Gérard Dastugue, Quincy Jones, compositeur d’écran

Bibliographical reference

Gérard Dastugue. Quincy Jones, compositeur d’écran. Dijon : Éditions Universitaires de Dijon, 2025.

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Quincy Jones nous a quittés en novembre 2024, et les hommages rendus à cette occasion par la communauté artistique internationale montrent l’importance de cette figure incontournable. De ce point de vue, la parution du livre Quincy Jones, compositeur d’écran en 2025 aux Presses universitaires de Dijon est opportune et apporte une contribution pertinente à une bibliographie déjà relativement abondante consacrée à ce musicien. Gérard Dastugue, maître de conférences à la faculté libre des lettres et des sciences humaines de l’Institut catholique de Toulouse, est l’auteur d’une thèse de doctorat sur la réception spectatorielle de la musique de films dans le cinéma hollywoodien classique.

Il s’agit d’un livre petit format d’une centaine de pages, sans iconographie, consacré au travail de compositeur pour l’image de Quincy Jones, couvrant une relativement courte période dans une carrière immense, tant pour sa durée que pour l’éventail des domaines abordés. La production de Quincy Jones pour le cinéma fait l’objet de chapitres dans les monographies qui lui sont consacrées. On peut ainsi citer « Inside Celluloid City » dans Quincy Jones (Horricks 1986), « Hollywood Apartheid » dans Quincy Jones: Musician, Composer, Producer (Kavanaugh 1998), « On “Q” in Hollywood » dans Quincy Jones: His Life in Music (Henry 2013) ou encore « Works in Film, Television, Special Programs, Performances, and Documentary Films » dans Quincy Jones: A Research and Information Guide (Henry 2014). On trouve des déclarations de Quincy Jones sur cet aspect de sa carrière dans « Film & Television » dans The Complete Quincy Jones: My Journey & Passions (Jones 2008). Il s’exprime sur cette expérience dans ses mémoires (Jones [2001] 2021). Gilles Mouëllic aborde également à plusieurs reprises Quincy Jones dans son livre Jazz et cinéma (Mouëllic 2000). Le sujet est donc bien documenté. Cependant, on ne trouve aucun ouvrage entièrement et uniquement consacré aux œuvres de Quincy Jones pour le petit et grand écran, alors même que des livres portent sur des aspects spécifiques de sa carrière, comme son activité de producteur (Bill 2010) ou sa collaboration avec Michael Jackson (Swedien et Jackson 2009).

Le livre de Gérard Dastugue vient donc combler un vide. En raison des dimensions modestes de l’ouvrage, l’objet n’est pas de réaliser une monographie d’ampleur sur le sujet, mais de présenter de façon synthétique les réalisations et les enjeux structurants, à destination de lecteurs et lectrices curieuses de s’informer sur le sujet. Cet objectif est réalisé avec beaucoup de clarté dans le propos et grâce à un plan chronologique efficace. Le livre est divisé en trois parties. La première partie, qui couvre la période 1933-1961, retrace la biographie de Quincy Jones et aborde dans le dernier chapitre seulement la question de la musique à l’image. Toutefois, était-il nécessaire de dérouler la vie de l’artiste depuis sa naissance en une dizaine de pages dans un livre aussi court ? Le choix de l’auteur peut s’expliquer par deux raisons : d’une part son lectorat n’est pas forcément spécialiste de l’histoire du jazz, et d’autre part, il peut ainsi présenter les étapes de sa formation et ses influences. Cependant, ce rapide survol biographique contient quelques imprécisions. Ainsi, l’auteur fait coïncider (19-20) la tournée du big band de Dizzy Gillespie de 1956 avec la diffusion du morceau « Desafinado », alors que celui-ci a été composé en 1958 seulement (Castro [1990] 2012). Le passage correspondant dans les mémoires de Quincy Jones, légèrement ambigu dans sa formulation, est ici repris trop littéralement. Ce n’est évidemment qu’un détail dans un ouvrage par ailleurs très précis et documenté.

