Entre destructions et reconstructions, le patrimoine sicilien pendant et après la Seconde Guerre mondiale

Le cas de Solonte

DOI : 10.35562/frontieres.286

Abstracts

Dans cette contribution, nous présentons les traces sur le terrain et dans les archives d’un bombardement survenu à Solonte dans la nuit du 12 décembre 1942. Le point de départ de cette recherche est une photographie conservée dans les archives du Musée archéologique régional Antonio Salinas, documentant la restauration d’une citerne de Solonte suite aux bombardements alliés. Nos recherches dans les archives ont permis de reconstituer la chronologie des faits et de mettre en lumière le rôle des Surintendants des Antiquités de la Sicile occidentale, Jole Bovio Marconi puis Vincenzo Tusa, pendant et après la guerre pour protéger le patrimoine culturel. Solonte, comme d’autres sites siciliens, faisait partie des sites stratégiques ayant accueilli des garnisons militaires italo-allemandes. Les événements de la Seconde Guerre mondiale sont analysés ici du point de vue de la sensibilité au patrimoine culturel et de la perception de celui-ci pendant les conflits et les périodes de paix. Nous explorons les tentatives de protection, les phases de restauration et de consolidation qui ont eu lieu depuis la guerre, jusqu’aux longues fouilles archéologiques dirigées par Vincenzo Tusa, dont on peut aujourd’hui voir le résultat en évoluant dans le parc archéologique de Solonte.

In this contribution we present the traces, on the field and within the archive, of a bombing that took place in Solunto on the night of December 12, 1942. The starting point for this research was a photograph preserved in the archives of the Antonio Salinas Regional Archaeological Museum, documenting the restoration of a cistern in Solunto following the Allied bombings. Archival research made it possible to reconstruct the chronology of the facts and to reveal the commitment of the Superintendents of Antiquities of Western Sicily, Jole Bovio Marconi and Vincenzo Tusa, during and after the war to protect the cultural heritage. Solunto, like many other Sicilian localities, was a strategic sites that hosted Italian-German military garrisons. The events of the Second World War are here analyzed from the point of view of sensitivity to the cultural heritage, its perception during conflicts and during periods of peace. We will explore the attempts to protect the cultural heritage and the phases of restoration and consolidation that took place from the war up to the long archaeological excavations directed by Vincenzo Tusa, of which we can now see the fruits walking through the ruins of Solunto.

In questo contributo si presentano le tracce sul terreno e la documentazione di archivio di un bombardamento avvenuto a Solunto la notte del 12 dicembre 1942. Il punto di partenza di tale ricerca è stata una fotografia conservata negli archivi del Museo Archeologico Regionale Antonio Salinas che documenta l’avvenuto restauro di una cisterna di Solunto, in seguito ai bombardamenti degli alleati. Le ricerche d’archivio hanno permesso di ricostruire la dinamica dei fatti e hanno rivelato l’impegno dei Soprintendenti alle Antichità della Sicilia Occidentale, Jole Bovio Marconi prima, Vincenzo Tusa dopo, profuso durante e dopo la guerra per proteggere il patrimonio culturale. Solunto, assieme ad altre località Siciliane, faceva parte dei siti strategici che avevano ospitato presidi militari Italo-Tedeschi. I fatti della Seconda Guerra Mondiale sono qui analizzati in un’ottica di sensibilità del bene culturale e della percezione che di esso si ha durante i conflitti e nei periodi di pace. Si esporranno i tentativi di protezione del patrimonio culturale e le fasi di restauro e consolidamento avvenute alla fine della guerra, sino alla lunga attività di scavo archeologico diretta da Vincenzo Tusa, di cui possiamo oggi vedere i frutti passeggiando fra le rovine di Solunto.

Index

Mots-clés

Solonte, Ségeste, Palerme, Agrigente, patrimoine culturel, Seconde Guerre mondiale, bombardements, restaurations, Luftwaffe

Keywords

Solunto, Segesta, Palermo, Agrigento, cultural heritage, World War II, bombings, restorations, Luftwaffe

Parole chiave

Solunto, Segesta, Palermo, Agrigento, Patrimonio culturale, Seconda Guerra Mondiale, Bombardamento, Restauri, Luftwaffe

Outline

Text

Le site archéologique antique de Solonte se trouve sur le Mont Catalfano, à 15 km à l’est de Palerme en Sicile (fig. 1). Ce massif calcaire, accessible seulement par la face sud-est, à la pente très prononcée, constitue un espace naturellement défendu par des falaises, au nord et au sud. Tirant parti de la topographie, les habitants de Solonte se contentèrent de fortifier le le versant occidental du Mont Catalfano. Du sommet, un vaste panorama s’offre au visiteur : à l’ouest le golfe de Palerme et la Conca d’Oro, à l’est le golfe de Termini avec la chaîne des Madonies en arrière-plan, au sud les collines de l’arrière-pays, peuplées par les Sicanes, et au nord la mer Tyrrhénienne. Par temps clair, on voit même surgir à l’horizon les îles Éoliennes au nord-est. En plus d’être facile à défendre, le Mont Catalfano permet de surveiller la frontière avec le monde grec à l’est, les populations indigènes au sud et la côte au nord, donc le cabotage. L’éminence est d’ailleurs restée déterminante au fil des siècles dans l’occupation militaire du territoire : ce sont ces mêmes qualités qui conduisirent l’armée italienne a s’installer au sommet du massif au début du xixe siècle, voire avant.

Figure 1 : Carte de la Sicile avec les sites importants mentionnés dans l’article

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Conception graphique : Giovanni Polizzi.

À travers le cas de Solonte, nous aborderons dans cet article la Deuxième Guerre mondiale et ses conséquences sur le patrimoine culturel sicilien, et nous verrons comment ce conflit modifia en Italie du Sud la définition du patrimoine culturel et ses délimitations. Une photographie témoignant du bombardement du site archéologique constitue le point de départ de notre réflexion, qui fait dialoguer archéologie classique et histoire contemporaine à travers une enquête dans les archives photographiques du Musée archéologique régional Antonio Salinas, à Palerme1. La chronique de ces faits et des bombardements qui affligèrent Palerme nous permettra d’apprécier les limites et les relations entre l’intérêt patrimonial et l’intérêt stratégique d’un site clé du territoire sicilien.

