Emanuele Greco, En Grèce et en Grande Grèce. Archéologie, espace et sociétés : quatre conférences au Collège de France (Paris, 2014)

p. 97-99

Bibliographical reference

Emanuele Greco, En Grèce et en Grande Grèce. Archéologie, espace et sociétés : quatre conférences au Collège de France (Paris, 2014), Naples, Publications du Centre Jean Bérard, 2020, 103 p., EAN (édition imprimée) : 978-2-3805-0023-3, EAN électronique : 978-2-3805-0028-8, DOI : 10.4000/books.pcjb.7619

Text

Dès le titre, le lecteur comprend qu’il se trouve face à un ouvrage ambitieux s’attaquant à des sujets tels que l’espace et la société. Plus ambitieuse encore est l’utilisation privilégiée de la source archéologique pour étudier ces domaines. C’est en cela que se situe, en grande partie, la vision novatrice de cet ouvrage et ses apports essentiels. Cette impression est encore accrue lorsque l’on observe le champ géographique étudié : la Grèce et la Grande Grèce.

Les thèmes abordés et l’espace géographique examiné peuvent, de prime abord, paraître trop larges pour un seul livre, mais le format de l’ouvrage rend la chose possible. En effet, les chapitres sont la transcription de quatre conférences données au Collège de France en 2014 par E. Greco, archéologue italien. Il est aujourd’hui professeur d’archéologie classique à l’Université de Naples « L’Orientale », spécialiste des questions de topographie et d’urbanisme de Grande Grèce et de Sicile. Ces allocutions sont à l’initiative de J. Scheid et D. Knoepfler, alors tous deux professeurs au Collège de France1.

Ce livre s’inscrit dans la lignée des travaux menés par E. Greco depuis ses premières recherches et, plus particulièrement, depuis une dizaine d’années. Sa thèse, L’agora di Velia, effectuée sous la direction de M. Napoli, A. Stazio et M. Marin, donnait déjà le ton. Citons ensuite trois publications, reprenant des problématiques et des thèmes similaires à ceux abordés dans l’ouvrage qui nous concerne, qui offrent un aperçu intéressant de la recherche d’E. Greco. En effet, dans son Archeologia della grecità occidentale. Vol. 1 : La Magna Grecia, daté de 2008, celui-ci met en avant la nécessité pour les archéologues, et les chercheurs de manière générale, d’être polyvalents. Dix ans plus tard, en 2018, il publie un ouvrage sur Hippodamos de Milet, Ippodamo di Mileto. Immaginario sciale e piaificazione urbana nella Grecia classica insistant sur le dialogue essentiel entre la littérature – les mythes notamment – et l’archéologie. Il réalise également une mise en regard entre les deux cités d’Athènes et Sparte. Un troisième ouvrage mérite d’être cité : Cultura classica, archeologia e… chi le spara più grosse, publié en 2019. L’auteur y développe un propos sur une utilisation erronée de l’Antiquité et de son histoire par les médias d’aujourd’hui. E. Greco nous livre ainsi des conférences, puis un ouvrage, s’inscrivant dans la continuité de ses préoccupations et, plus généralement, de la recherche actuelle.

Avant de s’intéresser plus particulièrement à ce travail, il convient de faire un point sur l’orientation méthodologique choisie par l’auteur. Il souhaite « analyser les contextes spatiaux, dans un cadre d’interaction entre les données archéologiques et les sources littéraires »2 et souligne ainsi l’importance et la prédominance de la première source sur la seconde. Les recherches et les fouilles qu’il a pu mener en Italie, à Paestum ou encore à Sybaris, ainsi que la direction de l’École italienne d’Athènes entre 2000 et 2006, lui ont fourni une expérience privilégiée pour mener ce type d’étude. Il se décrit d’ailleurs lui-même comme un « archéologue classique » et un « archéologue de terrain »3. Mais l’étude n’en reste pas à une vision purement archéologique : E. Greco procède à des examens poussés des sources textuelles mettant en évidence les décalages observables entre les deux types de documentation, littéraire et archéologique. Il insiste aussi sur l’intérêt pour le chercheur d’avoir un regard critique sur l’historiographie d’un site ou d’un sujet : les cités d’Athènes et de Sparte sont particulièrement représentatives dans ce cadre. Nous sommes, encore aujourd’hui, influencés par les fouilles précédemment menées et par les analyses dominantes alors proposées. Il est complexe d’aller plus loin et de sortir de cette spirale, à moins de repartir des données de base, « les seules qui importent »4. Ainsi, pour E. Greco, « la visite d’un site ou la discussion sur un détail se trouvent toujours insérées dans une approche globale, historique et historiographique »5.

