Commentaire de La solution scientifique de la question sociale, résumés et fragments de l’organisation du bonheur

DOI : 10.35562/cliothemis.1284

Abstracts

Dans La solution scientifique de la question sociale, résumés et fragments de l’organisation du bonheur, le militant anarchiste individualiste Paraf-Javal expose sa vision du changement social. Face à une société capitaliste et autoritaire qu’il considère malade, l’anarchiste propose une nouvelle organisation sociale épurée de ses perversions et qui serait alors la garante du bonheur collectif. Ce changement repose sur le « transformisme universel », lequel suppose la satisfaction des besoins naturels par la pratique des mouvements bons ainsi qu’une circulation correcte de la « substance universelle ». L’anarchiste affirme alors que le bonheur ne peut advenir sans une application scrupuleuse des lois de la nature et qu’il correspond à l’anarchie, c’est-à-dire à la disparition du droit positif et au règne du droit naturel.

In La solution scientifique de la question sociale, résumés et fragments de l’organisation du bonheur, the individual anarchist activist Paraf-Javal exposes his vision of social change. Confronted with a capialist and authoritarian society that he considers sick, he proposes a new social organization purified of its perversions and which would then be the guarantor of the collective happiness. This change is based on “le transformisme universel” which supposes the satisfaction of the natural needs by the practice of the good movements as well as a correct circulation of “la substance universelle”. Happiness can only come about though the application of the law of nature and corresponds to anarchy, i.e. the disappearance of positive law and the reign of natural right.

Index

Mots-clés

anarchisme, science, nature, droit naturel, Paraf-Javal (1858 – 1941)

Keywords

anarchism, science, nature, natural right, Paraf-Javal (1858 – 1941)

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Text

Le texte commenté est tiré de Georges Mathias Paraf-Javal, La solution scientifique de la question sociale, résumés et fragments de l’organisation du bonheur, Paris, Édition du groupe d’études scientifiques, 1921 (édité en annexe).

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Si certains anarchistes, à l’image de Pierre Kropotkine, évoquent dans leurs écrits l’existence d’un droit conforme aux lois de la nature, ou plutôt qui en serait l’expression, d’autres militants sont en revanche plus radicaux dans la mesure où ils réclament la disparition du droit. C’est le cas du militant Paraf-Javal, qui, dans une brochure intitulée La solution scientifique de la question sociale, résumés et fragments de l’organisation du bonheur expose sa méthode pour l’avènement d’un ordre social anarchiste dans lequel les lois de la nature sont les seules normes à laquelle l’individu doit se soumettre.

Georges Mathias Paraf-Javal1 est un militant anarchiste individualiste2. Né en 1858 à Paris, il se rallie à l’anarchisme au cours des années 1890. Il collabore alors au journal anarchiste Le Libertaire, fondé par Sébastien Faure, dans lequel il écrit en faveur de Dreyfus. Ses articles sont alors signés Péji. En outre, il propage à partir de 1899 sa propre conception de l’anarchisme individualiste dans des conférences qu’il donne à Paris et qui concernent « l’organisation du bonheur ». Il prône ainsi, selon ses mots, un anarchisme individualiste scientifique qui s’appuie sur les progrès des sciences de la nature pour résoudre la question sociale. En 1900, il fait la connaissance du militant anarchiste individualiste Albert Libertad. Une grande amitié lie les deux anarchistes, Libertad devient son disciple puisqu’il lui enseigne la doctrine de l’anarchisme scientifique. Au même moment, Paraf-Javal adhère à la franc-maçonnerie, plus précisément à la loge Les Rénovateurs qui se réunit alors à Clichy. L’année 1902 est particulièrement féconde pour Paraf-Javal. Il cofonde avec d’autres anarchistes tels que Gaston Dubois-Desaulle, Albert Libertad, Henri Beylie et E. Armand, la Ligue antimilitariste qui fait suite à la Ligue des antipatriotes créée quelques années plus tôt. Il décide toutefois, avec Albert Libertad, de la quitter en 1904 après qu’elle devient une section de la Ligue internationale antimilitariste à la suite du Congrès antimilitariste d’Amsterdam en juin 1904. Paraf-Javal est, en effet, favorable à la désertion comme méthode exclusive à la lutte pour la disparition des armées. Le militantisme de Paraf-Javal est toutefois loin de se résumer à son antimilitarisme puisqu’il crée, toujours en 1902 et avec d’autres anarchistes individualistes, une Société pour la création d’un milieu libre en France. En 1903, la société compte environ 300 sociétaires, mais Paraf-Javal ne fera pas partie des premiers colons qui s’installent alors à Vaux dans l’Aisne. Toujours en 1902, l’anarchiste entreprend un projet d’une grande envergure pour le militantisme libertaire de la Belle Époque puisqu’il participe avec son ami Albert Libertad à la création de ce qu’il nomme des Causeries populaires. Il s’agit de conférences destinées à instruire les ouvriers, et qui s’inspirent alors librement du mouvement des universités populaires fondé à la fin de la décennie 1890 par, notamment, Georges Deherme. La différence principale entre les universités populaires et les causeries populaires relèvent de l’organisation de ces dernières : aucun statut ne les encadre, et il n’y est demandé aucune cotisation. La variété des sujets abordés, allant de la science à l’économie en passant par l’hygiénisme, en faisait ainsi des sortes d’universités populaires anarchistes. Or, des mésententes apparaissent avec Albert Libertad sur le contenu de ces causeries populaires, et, ceux qui étaient alors deux amis fidèles deviennent rapidement des ennemis irréconciliables. En effet, Libertad estimait que les causeries devaient être avant tout des lieux de débats, tandis que Paraf-Javal souhaitait davantage en faire des lieux d’instruction dans lesquels il prendrait la parole à la manière d’un professeur. Il quitte alors définitivement les causeries populaires en 1907 et fonde le Groupe d’études scientifiques avec l’aide financière du millionnaire anarchiste Alfred Fromentin.

Cette scission n’est pas sans conséquence pour le milieu anarchiste individualiste de la Belle Époque. En effet, des tensions particulièrement fortes vont naître entre d’une part (et selon les termes de Paraf-Javal lui-même) les « scientifiques », partisans de ses théories et les « sentimentaux », partisans de Libertad. Cette tension tourne rapidement à l’altercation physique : en 1907, des amis de Libertad attaquent les locaux du GES. Paraf-Javal est assommé, la caisse est volée, et, jusqu’en 1910, d’autres agressions physiques ont lieu, tantôt commises par Libertad et ses amis, tantôt par Paraf-Javal et les siens. L’apothéose de ces violences a lieu en 1910, quand un des « scientifiques » est tué par un des « sentimentaux ». Ces violences entraînent la mise à l’écart de Paraf-Javal et de ses disciples du reste du mouvement libertaire. Il avait, en effet, pris l’habitude d’appeler la police, ce qui n’est pas pour plaire aux autres militants anarchistes. Dans un article paru dans Le Libertaire, Paraf-Javal est alors qualifié de « mouchard »3.

Par la suite, il devient le maître d’une loge maçonnique, La Montagne, dans laquelle il intronise les membres du GES. Paraf-Javal et ces derniers publient de leur côté de multiples brochures de propagandes anarchistes destinées à faire part de leur propre conception de l’anarchisme individualiste, mais aussi de leur haine contre les « faux anarchistes ». En outre, Paraf-Javal se concentre ainsi, jusqu’à la fin de sa vie en 1941, à la propagande de l’anarchisme scientifique ainsi qu’à la franc-maçonnerie. En 1932, il crée alors la Grande Loge de France-Franc-Maçonnerie universelle rénovée (GDLF-FMUR) dont le manifeste reprend l’essentiel de la doctrine de l’anarchie scientifique.

Paraf-Javal est une figure controversée de l’anarchisme individualiste français, il est perçu par certains de ces compagnons comme un individu loufoque et extravagant. Toutefois, le rôle qu’il a joué dans la propagande anarchiste durant la Belle Époque fait de lui un militant actif et central de ce moment de l’histoire de l’anarchisme.

Il publie ainsi de nombreuses brochures de propagande pour expliquer sa doctrine de l’anarchie scientifique. Citons, parmi les plus représentatives de sa pensée, la publication de Libre Examen en 1901, de L’Absurdité de la politique en 1902, de La Substance universelle en 1903, de L’absurdité des soi-disant libres-penseurs. Les faux libres-penseurs et les vrais en 1905, de L’absurdité de la propriété. L’organisation du bonheur en 1906, de Les Faux droits de l’Homme et les vrais en 1907, de La Morale transformiste en 1909, et, surtout, de La Solution scientifique de la question sociale en 1921.