Guerre et patrimoine culturel en Italie du Sud, une conciliation difficile

Les auteurs latins qui décrivent les conquêtes de l’Empire romain sont parmi les premiers à évoquer la sensibilité humaine face à la destruction du patrimoine. Ils nous rapportent par exemple comment les généraux, pour vaincre les armées ennemies, durent détruire plusieurs villes afin d’imposer la puissance de Rome. Les exemples de Syracuse2 et de Carthage3 ne sont que les cas les plus emblématiques. Ils provoquèrent selon les auteurs antiques, une forte émotion, voire les pleurs des commandants militaires. La destruction des villes a toujours constitué un recours extrême, brouillant la frontière entre l’humain et le monstrueux ; sous l’effet de sentiments contradictoires, les raisons militaires prévalent sur l’humanité et la culture. Malgré les mesures de tutelle du patrimoine mises en vigueur au xxe siècle, sa destruction est une menace systématique en cas de guerre, parfois même un outil ou un objectif en soi4. On ne peut ainsi oublier les événements tragiques qui ont touché les sites archéologiques du Proche Orient, frappés par la fureur de Daesh. L’organisation terroriste a notamment médiatisé la destruction spectaculaire de Palmyre et assassiné l’archéologue Khaled al‑Asaad5. Ces faits ont largement ému et provoqué un sentiment d’impuissance et de découragement général, soulignant une nouvelle fois la fragilité des biens culturels et la nécessité de leur protection, ainsi que l’importance symbolique des restaurations.6

L’histoire récente de Palmyre fait écho à un tout autre contexte historique, idéologique et médiatique : les nombreuses destructions patrimoniales dues à la Deuxième Guerre mondiale en Italie. Celles-ci ont également mis en évidence l’attachement très fort de certains à défendre le patrimoine historique et à le restaurer. Pompéi constitue l’un des cas les plus célèbres : afin de dissuader les Allemands de s’installer sur le site, arguant de sa valeur culturelle et du danger des bombardements, le directeur de la zone archéologique de Pompéi, Amedeo Maiuri, mobilisa la communauté intellectuelle, faisant notamment intervenir le philosophe Benedetto Croce7. Ses efforts ne suffirent pas, puisque ce ne furent ni les Allemands ni les pillards qui causèrent le plus de dommages au site, mais l’aviation des Alliés qui bombardèrent le site en 1943, persuadés que les troupes allemandes s’y trouvaient8. À la fin de la guerre, les dégâts furent répertoriés et un ambitieux plan de restauration lancé. Cette longue phase de l’histoire récente de Pompéi a été bien restituée par Garcia y Garcia en 20069. Cela est moins connu, mais en Sicile également, les archéologues tâchèrent de protéger le patrimoine culturel. Ainsi, Jole Bovio Marconi fit mettre à l’abri une partie du mobilier archéologique du musée Antonio Salinas : dans les années 1942-1943 il fut mis dans des caisses en bois et transféré à l’extérieur de la ville, au Monastère de San Martino delle Scale10. Dans la Vallée des Temples d’Agrigente, des mesures de protection furent mises en place en prévision de possibles raids aériens des Alliés. Le risque était jugé majeur en raison de l’emplacement stratégique du site, ouvert vers le sud et potentiel point d’entrée des Alliés. Nous savons que le surintendant archéologique Piero Griffo s’était opposé aux choix du site comme base militaire : il envoya plusieurs lettres au général Mario Roatta, commandant de la sixième armée opérant en Sicile, dans lesquelles il demande à ce que les défenses antiaériennes soient positionnées sur d’autres sites, sans succès11. L’intérêt patrimonial des lieux fut néanmoins mis en scène par la propagande de Joseph Goebbels, qui demandait aux armées de produire une documentation photographique des sites, pour illustrer les articles de presse et ainsi gommer les atrocités de la guerre. De célèbres photographies montrent ainsi le Temple de la Concorde protégé de sacs de sable. Nos recherches nous ont permis d’exhumer une série d’images inédites issues du « Fond allemand », récupérées par l’armée française et désormais conservées dans les archives de l’ECPAD à Paris12. On y voit des soldats de la Luftwaffe se promener, jouer de la guitare ou humer des fleurs, tranquillement installés au milieu des vestiges archéologiques (fig. 2, 3).

Figure 2 : Agrigente. Moment de détente d’un soldat de la Luftwaffe. En arrière-plan, le temple de Junon

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Cliché n. DAA 352 L09, ECPAD, Fond allemand.

© Photographe inconnu/ECPAD/Défense

Figure 3 : Agrigente. Officiers de la Luftwaffe en train de jouer et chanter. En arrière-plan, le temple de Junon

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Cliché n. DAT 796 L22, ECPAD, Fond allemand.

© Photographe inconnu/ECPAD/Défense

D’autres clichés documentent des visites de soldats à Syracuse et à Ségeste (fig. 4) ou la protection d’édifices ailleurs dans la région, comme c’est le cas pour la cathédrale de Palerme (fig. 5). Les époques se télescopent dans ces images, les uniformes modernes et les vestiges antiques offrant un contraste saisissant. Les photographies des militaires montrent bien l’intérêt de l’armée et de ses dirigeants pour le patrimoine, qu’elle met en scène jusque dans sa protection. Le choix d’édifices antiques répond à la mise en avant de l’héritage classique dans les récits fascistes, en Italie comme en Allemagne : ils constituent pour ceux-ci une preuve matérielle de la grandeur ancestrale des deux pays13. Les offensives des Alliés ne touchèrent finalement jamais le site et ses temples. Ce fut en revanche le cas pour le site archéologique de Solonte. Il se posa donc la question de la restauration14, ainsi que nos recherches sur le terrain et dans les archives le montrent.

