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>Un corps fragmenté ?</title
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>Hypothèses sur les extraits insérés dans les notices biographiques du recueil Barbin</title
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>26/11/2019</date
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>26/11/2019</date
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>Version Métopes : 2.1</p
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>Written by OpenOffice</p
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>Un corps fragmenté ?</titlePart
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>Hypothèses sur les extraits insérés dans les notices biographiques du recueil Barbin</titlePart
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>Maxime Cartron</docAuthor
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>Université Jean Moulin Lyon 3, IHRIM</affiliation
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><div
type="chapitre"
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><p
style="txt_Normal"
>Le dispositif énonciatif du recueil Barbin<hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
> </hi
>oriente la lecture d’une façon singulière. En effet, les sections consacrées aux poètes sont précédées par des notices biographiques comportant elles-mêmes des textes, ou plutôt des extraits. À leur sujet, le compilateur écrit dans la préface :</p
><quote
rend="quotation"
style="txt_Citation"
>Ce Recüeil […] est fait pour donner une Histoire de la Poësie Françoise, par les Ouvrages mesme des Poëtes ; et il est assez agréable et assez utile d’avoir en peu de Volumes cette Histoire complette dans toute sa variété. Afin que rien n’y manquast, on y a joint de petites Vies des Poëtes.<note
n="1"
place="foot"
style="txt_Note"
type="standard"
xml:id="ftn1"
><p
> <hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>Recueil des plus belles pièces des poètes français</hi
>, Paris, Claude Barbin, 1692, t. I. La préface et les notices ne sont pas paginées. Désormais abrégé en <hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>R.B.</hi
></p
></note
></quote
><p
style="txt_Normal_suite"
>Sans des notices biographiques informatives, l’anthologie ne serait pas complète. Plus précisément, les vies de poètes lui apporteraient supplément de sens. Elles contribueraient à la fabrique du recueil en participant en partie au choix des œuvres les plus significatives :</p
><quote
rend="quotation"
style="txt_Citation"
>Dans le choix qu’on a fait des Pieces de ce Recüeil, on s’est déterminé par beaucoup de vües differentes : tantost on a pris celles qui en elle mesme estoient les meilleures, tantost celles qui estoient les plus singulieres et qui marquoient le mieux le caractere de l’Auteur, ou du Siecle ; tantost celles qui avoient beaucoup de reputation, quoy qu’elles n’en fussent pas toûjours trop dignes.<note
n="2"
place="foot"
style="txt_Note"
type="standard"
xml:id="ftn2"
><p
> <hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>Ibid</hi
>. </p
></note
></quote
><p
style="txt_Normal_suite"
>Si l’on en croit ces allégations, les notices biographiques concourent à former le regard sur l’œuvre, à inciter le lecteur à retrouver l’homme dans l’œuvre, à discerner dans l’écriture la <hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>persona</hi
> ou le caractère poétique de l’individu. Il semble de prime abord qu’il y ait une accointance entre le choix des textes et les vies des poètes, celles-ci mettant en scène de potentielles lectures biographiques. Les notices seraient porteuses d’une valeur intégrative, et il importe de les prendre en considération au moment d’analyser les textes retenus dans l’anthologie, leur statut et leur rôle en particulier. Pourtant, selon Emmanuelle Mortgat-Longuet :</p
><quote
rend="quotation"
style="txt_Citation"
>Les courtes biographies qui précèdent les extraits, dans le <hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>Recueil</hi
>, ne doivent pas faire illusion : soit elles tiennent en quelques lignes, ne s’intéressent qu’à des questions plus ou moins anecdotiques ou reproduisent sans recul d’autres ouvrages, ce qui peut même parfois, comme on l’a montré, contredire le choix des textes qui les suivent, soit, pour les plus intéressantes, elles se voient elles-mêmes envahies par des extraits d’ouvrages, la place des portraits physiques et même de l’évocation des caractères étant toujours inexistante ou minime. Elles ne contrecarrent donc en rien le projet énoncé dans la préface, selon lequel l’ouvrage doit proposer en abrégé « un corps de tous les poètes français ».<note
n="3"
place="foot"
style="txt_Note"
type="standard"
xml:id="ftn3"
><p
> E. Mortgat-Longuet, « Fontenelle et l’écriture de l’histoire des lettres françaises », <hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>Revue Fontenelle,</hi
> 6-7, 2010, p. 174.</p
></note
></quote
><p
style="txt_Normal_suite"
>Plus qu’un protocole herméneutique – « l’homme et l’œuvre » –, les vies de poètes constitueraient le passage obligé d’une tradition vidée de son sens au profit des œuvres elles-mêmes, regardées désormais comme les véritables incarnations des auteurs – « l’homme dans l’œuvre ». Les extraits pulluleraient dans les notices pour se substituer à une lecture biographique jugée inopérante et inutile. Selon E. Mortgat-Longuet, il s’agirait de « projeter certaines caractéristiques de l’œuvre dans l’individu et non, comme le feront bien plus tard les lectures “biographiques” des textes, l’inverse : c’est l’œuvre qui organise le “discours de la personne”<note
n="4"
place="foot"
style="txt_Note"
type="standard"
xml:id="ftn4"
><p
> E. Mortgat-Longuet, « L’emploi du mot <hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>vie</hi
> chez Guillaume Colletet : de l’éloge de “l’illustre” à la critique du poète français »,<hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
> Le Lexique métalittéraire français (XVI</hi
><hi
rend="sup italic"
style="typo_Exposant_Italic"
>e</hi
><hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>-XVII</hi
><hi
rend="sup italic"
style="typo_Exposant_Italic"
>e</hi
><hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
> siècles)</hi
>, M. Jourde et J.-C. Monferran (dir.), Genève, Droz, « Cahiers d’Humanisme et Renaissance », 2006, p. 98.</p
></note
> ». Si les notices biographiques sont envahies par ces textes, ce serait en raison d’une volonté de littérariser le biographique<note
n="5"
place="foot"
style="txt_Note"
type="standard"
xml:id="ftn5"
><p
> Nous distinguons ici le biographique comme genre du biographique comme pensée critique projetant la vie de l’auteur sur son œuvre. </p
></note
>, de faire l’histoire des textes et de leurs auteurs par les textes mêmes. Le rapport entre biographie et œuvre s’inverserait : c’est la seconde qui serait chargée d’expliquer, de dire la vie, et non la première qui aurait à interpréter celle-ci.</p
><p
style="txt_Normal"
>Cependant, les extraits de poèmes opposent tout de même leur fragmentation aux textes complets de l’anthologie. Le compilateur affiche une position qui se veut claire sur le sujet :</p
><quote
rend="quotation"
style="txt_Citation"
>On n’a point voulu mettre de Fragmens, parce que, comme ils n’ont point de suite ni de liaison, ils ne sont presque jamais agreables, et que d’ailleurs c’eust esté une chose immense, de mettre tous les beaux morceaux qui sont répandus dans tous les Ouvrages des Poëtes.<note
n="6"
place="foot"
style="txt_Note"
type="standard"
xml:id="ftn6"
><p
