L’enseignement privé français

Une dynamique scolaire et sociale ségrégative

DOI : 10.35562/diversite.3020

Résumés

L’enseignement privé français occupe une place centrale dans l’organisation de l’école française. D’une part, il scolarise plus de 20 % des collégiens et lycéens. D’autre part, les établissements privés inscrivent préférentiellement les bons élèves d’origine sociale favorisée. Ces caractéristiques socioscolaires, qui contribuent à l’inégalité de l’école française, résultent notamment du modèle économique du secteur privé et des stratégies scolaires des parents y inscrivant leurs enfants.

French private education occupies a central place in the organization of French schools. On the one hand, it enrolls more than 20% of middle and high school students. On the other hand, private schools preferentially enroll good students from privileged social backgrounds. These socio-school characteristics, which contribute to the inequality of French schools, are the result of the economic model of the private sector and the educational strategies of the parents who enroll their children in it.

Plan

Texte

Alors même que le secteur privé scolarise plus d’un élève sur cinq dans le second degré, les recherches sur celui-ci sont limitées. Plusieurs raisons expliquent ce paradoxe. D’une part, le secteur privé ne suscite guère la polémique. Contrairement aux établissements de l’éducation prioritaire caractérisés par des élèves d’un niveau scolaire faible et des phénomènes chroniques de violence dûment répertoriés, les établissements privés sont peu fréquemment constitués comme des problèmes et/ou objets de recherche.

D’autre part, la base ministérielle APAE (aide au pilotage et à l’auto-évaluation), d’une grande richesse statistique, permettant notamment de connaître la structure sociale de chaque établissement, facilement accessible aux chercheurs dans les années 2000, fait désormais l’objet d’un accès réduit. Enfin, les enquêtes par questionnaire réalisées auprès des élèves sont tributaires de l’autorisation des chefs d’établissement. Malgré les garanties d’anonymat, les refus sont plus fréquents dans les établissements privés que publics.

Pour connaître les spécificités de l’enseignement privé, il est d’abord nécessaire d’en préciser les principales caractéristiques démographiques. Ce premier constat doit être complété par une analyse des spécificités scolaires et sociales du secteur privé. Ces données sont indispensables à l’analyse des dynamiques ségrégatives de ce secteur.

Spécificités démographiques du secteur privé

Les spécificités démographiques du secteur privé sont différentes selon le niveau d’enseignement. En 2020, dans le premier degré, préélémentaire et élémentaire réunis, 86 % des écoliers sont scolarisés dans les établissements publics ; 13,2 % dans les établissements privés sous contrat ; 0,8 % dans les établissements privés hors contrat (RERS, 2021). Depuis 2010, cette répartition des écoliers entre les secteurs publics et privés est stable à l’exception des établissements privés hors contrat (0,2 % en 2010)1.

Dans les collèges et lycées, en 1958, avant le vote de la loi Debré de 1959, l’enseignement privé scolarisait 26,7 % des élèves du second degré. Cette proportion a atteint un plancher en 1975 (19,1 %). Depuis cette date, l’enseignement privé connaît une lente progression. En 2020, 21,3 % des élèves sont scolarisés dans celui-ci (RERS, 2021). Les collèges et les lycées connaissent des dynamiques démographiques différentes. De 1995 à 2020, la baisse globale du nombre de collégiens, d’environ 100 000 élèves, s’est traduite par une baisse de 5 % des effectifs scolarisés dans le public et une croissance de plus de 7 % des effectifs de l’enseignement privé.

Pour les lycées professionnels, de 2010 à 2020, la baisse des effectifs de 11 %, moins 80 000 élèves, s’est traduite par une baisse des élèves scolarisés dans les établissements publics de 10 % et une baisse de 15 % dans le privé. La dynamique démographique est toute autre dans le lycée général et technologique. Sur la même période, la croissance du nombre de lycéens, plus de 90 000 élèves, s’est traduite par une augmentation de 4,7 % des effectifs publics et de 9,4 % de ceux du privé.