Figure 4 : Ségeste. Visite au site par des soldats de la Luftwaffe

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Cliché n. DAA 270 L14, ECPAD, Fond allemand.

© Photographe inconnu/ECPAD/Défense

Figure 5 : Palerme. Les protections de la Cathédrale

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Cliché n. DAT 458 L07, ECPAD, Fond allemand.

© Photographe inconnu/ECPAD/Défense

Bombes sur Solonte

C’est au cours de recherches dans les archives du musée archéologique régional de Palerme que nous avons identifié la photographie de Solonte qui a déclenché notre enquête. Dépourvue de date et d’auteur, elle est néanmoins accompagnée de la légende « restauro a seguito dei bombardamenti » (fig. 6). Ce cliché montre une grande citerne antique (dite citerne maçonnée) qui se trouve au sommet du site.

Figure 6 : Solonte. La citerne maçonnée après la restauration

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AMSal, cliché n. 18508, Solunto

Figure 7 : Solonte. Les cartouches de calibre 7,35 retrouvées à Solonte.

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a. CA B39 fabriquée en 1939 dans l’établissement de production « Cavalli Alfredo » ; b. SMI 937 fabriquée en 1937 dans l’usine de production de la « Società Metallurgica Italiana ».

Clichés G. Polizzi

Au cours de recherches effectuées sur le terrain en 201615, nous avions déjà mis en évidence des éléments insolites dans la citerne : deux cartouches de mitrailleuse (fig. 7)16, une petite balle en plomb (diam. 2 mm), ainsi que la trace de lourdes restaurations modernes auxquelles il était alors impossible de donner une explication. La découverte de la photographie de la citerne est venue s’ajouter au faisceau d’indices et nous a conduits à mener plus avant cette enquête. Il était alors connu que des bombardements alliés ayant visé Palerme et ses alentours durant la Deuxième Guerre mondiale avaient endommagé Solonte. À la suite de l’identification de ces nouvelles données, nous avons effectué une campagne de prospection sur le site à la recherche de potentielles traces d’explosions. Cette dernière nous a permis de découvrir un petit mais très lourd fragment métallique (12,5 x 8 x 2 cm ; 4,34 kg). Irrégulier, oxydé et courbé dans sa largeur, il s’agit certainement du seul vestige de la bombe qui toucha l’édifice (fig. 8) et dont on identifie désormais les traces. Le mortier hydraulique de la citerne antique en a été très endommagé en surface : l’explosion a provoqué la dispersion d’éclats incandescents et une onde de choc a partiellement provoqué le détachement de l’enduit (fig. 9). L’explosion a causé des dommages majeurs, détruisant presque totalement le mortier mural et une cloison.

Figure 8 : L’éclat de bombe découvert au fond de la citerne

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Cliché S. Romeo

Figure 9 : Traces de l’explosion sur les parois de la citerne

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Cliché G. Polizzi

Durant la Deuxième Guerre mondiale, la Sicile fut parmi les régions les plus bombardées d’Italie. Palerme subit notamment plus de soixante-dix attaques aériennes en raison de son importance stratégique : c’est de son port que partaient les ravitaillements pour les armées italienne et allemande actives en Afrique du Nord17. Le premier bombardement survint le 23 juin 1940, par l’aviation française. L’objectif principal était de détruire les usines aéronautiques des actuels « Cantieri culturali della Zisa », où étaient montés les hydravions CANT18. Les raisons pour lesquelles la France, alors proche de la capitulation19, employa de précieuses ressources sur un objectif secondaire ne sont pas encore claires : il s’agissait peut-être d’une démonstration de force afin de peser dans les pourparlers. Début 1941, Palerme fut la cible des bombardiers de la Royal Air Force britannique. Les Anglais attaquaient alors principalement de nuit pour profiter de l’obscurité, face à une flotte italienne inefficace en chasse nocturne. Les missions aériennes britanniques sur le territoire de Palerme se limitèrent à des frappes précises sur des objectifs stratégiques, tels que les centrales électriques, les casernes, les moyens de défense au sol ou les poudrières20.

Aux premières heures du jour, le 26 novembre 1942, des bombardiers bimoteurs Bristol Beaufighter du 227th Squadron de la R.A.F., venus de l’aéroport maltais de Ta’Kali, effectuèrent une attaque sur l’aéroport palermitain de Boccadifalco21. Une nouvelle incursion sur Palerme eut lieu pendant la nuit du 1er décembre, causant des dégâts mineurs. Le 13 décembre, entre 2h30 et 3h30, une nouvelle attaque toucha les quartiers périphériques de Porrazzi et Mondello-Valdesi, de même que le village de Santa Flavia22. C’est lors de ce bombardement que fut touchée la citerne de Solonte. Nos recherches dans les archives montrent que celle-ci était alors utilisée comme poudrière, nous ne savons cependant pas aujourd’hui s’il s’agissait d’un objectif préétabli ou si la citerne a été touchée par hasard23.

Il faut rappeler que durant la nuit, sauf cas exceptionnel, les pilotes visaient grossièrement leur objectif, protégés par l’obscurité et les possibilités du camouflage nocturne décrites par l’U.N.P.A. (Union Nationale Protection Antiaérienne)24. Pour des raisons de sécurité, les avions ne pouvaient rentrer à la base avec leur cargaison : sur le chemin du retour, ceux-ci larguaient donc les bombes restantes sur des objectifs secondaires25. Certains sites pouvaient n’être ainsi bombardés que d’une bombe isolée26. La présence de troupes militaires italiennes sur le site de Solonte a pu attirer l’attention des Alliés. Celle-ci est attestée par des archives du début de la Première Guerre mondiale, qui montrent que l’armée occupait le site archéologique en raison de la visibilité stratégique qu’il offrait sur le territoire27. Par ailleurs, la prospection a permis de mettre en évidence plusieurs cippes en béton disséminés dans la zone archéologique portant le sigle MP (Police militaire)28. Il n’est donc pas dit que la poudrière de Solonte fut un objectif principal. En revanche nous pouvons envisager qu’un bombardier britannique ait survolé Solonte afin d’éviter les installations antiaériennes du proche cap Zafferano29 et largué une bombe sur son trajet retour.

