Introduction
La communication humaine ne se limite pas aux mots : les gestes, les postures, les modulations vocales et les expressions faciales forment un ensemble de signaux multimodaux participant à la construction et à l’interprétation du message. En contexte bilingue, ces manifestations non verbales peuvent varier en fonction de la langue mobilisée (Nicoladis, 2007 ; Gullberg, 2012), en particulier lorsqu’elles s’inscrivent dans un récit impliquant une forte charge émotionnelle (Paniz, 2025). Or, alors que les approches linguistiques se sont historiquement concentrées sur les structures verbales du langage, les manifestations non verbales constituent aujourd’hui un objet d’analyse reconnu dans l’étude des situations de communication marquées par une altération de la production ou de l’accessibilité langagière (Felmingham et al., 2011 ; Blekić et al., 2021).
Le présent travail s’inscrit dans le prolongement d’une recherche doctorale consacrée à l’analyse des processus de mise en récit du trauma psychique en contexte bilingue, et propose une méthodologie de repérage, de description et de catégorisation des gestes et expressions faciales observables dans ce type de récit. L’étude que nous proposons ici repose sur un corpus recueilli auprès de locuteurs bilingues ayant vécu un événement à caractère traumatique, relaté dans deux langues subjectivement différenciées : une langue in esse (stabilisée, ancrée) et une langue in fieri (en cours d’appropriation)1. L’hypothèse de travail est que ce contraste de statut linguistique peut se traduire par des variations dans la production gestuelle, notamment dans la fréquence et la fonction des gestes coverbaux. Dans le contexte spécifique des récits traumatiques, ces variations peuvent également concerner des comportements non verbaux à visée régulatrice, dont la mobilisation est susceptible d’augmenter en présence d’une charge émotionnelle élevée (Kolk, 2014 ; Offor et al., 2024).
Les récits analysés comportent, aux côtés des composantes verbales, des manifestations non verbales relevant à la fois de la gestualité coverbale et d’autres indices corporels, tels que les déplacements du regard, les gestes adaptateurs et les gestes d’autocontact, appréhendés comme des marqueurs potentiels d’implication subjective et de charge émotionnelle. L’objectif est de formaliser une grille d’interprétation des indices mimico-gestuels observables dans les récits traumatiques bilingues, en tenant compte de la diversité de leurs fonctions expressives et régulatrices. Développée à partir de la grille SPLIT-102 (Auxéméry & Gayraud, 2021, 2025) et des apports convergents de la psychotraumatologie (Foa et al., 1995 ; Stratou et al., 2013 ; Michopoulos & al, 2015 ; Offor et al., 2024) et des approches intégratives du geste (McNeill, 1992, 2000, 2005 ; Kendon, 2004), la grille NV‑SPLIT‑10 comprend dix catégories fonctionnelles, définies selon des critères comportementaux observables et destinées à structurer l’analyse des manifestations non verbales dans les récits traumatiques bilingues.
Ainsi, après avoir présenté le cadre théorique mobilisé dans cette recherche, à l’intersection de la néoténie linguistique, de la psychotraumatologie et de l’analyse des gestes coverbaux, nous détaillerons la méthodologie ayant présidé à la conception de la grille NV‑SPLIT‑10, depuis le recueil des données jusqu’aux conventions d’annotation adoptées. L’étude de deux cas contrastés permettra ensuite de mettre en lumière les apports heuristiques du dispositif, en documentant les régularités expressives propres à chaque configuration linguistique. Enfin, la discussion envisagera les conditions de généralisation de cette grille interprétative ainsi que ses limites et les perspectives de recherche ultérieures.
1. Lire le trauma à travers le geste : cadre théorique
L’étude des manifestations non verbales dans les récits de trauma psychique requiert un cadre théorique capable d’articuler plusieurs niveaux d’analyse : la dynamique expressive propre aux locuteurs bilingues, le rôle du geste dans la structuration cognitive du discours, et les altérations comportementales et linguistiques associées au trouble de stress post-traumatique (TSPT). Le présent travail propose une approche intégrée de ces dimensions, à partir d’un corpus de récits bilingues produits par des locuteurs ayant été confrontés à un événement traumatique.
Dans ce contexte, trois cadres théoriques structurent notre approche : le premier, issu des travaux en néoténie linguistique (Bajrić, 2013), envisage la compétence langagière comme un processus évolutif et subjectivement différencié, au sein duquel le locuteur entretient des rapports cognitifs différents avec les langues qu’il parle selon leur degré d’appropriation respectif, d’intégration cognitive et d’investissement affectif. Le deuxième repose sur une conception multimodale de l’activité discursive, où les gestes et les mimiques sont analysés comme des composantes codées, fonctionnelles et segmentables de la cognition linguistique (Tellier et al., 2012 ; McNeill 1992 ; 2000 ; 2005 ; Kendon, 2004). Enfin, le troisième s’appuie sur les recherches en psychotraumatologie (Foa et al., 1995 ; Stratou et al., 2013 ; Michopoulos & al, 2015 ; Auxéméry & Gayraud, 2021 ; Offor et al., 2024), décrivant les effets du TSPT sur la production langagière et comportementale, et identifiant un ensemble récurrent d’indices non verbaux associés à des processus de régulation émotionnelle, de dissociation ou de sidération.
Ces trois perspectives convergent ainsi pour constituer les fondements théoriques de la grille interprétative NV-SPLIT-10, qui vise à formaliser un ensemble de critères observables permettant de décrire et d’interpréter les manifestations non verbales — en particulier en ce qui concerne les indices mimico-gestuels — dans les récits traumatiques bilingues.
1.1. Bilinguisme et gestualité : repères conceptuels
Parmi les fondements théoriques mobilisés figure la néoténie linguistique ou théorie du locuteur inachevé, développée par Bajrić (2013). Ce cadre théorique, inspiré du concept biologique de néoténie3 (Bolk, 1916), propose de considérer le sujet parlant non comme un locuteur accompli, mais comme un individu engagé dans un processus continu d’appropriation et de remaniement des langues qu’il mobilise. Dans cette perspective, la compétence linguistique est conçue comme une relation évolutive entre le locuteur et les langues qu’il parle, structurée par des degrés variables d’intégration cognitive et d’inscription subjective et existentielle. Ainsi, le modèle néoténique privilégie l’analyse des rapports cognitifs que le locuteur entretient avec les langues de son répertoire, en fonction de leur degré d’intégration subjective, de la dimension existentielle leur étant associée et de leur stabilité énonciative.
Dans ce contexte, l’approche néoténique distingue trois4 rapports cognitifs que le locuteur est susceptible d’entretenir avec les langues qu’il rencontre tout au long de sa vie : la langue in posse5, correspondant à une langue encore non disponible sur le plan expressif ; la langue in fieri6, en cours d’appropriation ; et la langue in esse7, subjectivement investie et existentiellement ancrée. Cette tripartition repose sur le degré de développement du sentiment linguistique, entendu comme la capacité du locuteur à investir une langue de manière suffisamment profonde pour y inscrire son identité discursive, cognitive et existentielle (Bajrić, 2013). La langue in esse se caractérise ainsi par un ancrage existentiel fort et par l’émergence d’un sentiment linguistique permettant au locuteur d’inscrire dans la langue son identité discursive et cognitive. À l’inverse, la langue in fieri demeure marquée par une certaine extériorité subjective, une moindre disponibilité énonciative et un accès plus limité au vouloir‑dire 8de la langue.