Cette caractérisation des dynamiques démographiques des enseignements publics et privés permet de dégager un résultat central. Depuis 1975, notamment au cours des années 2010-2020, les dynamiques démographiques des effectifs scolarisés indiquent, à l’exception du lycée d’enseignement professionnel, une attractivité plus forte des établissements privés que publics. L’explication de celle-ci nécessite de connaître les spécificités académiques et sociales des élèves scolarisés dans le secteur privé.

Spécificités académiques des élèves du privé

La statistique ministérielle accorde une place majeure à la mesure des performances académiques des élèves. Cette performance est usuellement réalisée en distinguant les élèves selon quatre niveaux de maîtrise : « insuffisante », « fragile », « satisfaisante », « très bonne maîtrise ». Cette mesure de la performance est croisée avec des variables explicatives telles que le niveau de scolarisation (école élémentaire, collège, lycée) et le secteur de scolarisation (secteur privé, secteur public hors éducation prioritaire, éducation prioritaire). Pour l’éducation prioritaire, la statistique ministérielle distingue les REP (réseaux d’éducation prioritaire) et les REP+ (réseaux d’éducation prioritaire renforcée), qui scolarisent une proportion particulièrement forte d’élèves d’origine défavorisée.

Spécificités académiques des écoliers du privé

Les évaluations ministérielles réalisées en début de CP permettent de connaître le niveau des écoliers en français et mathématiques. Dans tous les domaines évalués, les écarts de compétence des écoliers selon le secteur de scolarisation sont élevés. Au niveau des compétences orales, ces différences concernent des domaines aussi importants que le niveau de compréhension des mots, des phrases et des textes. La différence est particulièrement marquée sur la compréhension des mots. 80,3 % des écoliers scolarisés dans le secteur privé ont un niveau de maîtrise suffisante. Moins de la moitié (39,2 %) des élèves scolarisés en REP+ atteignent ce niveau (voir tableau 1).

Bien que considérables, ces différences ne doivent pas surprendre. Grobon et al. (2019) ont montré des différences sensibles de compétences langagières des enfants dès l’âge de deux ans. Au niveau de l’école élémentaire, le secteur privé a pour caractéristique de scolariser une proportion particulièrement élevée d’écoliers disposant de compétences fortes en français et d’apporter ainsi à ses élèves un environnement langagier favorable à la poursuite de leur développement linguistique. Le même raisonnement vaut pour les compétences en mathématiques pour lesquelles les différences entre élèves selon le secteur de scolarisation sont également marquées.

Tableau 1 : Proportion d’écoliers de CP présentant une maîtrise satisfaisante en français selon le secteur (en 2020).

Domaines évalués Secteur privé Public hors EP* REP REP+
Comprendre des mots à l’oral 80,3 72,7 49,9 39,2
Comprendre des phrases à l’oral 89,5 85,2 71,1 61,9
Comprendre des textes à l’oral 91,7 86,9 74,4 66,8
* EP : Éducation prioritaire. Lecture : 80,3 % des écoliers de début de CP scolarisés dans le secteur privé ont un niveau de maîtrise satisfaisant en français.

Source : Note d’information, n° 2, 2021.

Spécificités académiques des collégiens du privé

Au niveau du collège, en français, la proportion d’élèves de sixième disposant de compétences d’un niveau « satisfaisant » scolarisés dans le secteur privé est sensiblement plus élevée (72,1 %) que celle constatée dans les autres secteurs de scolarisation, tout particulièrement dans les REP+ (35,5 %) [voir tableau 2]. Au test de fluence, près des deux tiers des élèves de sixième scolarisés dans le secteur privé lisent 120 mots à la minute ou plus. À peine un tiers des élèves de REP+ atteint ce niveau de lecture. En mathématiques, le niveau de compétences des collégiens est également plus élevé dans le secteur privé comparativement aux autres secteurs de scolarisation.

Tableau 2 : Proportion d’élèves de sixième selon leur niveau de compétence en français et leur secteur de scolarisation (en 2020).

