en effet à une codification exhaustive de la traversée animale du métabolisme social que l’on assiste depuis quelques décennies. Enjeux de la sélection, du confinement, des traitements vétérinaires, du transport, de la surveillance des abattoirs et des cuisines industrielles, impact des images et de la circulation des pensées sur le rapport de la « nature animale » à l’artificialisation des modes de reproduction et des environnements d’élevage, tout semble concourir à faire de la « question animale » un front majeur de l’extension du droit sous toutes ses formes. À partir du substrat ancien des règles d’hygiène et de surveillance vétérinaire et de la modeste loi de 1850 sur les mauvais traitements infligés aux animaux domestiques, on assiste ainsi depuis les années 1960 à un processus inédit d’extension aux animaux d’élevage de formes de régulation dérivées de celles de l’économie politique des sociétés humaines26.

Symptôme majeur de cette évolution, l’œuvre juridique ainsi élaborée se nourrit non plus seulement de zootechnie, de neurosciences et de sciences vétérinaires mais, de manière croissante, de sciences humaines et sociales, et plus encore de philosophie. Jusqu’alors objet de nature essentiellement régi par le principe de propriété et les règles de l’échange – notamment dans la logique des contrats agraires et du droit successoral –, l’animal d’élevage tend en effet à devenir sinon un sujet, du moins un existant aux capacités singulièrement élargies. À lire la chronique des textes de loi et règlements adoptés depuis la loi de 1963 sur la cruauté envers les animaux, on pourrait de fait penser que ce sont les évolutions sociétales du monde postindustriel, caractérisées par un affinement progressif de la sensibilité au vivant et à ses formes supérieures, qui constitueraient le facteur explicatif majeur des bouleversements du statut et de la condition des ci-devant « animaux de rente », aboutissant à leur intégration progressive par la culture et par le droit au monde du « souci de l’autre », ou à ce que l’on appelle aujourd’hui le care. Ainsi, la remarquable montée en puissance du contrôle administratif et parfois judiciaire de l’activité d’élevage, notamment dans le cadre réglementaire européen27, s’expliquerait par le souci bien compréhensible du Législateur de satisfaire les nouvelles préoccupations des citoyens, consommateurs ou non de produits carnés, mais de plus en plus éclairés et exigeants sur la qualité sanitaire, organoleptique et éthique des aliments et autres produits animaux mis sur le marché, soit pour en rehausser les standards, soit pour en restreindre, voire en éteindre les consommations.

Tout d’abord marginal, et limité aux animaux présents dans le foyer domestique et aux chevaux, ce souci de la condition animale a désormais atteint une extension dans l’opinion et dans le nombre d’espèces concernées qui lui confère un caractère majeur d’orientation du marché, imposant aux éleveurs et aux transformateurs de produits animaux, au tournant du nouveau millénaire, un aggiornamento profond de leurs pratiques et de leurs discours. Et si, au premier abord, le monde social de l’élevage en France s’est montré très réticent à toute extension du contrôle réglementaire et juridique de ses activités au-delà des seuls aspects vétérinaires et sanitaires, il a très vite compris, notamment à l’occasion des crises alimentaires et des scandales touchant au bien être-animal, tout d’abord limités aux bovins et aux porcins, puis étendus à l’aviculture, que la production de normes intégrées au droit et mobilisables en justice était le seul moyen d’éviter des ruptures de confiance incontrôlables avec des pans entiers de la société.

Davantage que les éleveurs peut-être, ce sont les chercheurs et les techniciens en productions animales qui se sont trouvés le plus fortement remis en cause par les évolutions sociétales touchant à la condition animale. On n’entrera pas ici dans la discussion sur le statut des animaux d’expérimentation dans les centres de la recherche agronomique, même si des vaches, des cochons, des volailles ont pu servir de supports vivants d’expérimentation. Il suffira pour notre démonstration d’évoquer, par exemple, la façon dont les difficultés de vêlage générées par le grossissement des veaux obtenu par sélection génétique a été prises en compte par les zootechniciens – à savoir, jusque dans les années 1990, comme une variable économique indexée sur le coût d’une césarienne ou de toute autre intervention vétérinaire, puis, seulement, comme un enjeu de bien-être.

Pour comprendre cette attitude, il ne suffit pas de l’assimiler à un rapport de domination produit par la « civilisation technicienne », il faut, paradoxalement, en comprendre l’éthique « procédurale ». « La foi en la recherche technique était totale. Il fallait par ailleurs trouver des modèles de production efficaces pour les jeunes agriculteurs, qui ne disposaient pas de surfaces suffisantes pour la céréaliculture. D’où la promotion de modèles laitiers », se justifie a posteriori Bertrand Vissac28, généticien animal à l’Inra, pour expliquer sa contribution à la mise en place du productivisme appliqué à l’élevage.

Si de fait on considère le temps long de la relation des sociétés à leurs animaux d’élevage, ce n’est pas l’ambivalence actuelle du statut de l’animal qui fait figure d’exception, mais bien davantage le triomphe apparent du modèle de l’animal-machine dans les décennies d’après-guerre. Certes, la sensibilité à la question animale dans la France d’avant le fordisme, et à plus forte raison celle des sociétés pré-modernes, était très différente de celle qui s’invente sous nos yeux, ne serait-ce que par le commerce bien plus intime de la majorité des populations anciennes avec les animaux d’élevage, dont la vie, la reproduction, la mort et la contribution aux consommations quotidiennes constituaient un seul et même univers de pratiques, quand nous vivons aujourd’hui dans un monde dual où le vivant et les consommations sont séparées par des lieux de mise à mort et de transformation inaccessibles et invisibles, sauf par effraction.

Ce qui produit un effet de symétrie entre l’avant-guerre et aujourd’hui, c’est la question de l’équilibre dialectique entre la dimension rationnelle et la dimension mythologique de la relation d’élevage. En effet, depuis le Néolithique, la domestication des animaux répondait à un double objectif, à la fois de nécessité économique et d’ordre cosmogonique, faisant de la pratique de l’élevage un « fait total » d’un intérêt tout particulier pour saisir le rapport à la « nature » d’une société donnée. Or, si comme l’ont énoncé Max Horkheimer et Theodor Adorno, la tentation de l’absolutisation de la rationalisation est présente dès la plus haute antiquité, ce n’est qu’à l’époque contemporaine, dans la suite des Lumières et du développement des sciences du pilotage du vivant, qu’elle peut se réaliser. En Amérique du nord, au Royaume-Uni, en Scandinavie, l’industrialisation de l’élevage est une réalité dès le début du xxe siècle. En France, en revanche, pays de polyculture-élevage à base familiale jusqu’au milieu du xxe siècle, il faut attendre le choc de la défaite de 1940, de l’occupation et de la libération du territoire national par les Alliés pour que les élites dirigeantes réinstallées à la tête de la République prennent la décision d’abandonner le paradigme agrarien comme schème directeur de la gouvernance du pays, pour se mettre à l’écoute des « leçons de l’agriculture américaine »29 et assumer la liquidation de l’agriculture de peuplement et son corrélat, la polyculture-élevage à logique « ménagère ». C’est ce qui fait de ce pays un laboratoire particulièrement intéressant du télescopage de la normativité socioculturelle et de la rationalisation scientifique, technique et marchande de l’élevage.

B. La nature animale à l’épreuve de la révolution productiviste et technoscientifique

Pour mesurer la violence du désencastrement ainsi programmé, le métier de berger représente un observatoire particulièrement intéressant. Médiateur entre le capital foncier et la nature dans sa forme animale grégaire, le berger se trouve en effet placé, au seuil de la « révolution productiviste », face à la perspective de sa propre disparition en tant qu’agent fondateur de la néolithisation du monde, remplacé par un système technique qui, de la trayeuse aux chaînes de conditionnement, promet de séparer la production de protéines de la culture antique du sacrifice.