Ainsi, l’approche néoténique offre un cadre pertinent pour considérer que les conditions d’accès à la mise en discours de l’expérience varient selon le degré d’intégration cognitive et existentielle de la langue mobilisée. Cette perspective trouve un point d’articulation avec les recherches consacrées à la gestualité en contexte bilingue, qui ont montré que la production des gestes coverbaux peut différer d’une langue à l’autre, en lien avec le niveau de maîtrise, le degré d’automatisation et l’investissement subjectif associés à chaque langue (Nicoladis, 2007 ; Gullberg, 1998, 2012 ; Stam, 2010). Dans ce contexte, les travaux de Gullberg (1998, 2012) et Stam (2010) mettent en évidence que la relation entre compétence linguistique et gestualité ne relève pas d’un mécanisme strictement compensatoire : dans une langue marquée par une moindre disponibilité expressive, le locuteur peut recourir à des stratégies discursives telles que l’omission d’informations ou l’alternance codique, parfois associées à une réduction de la gestualité. À l’inverse, une gestualité plus riche peut émerger lorsque l’engagement dans la langue s’intensifie, traduisant un effort de maintien de la continuité narrative et de stabilisation de l’énonciation (Gullberg, 2011, 2012 ; Stam, 2010).
Dans le contexte spécifique du trauma psychique, cette articulation entre statut subjectif des langues et production gestuelle présente un intérêt particulier, car la remémoration d’un événement traumatique s’effectue fréquemment sous une charge émotionnelle susceptible d’affecter la continuité du discours et les conditions de sa production. Dans une telle situation, les variations observées dans la mobilisation des ressources expressives entre langues peuvent être accentuées, sans que celles-ci puissent être réduites à des différences de compétence linguistique9 au sens strict. Le cadre néoténique permet ainsi d’interroger la manière dont le statut subjectif des langues mobilisées peut se refléter dans les manifestations gestuelles en contexte traumatique.
1.2. Références théoriques pour l’analyse multimodale des indices mimico-gestuels
L’étude des gestes coverbaux s’est progressivement constituée comme un champ autonome au sein des sciences du langage, à l’interface de la psycholinguistique, de la linguistique interactionnelle et de l’analyse multimodale du discours. L’un des cadres théoriques les plus influents dans ce domaine est celui développé par McNeill (1992 ; 2000 ; 2005), selon lequel le geste et la parole relèvent d’un processus cognitif unique et intégré. Dans cette perspective, le geste n’est pas conçu comme un simple accompagnement illustratif, mais comme une modalité de représentation à part entière, relevant d’une synchronisation conceptuelle avec le langage verbal. Le concept de growth point (McNeill, 1992 ; McNeill & Duncan, 2000) désigne à ce titre le point d’émergence de l’unité pensée‑parole‑gestualité, qui constitue l’unité minimale d’analyse de l’expression multimodale.
La typologie gestuelle proposée par McNeill distingue quatre catégories fonctionnelles :
- les gestes iconiques, qui représentent visuellement des objets ou des actions ;
- les gestes métaphoriques, qui traduisent spatialement des contenus abstraits ;
- les gestes déictiques, qui désignent des entités ou des directions dans l’espace de l’interlocution ;
- les gestes rythmiques (beats), qui ponctuent le discours sans contenu référentiel explicite.
Ces catégories ne sont pas exclusives et peuvent coexister au sein d’un même segment gestuel. McNeill (2005) insiste toutefois sur le fait qu’il ne s’agit pas, à proprement parler, d’une typologie fermée, mais plutôt de dimensions gestuelles, susceptibles de se combiner au sein d’une même production. Cette conception, bien que discutée dans la littérature, demeure un cadre de référence pour la description des gestes produits en cooccurrence avec la parole.
Dans le prolongement de ces apports, l’analyse conversationnelle multimodale a permis de réinscrire les gestes dans leur dimension interactionnelle située. Les travaux de De Stefani & Mondada (2024) considèrent le geste comme une ressource praxéologique, autrement dit comme une forme d’action localement produite, orientée vers une coordination avec les autres modalités d’expression : parole, regard, posture, manipulation d’objets. Cette approche accorde une attention particulière à la temporalité du geste, à son inscription dans des séquences d’action, et à sa fonction dans la coconstruction du sens en interaction.
Or, force est de constater que ces cadres, bien que distincts, convergent sur deux points principaux :
- le geste est considéré comme une forme d’expression codée, segmentable et analysable ;
- il relève d’une activité cognitive impliquant à la fois conceptualisation, structuration discursive et orientation interactionnelle.
Dans le contexte spécifique des récits de l’expérience traumatique en situation bilingue, ces apports permettent de problématiser le geste au-delà de sa valeur illustrative. Le geste est ici envisagé comme une modalité d’expression susceptible d’accueillir des formes de tension, de blocage ou de débordement que la langue verbale ne prend pas toujours en charge. De plus, dans les configurations langagières où coexistent une langue in esse et une langue in fieri, la dynamique gestuelle peut varier en fonction de la disponibilité expressive de chaque langue. L’activation gestuelle peut ainsi s’intensifier dans les moments où l’accès au verbal est entravé, ou au contraire se suspendre dans les séquences de sidération ou de dissociation.
L’élaboration de la grille NV-SPLIT-10 s’inscrit précisément dans cette perspective théorique : elle vise à repérer et à catégoriser les gestes, mimiques et postures en tant qu’indices comportementaux organisés, observables dans le déroulement du récit traumatique.
1.3. Vers une modélisation des marqueurs non verbaux du trauma
La communication non verbale occupe une place centrale dans l’analyse du traumatisme psychique, en particulier lorsque les capacités verbales de structuration, de narration ou d’accès au lexique sont affectées. Plusieurs travaux en psycholinguistique clinique et en psychopathologie (Foa et al., 1995 ; Cote, 2010 ; Auxéméry & Gayraud, 2021) ont montré que l’état de stress post-traumatique (TSPT) peut entraîner une désorganisation de la production langagière, marquée par une fragmentation syntaxique, des difficultés d’accès lexical ou des stratégies d’évitement discursif. Dans ces contextes, les indices non verbaux — gestes, mimiques, postures, prosodie — deviennent des marqueurs pertinents de l’état psychique du locuteur, susceptibles de révéler une charge émotionnelle ou un conflit représentationnel qui n’est pas exprimé verbalement.
Dans ce contexte, Mehrabian (2017) ainsi que Foley & Gentile (2010) soulignent que les comportements non verbaux ne se limitent pas à la transmission d’émotions, mais traduisent également des états mentaux latents, des stratégies de régulation interne ou des tendances comportementales. Cette dimension expressive est particulièrement saillante dans les contextes post-traumatiques, où la dissociation entre canal verbal et non verbal peut s’intensifier. En effet, plusieurs études ont mis en évidence que les patients atteints de TSPT manifestent fréquemment une discordance entre la neutralité apparente du discours et des micro-expressions ou gestes indiquant une tension émotionnelle non verbalisée (Foa et al., 1995 ; Offor et al., 2024).