Niveau de compétence en français Secteur privé Public hors EP REP REP+
Groupe « À besoin » 9,2 14,7 25,3 34,1
Groupe « Fragile » 18,8 23,8 28,7 30,4
Groupe « Satisfaisant » 72,1 61,5 46,0 35,5
Lecture : dans le secteur privé, 72,1 % des élèves de sixième ont un niveau « satisfaisant ».

Source : Note d’information, n° 3, 2021.

Spécificités académiques des lycéens du privé

En classe de seconde, la proportion d’élèves disposant d’une « très bonne maîtrise » en mathématiques est deux fois supérieure dans le privé que dans le public (voir tableau 3). La différence de compétences en mathématiques selon le secteur de scolarisation est encore plus nette pour les lycéens dont le niveau de maîtrise est « fragile ou insatisfaisant » (7,5 % dans le secteur privé, 19 % dans le public). En français, les écarts de compétences des élèves de seconde selon le secteur sont également importants.

De façon cohérente, aux niveaux élémentaire et secondaire, le niveau de compétence académique des élèves scolarisés dans le secteur privé est en moyenne largement supérieur à celui des élèves du secteur public. Ce constat indique une ségrégation académique forte des élèves. Contrairement à l’utopie législative du collège unique, la statistique scolaire montre l’existence de quatre catégories de collèges nettement différenciées selon le niveau scolaire de leurs élèves : le secteur privé, le secteur public hors éducation prioritaire, les deux secteurs de l’éducation prioritaire (REP et REP+). Caractériser les élèves du secteur privé nécessite également une connaissance de leur origine sociale.

Tableau 3 : Niveau de maîtrise des compétences mathématiques des élèves de seconde générale et technologique (en 2020).

Maîtrise fragile ou insatisfaisante Maîtrise satisfaisante Très bonne maîtrise
Secteur public 19 70 10,9
Secteur privé 7,5 71,6 20,9
Lecture : 20,9 % des élèves de seconde scolarisés dans le secteur privé ont une « très bonne maîtrise ».

Source : Note d’information, n°17, 2021.

Spécificités sociales du secteur privé

Dans l’élaboration de la statistique scolaire, une innovation majeure tient à la construction d’un indice de position sociale (IPS) [Rocher, 2016]. Le principe de l’IPS est de transformer une variable qualitative (les différentes catégories socioprofessionnelles) en une variable quantitative. Celle-ci est construite en prenant en compte divers indicateurs et aboutit à des IPS dispersés à l’intérieur même de chaque catégorie sociale. Ainsi, parmi les catégories défavorisées, les ouvriers qualifiés (IPS de 79) se distinguent des ouvriers non qualifiés (IPS de 62) ou des chômeurs n’ayant jamais travaillé (IPS de 48). À titre de comparaison, les enfants des « professeurs et professions scientifiques » ont un IPS de 159. L’intérêt de l’IPS est de pouvoir situer socialement, non pas seulement un élève, mais également une classe, un établissement scolaire, etc.

Spécificités sociales des collégiens du privé

Une étude ministérielle réalisée auprès de 6 923 collèges publics et privés a permis de réaliser une typologie de ceux-ci. Dans cette étude, six catégories d’établissements ont été constituées. Pour la présente analyse, celles-ci ont été regroupées en cinq catégories : les collèges « très favorisés » (6,7 % des collèges) ; « plutôt favorisés » (26,8 %) ; « plutôt mixtes socialement » (44,9 %) ; « plutôt défavorisés » (15 %) ; « très défavorisés » (6,7 %). Ces cinq catégories d’établissements se distinguent par des indices de positions sociales moyens particulièrement différenciés avec un IPS 134 pour les collèges très favorisés et de 71 pour les collèges très défavorisés.

La répartition de ces différentes catégories de collège selon le secteur de scolarisation montre la spécificité sociale du secteur privé. Parmi les collèges très favorisés, 76,2 % sont privés. A contrario, les collèges privés sont sous-représentés parmi les collèges « plutôt défavorisés » et « défavorisés » (moins de 7 % de ces collèges). Les collégiens du secteur privé cumulent donc une double spécificité : un bon niveau académique (voir tableau 2), une origine sociale élevée (IPS 134 et 115) ou moyenne (101) [voir tableau 4].