Les attaques aériennes sur Palerme continuèrent durant toute l’année 1942 et causèrent, outre les destructions matérielles, plusieurs centaines de victimes. Ce n’est cependant qu’à partir du 7 janvier 1943 que débuta la plus intense campagne de bombardements sur le territoire palermitain30. Pour la première fois, la ville fut attaquée par quinze B24 Liberator de l’aviation Américaine en plein jour (fig. 10). Les soldats de la division antiaérienne et de la Luftwaffe furent tellement surpris qu’ils utilisèrent à peine leurs batteries antiaériennes. Les bombes utilisées — de près de 230 kg chacune — provoquèrent 139 morts et 329 blessées, principalement dans la zone de l’Albergheria31. Durant le reste de l’année, la sirène d’alerte aérienne sonnait en moyenne trois fois par jour. En vue du débarquement des 9 et 10 juillet, les Alliés pilonnèrent la ville afin d’abattre saper le moral de la population32. Cette phase fit de très nombreuses victimes, aussi bien du fait des Alliés que des avions italiens et allemands. À partir du 23 juillet et durant un mois, ces derniers bombardèrent Palerme pour tenter de frapper les forces alliées33. Les bombardements provoquèrent au total 2 123 morts, 30 000 blessées et la destruction de 69 000 habitations34. Durant la reconstruction, 40 000 m3 de débris furent déversés dans la mer, donnant naissance au Foro Italico, qui devint à partir des années 2000 la grande zone végétalisée visible aujourd’hui.

Figure 10 : Palerme. Les bombardements du 7 janvier 1943 vus depuis le château Utveggio, sur le Mont Pellegrino. En arrière-plan, le promontoire du Cap Zafferano

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Cliché n. DAT 459 L10, ECPAD, Fond allemand.

© Photographe inconnu/ECPAD/Défense

Le temps des restaurations

Une fois la guerre terminée, le gouvernement allié resta au pouvoir jusqu’en 1947. Outre les opérations de nettoyage et de sécurisation de la ville de Palerme, peu de mesures directes furent prises pour redresser l’économie sicilienne35. Une attention toute particulière fut néanmoins consacrée aux monuments de la ville et aux sites archéologiques environnants36. L’un des premiers comptes-rendus envoyés par la surintendante Jole Bovio Marconi au Gouvernement Militaire Allié, concerne les fonds pour la réparation des dommages de guerre. On peut y lire, au troisième point, « Riparazione di qualche mosaico e ricolmo delle buche, aperte dallo scoppio di alcune bombe cadute il 13 dicembre a Solunto »37.

En effet, avec le plan Marshall, des fonds arrivèrent dans la région, avec comme but la remise en marche de l’économie sicilienne38. Les secteurs privilégiés furent l’industrie, l’agriculture et les transports. Le Ministero della Pubblica Istruzione engagea cependant des fonds pour restaurer les monuments endommagés durant la guerre : le rapport entre éducation et patrimoine est ici explicite et s’inscrit dans la construction d’une histoire nationale cohérente. Le 25 juillet 1948, le ministre Guglielmo De Angelis d’Ossat demanda à toutes les surintendances archéologiques d’établir une liste des monuments et œuvres d’art qui, par ordre d’importance, nécessitaient des réparations suite aux dommages provoqués par la guerre, ainsi qu’une estimation des coûts des travaux, du salaire des ouvriers et du matériel nécessaire39. Jole Bovio Marconi répondit dès le 11 août, indiquant les principales interventions à effectuer dans le territoire relevant de sa juridiction : les provinces de Palerme et Trapani. Estimant la durée des travaux à quatre ans, la surintendante fit figurer dans sa liste Palerme, Sélinonte, Ségeste, Marsala, Termini Imerese, Cefalù et Solonte, privilégiant donc en majorité des sites antiques pourtant généralement peu touchés. Elle indique la nécessité de travaux de restauration de la citerne maçonnée à la suite de l’explosion d’une poudrière40. La présence d’une telle structure dans la liste des édifices prioritaire étonne. Il est possible que l’instabilité de la citerne maçonnée, la plus grande structure hydraulique de Solonte, ait constitué un risque pour la sécurité des visiteurs du site et motivé ce choix. Il est également envisageable que ce choix soit politique et vise à ajouter un site à la liste, pour un investissement néanmoins limité. De 1948 à 1950, les fonds du plan Marshall furent donc utilisés pour la réparation des locaux du musée archéologique de Palerme, pour le rapatriement des collections de San Martino delle Scale, ainsi que pour des restaurations à Ségeste, sur le temple dorique, à Marsala et Solonte41.

À partir de 1951, avec les fonds de la Cassa per il Mezzogiorno, de nombreuses activités de fouille et restauration furent à nouveau entreprises, soit à Solonte, soit ailleurs42. Employés pour réduire les différences économiques entre Nord et Sud, ils avaient pour but d’encourager l’unité culturelle à travers la valorisation du patrimoine national43.

Le jeune Ispettore alle Antichità Vincenzo Tusa procéda, sur les indications de Jole Bovio Marconi, à la fouille et à la restauration de Solonte, à commencer par le secteur nord de la ville où se trouve la Maison des Guirlandes44. Ce n’est qu’alors que les dégâts provoqués par le bombardement furent réparés. Les parois de la citerne furent entièrement recouvertes de mortier à base de sable et du ciment fut employé pour renforcer les structures et mortiers antiques, ce qui explique l’apparence actuelle de l’édifice. On peut lire dans un compte rendu du jeune italien :

« restauri di una parte della grande strada che attraversa tutta la città in direzione Nord-Ovest-Sud Est [ndla via dell’Agorà], costruzione di un muretto di recinzione a tre ambienti scavati già da tempo, con pavimenti a mosaico [ndla : balaneion de l’agora45], restauro della grande cisterna a vari ambienti, posta nella parte alta della città [ndla : citerne maçonnée46], danneggiata durante il periodo bellico. Si sono inoltre eseguiti vari altri restauri di minore entità che presentavano carattere di urgenza »47.