À ce sujet, différents travaux ont permis d’identifier toute une série de manifestations non verbales associées au TSPT. Dans cette perspective, l’évitement du regard, la rigidité posturale, l’agitation corporelle répétée (fidgeting) ou encore l’immobilité soudaine (freezing) sont régulièrement rapportés comme indicateurs comportementaux du trauma psychique (Michopoulos et al., 2015 ; Levine & Levine, 1999 ; Nijdam, Gersons & Olff, 2013). Stratou et al. (2013) observent également un affaiblissement de la gestualité expressive et une réduction des expressions faciales en lien avec des états de dissociation mimique. À l’inverse, certaines formes d’autocontact (mains sur le visage, bras croisés, frottements) sont interprétées comme des stratégies de régulation émotionnelle (Mueller et al., 2019), parfois décrites comme non intentionnelles (Ekman & Friesen, 1969), et associées à des états d’inconfort affectif ou d’autoréassurance (Harrigan, 1985 ; Harrigan et al., 1987 ; Grunwald et al., 2014 ; Barroso & Freedman, 1992).
Les revues de Kreibig (2010) et Federman et al. (2019) proposent une catégorisation synthétique de ces indicateurs. À partir des données sur le système nerveux autonome, Kreibig (2010) met en évidence une corrélation entre certaines émotions (peur, anxiété, colère) et des réponses physiologiques spécifiques, telles qu’une élévation de la fréquence cardiaque et respiratoire, une augmentation de la conductance cutanée ou une réduction de la variabilité cardiaque. Dans une perspective clinique complémentaire, Federman et al. (2019) décrivent plusieurs types de mouvements corporels observables dans les récits traumatiques, en distinguant notamment des gestes illustrateurs (Ekman & Friesen, 1972), des gestes rythmiques (Biau et al., 2015 ; Noland, 2009) et des gestes à visée régulatrice, incluant des mouvements répétitifs ou apaisants (Nijdam et al., 2013 ; Seoane, 2016). Or, ces catégories ne relèvent pas d’un même niveau fonctionnel : tandis que les gestes illustrateurs et rythmiques participent principalement à la structuration et au déroulement du discours, les gestes régulateurs s’inscrivent davantage dans des processus de modulation de l’activation émotionnelle. Elles ne renvoient donc pas à une fonction expressive unifiée, mais à des mécanismes distincts, engagés de manière différenciée dans l’articulation entre corps, émotion et mise en récit du trauma.
Les expressions faciales constituent également un axe important d’observation. Le Facial Action Coding System (FACS), élaboré par Ekman & Friesen (1978), propose un cadre de segmentation objective des mouvements faciaux selon des unités d’action musculaire (Action Units, AU), permettant une analyse fine, indépendante de toute inférence émotionnelle immédiate. Ce système a largement été mobilisé pour étudier les expressions de peur ou d’alerte dans les récits de trauma (Foa et al., 1995 ; Ringwald et al., 2025), et sert de référence dans de nombreux travaux en psychologie clinique et en reconnaissance automatique des émotions.
Dans le cadre spécifique du TSPT, ces marqueurs non verbaux apparaissent souvent comme des indicateurs de régulation émotionnelle ou de rupture de la continuité expressive. Leur présence peut signaler une tentative de maîtrise affective, une dissociation corporelle ou un conflit représentationnel. Comme le souligne la revue de Schirmer et al. (2024), la communication non verbale, bien que constitutive de toute interaction, joue dans les récits traumatiques un rôle spécifique et accentué. En effet, elle se trouve investie de fonctions particulières : elle participe à la structuration de l’interaction, mais également à la régulation de la charge cognitive et émotionnelle, ainsi qu’à la mise en forme progressive de l’expérience vécue.
Ces apports théoriques convergent vers la nécessité d’un outil systématique de classement et d’interprétation des manifestations non verbales en contexte post-traumatique. C’est dans cette perspective qu’a été élaborée la grille NV-SPLIT-10, dont les principes de construction et les conditions d’application feront l’objet d’un développement méthodologique dans les sections suivantes.
2. Dispositif méthodologique
L’étude présentée ici s’appuie sur un dispositif méthodologique spécifiquement élaboré pour l’analyse multimodale de récits traumatiques bilingues. Les cadres existants offrent des dispositifs d’annotation gestuelle fondés sur des principes et des niveaux de granularité variés, qu’il s’agisse de la description morphodynamique fine des gestes (par exemple NEUROGES, voir Lausberg & Slöetjes, 2016), de l’analyse des gestes coverbaux (McNeill, 1992, 2005 ; Kendon, 2004) ou encore de l’organisation de l’annotation multimodale sous ELAN (Colletta et al., 2011). Élaborés dans des contextes théoriques et empiriques spécifiques, ces dispositifs répondent à des objectifs analytiques déterminés, centrés soit sur la description formelle du geste, soit sur sa relation avec la parole ou l’interaction.
Or, les travaux consacrés au trouble de stress post-traumatique cités supra mettent en évidence des manifestations non verbales dont la pertinence analytique tient moins à leur description morphodynamique exhaustive qu’à leur valeur fonctionnelle dans la structuration du discours, la régulation émotionnelle ou la désorganisation expressive. Ces manifestations — incluant des formes de gestualité coverbale, des mouvements répétitifs ou des gestes d’autocontact — sont ainsi principalement appréhendées comme des indicateurs cliniques ou interprétatifs, mobilisés pour éclairer les dynamiques psychiques et discursives à l’œuvre dans les récits traumatiques.
Dans cette perspective, l’objectif n’est pas seulement de procéder à une annotation systématique de l’ensemble des paramètres gestuels, mais de disposer d’un cadre permettant de repérer, de classer et d’interpréter des indices non verbaux en lien avec les dynamiques verbales et émotionnelles propres aux récits traumatiques. Cette orientation a conduit à l’élaboration d’un dispositif d’annotation ad hoc, intégrant de manière ciblée certaines dimensions partagées avec des cadres existants (McNeill, 1992, 2005 ; Kendon, 2004 ; Colletta et al., 2011) sans en reprendre la formalisation complète. Ce choix vise à assurer une cohérence analytique entre les manifestations mimico-gestuelles observées et les catégories verbales issues de la grille SPLIT‑10, initialement développée par Auxéméry & Gayraud (2021), puis adaptée à des données bilingues (Paniz, 2025).
Ainsi, cette section expose les différentes étapes de ce dispositif méthodologique, depuis la constitution du corpus et le protocole de recueil des données jusqu’aux choix d’annotation et d’analyse ayant conduit à l’élaboration de la grille NV-SPLIT-10.
2.1. Constitution du corpus et protocole de collecte des données
Notre étude repose sur l’analyse d’un sous-échantillon issu de deux corpus audiovisuels semi-contrôlés10 rassemblant des récits traumatiques bilingues français‑anglais. Ces corpus, extraits d’un ensemble plus vaste de quatre corpus au total, sont structurés en deux volets distincts pour chaque combinaison linguistique : un sous-corpus dédié aux manifestations verbales, et un autre consacré aux manifestations non verbales. Le présent travail se concentre exclusivement sur les sous-corpus non verbaux des corpus LIE-FR-EN (français et anglais mobilisés en tant que langues in esse) et LIF-FR-EN (français mobilisé en tant que langue in esse, anglais en tant que langue in fieri), soit un total de 11 participants âgés de 25 à 40 ans.