La solution scientifique de la question sociale constitue un résumé complet de L’organisation du bonheur, ouvrage qu’il a publié en 1906 et dans lequel il fait part de sa théorie du « transformisme universel »4. La solution scientifique de la question sociale pourrait laisser le lecteur perplexe : à sa lecture, on esquisserait facilement un sourire, on le qualifierait aisément de fantasque, une des bizarreries littéraires que le temps a contribué à plonger dans un oubli bien mérité. Or, cela serait méconnaître l’intérêt de ce texte qui, outre qu’il résume la pensée de son auteur, ne peut être perçu qu’à la lumière du contexte intellectuel dans lequel il a été écrit.

Dans ce texte, Paraf-Javal affirme que l’anarchie ne peut advenir que par un « retour scientifique à la nature »5 engendré par la destruction de l’ordre social et la reconstruction d’une société conforme aux lois scientifiques. Ce retour scientifique à la nature n’est possible que si chacun entreprend de changer ses habitudes sociales dans le but de satisfaire ses besoins naturels par la pratique de ce qu’il nomme les « mouvements bons »6.

Surtout, ce retour scientifique à la nature est la fin d’un processus évolutif que Paraf-Javal nomme le transformisme universel dont la finalité est une organisation sociale anarchiste exempte d’autorité. À ce titre, l’anarchiste vante la disparition du droit positif au profit du seul droit naturel conforme aux lois scientifiques de la nature.

I. La solution scientifique à la question sociale ou la pratique des mouvements bons

Paraf-Javal formule ainsi la question sociale : quels mouvements, qui ont pour but « le salut de l’humanité »7, doivent faire « les individus contemporains de façon que chacun puisse satisfaire tous ses besoins au moment où ils se produisent ? »8. C’est alors à une quête du bonheur, c’est-à-dire « [l’état] d’un individu à même de satisfaire, aux moments voulus, tous ses besoins naturels »9, que se livre Paraf-Javal. Les mouvements bons sont les seuls susceptibles de « satisfaire les besoins naturels »10 des individus. Ils sont « raisonnables »11, à l’inverse des mouvements « mauvais » qui supposent une satisfaction des « perversions »12. Les besoins naturels sont ceux qui permettent de garder un individu en bon état de santé13 au contraire des perversions, tels que l’alcoolisme ou le tabagisme14. Paraf-Javal entreprend alors de classer rationnellement les besoins naturels en besoins de nutrition ; de repos ou de mouvements ; de « protection contre l’ambiance »15 (les vêtements ou les habitations) ; les besoins sexuels pour lesquels il faut « connaître en détail les conditions de leur satisfaction physiologique, afin d’y procéder méthodiquement »16 ; les besoins intellectuels et moraux ; les besoins sociaux et affectifs ; et enfin les besoins artistiques17. Paraf-Javal fait alors preuve d’une grande intransigeance lorsqu’il oppose aux « individus déraisonnables » ceux qui sont « raisonnables » puisqu’ils pratiquent les mouvements bons. Ils sont alors des individus « parfaits » car « athlète[s], artiste[s], instruit[s], affectif[s], […] sociable[s] [et] conscient[s] »18. La pratique des mouvements bons en vue de la satisfaction des besoins naturels aurait pour conséquence la prolongation de la vie des individus à environ 200 ans19. En outre, elle leur permettrait de vivre heureux dans une société où les rapports sociaux seraient dépourvus d’autorité, et dans laquelle les individus n’auront alors « pas besoin de gouvernement »20.

Selon Paraf-Javal, « l’hygiène […] est la condition principale de la joie »21. L’anarchiste s’avère ici largement influencé par les théories et les pratiques hygiénistes qui ont cours dès le début du xixe siècle. L’industrialisation désormais massive à la fin du xixe siècle, et la crainte pour la santé qu’elle suscite engendre une popularisation des pratiques hygiénistes. Qu’il s’agisse de la pratique du sport ou de la propreté corporelle l’anarchiste place sa réforme individuelle dans une perspective hygiéniste sur fond d’une critique sociale anarchiste. Comme Paraf-Javal, de nombreux anarchistes individualistes, à l’image d’ailleurs d’Albert Libertad, prônent un mode de vie sain, la pratique du sport ou encore le retour à des habitudes de vie rustique22. L’anarchiste Henri Zisly revendique lui aussi des normes vestimentaires et alimentaire naturelles et « civilisées » : il oppose les vêtements amples aux vêtements à la mode forcément néfastes, et les aliments raffinés à l’eau ou aux végétaux23. De nombreux militants anarchistes prônent alors une alimentation végétarienne voire végétalienne dans une optique d’émancipation individuelle et de propagande libertaire. Dans le journal anarchiste individualiste l’anarchie qui paraît à la Belle Époque, de nombreux articles affirment que la science est un gage d’émancipation individuelle24.

C’est ainsi que, pour Paraf-Javal, les individus parfaits se refusent à vivre dans les villes capitalistes nauséabondes dont l’air frelaté entraîne le pourrissement du corps et la dégénération de l’esprit. Les idées saines sont indissociables des gestes sains, et c’est une discipline ascétique que revendique Paraf-Javal, comme d’autres militants anarchistes à son époque. Notre auteur ne cesse ainsi d’affirmer le caractère scientifique de l’anarchisme, et outre l’hygiénisme, sa thèse est influencée par les théories évolutionnistes.

Paraf-Javal s’affirme en effet comme étant le révélateur d’une « vérité scientifique »25. L’évolution correspond à ce qu’il nomme le « transformisme universel »26, dont le moteur est la « loi de substance » ou la « circulation » et la « sélection » des « substances utiles »27 que seul un individu raisonnable est capable d’opérer. Le transformisme universel correspond ainsi à un changement des mentalités individuelles devant permettre la formation d’un nouvel équilibre par « l’application logique des connaissances [scientifiques] actuelles »28. Pour lui, le passage des « habitudes sociales […] déraisonnables »29 est le fruit d’une évolution non pas « cosmique », c’est-à-dire purement déterminée et donc « inéluctable », mais elle est induite par le changement des habitudes individuelles.

C’est une évolution en action qui est ainsi dépeinte par l’anarchiste, et qui fait de chaque être humain l’acteur, voire le responsable, de l’évolution commune de l’espèce humaine. C’est vers l’anarchie, un « âge de raison »30, que doit alors se diriger cette dernière. Or ceci n’est guère envisageable sans une certaine « mentalité »31 d’individus alors conscients des besoins naturels et des mouvements bons à exécuter. Paraf-Javal qualifie ce mouvement d’évolution de « progression géométrique »32. C’est alors aux Groupes d’études scientifiques que revient le rôle de guides moraux d’une humanité en voie d’émancipation.

Il ne s’agit donc pas ici d’une évolution au sens de Darwin, qui met l’accent sur la génétique et la sélection naturelle. Le terme « transformisme » pourrait toutefois être emprunté par l’anarchiste à la théorie évolutionniste de Lamarck qui énonce que les espèces se transforment en modifiant leurs habitudes en fonction du milieu et insiste sur l’hérédité des caractères acquis à cette occasion.

Ces ressemblances nous semblent toutefois se limiter à de purs éléments de langage dans la mesure où Paraf-Javal est particulièrement moraliste. Évoquant à de multiples reprises la nécessité de se débarrasser des perversions, en ce qu’elles sont des habitudes mauvaises, il confère au transformisme une finalité morale. En cela, sa théorie est en contradiction avec celle de Lamarck, comme d’ailleurs avec celle de Darwin, qui ne confèrent tous deux aucune finalité morale dans l’évolution des espèces.

Surtout, Paraf-Javal inscrit cette évolution dans une perspective anarchiste. En effet, en se conformant ainsi aux lois de la nature, les êtres humains désormais raisonnables seront capables de s’organiser sans gouvernement, et la société nouvellement constituée sera dépourvue de rapports de contrainte, l’autorité étant réduite à néant33.

II. La solution scientifique à la question sociale ou le règne du droit naturel

Le respect des lois naturelles conduit donc à l’anarchie laquelle constitue alors la finalité du processus d’évolution. Ainsi, « l’absurdité de la vie moderne », ses institutions politiques, sociales et juridiques, et ses « coutumes contre-naturelles » céderont leur place aux lois d’une nature bienfaisante34.