> <hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>R.B</hi
>, t. I.</p
></note
></quote
><p
style="txt_Normal_suite"
>Le fragmentaire mettrait en échec la valeur potentiellement narrative des pièces. En outre, ne peut-on pas considérer ce rejet comme une nécessité qui ne s’affiche pas comme telle, dans la mesure où les extraits risqueraient de compromettre le dessein harmonieux d’ensemble ? Le « corps » métaphorique de la poésie française que le compilateur affirme recueillir pour effectuer le récit de celle-ci requiert en effet <hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>a priori</hi
> des œuvres intégrales, sous peine de n’en présenter qu’une image mutilée<note
n="7"
place="foot"
style="txt_Note"
type="standard"
xml:id="ftn7"
><p
> « La fragmentation est une violence faite ou subie, un cancer qui corrompt l’unité d’un corps, et qui le désagrège comme il désagrège tout l’effort d’attention et de pensée de celui qui cherche à porter son regard sur lui » (P. Quignard, <hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>Une Gêne technique à l’égard des fragments. Essai sur Jean de La Bruyère</hi
>, Paris, Galilée, 1986, p. 27).</p
></note
>. Ce « corps » s’exprime par synecdoque, à travers l’ensemble des textes présentés dans l’ouvrage qui, chacun à sa manière, reflètent l’identité poétique de la nation. Mis bout à bout, depuis Villon jusqu’à Benserade, ils organisent le grand récit de la poésie française. Ainsi, les extraits, mais aussi les vies, et peut-être même leur conjonction, risqueraient d’entacher la continuité narrative esquissée par la compilation, mais aussi la valeur essentialisante de son geste et sa capacité à représenter la poésie française dans sa globalité <hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>via </hi
>un choix par définition restreint. Les textes intégraux conservés, jugés les plus aptes à catalyser l’ensemble de la production d’un auteur – c’est-à-dire à éclairer ce qui est digne d’en être inscrit dans la mémoire commune – permettraient de dépasser la dimension foncièrement parcellaire du genre anthologique. Refuser le fragment équivaudrait à restaurer la valeur unifiante du corps que constitue la réunion des œuvres sélectionnées.</p
><p
style="txt_Normal"
>Mais pourquoi en ce cas disséminer autant d’extraits dans les notices biographiques ? Sur le plan de la fabrique<note
n="8"
place="foot"
style="txt_Note"
type="standard"
xml:id="ftn8"
><p
> Au sens de mise en ordre de la lecture.</p
></note
> et de la poétique du recueil, j’aimerais m’attacher à ce paradoxe apparent et aux enjeux que soulèvent les usages du fragmentaire dans le recueil Barbin, et donc préciser le sens de cet élément péritextuel qui s’inscrit dans les interstices de l’anthologie. Parmi ces extraits, il faut distinguer :</p
><list
type="unordered"
><item
style="txt_Liste_1"
>Les citations de Boileau et leur charge historiographique ;</item
><item
style="txt_Liste_1"
>Les commentaires de poètes sur d’autres poètes, la dimension polémique ou épidictique ;</item
><item
style="txt_Liste_1"
>Les textes des poètes dans leur propre notice.</item
></list
><p
style="txt_Normal_suite"
>Je ne traiterai pas des deux premiers cas, qui engagent des questions plus spécifiquement historiographiques ou sociologiques. Pour l’heure, notons de plus – le fait est d’importance – que le compilateur n’insère pas que des extraits, mais aussi, parfois, des textes complets, assez longs, en contradiction apparente avec ce qu’il affirme pourtant dans la préface au sujet des pièces retenues:  « on s’est fait une loi de n’en point mettre de fort longues, à moins que ce ne fussent les meilleures et les plus fameuses d’un Auteur<note
n="9"
place="foot"
style="txt_Note"
type="standard"
xml:id="ftn9"
><p
> <hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>R.B</hi
>, t. I.</p
></note
> ».</p
><div
type="section1"
><head
style="T_1"
subtype="level1"
>L’insertion des extraits : intérêt anecdotique ou preuve textuelle ?</head
><p
style="txt_Normal"
>Au sujet de Philippe Desportes, on peut lire le jugement suivant :</p
><quote
rend="quotation"
style="txt_Citation"
>Il a celebré dans sa premiere jeunesse trois de ses Maitresses, Diane, Hypolite, et Cleonice : il avoit mesme, à ce qu’on dit, une si grande tendresse pour elles, qu’envoyant les ouvrages de Petrarque à celle qu’il aimoit le mieux pour lors, il luy mandoit que sa beauté surpassoit celle de Laure ; et que si Laure avoit quelque avantage sur elle, c’est que Petrarque écrivoit mieux que luy, mais qu’il le surpassoit en amour.</quote
><quote
rend="quotation"
style="txt_Citation"
>Car sa Laure mourut, il demeura vivant ;<lb
></lb
>Si ma Dame mourroit, je mourrois avec elle.</quote
><quote
rend="quotation"
style="txt_Citation"
>Et dans un autre endroit estant obligé d’accompagner le nouveau Roy de Pologne, il dit qu’il ne devoit pas quitter sa Maistresse pour le suivre.</quote
><quote
rend="quotation"
style="txt_Citation"
>Mais qu’eust-on dit de moy ? j’eusse laissé mon Maître, <lb
></lb
>Serviteur infidele, ingrat et mal-heureux.<lb
></lb
>Ah ! j’ai trop de raison pour un homme amoureux,<lb
></lb
>Avec tant de sagesse amour ne sçauroit estre.<note
n="10"
place="foot"
style="txt_Note"
type="standard"
xml:id="ftn10"
><p
> <hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>Ibid</hi
>. t. II.</p
></note
></quote
><p
style="txt_Normal_suite"
>Intégrés au propos anecdotique – ce que prouve leur positionnement typographique sur une même ligne – les extraits sont des preuves : ils viennent confirmer la validité des affirmations à caractère biographique développées par le compilateur. Ils sont des <hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>exempla </hi
>qui élaborent une figure du poète par ses dires mêmes. L’insertion des extraits tisse un dispositif textuel hybride alliant anecdote et fragment poétique. La reprise (« et ») sert de connecteur, de cheville d’un discours assertif qui aligne deux fragments, témoins d’un protocole de lecture valorisant certes les textes, mais dans leur rapport à des faits – ou supposés tels – biographiques connus de tous (« à ce qu’on dit »). Le compilateur mise sur la connivence<note
n="11"
place="foot"
style="txt_Note"
type="standard"
xml:id="ftn11"
><p
> « L’anecdote dit sans dire et établit ainsi une connivence, sociale et culturelle (…) avec l’auditeur/lecteur » car elle est un « marqueur social ». C’est pourquoi « l’anecdote s’inscrit d’abord dans une sociabilité et une circulation, faite de répétition, de reprise et de commentaire. Cette lecture suppose la légitimation et la confiance en celui qui transmet. Si l’anecdote n’obéit pas au régime d’auctorialité et d’autorité, elle se doit d’être authentifiée pour être crédible et assurer la vraisemblance qui en est l’un des critères centraux » (G. Rideau, « L’anecdote entre Littérature et Histoire : une introduction », <hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>L’Anecdote entre Littérature et Histoire à l’époque moderne</hi
>, Geneviève Haroche-Bouzinac <hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>et alii</hi
> (dir.), Presses Universitaires de Rennes, « Interférences », 2015, p. 20-21).</p
></note
> portée par le nom d’auteur<note
n="12"
place="foot"
style="txt_Note"
type="standard"
xml:id="ftn12"
><p
> Sur cette question voir notamment M. Rosellini, « Du saint au poète, la puissance du nom “Théophile”», <hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>Gueux, frondeurs, libertins, utopiens. Autres et ailleurs du XVII</hi
><hi
rend="sup italic"
style="typo_Exposant_Italic"
>e</hi
><hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
> siècle</hi
>, P. Chométy et S. Requemora-Gros (dir.), Aix-en-Provence, Presses Universitaires de Provence, « Textuelles », 2013, p. 215-221.</p
></note
>. La dimension banale de l’anecdote ne recouvre pas, en ce cas, la valeur de révélation qui lui est souvent octroyée<note
n="13"
place="foot"
style="txt_Note"
type="standard"
xml:id="ftn13"
><p
> Selon G. Rideau, le « sens premier » de cette « forme brève » serait de « révéler des choses cachées et secrètes » (« L’anecdote entre Littérature et Histoire : une introduction », art. cit. p. 10).</p
></note
>, mais celle d’anamnèse d’une mémoire culturelle latente. Au sein de ce processus, les extraits renseignent et donnent une épaisseur aux indications interprétatives engagées par l’anecdote, dont ils deviennent par là-même indissociables.</p
><p
style="txt_Normal"
>Les extraits sont donc investis en premier lieu d’un rôle de confirmation du discours historiographique, qu’ils viennent attester. Dans leur association avec les anecdotes, la brièveté est un dénominateur commun d’importance : elle assure la portée et la réception immédiates du propos. Dès lors, employés au sujet des poètes, les extraits tendent à « replace[r] l’individu dans une figure type<note
n="14"
place="foot"
style="txt_Note"
type="standard"
xml:id="ftn14"
><p
> <hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>Ibid</hi
>. p. 16.</p
></note
> ». Le cas de Théophile est à cet égard significatif :</p
><quote
rend="quotation"
style="txt_Citation"
>On rapporte de luy, qu’étant allé chez un grand Seigneur, il y avoit un homme qu’on disoit fou, et par consequent Poëte, et que Theophile fit cet impromptu.</quote
><quote
rend="quotation"
style="txt_Citation"
>J’avoüeray avec vous<lb
></lb
>Que tous les Poëtes sont fous :<lb
></lb
>Mais sçachant ce que vous estes, <lb
></lb
>Tous les fous ne sont pas Poëte.</quote
><quote
rend="quotation"
style="txt_Citation"
>Quoiqu’il y ait dans les vers de Théophile beaucoup d’irregularitez et de negligences, on les luy doit pardonner en faveur de sa belle imagination, et des graces heureuses de son genie.<note
n="15"
place="foot"
style="txt_Note"
type="standard"
xml:id="ftn15"
><p
> <hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>R.B</hi
>, t. III, p. 102.</p
></note
></quote
><p
style="txt_Normal_suite"
>L’impromptu est le marqueur d’une modélisation et d’une modalisation : Théophile illustre les catégories « d’irrégulier » et de « fantasque », ancêtres du baroque<note
n="16"
place="foot"
style="txt_Note"
type="standard"
xml:id="ftn16"
><p
> Voir G. Peureux : « ces représentations d’un Viau fantasque, “irrégulier” (on dira “baroque” plus tard) et rebelle (…) sont la conséquence d’une mythologie » (compte rendu de « <hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>Le Bruit du monde. Théophile de Viau au </hi
><hi
rend="small-caps italic"
style="typo_SC_italic"
>xix</hi
><hi
rend="sup italic"
style="typo_Exposant_Italic"
>e</hi
><hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
> siècle</hi
>, textes réunis, présentés et annotés par Melaine Folliard », <hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>Cahiers de recherches médiévales et humanistes</hi
> [en ligne], 2010, URL : <ref
target="http://journals.openedition.org/crm/12647"
><hi
rend="underline"
style="typo_souligne"
>http://journals.openedition.org/crm/12647</hi
></ref
>). G. Peureux parle encore de « perpétuation, qui n’est ni linéaire ni cohérente, évidemment, d’une figure floue » et de « mise en place polyphonique d’une reconstitution biographique (aujourd’hui reconnue comme difficile à comprendre) et à la canonisation ambiguë (poète génial, précurseur de la malédiction moderne, mineur vulgaire et obscène, etc.) d’une œuvre » (<hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>Ibid.</hi
>).</p
></note
>, et l’extrait fait cette fois-ci lui-même office d’anecdote, son impact orientant immédiatement le sens de la section consacrée au poète vers son anticonformisme, voire vers son hétérodoxie. Par ailleurs, nulle part dans les œuvres du poète on ne retrouve cet impromptu, qui s’apparente par conséquent à une mise en poésie et en fiction d’un épisode possiblement inventé<note
n="17"
place="foot"
style="txt_Note"
type="standard"
xml:id="ftn17"
><p
> Je remercie D. Ribard, à qui je dois cette suggestion.</p
></note
>, à une réécriture de l’anecdote dans l’optique spécifique de l’anthologie, consistant à imposer implicitement une image de l’auteur.</p
></div
><div
type="section1"
><head
style="T_1"
subtype="level1"
>Complémentarité, spécularité</head
><p
style="txt_Normal"
>Dans cette perspective, les extraits procèdent d’une opération de citation : impropres à trouver place dans l’anthologie, ils sont repoussés aux marges et déterminent le plan de lecture. Pour autant, cette opération est-elle parfaitement stratégique et concertée ? Le cas de stances de Bertaut (Annexe 1), que le compilateur présente en ces termes, mérite que l’on s’y attarde un instant :</p
><quote
rend="quotation"
style="txt_Citation"
><hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>Bertaut</hi
> a fait encore trois belles Stances qu’on n’a pas mises dans ce Recueil, parce qu’on n’y a pas voulu mettre de Fragmens ; car aprés avoir dit qu’il ne vouloit plus aimer, il reprend ainsi :</quote
><quote
rend="quotation"
style="txt_Citation"
>Mais pourquoi me voudrois-je essayer de guerir,<lb
></lb
>Sçachant bien que mon mal ressemble à ces ulceres,<lb
></lb
>Qu’on ne sçauroit fermer sans se faire mourir,<lb
></lb
>Et de qui les douleurs sont des maux necessaires.</quote
><quote
rend="quotation"
style="txt_Citation"
>Non, non, ne tuons point un si plaisant souci :<lb
></lb
>Rien n’est doux sans amour en cette vie humaine,<lb
></lb
>Ceux qui cessent d’aimer, cessent de vivre aussi :<lb
></lb
>Ou vivent sans plaisir comme ils vivent sans peine.</quote
><quote
rend="quotation"
style="txt_Citation"
>Tous les soucis humains sont pure vanité <lb
></lb
>D’ignorance et d’erreur toute la terre abonde :<lb
></lb
>Et constamment aimer une rare beauté,<lb
></lb
>C’est la plus douce erreur des vanitez du monde.<note
n="18"
place="foot"
style="txt_Note"
type="standard"
xml:id="ftn18"
><p
> <hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>R.B</hi
>, t. II, p. 146-147.</p
></note
></quote
><p
style="txt_Normal"
>Ces trois strophes (sur quatorze) se situent à la fin du poème, juste avant la strophe conclusive que voici :</p
><quote
rend="quotation"
style="txt_Citation"
>Aymons donc, et portons jusques dans le cercueil<lb
></lb
>Le joug qui n’asservit que les nobles courages :<lb
></lb
>Et souffrans sans gemir les rigueurs d’un bel œil,<lb
></lb
>Soyons au moins constans si nous ne sommes sages.<note
n="19"
place="foot"
style="txt_Note"
type="standard"
xml:id="ftn19"
><p
> J. Bertaut, <hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>Recueil de quelques vers amoureux</hi
>, éd. L. Terreaux, Paris, Marcel Didier, « STFM », 1970, p. 67.</p
></note
></quote
><p
style="txt_Normal_suite"
>Bertaut développe le <hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>topos</hi