La collecte des données s’est appuyée sur la conduite de deux entretiens, par participant, en visioconférence, espacés d’environ une semaine. Ce choix répondait à des contraintes de terrain, plusieurs participants ne se trouvant pas dans la même zone géographique, et visait à garantir une modalité de recueil homogène pour l’ensemble du corpus. Or, comme souligné par Cosnier & Develotte (2011), l’interaction en visioconférence ne constitue pas un simple équivalent du face-à-face en présence, mais un dispositif interactionnel spécifique, marqué par un cadrage restreint et une focalisation accrue sur le visage et le regard. Guichon & Wigham (2016) soulignent également que ce type de dispositif tend à réduire l’espace gestuel disponible pour les mouvements des bras et des mains, tout en maintenant, voire en renforçant, l’activité mimique et les comportements corporels à visée régulatrice. Afin de limiter ces contraintes pour l’analyse des manifestations non verbales, les participants ont été invités à adopter un cadrage incluant le buste, de manière à rendre visibles, autant que possible, les gestes coverbaux et certains gestes d’autocontact. Il n’en demeure pas moins que, dans un tel dispositif, une partie des comportements corporels peut être produite hors champ. Sur le plan méthodologique, seuls les gestes et indices posturo-mimo-gestuels effectivement observables à l’écran ont fait l’objet d’un codage systématique. Ce choix s’inscrit dans l’objectif exploratoire de l’étude, qui vise avant tout à examiner la pertinence d’une grille d’interprétation des indices mimico-gestuels observables dans des récits traumatiques bilingues.
Chaque séance d’entretien, d’une durée comprise entre 60 et 90 minutes, s’est structurée en deux phases distinctes, qui seront détaillées par la suite. L’identification et la classification des différents profils linguistiques des participants ont été effectuées lors de la première séance, à partir d’un questionnaire administré et d’un échange oral. Ce dernier visait à recueillir des informations à la fois objectives (langues parlées, contexte de l’événement, usage quotidien des langues concernées) et subjectives (perception affective et cognitive des langues mobilisées). Afin de permettre aux participants d’attribuer un statut in esse ou in fieri au français et à l’anglais, deux définitions simplifiées de ces notions ont été intégrées au questionnaire11 (Paniz, 2025). Ce protocole repose sur un postulat central de l’approche linguistique néoténique selon laquelle le locuteur est en mesure d’évaluer, de manière réflexive, le rapport cognitif et affectif qu’il entretient avec les langues qu’il mobilise.
Les profils linguistiques identifiés ont ensuite été répartis comme suit :
Tableau 1 : Profils linguistiques identifiés (corpus LIE-FR-EN et LIF-FR-EN)
| Corpus | Code locuteur | Langue in esse x | Langue in esse y/in fieri | Contexte |
| LIE-FR-EN | P07 | Français | Anglais | Francophone |
| LIE-FR-EN | P19 | Français | Anglais | Francophone |
| LIE-FR-EN | P20 | Français | Anglais | Francophone |
| LIE-FR-EN | P17 | Français | Anglais | Anglophone |
| LIE-FR-EN | P26 | Français | Anglais | Anglophone |
| LIE-FR-EN | P30 | Anglais | Français | Anglophone |
| LIE-FR-EN | P05 | Anglais | Français | Francophone |
| LIF-FR-EN | P08 | Français | Anglais | Francophone |
| LIF-FR-EN | P14 | Français | Anglais | Francophone |
| LIF-FR-EN | P25 | Français | Anglais | Anglophone |
| LIF-FR-EN | P40 | Français | Anglais | Anglophone |
Le tableau présenté ci-dessus récapitule les effectifs et la distribution des profils linguistiques au sein des deux sous-corpus analysés. Il permet de cartographier les configurations langagières mobilisées dans les récits, en tenant compte à la fois du statut des langues concernées (in esse/in fieri) et de la coïncidence de l’une de ces deux avec le contexte de l’événement. Cette structuration constitue un préalable essentiel à l’analyse, en ce qu’elle permet d’examiner l’incidence potentielle de ces variables sur les manifestations non verbales.
La suite de chaque entretien a été consacrée à deux types de productions : un récit traumatique dans chacune des langues mobilisées, suivi d’un temps d’échange métalinguistique portant sur les effets perçus du changement de langue sur la mémoire, le ressenti et la mise en mots de l’expérience. Afin de neutraliser les effets d’ordre, les langues ont été alternées entre les deux séances : dans la première, le récit a commencé en langue in esse x puis s’est poursuivi en langue in esse y ou in fieri ; dans la seconde, l’ordre a été inversé. En ce qui concerne le temps d’échange métalinguistique, ces derniers ont été effectués dans la langue mobilisée en dernier au cours de l’entretien12.
L’analyse des gestes et des expressions faciales s’est appuyée sur une annotation multimodale des enregistrements audiovisuels, initialement transcrits à l’aide du logiciel Whisper (OpenAI). Les données ont ensuite été segmentées et traitées dans ELAN au moyen d’un système multicouche, intégrant à la fois la transcription du contenu verbal et l’annotation structurée des indices non verbaux. Dans ce contexte, les gestes ont été détectés via DeepLabCut, tandis que les mimiques faciales ont été identifiées à l’aide du logiciel OpenFace, avec une vérification manuelle systématique de l’ensemble des données afin d’assurer la validité des annotations.
C’est aux différentes étapes d’élaboration de la grille interprétative NV‑SPLIT‑10 — du codage initial à la mise en place des conventions d’annotation, en passant par la classification des indices mimico-gestuels — que nous allons maintenant consacrer la suite de notre étude.
2.3. Élaboration de la grille interprétative NV-SPLIT-10
Afin d’interpréter de manière systématique l’apparition de certains indices mimico-gestuels dans les récits traumatiques bilingues, nous avons élaboré la grille NV-SPLIT-10 à partir des observations empiriques issues de nos analyses, appuyées sur un ensemble d’étapes méthodologiques que nous allons à présent détailler. Ce volet présente ainsi les principes retenus pour l’annotation des indices mimico-gestuels, les conventions adoptées pour la transcription multimodale, ainsi que les choix de segmentation et de catégorisation opérés.
Pour l’annotation des expressions faciales, nous nous sommes référés au Facial Action Coding System (FACS) d’Ekman & Friesen (1978), permettant de coder les mouvements musculaires faciaux en unités d’action (Action Units, dont l’abréviation est AU). Le tableau ci-dessous présente une synthèse des unités d’action proposées par Ekman & Friesen ainsi que leur signification fonctionnelle.