Paraf-Javal établit explicitement un lien de causalité entre la raison et l’anarchie, de même qu’il associe « méthode étatiste » à autorité et gouvernement. L’anarchie entraîne la disparition de cette dernière. À la place de l’autorité, il promeut la direction à laquelle il attache une définition particulière et différente de l’autorité : la personne assurant une direction est choisie pour ses capacités et non à l’issue d’un processus électoral.

Surtout, l’anarchie telle que la pense Paraf-Javal est une doctrine scientifique selon laquelle le retour à la nature implique le respect des lois naturelles parce qu’elles sont des vérités scientifiques.

Paraf-Javal n’est toutefois pas un scientiste solitaire puisque cette idéalisation des lois naturelles apparaît dans les écrits de nombreux autres militants anarchistes. L’ordre libertaire auquel ces derniers aspirent est fondé sur des présupposés naturalistes. Les anarchistes justifient la viabilité de l’anarchie en se référant à des considérations naturelles, dans une perspective résolument critique à l’égard de tout principe transcendant. En 1882, l’anarchiste Émile Digeon vantait ainsi « l’anarchie rationnelle », c’est-à-dire une société dans laquelle les règles sont en adéquation avec la nature biologique de l’être humain35. Ce naturalisme libertaire persiste dans les écrits anarchistes de la fin du xixe siècle et de la Belle Époque, spécialement au sein du mouvement individualiste parisien. Certains militants, à l’image de ceux qui se nomment alors les « naturiens » revendiquent le retour à un état primitif qui est alors perçu comme la réalisation de l’anarchie en ce qu’il est un âge d’or, un état d’abondante, d’égalité et de liberté. D’autres, comme Paraf-Javal, prônent un mode de vie sain, qu’ils estiment conforme aux lois de la nature.

L’anarchie est le respect des lois de la nature et la suppression des lois sociales, dont les règles juridiques. La nature est alors hyper-normative, et tout écart avec ses lois conduit l’être humain à une régression certaine, c’est-à-dire à la société capitaliste, bourgeoise et autoritaire. Cet état conforme aux lois naturelles, scientifiquement démontrées, pallie ce que l’historien Arnaud Baubérot nomme à juste titre un « vertige de l’anomie »36 à l’endroit de la disparition des règles sociales, dont les règles juridiques, qui structurent les rapports entre les individus. C’est, en effet, à une véritable soumission aux lois naturelles que Paraf-Javal aspire.

La volonté de supprimer les lois sociales englobent le rejet de l’ordre juridique étatique qui fait également l’objet de critique sous la plume de Paraf-Javal. Dans La solution scientifique de la question sociale, il fustige oppose la loi politique à la loi scientifique en ces termes :

En matière sociale, une proposition pénètre dans le domaine légal quand elle a été votée par les élus, promulguée et enfin imposée constamment par la force. Si déraisonnable qu’elle soit, à ces conditions, elle devient la loi (loi dite positive ou politique). Contrairement à ce qu’il se passe en matière sociale, celui qui, en matière dite scientifique, détermine la vérité (loi naturelle), n’a été délégué par personne, il s’est trouvé dans les conditions nécessaires pour le faire. En matière scientifique, on ne vote pas […] La vérité scientifique ne s’impose pas à autrui par la force sans discussion permise ; chacun se l’impose à soi-même par raison, après examen. En effet : pour qu’une proposition pénètre dans le domaine scientifique, il faut : qu’elle soit énoncée avec preuve à l’appui ; que ces preuves, constamment vérifiées, soient constamment reconnues justes. Si, à un moment quelconque, elles sont contestées et reconnues fausses, la proposition est immédiatement rejetée hors la science et, ainsi une proposition, crue à tort « loi naturelle », est déclarée ne pas en être une37.

L’anarchie scientifique telle que l’envisage Paraf-Javal est un ordre de droit naturel. Il s’agit ici pour l’anarchiste de promouvoir une société dépourvue de lois contraignantes, de contrainte extérieure aux individus et donc de droit positif. Dans un autre texte intitulé Libre Examen, Paraf-Javal oppose alors vigoureusement le droit positif, synonyme d’ordre social artificiel et autoritaire, au droit naturel, « vrai droit » qui « résulte de la nature des hommes »38. Il affirme alors qu’une société anarchiste, saine et raisonnable, ne devra se conformer qu’à ce dernier. La solution scientifique à la question sociale implique alors un effacement du faux droit positif, lequel doit laisser place au « vrai » droit naturel, et ce dernier n’imposera pas « par la force les principes sociaux »39.

L’ordre de la nature et ses lois scientifiques sont le lieu d’une normativité nouvelle qui permet de rendre le droit positif inutile. Ce raisonnement est proche de celui d’autres militants anarchistes contemporains de Paraf-Javal. Pour ceux-ci, c’est également en se conformant à des pratiques naturelles que la société ne devrait plus avoir recours à des règles coercitives pour que ses membres puissent vivre en harmonie. C’est ainsi que l’anarchiste individualiste Louis Rimbault prétend que le végétalisme est l’expression des lois de la nature et il oppose ces dernières aux lois humaines, vectrices de « déplorables conséquences »40.

L’anarchie est alors le lieu d’expression d’un droit naturel. En pratiquant religieusement les mouvements bons, c’est l’individu qui se contraint lui-même, et cela suppose un mode de vie proche de celui d’un saint. Libéré des chimères métaphysiques, Paraf-Javal semble toutefois se perdre dans ses certitudes scientifiques, et on pourrait sans difficulté l’accuser de faire preuve d’une forme de sophisme naturaliste, confondant ce qui est et ce qui doit être, puisque selon lui, la nature légifère à la manière d’un législateur. L’anarchiste n’est toutefois pas un scientiste solitaire, et si sa théorie peut surprendre, elle fait résonner celle d’Auguste Comte mais aussi les mots d’Ernest Renan lorsqu’il envisageait « organiser scientifiquement l’humanité »41.

1 La notice d’autorité de la Bibliothèque nationale de France signale le prénom « Mathieu-Georges » mais nous retenons le prénom Georges Mathias

2 L’individualisme anarchiste est une sensibilité particulière de l’anarchisme français. Ses partisans aspirent à une libération des individus avant

3 Le Libertaire, 9 octobre 1910.

4 La solution scientifique de la question sociale, Paris, Édition du groupe d’études scientifiques, 1921, p. 41.

5 Ibidem, p. 53.

6 Ibid., p. 35.

7 Ibid., p. 20.

8 Ibid., p. 14.

9 Ibid., p. 65.

10 Ibid., p. 35.

11 Ibid., p. 41.

12 Loc. cit.

13 Ibid., p. 21.

14 Ibid., p. 22.

15 Ibid., p. 26.

16 Loc. cit.

17 Ibid., p. 24-31.

18 Ibid., p. 68.

19 Ibid., p. 36.

20 Ibid., p. 71.

21 La solution scientifique de la question sociale, op. cit., p. 68.

22 Sur ce point, v. A. Baubérot, Histoire du naturisme : le mythe du retour à la nature, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2004, p. 315-591.

23 H. Zisly, « Naturisme pratique dans la civilisation », L’ordre naturel, clameurs libertaires anti-scientifiques, numéro unique, novembre 1905, p. 

24 Par exemple : É. Lamotte, « Éducation anarchiste », l’anarchie, 25 avril 1907 ; E. Petit, « Hygiène sexuelle », l’anarchie, 10 novembre 1910 ; Dr 

25 Ibid., p. 51.

26 Ibid., p. 41.

27 Ibid., p. 57.

28 Ibid., p. 55.

29 Ibid., p. 42.

30 Loc. cit.

31 Ibid., p. 48.

32 Ibid., p. 50.

33 Ibid., p. 75.

34 Ibid., p. 62.

35 « Il ne peut y avoir entre les hommes, de règles légitimes autres que celles qui reposent sur la garantie mutuelle des droits respectifs

36 A. Baubérot, Histoire du naturisme : le mythe du retour à la nature, op. cit., p. 407.

37 La solution scientifique de la question sociale, op. cit., p. 16.

38 Libre Examen, Paris, L’Émancipatrice, 1903, p. 9.

39 La solution scientifique de la question sociale, op. cit., p. 72.

40 L. Rimbault, « Pour ne plus jamais fumer », Le Néo-naturien, Janvier-Février 1925.

41 L’avenir de la science — pensées de 1848, Paris, éd. Calmann-Levy, 1890, p. 37.

Appendix

Texte commenté

Chapitre VI. Aperçu d’une société raisonnable. La destruction nécessaire et le retour scientifique à la nature. Fondation de groupes d’études scientifiques, dans Georges Mathias Paraf-Javal, La solution scientifique de la question sociale, résumés et fragments de l’organisation du bonheur, Paris, Édition du groupe d’études scientifiques, 1921, p. 53-76.

