Julia Kopf, Römische Soldaten in Brigantium. Das militärische Fundmaterial und die Chronologie der Militäranlagen der frühen Kaiserzeit

p. 97-102

Bibliographical reference

Julia Kopf, Römische Soldaten in Brigantium. Das militärische Fundmaterial und die Chronologie der Militäranlagen der frühen Kaiserzeit, Horn, Berger & Söhne, Vorarlberg Museum, 2020, 160 p., ISBN (édition imprimée) : 978-3-85028-935-1, ISBN électronique : 978-3-85028-946-7

Text

L’ouvrage proposé par Julia Kopf1 (J.K.) intitulé Römische Soldaten in Brigantium Das militärische Fundmaterial und die Chronologie der Militäranlagen der frühen Kaiserzeit constitue l’aboutissement d’un travail de thèse soutenue en 2016 à l’Institut für Klassische Archäologie de l’Université d’Innsbruck. Il porte sur l’occupation militaire romaine de Bregenz (Brigantium) au début du Haut-Empire, ville située dans la province de Rhétie (Autriche actuelle). Cette publication est le fruit de recherches menées de longue date par l’autrice. Celles-ci jalonnent l’ensemble de son parcours universitaire et l’ont déjà menée à proposer une importante littérature scientifique à ce sujet. La thématique de l’exercitus romanus et de son implantation dans cette partie du limes rhénan relève d’une tradition historiographique bien connue, du fait de sa position géographique aux confins de l’Imperium romanum avant son expansion sur le Danube. Sans revenir en détail sur l’histoire de la recherche régionale, rappelons simplement que de nombreux sites à vocation militaire ont été identifiés sur les contreforts alpins, particulièrement en Suisse où ils ont fait l’objet d’études de grande ampleur (Augst, Windisch, Dangstetten, Zurzach). Avec cet ouvrage, J.K. s’inscrit donc clairement dans cette tradition et nous prouve que cette dernière demeure toujours vivace en nous offrant une approche du sujet à la fois rigoureuse et riche d’enseignements. L’ouvrage démontre aussi de manière édifiante l’apport des fouilles récentes et des nouvelles méthodes de terrain liées à l’archéologie préventive dans la compréhension de sites connus depuis longtemps.

L’ouvrage est composé de 9 chapitres auxquels est adjoint un catalogue détaillé du mobilier, ainsi que 21 planches illustratives. La partie introductive (chap. 1 et 2) permet de replacer l’établissement de Brigantium dans son environnement géographique, topographique et chronologique. On remarque d’emblée la qualité de synthèse et de concision de ce chapitre qui permet de saisir tout de suite les enjeux de la recherche locale. L’agglomération est installée dès l’époque augustéenne sur la rive orientale du lac Constance (Plateau de l’Ölrain), ce qui lui offre une position privilégiée à la croisée des Alpes et de l’Italie au sud, au carrefour du Rhin et du Haut Danube. Le site est avant tout connu pour son agglomération civile, qui s’organise le long d’une rue principale (via principalis) dans un maillage orthonormé. Les limites chronologiques de l’étude sont également bien énoncées. Installée dès l’époque augustéenne, l’agglomération semble progressivement décliner dès la fin du iie s. apr. J.-C. et se transférer au cours du iiie s. vers un habitat de hauteur encore assez mal connu situé à l’ouest du site du Haut-Empire, de l’autre côté du vallon du Thalbach.

L’objectif principal du travail de J.K. est défini sans ambiguïté (chap. 3). Selon une démarche qui se veut synoptique, l’autrice tente de proposer une caractérisation de l’occupation militaire de Brigantium. Dans cette optique, deux approches sont privilégiées. D’une part, l’étude des militaria d’époque romaine comme marqueur d’une occupation pérenne de l’armée ; d’autre part une analyse des contextes et des structures mises au jour lors des fouilles les plus récentes (2009-2012), permettant de proposer des jalons chronologiques fiables et de déterminer les dynamiques d’implantation militaire romaine sur le site. L’hypothèse de la présence d’un camp militaire préfigurant l’agglomération civile à Bregenz avait déjà été formulée par A. Hild au début du xxe s. Cependant, l’idée n’avait jusqu’alors pas remporté une adhésion décisive de la part de la communauté scientifique, les arguments en sa faveur étant jugés trop faibles. J.K. comble amplement ce vide grâce à une reprise exhaustive des données anciennes, mais surtout à l’exploitation des données récentes issues des fouilles de l’ancien hôpital Böckle.