Tableau 2 : Les unités d’action du FACS (Ekman & Friesen, 1978)
| AU | Région/Mouvement | Description fonctionnelle |
| AU1 | Sourcils (partie médiane) | Élévation de la partie médiane des sourcils ; rides verticales entre les yeux |
| AU2 | Sourcils (partie latérale) | Élévation de la partie latérale des sourcils ; impression d’étonnement |
| AU4 | Sourcils | Abaissement et rapprochement des sourcils ; tension frontale (colère, concentration) |
| AU5 | Yeux | Élévation de la paupière supérieure ; ouverture du regard |
| AU6 | Yeux/Joues | Élévation des joues ; rides au coin des yeux (sourire spontané) |
| AU7 | Paupières inférieures | Tension des paupières inférieures |
| AU45 | Yeux | Clignement rapide des paupières |
| AU9 | Nez | Plissement du nez ; élévation des ailes nasales (dégoût) |
| AU10 | Lèvre supérieure | Élévation de la lèvre supérieure ; exposition des dents |
| AU11 | Joues/Pli nasolabial | Accentuation du pli nasolabial (tension) |
| AU38 | Nez | Dilatation des narines (émotion, respiration) |
| AU39 | Nez | Compression légère des narines |
| AU12 | Lèvres | Élévation des coins des lèvres vers le haut (sourire) |
| AU13 | Lèvres | Élévation aiguë des coins des lèvres |
| AU14 | Lèvres | Tirage des lèvres vers l’arrière (fossettes possibles) |
| AU15 | Lèvres | Abaissement des coins des lèvres |
| AU16 | Lèvre inférieure | Abaissement de la lèvre inférieure (tristesse) |
| AU17 | Menton | Contraction du menton ; pousse la lèvre inférieure vers le haut |
| AU18 | Lèvres | Pincement des lèvres vers l’avant |
| AU22 | Lèvres | Formation d’un entonnoir labial |
| AU23 | Lèvres | Resserrement horizontal des lèvres |
| AU24 | Lèvres | Pression horizontale des lèvres |
| AU25 | Bouche | Ouverture légère de la bouche |
| AU26 | Mâchoire | Abaissement de la mâchoire ; ouverture marquée |
| AU27 | Mâchoire | Étirement maximal de la bouche (exclamations, cris) |
Concernant l’annotation des gestes, en l’absence de conventions interdisciplinaires standardisés (voir Tellier, 2015 ; Calbris, 2011), le protocole adopté s’inspire des recommandations méthodologiques formulées par Colletta et al. (2011) pour la transcription et l’annotation de données multimodales sous ELAN, notamment en ce qui concerne l’architecture de l’annotation ainsi que la segmentation des flux gestuels et verbaux. La transcription initiale des données verbales a été réalisée selon les conventions suivantes : les pauses entre groupes de souffle sont notées « // », les questions « ? » et les exclamations « ! ». L’annotation multimodale a ensuite été effectuée sur la base d’une segmentation propositionnelle, suivie d’une segmentation en mots afin de décrire les unités gestuelles et les expressions faciales.
Dans ce contexte, l’analyse des indices gestuels a suivi les étapes suivantes :
- identification des unités gestuelles, les gestes ont été décrits selon l’emplacement spatial du stroke, en s’appuyant sur le schéma de McNeill (1992 : 89), qui distingue neuf zones d’occurrence réparties entre l’espace central, périphérique et extrême-périphérique.
Figure 1 : Schéma de localisation des gestes (d’après McNeill, 1992 : 89)
- segmentation en phases, chaque unité gestuelle a été segmentée selon le modèle proposé par Kendon (2004) en cinq phases (préparation, stroke, hold, retrait et retrait partiel).
- attribution d’une fonction, les gestes ont été catégorisés selon leur fonction expressive ou régulatrice
- Gestes illustrateurs (GI)13 : iconiques (GI-i), métaphoriques (GI-m), déictiques (GI-d)
- Battements rythmiques (BT)
- Gestes d’auto-contact (AC)
- Gestes adaptateurs (GA)
Dans ce contexte, les catégories (a) et (b) regroupent des gestes impliqués dans l’articulation geste‑parole et porteurs d’une fonction expressive ou discursive, dont l’analyse vise également à examiner la manière dont certaines dimensions du sens peuvent être prises en charge par le canal gestuel lorsque la verbalisation s’avère contrainte ou limitée Les catégories (c) et (d) renvoient à des manifestations de régulation corporelle. Les gestes d’autocontact, généralement considérés dans la littérature comme une sous-catégorie des gestes adaptateurs (Ekman & Friesen, 1969), ont été distingués ici à des fins analytiques, en raison de leur orientation vers le propre corps du locuteur et de leur association fréquente à des phénomènes de régulation émotionnelle. Les gestes adaptateurs regroupent pour leur part des manipulations d’objets ou des ajustements corporels impliquant l’environnement matériel ou postural, relevant d’une adaptation sensorimotrice ou interactionnelle. Or, leur présentation au même niveau descriptif que les gestes coverbaux n’implique pas une équivalence fonctionnelle ou sémiotique entre ces catégories, mais répond à une logique d’inventaire des formes observées en contexte traumatique. En ce qui concerne les gestes emblématiques, ces derniers n’ont pas été intégrés au dispositif de codage.
- temporalité du geste par rapport à la parole, la temporalité a été décrite à partir de l’alignement du geste avec le segment verbal lorsqu’une relation geste-parole pouvait être établie. Dans ce contexte, un geste est dit antéposé lorsque son amorce se manifeste en amont du segment verbal associé, tout en demeurant intégrée à la continuité du flux discursif. Il est dit synchrone lorsque le noyau s’inscrit dans une coïncidence temporelle avec la réalisation verbale, tandis qu’il est qualifié de postposé lorsque son amorce intervient après le segment verbal, selon une coordination asynchrone. Cette annotation a été appliquée en priorité aux gestes coverbaux, mais également, à titre exploratoire, aux gestes d’autocontact et aux manipulations corporelles, afin d’examiner leur inscription temporelle par rapport à la parole lorsque celle-ci était présente.
- Caractéristiques morphodynamiques : les gestes ont été décrits en fonction du nombre et de la configuration des mains, de l’orientation des paumes, de la trajectoire et de la cinétique du mouvement (lente, rapide, suspendue, etc.), conformément aux recommandations de Colletta et al. (2011 : 30), proposant ainsi une annotation centrée sur les traits saillants du mouvement.
Afin d’illustrer concrètement le protocole d’annotation que nous venons d’exposer, nous présentons ci-dessous un exemple représentatif extrait de notre corpus. Dans le segment suivant — je sais pas//j’ai juste entendu un gros boum ! — le locuteur cherche à restituer l’intensité d’un bruit soudain associé à l’événement traumatique vécu. Ce passage se distingue par la cooccurrence d’une unité verbale marquée (boum) et d’un geste illustrateur iconique. Le tableau14 ci-dessous illustre notre démarche :
Tableau 3 : Exemple d’annotation multimodale d’un geste illustrateur iconique
| Annotation | |
| Unité verbale ciblée | Boum |
| Durée | 00:14:35.200 → 00:14:35.790 |
| Durée du geste co-verbal | 00:14:34.460 → 00:14:35.800 |
| Fonction | Illustrateur iconique |
| Emplacement spatial | Zone centrale |
| Temporalité | Début antéposé, poursuivi en synchronie |
| Caractéristiques morphodynamiques | Deux mains ouvertes, paumes orientées l’une vers l’autre et légèrement vers le bas, mouvement rectiligne rapide |
| Segmentation | |
| Préparation | 00:14:34.460 |
| Stroke | 00:14:34.860 |
| Hold | 00:14:35.300 |
| Retrait | 00:14:35.805 |
Ce geste, classé comme illustrateur iconique, précède légèrement le mot et se poursuit en synchronie avec lui, traduisant visuellement l’idée d’impact ou de bruit soudain. Il est produit dans la zone centrale, avec deux mains ouvertes, paumes orientées vers le bas et l’une vers l’autre, suivant une trajectoire rectiligne rapide. Dans ce contexte, la segmentation temporelle permet d’identifier précisément les différentes phases gestuelles, en lien avec le flux verbal.