Les documents d’archives concernant Solonte montrent la joie et l’espoir de ce jeune archéologue qui avait vu s’écrouler plusieurs monuments pendant les années sombres de la guerre. Cet important protagoniste de la culture sicilienne s’engagea alors avec force dans la remise en état du patrimoine de l’île, effaçant en partie les dommages provoqués par le conflit. Les travaux qu’il mena, et plus largement ceux menés sur le patrimoine de l’île, constituèrent l’un des moyens d’injecter des fonds dans l’économie locale, via le plan Marshall puis la Cassa per il Mezzogiorno48. Ils constituèrent une source d’emploi à des populations largement appauvries par la guerre, contribuant au développement économique de la région49.

Conclusions

Le cas de la citerne restaurée de Solonte, par son apparente trivialité, souligne l’importance politique accordée à la restauration du patrimoine culturel sicilien après guerre50. L’armée s’était emparée de certains sites archéologiques en raison de leur emplacement stratégique, de la disponibilité d’un terrain vierge de tout habitat et de toute industrie, et peut-être dans l’espoir de décourager les bombardements. Ces sites gagnèrent, à la faveur de la reconstruction de la Sicile après-guerre, une dimension culturelle pleine et entière, considérée comme sacrée et inviolable. Une nature désormais scellée par l’intervention de l’UNESCO, dont les statuts et l’histoire lient étroitement patrimoine, progrès et développement51.

Après guerre, dans la suite des politiques précédentes, la construction de l’identité italienne s’est appuyée sur les héritages antiques de la péninsule. Envisagé comme fédérateur et chargé d’humanisme, le passé s’impose comme l’une des priorités patrimoniales en Sicile52. Directement impliqués dans sa restauration et sa resémantisation, les Siciliens voient, après son exploitation idéologique par la propagande fasciste et sa « reprogrammation » militaire, leur patrimoine se charger d’une symbolique locale et nationale renouvelée, liée à la reprise économique. Cela est notable dans les sites plus riches en vestiges, tel que Sélinonte, où l’anastylose du temple E fut encouragée en premier lieu par Jole Bovio Marconi53, mais aussi dans des sites mineurs tels que Solonte, qui étoffèrent ultérieurement le patrimoine sicilien à travers des fouilles en extension.

1 Nous remercions Mme Alessandra Ruvituso et Mme Giusy Milazzo, responsables de l’Archivio Fotografico e Storico du musée archéologique régional

2 Le siège de Syracuse se déroula en 212 av. J. C. Dans les Vies Parallèles, Plutarque dit que Marcellus, « qui avait vu d’en haut et considéré tout

3 Le siège et la destruction de Carthage se déroulèrent en 146 av. J.‑C. L’épisode de Scipion Emilien pleurant face aux ruines de la ville en flammes

4 Lévy et Cohen 2016.

5 Porcheddu 2016. Pour les dévastations récentes en Syrie et au Proche Orient, Al‑Maqdissi et Ishaq 2016. Pour les enjeux politiques de ces

6 Veyne 2015.

7 Maiuri 1956 ; Garcia y Garcia 2006, p. 20.

8 Berry 2007, p. 61 ; tous les quartiers de la cité furent touchés, de nombreux édifices détruits, ainsi qu’une partie des collections de l’

9 Garcia y Garcia 2006.

10 Le transfert se déroula entre 1942-1943, le Musée fut touché pendant le bombardement du 5 avril 1943, Prescia 2008, p. 19 ; GdS 1944.

11 Conigliaro 2013, p. 5‑8.

12 Le « fond allemand » est aujourd’hui conservé au fort d’Ivry de Paris, siège de l’ECPAD. Ce fonds est composé d’environ 350 000 photographies

13 Liffran 1991 ; Galimberti Biffino 2009.

14 Conigliaro 2017, p. 38, 90‑91, 139.

15 Polizzi et al. 2017.

16 Cartouches de calibre 7,35 pour fusil « Carcano 91 », utilisées par l’armée italienne pendant la Deuxième Guerre mondiale. Je remercie le Colonel

17 Bellomo et Picciotto 2008, p. 5‑20.

18 Martin et Martin 2001, p. 200‑219.

19 Romeo et Rothier 2017, p. 13.

20 Gioannini et Massobrio 2007, p. 153.

21 Shores et Massimello 2016, p. 108.

22 Bellomo et Picciotto 2008, p. 15. Le bulletin de guerre du 13 décembre 1943 raconte seulement que « Nella tarda sera di ieri alcuni velivoli

23 AMSal, Dossier 144, Richiesta finanziamenti straordinari Piano Marshall, prot.n. Prot. N. 815 del 11‑08‑1948 ; nous ne disposons pas d’autres

24 Baldoli et Knapp 2012, p. 54.

25 Ce fait est notamment attesté pour les bombardements de Porto Empedocle (Agrigente), pour lequel les pilotes ont admis avoir largué les bombes au

26 Conigliaro 2017, p. 128.

27 Le rôle stratégique du Mont Catalfano pendant la Première Guerre mondiale est à mettre en rapport avec le contrôle de la côte nord de la Sicile

28 Merci à Mme Laura Di Leonardo pour cette information.

29 Bellomo et Picciotto 2008.

30 Romeo et Rothier 2017, p. 21‑23.

31 Romeo et Rothier 2017, p. 23.

32 Baldoli et Knapp 2012.

33 Romeo et Rothier 2017.

34 ASPa, Prefettura di Palermo, Atti di Gabinetto; ASPa, Questura di Palermo Atti di Gabinetto, sez. Protezione antiaerea.