C’est à la Bergerie nationale de Rambouillet, haut lieu de l’excellence ovine française depuis le siècle des Lumières, que se forment les meilleurs bergers du pays, non pas simples gardiens de brébailles, mais ménagers des vastes troupeaux ovins des jachères du Bassin parisien et des montagnes du Midi. Là, dans les murs de l’institution créée par Louis XVI et prolongée par la Révolution et l’Empire, on s’essaie dès les années 1930 à développer la technique de l’insémination artificielle. Comme l’écrit le vétérinaire Étienne Létard, pourtant partisan résolu de cette innovation à l’école de Maison-Alfort :

Pour remplacer cette joie immense de la Nature, que viennent donc nous offrir aujourd’hui les méthodes de l’élevage rationnel ? Un mâle caveçonné, dominé par l’anneau nasal, que l’on abuse sous les quolibets classiques des humains, ou auquel on dispense, sur une table chirurgicale, une gamme de voluptés rappelant celle du fauteuil électrique. Une femelle de carnaval : vache postiche, brebis empaillée, truie fantomatique, quand ce n’est pas une femelle passe-partout, bonne à tout faire, à laquelle on ne tente point même de donner figure spécifique. (…) Voici, devant nous, sur cette table, la parade sexuelle de nos animaux domestiques les plus perfectionnés, en l’an de grâce 1935.30

Le bon vétérinaire n’a toutefois rien vu encore : quelques années plus tard, les techniciens de Rambouillet mettront au point la méthode dite de l’électro-éjaculation, stimulation des mâles par une sonde électrique placée dans leur anus. Pourtant, Rambouillet demeure, dans ces décennies de frénésie modernisatrice, l’institution qui abrite, sans plus aucune justification économique, un troupeau de mérinos hérité du don du roi d’Espagne Charles III en 1786. Et le directeur de l’institution entre 1948 et 1970, Raymond Laurans, est capable d’écrire aussi bien des articles sur la composition et la conservation du sperme que sur les sonnailles des troupeaux transhumants. Fondateur de la société d’ethnozootechnie, il pratique une science de la relation à l’animal qui superpose le mythe de la toison d’or à l’étude physiologique de la laine de mérinos, sans autre difficulté que rhétorique. Et s’il s’oppose avec force à l’industrialisation de l’élevage, ce n’est pas par adhésion à une philosophie anti-Lumières, bien au contraire, mais par une conception humaniste de la technologie comme ethnoscience31.

Un auteur à la trajectoire singulière, Elian-Judas Finbert, à la fois berger et écrivain, porte témoignage, dans ses écrits de la période de l’Occupation et de la Libération, de ce moment où s’amorce le désencastrement entre relation d’élevage et rationalisation industrialiste de l’économie protéinique, et où commence à se dessiner la ligne sur laquelle la conception jusqu’alors intégrée des dimensions rationnelle et mythologique de la relation d’élevage va se diviser – non pas, comme on pourrait le croire, entre valeur et valorisation, mais entre deux formes divergentes de conceptions de la nature animale.

Juif de Palestine installé en France dans l’Entre-deux-guerres, Elian-Judas Finbert s’inscrit en 1940 comme élève-berger dans l’école de Roquefort, avant de partir vivre l’aventure de la transhumance ovine dans les Alpes de Haute-Provence au moment où les pâturages d’altitude commencent à devenir le refuge des réfractaires au STO, et bientôt des maquisards. Le premier livre qu’il écrit en 1942, La vie pastorale, brebis et bergers, est primé par l’Académie française, interprété sans doute de manière hâtive par ses membres comme une fidèle illustration de l’idéologie du « retour à la terre ». Repris sous le titre La brebis ou la vie pastorale et publié après la Libération, en 1947, son œuvre traduit cette fois plus clairement son orientation véritable : porter témoignage de la vie des animaux domestiques dans sa dimension la plus élevée, celle d’un fait de civilisation partagé.

Le chapitre IV, notamment, présente de manière très inspirée la brebis comme une « créature de la raison », dans un argumentaire qui résonne de manière très proche avec la théorie critique de Max Horkheimer et Theodor Adorno et leur conception dialectique du rapport de la rationalité au mythe, dans une tonalité plus optimiste toutefois.

La brebis n’est pas un don de la nature ; on ne la connaît, telle qu’elle se présente à nous, nulle part à l’état sauvage. Elle est la grande œuvre de l’homme, l’utile fruit de ses longs efforts, de ses méthodes d’observation et de perfectionnement dans un sens particulier qui intéresse son profit et sa subsistance. L’histoire de ses métamorphoses remonte à la naissance de la raison humaine dont elle est la créature et qui lui a assigné une destinée glorieuse. Elle est, comme certains fruits et certaines fleurs, le produit d’une civilisation raffinée que l’on doit considérer avec un respect religieux. Car elle est le reflet de cette puissance raisonnée, de cette longue élaboration par quoi les ancêtres, dans leur immense labeur, ont été les administrateurs et les régulateurs de la vie sur le globe, et nous héritons de leur tâche tenace et lointaine, à travers cette bête qui rappelle des milliers de générations de pâtres l’ayant menée, parmi la succession des siècles, jusqu’au point où on la voit aujourd’hui.32

Et si l’auteur exalte dans ces lignes le génie civilisateur de l’homme, maître de la création, ce n’est pas pour en justifier le règne, mais pour en fonder la responsabilité morale : la brebis, « créature pascale », a des droits envers son berger.

Mais la nouvelle économie des bioressources qui se développe à partir du Plan Marshall de 1947 n’a que faire de cette survaleur civilisationnelle de la relation d’élevage : animaux de trait, bêtes à laine et bêtes de somme, races polyvalentes à la conformation « rustique » se trouvent balayés par les exigences de performance sectorielle des industries du lait et de la viande, tournées vers la consommation de masse. Or, si ces exigences ne sont pas différentes dans leurs intentionnalités de celles des pasteurs du Néolithique, elles le sont dans leur performativité, qui induit, très rapidement, un effet retour extraordinairement puissant sur la représentation de l’animal chez les acteurs du « progrès zootechnique », auprès desquels le réductionnisme scientifique, la médiation instrumentale et statistique et la sectorisation économique des productions animales développent une forme nouvelle de mythologisation de la rationalité de la relation d’élevage, fondée sur l’imaginaire prométhéen de la génétique33.

De fait, ce qui frappe l’historien, c’est bien la nouveauté radicale de cette période historique qui s’ouvre avec la liquidation de la civilisation agro-pastorale, affichant des processus inconciliables, d’une part de rationalisation de la mythologie pastorale, fondée sur une éthique de la nature, et d’autre part de mythologisation de la rationalité zootechnique, fondée sur une absolutisation de l’hygiénisme. La coexistence de ces processus produit une dynamique agonistique d’une violence inédite dans la relation entre sociétés et systèmes d’élevage dans la seconde moitié du xxe siècle. Peu visible en raison de l’atmosphère particulière de l’après-guerre, toute entière orientée vers la compensation matérielle des souffrances de la « guerre civile européenne », ce dualisme devient patent dès les années 1960, dans la paix et la prospérité retrouvées, et constitue, pensons-nous, la clé de compréhension de la virulence que prend le débat sur la question animale dans l’après 1968, et plus encore dans la crise de la mythologie du « Progrès » de la fin du siècle.

Pour accompagner le développement des productions animales et combler le retard scientifique et technique avec les autres pays industrialisés, la recherche agronomique française de l’après-guerre investit en effet massivement dans la génétique animale, avec un objectif essentiel de rationalisation du cheptel par sélection des meilleurs reproducteurs et généralisation de l’insémination artificielle comme moyen de standardisation des troupeaux34.