L’ensemble de ces étapes, croisées avec les données cliniques et psycholinguistiques issues des travaux recensés dans la section 1.3, a conduit à la conception de la grille NV‑SPLIT‑10. Inspirée de l’échelle SPLIT-10 (Auxéméry & Gayraud, 2021), cette grille propose une classification rigoureuse des manifestations non verbales observables dans les récits de trauma. Dans sa version intégrale, la grille prend en compte les gestes, les expressions faciales, les orientations du regard et les indices prosodiques. Toutefois, dans le cadre de la présente étude exploratoire, l’analyse se concentrera exclusivement sur les manifestations mimico-gestuelles.
La NV-SPLIT-10 est structurée en dix items fonctionnels, fondés sur des critères comportementaux observables. Chaque item est défini en termes de configuration expressive et associé à des indicateurs empiriques identifiables dans les enregistrements. Le tableau suivant en synthétise les principales catégories :
Tableau 4 : Items fonctionnels de la grille NV-SPLIT-10 et critères descriptifs
| Item | Définition/Description | Indicateurs observables |
| 1. Expressions faciales de peur intense | Configurations faciales typiques d’une émotion de peur intense, définies selon les unités d’action du FACS. | Élévation des sourcils, regard élargi, froncement du front, ouverture des paupières |
| 2. Fixation ou évitement du regard | Comportements oculaires traduisant une sidération ou une stratégie de retrait visuel. | Regard fixe prolongé ; orientation du regard vers le bas ou sur les côtés ; clignements rapides |
| 3. Dissociation corporelle | Absence ou raréfaction des mouvements corporels, indiquant un détachement émotionnel ou cognitif. | Immobilité généralisée ; rigidité posturale ; absence de réaction corporelle |
| 4. Accentuation des gestes illustrateurs | Augmentation de la fréquence, de l’intensité ou de l’amplitude des gestes synchronisés à la parole. | Gestes iconiques, métaphoriques ou déictiques coordonnés au contenu verbal |
| 5. Auto-contact | Gestes par lesquels le locuteur entre en contact avec son propre corps, en lien avec une régulation émotionnelle. | Toucher du visage, des bras, du tronc ; maintien prolongé ou répétitif |
| 6. Agitation corporelle et mimique | Activité motrice accrue, non finalisée, souvent liée à une tension interne ou à une instabilité émotionnelle. | Tremblements, tapotements, balancements, mimiques changeantes |
| 7. Déplacement du regard et haussement des sourcils | Mouvements brusques des yeux et du front associés à une surprise ou à une réorientation attentionnelle. | Déplacement rapide du regard ; élévation synchrone des sourcils |
| 8. Réactivité physiologique visible | Signes corporels spontanés d’activation autonome visibles à l’œil nu. | Modification du teint (rougissement, pâleur), sudation, respiration accélérée, dilatation des narines |
| 9. Mouvements répétitifs | Réitération d’un même geste ou d’une posture, sans visée discursive apparente. | Geste répété de façon rapide et cyclique ; stéréotypies motrices |
| 10. Blocages, pauses longues et gestes suspendus | Rupture du flux verbal ou gestuel marquant une surcharge cognitive ou émotionnelle. | Pauses prolongées, gestes interrompus ou inachevés, hésitations non résolues |
Cette typologie a été conçue en articulation avec les cadres théoriques intégratifs de la gestualité (McNeill, 2005 ; Kendon, 2004) et les modèles psycholinguistiques de l’expression traumatique (Auxéméry & Gayraud, 2021 ; Foa et al., 1995). Elle repose sur l’hypothèse d’un traitement cognitif unifié du verbal et du non-verbal, dans lequel les gestes et les mimiques participent à l’encodage du sens au même titre que le langage parlé15.
Dans ce contexte, les items inclus traduisent des manifestations expressives à valeur soit représentative (gestes illustrateurs), soit régulatrice (autocontact, gestes répétitifs), soit symptomatique (immobilité, blocage gestuel). Leur présence ou leur fréquence peut signaler des tensions cognitives, voire des stratégies d’ajustement émotionnel (Nijenhuis et al., 2010 ; Michopoulos et al., 2015 ; Stratou et al., 2015 ; Federman et al., 2019 ; Mueller et al., 2019), modulées en fonction de la langue mobilisée.
Parmi les dix items de la grille, sept relèvent directement des manifestations mimico‑gestuelles à proprement parler. L’item 1 rend compte des expressions faciales de peur intense, identifiables par l’activation conjointe de plusieurs unités du FACS (telles que AU1, AU2, AU5, AU20, AU25, AU26, AU27), observée dans les récits traumatiques (Foa et al., 1995). Les items 3 à 6 et 9 à 10 renvoient à des configurations gestuelles et posturales codifiables dans une perspective multimodale.
En revanche, les items 2, 7 et 8 — respectivement associés à l’orientation oculomotrice, au déplacement du regard et aux réponses physiologiques visibles — ne relèvent pas exclusivement des gestes ou mimiques, et n’ont donc pas été retenus dans le cadre de cette étude exploratoire focalisée sur les seuls indices mimico-gestuels. Leur inclusion dans la grille répond néanmoins à une volonté de modélisation plus large du comportement expressif non verbal, en cohérence avec les observations cliniques recensées dans la littérature sur le TSPT.
Ainsi, la grille NV-SPLIT-10 vise à pallier l’absence d’outils normalisés pour l’interprétation des manifestations expressives non verbales. Elle se propose notamment de documenter les phénomènes de dissociation, d’autorégulation émotionnelle, ou de surcharge émotionnelle, souvent rapportés dans les récits de personnes atteintes de TSPT (Michopoulos et al., 2015 ; Offor et al., 2024).
Nous allons à présent appliquer cette grille interprétative à l’analyse de deux cas contrastés issus du corpus, afin d’en examiner la portée méthodologique et les apports descriptifs.
3. Analyse des données mimico-gestuelles à l’aide de la grille NV-SPLIT-10
Afin d’illustrer concrètement l’application de la grille NV-SPLIT-10, nous avons retenu deux configurations linguistiques représentatives issues du corpus : l’une relevant d’une dynamique intrasystémique (langue in esse/langue in esse), l’autre d’une configuration intersystémique (langue in esse/langue in fieri). Avant de présenter ces deux études de cas, nous précisons la méthode utilisée pour calculer le taux d’activation des items non verbaux.
À partir de l’annotation des enregistrements, un taux d’activation a été calculé pour chaque participant et pour chaque entretien. Ce taux correspond au rapport entre le nombre d’occurrences identifiées pour un item donné et la durée effective du segment de production orale considéré (exprimée en minutes). L’analyse a été conduite séparément pour les deux principales phases de l’entretien : la phase narrative, centrée sur le récit de l’événement traumatique, et la phase d’échange métalinguistique.
Ainsi, l’activation d’un item dans un récit donné repose sur une évaluation combinant fréquence et répartition temporelle. Un item est considéré comme activé lorsque les indices comportementaux définis dans la grille (gestes, expressions faciales, regards, postures, etc.) sont :
- les indices comportementaux définis dans la grille sont effectivement repérés dans le récit ;
- leur taux d’occurrence par minute dans la phase narrative est au moins deux fois supérieur à celui observé dans la phase métalinguistique16 ;
- ces occurrences sont réparties sur plusieurs séquences du récit, et non concentrées dans un seul moment.