> de la constance amoureuse. Dans cette optique, l’extrait retenu dans la notice biographique peut être considéré comme une condensation du propos moral, perceptible dans l’accumulation des vers-maximes, au discours proverbial et gnomique (« Rien n’est doux sans amour en cette vie humaine » ; « Ceux qui cessent d’aimer, cessent de vivre aussi » ; « Tous les soucis humains sont pure vanité »). Plusieurs énoncés à valeur aléthique et prescriptive sur l’amour se déploient dans ce passage. Mais comment comprendre le « car » de la notice ? On peut bien entendu l’interpréter comme un simple connecteur de reprise. On peut aussi y voir l’idée selon laquelle cet extrait ne devrait pas figurer dans l’anthologie, non seulement en raison de son statut de fragment, mais également à cause de la mention impudique des « ulcères », qui contreviendrait au projet galant du recueil<note
n="20"
place="foot"
style="txt_Note"
type="standard"
xml:id="ftn20"
><p
> Sur cette question voir en particulier M.-G. Lallemand, « Bertaut dans l’Histoire de la poésie de Mlle de Scudéry et dans celle de Fontenelle », <hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>De la grande rhétorique à la poésie galante : l’exemple des poètes caennais aux XVI</hi
><hi
rend="sup italic"
style="typo_Exposant_Italic"
>e</hi
><hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
> et XVII</hi
><hi
rend="sup italic"
style="typo_Exposant_Italic"
>e</hi
><hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
> siècles</hi
>, M.-G. Lallemand et C. Liaroutzos (dir.), Caen, Presses Universitaires de Caen, 2004.</p
></note
>. En ce sens, la citation de ces strophes relèverait d’une stratégie de contrôle du lecteur, d’une détermination de sa lecture par le travail de l’avant-texte, qui retient le passage jugé le plus propre à illustrer une conception du sentiment amoureux, tout en tempérant sa portée. En effet, ces strophes sont impures : malgré leur hauteur de vue morale exposée en maximes, elles font trop ouvertement mention du corps souffrant. Il faut donc les rejeter aux marges de l’anthologie, tout en les modalisant. En fait, cela revient à envisager une anthologie dans l’anthologie, un supplément porteur d’une relation de spécularité avec les poèmes complets retenus dans le recueil. Les notices, non paginées et donc à part, formeraient une anthologie d’extraits qui organiserait l’anthologie proprement dite en induisant un certain point de vue sur l’œuvre d’un auteur. Par synecdoque ou métonymie, la notice et l’extrait représenteraient et aiguilleraient la section. Le fragment est le révélateur d’une surdétermination, d’une herméneutique de l’œuvre et de la figure de l’auteur, qui tend à s’imposer au lecteur. Le cas de Tristan est le plus frappant :</p
><quote
rend="quotation"
style="txt_Citation"
>François Tristan Lhermite, Gentilhomme de feu Monsieur Gaston Duc d’Orleans, né au Chasteau de Souliers dans la Province de la Marche, a esté estimé de tous les beaux Esprits de son temps, et mesme du Cardinal de Richelieu, comme il le dit luy-mesme dans ces Vers, qui ne luy fit cependant jamais de bien, ni Monsieur le Duc d’Orléans, quoi qu’il eut beaucoup de consideration pour les Gens de mérite : Cela joint au peu de patrimoine qu’il avoit, a contribué à le faire mourir pauvre ; et c’est de luy-mesme qu’il a voulu parler dans cette Prosopopée :</quote
><quote
rend="quotation"
style="txt_Citation"
>Ebloüy de l’éclat de la splendeur mondaine ;<lb
></lb
>Je me flatay toûjours de l’esperance vaine,<lb
></lb
>Faisant le Chien couchant aupres d’un grand Seigneur.<lb
></lb
>Je me vis toûjours pauvre, et taschai de paroistre ;<lb
></lb
>Je vêquis dans la peine, attendant le bonheur,<lb
></lb
>Et mourus sur un coffre, en attendant mon Maistre.<note
n="21"
place="foot"
style="txt_Note"
type="standard"
xml:id="ftn21"
><p
> <hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>R.B</hi
>, tome III.</p
></note
></quote
><p
style="txt_Normal"
>Cette pauvreté du poète est un lieu commun historiographique<note
n="22"
place="foot"
style="txt_Note"
type="standard"
xml:id="ftn22"
><p
> « La pauvreté des poètes était alors un lieu commun, un thème sur lequel on exécutait des variations faciles. Tristan, dont la bourse avait été réellement peu garnie, devint après sa mort le héros traditionnel de toutes les anecdotes plaisantes, vraies ou fausses, qui circulaient sur la misère des gens de lettre » (N.-M. Bernardin, <hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>Un Précurseur de Racine : Tristan L’Hermite, Sieur du Solier (1601-1655). Sa famille, sa vie, ses œuvres</hi
> [1895], Genève, Slatkine reprints, 1967, p. 309-310). N.-M. Bernardin va même jusqu’à parler d’une « légende de la pénurie de Tristan » qui concourt à « en faire, aux yeux des gens du XVII<hi
rend="sup"
style="typo_Exposant"
>e</hi
> siècle, le type du poète famélique » (<hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>Ibid</hi
>. p. 310).</p
></note
> : son utilisation n’est donc pas novatrice. En revanche, l’organisation de la section en fonction de ce schème est frappante. En voici la composition<note
n="23"
place="foot"
style="txt_Note"
type="standard"
xml:id="ftn23"
><p
> Je souligne.</p
></note
> :</p
><list
type="unordered"
><item
style="txt_Liste_1"
>La Mer</item
><item
style="txt_Liste_1"
>La Pamoison</item
><item
style="txt_Liste_1"
>Sur la Chronologie de M. de La Peyre</item
><item
style="txt_Liste_1"
>Prosopopée d’un Courtisan</item
><item
style="txt_Liste_1"
>Prosopopée d’une femme assassinée par son mari jaloux</item
><item
style="txt_Liste_1"
>Sujet de la Comédie des fleurs</item
><item
style="txt_Liste_1"
>A Madame la Duchesse de …. Epistre « C’est en vain qu’Amour rompt ses armes »</item
><item
style="txt_Liste_1"
>A Mlle D.D excellente comédienne. Pour luy persuader de monter sur le Theatre « Di moy, qui te peus empecher »</item
><item
style="txt_Liste_1"
>Epistre burlesque « A vous, o la Belle des Belles »</item
><item
style="txt_Liste_1"
>D’un médisant « On dit que c’est un Chien »</item
><item
style="txt_Liste_1"
>Pour un portrait d’une belle dame « Que l’autheur de ce portrait »</item
><item
style="txt_Liste_1"
>Sur une facheuse absence</item
><item
style="txt_Liste_1"
>Le Prélude des amours</item
><item
style="txt_Liste_1"
>Le Promenoir des deux Amants</item
><item
style="txt_Liste_1"
>La Gouvernante importune</item
><item
style="txt_Liste_1"
>Le Soupir ambigu</item
><item
style="txt_Liste_1"
>L’égalité de charmes</item
><item
style="txt_Liste_1"
>Epitaphe d’un petit chien</item
><item
style="txt_Liste_1"
>Les soins mal considerez</item
><item
style="txt_Liste_1"
>Le ravissement d’Europe</item
><item
style="txt_Liste_1"
>Le Portier inexorable</item
><item
style="txt_Liste_1"
>Misère de l’homme du monde</item
></list
><p
style="txt_Normal_suite"
>En premier lieu, il faut noter que la <hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>Prosopopée d’un Courtisan</hi
> est le nom – qui n’est pas donné en intégralité dans la notice – du texte tiré des <hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>Vers héroïques</hi
> (1648) servant à présenter, à la manière d’une vignette, la pauvreté constitutive de l’<hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>ethos </hi
>poétique de Tristan. Ce poème fait <hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>a priori </hi
>double emploi, puisqu’on le retrouve dans l’anthologie, comme s’il en était un reliquat rejeté en amont. Or, il est rigoureusement identique aux deux endroits. Ce phénomène de redoublement invite à nouveau à considérer le geste de citation non comme une incohérence, mais comme une manière d’asséner le projet de lecture initié par la notice. D’ailleurs, le dernier texte de la section, <hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>Misère de l’homme du monde</hi
> (Annexe 2), tiré des <hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>Amours</hi
> (1638) est le pendant de cette <hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>Prosopopée d’un Courtisan</hi