Tableau 4 : Répartition des collèges selon leur secteur de scolarisation et leur profil social (en 2018).

Très favorisés (IPS de 134) Plutôt favorisés (115) Plutôt mixtes (101) Plutôt défavorisés (87) Très défavorisés (71)
Secteur privé 76,2 34,3 18,6 6,1 6,5
Public hors EP 23,8 65,7 77,6 42,4 2,8
Secteur EP 0,0 0,0 3,7 51,5 90,7
Lecture : 76,2 % des collèges « très favorisés » (IPS moyen de 134) sont privés.

Source : Note d’information, no 1, 2020 (calculs de l’auteur).

Spécificités sociales des lycéens du privé

La statistique ministérielle permet de connaître la répartition des élèves des secteurs public et privé selon le profil social des établissements. Ceux-ci ont été répartis en quintile permettant de distinguer cinq catégories d’établissements, allant des 20 % des lycées les plus favorisés (le groupe 1, avec un IPS de 133) aux 20 % des lycées les plus défavorisés (groupe 5, avec un IPS de 87). Plus de la moitié des élèves de seconde du secteur privé sont scolarisés dans des lycées favorisés. Plus les lycées ont un recrutement social populaire, plus les élèves du secteur privé sont sous-représentés. Ainsi, seulement 4,3 % des lycéens du secteur privé sont scolarisés dans des établissements défavorisés (voir tableau 5).

Les spécificités académiques des lycées privés sont convergentes avec leurs spécificités sociales. Les lycéens scolarisés dans le secteur privé ont, de façon moyenne, un niveau scolaire satisfaisant ou très satisfaisant. Leur origine sociale est le plus souvent élevée.

Tableau 5 : Répartition des élèves de seconde selon le secteur de scolarisation et le profil social du lycée (en 2020).

Groupe 1 : « lycées favorisés » (IPS 133) Groupe 2 (118) Groupe 3 (109) Groupe 4 (102) Groupe 5 : « lycées défavorisés » (IPS 87)
Secteur privé 51,4 25,1 11,3 7,8 4,3
Secteur public 14,2 22,8 23,7 20,8 18,4
Lecture : dans le secteur privé, 51,4 % des élèves de seconde générale et technologique sont scolarisés dans le groupe 1 (20 % des lycées). Dans le secteur public, seulement 14,2 % des élèves de seconde générale et technologique sont scolarisés dans le groupe 5.

Source : Note d’information, n°17, 2021.

La dynamique ségrégative du secteur privé

Le secteur privé contribue de façon décisive à la ségrégation académique et sociale des collèges et lycées français. Un tel phénomène est également présent dans les pays dans lesquels le secteur privé est important tels que la Belgique ou l’Espagne (Enguita, 2005). Le recrutement social et académique spécifique du secteur privé s’explique par la conjonction de plusieurs mécanismes socioscolaires.

Le modèle économique de l’enseignement privé

Conformément à la loi Debré de 1959, les charges salariales des établissements privés sous contrat sont prises en charge par l’État. Ces établissements sont toutefois payants. Les contributions financières des familles ont essentiellement pour objet d’assurer les charges d’entretien, de rénovation et de construction de l’immobilier. Dans une partie des établissements privés, ces contributions financières sont calculées au prorata des revenus des parents. Le modèle économique des établissements privés les incite à sélectionner les élèves dont les parents sont d’origine sociale aisée et pour lesquels la contribution financière peut être plus élevée. Le désengagement du secteur privé dans les lycées professionnels (voir ci-dessus) s’explique notamment par une part moindre d’enfants d’origine aisée scolarisés dans ceux-ci.

Le modèle économique des établissements privés leur impose aussi d’être attractifs et, à cette fin, de sélectionner de bons élèves afin d’assurer de bons résultats scolaires au brevet des collèges et au baccalauréat. De fait, les établissements privés sont mieux placés que les établissements publics dans les classements nationaux des lycées2.