Prenons à titre d’exemple le récit traumatique produit en anglais par l’un des participants (P30) et comparons-le à l’échange métalinguistique successif, également en anglais. Le récit traumatique comporte 2098 mots, soit une durée de 12 minutes et 38 secondes. Le temps d’échange métalinguistique qui suit s’étend sur 31 minutes et 35 secondes, mais le participant n’occupe qu’environ 67,5 % du temps de parole, pour un total de 2580 mots. L’application des critères d’activation aux deux segments analysés nous a conduit à une évaluation différenciée des items 3, 4 et 5 de la grille NV-SPLIT-10.
- L’item 3 (dissociation corporelle) satisfait l’ensemble des critères d’activation. Le récit traumatique est caractérisé par deux épisodes d’absence totale de mouvement, d’une durée respective de 28 et 34 secondes. Aucune séquence comparable n’est observée dans la phase métalinguistique, où l’activité gestuelle reste continue. Le taux d’occurrence atteint 0,16 occurrence/minute dans le récit contre 0 dans la phase réflexive, avec une répartition sur deux moments distincts. L’item est donc activé.
- L’item 4 (accentuation des gestes illustrateurs), bien que plus fréquent dans le récit traumatique (14 à 16 occurrences, soit 1,11 à 1,27 gestes/minute), ne présente pas un écart suffisant pour être considéré comme activé. La phase métalinguistique comporte en effet 12 occurrences du même type (0,56 geste/minute), mobilisées dans des contextes explicatifs. Si l’on observe une augmentation quantitative dans le récit, cette différence n’atteint pas le seuil de 2:1 requis17, ce qui justifie ici la non-activation de l’item.
- L’item 5 (autocontact) est quant à lui clairement activé. Le récit traumatique comporte dix gestes d’autocontact, distribués sur l’ensemble du segment. Le taux d’occurrence est de 0,79 occurrence/minute dans le récit, contre 0,19 dans la phase métalinguistique (quatre gestes d’autocontact au total). Le rapport de fréquence (environ 4:1), couplé à une répartition équilibrée dans la séquence narrative, satisfait ainsi les trois critères définis.
L’exemple du participant P30 illustre la manière dont les critères définis permettent d’évaluer de façon rigoureuse l’activation ou la non-activation des items de la grille NV-SPLIT-10, en s’appuyant sur la fréquence, la distribution et le différentiel entre les phases narrative et métalinguistique. Il offre ainsi un cadre d’interprétation stable, combinant données quantitatives et indices contextuels.
Nous proposons à présent deux études de cas contrastées, qui appliquent cette grille interprétative à l’ensemble des récits produits par chacun des participants retenus. Dans ce cadre, il s’agira d’observer en quoi l’application de cette grille interprétative permet de mettre en lumière les régularités expressives propres à chaque configuration linguistique et à chaque sujet, afin d’analyser comment le rapport subjectif à la langue influe sur les manifestations mimico-gestuelles en contexte de verbalisation traumatique.
3.1. Étude de cas intrasystémique (langue in esse-langue in esse)
L’application de la grille NV-SPLIT-10 aux quatre récits produits par la participante P07 nous a permis de dégager plusieurs tendances expressives différenciées selon la langue mobilisée et la temporalité de l’entretien. La locutrice en question entretient un rapport in esse à la fois avec le français (langue in esse x) et l’anglais (langue in esse y) tandis que les faits relatés se sont déroulés dans un contexte francophone. Le tableau ci-dessous synthétise les items activés dans chacun des récits, répartis par langue et par séance18 :
Tableau 5 : Items activé dans les récits de P07
| [P07_S1_FR_VFR] | [P07_S1_EN_VFR] | [P07_S2_EN_VFR] | [P07_S2_FR_VFR] | |
| Item 1 | X | (X) | X | X |
| Item 2 | X | X | X | |
| Item 3 | ||||
| Item 4 | X | X | X | X |
| Item 5 | X | X | X | X |
| Item 6 | X | X | ||
| Item 7 | X | X | X | X |
| Item 8 | X | X | X | X |
| Item 9 | ||||
| Item 10 | X | X | X | X |
L’analyse des récits19 sur la base des critères de la grille NV-SPLIT-10 permet d’examiner l’activation différenciée des items mimico-gestuels proposés, à savoir les items 1 (expressions faciales de peur intense), 4 (gestes illustrateurs), 5 (autocontact) et 10 (blocages, pauses longues et gestes suspendus), ainsi que la non-activation des items 3 (dissociation corporelle), 6 (agitation corporelle et mimique) et 9 (mouvements répétitifs). Dans ce contexte, la mobilisation différenciée des items non verbaux fait apparaître plusieurs régularités expressives intra-individuelles, portant à la fois sur la nature et sur la densité des marqueurs gestuels et mimiques. Ces régularités peuvent être analysées selon deux axes principaux : la langue mobilisée et l’évolution entre les séances.
On constate ainsi une homogénéité expressive relative sur le plan mimico-gestuel, indépendamment de la langue mobilisée. Or, deux cas ponctuels méritent toutefois d’être signalés en ce qui concerne l’évolution entre les séances. D’une part, l’item 1 n’est activé que marginalement20 (X) dans le récit en anglais de la première séance, tandis qu’il est pleinement activé dans les trois autres récits, y compris celui en anglais de la seconde séance. D’autre part, l’item 6 est activé dans les deux langues mobilisées, mais son occurrence varie selon la séance : il est observé en anglais lors de la première séance et en français lors de la seconde, en cohérence avec le fait que ces langues ont été mobilisées respectivement en fin de séance.
Ainsi, dans le cas de P07, l’application de la grille NV-SPLIT-10 met en évidence une expressivité mimico-gestuelle relativement stable entre les récits. En effet, bien que de légères variations apparaissent selon la séance et la langue, aucun écart majeur n’indique une dissymétrie expressive significative. Cette homogénéité expressive, qui ne traduit pas pour autant une équivalence affective, peut être interprétée comme le reflet d’un double ancrage existentiel, tel que défini par le cadre néoténique (Bajrić, 2013). Les deux langues in esse permettent un accès équivalent à la charge émotionnelle du souvenir, sans modulation expressive ni prise de distance notable selon le canal verbal mobilisé21.
Afin d’approfondir la portée interprétative de cette grille et d’examiner son application dans une configuration linguistique différente, nous proposons maintenant d’explorer un second cas d’étude relevant d’une dynamique intersystémique.
3.2. Étude de cas intersystémique (langue in esse-langue in fieri)
Nous procéderons maintenant à une étude de cas intersystémique, focalisée sur les récits de la participante P08, pour laquelle le français est une langue in esse et l’anglais une langue in fieri, ayant vécu un évènement à caractère traumatique dans un contexte francophone. Le tableau ci-dessous synthétise l’activation des items :
Tableau 6 : Items activé dans les récits de P08
| [P08_S1_FR_VFR] | [P08_S1_EN_VFR] | [P08_S2_EN_VFR] | [P08_S2_FR_VFR] | |
| Item 1 | X | X | ||
| Item 2 | X | X | X | X |
| Item 3 | (X) | (X) | ||
| Item 4 | X | X | X | |
| Item 5 | X | X | X | X |
| Item 6 | ||||
| Item 7 | X | (X) | (X) | X |
| Item 8 | X | X | ||
| Item 9 | ||||
| Item 10 | X | X | (X) | X |
Sur l’ensemble des quatre récits, une tendance nette émerge : les récits en français (langue in esse) présentent une densité expressive supérieure à ceux en anglais (langue in fieri), traduite par une activation systématique et marquée des items 1, 4 et 5. L’activation de l’item 10 est également constante mais reste marginale, ces manifestations étant principalement prosodiques.