> : il vient la compléter et la renforcer. Le redoublement, associé au réagencement de la chronologie, établit donc un lien étroit entre la notice et la section. Si l’anecdote est structurellement le « vecteur de l’affirmation d’un discours autonome » qui « par sa forme même exprime une indépendance, un aparté<note
n="24"
place="foot"
style="txt_Note"
type="standard"
xml:id="ftn24"
><p
> G. Rideau, « L’anecdote entre Littérature et Histoire : une introduction », art. cit. p. 16.</p
></note
> », sa conjonction avec l’extrait ouvre la possibilité d’un investissement de l’espace de la notice comme miroir de l’anthologie : l’extrait reflète en miniature la section, à la manière d’un microcosme établissant un dédoublement et une consécutivité entre les deux.</p
></div
><div
type="section1"
><head
style="T_1"
subtype="level1"
>« Dangereux suppléments » : concurrences</head
><p
style="txt_Normal"
>Mais la notice n’est-elle pas susceptible de se constituer en système textuel à part entière ? De fait, dans le cas de Lingendes, il semble qu’il y ait davantage concurrence que spécularité entre elle et la section :</p
><quote
rend="quotation"
style="txt_Citation"
>De Lingendes Poëte célèbre (…) c’est le premier qui a fait des Stances françoises, il est aussi l’Auteur de cete belle Chanson :</quote
><quote
rend="quotation"
style="txt_Citation"
>Si c’est un crime de l’aimer,<lb
></lb
>On n’en doit justement blâmer,<lb
></lb
>Que les beautez qui sont en elle.<lb
></lb
>La faute en est aux Dieux,<lb
></lb
>Qui la firent si belle ;<lb
></lb
>Et non pas à mes yeux</quote
><quote
rend="quotation"
style="txt_Citation"
>Cette Chanson plût si fort à Monsieur le Cardinal de Retz, qu’il la fit repeter plusieurs fois à Lambert qui la chantoit devant luy.<note
n="25"
place="foot"
style="txt_Note"
type="standard"
xml:id="ftn25"
><p
> <hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>R.B</hi
>, tome III.</p
></note
> (Annexe 3)</quote
><p
style="txt_Normal_suite"
>La présentation se poursuit de la sorte :</p
><quote
rend="quotation"
style="txt_Citation"
>On voit dans les Vers de <hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>Lingendes</hi
> une facilité et une douceur admirable, il se vantoit d’estre le plus tendre et le plus amoureux de tous les Poëtes ; il a fait aussi ces Stances, qui n’ont pas esté imprimées, et qui ne cedent pas en beauté à ces autres ouvrages.</quote
><quote
rend="quotation"
style="txt_Citation"
>                    <hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>Stances</hi
>.</quote
><quote
rend="quotation"
style="txt_Citation"
>Connoissant vôtre humeur, je veux bien ma Silvie,<lb
></lb
>                    Que passant vôtre tems <lb
></lb
>Avec tous les amans dont vous estes suivie, <lb
></lb
>                    Vous les rendiez contens.</quote
><quote
rend="quotation"
style="txt_Citation"
>La mode de la Cour m’estant si bien connuë,<lb
></lb
>                    Pourrois-je avoir douté<lb
></lb
>Qu’on pût vivre en ce temps plus chaste et retenuë<lb
></lb
>                    Avec tant de beauté ?</quote
><quote
rend="quotation"
style="txt_Citation"
>J’approuve vos plaisirs et qu’il vous soit loisible<lb
></lb
>                    D’en joüir bien à poin,<lb
></lb
>Car donnant tant d’amour, il seroit impossible<lb
></lb
>                    Que vous n’en eussiez point</quote
><quote
rend="quotation"
style="txt_Citation"
>Mais puisque le peché point de blasme n’apporte<lb
></lb
>                    Quand on le cache bien.<lb
></lb
>Je voudrois seulement que vous fissiez en sorte<lb
></lb
>                    Que je n’en sçeusse rien.</quote
><quote
rend="quotation"
style="txt_Citation"
>Celle qui fait du mal se peut dire innocente <lb
></lb
>                    En le tenant caché,<lb
></lb
>Mais quand on fait du mal, et qu’aprés on s’en vante,<lb
></lb
>                    On fait double peché.</quote
><quote
rend="quotation"
style="txt_Citation"
>Ne vous vantez donc plus de ce qu’il faudroit taire,<lb
></lb
>                    De peur d’un mauvais bruit ;<lb
></lb
>Découvrant en plein jour ce que vous n’osez faire<lb
></lb
>                    Sinon en pleine nuit.</quote
><quote
rend="quotation"
style="txt_Citation"
>Faites qu’en vos discours on puisse reconnoistre<lb
></lb
>                    Un plus chaste entretien,<lb
></lb
>L’apparence suffist ; il faut feindre de l’estre,<lb
></lb
>                    Et puis n’en faites rien ;</quote
><quote
rend="quotation"
style="txt_Citation"
>Recevez tous les jours ce plaisir ordinaire<lb
></lb
>                    De quelque Amant discret,<lb
></lb
>Et cessant de le dire, et non pas de le faire,<lb
></lb
>                    Tenez le plus secret.</quote
><quote
rend="quotation"
style="txt_Citation"
>A tous sales Discours, que vos lévres soient closes,<lb
></lb
>                    Et par un geste feint,<lb
></lb
>S’il en faut écouter ; faites changer en Roses<lb
></lb
>                    Les Lys de vôtre teint.</quote
><quote
rend="quotation"
style="txt_Citation"
>Pourvû qu’on ne le sçache, et que la renommée<lb
></lb
>                    Ne vous aille blasmant,<lb
></lb
>Soyez si vous voulez tout le jour enfermée<lb
></lb
>                    Seule avec vôtre Amant :</quote
><quote
rend="quotation"
style="txt_Citation"
>Mais feignez d’estre sage, et ne faites pas gloire<lb
></lb
>                    De me sçavoir trahir,<lb
></lb
>Me decelant un mal que je ne veux pas croire,<lb
></lb
>                    De peur de vous haïr ;</quote
><quote
rend="quotation"
style="txt_Citation"
>Car j’enrage de voir qu’un Page vous apporte<lb
></lb
>                    Si souvent le bon-jour,<lb
></lb
>Pendant qu’un autre attend à vôtre porte<lb
></lb
>                    De vous voir à son tour.</quote
><quote
rend="quotation"
style="txt_Citation"
>D’un dépit bien ardent il faut que je l’avouë<lb
></lb
>                    Je me sens embraser,<lb
></lb
>Voyant tous les matins encor sur votre jouë<lb
></lb
>                    L’emprainte d’un baiser.</quote
><quote
rend="quotation"
style="txt_Citation"
>Lors voyant loin de vous la honte estre bannie ;<lb
></lb
>                    Je deviens si jaloux,<lb
></lb
>Que je voudrois mourir ; mais pour vous voir punie<lb
></lb
>                    Ne mourir qu’avec vous<note
n="26"
place="foot"
style="txt_Note"
type="standard"
xml:id="ftn26"
><p
> <hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>Ibid</hi
>.</p
></note
>.</quote
><p
style="txt_Normal_suite"
>Or, la section à proprement parler ne retient que l’<hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>Elégie pour Ovide</hi
> (Annexe 4), poème certes très long, mais tout de même… : on relève un texte de plus dans la notice biographique que dans la section. Par ailleurs, il faut noter que « Connaissant votre humeur… » :</p
><list
type="unordered"
><item
style="txt_Liste_1"
>n’est pas un extrait, mais un long texte intégral ;</item
><item
style="txt_Liste_1"
>n’est pas inséré mais présenté pour lui-même, par sa désignation générique (« Stances »), comme dans l’anthologie proprement dite ;</item
><item
style="txt_Liste_1"
>clôt la notice.</item
></list
><p
style="txt_Normal_suite"
>Ces éléments forment un faisceau de présomptions autorisant à envisager d’une part une anthologie « longue », et d’autre part une anthologie « brève », formée par l’anamorphose des notices. À partir de laquelle se représenter l’œuvre de Lingendes ? De laquelle des deux anthologies faut-il partir ? Qui est le <hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>vrai </hi