35 Pour la politique anglo-américaine en Italie, voir Ellwood 1977.

36 Pour la restauration du musée de Palerme, GdS 1944.

37 AMSal, Dossier 398, Governo Militare Alleato.

38 Caruso 2013, p. 83.

39 AMSal, Dossier 144, Prot. N. 816 del 7‑8‑1948.

40 AMSal, Dossier 144, Richiesta finanziamenti straordinari Piano Marshall, prot.n. 815 del 11‑08‑1948.

41 AMSal, Dossier 672, Tutela affari generali, anni 1947-1948-1949-1950 ; Battaglia et Sarà 2014.

42 ASET (http://aset.acs.beniculturali.it/aset-web/), Settore Opere Pubbliche, intervento n. 160‑00000013 (1951-1952). Des financements ultérieurs

43 L’un des objectifs de la Cassa per il Mezzogiorno était d’encourager les initiatives culturelles en permettant la constitution d’un capital (

44 AMSal, Dossier 672, Tutela affari generali, année 1951 ; Tusa 1952, p. 294, n. 3770.

45 Polizzi et Torre 2018.

46 Polizzi et al. 2017.

47 AMSal, Dossier 672, Tutela affari generali, année 1951.

48 Alacevich 2015.

49 Lepore 2011.

50 Les travaux de Neil A. Silberman montrent bien comment tout site anthropique, même une simple citerne, peut se charger de valeurs collectives et

51 https://delegazioneunesco.esteri.it/rappunesco/it/ ; Meskell 2018.

52 L’héritage culturel (« cultural heritage », Dümke et Gnedovsky 2013, p. 6) fait partie des éléments utilisés par les nations comme ciment de la

53 Pour l’anastylose du Temple E de Sélinonte et les polémiques que en ont suivi, Marconi 2016, p. 73‑75.

Bibliography

Liste des abréviations par ordre alphabétique

AMSal : Archivo del Museo Archeologico Regionale di Palermo “Antonio Salinas”.

ASET : Archivi dello Sviluppo Economico Territoriale.

ASPa : Archivio di Stato di Palermo.

ECPAD : Centre d’archives et de production audiovisuelle, Paris.

GdS : Musei cittadini restaurati dagli alleati, “Giornale di Sicilia”.

Sources anciennes

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Diodore de Sicile, Bibliothèque historique, XXXII, 24

Plutarque, Vies parallèles, IV, 24

Appien, Libyca, 132

Travaux

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Notes

1 Nous remercions Mme Alessandra Ruvituso et Mme Giusy Milazzo, responsables de l’Archivio Fotografico e Storico du musée archéologique régional Antonio Salinas de Palerme, pour leur aide et leur organisation sans faille.

2 Le siège de Syracuse se déroula en 212 av. J. C. Dans les Vies Parallèles, Plutarque dit que Marcellus, « qui avait vu d’en haut et considéré tout autour de lui la grandeur et la beauté de la ville, pleura beaucoup, affligé à la pensée de ce qui allait arriver. Il imaginait combien elle allait changer prochainement d’aspect et d’état, saccagée par l’armée ». Plutarque, Vies parallèles, IV, 24, trad. R. Flacelière, É. Chambry, Les Belles Lettres, Paris, 1966).

3 Le siège et la destruction de Carthage se déroulèrent en 146 av. J.‑C. L’épisode de Scipion Emilien pleurant face aux ruines de la ville en flammes est rapporté par Polybe (XXXVIII, 21, 1‑3), Diodore (XXXII, 24) et Appien (Lib. 132).

4 Lévy et Cohen 2016.

5 Porcheddu 2016. Pour les dévastations récentes en Syrie et au Proche Orient, Al‑Maqdissi et Ishaq 2016. Pour les enjeux politiques de ces destructions et le rôle de l’UNESCO dans la protection du patrimoine archéologique syrien, Meskell 2016, p. 7‑8.

6 Veyne 2015.

7 Maiuri 1956 ; Garcia y Garcia 2006, p. 20.

8 Berry 2007, p. 61 ; tous les quartiers de la cité furent touchés, de nombreux édifices détruits, ainsi qu’une partie des collections de l’antiquarium, restauré peu de temps auparavant, Meirano 2018.

9 Garcia y Garcia 2006.

10 Le transfert se déroula entre 1942-1943, le Musée fut touché pendant le bombardement du 5 avril 1943, Prescia 2008, p. 19 ; GdS 1944.

11 Conigliaro 2013, p. 5‑8.

12 Le « fond allemand » est aujourd’hui conservé au fort d’Ivry de Paris, siège de l’ECPAD. Ce fonds est composé d’environ 350 000 photographies prises par les photographes des compagnies de propagande allemandes (Propagandakompanien). La plupart de ces images est dépourvue de ses légendes d’origine, ce qui rend difficile la recherche. Soulignons la sérendipité de la recherche en archive. Dans notre cas, par exemple, c’est en raison de l’absence totale de légendes que nous avons passé en revue tout le fond concernant la Sicile, ce qui nous a conduit à identifier d’autres sites archéologiques, mais aucune image de Solonte, site qui nous avait amené à consulter le fond en premier lieu. Nous tenons à remercier le personnel de l’archive de l’ECPAD de Paris, notamment Nicolas Ferard, Philippe Touron et Linda Garcia-D’Ornano pour leur aide et leur disponibilité. Le séjour à Paris pour la consultation de ces archives a été financé par une bourse d’étude VINCI de l’Université franco-italienne (financement du projet numéro C2‑555).

13 Liffran 1991 ; Galimberti Biffino 2009.

14 Conigliaro 2017, p. 38, 90‑91, 139.

15 Polizzi et al. 2017.

16 Cartouches de calibre 7,35 pour fusil « Carcano 91 », utilisées par l’armée italienne pendant la Deuxième Guerre mondiale. Je remercie le Colonel Corrado Rubino de m’avoir aidé dans l’identification de ces cartouches.