« À tout considérer », écrit le généticien Jacques Poly en 1962, « l’animal, bon instrument de production, sera un sujet sélectionné, nourri rationnellement, en parfaite état sanitaire, logé convenablement et exploité selon des règles d’élevage simples, mais cohérentes »35. « Ainsi peut-on considérer les animaux comme de véritables machines biologiques où s’élaborent de nombreuses richesses, d’une valeur inestimable pour l’espèce humaine. (…) Le passage par l’animal des produits végétaux correspond donc à un ennoblissement des substances qui seront disponibles pour les besoins de l’homme, et principalement pour ses besoins diététiques »36.

La question n’est pas de juger a posteriori cette conception de l’animal, mais de comprendre ses implications historiques. Si l’on se concentre sur la performativité de ce mode de relation à l’animal pour en modifier la conformation, la fertilité, la croissance, le potentiel boucher ou la lactation, force est de constater qu’elle est impressionnante : l’animalité se révèle un matériau d’une remarquable plasticité entre les mains du généticien. Certes, les difficultés surgissent rapidement, avec les « effets d’effets » et rétroactions de toutes natures – sociales, économiques, et bien sûr zootechniques – de la spécialisation des corps animaux. De ce point de vue, la loi sur l’élevage de 1966, œuvre de Jacques Poly lui-même, préparée au cabinet de Edgar Faure, ministre de l’Agriculture37, fait figure de moment paroxystique de l’avènement de l’animal-machine dans le monde agricole français, avec l’établissement d’un monopole d’État sur la sélection et la circulation de la semence destinée à l’insémination des cheptels. L’Inra, ses généticiens et ses biométriciens obtiennent ainsi la maîtrise des instruments de contrôle de la trajectoire de l’ensemble des cheptels, avec pour mission d’en augmenter la productivité générale. Comme l’écrivent Ninon Maillard et Xavier Perrot, « dans les années 1960, l’impulsion de modernisation de l’agriculture vers l’industrie sera ainsi menée sans les juristes, totalement effacés derrière les experts d’autres disciplines plus concernées »38.

Pour autant, les généticiens, zootechniciens et autres ingénieurs ou conseillers en développement des systèmes d’élevage sont avant tout, dans cette période, des « hommes de l’animal », qui utilisent certes essentiellement des outils statistiques, mais qui travaillent au contact des éleveurs et de leurs animaux, dans le partage d’une culture de l’expertise sur le « bel animal » qui a certes changé de critères depuis les comices agricoles du xixe siècle, mais qui reste fondée sur le souci du prestige et de la reconnaissance des pairs. Le développement de l’élevage intensif porcin et bovin laitier en Bretagne, de manière emblématique, est porté par un mouvement professionnel fortement teinté de personnalisme chrétien, qui voit dans l’aventure de la modernité le moyen d’affirmer la dignité des agriculteurs. Un beau troupeau, dans ce contexte, c’est un troupeau sain, propre, performant.

« Ennoblissement », dit Jacques Poly, l’homme qui a osé s’attaquer à la statue du commandeur, le professeur de zootechnie de l’Agro de Paris, André-Max Leroy, et qui a liquidé le vieux système des herd-books pieusement tenus par les descendants des élites de la terre du xixe siècle. Une situation flagrante de conflit cognitif, dirions-nous aujourd’hui. Mais sommes-nous bien sûrs de comprendre ce qui se joue dans cette histoire ? Le productivisme, sous cet aspect, est aussi une mythologie, avec ses figures monstrueuses comme le taureau « culard » dont la singularité est de présenter un arrière-train difforme tant il est chargé de masse musculaire. Avec, pour effet induit, de nécessiter la pratique systématique de la césarienne pour le vêlage de ces « machines à steak ».

Aux antipodes des héritages méditerranéens de la relation d’élevage et de leurs pratiques rituelles d’abattage, l’élevage industriel a aussi ses minotaures et ses outils sacrificiels. Les prêtres ont changé, mais ils restent porteurs de cosmogonies puissantes, sinon cohérentes et consensuelles.

C. Entre bio-industrie et patrimonialisation, la genèse d’un dualisme animalier

De fait, l’euphorie du « progrès génétique » est de courte durée, se heurtant dès les années 1970 à l’augmentation du coût de l’alimentation animale, massivement importée d’outre-Atlantique, et à l’engorgement des marchés de la viande et du lait. À l’Inra, dans les instituts techniques animaux, les chercheurs et les ingénieurs ont des états d’âme. Le secteur ovin tout particulièrement entre dans une succession de crises, de même que l’ensemble des systèmes pastoraux montagnards, moins capables de suivre le modèle intensif dominant, et qui, pour survivre, commencent à se tourner vers des stratégies fondées sur la qualité et sur la valorisation patrimoniale de leurs paysages, induisant une modification notable du rapport de l’éleveur à ses animaux, qu’il y ait ou non des touristes comme témoins. Le fromage de beaufort, fruit des efforts conjugués des éleveurs savoyards et de la recherche agronomique, n’est-il pas vendu à un prix spécialement avantageux aux « amoureux de la nature » qui viennent, l’hiver à ski et l’été en chaussures de marche, se « ressourcer » à la montagne ?

Depuis la loi de 1967 sur les parcs naturels régionaux, et plus encore les mesures en faveur des régions de montagne prises par la CEE en 1975, il devient en effet possible de développer des alternatives à l’élevage intensif, en valorisant les herbages et les races locales39. Le système français des appellations d’origine contrôlées, fondé en 1935 pour répondre aux besoins du secteur viticole essentiellement, est investi par les éleveurs à partir des années 1950, tout d’abord pour lutter contre la fraude sur les appellations fromagères, mais très rapidement pour rassurer le consommateur sur les standards de production et, à partir des années 1970, pour répondre à sa demande de produits « authentiques », dans une phase de l’histoire de la consommation caractérisée par une segmentation sociale et culturelle des achats.

Plus tardivement structurés, les producteurs de viande s’essaient également au système des appellations dans les années 1990, avec un succès emblématique pour les éleveurs de « fin gras du Mézenc » en 2006, qui parviennent à faire labelliser leur viande sur le fondement de la qualité distinctive de la flore des pâturages des confins de la Haute-Loire et de l’Ardèche. Territoire en perdition dans les décennies modernisatrices, au prix du reste de la disparition de la race locale, la mézine, le plateau vivaro-vellave devient, au tournant du xxie siècle, le lieu d’un folklore réinventé autour du bel animal et de sa chair persillée40. Singularité française, la « place faite à la nature » dans les recompositions territoriales postindustrielles est ainsi pour une large part dévolue à la biodiversité domestique, végétaux et animaux associés, la faune et la flore sauvages étant considérées comme préservées « de surcroît » par le maintien de paysages « ouverts »41.

Cette évolution duale des systèmes d’élevage, entre modèle breton d’un côté et réinventions pastorales de l’autre, se trouve accentuée encore dans les années 1990, avec le surgissement des crises combinées de la maladie dite de la « vache folle » et du clonage animal appliqué aux bovins. Industrie d’un côté, biosciences de l’autre se trouvent brutalement mis en porte-à-faux avec la société, et très rapidement sommés par le politique de s’expliquer et de rétablir la confiance par le franchissement d’un cap dans la normativité : établissement du principe de la traçabilité des produits animaux dans le premier cas, création d’un comité d’éthique à l’Inra dans le second. Au-delà des péripéties de la gestion de crise, ces affaires illustrent pour la première fois la contradiction fondamentale entre le paradigme hygiéniste et celui du bien-être animal. En effet, la maladie de la vache folle, certes due à des négligences coupables dans l’industrie des farines animales, dérive très vite vers tout autre chose que des mesures sanitaires, provoquant un sentiment collectif d’horreur face au viol du tabou du cannibalisme, souligné dès 1993 par Claude Lévi-Strauss42, avec pour effet une chute brutale de la consommation de viande bovine associée à un rapprochement tout aussi soudain de l’empathie avec des animaux auxquels un comportement « immoral » a été imposé par une industrie sans âme. Si on ajoute à cela le fait que cette maladie à prion a pour particularité de franchir la barrière des espèces, induisant possiblement la maladie de Creutzfeldt-Jakob chez l’homme, on saisit aisément l’émotion collective et le trouble dans les représentations ainsi générés. Quant au clonage, clé de voûte du génie génétique appliqué à l’animal de rente, il apparaît, du fait du développement de la conscience de l’intériorité des animaux d’élevage, comme une monstruosité pire encore que le cannibalisme des vaches folles, car porteur de menace immédiate sur la qualité de sujet des individus clonés, qu’ils soient animaux ou humains, le grand public ayant cessé de croire à une différence ontologique suffisante pour servir aussi de barrière éthique.