>Lingendes en somme ? Celui de l’inspiration ovidienne, garante de la « conversion aux Muses », de l’impulsion créatrice initiale<note
n="27"
place="foot"
style="txt_Note"
type="standard"
xml:id="ftn27"
><p
> Sur cette question voir Damien Fortin, « Anecdote biographique et histoire littéraire : le récit de la conversion aux Muses dans les Vies d’écrivains du Grand Siècle », <hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>L’Anecdote</hi
>, <hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>op. cit.</hi
></p
></note
> ? Celui de la chanson galante ? Ou alors le défenseur paradoxal de l’hypocrisie et de l’aveuglement volontaire ? On assiste à une véritable réfraction de l’instance auctoriale : la notice-extrait s’autonomise pour former une micro-anthologie, qui vient compléter ou contrecarrer l’anthologie « officielle », jusque dans ses principes bannissant les pièces trop étendues.</p
><p
style="txt_Normal"
>La disjonction entre la notice et la séquence dévolue à l’auteur apparaît de façon encore plus éclatante avec Patrix, qui aurait été « beaucoup estimé des beaux esprits<note
n="28"
place="foot"
style="txt_Note"
type="standard"
xml:id="ftn28"
><p
> <hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>R.B</hi
>, tome IV.</p
></note
>. » Et pour cause,</p
><quote
rend="quotation"
style="txt_Citation"
>quoy qu’il ait fait des vers remplis de morale et de devotion, il pretendoit cependant estre le premier auteur du style enjoué, dont Voiture s’est servi ; c’est luy qui a fait cette chanson :</quote
><quote
rend="quotation"
style="txt_Citation"
>Soûpirs regards petits soins,<lb
></lb
>En amour tout est langage,<lb
></lb
>Et souvent qui parle le moins<lb
></lb
>En témoigne davantage,<lb
></lb
>Servir et perseverer ;<lb
></lb
>C’est assez se déclarer.</quote
><quote
rend="quotation"
style="txt_Citation"
>Et une autre qu’il fit sur une Dame pour laquelle M. l’Abbé de la Rivière, qui étoit pour lors le Favori de Monsieur, avoit de l’inclination :</quote
><quote
rend="quotation"
style="txt_Citation"
>Reprenez, Remercourt, <lb
></lb
>Dés ce jour,<lb
></lb
>Vostre amitié sans amour.<lb
></lb
>Fussiez-vous cent fois plus belle ;<lb
></lb
>Sans luy je ne veux point d’elle<note
n="29"
place="foot"
style="txt_Note"
type="standard"
xml:id="ftn29"
><p
> <hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>Ibid.</hi
></p
></note
>.</quote
><p
style="txt_Normal_suite"
>Cette présentation est en contradiction flagrante avec la section, qui ne retient que des textes encomiastiques ou religieux<note
n="30"
place="foot"
style="txt_Note"
type="standard"
xml:id="ftn30"
><p
> En voici la liste :<lb
></lb
>Cantique du mépris des vanitez du monde ;<lb
></lb
>Traité que fit l’Imagination de Mlle de N… avec elle-mesme, quand elle entra en Religion ;<lb
></lb
>L’imagination parle ;<lb
></lb
>Son Epitaphe ;<lb
></lb
>A son Altesse Royale feu Monseigneur le Duc d’Orléans ;<lb
></lb
>Madrigal « Je songeois cette nuit que de mal consumé ».</p
></note
>. Où est le vrai Patrix ? Il semble que la notice tienne un discours de démystification d’une <hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>doxa</hi
> supposée, que la section incarnerait. La mise en concurrence tournerait à l’avantage de la première, qui viendrait rétablir dans les interstices du discours des œuvres, par sa position nodale d’avant-texte, une vérité historiographique rendue tangible par l’extrait. La notice tendrait, par l’entremise de l’extrait et de l’anecdote, à écrire l’histoire littéraire à partir des déclarations de l’auteur, mais aussi et surtout en fonction d’une grille d’interprétation galante, tout en concédant stratégiquement la place d’honneur à la <hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>doxa </hi
>historiographique. La notice concrétiserait un usage social de la poésie, rendu sensible par la saynète galante et son rappel du « don du poème » mondain<note
n="31"
place="foot"
style="txt_Note"
type="standard"
xml:id="ftn31"
><p
> Sur cette question voir A. Génetiot, « Don du poème dans la poésie mondaine du XVII<hi
rend="sup"
style="typo_Exposant"
>e</hi
> siècle », <hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>L’Offrande lyrique</hi
>, J.-N. Illouz (dir.), Paris, Hermann, « Savoir Lettres », 2009, p. 243-261. </p
></note
>. Tout comme pour Théophile, le compilateur imaginerait, à partir de la réinsertion du contexte d’écriture, une fiction de sociabilité dont la fonction serait de réactiver aux yeux du lecteur, de manière connivente<note
n="32"
place="foot"
style="txt_Note"
type="standard"
xml:id="ftn32"
><p
> Sur cette notion, on se reportera à <hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>L’Âge de la connivence : lire entre les mots à l’époque moderne</hi
>, A. Bayle, M. Bombart et I. Garnier (dir.), n° 13, 2015.</p
></note
>, cette pratique mondaine de la poésie<note
n="33"
place="foot"
style="txt_Note"
type="standard"
xml:id="ftn33"
><p
> En ce sens, on pourrait parler « d’archive galante ». Voir D. Denis, <hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>« “De l’air galant” et autres conversations : 1653-1684 pour une étude de l’archive galante</hi
>, Paris, Champion, « Sources classiques », 1998. </p
></note
>. Par contraste, la décontextualisation de la section – les textes seuls – serait garante de sa patrimonialisation, soit de son institution en lieu de mémoire de la création poétique. La disjonction entre notice et section offre donc au lecteur deux possibilités d’appropriation des textes<note
n="34"
place="foot"
style="txt_Note"
type="standard"
xml:id="ftn34"
><p
> Je remercie M. Bombart d’avoir attiré mon attention sur cette dichotomie.</p
></note
> : une voie rapide, ludique et une voie plus soutenue, invitant à reconstituer en détail la trajectoire des poètes<note
n="35"
place="foot"
style="txt_Note"
type="standard"
xml:id="ftn35"
><p
> Voir, dans ce volume, les articles de J. Vignes et de M. Rosellini.</p
></note
>.</p
><p
style="txt_Normal"
>Concurrence donc et, en découlant logiquement, autonomisation de la présentation par rapport au recueil proprement dit. Notons du reste qu’Alain Niderst dans son édition du recueil Barbin ne donne pas les textes : seulement les notices. Il convient de ne pas trop présupposer de ce choix, qui peut être dû à des impératifs éditoriaux. Mais ne traduit-il pas pourtant un rapport singulier au recueil, indexé sur une distinction entre ces deux formes de compilation<note
n="36"
place="foot"
style="txt_Note"
type="standard"
xml:id="ftn36"
><p
> Sur le plan de la logique de fabrication, on peut penser que l’absence de pagination des notices signale leur insertion postérieure. Nous nous en tenons, pour notre part, aux effets de lecture que produit cette potentielle disjonction matérielle. </p
></note
> ?</p
></div
><div
type="section1"
><head
style="T_1"
subtype="level1"
>Autonomisation et épigraphie</head
><p
style="txt_Normal"
>On peut parler de micro-anthologie dans le sens d’une pratique de l’épigraphe entendue comme la somme d’une invitation à la lecture et du réemploi des morceaux, remis en perspective et disponibles à de nouvelles utilisations et à de nouveaux sens. L’anecdote et l’extrait suggèrent ou imposent une signification parce qu’ils procèdent de cette logique épigraphique. Cet aspect de la fabrique du recueil est rendu sensible par la mention, dans la réédition de Prault en 1752, d’une pièce jugée exemplaire de Boisrobert :</p
><quote
rend="quotation"
style="txt_Citation"
>Il a fait quelques jolies Chansons, qui l’ont fait appeler par Furetière <hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>le premier Chansonnier de France </hi