Mentalité nécessaire pour concevoir une société raisonnable.

Il nous est tout à fait impossible de donner ici autre chose qu’un résumé et des fragments. Il importe toutefois, afin d’éviter les fausses interprétations, de bien préciser ce principe et son application à savoir que les rapports entre humains raisonnables ne peuvent comporter de hiérarchie ni d’autorité d’aucune sorte et que toute l’organisation rationnelle est basée sur des groupements fraternels utilitaires. Nous leur donnerons ici le nom de Groupes d’études scientifiques.

Nous avons longuement et irréfutablement démontré ailleurs que les droits et les devoirs d’un individu raisonnable ne peuvent dépendre de l’arbitraire d’autrui, ce qui signifie que toute organisation autoritaire est déraisonnable : que l’étatisme est inadmissible et que les humains ne peuvent espérer établir une société raisonnable tant qu’ils admettront l’autorité, tant qu’ils persisteront dans leurs principes étatistes et gouvernementaux.

Dès lors on s’explique la facilité avec laquelle un individu raisonnable conçoit une organisation sociale basée uniquement sur la raison des individus et dans laquelle toutes les questions seront résolues logiquement en dehors de l’arbitraire, à la suite de constatations et de raisonnements corrects ; on s’explique la difficulté pour un individu déraisonnable de concevoir pareille organisation. Pourtant les individus déraisonnables s’adressant constamment aux individus raisonnables, leur demandent :

« Expliquez-nous comment vous concevez votre organisation sociale sans gouvernement », question absurde de leur part, puisque pour concevoir pareille organisation il faut d’abord être raisonnable. Et c’est seulement l’inconscience des individus actuels qui les empêche de concevoir les détails très simples de l’organisation raisonnable pour laquelle ils sont disqualifiés. Tandis que les individus raisonnables s’expliquent parfaitement l’impossibilité pour des autoritaires de s’organiser raisonnablement. Les résultats néfastes de la méthode étatiste sont cependant constatés tous les jours par les uns et par les autres. Les inconscients s’obstinant à la pratiquer malgré les scientifiques intégraux qui préconisent en matière sociale la méthode scientifique dont les résultats sont immanquablement bons. Or, non seulement l’essai d’application de la méthode scientifique en matière sociale est interdit par les étatistes, mais encore ceux-ci en interdisent aux scientifiques l’exposé qu’ils les mettent en demeure de faire.

Cette mentalité des inconscients s’explique en raison de leurs préjugés et de leurs perversions, mais elle les empêche de prendre au sérieux une société raisonnable, dont l’aperçu ne peut être donné utilement qu’à l’individu dégagé des préjugés et des perversions. Celui-ci ne se laisse intimider ni par les situations acquises, ni par les sophismes séculaires, ni par les dogmes qu’imposent les autoritaires inconscients aux faibles et aux lâches afin de les dominer. Il a le désir d’acquérir et de conserver une mentalité scientifique. C’est la disposition nécessaire à qui veut s’imaginer une société logique, fonctionnant par raison et sans autorité.

La direction et l’autorité.

Le sophisme le plus remarquable et celui qui consiste dans la confusion entre la direction nécessaire et l’autorité.

Le fait de donner ou de recevoir un ordre n’implique nullement capacité chez le chef ou chez le subalterne. Le fait d’effectuer un travail implique capacité. Choisir un directeur, s’il y a lieu et seulement dans ce cas, doit se borner à la recherche du plus qualifié dans le cas considéré ; ce plus qualifié peut ne pas l’être dans un autre cas. C’est cette recherche et non la tyrannie issue d’habitudes autocratiques ou électorales, pratiquées par des inconscients et des fourbes, qui doit solutionner tous les problèmes sociaux.

Avant d’insister sur ce principe et d’en montrer les conséquences pratiques, essayons de donner un aperçu de ce que devront réaliser des humains sains et bons, pressés de détruire les horreurs accumulées sous le faux titre de civilisation concevant que le retour scientifique indispensable à la nature est le véritable progrès.

La destruction nécessaire et le retour scientifique à la nature.

Pour l’individu conscient qui examine sans préjugé l’état de choses actuel, un des travaux à faire, des plus urgents, duquel tous les autres dépendent, apparaît comme un travail de destruction acharnée, profonde, exécutée a posteriori, en toute sérénité, avec soin, science et méthode.

Il ne s’agit pas d’un nihilisme imbécile et mystique, poursuivant l’idée chimérique de faire disparaître les horreurs sociales en supprimant quelques vies humaines. Il ne s’agit pas de divagations littéraires de théoriciens fantaisistes, mais de l’application logique des connaissances actuelles, dont l’ensemble se coordonne par l’idée du transformisme universel.

Pour le transformiste, « destruction » ne signifie pas « anéantissement », à savoir évanouissement à rien de ce qui était quelque chose. Le transformiste connaît la loi de substance il sait qu’aucune matière, qu’aucune énergie ne se créent ne se perdent, que tout se transforme perpétuellement et que l’œuvre du conscient est justement de noter ces transformations incessantes et leurs conséquences ; c’est ce qu’il appelle déterminer les lois naturelles, qu’on peut utiliser quand on les connaît et dont on peut souffrir quand on les ignore. Pour le transformiste DESTRUCTION signifie dispersion d’un ensemble en équilibre, dont les éléments iront concourir à la formation d’équilibres nouveaux. La combustion, par exemple, qui « détruit » un objet, laissant des résidus visibles, disperse dans l’atmosphère les parties volatiles et ces éléments iront en présence des substances ambiantes et dans des conditions diverses de température, pression, etc., concourir à des combinaisons variées et, suivant les cas, minérales, végétales ou animales. C’est ainsi que le transformisme universel se déroule sous ses yeux.

Dès lors la vie du conscient consistera pour lui dans le fait d’une sélection raisonnée de la substance universelle au profit de la science propre.

Il considérera son organisme comme dépendant d’une certaine circulation particulière de substances au milieu des substances ambiantes ; il comprendra que de cette circulation particulière dépend sa vie. C’est seulement ainsi qu’il pourra classer ses besoins naturels, dont la satisfaction représentera pour lui un certain nombre de conditions à réunir, extérieures et intérieures à lui. De la sorte, il saura exactement dans quelles conditions il devra réunir pour les amener à lui, les différentes sortes de substances utiles, suivant les cas et qu’il pourra classer en catégories, sans en excepter la substance humaine ; il saura comment il devra écarter de lui, suivant les cas, les différentes sortes de substances qui lui seront nuisibles. Seul donc, le véritable transformiste pourra concevoir le détail des mouvements divers à accomplir par des individus capables de distinguer leurs besoins naturels et de les classer pour les satisfaire. Ces mouvements de satisfaction accomplis par des transformistes ainsi que nous l’avons souvent exposé patiemment en détail et comme nous le montrerons encore définitivement dans « L’Organisation du bonheur », des mouvements de circulation de substance. Si tout concorde pour que de la circulation de la substance résulte la satisfaction des besoins humains, la société humaine sera dite « raisonnable ». Elle sera dite « déraisonnable » dans le cas contraire.

L’examen de la circulation de la substance dans les sociétés actuelles nous montre rapidement combien cette circulation est déraisonnable. Partout on voit combien la sélection des substances utiles est mal faite, combien les substances inutiles et nuisibles nous encombrent, combien la destruction pour la restitution à la circulation de ces dernières s’impose et enfin combien l’exécution des mouvements raisonnables (retour à la nature) dépend de la destruction dans les cerveaux des préjugés anciens, pour y faire place à des idées nouvelles, saines et sélectionnées avec soin et provoquer la rééducation des réflexes pour les rendre normaux.