Dès lors, la génomique animale rejoint les biotechnologies végétales dans l’invisibilité, voire trouve refuge dans la recherche privée internationale, assignée aux circuits souterrains de l’économie du vivant, dans la circulation des paillettes de sperme et des embryons qui se développe dans les années 2000. L’animal-machine n’a pas disparu, mais il a cessé de chercher les flashs de reporters au Salon international de l’Agriculture, laissant la place à la belle aubrac et à ses sœurs rustiques, mais continuant plus que jamais à informer le vivant – et à nourrir l’acheteur de jambon et de laitages industriels.

III. La relation d’élevage au temps de l’anthropocène. Essai d’histoire du temps présent

A. Vers un nouveau totémisme ?

Je retrouve […], derrière les races et leurs paysages, l’image des totems attachés au clan d’une tribu. À chacun son totem : à la holstein, le maïs ; au charolais, le bocage ; à la maraîchine, les zones de marais et leur héron cendré. Mais derrière le totem, il y a souvent le tabou : les uns décimant par la chasse le totem que protègent les autres et suscitant leur vengeance. C’est l’enseignement des travaux de Lévi-Strauss qui s’est surtout attaché à développer les fondements religieux du totémisme au Brésil. Or les travaux plus récents de Testard en Australie donnent surtout à l’analyse totémique une signification sociale. Là, chez les Aranda, des formes de coopération se développent entre les clans d’une tribu et leurs totems réciproques. Testard dit qu’ils font système. Ces relations, au cœur de cette société d’Aborigènes, sont matérialisées par une cérémonie périodique : l’intichiuma. Elle permet de réajuster les règles des rapports entre les clans à propos de leurs totems selon la perception globale qu’ils ont de l’évolution de la nature sur leur territoire par rapport à leurs besoins. Cette forme de rapports sociaux est intéressante, car aux antipodes de celle des sociétés industrielles fondée sur le droit inaliénable de propriété du sol et des ressources vivantes qu’il contient.43

Ainsi s’exprime en 1995 le généticien Bertrand Vissac, dans une causerie organisée par la Mission Agrobiosciences de la Région Midi-Pyrénées dans le petit bourg de Marciac. Fils d’un exploitant agricole de Haute-Loire devenu en 1954 chercheur à l’Inra, spécialiste de l’élevage bovin, acteur majeur, aux côtés du « patron » de la génétique animale à l’Inra Jacques Poly, de la rationalisation du cheptel national au nom du « progrès », mais devenu militant des races rustiques et d’une approche holiste des « systèmes agraires » dans la décennie suivante, à partir de son adhésion à la Société d’ethnozootechnie en 197144, et plus encore de son rôle dans la création du département « Systèmes agraires et développement » (SAD) à l’Inra en 197945, Bertrand Vissac exprime par sa carrière et l’évolution de sa pensée une bonne part des contradictions de la société et des institutions françaises sur l’élevage. Entre ethos agropastoral et éthique animale, enjeu de la productivité et souci de la qualité, pensée des Lumières et remords pour le désenchantement du monde, rapport technique et rapport symbolique au vivant, c’est de fait tout un monde de pratiques, à la charnière de l’élevage et de la zootechnie, qui s’inscrit dans la modernité sur un mode dialectique.

Une telle mobilisation de l’idée totémique dans le contexte des années 1990, marquées par une succession de crises sanitaires et par l’effondrement de l’adhésion des sociétés occidentales à la valeur du « Progrès » par la maîtrise technoscientifique de la nature, est tout sauf un hasard : il s’agit bien, dans la bouche du généticien au soir de sa carrière, d’une pensée réparatrice, nourrie d’anxiété morale et de lectures erratiques dans les œuvres des anthropologues et des philosophes, mais qui résonne profondément dans le contexte de crise qui est le sien, qui est encore le nôtre, de perte d’évidence de la relation de domestication nouée au Néolithique avec un certain nombre d’espèces animales.

On sait l’œuvre de théorisation de cette intuition que fera une décennie plus tard l’anthropologue Philippe Descola dans son Par-delà nature et culture46. De fait, la « maison du naturalisme occidental », comme la désigne le professeur au Collège de France, n’a jamais eu la solidité et les commodités qu’elle prétendait offrir en ségrégeant strictement les sujets humains et les objets non-humains, l’animal domestique représentant, dans la longue durée, le principal vecteur de confusion entre l’ordre des êtres et celui des choses. Pour autant, il faut attendre la fin du xxe siècle, et surtout les premières décennies du xxie siècle, pour qu’une « nouvelle constitution », pour reprendre cette fois une expression de Bruno Latour, s’esquisse dans l’ordre politique47.

Or, si les vaches, les cochons, les poules, ont leur place en tant qu’êtres souffrants dans l’agora constitutionnelle en cours d’élaboration, c’est, si l’on peut dire, dans la nudité de leurs individualités animales, à la rigueur dans la commensalité contrainte et artificielle de leur condition de captifs, mais bien peu dans leurs socio-écosystèmes natifs – ces paysages de marais, de montagnes et de bocages qu’évoque Bertrand Vissac dans son discours de Marciac. Est-ce à dire que le législateur français, assailli par le verbe des militants de la cause animale, se serait laissé leurrer par la représentation des abattoirs de Chicago comme réalité unique de l’élevage moderne ? Certes non, si l’on accepte d’intégrer à la réflexion sur la normalisation de la relation d’élevage et de la consommation des produits animaux l’ensemble des textes, règlements et autres chartes qui, depuis un demi-siècle, ont produit une œuvre de territorialisation de la condition animale par la création de parcs régionaux, de labels, de conservatoires et autres mesures agri-environnementales. De fait, la logique d’ensemble de l’œuvre législative sur les animaux d’élevage n’est pas sans évoquer une certaine forme de totémisme, au sens que donne Bertrand Vissac à cette relation asymétrique entre société et races domestiques, avec pour finalité de « tenir » un espace menacé de délitement par le champ de forces de l’économie capitaliste. Mais un totémisme inavoué, informulé, dual faute de pouvoir assumer la cohérence cosmogonique d’un socioécosystème où une classe d’êtres en consomme une autre.

Qu’il suffise d’évoquer le cas tout récent du parc naturel régional (PNR) des Monts d’Aubrac, créé en 2018 autour d’un système d’élevage et d’une race bovine, l’aubrac : omniprésente dans les paysages et dans la communication du parc, avec ses yeux cernés de noir, sa robe fauve et ses cornes aux belles courbures, cet animal constitue le totem véritable du territoire, non sans tensions sur les « schémas de sélection » de la race, entre exigences productives et symboliques48. Et l’on aura bouclé la boucle si l’on ajoute que Bertrand Vissac lui-même fut, tout jeune chercheur, l’un des deux agents de l’Inra envoyés sur l’Aubrac en 1965 pour assister l’équipe du CNRS et du musée des Arts et traditions populaires rassemblée sous la houlette d’André Leroi-Gourhan et Georges-Henri Rivière pour inventorier, dans le cadre de la « recherche coopérative sur programme Aubrac », la culture que l’on pensait alors en voie de disparition de l’élevage traditionnel aubracien49.