Une offre pédagogique attractive

Une distinction importante entre les secteurs publics et privés tient aux différences d’offre pédagogique présentes tant dans les collèges que les lycées. En 2020, 9,6 % des collégiens et lycéens du public ont suivi une option latin. Dans le secteur privé, 14 % des élèves ont fait le même choix. Les différences de choix du latin sont marquées en collège et encore plus en classe de seconde (2,8 % vs 7,2 %) [RERS, 2021]. Il en est de même des sections européennes ou langues orientales et des sections internationales. Un quart des élèves inscrits dans ces sections linguistiques sont scolarisés dans le secteur privé, soit une proportion supérieure à celle des élèves inscrits dans le secteur privé (21,3 %). Cette différence signifie une offre pédagogique en sections linguistiques plus étoffée dans le secteur privé.

L’offre pédagogique du secteur privé en sections linguistiques est spécifique. Elle est limitée en allemand (15,5 %), espagnol (14,2 %) et quasi nulle pour les autres sections linguistiques (portugais, russe, langues orientales, etc.). A contrario, l’offre pédagogique du secteur privé en section européenne anglais, section particulièrement recherchée par les parents des bons élèves d’origine aisée, est sensiblement plus élevée (30 % des élèves des sections européennes sont scolarisés dans le privé).

Cette spécificité de l’offre pédagogique du secteur privé conforte son attractivité. Dans le secteur privé, offre pédagogique étoffée, origine sociale et niveau académique élevés apportent aux catégories aisées un entre-soi qui l’emporte sur un nombre d’élèves par classe supérieur dans les collèges privés (27,3) que publics (24,8) [RERS, 2021].

Des établissements privés hors carte scolaire

Les établissements privés ne sont pas soumis à la carte scolaire. Les parents des catégories aisées souhaitant échapper au collège populaire de leur quartier ont plus souvent recours au secteur privé. L’évitement des établissements de l’éducation prioritaire favorise la concentration dans le secteur privé des élèves d’origine aisée et/ou d’un bon niveau scolaire. Les bons résultats des établissements privés renforcent leur attractivité et, par symétrie, la fuite des établissements défavorisés.

Le cercle vertueux auto-entretenu bons résultats – attractivité croissante – bons résultats favorise la « spécialisation bourgeoise » des établissements privés. Elle est renforcée par les politiques diocésaines de fermeture des établissements privés au recrutement populaire et d’ouverture de nouveaux établissements dans les quartiers des communes résidentielles (Merle, 2011). Si un facteur religieux explique la surreprésentation historique des établissements privés dans l’ouest de la France, l’implantation territoriale des établissements privés est surtout marquée par une surreprésentation dans les centres-villes des grandes capitales régionales, essentiellement dans les quartiers et arrondissements les plus aisés (Merle, 2012). Outre une sélection sociale et académique des élèves, la politique de l’entre-soi des établissements privés est renforcée par une sélection ethnique défavorable aux enfants d’origine maghrébine (Du Parquet et al., 2013).

Pour conclure…

La forte ségrégation académique et sociale du secteur privé a trois origines principales. D’une part, en raison d’un enseignement supérieur particulièrement hiérarchisé lié à l’existence des CPGE (classes préparatoires aux grandes écoles) et des grandes écoles (ENS [École normale supérieure], HEC [Haute école de commerce], ENA [École nationale d’administration]…), les parents disposant de ressources financières et stratégiques suffisantes cherchent à inscrire leurs enfants, dès leur plus jeune âge, dans les meilleurs établissements, essentiellement privés, où les effets de pairs positifs sont les plus assurés. D’autre part, la forte ségrégation urbaine favorise la forte ségrégation scolaire et renforce les stratégies d’évitement des catégories aisées à l’égard des établissements moyen et populaire. Enfin, les politiques ministérielles, loin de réduire l’influence du secteur privé, tendent à le favoriser, notamment en autorisant plus largement dans le secteur privé que public l’ouverture des sections linguistiques les plus recherchées. Ces politiques contribuent à la forte inégalité des chances spécifique de l’école française3.