En revanche, les récits en anglais se caractérisent par une expressivité contenue et plus ponctuelle. L’item 1 n’est jamais activé, tandis que l’accentuation des gestes illustrateurs est identifiable seulement lors du premier récit en anglais, témoignant d’une réduction gestuelle dans la seconde séance. Les gestes d’autocontact restent toutefois présents de façon stable dans tous les récits, confirmant leur rôle régulateur constant au-delà du statut in fieri de la langue mobilisée.
Concernant la dissociation corporelle, elle apparaît marginalement activée, uniquement en français, et l’expression corporelle connaît des réductions momentanées dans des séquences de sidération explicite, contrastant avec les récits anglais où l’expression corporelle reste constante, bien que modérée.
Ainsi, dans le cas spécifique de P08, l’application de la grille NV-SPLIT-10 met en évidence une dissymétrie expressive marquée entre les récits produits en langue in esse (français) et ceux en langue in fieri (anglais). Tandis que les deux récits en français présentent une expressivité mimico-gestuelle dense, les récits en anglais mobilisent un nombre réduit d’items et témoignent d’une expressivitélimitée. La langue en cours d’appropriation semble ici limiter l’extériorisation corporelle de la charge émotionnelle, sans toutefois la neutraliser entièrement.
À la lumière du cadre théorique néoténique, cette dissymétrie peut s’interpréter comme l’effet d’un différentiel d’ancrage subjectif : la langue in esse, investie existentiellement, permet une mise en récit plus directement habitée par le corps, tandis que la langue in fieri, bien que mobilisable, reste partiellement extériorisée du point de vue expressif. Ce contraste confirme l’intérêt heuristique de la grille NV-SPLIT-10 pour analyser la manière dont le rapport subjectif à la langue module les modalités mimico-gestuelles de la narration traumatique en contexte bilingue.
La dissymétrie expressive observée chez P08, en contraste avec l’homogénéité relative constatée chez P07, met en évidence l’intérêt d’une approche systématique sensible aux variations intra-individuelles. L’application de la grille NV-SPLIT-10 permet ainsi de documenter avec précision la distribution des indices mimico-gestuels en contexte traumatique, en tenant compte à la fois de la langue mobilisée, de la temporalité du recueil, et du statut que le locuteur attribue à chacune des langues de son répertoire. Elle offre ainsi un cadre méthodologique répondant à certaines limites22 observées dans la littérature existante, notamment :
- par la mise en place d’une catégorisation spécifiquement adaptée des indices mimico-gestuels observables en contexte traumatique, comblant l’absence d’outils ciblés pour l’analyse non verbale du TSPT ;
- par l’introduction de critères de codage objectivables (ratios d’activation, unités FACS, gestes typés), réduisant les risques d’interprétation subjective ou inférentielle ;
- par sa capacité à rendre compte de microvariations intra-individuelles liées à la langue mobilisée, à la temporalité du récit et à l’ordre d’apparition des langues, répondant ainsi à un besoin d’outillage analytique adapté à la dynamique du bilinguisme.
À partir de ces observations, il est désormais possible de formuler quelques éléments de synthèse plus généraux sur la portée, les limites et les perspectives offertes par cette grille dans l’analyse des récits traumatiques bilingues.
Conclusion
Cette étude exploratoire a proposé un dispositif interprétatif destiné à l’analyse des manifestations mimico-gestuelles dans les récits traumatiques bilingues, à partir de la formalisation de la grille NV-SPLIT-10. Ancrée dans une approche néoténique du bilinguisme et informée par les apports croisés de la psychotraumatologie et des recherches sur la gestualité coverbale, cette grille vise à fournir un cadre d’interprétation structurée des indices non verbaux en contexte post-traumatique. Elle permet de repérer des régularités expressives intra-individuelles, de documenter la distribution différentielle des gestes selon le statut subjectif des langues mobilisées, et d’appréhender les variations expressives selon la temporalité du recueil.
La NV-SPLIT-10 ne constitue cependant pas un système de codage à proprement parler. Il s’agit d’un outil d’interprétation fondé sur une observation qualitative des comportements gestuels, posturaux et mimico-faciaux. Cette orientation soulève plusieurs perspectives de développement méthodologique. D’une part, l’absence actuelle d’un système de codage gestuel textuel unifié, apte à décrire finement les gestes sans reproduire des supports visuels, constitue une limite structurelle à la diffusion et à la réplicabilité de ce type d’analyse. Le développement d’un tel système permettrait de contourner les restrictions liées au droit à l’image et aux impératifs de confidentialité des données, tout en garantissant une traçabilité descriptive et éthique des données corporelles. D’autre part, la présente étude repose sur une analyse intrajuges conduite dans un contexte expérimental semi-contrôlé. Une validation interjuges systématique, fondée sur des critères de codage partagés et appliqués à un corpus élargi, représente une perspective nécessaire pour évaluer la robustesse, la transférabilité et la fiabilité de l’outil. Dans ce contexte, les travaux de Tellier (2014) et Allwood et al. (2008) fournissent des cadres de référence pour la mise en place de procédures de contre-codage en annotation multimodale. Tellier (2014) décrit les enjeux liés à la subjectivité de l’annotation et présente le contre-codage en aveugle comme un dispositif permettant de comparer des annotations produites indépendamment, tandis que l’utilisation de fichiers présegmentés à étiquettes vides rend possible une dissociation entre la qualification sémantique des segments et leur délimitation temporelle. L’accord interjuges peut ensuite être appréhendé à l’aide du coefficient Kappa, utilisé pour mesurer le degré de concordance au-delà du hasard, tel qu’il est opérationnalisé dans le schéma MUMIN proposé par Allwood et al. (2008). La règle d’alignement temporel associée à ce schéma, fondée sur une marge de ± 1/4 de seconde23, constitue un repère technique mobilisable pour la comparaison des segments annotés par différents juges dans les développements ultérieurs de la grille.
Enfin, cette version exploratoire de la grille reste centrée sur des récits produits dans un dispositif expérimental limité. Son extension à des corpus cliniques hétérogènes, recueillis dans des contextes thérapeutiques, médico-judiciaires ou interactionnels, constitue une ouverture méthodologique majeure, permettant de tester la sensibilité différentielle de la grille face à des styles expressifs variés, à des trajectoires linguistiques plus complexes et à des formes narratives moins canoniques.
En ce sens, la NV-SPLIT-10 constitue une première étape vers l’élaboration d’une méthodologie d’interprétation des indices mimico-gestuels adaptée aux spécificités du trauma psychique en contexte bilingue. Elle appelle à être consolidée par des développements futurs, à l’interface entre rigueur descriptive, éthique de la recherche et outillage multimodal.