La deuxième partie, qui s’étend de 1962 à 1972, porte véritablement sur le cœur du sujet. Le livre montre comment la carrière de Quincy Jones s’oriente alors vers le cinéma, au gré de collaborations avec différents cinéastes et acteurs, jusqu’à devenir une activité majeure pour lui à cette époque. On voit également comment l’éventail musical de Quincy Jones (jazz, pop, funk, musique savante, etc.) lui permet de répondre à toutes sortes de demandes, à une époque où d’autres jazzmen, également sollicités pour composer des bandes originales de films, ne s’inséreront pas aussi durablement dans ce milieu professionnel (par exemple, Miles Davis ou John Lewis aux États-Unis, Martial Solal ou André Hodeir en France). La description du cadre de travail, des contraintes de temps et du statut précaire des compositeurs pour l’écran, très facilement remplacés, montre les conditions dans lesquelles Quincy Jones compose pour l’écran. Les enjeux financiers et artistiques s’affrontent, les premiers l’emportant le plus souvent sur les seconds. C’est encore plus le cas dans le monde de la télévision où l’on suit l’épuisement progressif de la veine créatrice de Quincy Jones, menant à l’arrêt progressif de son travail pour les écrans. Les films sont regroupés par thématique et par genre, ce qui aide à la compréhension et rompt la logique chronologique. Les difficultés liées aux tensions raciales, auxquelles se heurte cet artiste afro-américain, et son positionnement pionnier dans les industries musicale et cinématographique sont très justement abordés. Tout au long de cette partie, l’analyse des œuvres est précise et détaillée, notamment sur le plan de l’instrumentation. Il aurait été appréciable de voir figurer certaines partitions qui auraient éclairé le propos, et permis d’aller plus loin dans l’analyse thématique, rythmique et harmonique. Il en est de même pour des illustrations des films abordés. Certainement les dimensions de cet ouvrage ne le permettaient pas.

La troisième partie, 1972-1990, porte sur la suite de la carrière de Quincy Jones, après le cinéma, mais durant laquelle l’image est toujours présente dans son travail, de sa collaboration avec Michael Jackson jusqu’à La Couleur Pourpre (Steven Spielberg, 1985), dernier projet d’ampleur pour le grand écran. Cette partie s’achève avec le disque Back on the Block (1989), accompagné lors de sa sortie par le documentaire Listen Up, the Lives of Quincy Jones (Ellen Weissbrod, 1990). Il s’agit d’une véritable synthèse de sa carrière musicale, avec nombre d’invités prestigieux qui sont autant de compagnons de route de toujours (parmi lesquels Dizzy Gillespie, George Benson, Ray Charles, Miles Davis ou encore Ella Fitzgerald). Ici le son et l’image se relaient pour illustrer le parcours et l’œuvre de Quincy Jones lui-même.

On peut saluer le remarquable travail de Gérard Dastugue, tant pour la richesse de son érudition que pour sa capacité à la retranscrire dans un format court et très agréable à lire. Nul doute que mélomanes et cinéphiles tireront un grand profit de sa lecture. Une remarque, toutefois, peut être émise à l’issue de ce compte rendu de lecture. On aimerait que l’ouvrage soit plus long, afin de développer tous les aspects passionnants abordés ici, et inclure des illustrations, sous forme d’images et de partitions – bref, on en voudrait davantage, ce qui est le signe de la qualité du livre.

Bibliography

Gibson, Bill. The Quincy Jones Legacy Series. Q on Producing. Milwaukee (WI) : Hal Leonard Corporation, 2010.

Castro, Ruy. Bossa Nova. The Story of the Brazilian Music That Seduced the World. Traduit par Lysa Salsbury. Chicago : A Cappella Books, 2012 [1990].

Henry, Clarence Bernard. Quincy Jones. His Life in Music. Jackson (MS) : University Press of Mississippi, 2013.

Henry, Clarence Bernard. Quincy Jones. A Research and Information Guide. New York (NY) : Routledge, 2014.

Horricks, Raymond. Quincy Jones. Londres : Omnibus Press, 1986.

Jones, Quincy. The Complete Quincy Jones. My Journey & Passions. Photos and Mementos from Q’s Personal Collection. San Rafael (CA) : Insight, 2008.

Jones, Quincy. Mémoires. Traduit par Mimi Perrin et Isabelle Perrin. Paris : Cherche Midi, 2021 [2001].

Kavanaugh, Lee Hill. Quincy Jones. Musician, Composer, Producer. Berkeley Heights (NJ) : Enslow, 1998.

Mouëllic, Gilles. Jazz et cinéma. Paris : Cahiers du cinéma, 2000.

Swedien, Bruce et Michael Jackson. In the Studio with Michael Jackson. Milwaukee (WI) : Hal Leonard Books, 2009.

References

Electronic reference

Stéphane Audard, « Gérard Dastugue, Quincy Jones, compositeur d’écran », Émergences [Online], 2 | 2025, Online since 29 janvier 2026, connection on 01 février 2026. URL : https://publications-prairial.fr/emergences/index.php?id=336

Author

Stéphane Audard

Stéphane Audard, guitariste de jazz, a notamment enregistré avec Michel Legrand. Il enseigne l’histoire du jazz et l’analyse au Conservatoire à Rayonnement Régional de Paris et à l’École Normale de Musique, où il coordonne le département jazz. Qualifié au grade de maître de conférence, il est également chargé de cours à l’université de la Sorbonne et à Paris Cité Université.
Il a soutenu en 2024 sa thèse sur l’histoire de l’enseignement du jazz envisagée sous l’angle de la théorie des musiques audiotactiles, réalisée sous la direction de Laurent Cugny. Stéphane Audard est membre du comité de rédaction de la Revue d’études du jazz et des musiques audiotactiles, du Journal de recherche en éducation musicale et de la revue Epistrophy.

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