Largement ignorée des synthèses sur l’histoire de la relation aux animaux, la tradition française d’intelligence interdisciplinaire du « fait technique », à la croisée de l’anthropologie et des sciences cognitives50, a pourtant accompagné de manière extrêmement forte la montée en réflexivité des systèmes pastoraux, y compris au cœur des décennies modernisatrices, jouant un rôle de passeur de savoir-faire qui demanderait à être réévalué, notamment dans des décennies fordistes trop uniment présentées comme rationalisatrices au sens étroit du terme. Quoi qu’il en soit, au terme d’un demi-siècle de compagnonnage entre éleveurs, ethnologues et chercheurs de l’Inra, on peut à bon droit penser que le PNR des Monts d’Aubrac constitue une œuvre en large part « bioscientifique » et, d’une certaine manière, un hommage posthume à l’œuvre de défense des races rustiques de Bertrand Vissac, disparu en 200451.

Au-delà d’une histoire de la mobilisation nouvelle des animaux dans l’imaginaire et dans la pratique des territoires, cet exemple éclaire, il nous semble, un phénomène historique plus profond et plus vaste, qui est celui de l’émergence, dans un contexte de crise civilisationnelle et écologique, d’un nouveau paradigme de la relation d’élevage, dont une caractéristique majeure est la propension à s’exprimer par la production normative, elle-même orientée par des jeux d’acteurs complexes mobilisant l’ensemble des mondes sociaux, experts et institutionnels, parties prenantes de la question animale, depuis les éleveurs jusqu’aux groupes militants antispécistes, en passant par les chercheurs en sciences de l’animal.

Quoi qu’il en soit en détail des forces à l’œuvre dans ce processus, il apparaît évident que ce dernier a développé, depuis quelques décennies, une performativité certaine, et qu’il n’y a pas à douter que le droit constitue aujourd’hui un terrain d’affrontement mais aussi de co-élaboration normative pour l’ensemble des stake holders de la question animale. La tradition durkheimienne, on le sait, voyait dans le droit la clé-de-voûte de l’ordre social, sanctionnant dans ses textes et dans sa jurisprudence les arrangements trouvés par les acteurs sociaux dans leurs relations entre eux et avec les objets de la nature52. Émile Durkheim lui-même vivait et pensait dans une époque dont il identifiait le mal principal comme la menace d’une anomie généralisée, causée par le développement de l’économie capitaliste et la substitution de l’échange marchand à la relation sociale normée par la culture et garantie par le droit. Faut-il rappeler qu’il était aussi passionné par la question du totémisme ? Nous nous trouvons aujourd’hui dans une période étrangement symétrique à celle d’Émile Durkheim, où une anxiété anomique globale génère une demande de normativité inédite, particulièrement sensible sur les questions de nature. Dans ce contexte, il paraît opportun d’examiner sous l’angle d’une anthropologie historique du droit ce qu’il advient des rapports entre nature et culture, la question animale s’offrant de toute évidence comme l’un des exemples les plus riches, sensibles et complexes, de ce qui tente de se faire jour dans le « temps anthropocène » qui est le nôtre.

B. Territoires et races dans tous leurs états

L’appel de Bertrand Vissac à une reconnaissance de la dimension « totémique » du lien entre existants humains et animaux au sein des systèmes d’élevage peut sembler baroque et décalé dans la France de la fin du xxe siècle, il a des résonances fortes dans les évolutions effectives des constructions normatives touchant aux espaces de l’élevage53. Ainsi, au terme d’un long processus de candidature, la région des Causses et des Cévennes, dans laquelle du reste plusieurs chercheurs de l’équipe de Bertrand Vissac avaient travaillé dès les années 1970, notamment dans le cadre des premières recherches pluridisciplinaires sur la notion d’environnement54, obtient en 2011 le statut de territoire classé au patrimoine mondial de l’Unesco au titre de ses paysages pastoraux. L’argumentaire au fondement de ce classement mérite d’être cité longuement :

Les paysages des hautes terres des Causses ont été façonnés par l’agro-pastoralisme durant trois millénaires. Au Moyen Âge, le développement des villes dans les plaines méditerranéennes environnantes et, en particulier, la croissance des institutions religieuses, ont suscité l’évolution d’une structure agraire basée sur l’agro-pastoralisme, dont les fondements sont encore en place aujourd’hui. […] Cette zone est un exemple majeur et viable de l’agro-pastoralisme méditerranéen. Sa préservation est nécessaire pour traiter les menaces provenant des problèmes sociaux, économiques et environnementaux auxquels de tels paysages sont confrontés dans le monde entier. D’un point de vue historique, les Causses et les Cévennes conservent de nombreux témoignages de l’évolution de leurs sociétés pastorales sur plusieurs siècles. Leur important patrimoine bâti, leurs caractéristiques paysagères et associations immatérielles, qui reflètent le pastoralisme traditionnel, seront préservées grâce au renouveau contemporain de l’agro-pastoralisme.

Célébration de la résilience d’un socioécosystème, référence religieuse appuyée, présentation de la modernité comme une menace extérieure, tout est réuni pour faire des parcours à moutons et à chèvres de ces hautes terres du sud du Massif central un sanctuaire d’une forme d’animalité domestique extérieure à toute culpabilité humaine. Seuls les bergers, assimilés à leurs référents mythologiques, sont mis en valeur dans ce système, dépositaires du secret du cycle de la vie des bêtes à laine et à cornes. Les randonneurs et autres vététistes, quant à eux, pourront se contenter d’admirer des animaux domestiques se comportant apparemment comme des animaux sauvages, c’est-à-dire broutant la lande. Pourtant, sur ce même territoire, le principal cheptel est représenté par les brebis lacaunes, améliorées par l’Inra dans l’après-guerre, et notamment par l’équipe de Jacques Poly, et intégrées au « système roquefort », forteresse agro-industrielle isolée dans cette région de très faibles densités humaines. Quant à la très rustique brebis raïole des contreforts cévenols, au nom chargé d’imaginaire occitan, elle témoigne certes de la résilience du pastoralisme cévenol, mais non sans un appui constant de la recherche agronomique, encore et toujours des chercheurs et techniciens du département Sad de l’Inra55. Où il est démontré qu’il faut une bioscience particulièrement avancée pour maintenir dans des conditions de rentabilité acceptables les apparences d’un élevage virgilien, dans une association plus étroite que jamais entre rationalité et mythologie, fait technique et régime de valeur.

Le dernier avatar de la montée en généralité des approches bioscientifiques de la gouvernance du vivant, le concept de « santé globale », parfois décliné en « santé environnementale », s’inscrit pleinement dans cette logique de conciliation des héritages antagoniques de l’hygiénisme et de la chaleur de l’étable, de la raison technoscientifique et des savoir-faire vernaculaires, du contrôle des risques et de l’épanouissement de la valeur. Et si les zoonoses qui affectent le monde avec une gravité croissante depuis la fin du xxe siècle sont pour les uns l’argument le plus fort pour une remise en cause drastique de l’économie de l’élevage, elles sont pour d’autres un aiguillon pour aller plus loin encore dans une approche socioécosystémique intégrative des sociétés et de leurs animaux, la santé globale, analysée depuis l’échelle du microbiote jusqu’à celle de la biosphère, permettant justement de dépasser l’individualisme méthodologique appliqué aux humains comme aux non-humains. Reste à voir quel droit de la nature pourra maintenir la coexistence de ces deux orientations du monde anthropocène.