>: En voici une que l’illustre Lambert a mise en musique :</quote
><quote
rend="quotation"
style="txt_Citation"
>Eh quoi ! dans un âge si tendre<lb
></lb
>On ne peut déjà vous entendre,<lb
></lb
>Ni voir vos beaux yeux, sans mourir !<lb
></lb
>Ah ! soyez, jeune Iris, ou plus grande, ou moins belle.<lb
></lb
>Attendez, petite cruelle,<lb
></lb
>Attendez à blesser que vous sçachiez guérir.<note
n="37"
place="foot"
style="txt_Note"
type="standard"
xml:id="ftn37"
><p
> <hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>R.B</hi
>, t. III, Paris, Prault, 1752, n.p.</p
></note
></quote
><p
style="txt_Normal_suite"
>Certes, ce passage est absent de l’édition originale de 1692, mais il contribue à déplacer le sens initial de la section si on regarde celle-ci avec la notice. En somme, cet ajout non signalé comme tel actualise le projet de démystification d’un sens trop univoque accordé à l’anthologie. D’autre part, la chanson est doublement représentative : par sa qualité, elle peut efficacement illustrer le genre – maximum d’effet en un minimum de moyen (brièveté, concision) ; par sa présence, elle fait signe vers le non-lu, ce qui n’est pas retenu dans la section<note
n="38"
place="foot"
style="txt_Note"
type="standard"
xml:id="ftn38"
><p
> Celle-ci comprend les textes suivants :<lb
></lb
>Ode « On dit que ma fortune est faite » ;<lb
></lb
>Le Bavolet ;<lb
></lb
>L’hyver de Paris ;<lb
></lb
>A Monseigneur le Cardinal. Il l’entretient de l’ingratitude des gens de Province. Epistre « Prince Eminent, qui fournis à l’Histoire » ;<lb
></lb
>A Monseigneur le Chancelier. Il lui demande une abolition pour les neveux qui ont tué un brave. Epistre « Sacré Ministre en qui le Ciel a mis ».</p
></note
> mais qui mérite tout de même que l’on en rappelle l’existence. L’extrait revêt donc ici une valeur épigraphique, de complément et de complication, de résumé et d’amorce. Dès lors, il faut également voir en l’exergue une opération de suturation, qui cherche autant à unir les textes entre eux <hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>via </hi
>le rapprochement de la section et de la notice – à <hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>relier</hi
> en somme – qu’à s’adresser au lecteur par la voix de l’autre qu’est le poète. En d’autres termes, la concurrence et l’autonomisation n’impliquent pas forcément une séparation définitive entre les deux anthologies. Art de l’organisation qui est aussi un art de la circulation et de l’inscription, l’exergue balise la possibilité de lire autrement la section. Le cas de Lalane est probablement le plus notable : selon le compilateur, ce poète</p
><quote
rend="quotation"
style="txt_Citation"
>n’eût point d’autre employ que celui des belles lettres. Il n’a jamais fait imprimer que trois pieces, parce que la delicatesse de son goût ne luy a pas permis d’en faire paroistre davantage. Aussi voit-on dans ces trois pieces une grande noblesse de pensées, beaucoup de pureté, et une delicatesse de goût extraordinaire<note
n="39"
place="foot"
style="txt_Note"
type="standard"
xml:id="ftn39"
><p
> <hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>R.B</hi
>, tome IV.</p
></note
>.</quote
><p
style="txt_Normal_suite"
>Le caractère restreint de la section qui lui est allouée s’explique aisément, d’autant plus que le retranchement sévère qui sert de principe directeur à Lalane entre en résonance avec le geste anthologique et sa propédeutique de la restriction soigneusement indexée sur un choix. Mais c’est surtout le destin amoureux exemplaire, et même <hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>hapactique </hi
>du poète qui intéresse le compilateur :</p
><quote
rend="quotation"
style="txt_Citation"
>Il épousa une fort belle femme, qui s’appelloit Marie Galtelle des Roches, qu’il aima beaucoup, et pour laquelle il fit ces belles Stances qu’on verra au commencement de ses ouvrages, et il en a toûjours parlé dans ses deux autres pieces, comme dans cette belle Stance addressée à M. Ménage.</quote
><quote
rend="quotation"
style="txt_Citation"
>Chacun sçait que mes tristes yeux<lb
></lb
>Pleuroient ma Compagne fidelle,<lb
></lb
>Amarante, qui fut si belle<lb
></lb
>Que l’on n’a rien veu sous les Cieux<lb
></lb
>Qui ne fut moins aimable qu’elle.<note
n="40"
place="foot"
style="txt_Note"
type="standard"
xml:id="ftn40"
><p
> <hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>Ibid.</hi
></p
></note
></quote
><p
style="txt_Normal_suite"
>L’expérience présentée comme vécue, lestée d’une charge autobiographique conséquente, joue bien son rôle d’amorce et de condensation. On serait tenté d’y voir un phénomène similaire à ceux analysés plus tôt, n’était ceci :</p
><quote
rend="quotation"
style="txt_Citation"
>Et dans une autre piece qui n’est point imprimée dans ce Recüeil, qui ne cede rien à ces deux autres en beauté, il parle encore d’elle en ces termes.</quote
><quote
rend="quotation"
style="txt_Citation"
>O toy ! s’écria-t-il, fugitive Amarante ;<lb
></lb
>Toy qui mene mon ombre après la tienne errante ;<lb
></lb
>Toy dont la cendre froide embrase tous mes sens,<lb
></lb
>Ecoute le recit des peines que je sens.<lb
></lb
>Quand tu voyois le jour, et que ta belle vie<lb
></lb
>Remplissoit tous les cœurs ou d’amour ou d’envie ;<lb
></lb
>Je fus le seul choisi pour estre aimé de toy,<lb
></lb
>Et seul je méritay les gages de ta foy.<lb
></lb
>Mais pardon, si je dis que je t’ay méritée,<lb
></lb
>De ce terme insolent ne sois point irritée :<lb
></lb
>Si j’eus quelque mérite, Amour nostre vainqueur<lb
></lb
>La versa dans mon ame en regnant dans mon cœur ;<lb
></lb
>Je sçay que ta beauté n’eut rien de comparable,<lb
></lb
>Qu’aux plus brillans esprits le tien fut preferable ;<lb
></lb
>Que les vertus, les ris, les graces, les amours,<lb
></lb
>Pour te faire admirer te suivirent toûjours ;<lb
></lb
>Que ces brillans regards dont tu nous fis la guerre<lb
></lb
>Tirerent après toy tous les yeux de la terre ;<lb
></lb
>Et qu’enfin la nature épuisa ses tresors,<lb
></lb
>Quand par l’ordre du Ciel elle forma ton corps.<lb
></lb
>Cependant tu m’aimas, et j’eus le bien suprême<lb
></lb
>De voir ta flâme égale à mon ardeur extrême,<lb
></lb
>Dés que pour nous unir le soin des immortels<lb
></lb
>Eut épuré mes feux aux pieds de leurs Autels.<lb
></lb
>O fortunez momens ! ô flateuses pensées !<lb
></lb
>O biens évanouis ! ô délices passées !<lb
></lb
>O doux ravissemens ! ô celestes plaisirs  !<lb
></lb
>Vous calmeriez encor mes violens desirs,<lb
></lb
>Si quelque Dieu, tenté d’une si belle proïe,<lb
></lb
>Ne m’avoit point ravi la cause de ma joye.<lb
></lb
>Mais dequoy, mal-heureux, osai-je discourir,<lb
></lb
>Puis-je, ô mon Amarante, y songer sans mourir !<lb
></lb
>Que fais-je de ma vie, après t’avoir perduë ?<lb
></lb
>Qu’as-tu fait de ta flâme au tombeau descenduë ?<lb
></lb
>Y gardes-tu toûjours ta premiere amitié ?<lb
></lb
>De l’ennuy qui me ronge as-tu quelque pitié ?<lb
></lb
>Dis-moy si chez les Dieux ce beau soin te devore ?<lb
></lb
>Et si de ton berger il te souvient encore ?<lb
></lb
>Ah ! tu ne repons rien : méconnois-tu ma voix !<lb
></lb
>Daphnis ne t’est-il plus ce qu’il fût autrefois !<lb
></lb
>Est-ce donc qu’on oublie au bord des sepultures<lb
></lb
>De ses chastes amours les douces avantures ?<lb
></lb
>De moy, s’il est ainsi, je renonce au trépas ;<lb
></lb
>Je veux vivre et souffrir pour ne t’oublier pas,<lb
></lb
>Et que de mes tourmens la suite douloureuse<lb
></lb
>Fasse vivre à jamais nostre Histoire amoureuse.<note
n="41"
place="foot"