Le retour à la nature, c’est-à-dire à l’observance des lois naturelles s’impose impérieusement à l’individu raisonnable. Sans végétaux, pas de vie animale (aquatique ou terrestre) possible. Les végétaux nous sont tellement utiles, comme aliments, comme purificateurs de l’air et du sol, comme protecteurs des régions habitables, etc., que le fait des agglomérations humaines appelées villes apparaît comme une folie incroyable. Nos habitations ne devraient pas gêner le développement végétal sélectionné ; elles devraient, pour être hygiéniques, être isolées et espacées au milieu des « Végétaux utiles » et de leur chlorophylle amie. Les individus devraient pouvoir, à tout moment, circuler dans un air propice, dépouillé, au fur et à mesure, des impuretés. Ils vivent, au contraire, parmi des entassements de matériaux cloisonnés de plus en plus hauts et à cases plus ou moins étroites, appelés villes, dans lesquels ils se tassent de plus en plus. La plupart y passent la plus grande partie de leur existence, vivant comme des animaux captifs, en des endroits où ils mangent, boivent, dorment, éliminent, se reproduisent, étrangers ou hostiles les uns aux autres, loin de la vivifiante nature dont le sol leur est presque toujours caché par le pavage et dont ils n’aperçoivent la plupart du temps le ciel qu’incomplètement, entre des toits et des cheminées. Nos villes actuelles apparaissent comme des milieux artificiels vers lesquels doivent affluer de l’extérieur des substances alimentaires et desquels doivent s’échapper des monceaux de produits excrémentiels, résidus de la vie humaine, poisons pour les humains, des courants, des fleuves d’immondices qui contribuent, avec d’autres circonstances absurdes, à souiller le milieu environnant et, en particulier, l’eau précieuse des rivières.

Ainsi les individus séjournent plus ou moins, parmi les substances qu’ils secrètent ou qu’ils contaminent. Ces substances, dans les vastes espaces, seraient largement diluées et restituées aux cycles du transformisme réparateur qui les rend promptement et utilement à la circulation. Dans les grandes agglomérations, au contraire, elles empoisonnent les humains. L’air, l’eau, la poussière, sont des dangers de tous les instants, dans l’obstruction qui entrave les rayons du soleil purificateur. Et l’on s’étonne du déchet énorme dû aux maladies et à cet étiolage particulier dont les villes sont la cause et le conservatoire. À détruire, donc, les villes, pour en disperser raisonnablement les matériaux, pour en restituer les habitants à la vie normale et saine.

Chose curieuse, notre civilisation est encombrée par des amas de matériaux inutiles, simples vestiges, la plupart, des préjugés, des superstitions, de l’ignorance et de la stupidité du passé, que les humains conservent pieusement avec un fanatisme stupide. Telles les églises, où se pratiquent encore les cultes ineptes et dégradants des religions, allant jusqu’à l’adoration de viscères imaginaires (sacré cœur de Jésus), tels les monuments divers qui, désertés, embarrassent les voies. Et tandis que la place manque pour loger des quantités de malheureux qui se pressent et s’entassent dans des espaces restreints, tandis que la place manque pour leur réserver des coins de la nature, on conserve les palais des privilégiés d’autrefois, des effigies souvent laides et sélectionnées dans l’inconscience, des constructions qui n’ont plus raison d’être. On va jusqu’à conserver des « monuments expiatoires » construits aux victimes politiques de jadis, on élève dans les cimetières des sortes de maisons pour abriter les morts, alors que les vivants ne peuvent pas toujours facilement trouver à se loger. Et pourtant, sur la terrer des espaces immenses sont inhabités dans des contrées fertiles, tandis que vers les villes se bousculent de plus en plus des peuples d’affamés. Pas de travail raisonnable possible au milieu de ces pierres, de ce sol caché, dans cet air malsain, au voisinage d’une eau contaminée, parmi des demi-fous et des malades. On y circule entre des débits de boissons et les pervertis trouvent à chaque pas l’endroit où ils pourront, non pas satisfaire leurs besoins naturels mais se livrer aux perversions diverses et notamment à celles du tabac et de l’alcool, en sortant des bagnes quand qu’on appelle l’atelier et le bureau. Les mâles et les femelles inassouvis ou mal assouvis, se chamaillent, se dupent, se vendent et s’entretuent. Dans un tel milieu vicié, où rien ne peut être récolté, où tout ce qui est utile doit venir du dehors, les individus se débattent, arrogants ou plats, incapables de comprendre l’affection raisonnée, luttant les uns contre les autres essayant péniblement de satisfaire leurs besoins et de ne pas mourir, constituant les uns pour les autres des dangers de tous les instants…

Et les humains conservent et se transmettent avec un soin jaloux d’innombrables volumes et paperasses accumulés et qu’accumulent des générations de littérateurs plus ou moins ignares, pervertis et pleins de préjugés, arrivistes, ratés ou pontifs. Ils faussent quotidiennement leur mentalité par la lecture de cette littérature et par celle des journaux menteurs, organes de coteries commerciales et dominatrices…

Et l’on cherche le système qui améliorera, dans des milieux pareils, les relations entre les humains ! Devrait-on pas se demander quand passera le formidable mouvement fraternel et dévastateur qui démolira les cités modernes de fond en comble, qui en dispersera les matériaux et les habitants en vue du bonheur et remettra le sol à nu, le restituant au transformisme fécond ?… Et certainement, parmi les autres moyens, il y aura lieu d’employer, largement et judicieusement, pour les matériaux combustibles inutilisables, la combustion purificatrice, qui restitue à la circulation naturelle du gaz carbonique immobilisé et que l’on rendra ainsi disponible pour des combinaisons utiles…

C’est ce que comprend admirablement le conscient qui s’est rendu compte du transformisme géographique dont est résulté la configuration de la terre que nous habitons et qui compare ce transformisme à l’évolution antinaturelle en désaccord avec ses lois. Les humains vivent sans s’inquiéter suffisamment de ces lois naturelles. Nous pourrions facilement montrer que les inconvénients des cataclysmes peuvent être prévus et facilement évités, si les humains travaillaient dans le sens de ce transformisme en cherchant à l’utiliser à leur profit. Nous voyons à Paris, par exemple, lors d’inondations, le danger d’avoir construit sur des lits de rivières, de rétrécir trop le lit du fleuve dans le mauvais sens, gênant le travail naturel qui amène les cours d’eau à ronger l’une des rives en sens contraire du mouvement de la terre, à modifier peu à peu leur chemin pour se transformer et disparaître au cours des âges dans les nivellements et dénivellements consécutifs à la circulation des matériaux de l’univers. On verra le danger de construire une ville sur une butte comme la butte Montmartre, qu’on aurait dû, avec des constructions légères, abandonner au transformisme géographique, qui en fera, peu à peu, par suite des intempéries, de la pesanteur, etc., descendre les matériaux. De même, en essayant d’empêcher, en certains endroits l’avancement de la mer, en voulant s’opposer à son travail lent et progressif, au lieu de l’utiliser, on prépare certainement les engloutissements catastrophiques de l’avenir…

Actuellement les agglomérations humaines n’ont pas su utiliser convenablement les phénomènes naturels en sélectionnant avec intelligence à leur profit les substances minérales, végétales et animales. La terre est encombrée, par exemple, de végétaux improductifs, mal utilisés et mal sélectionnés, certains qualifiés d’arbres « d’agrément ». Les mauvaises espèces végétales et animales abondent. De très nombreux endroits, où de bonnes espèces marines fluviales et terrestres pourraient aisément se multiplier, n’en sont pas pourvus ou sont monopolisés dans des buts absurdes…

Le fait, de l’existence d’agglomérations humaines inassouvies et déraisonnables constitue un danger permanent de guerre, de sortes que des masses d’hommes sont retirés du travail raisonnable et enfermés dans des casernes, comme d’autres dans des couvents et s’y exercent en vue de massacres possibles. Ces mâles retirés du travail utile à la vie, parqués en dehors des femelles, représentent autant d’unités devenues dangereuses, retirées des mouvements d’entraide sociale désirable. Nous en dirons autant du personnel de la marine guerrière. Nous remarquerons que les côtes sont encombrées de constructions et d’attirails qui gênent le travail utile, la pêche, la pisciculture, les bains.