Plusieurs politiques peuvent réduire cette forte ségrégation académique et sociale. À partir de 2015, la création de secteurs bi-collèges a permis des affectations favorisant la mixité sociale et réduit l’attractivité des établissements privés (Grenet, Souidi, 2021). Par ailleurs, une politique volontariste de logement social, notamment dans les quartiers favorisés, permet de réduire la ségrégation sociale et scolaire propre aux quartiers résidentiels et populaires. Enfin, les ressources des établissements sont calculées en fonction du nombre d’élèves sans prendre suffisamment en compte leurs spécificités sociales. Cette dotation financière devrait être plus largement modulée de façon à inciter les établissements au recrutement social favorisé à scolariser des enfants d’origine populaire. Si la mission de l’école est de favoriser l’égalité des chances, ces politiques éducatives devraient faire l’unanimité.

Bibliographie

DU PARQUET, Loïc, BRODATY, Thomas, PETIT, Pascale (2013). La discrimination à l’entrée des établissements scolaires privés. Les résultats d’une expérience contrôlée. https://shs.hal.science/halshs-00943311/document

ENGUITA, Mariano (2005). « École publique et école privée en Espagne. La ségrégation rampante ». Sociétés contemporaines, no 59-60, p. 67-95.

GRENET, Julien, SOUIDI, Youssef (2021). Renforcer la mixité sociale au collège. Une évaluation des secteurs multi-collèges à Paris. https://www.ipp.eu/publication/fevrier-2021-renforcer-mixite-sociale-college-evaluation-secteurs-multi-colleges-paris/

GROBON, Sébastien, PANICO, Lidia, SOLAZ, Anne (2019). Inégalités socioéconomiques dans le développement langagier et moteur des enfants de deux ans. https://www.ined.fr/fr/actualites/presse/inegalites-socioeconomiques-dans-le-developpement-langagier-et-moteur-des-enfants-a-deux-ans/

MERLE, Pierre (2011). « Concurrence et spécialisation des établissements scolaires. Une modélisation de la transformation du recrutement social des secteurs d’enseignement public et privé ». Revue française de sociologie, vol. 52, no 1, p. 133-169.

MERLE, Pierre (2012). La ségrégation scolaire. Paris : La Découverte.

REPÈRES ET RÉFÉRENCES STATISTIQUES (RERS) [2021]. https://www.education.gouv.fr/reperes-et-references-statistiques-2021-308228

ROCHER, Thierry (2016). « Construction d’un indice de position sociale des élèves ». Éducation et formation, no 90, p. 5-27.

TAVAN, Chloé (2004). « École publique, l’école privée. Comparaison des trajectoires et de la réussite scolaire ». Revue française de sociologie, vol. 45, no 1, p. 133-165.

Notes

1 Dans la suite de l’article, le secteur privé désignera uniquement le secteur privé sous contrat qui représente plus de 95 % du secteur privé. Dans sa quasi-totalité, ce secteur privé est catholique et géré par les diocèses. Retour au texte

2 Toutefois l’efficacité des établissements privés, à origine sociale et niveau scolaire équivalents des élèves, n’est pas supérieure à celle des établissements publics (Tavan, 2004). Retour au texte

3 Depuis la loi Blanquer de 2019, la scolarisation est devenue obligatoire à partir de 3 ans. Disposant désormais d’un financement public, les écoles privées élémentaires ouvriront plus facilement des sections maternelles et renforceront ainsi leur attractivité. Cette loi n’a guère d’autres finalités. En 2019, le taux de scolarisation était déjà de 97,8 % à 3 ans et de 100 % à partir de 4 ans (RERS, 2021). Par ailleurs, un maire peut toujours refuser l’inscription scolaire des enfants des gens du voyage résidant dans leur commune. Retour au texte

Citer cet article

Référence électronique

Pierre Merle, « L’enseignement privé français », Diversité [En ligne], 201 | 2022, mis en ligne le 11 décembre 2022, consulté le 04 avril 2025. URL : https://publications-prairial.fr/diversite/index.php?id=3020

Auteur

Pierre Merle

Professeur émérite de sociologie, INSPE de Bretagne, Université de Bretagne occidentale.

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