L’étude de l’armement et de l’équipement militaire romain, constituant la première partie de l’analyse, se fonde sur un corpus important (chap. 4). Au total, ce sont 304 objets qui ont été examinés, 83 d’entre eux étant issus des fouilles récentes de la Böckleareal. Chacun de ces artefacts fait l’objet d’un catalogue détaillé et d’excellentes illustrations en fin d’ouvrage. Cependant, pour le mobilier issu des fouilles récentes, on peut déplorer que certaines informations contextuelles (type de structure, taphonomie, datation, phasage) n’apparaissent pas au sein des notices. J.K. souligne la part importante d’armement (offensif et défensif) en regard des éléments d’équipement et de harnachement équestre. Ces proportions, même si elles doivent toujours être nuancées, confèrent à Brigantium un fort degré de militarisation. Chaque catégorie fonctionnelle liée aux militaria est développée de manière limpide et rigoureuse. L’auteur s’appuie sur une bibliographie solide et des réflexions pertinentes. On ne peut que louer la prudence avec laquelle J.K. formalise ses attributions. Le propos est certes synthétique, mais très agréable à la lecture et n’élude pas les écueils et incertitudes auxquels se heurte la plupart des spécialistes de l’instrumentum militaire. L’autrice souligne dès le départ le fait que l’essentiel des artefacts est issu des fouilles anciennes et donc dépourvu de contexte précis, ce qui rend leur apport pour la chronologie du site et sa caractérisation parfois limités. Le cas des projectiles d’artillerie ou encore des fers de lance montre bien la difficulté à laquelle s’est confrontée l’autrice en termes d’identification. En l’absence de contexte stratigraphique, leur attribution soit à des armes d’époque romaine, soit à des objets postérieurs d’époque médiévale est parfois ardue. Intégrer ces objets dans le corpus relève donc somme toute d’un choix purement méthodologique, mais on aurait peut-être préféré qu’ils fassent l’objet d’un développement à part afin de ne pas induire le lecteur en erreur. Par ailleurs, certains autres fragments étudiés peuvent ponctuellement être sujet à discussion en ce qui concerne leurs attributions. On pense notamment à certains fragments de pila (objets A26 et A27), d’éléments de ceintures (C41) ou de harnais (D7). Si J.K. reste toujours très prudente dans son écrit, une catégorie d’objets dédiée aux fragments incertains aurait été, de notre point de vue, sans doute plus appropriée. Passées ces quelques réserves, force est de constater que l’étude est d’une qualité indéniable, tant sur la forme que sur le fond. De par la diversité du mobilier recensé, elle peut constituer pour les spécialistes de militaria romains une nouvelle référence de poids pour la période julio-claudienne.

À partir de son corpus, l’autrice tente ensuite une caractérisation des troupes militaires stationnées à Bregenz. Elle détermine donc des grandes tendances du mobilier militaire en se fondant principalement sur des critères typo-chronologiques. Les militaria de Bregenz témoignent ainsi d’une solide cohérence d’un point de vue chronologique en se concentrant sur la première moitié du ier s. apr. J.-C. Une fois encore, la déconnexion d’une partie du mobilier avec les données de terrain rend l’exercice périlleux, mais on aurait sans doute reproché à l’autrice de ne pas entreprendre une telle démarche. L’autrice bute à nouveau sur une difficulté inhérente à la discipline, à savoir la distinction entre l’équipement du légionnaire et celui de l’auxiliaire. J.K. fait preuve, à raison, d’une certaine réticence à faire parler les objets au regard du caractère très hétéroclite de la panoplie militaire au début du Haut-Empire. La présence de troupes montées semble en tout cas attestée, tout comme celle de légionnaires à travers quelques indices ténus (dona militaria, umbo de bouclier rectangulaire…), certains objets étant sans doute liés à la sphère d’influence du camp légionnaire de Vindonissa. Plus significative est la cartographie du mobilier militaire sur le plateau de l’Ölrain. Les cartes proposées sont lisibles et pertinentes. À l’exception du harnachement équestre, pour lequel la porosité entre sphère civile et militaire est très grande, l’écrasante majorité des trouvailles militaires se concentre au sud-ouest de l’agglomération. Ces données constituent dès lors un indice indirect de l’éventuelle présence d’un camp militaire romain dans cette zone, dont la limite nord-est se situerait au niveau du complexe thermal de l’agglomération civile. Le chapitre consacré aux militaria, bien que riche d’enseignement, se clos donc sur certaines incertitudes et révèle que l’étude de l’instrumentum militaire ne peut se suffire à elle-même. Elle ne peut avoir de sens sans un dialogue étroit avec les structures archéologiques. C’est ce que propose J.K. dans le chapitre suivant.