Et l’on cherche le système qui perfectionnera cette monstruosité qu’est le militarisme dont meurent nos sociétés ! Devrait-on pas se demander quand passera le grand mouvement fraternel et dévastateur qui détruira les bâtiments inutiles et les engins improductifs, toute cette industrie destinée à des massacres possibles et qui rendra au travail utile ces masses de soldats parasites, ces marins qui devraient pêcher dans la mer féconde, au lieu de se faire nourrir aux dépens de misérables terriens ?… Et nous avons indiqué que la même question se pose pour ce peuple de fonctionnaires, et de travailleurs inutiles, pour les privilégiés et les oisifs…

C’est ainsi que, de quelque côté qu’il se tourne, le conscient aperçoit l’absurdité de la vie moderne, avec ses perversions, ses ridicules insanités, ses modes excentriques, son commerce frelaté, ses coutumes barbares et contre-naturelles, toutes ces particularités malsaines et mortelles, sa blague des réformes préconisées par les coteries diverses, il conçoit la destruction nécessaire de nos villes, de notre organisation sociale, de nos mœurs pathologiques. Il conçoit avec quel soin, et au cours même de ce travail, il devra sélectionner les matériaux utiles, mais que, sans cette destruction, il n’y a pas d’espoir d’organisation sociale rationnelle. Dès lors la destruction nécessaire, antérieure à toutes autres et sans laquelle les autres sont impossibles, est celle des préjugés. C’est logiquement impitoyablement que l’individu désireux de devenir conscient doit se débarrasser des idées du passé qui faussent toutes ses actions, de cet autoritarisme qu’il a trouvé à sa naissance et qui persiste malgré les progrès extraordinaires de la science. Il doit se débarrasser de la servitude de l’arbitraire pour se consacrer à l’étude des lois naturelles et de leurs conséquences. C’est alors, qu’ayant détruit en lui toutes les superstitions du passé, libéré des folies diverses, des dogmes religieux et politiques, fort de sa mentalité nouvelle, guidé par les principes raisonnables, comprenant tous les détails du travail que comporte le bouleversement social, il pourra joyeusement envisager la destruction nécessaire, prélude indispensable et labeur constant quand il s’agit d’une société ayant pour but pratique la satisfaction des besoins de l’individu.

Par quels groupements sont à remplacer les gouvernants actuels et leurs subalternes.

Au point où nous en sommes arrivés, nous comprenons que la méthode autoritaire employée par les humains pour résoudre le problème social est mauvaise ; que la méthode à employer est la méthode scientifique ; que cette méthode conduit, après définition rationnelle du problème social à dresser la liste des besoins naturels et des perversions, y compris les préjugés ; et d’envisager les mouvements à faire (bons), pour satisfaire les uns et se débarrasser des autres.

Cet ensemble d’idées conduit à envisager ce qui est à abandonner dans les mouvements humains actuels, ce qui est de conserver, ce qui est à innover. Il en résulte une conception très nette de l’attitude d’individu conscient vis-à-vis les uns des autres et du restant de la substance. Il en résulte également la conception très nette de leur attitude : vis-à-vis de ce que leur a légué le passé, y comprises les habitudes sociales.

Il nous reste à nous demander comment ils pourront mettre en pratique cet ensemble d’idées et quels seront les organes individuels et collectifs de cette mise en pratique, d’abord en supposant, ce qui n’est pas, tous les humains conscients.

En ce cas : 1o Les gouvernants actuels et leurs subalternes étant disqualifiés, devront logiquement conformément à leurs aptitudes et à leurs goûts, contribuer, comme tous les autres, à l’entraide sociale (mouvement bons) dans leur intérêt impérieux et dans l’intérêt impérieux d’autrui. Nous montrerons plus loin que ce sera une joie.

2o Il ne s’agira plus que de régler uniquement des mouvements individuels et collectifs indispensables.

Pour les mouvements individuels, de deux choses l’une :

— Ou l’individu saura les faire.

— Ou il ne saura pas.

— Dans le premier cas, il les fera.

— Dans le deuxième cas, il devra les apprendre.

Pour les mouvements collectifs, tout d’abord, de deux choses l’une :

— Ou l’individu saura les faire ;

— Ou il ne saura pas.

— Dans le premier cas, il pourra y participer

— Dans le deuxième cas, il devra les apprendre

Ensuite, les connaissant, de deux choses l’une :

— Ou il trouvera autour de lui, à un endroit donné les individus qualifiés pour faire les mouvements collectifs ;

— Ou non.

— Dans le premier cas, les mouvements collectifs pourront se faire :

— Dans le second, les individus qualifiés seront à rechercher.

Ainsi donc, les CONDITIONS NÉCESSAIRES ET SUFFISANTES A L’ACCOMPLISSEMENT DES MOUVEMENTS BONS INDIVIDUELS ET COLLECTIFS sont les suivantes :

— Organisation permettant à ceux qui ne les connaîtront pas de savoir quels sont les mouvements bons à faire, en un lieu donné à un moment donné ;

— Organisation permettant à ceux qui ne les connaîtront pas d’apprendre à faire les mouvements individuels ou collectifs donnés ;

— Organisation permettant à ceux qui cherchent l’entraide de la trouver.

EXEMPLES :

On peut semer, dans les rivières et sur les côtes des graines de poissons et de coquillages, etc. (des truites, des saumons, des huîtres, des moules., etc., etc.). Ce travail est de nature à contribuer à l’abondance indispensable. Il y a peut-être une centaine de spécialistes plus ou moins capables d’enseigner ce travail.

On peut sélectionner la culture des végétaux et des animaux dans un endroit donné. Il y a des quantités de spécialistes capables de le faire et d’enseigner ce travail.

De même pour la pêche.

De même pour les différentes industries.

Etc., etc., etc.

On conçoit donc la nécessité de fonder partout des groupements techniques organisés auxquels pourront s’adresser les individus et les groupements.

La fondation de groupes d’études scientifiques.

BONHEUR. — (Notre définition) : État d’un individu à même de satisfaire, aux moments voulus, tous ses besoins naturels.

Il résulte de tout ce qui précède : 1o Que la condition nécessaire et suffisante à l’organisation du bonheur humain est l’accomplissement par les humains de mouvements bons, à l’exclusion de mouvements mauvais ; 2o Que les conditions nécessaires et suffisantes à l’accomplissement de ces mouvements bons à l’exclusion, des mouvements mauvais sont : A) Disposition bénévole ; B) Capacité ; C) Moyen de l’acquérir, le cas échéant ; D) Possibilité d’entraide.

À ces conditions très simples, le bonheur peut être organisé.

Or, la question de disposition bénévole étant réservée (nous y reviendrons plus loin) : il reste uniquement à considérer la question de moyen d’acquérir la capacité et la possibilité d’entraide qui se résolvent simplement par la fondation partout de groupements techniques, capables d’indiquer les spécialistes ou de les fournir. Nous appellerons ces groupements « GROUPES D’ÉTUDES SCIENTIFIQUES ».

Les groupes d’études scientifiques.

Les conditions nécessaires et suffisantes à remplir par ces groupes sont, en définitive, les suivantes :

Absence d’autorité, direction en cas de besoin. Ce qui signifie que les uns ou les autres, sans idée de domination, sans abandonner leurs occupations, se réuniront pour organiser renseignement et la pratique de tout ce qui sera utile.

Il est tout naturel que, si les techniciens requis sont sur place, il sera facile de faire appel eux et que, dans le cas contraire, il faudra les faire venir, ce qui implique des relations nécessaires et fraternelles entre les différents groupes.

Les mouvements collectifs.

Ces principes étant établis, la mentalité bénévole étant supposée il est aisé de concevoir une amélioration considérable dans les mouvements collectifs accomplis actuellement si péniblement et dans des conditions qui ressemblent à l’esclavage.

Prenons par exemple les échanges de produits. Qui les réglera ? d’abord de pareilles questions ne sont réglées par personne. Elles se règlent toutes seules.

Qui détermine actuellement la quantité de bestiaux à envoyer d’un point de production à un point de consommation ? On en envoie, un jour donné, une quantité donnée approximative (trop ou pas assez). Le consommateur avise du trop ou du pas assez et l’envoi suivant est modifié en conséquence. C’est la théorie du « tassement ». L’expérience permet des prévisions. Il n’y a rien dans tout cela qui justifie l’organisation sociale actuelle et qui ne puisse être effectué par des groupements fraternels appropriés. Il s’agit d’ordre, de méthode et les habitudes scientifiques faciliteront les choses, supprimant les innombrables mouvements inutiles et en généralisant la pratique du « moindre effort ».

Il en est de même pour les questions de production et d’organisation, par exemple, de culture intensive.

Reste les grosses questions des transports, des mines, etc.