style="txt_Note"
type="standard"
xml:id="ftn41"
><p
> <hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>Ibid.</hi
></p
></note
></quote
><p
style="txt_Normal_suite"
>Pourquoi ne pas retenir ce long poème de quarante-six vers, donné ici dans son intégralité, parmi les autres textes archivés dans la section ? Selon le compilateur, :</p
><quote
rend="quotation"
style="txt_Citation"
>l’amour a souvent inspiré des Poétes, et leur a dicté des Vers fort passionnez pour leurs Maistresses ; mais on n’en a gueres vu prendre leurs femmes pour l’objet de leurs Poésies, et pleurer leur mort en Vers. Ceux de Lalane marquent un bel esprit, un bon naturel et un cœur tendre.<note
n="42"
place="foot"
style="txt_Note"
type="standard"
xml:id="ftn42"
><p
> <hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>Ibid.</hi
></p
></note
></quote
><p
style="txt_Normal_suite"
>La présence de ce texte dans la notice s’explique précisément par l’<hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>hapax </hi
>qu’il constitue : l’anthologiste le déplace dans la notice comme invitation à la curiosité, comme incitation à la lecture, comme appât en somme<note
n="43"
place="foot"
style="txt_Note"
type="standard"
xml:id="ftn43"
><p
> Sur la dimension économique de cet « appel d’offre », voir l’article de C. Schuwey dans le présent volume.</p
></note
>. En mettant en rapport les notices entre elles, on pourra d’ailleurs considérer qu’elles fondent en creux une sorte de micro-anthologie des amoureux illustres (Desportes, Bertaut, Lalane<note
n="44"
place="foot"
style="txt_Note"
type="standard"
xml:id="ftn44"
><p
> Sur la postérité du jugement du recueil Barbin, voir par exemple N. Toussaint Lemoyne Dessessarts : « LALANE (Pierre), poète, vivait du tems de Ménage. Il ne fit imprimer que trois pièces, parce que la délicatesse de son goût ne lui permit pas, dit-on, d’en faire paraitre davantage. On eut pu ajouter qu’il en avait mis au jour deux de trop, car il n’y a que ses Stances à Ménage qui vaillent la peine d’être lues. Lalane avait épousé Marie Galtelle des Roches, qui selon lui, était une des plus belles femmes de son tems. Une mort prématurée la lui enleva. Après l’avoir célébrée pendant sa vie, il l’a célébra après sa mort. Une partie de ses œuvres poétiques a été insérée dans le tome IV du Recueil des plus belles pièces des poètes français, par Mlle d’Aunoi. On trouve le reste dans les œuvres de Montplaisir » (<hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>Les siècles littéraires de la France, ou nouveau dictionnaire, historique, critique, et bibliographique, de tous les Ecrivains français, morts et vivans, jusqu’à la fin du XVIIIe siècle. Contenant : 1. Les principaux traits de la vie des Auteurs morts, avec des jugemens sur leurs ouvrages ; 2. Des Notices bibliographiques sur les Auteurs vivans ; 3. L’indication des différentes Editions qui ont paru de tous les Livres français, de l’année où ils ont été publiés, et du lieu où ils ont été imprimés. Par N.-L.-M. Dessessarts, et plusieurs biographes</hi
>, tome quatrième. A Paris, chez l’Auteur, Imprimeur-Libraire, Place de l’Odéon, An IX. (1801), t. IV, p. 79).</p
></note
> …), conformément au projet galant du recueil.</p
><p
rend="break"
style="txt_separateur"
>***</p
></div
><div
type="section1"
><head
style="T_1"
subtype="level1"
>Conclusion : du <hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>parergon </hi
>à l’<hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>ergon</hi
></head
><p
style="txt_Normal"
>Par sa pratique en définitive épigraphique, l’anthologie acquiert une épaisseur et une détermination herméneutique supplémentaires. Étudier ces processus péritextuels a permis de mettre en lumière les instances de recomposition et de réemploi qui animent le recueil Barbin. À partir d’une matière culturellement partagée, le compilateur élabore un dispositif étayé par une rhétorique de l’extrait inséré. En d’autres termes, les notices biographiques qui précèdent les textes relèvent du <hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>paratexte</hi
>, mais à la manière du <hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>parergon </hi
>de Derrida :</p
><quote
rend="quotation"
style="txt_Citation"
>Un <hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>parergon</hi
> vient contre, à côté et en plus de l’<hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>ergon</hi
>, du travail fait, du fait, de l’œuvre mais il ne tombe pas à côté, il touche et coopère, depuis un certain dehors, au-dedans de l’opération. Ni simplement dehors ni simplement dedans. Comme un accessoire qu’on est obligé d’accueillir au bord, à bord.<note
n="45"
place="foot"
style="txt_Note"
type="standard"
xml:id="ftn45"
><p
> J. Derrida, <hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>La Vérité en peinture</hi
>, Paris, Flammarion, « Champs », 1978, p. 63.</p
></note
></quote
><p
style="txt_Normal_suite"
>Et puisque « ce supplément hors-d’œuvre […] doit désigner une structure prédicative formelle, générale, qu’on peut transporter <hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>intacte</hi
> ou <hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>régulièrement</hi
> déformée, reformée, dans d’autres champs, pour lui soumettre de nouveaux contenus<note
n="46"
place="foot"
style="txt_Note"
type="standard"
xml:id="ftn46"
><p
> <hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>Ibid</hi
>.<hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
> </hi
>p. 64.</p
></note
> », le <hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>parergon </hi
>– les extraits insérés – se mue en <hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>ergon</hi
>, c’est-à-dire en <hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>volonté éthique</hi
>, centrée sur l’expérience amoureuse et adossée à la valeur de vérité des anecdotes mêlées aux extraits. Par-là, s’invente une esthétique de l’histoire littéraire, c’est-à-dire une tendance à fictionnaliser celle-ci, au profit de l’invention d’un nouveau dispositif conduisant à accréditer l’anthologie comme genre à part entière, basé sur la réénonciation de la matière compilée. L’auteur du recueil pourrait dès lors considérer avec Michel Jeanneret que :</p
><quote
rend="quotation"
style="txt_Citation"
>l’œuvre ne se réduit pas au texte invariant qui repose sur la page ; elle est en prise sur la réalité, elle s’articule à l’expérience vécue aussi bien au moment de sa fabrication qu’à celui de sa réception ; elle est donc un acte qui, influencé par la vie, l’influence à son tour. L’intérieur et l’extérieur, le texte et le contexte, le produit et le producteur sont distincts, ils peuvent être provisoirement dissociés, mais ils sont étroitement solidaires, si bien que les séparer, c’est les mutiler. Vies et portraits d’auteurs ne sont pas des parasites ni des corps étrangers : ils confèrent à l’œuvre son poids d’humanité.<note
n="47"
place="foot"
style="txt_Note"
type="standard"
xml:id="ftn47"
><p
> M. Jeanneret, « L’homme dans l’œuvre. Vies et portraits d’écrivains à la Renaissance », <hi
rend="italic"
style="typo_Italique"
>Poètes, princes et collectionneurs. Mélanges offerts à Jean-Paul Barbier-Mueller</hi
>, N. Ducimetière (dir.), Genève, Droz, « Travaux d’Humanisme et Renaissance », 2011, p. 151.</p
></note
></quote
></div
></div
></body
><back
><div
type="annexe"
><head
style="T_1"
> </head
><floatingText
type="annexe"
><group
><xi:include
href="PFL_15_cartron_annexes.xml"
xpointer="text"
></xi:include
></group
></floatingText
></div
></back
></text
></TEI
>