Bien que relativement restreinte en superficie, la fouille de sauvetage menée sur la zone de l’hôpital Böckle entre 2009 et 20122 a livré un ensemble de vestiges précoces se rapportant aux premières phases d’occupation de Brigantium (chap. 5). Ces structures correspondent majoritairement à un réseau de fossés défensifs à profil en V et à des structures légères en terre et bois. La description synthétique qui en est faite est assez claire, bien qu’un plan par phase ou quelques clichés photographiques auraient pu rendre le propos plus lisible. J.K. s’appuie sur ces vestiges pour proposer à cet emplacement l’implantation de plusieurs camps militaires successifs entre l’époque augustéenne et le début du principat de Claude. Elle propose ensuite une analyse critique des vestiges découverts anciennement par A. Hild qu’elle tente de rattacher au phasage élaboré à partir des fouilles récentes. En raison du caractère très morcelé des découvertes, la vision du site d’époque julio-claudienne demeure très partielle, notamment en ce qui concerne les aménagements internes du camp supposé. Pour cette raison, l’autrice n’expose pas ses conclusions de manière péremptoire et fait preuve de nuance en explorant d’autres hypothèses. Elle rappelle ainsi que la présence de fossés en V peut également s’appliquer à certaines installations civiles d’époque augustéenne, comme c’est le cas par exemple sur le site de Walgirmes en Allemagne.

Pour conforter ses interprétations, et afin d’asseoir un peu plus la chronologie des vestiges, J.K. porte une attention particulière aux autres catégories de realia à sa disposition (chap. 6). Pour chaque phase, elle propose ainsi une analyse synthétique, mais toujours bien venue, du mobilier céramique et numismatique. La partie consacrée au monnayage est particulièrement intéressante et convaincante. Une comparaison de faciès avec d’autres sites militaires (Kaiseraugst, Zurzach, Vindonissa, Augburg-Oberhausen ainsi que le col du Septimer) apporte de nouveaux arguments à sa thèse initiale. L’autrice s’attèle enfin à tenter de cerner l’étendue géographique des différents camps, avec une attention particulière portée à celui d’époque tibérienne. Elle estime ainsi une surface de camp comprise entre 5,3 et 6,5 ha, ce qui classerait Bregenz parmi les bases militaires les plus étendues pour la période considérée, avec un effectif de 1 500 à 2 500 hommes (légionnaires et auxiliaires).

Enfin, le chapitre 7 permet à l’autrice de replacer le site de Bregenz dans son environnement historique et archéologique pour l’époque augusto-tibérienne. L’ensemble des installations militaires situées à une échelle locale ou supra-locale dans la région du Haut-Rhin et sur les contreforts des Alpes fait l’objet d’une synthèse claire et concise, utile pour les lecteurs non avertis. Ces développements débouchent sur un schéma de déploiement et de maillage logistique des troupes militaires lors des campagnes en direction du Danube et de la Vindélicie.

C’est donc cette approche globale qui fait toute la qualité de l’ouvrage proposé par J.K. Cette étude est une invitation à suivre avec attention la poursuite des recherches de l’autrice, une grande partie du site militaire de Bregenz restant à découvrir.

1 Post-doctorante à l’Institut für Klassische Archäologie à l’Université de Vienne (Autriche).

2 Fouilles réalisées par la société Talpa GnbR sous la direction de M. Bader.

Notes

1 Post-doctorante à l’Institut für Klassische Archäologie à l’Université de Vienne (Autriche).

2 Fouilles réalisées par la société Talpa GnbR sous la direction de M. Bader.

References

Bibliographical reference

Lucas Guillaud, « Julia Kopf, Römische Soldaten in Brigantium. Das militärische Fundmaterial und die Chronologie der Militäranlagen der frühen Kaiserzeit », Frontière·s, 4 | -1, 97-102.

Electronic reference

Lucas Guillaud, « Julia Kopf, Römische Soldaten in Brigantium. Das militärische Fundmaterial und die Chronologie der Militäranlagen der frühen Kaiserzeit », Frontière·s [Online], 4 | 2021, Online since 15 juin 2021, connection on 23 septembre 2021. URL : https://publications-prairial.fr/frontiere-s/index.php?id=722

Author

Lucas Guillaud

Docteur en Archéologie romaine, Archeodunum, Chercheur associé au laboratoire ArAr (UMR 5138)

Copyright

CC BY-NC-SA 4.0