À ce sujet, faisons remarquer, tout d’abord, qu’il est impossible que des humains raisonnables conservent les organisations actuelles établies avec les préjugés actuels sans vouloir traiter ici ces questions, disons seulement que des solutions fraternelles sont seules à envisager et aisées à déterminer quand les rapports entre les humains seront modifiés. Les problèmes, en dehors du protectionnisme et de l’argent, se poseront tous de la façon suivante :

Quels sont les mouvements à faire dans tel but de façon à arriver au résultat sans qu’il y ait une catégorie de non favorisés, de moins favorisés, de prolétaires ? Qu’on ne s’y trompe pas, les formules oppressives et dominatrices ne peuvent trouver place dans des mentalités fraternelles. Il ne peut s’agir de l’étatisme généralisé, qu’on appelle « socialisme », qui remplace « L’état c’est moi » par « L’état c’est nous », avec, comme à présent, des dirigeants favorisés et qui n’est, en somme, qu’une extension d’oppression, car plus l’autorité augmente, plus la liberté diminue ; il ne peut s’agir de la folie dominatrice exprimée par les mots « la conquête du pouvoir » ; il s’agit de la suppression de l’État avec celle de l’autorité et de ce qui en découle. Il ne peut s’agir de la « lutte de classes », d’écrasement d’une classe par une autre : il s’agit de la « suppression des classes ». Il ne peut s’agir de syndicats essayant vainement d’établir des compromis entre ouvriers et patrons, ce qui d’ailleurs fait durer le patronat ; il s’agit de la suppression du « patronat » et de « l’ouvriérat » en vue d’un travail bon, sain et libre. Il ne peut s’agir de « coopératives », où des militants inconscients « font du commerce », font ainsi durer le commerce, il s’agit de supprimer le commerce et la concurrence et de remplacer tout cela par une organisation égalitaire et fraternelle de camaraderie complète ayant pour but d’assurer la vie la meilleure à chacun.

Le travail étant indispensable à la santé, l’entraide sociale peut être considérée au point de vue de l’hygiène individuelle. L’individu parfait : athlète, artiste, instruit, affectif et sociable, conscient.

Rappelons que le besoin de mouvement est un besoin naturel et que l’hygiène, qui nous maintient en état physiologique, est la condition principale de la joie.

L’ATHLÈTE est l’individu capable d’accomplir excellemment certains des mouvements possibles à effectuer par l’organisme de son espèce. L’ATHLÈTE COMPLET est celui capable d’accomplir excellemment tous ces mouvements. Bien entendu, il importe, à cet effet, d’être en état physiologique. L’ÉTAT PHYSIOLOGIQUE OU SANTÉ est celui d’un organisme capable d’accomplir toutes ses parties, les fonctions auxquelles il est destiné. L’état contraire est dit ÉTAT PATHOLOGIQUE OU MALADIE. L’ARTISTE est l’individu dont l’éducation d’un ou plusieurs sens est plus ou moins complète. L’ARTISTE COMPLET a tous les sens complètement éduqués. L’individu INSTRUIT est celui qui possède les connaissances physiques de son époque. L’individu AFFECTIF ET SOCIABLE est celui capable de concevoir l’affection comme un besoin d’entraide réciproque et de la pratiquer. L’individu CONSCIENT est celui capable de comprendre les phénomènes du transformisme universel, leurs conséquences générales, ainsi que celles particulières de son espèce. Pareil individu est exempt de perversions. PARFAIT (définition de Spinoza) signifie qui est conforme à sa nature. L’INDIVIDU PARFAIT est donc celui qui, réunissant les qualités ci-dessus, sera ainsi conforme à sa nature. C’est à cette perfection qu’il faut tendre. En société raisonnable elle sera aisée à atteindre par l’individu bien entraîné dès l’enfance.

Même dans la société actuelle, au milieu des circonstances défavorables, on rencontre des individus qui ont pu grâce à l’étude, à la pratique de sports, etc., devenir remarquables sous certains rapports. Notamment les sportifs se livrent souvent pour améliorer leurs organes, à des exercices fastidieux. Le travail utile effectué dans la nature, ordonné de façon à ce que les mouvements soient symétriques, rend le corps athlétique. Être utile est une joie. Des conscients sauront effectuer joyeusement tous les travaux nécessaires et l’affection les rendra encore plus attrayants. Que sera-ce quand, le besoin de savoir étant rapidement devenu impérieux, une société de scientifiques et d’individus désireux de le devenir se livrera au travail commun ?

Le scientifique sait qu’il résulte des « théorèmes de la vie », du « besoin », de la « camaraderie » et de la « circulation de la substance » (voir Les faux droits de l’homme et les vrais) que tout individu raisonnable doit pouvoir se procurer et doit faciliter aux autres individus raisonnables les moyens de se procurer tout ce qui est utile à la satisfaction de ses besoins ; qu’un individu quelconque, où qu’il soit, ne peut trouver autour de lui, ni faire venir à lui sans le secours d’autrui, ce dont il a besoin, au moment du besoin ; et, qu’en conséquence, les individus raisonnables doivent traiter la substance et la faire circuler, afin que la substance utile atteigne chaque individu raisonnable au moment où il en a besoin, et que la substance nuisible puisse être écartée au moment voulu.

Le travail étant un besoin naturel, le travail utile étant une nécessité sociale, la joie étant physiologique, la question sociale aboutit à l’étude de conditions d’hygiène à réunir pour un travail joyeux, but de l’activité humaine, c’est ce que ne peuvent comprendre les impossibilistes actuels, trop stupides pour se représenter la belle activité d’individus raisonnables. Les impossibilistes confondent le charme délicieux du travail utile et hygiénique, gaiement voulu et gaiement effectué, avec une sorte, d’odieuse condamnation aux travaux forcés à perpétuité. Se mettre en parfait état en faisant le nécessaire pour son propre bonheur et celui d’autrui est la formule à la fois égoïste et altruiste du conscient.

Ajoutons que l’individu, pénétré de ce qui précède, pourra facilement élaborer le programme d’enseignement, qui durera toute la vie et tel que les générations successives puissent profiter au maximum de l’expérience acquise par l’humanité au cours des siècles.

Les groupes d’études scientifiques, organisés comme indiqué, suffiront à des individus raisonnables pour leur direction et remplaceront les néfastes gouvernements actuels et leurs subalternes.

Cela résulte clairement de tout ce qui précède. Ces groupes se plieront à toutes les circonstances sociales raisonnables et suffiront dans tous les cas à la direction fraternelle de l’activité humaine.

Quels sont les groupements à créer dans la société actuelle, pour y amener le désir de suppression des mouvements mauvais et de pratique des bons ?

Il nous reste à nous demander quel doit être l’attitude des conscients au milieu des inconscients actuels pour déterminer le grand mouvement social raisonnable. Nous avons démontré avec soin (voir Les faux droits de l’homme et les vrais) que : si les humains sont déraisonnables, ils ne peuvent avoir un gouvernement raisonnable ; s’ils sont raisonnables, ils n’ont pas besoin de gouvernement ; s’il y a des individus raisonnables et des déraisonnables, le gouvernement ne peut être raisonnable ; qu’aucun gouvernement ne peut être raisonnable.

Des rapports raisonnables s’établissent toutefois dès à présent, entre individus raisonnables et ceux-ci doivent avoir la préoccupation légitime de préparer la mentalité dont résultera l’organisation sociale raisonnable. Ils savent que le bonheur ne s’impose pas par contrainte, qu’aucun individu raisonnable n’aurait l’idée folle d’une dictature imposant par la force des principes sociaux ; pas plus qu’on n’aurait l’idée d’imposer par la force les principes de physique ou de mathématique, qu’aucun individu raisonnable n’aurait l’idée folle de militariser au nom d’une prétendue raison, qu’en conséquence, il s’agit, pour amener la pratique sociale de la raison, d’opérer, comme dans toutes les circonstances, à savoir scientifiquement en constatant et démontrant avec la plus grande rigueur et que rien ne résiste à la raison.

Il s’agit donc d’une propagande sage et méthodique et, pour cette propagande, la fondation dès à présent de « groupes d’études scientifiques » s’impose. Ces groupes seront les cellules initiales de la société heureuse de l’avenir, dont ils donneront l’exemple. À cet effet, les individus qui les composeront devront avoir la préoccupation d’être exemplaires. Ils devront, non seulement être capables de concevoir ce qui précède et de s’en expliquer les uns aux autres les détails, mais encore comprendre que le communisme scientifique, qui laisse à chacun le maximum de liberté et d’expansion individuelle, même en vue du travail commun, est le véritable idéal pratique. C’est le peu de communisme rationnel qui se manifeste dans nos mœurs qui amène entre les individus des pratiques douces et souvent les empêche de mourir. C’est du communisme, restreint il est vrai, mais désintéressé, qui supprime les pratiques d’argent entre membres d’une famille ou entre amis, qui fait qu’on donne parfois l’hospitalité, qu’on a des invités, qu’on soigne et qu’on nourrît des enfants, des malades et des faibles, qu’on se tutoie et qu’on s’entraide.