Le livre, En Grèce et en Grande Grèce. Archéologie, espace et sociétés, se divise en quatre chapitres, conservant le format des conférences originelles. « Athènes : histoire archéologique des espaces publics à l’époque archaïque jusqu’à la chute des tyrans », premier chapitre de cet ouvrage, s’interroge sur les espaces publics athéniens à l’époque archaïque et, plus particulièrement, de la partie est de la zone qui devient, à l’époque classique, l’agora athénienne. Une étude chronologique progressive de l’espace, cohérente avec la volonté de l’auteur de « périodiser les phases d’occupations de cette zone »6, est menée et son rapport avec les tyrans est mis en évidence. Dans ce cadre, les interprétations de quelques bâtiments archaïques, retrouvés sous les structures de l’agora classique, sont questionnées. L’édifice F est ainsi longuement présenté. Il en va de même pour les gradins et l’orchestra mis au jour dans la même zone. Deux autres bâtiments, légèrement plus récents, complètent l’analyse : l’autel des douze dieux et la fontaine sud-est. L’étude diachronique menée par E. Greco permet de bien visualiser la progression structurelle et fonctionnelle de ces édifices : aménagés par les tyrans, ils adoptent après la chute de ces derniers une fonction démocratique.

Le second chapitre, « Sparte : Prémisses à la recherche d’une agora oubliée », est à lire en lien avec le premier. L’auteur rassure immédiatement le lecteur qui pourrait s’interroger sur la fiabilité des résultats, se justifiant ici par une approche historiographique qui repose sur une comparaison entre les deux cités. E. Greco explique : « Pour comprendre, nous devons nous rapporter, forcément de manière sommaire, au cadre politique et culturel des débuts des années 1930, quand la fouille de l’Agora d’Athènes vient de commencer »7. En effet, cette dernière a été fouillée dans sa quasi-intégralité par les Américains qui se voyaient comme les légitimes héritiers de la démocratie athénienne. Au contraire, Sparte est assimilée au nazisme qui avait pris la cité lacédémonienne comme modèle. Nous sommes donc face à un témoignage plus que parlant de l’impact de l’historiographie et des études antérieures sur la recherche actuelle. Passé cela, l’importance méthodologique de l’utilisation des sources devient plus que jamais évidente. En effet, le témoignage principal sur l’agora de Sparte est celui de Pausanias8 et il ne peut malheureusement pas être comparé aux résultats de fouilles archéologiques, encore circonscrites à une superficie trop restreinte. Deux bâtiments sont analysés par E. Greco pour tenter d’identifier et de localiser l’agora spartiate : l’édifice circulaire, d’une part, et la Persikê Stoa, d’autre part. Il doit s’agir des limites sud et ouest de la place.

Le troisième chapitre s’intitule « La colonisation grecque en Occident : contribution au débat en cours » et met en exergue le débat opposant deux grands courants de l’historiographie : les négationnistes, d’un côté, et les révisionnistes, de l’autre. E. Greco apporte sa pierre – l’archéologie – à l’édifice : « Ce qui m’intéresse ici est encore une fois de questionner le rapport entre archéologie et histoire, comme nous allons le voir »9. En effet, les cités appelées coloniales peuvent apporter un éclairage intéressant sur le phénomène communément nommé colonisation. Pour illustrer cela, l’auteur fait une première mise au point sur le vocabulaire : il faut préférer le terme d’apoikismos, plus approprié que celui de colonisation. Le rapport entre la cité « colonisée » et la polis de Grèce continentale est examiné dans le cadre d’études comparatives. Les résultats sont ensuite mis en lien avec les témoignages littéraires à la fois des apoikia occidentales et des mêtropolis : « À bien regarder, sous ce profil, l’Occident a enseigné quelque chose à la mère-patrie »10.

Le quatrième et dernier chapitre suit la même mise en forme que les deux premiers. « De Sybaris à Thourioi : de la ville archaïque à la ville hippodaméenne » explore le cas de deux cités superposées de l’Occident grec. Les témoignages littéraires, parfois indispensables, sont utilisés en complément de l’archéologie, surtout lorsque les vestiges confirment les dires des textes. L’étude est menée à plus vaste échelle que dans les deux premiers chapitres puisque ce sont deux villes installées successivement dans une continuité topographique, et non plus seulement les agorai de ces dernières qui sont examinées. On y observe, tout comme à Athènes, des superpositions chronologiques très intéressantes datées entre la fin du viie s. et la période romaine. Mentionnons la très intéressante digression qui est faite sur Hippodamos de Milet, personnage étudié plus en détail dans l’ouvrage de 2018 mentionné plus haut.