***

Objet transactionnel parmi les plus anciens de la relation entre les sociétés humaines et la nature, l’animal d’élevage a récemment perdu pour partie son statut d’objet, mais nullement son rôle transactionnel. Simplement, le besoin de transaction a pris une orientation très particulière depuis le dernier tiers du xxe siècle, dans le sens d’une urgence à réencastrer l’économie du vivant dans un ordre à la fois moral, économique et écologique viable, porté par le droit comme seul régulateur possible de sociétés n’ayant plus de cosmogonie commune. Ce faisant, c’est la nature qui change de rôle : d’englobée par l’universalité de la raison, elle est devenue l’englobant de toute possibilité d’existence et de coexistence. Dans ce contexte, la tentation totémique apparaît comme un recours évident, l’animal médiateur assurant la cohérence entre l’agir humain et le métabolisme d’ensemble de la biosphère fragilisée. Mais en bonne cohérence symbolique, on ne saurait fonder le droit des animaux à la fois sur une référence à la nature comme ordre biophysique immuable et sur une relation d’échanges à la fois économique et spirituelle construite comme remède à une crise des socio-écosystèmes. Même dans la conscience la plus aiguë de ses défaillances, la modernité reste dialectique, c’est-à-dire contradictoire, et in fine productrice de dynamique historique. Notre présent n’est en rien un aboutissement.

Les mises en récit de cette crise que l’on peut trouver sur le marché éditorial, qu’elles prennent la forme du récit conservateur de la sagesse retrouvée, du récit émergentiste de l’intelligence écologique et spirituelle enfin atteinte, ou encore du récit collapsologique de la rédemption impossible ou réservée à une poignée d’élus, ne sauraient de fait trouver grâce aux yeux de l’historien, justement par la négation de la complexité dialectique de l’histoire du pilotage du vivant domestique dont elles témoignent. Ni l’archéologue ni le fouilleur d’archives ne trouvent trace d’une civilisation agraire qui n’aurait activé aucune rationalité domesticatrice ; aucun connaisseur de l’histoire agraire de l’ère industrielle ne peut attester l’existence, même dans les formes les plus aberrantes d’industrialisation du vivant, d’un rapport à l’animal exempt de considérations esthétiques et mythologiques, au sens que Roland Barthes, bon connaisseur des arrières-cuisines du fordisme, donnait à ce mot56.

Pour le dire en termes anthropologiques, de même que les sociétés totémiques peuvent accorder le statut de totem à un artefact, l’animal-machine aussi fut, dans les décennies productivistes, un totem à sa manière, exprimant une équivalence symbolique entre l’ordre technique et sanitaire de la société et celui de ses ressources. Circulant aujourd’hui dans l’ensemble du métabolisme anthropocène sous forme de corps et d’images, de paillettes et d’embryons, de poudres et de cosmétiques, de leurres et de symboles, les animaux d’élevage n’en ont pas fini avec leur fonction historique de porteurs de valeurs et de tabous, et d’incorporation des contraires dans une normativité instable. Et tout comme Max Horkheimer et Theodor Adorno mettaient en garde leurs contemporains face au risque d’un totalitarisme de la raison, peut-être faut-il avertir les sociétés anthropocènes des dangers d’une empathie incontrôlée pour les « intériorités » animales et de l’utopie d’un sauvetage de nos univers matériels par leur purification morale sous l’égide d’un droit en position d’extériorité artificielle par rapport aux affaires du monde anthropocène. Les juristes, qui savent de quelle épaisseur historique et de quelles ambivalences ontologiques les mots du droit sont pétris, à commencer par le concept de nature, sont peut-être parmi les mieux placés pour porter cet avertissement dans les étables, dans les laboratoires et dans les lieux du débat civique sur la question animale.

1 À J.-P. Engélibert et alii (dir.), La question animale. Entre science, littérature et philosophie, Rennes, PUR, 2011 ; J.-L. Guichet, Problématiques

2 X. Perrot, J.-P. Marguenaud, « Le droit animalier, de l’anecdotique au fondamental », Recueil Dalloz, Chr., 18 mai 2017, 18, 7731, p. 996-1003.

3 B. Lizet, Le cheval dans la vie quotidienne. Techniques et représentation du cheval de travail dans l’Europe industrielle, Paris, Berger-Levrault

4 L. Houdebine, J.-C. Mercier et J.-L. Vilotte, « Médicaments, aliments-santé, xénogreffes : que peut apporter la transgénèse animale ? », Organismes

5 « Les animaux sont des êtres vivants doués de sensibilité ». Loi 2015-177 du 16 février 2015, Article 515-14 du Code civil.

6 J.-L. Mayaud, 150 ans d’excellence agricole en France. Histoire du Concours général agricole, Paris, Belfond, 1991.

7 L. Rieutort et C. Delfosse, « L’élevage dans tous ses territoires », Géocarrefour, 92/3, 2018, mis en ligne le 21 février 2019, consulté le 19 

8 Sans remettre en cause l’aviculture industrielle, les directives européennes de 1988, 1999 et 2012 sur les conditions d’élevage des poules

9 L. Rieutort, L’élevage ovin en France, Espaces fragiles et dynamiques des systèmes agricoles, Clermont-Ferrand, CERAMAC / PUBP, 1995.

10 L’histoire de l’élevage, et même l’histoire des animaux, ont certes depuis longtemps été intégrées dans le champ des études historiques. Mais la

11 A. P. Ouédraogo et P. Le Neindre (dir.), L’homme et l’animal : un débat de société, Paris, Inra éditions, 1999 ; J. Porcher, Éleveurs et animaux

12 M. Foucault, Histoire de la sexualité, tome 1 : La volonté de savoir, Paris, Gallimard, 1976.

13 P. Descola, « Prologue », Humains, Non-Humains, dir. S. Houdart et O. Thiery, Paris, Éditions La Découverte, 2011.

14 Une bibliographie raisonnée sur ce thème constituerait la matière d’un article en soi. Notre étude considère l’essor de cette production comme le

15 N. Maillard et X. Perrot, « Anthropologie et histoire du droit. La construction de l’animal techno-économique. Genèse et faillite programmée du

16 C. Larrère, « La naturalisation des artifices », L’être humain, l’animal et la technique, dir. M.-H. Parizeau et G. Chapouthier, Québec, Presse de

17 J. Porcher, « Animal Work », The Oxford Handbook of Animal Studies, dir. L. Kalof, Oxford, 2017 (2014, pour la version en ligne).

18 R. Rey, Histoire de la douleur, Paris, La Découverte, 1993.

19 P. Le Neindre et alii, La conscience des animaux, Versailles, Quae, 2018.

20 M. Horkheimer et T. W. Adorno, Dialektik der Aufklärung. Philosophische Fragmente, Amsterdam, Querido Verlag N.V., 1947 (1944).

21 T. Bolmain, « La nature, l’animal et le prolétaire (Horkheimer, Adorno, Benjamin) », Cahiers du GRM, 6, 2014, mis en ligne le 20 décembre 2014

22 T. W. Adorno et M. Horkheimer, La dialectique de la raison, Paris, Gallimard, 1983, p. 268-270.

23 K. Polanyi, The Great transformation, New York, Farrar & Rinehart, 1944.

24 R. Delort, Les animaux ont une histoire, Paris, Éditions du Seuil, 1984 ; É. Baratay et J.-L. Mayaud (dir.), L’animal domestique, xvie-xxe siècle

25 P. Cornu et J.-L. Mayaud [dir.], Au nom de la terre. Agrarisme et agrariens en France et en Europe du xixe siècle à nos jours, Paris, Éditions La

26 Pour une analyse historique de ce processus de maturation juridique, voir : M.-A. Hermitte, « La nature, sujet de droit ? », Annales. Histoire

27 C’est par exemple le droit européen qui statue en 2009 sur « la protection des animaux au moment de leur mise à mort ». Journal officiel de l’

28 Courrier de l’environnement de l’Inra, 18, p. 81.

29 R. Dumont, Les leçons de l’agriculture américaine, Paris, Flammarion, 1949.

30 É. Létard, « L’insémination artificielle chez les animaux domestiques », Recueil de médecine vétérinaire publié par le corps enseignant de l’école

31 L’homme et l’animal. Premier colloque d’ethnozoologie, Paris, Institut international d’ethnoscience, 1975 ; « Races domestiques en péril »

32 E.-J. Finbert, La brebis ou la vie pastorale, Paris, Albin Michel, 1947, p. 94-97.

33 B. Vissac, Les vaches de la République. Saisons et raisons d’un chercheur citoyen, Paris, Inra éditions, 2002.

34 P. Cornu, E. Valceschini et O. Maeght-Bournay, L’histoire de l’Inra entre science et politique, Paris, Quae, 2018.

35 J. Poly, « Les animaux, instruments de production », Encyclopédie Française, Tome XIII « Industrie Agriculture », dir. P. Capelle, J. Chouard

36 Ibid., p. 375.

37 E. Valceschini, O. Maeght-Bournay et P. Cornu (dir.), Recherche scientifique et politique agricole. Jacques Poly, un stratège, Versailles, Quae

38 N. Maillard et X. Perrot, « Anthropologie et histoire du droit… », op. cit., p. 308.

39 A. Audiot, Races d’hier pour l’élevage de demain, Paris, Inra éditions, 1995.

40 Hélas, bientôt menacé par les effets du réchauffement climatique, qui modifie à grande vitesse les écosystèmes prairiaux d’altitude.