17 Bellomo et Picciotto 2008, p. 5‑20.

18 Martin et Martin 2001, p. 200‑219.

19 Romeo et Rothier 2017, p. 13.

20 Gioannini et Massobrio 2007, p. 153.

21 Shores et Massimello 2016, p. 108.

22 Bellomo et Picciotto 2008, p. 15. Le bulletin de guerre du 13 décembre 1943 raconte seulement que « Nella tarda sera di ieri alcuni velivoli nemici hanno sganciato bombe e spezzoni nei dintorni di Palermo e Taormina ». On ne signale pas de victimes ou de dommages (BGCS 1970). La date du bombardement est reportée aussi dans AMSal, Faldone 398, Governo militare alleato.

23 AMSal, Dossier 144, Richiesta finanziamenti straordinari Piano Marshall, prot.n. Prot. N. 815 del 11‑08‑1948 ; nous ne disposons pas d’autres sources attestant l’utilisation de la citerne comme poudrière ; aucune source ne précise si les soldats étaient italiens ou allemands.

24 Baldoli et Knapp 2012, p. 54.

25 Ce fait est notamment attesté pour les bombardements de Porto Empedocle (Agrigente), pour lequel les pilotes ont admis avoir largué les bombes au hasard (Conigliaro 2017, p. 128).

26 Conigliaro 2017, p. 128.

27 Le rôle stratégique du Mont Catalfano pendant la Première Guerre mondiale est à mettre en rapport avec le contrôle de la côte nord de la Sicile, dans le but de sauvegarder les routes commerciales de la Méditerranée. Cet aspect a été récemment mis en évidence par Bellomo 2016. Voir aussi les lettres conservées dans l’AMSal, notamment le dossier n. 683, Cessione temporanea di locali al Comando di Corpo d’Armata di Palermo 1915-1920. Nous avons trouvé utile de fournir une brève notice de la présence militaire à Solonte pendant la Première Guerre mondiale afin de mettre en lumière les conflits entre le gardien du site et les soldats, à cause de dommages provoqués par ces derniers sur le site. La création à Solonte d’un premier point de contrôle militaire à vocation anti-aérienne remonte à 1915. De cette époque date un échange de lettres entre le surintendant Ettore Gabrici et le commissaire militaire du XIIe Corps d’Armée de Palerme (aucun nom reporté). Les soldats arrivèrent à Solonte en juillet 1915, après l’autorisation de Corrado Ricci, ministre de la Pubblica Istruzione (lettre 8 juillet 1915). Ils pouvaient occuper une pièce de la maison du gardien, qui se trouvait alors sur le site, en face de la Maison du Gymnase. Parmi les recommandations faites aux militaires, on trouve celle de ne pas endommager le site archéologique et ses mosaïques. Les problèmes de cohabitation commencèrent néanmoins très tôt : ce dernier envoya plusieurs lettres pour se plaindre au surintendant Ettore Gabrici. Les soldats avaient occupé une pièce du gardien sans autorisation de la Surintendance (lettre du 23 juillet 1915), avaient transformé les toilettes des hommes en cuisine (lettre du 1er septembre 1915) et utilisaient les ruines toutes proches pour se soulager et non pas les latrines mises à leurs disposition (lettre du 7 juillet 1916). Pendant une inspection de la Surintendance, de nombreux dommages furent constatés (lettre du 21 Juillet 1916). Les mosaïques et la zone autour de la maison du gardien se trouvaient dans un état de grand délabrement, une colonne s’était écroulée dans le parcours de visite, des objets confiés au gardien avaient été endommagés et les règles de propreté n’étaient pas respectées. Dans une lettre datée du 24 juillet 1916, Ettore Gabrici sollicite le commandant du corps d’armée à prendre des mesures à l’égard des soldats, mais il ne reçoit aucune réponse. Les militaires provoquent l’écroulement de deux autres colonnes (lettre du 28 novembre 1916) et continuent d’endommager le site. Ils édifient une guérite en bois à côté de la maison du Gymnase, en utilisant du bois récupéré dans la clôture du site, et brûlent des fauteuils pour se chauffer (lettre du 22 novembre 1916). Une autre lettre, plus incisive, est envoyée par Gabrici au commandant du corps d’armée (lettre du 30 novembre 1917) : cette fois les responsables sont sanctionnés et les dommages sont réparés en janvier de l’année suivante, par ordre du colonel Montanari (lettre 11 janvier 1918). Avec la fin de la guerre, les militaires commencent à quitter Solonte (19 novembre 1918), dont la position est définitivement désaffectée en juin 1919. À la fin de cette période de présence militaire, les dommages apportés aux vestiges de Solonte s’élevaient à 614,28 lires, qui furent remboursées par le Commandement Militaire de Palerme.

28 Merci à Mme Laura Di Leonardo pour cette information.

29 Bellomo et Picciotto 2008.

30 Romeo et Rothier 2017, p. 21‑23.

31 Romeo et Rothier 2017, p. 23.

32 Baldoli et Knapp 2012.

33 Romeo et Rothier 2017.

34 ASPa, Prefettura di Palermo, Atti di Gabinetto; ASPa, Questura di Palermo Atti di Gabinetto, sez. Protezione antiaerea.

35 Pour la politique anglo-américaine en Italie, voir Ellwood 1977.

36 Pour la restauration du musée de Palerme, GdS 1944.

37 AMSal, Dossier 398, Governo Militare Alleato.

38 Caruso 2013, p. 83.

39 AMSal, Dossier 144, Prot. N. 816 del 7‑8‑1948.

40 AMSal, Dossier 144, Richiesta finanziamenti straordinari Piano Marshall, prot.n. 815 del 11‑08‑1948.

41 AMSal, Dossier 672, Tutela affari generali, anni 1947-1948-1949-1950 ; Battaglia et Sarà 2014.

42 ASET (http://aset.acs.beniculturali.it/aset-web/), Settore Opere Pubbliche, intervento n. 160‑00000013 (1951-1952). Des financements ultérieurs furent utilisés en 1953, pour la réalisation de la route d’accès au site de Solonte (intervento n. 160‑00000119) et, en 1957, pour l’édification de l’antiquarium (intervento n. 160‑00000216).