Si les groupes d’études scientifiques peuvent être organisés partout et partout donner l’enseignement social et l’exemple, il est impossible qu’une somme d’individus conscient ne détermine pas promptement LE GRAND MOUVEMENT DE BIENVEILLANCE GÉNÉRALISÉE, dont sortira la fraternité universelle, et qui ne paraît pas possible tant qu’on n’en concevra pas clairement la possibilité.

Conclusion du chapitre VI : Les mouvements à faire entre individus raisonnables étant bien compris, il s’agit d’en propager la connaissance, afin d’en déterminer l’application.

Le bonheur ne peut être organisé actuellement, la presque totalité des humains ignorant les mouvements à faire pour cela. Il s’agit de déterminer ces mouvements. Rien d’étonnant que des mouvements ignorés ne soient pas pratiqués. Au contraire, supposer que des individus puissent arriver à pratiquer des mouvements qu’ils ignorent apparaît comme illogique. Il s’agit donc de faire connaître ces mouvements.

C’est le but que poursuit notre groupe d’études scientifiques, avec la certitude, employant la bonne méthode, d’arriver au bon résultat.

REMARQUE NÉCESSAIRE :

Et maintenant, deux mots restent à dire :

L’exposé que nous venons de faire résulte d’un corps de doctrine et a un nom : C’est I'ANARCHIE SCIENTIFIQUE, qui implique absence d’autorité et nécessairement raison. En effet (théorème de l’anarchie) :

— Les humains seront déraisonnables, ou raisonnables ;

— Si déraisonnables, alors société déraisonnable, avec ou sans gouvernement ;

— Si raisonnables, alors pas besoin de gouvernement.

LA RAISON MÈNE A L’ANARCHIE, DE MÊME QUE L’ANARCHIE IMPLIQUE LA RAISON.

Mais, qu’on ne s’y trompe pas, nous avons voulu transformer l’anarchie moderne, dont le point de départ reste juste, et en faire une doctrine véritablement scientifique. Cette doctrine n’a rien de commun avec les insanités grossières débitées dans les groupes abominables que nous combattons avec sérénité et sans merci et dont nous sommes depuis longtemps désolidarisés. Les meneurs de ces groupes sont des individus tarés, ignorants, vaniteux et louches (certains au service secret de l’autorité). Ils nous ont souvent démarqué (allant jusqu’à réciter nos brochures ou à les publier en ôtant notre signature), mais ils sont bien trop pervers pour concevoir une société d’individus exempts de perversions et pour classer correctement les besoins naturels ; ils sont trop ignorants pour exposer la nécessité d’une conception physique de l’univers et l’utilisation des différentes énergies au profit de la substance humaine ; ils sont trop pathologiques pour comprendre l’importance de l’athlétisme et de son utilisation heureuse en vue du travail social ; habitués à « taper » : à « tromper », à fanatiser, à vendre ceux qu’ils appellent « camarades », ils sont trop vils pour concevoir l’ensemble et les détails d’une morale élevée. Les naïfs qui les écoutent sont destinés à devenir des énergumènes, des désabusés ou des parias quand, déchet social, ils n’échouent pas dans les prisons ou dans les bagnes. C’est pour nous une joie d’avoir contre nous ces faux-anarchistes, que nous gênons parce que nous les démasquons ; c’est une joie pour nous d’être par eux calomniés lâchement dans leurs journaux immondes, soi-disant « libertaires », qui n’insèrent pas les réponses et dont les divagations sont une insulte au progrès. Nous ne voulons pas, à cause d’une similitude d’étiquette, être confondus avec eux, pas plus qu’avec les autres individus déraisonnables.

Mais ce n’est pas une raison, parce que des dévoyés se parent d’une étiquette qui ne leur convient pas, pour que nous rejetions cette étiquette juste, qui nous convient à nous parfaitement, car nous savons, en toute pureté, sans erreur en faire découler toutes les précieuses conséquences.

Cependant, à ceux de ces dévoyés qui sont sincères, nous sommes prêts, comme à tous les sincères, à donner notre enseignement loyal ; prêts également au plaisir intense de reconnaître toute erreur qui pourrait nous être signalée.

Nous ne craignons pas l’expression des opinions d’autrui, au contraire. Démontrées bonnes, nous les adopterons ; démontrées fausses, nous les éliminerons. Seule, la manifestation de la vérité importe au progrès.

Il importe à cet effet, de ne pas transiger au sujet de la libre expression des opinions afin que puisse se faire doucement et amicalement la sélection de celles dont dépend la sérénité de l’avenir.

Notes

1 La notice d’autorité de la Bibliothèque nationale de France signale le prénom « Mathieu-Georges » mais nous retenons le prénom Georges Mathias comme l’indique la notice de l’historien de l’anarchisme Jean Maitron dans le Dictionnaire des anarchistes : J. Maitron, G. Davranche, « Paraf-Javal Georges, Mathias », Dictionnaire des anarchistes [en ligne : https://maitron.fr/spip.php?article154826&id_mot=28].

2 L’individualisme anarchiste est une sensibilité particulière de l’anarchisme français. Ses partisans aspirent à une libération des individus avant celle de la société et ils n’attendent ainsi pas l’avènement d’une révolution collective pour s’émanciper. Ils perçoivent ainsi l’individu dans son unicité ainsi que dans son originalité, et ce dernier est le socle sur lequel doit reposer la société anarchiste, ou plutôt ce qu’ils nomment « l’association » anarchiste entre les individus.

3 Le Libertaire, 9 octobre 1910.

4 La solution scientifique de la question sociale, Paris, Édition du groupe d’études scientifiques, 1921, p. 41.

5 Ibidem, p. 53.

6 Ibid., p. 35.

7 Ibid., p. 20.

8 Ibid., p. 14.

9 Ibid., p. 65.

10 Ibid., p. 35.

11 Ibid., p. 41.

12 Loc. cit.

13 Ibid., p. 21.

14 Ibid., p. 22.

15 Ibid., p. 26.

16 Loc. cit.

17 Ibid., p. 24-31.

18 Ibid., p. 68.

19 Ibid., p. 36.

20 Ibid., p. 71.

21 La solution scientifique de la question sociale, op. cit., p. 68.

22 Sur ce point, v. A. Baubérot, Histoire du naturisme : le mythe du retour à la nature, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2004, p. 315-591.

23 H. Zisly, « Naturisme pratique dans la civilisation », L’ordre naturel, clameurs libertaires anti-scientifiques, numéro unique, novembre 1905, p. 3-4.

24 Par exemple : É. Lamotte, « Éducation anarchiste », l’anarchie, 25 avril 1907 ; E. Petit, « Hygiène sexuelle », l’anarchie, 10 novembre 1910 ; Dr Louis Durey, « Faut-il manger de la viande », l’anarchie, 5 janvier 1911 ; S. Meunier, « Les harmonies de l’évolution terrestre », l’anarchie, 2 mars 1911.

25 Ibid., p. 51.

26 Ibid., p. 41.

27 Ibid., p. 57.

28 Ibid., p. 55.

29 Ibid., p. 42.

30 Loc. cit.

31 Ibid., p. 48.

32 Ibid., p. 50.

33 Ibid., p. 75.

34 Ibid., p. 62.

35 « Il ne peut y avoir entre les hommes, de règles légitimes autres que celles qui reposent sur la garantie mutuelle des droits respectifs, conformément aux besoins réels de notre organisme » (É. Digeon, Droits et devoirs dans l’anarchie rationnelle, Paris, A. Fayard, 1882, p. 5).

36 A. Baubérot, Histoire du naturisme : le mythe du retour à la nature, op. cit., p. 407.

37 La solution scientifique de la question sociale, op. cit., p. 16.

38 Libre Examen, Paris, L’Émancipatrice, 1903, p. 9.

39 La solution scientifique de la question sociale, op. cit., p. 72.

40 L. Rimbault, « Pour ne plus jamais fumer », Le Néo-naturien, Janvier-Février 1925.

41 L’avenir de la science — pensées de 1848, Paris, éd. Calmann-Levy, 1890, p. 37.

References

Electronic reference

Claire Vachet, « Commentaire de La solution scientifique de la question sociale, résumés et fragments de l’organisation du bonheur », Clio@Themis [Online], 20 | 2021, Online since 18 juin 2021, connection on 23 septembre 2021. URL : https://publications-prairial.fr/cliothemis/index.php?id=1284

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Claire Vachet

Université de Bordeaux, Institut de recherche Montesquieu (EA 7434)

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