41 B. Edelman et M.-A. Hermitte (dir.), L’homme, la nature et le droit, Paris, Christian Bourgois, 1988.

42 C. Lévi-Strauss, « La leçon de sagesse des vaches folles », article initialement publié en italien, repris dans Études rurales, 157-158, 2001, p. 

43 B. Vissac, « De la génétique aux totems du développement local », Mission Agrobiosciences, Première université d’été de l’innovation rurale

44 G. Tuloup, Histoire de l’ethnozootechnie. Aux frontières des sciences, Mémoire de master 2 en histoire contemporaine, Université Lyon 2, septembre

45 P. Cornu, « La recherche agronomique française dans la crise de la rationalité des années 1970 : terrains et objets d’émergence de la systémique

46 P. Descola, Par-delà nature et culture, Paris, Gallimard, 2005.

47 B. Latour, Nous n’avons jamais été modernes, Paris, La Découverte, 1991.

48 J.-B. Borrès et alii, L’Aubrac, 50 ans de développement. L’élevage à la rencontre des enjeux du territoire, La Tour-d’Aigues, Éditions de l’aube

49 L’Aubrac, étude ethnologique, linguistique, agronomique et économique d’un établissement humain, Paris, CNRS, 7 volumes publiés de 1970 à 1986.

50 Avec un rôle séminal d’André Leroi-Gourhan d’une part, et de Jean Piaget d’autre part, dans le développement des approches systémiques dans la

51 A. Bonnaud, P. Cornu et G. Laurent, « Pluridisciplinarité et déconstruction du récit modernisateur. Le cas de l’Aubrac », Une autre histoire des

52 É. Durkheim, De la division du travail social, Paris, Félix Alcan, 1893.

53 B. Hubert (dir.), La rusticité : l’animal, la race, le système d’élevage ?, Avignon, Cardère, 2010 ; L. Rieutort, « Le concept de territoire et

54 M. Jollivet, « Un exemple d’interdisciplinarité au CNRS : le PIREN (1979-1989) », La revue pour l’histoire du CNRS, 4, 2001, mis en ligne le 20 

55 A. Bourbouze et B. Dedieu, « Adaptation de l’élevage cévenol aux changements écologiques, économiques et sociaux », Production pastorale et

56 R. Barthes, Mythologies, Paris, Éditions du Seuil, 1957.

Notes

1 À J.-P. Engélibert et alii (dir.), La question animale. Entre science, littérature et philosophie, Rennes, PUR, 2011 ; J.-L. Guichet, Problématiques animales. Théorie de la connaissance, anthropologie, éthique et droit, Paris, PUF, 2011 ; C. Larrère et R. Larrère, Penser et agir avec la nature. Une enquête philosophique, Paris, La Découverte, 2015.

2 X. Perrot, J.-P. Marguenaud, « Le droit animalier, de l’anecdotique au fondamental », Recueil Dalloz, Chr., 18 mai 2017, 18, 7731, p. 996-1003.

3 B. Lizet, Le cheval dans la vie quotidienne. Techniques et représentation du cheval de travail dans l’Europe industrielle, Paris, Berger-Levrault, 1982.

4 L. Houdebine, J.-C. Mercier et J.-L. Vilotte, « Médicaments, aliments-santé, xénogreffes : que peut apporter la transgénèse animale ? », Organismes génétiquement modifiés à l’Inra, Paris, Inra Éditions, 1998.

5 « Les animaux sont des êtres vivants doués de sensibilité ». Loi 2015-177 du 16 février 2015, Article 515-14 du Code civil.

6 J.-L. Mayaud, 150 ans d’excellence agricole en France. Histoire du Concours général agricole, Paris, Belfond, 1991.

7 L. Rieutort et C. Delfosse, « L’élevage dans tous ses territoires », Géocarrefour, 92/3, 2018, mis en ligne le 21 février 2019, consulté le 19 janvier 2020. URL : http://journals.openedition.org/geocarrefour/12277 ; J. Michalon, Panser avec les animaux. Sociologie du soin par le contact animalier, Paris, Presses des Mines, 2014.

8 Sans remettre en cause l’aviculture industrielle, les directives européennes de 1988, 1999 et 2012 sur les conditions d’élevage des poules pondeuses dessinent toutefois une trajectoire de sortie progressive de la stricte rationalité productiviste de ce mode d’élevage.

9 L. Rieutort, L’élevage ovin en France, Espaces fragiles et dynamiques des systèmes agricoles, Clermont-Ferrand, CERAMAC / PUBP, 1995.

10 L’histoire de l’élevage, et même l’histoire des animaux, ont certes depuis longtemps été intégrées dans le champ des études historiques. Mais la réflexion historique sur le statut des animaux, en revanche, est plus récente, et encore mal articulée avec les biosciences d’un côté, et la philosophie et le droit de l’autre. De fait, c’est dans le monde des juristes que la réflexion interdisciplinaire la plus ambitieuse s’est développée, notamment autour de la Revue semestrielle de droit animalier, fondée en 2009, qui a notamment offert un espace de débat à l’histoire du « point de vue animal » promue par Éric Baratay. É. Baratay, Le point de vue animal, une autre version de l’histoire, Paris, Éditions du Seuil, 2012. L’histoire rurale, pour sa part, est restée pour l’essentiel à la marge de ce débat.

11 A. P. Ouédraogo et P. Le Neindre (dir.), L’homme et l’animal : un débat de société, Paris, Inra éditions, 1999 ; J. Porcher, Éleveurs et animaux, réinventer le lien, Paris, PUF, 2002 ; É. Baratay, Et l’homme créa l’animal. Histoire d’une condition, Paris, Odile Jacob, 2003 ; I. Mauz, Gens, cornes et crocs, Paris, INRA/Quæ, 2005 ; I. Veissier et M. Miele, « Petite histoire de l’étude du bien-être animal : comment cet objet sociétal est devenu un objet scientifique transdisciplinaire », Inra Productions animales, 28, 2015, p. 399-410.

12 M. Foucault, Histoire de la sexualité, tome 1 : La volonté de savoir, Paris, Gallimard, 1976.

13 P. Descola, « Prologue », Humains, Non-Humains, dir. S. Houdart et O. Thiery, Paris, Éditions La Découverte, 2011.

14 Une bibliographie raisonnée sur ce thème constituerait la matière d’un article en soi. Notre étude considère l’essor de cette production comme le contexte dans lequel s’insère son objet, mais non comme son objet.

15 N. Maillard et X. Perrot, « Anthropologie et histoire du droit. La construction de l’animal techno-économique. Genèse et faillite programmée du système d’élevage industriel », Revue semestrielle d’histoire du droit animalier, 2, 2014, p. 287-310.