Avec ce livre, E. Greco souhaite analyser les espaces à la fois grâce à l’archéologie et à la littérature. Pour cela, l’approche de la première source a été privilégiée, soulignant l’inexactitude, voire les erreurs parfois présentes dans les textes. Toutefois, l’auteur ne manque jamais de recourir à la littérature disponible lorsque son utilisation est justifiée et appropriée. Nous ne pouvons que saluer cette entreprise, si difficile à mener, dans une recherche encore si dépendante des textes littéraires et réticente à l’idée de se détacher de ces derniers. E. Greco explique bien dans sa conclusion que les données matérielles sont « par définition muettes »11. Privilégiant la source archéologique, l’auteur examine les différentes interprétations des bâtiments étudiés détaillant les arguments confirmant ou réfutant telle ou telle théorie. L’analyse est réalisée sans préconçu ou préjugé, à partir des faits. La bibliographie est très complète bien que non exhaustive, seuls les travaux de synthèse ayant été retenus. Pour chaque partie, le texte est par ailleurs enrichi par un choix de plans et d’illustrations particulièrement cohérents et permettant une bonne visualisation des propos de l’auteur et des situations rencontrées. L’insertion de ces réflexions dans l’historiographie permet de donner un relief inédit à cette publication, témoignage que les fouilles archéologiques sont parfois moins le reflet d’une étude de l’Antiquité que de la situation géopolitique contemporaine. Finalement, l’auteur va plus loin et s’interroge sur le futur de la recherche dans les différents contextes examinés. Il espère ainsi que l’exclusion spartiate pourra bientôt être outrepassée afin que la cité soit « finalement reportée à la lumière »12.

La longueur de l’analyse, la multiplication des arguments et la présentation très détaillée qui est faite de chacun rendent parfois la lecture complexe. Dans la version écrite du moins, débuter les différents chapitres par les conclusions aurait fourni au lecteur un fil auquel se raccrocher : indiquer ses interprétations dès le commencement de l’argumentation, aurait permis à l’auteur d’accompagner le lecteur tout au long d’un raisonnement très précis et détaillé. Cela n’ôte toutefois rien à la qualité de cet ouvrage et à ses apports, notamment historiographiques et archéologiques. Bien que publié six ans après les conférences, ce travail et ses problématiques sont, plus que jamais, d’actualité.

Image

1 On peut apprécier le fait que l’ouvrage soit consultable en ligne parmi les publications en open access du Centre Jean Bérard.

2 « Avant-Propos », p. 5.

3 Référence et précédente : « Avant-propos », p. 5.

4 « Préface », p. 9.

5 « Préface », p. 9.

6 Chap. 1, p. 16.

7 Chap. 2, p. 41.

8 Pausanias, III, 11, 2.

9 Chap. 3, p. 63.

10 Chap. 3, p. 77.

11 « Conclusion », p. 99.

12 Chap. 2, p. 43.

Notes

1 On peut apprécier le fait que l’ouvrage soit consultable en ligne parmi les publications en open access du Centre Jean Bérard.

2 « Avant-Propos », p. 5.

3 Référence et précédente : « Avant-propos », p. 5.

4 « Préface », p. 9.

5 « Préface », p. 9.

6 Chap. 1, p. 16.

7 Chap. 2, p. 41.

8 Pausanias, III, 11, 2.

9 Chap. 3, p. 63.

10 Chap. 3, p. 77.

11 « Conclusion », p. 99.

12 Chap. 2, p. 43.

Illustrations

References

Bibliographical reference

Éléonore Favier, « Emanuele Greco, En Grèce et en Grande Grèce. Archéologie, espace et sociétés : quatre conférences au Collège de France (Paris, 2014) », Frontière·s, 4 | -1, 97-99.

Electronic reference

Éléonore Favier, « Emanuele Greco, En Grèce et en Grande Grèce. Archéologie, espace et sociétés : quatre conférences au Collège de France (Paris, 2014) », Frontière·s [Online], 4 | 2021, Online since 15 juin 2021, connection on 23 septembre 2021. URL : https://publications-prairial.fr/frontiere-s/index.php?id=719

Author

Éléonore Favier

Doctorante à l’université Lumière Lyon 2, HiSoMA (UMR 5189)

Copyright

CC BY-NC-SA 4.0