43 L’un des objectifs de la Cassa per il Mezzogiorno était d’encourager les initiatives culturelles en permettant la constitution d’un capital (Lepore 2011, p. 284). Dans ce cadre, le financement de fouilles archéologiques fut très répandu, autant pour enrichir le patrimoine culturel national que pour dynamiser l’emploi. À Solonte, dans les années 1950 et 1960, jusqu’à trente ouvriers furent employés au fil de l’année, ce qui permis d’augmenter la surface fouillée du par cet d’offrir un revenu fixe à plusieurs personnes. La fouille archéologique de Solonte fut aussi l’occasion de former une partie du personnel de la Surintendance : dans une lettre de Vincenzo Tusa, l’archéologue donne des conseils à Damiano Egidio, assistant et responsable de fouille, pour la rédaction des carnets de fouilles (AMSal, Dossier 685, fouilles du 1953). Sur les aspects économiques de la Cassa per il Mezzogiorno et sur ses investissements, voir notamment Lepore 2011, p. 283, 307‑309, 315.

44 AMSal, Dossier 672, Tutela affari generali, année 1951 ; Tusa 1952, p. 294, n. 3770.

45 Polizzi et Torre 2018.

46 Polizzi et al. 2017.

47 AMSal, Dossier 672, Tutela affari generali, année 1951.

48 Alacevich 2015.

49 Lepore 2011.

50 Les travaux de Neil A. Silberman montrent bien comment tout site anthropique, même une simple citerne, peut se charger de valeurs collectives et individuelles au titre d’héritage culturel, Silberman 2016.

51 https://delegazioneunesco.esteri.it/rappunesco/it/ ; Meskell 2018.

52 L’héritage culturel (« cultural heritage », Dümke et Gnedovsky 2013, p. 6) fait partie des éléments utilisés par les nations comme ciment de la communauté. Depuis l’Antiquité, les nations ont fréquemment cherché leur propre légitimité dans le passé (Silberman 2016, p. 31). Le débat sur les « usages du passé » est désormais très actif dans la recherche, notamment du point de vue politique et social, voir notamment Hartog et Revel 2001.

53 Pour l’anastylose du Temple E de Sélinonte et les polémiques que en ont suivi, Marconi 2016, p. 73‑75.

Illustrations

Figure 1 : Carte de la Sicile avec les sites importants mentionnés dans l’article

Figure 1 : Carte de la Sicile avec les sites importants mentionnés dans l’article

Conception graphique : Giovanni Polizzi.

Figure 2 : Agrigente. Moment de détente d’un soldat de la Luftwaffe. En arrière-plan, le temple de Junon

Figure 2 : Agrigente. Moment de détente d’un soldat de la Luftwaffe. En arrière-plan, le temple de Junon

Cliché n. DAA 352 L09, ECPAD, Fond allemand.

© Photographe inconnu/ECPAD/Défense

Figure 3 : Agrigente. Officiers de la Luftwaffe en train de jouer et chanter. En arrière-plan, le temple de Junon

Figure 3 : Agrigente. Officiers de la Luftwaffe en train de jouer et chanter. En arrière-plan, le temple de Junon

Cliché n. DAT 796 L22, ECPAD, Fond allemand.

© Photographe inconnu/ECPAD/Défense

Figure 4 : Ségeste. Visite au site par des soldats de la Luftwaffe

Figure 4 : Ségeste. Visite au site par des soldats de la Luftwaffe

Cliché n. DAA 270 L14, ECPAD, Fond allemand.

© Photographe inconnu/ECPAD/Défense

Figure 5 : Palerme. Les protections de la Cathédrale

Figure 5 : Palerme. Les protections de la Cathédrale

Cliché n. DAT 458 L07, ECPAD, Fond allemand.

© Photographe inconnu/ECPAD/Défense

Figure 6 : Solonte. La citerne maçonnée après la restauration

Figure 6 : Solonte. La citerne maçonnée après la restauration

AMSal, cliché n. 18508, Solunto

Figure 7 : Solonte. Les cartouches de calibre 7,35 retrouvées à Solonte.

Figure 7 : Solonte. Les cartouches de calibre 7,35 retrouvées à Solonte.

a. CA B39 fabriquée en 1939 dans l’établissement de production « Cavalli Alfredo » ; b. SMI 937 fabriquée en 1937 dans l’usine de production de la « Società Metallurgica Italiana ».

Clichés G. Polizzi

Figure 8 : L’éclat de bombe découvert au fond de la citerne

Figure 8 : L’éclat de bombe découvert au fond de la citerne

Cliché S. Romeo

Figure 9 : Traces de l’explosion sur les parois de la citerne

Figure 9 : Traces de l’explosion sur les parois de la citerne

Cliché G. Polizzi

Figure 10 : Palerme. Les bombardements du 7 janvier 1943 vus depuis le château Utveggio, sur le Mont Pellegrino. En arrière-plan, le promontoire du Cap Zafferano

Figure 10 : Palerme. Les bombardements du 7 janvier 1943 vus depuis le château Utveggio, sur le Mont Pellegrino. En arrière-plan, le promontoire du Cap Zafferano

Cliché n. DAT 459 L10, ECPAD, Fond allemand.

© Photographe inconnu/ECPAD/Défense

References

Electronic reference

Giovanni Polizzi and Samuel Romeo, « Entre destructions et reconstructions, le patrimoine sicilien pendant et après la Seconde Guerre mondiale », Frontière·s [Online], 2 | 2020, Online since 19 juin 2020, connection on 26 février 2021. URL : https://publications-prairial.fr/frontiere-s/index.php?id=286

Authors

Giovanni Polizzi

Università degli Studi di Palermo ; Aix Marseille Univ, CNRS, CCJ, Aix-en-Provence, France

Samuel Romeo

Historien, chercheur indépendant, Università degli Studi di Palermo

Copyright

CC BY-NC-SA 4.0 FR