16 C. Larrère, « La naturalisation des artifices », L’être humain, l’animal et la technique, dir. M.-H. Parizeau et G. Chapouthier, Québec, Presse de l’Université Laval, 2007, p. 92.

17 J. Porcher, « Animal Work », The Oxford Handbook of Animal Studies, dir. L. Kalof, Oxford, 2017 (2014, pour la version en ligne).

18 R. Rey, Histoire de la douleur, Paris, La Découverte, 1993.

19 P. Le Neindre et alii, La conscience des animaux, Versailles, Quae, 2018.

20 M. Horkheimer et T. W. Adorno, Dialektik der Aufklärung. Philosophische Fragmente, Amsterdam, Querido Verlag N.V., 1947 (1944).

21 T. Bolmain, « La nature, l’animal et le prolétaire (Horkheimer, Adorno, Benjamin) », Cahiers du GRM, 6, 2014, mis en ligne le 20 décembre 2014, consulté le 20 janvier 2020. URL : http://journals.openedition.org/grm/555 ; DOI : 10.4000/grm.555.

22 T. W. Adorno et M. Horkheimer, La dialectique de la raison, Paris, Gallimard, 1983, p. 268-270.

23 K. Polanyi, The Great transformation, New York, Farrar & Rinehart, 1944.

24 R. Delort, Les animaux ont une histoire, Paris, Éditions du Seuil, 1984 ; É. Baratay et J.-L. Mayaud (dir.), L’animal domestique, xvie-xxe siècle, numéro spécial des Cahiers d’histoire, 42/3-4, 1997 ; R. Jussiau et alii, L’élevage en France, 10 000 ans d’histoire, Dijon, Educagri, 1999.

25 P. Cornu et J.-L. Mayaud [dir.], Au nom de la terre. Agrarisme et agrariens en France et en Europe du xixe siècle à nos jours, Paris, Éditions La boutique de l’histoire, 2007.

26 Pour une analyse historique de ce processus de maturation juridique, voir : M.-A. Hermitte, « La nature, sujet de droit ? », Annales. Histoire, Sciences Sociales, 66/1, 2011, p. 173-212.

27 C’est par exemple le droit européen qui statue en 2009 sur « la protection des animaux au moment de leur mise à mort ». Journal officiel de l’Union européenne, L 303/1 du 18 novembre 2009.

28 Courrier de l’environnement de l’Inra, 18, p. 81.

29 R. Dumont, Les leçons de l’agriculture américaine, Paris, Flammarion, 1949.

30 É. Létard, « L’insémination artificielle chez les animaux domestiques », Recueil de médecine vétérinaire publié par le corps enseignant de l’école d’Alfort, 111, 1935, no 11.

31 L’homme et l’animal. Premier colloque d’ethnozoologie, Paris, Institut international d’ethnoscience, 1975 ; « Races domestiques en péril », Ethnozootechnie, 22, 1978 ; R. Laurans, « L’ethnozootechnie aux confins des sciences de l’homme, de l’écologie et des techniques de l’élevage », Ethnozootechnie, 20, 1979, p. 3-12.

32 E.-J. Finbert, La brebis ou la vie pastorale, Paris, Albin Michel, 1947, p. 94-97.

33 B. Vissac, Les vaches de la République. Saisons et raisons d’un chercheur citoyen, Paris, Inra éditions, 2002.

34 P. Cornu, E. Valceschini et O. Maeght-Bournay, L’histoire de l’Inra entre science et politique, Paris, Quae, 2018.

35 J. Poly, « Les animaux, instruments de production », Encyclopédie Française, Tome XIII « Industrie Agriculture », dir. P. Capelle, J. Chouard, 1962, p. 385.

36 Ibid., p. 375.

37 E. Valceschini, O. Maeght-Bournay et P. Cornu (dir.), Recherche scientifique et politique agricole. Jacques Poly, un stratège, Versailles, Quae, 2019.

38 N. Maillard et X. Perrot, « Anthropologie et histoire du droit… », op. cit., p. 308.

39 A. Audiot, Races d’hier pour l’élevage de demain, Paris, Inra éditions, 1995.

40 Hélas, bientôt menacé par les effets du réchauffement climatique, qui modifie à grande vitesse les écosystèmes prairiaux d’altitude.

41 B. Edelman et M.-A. Hermitte (dir.), L’homme, la nature et le droit, Paris, Christian Bourgois, 1988.

42 C. Lévi-Strauss, « La leçon de sagesse des vaches folles », article initialement publié en italien, repris dans Études rurales, 157-158, 2001, p. 9-14.

43 B. Vissac, « De la génétique aux totems du développement local », Mission Agrobiosciences, Première université d’été de l’innovation rurale, Marciac, août 1995.

44 G. Tuloup, Histoire de l’ethnozootechnie. Aux frontières des sciences, Mémoire de master 2 en histoire contemporaine, Université Lyon 2, septembre 2016.

45 P. Cornu, « La recherche agronomique française dans la crise de la rationalité des années 1970 : terrains et objets d’émergence de la systémique agraire », Histoire de la recherche contemporaine, 3/2, 2014, p. 154-166.

46 P. Descola, Par-delà nature et culture, Paris, Gallimard, 2005.

47 B. Latour, Nous n’avons jamais été modernes, Paris, La Découverte, 1991.

48 J.-B. Borrès et alii, L’Aubrac, 50 ans de développement. L’élevage à la rencontre des enjeux du territoire, La Tour-d’Aigues, Éditions de l’aube, 2019.

49 L’Aubrac, étude ethnologique, linguistique, agronomique et économique d’un établissement humain, Paris, CNRS, 7 volumes publiés de 1970 à 1986.

50 Avec un rôle séminal d’André Leroi-Gourhan d’une part, et de Jean Piaget d’autre part, dans le développement des approches systémiques dans la recherche agronomique et zootechnique.

51 A. Bonnaud, P. Cornu et G. Laurent, « Pluridisciplinarité et déconstruction du récit modernisateur. Le cas de l’Aubrac », Une autre histoire des modernisations agricoles au xxe siècle, dir. L. Humbert, M. Lyautey et C. Bonneuil, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2021.

52 É. Durkheim, De la division du travail social, Paris, Félix Alcan, 1893.

53 B. Hubert (dir.), La rusticité : l’animal, la race, le système d’élevage ?, Avignon, Cardère, 2010 ; L. Rieutort, « Le concept de territoire et son application au développement local », Activités pastorales et dynamiques territoriales, dir. C. Eychenne et N. Buclet, Paris, Association Française de Pastoralisme et Cardère éditeur, 2017, p. 23-32.

54 M. Jollivet, « Un exemple d’interdisciplinarité au CNRS : le PIREN (1979-1989) », La revue pour l’histoire du CNRS, 4, 2001, mis en ligne le 20 juin 2007, consulté le 20 janvier 2020. URL : http://journals.openedition.org/histoire-cnrs/3092 ; DOI : 10.4000/histoire-cnrs.3092.

55 A. Bourbouze et B. Dedieu, « Adaptation de l’élevage cévenol aux changements écologiques, économiques et sociaux », Production pastorale et société, 18, printemps 1986, p. 28-48 ; F. Casabianca et F. Vallerand, « Gérer les races locales d’animaux domestiques : une dialectique entre ressources génétiques et développement régional », Genetics Selection Evolution, 26, supplément 1, 1994, p. 343-357.

56 R. Barthes, Mythologies, Paris, Éditions du Seuil, 1957.

References

Electronic reference

Pierre Cornu, « L’élevage entre rationalisation et patrimonialisation de la nature. Question animale, biosciences et politiques publiques en France de 1945 à nos jours », Clio@Themis [Online], 20 | 2021, Online since 15 juin 2021, connection on 23 septembre 2021. URL : https://publications-prairial.fr/cliothemis/index.php?id=1256

Author

Pierre Cornu

Université de Lyon 2 / Inrae

pierre.cornu@inrae.fr

Copyright

CC BY-NC-SA