Texte

Le numéro thématique Pour une grammaire du geste : explorations croisées naît d’une étude interdisciplinaire et transversale effectuée par une équipe de chercheurs ayant collaboré au projet international Geste mental/Geste verbal1.

La place de l’étude des gestes dans la pratique langagière se maintient encore aujourd’hui aux marges des approches linguistiques, malgré leur rôle manifeste dans la construction du sens. Souvent regroupés sous l’étiquette de communication non verbale ou paraverbale, les indices gestuels sont considérés comme des compléments à l’expression linguistique proprement dite, et relèvent, de ce fait, des domaines de la psychologie ou de l’éthologie (Calbris, 2001 ; Messinger, 2006 ; Truong, 2016 ; Badihi et al., 2024).

Cependant, un intérêt croissant pour les paramètres kinésiques de l’activité du locuteur émerge à la fin du xxe siècle, notamment dans les travaux de McNeill (1992, 2000, 2005), Kendon (2004), Bouvet (1997), Morel (2010), voire plus récemment Tellier et al. (2012, 2018) et De Stefani & Mondada (2024). Notons que la prosodie, quant à elle, a depuis longtemps intégré le champ des phénomènes reconnus comme pleinement linguistiques, notamment à partir des travaux de Delattre (1966), Léon (1970), Morel & Danon-Boileau (1998) ou Martin (2009).

C’est dans cette perspective que nous proposons d’envisager les indices mimico‑gestuels non pas comme étant complémentaires à une expression verbale, mais comme faisant partie intégrante de l’activité langagière du locuteur. Pour nous, ces indices contribuent — au même titre que l’expression verbale — à la construction du sens de l’énoncé.

Notre apport se fait une place parmi les études de plus en plus nombreuses relevant aussi bien des paradigmes cognitifs que des approches pragmatiques et interactionnelles. Il se veut un point de rencontre entre les différentes visions et appréhensions des gestes en linguistique, parmi lesquelles la linguistique énonciative, l’approche interactionnelle, l’analyse du discours, ou encore la psychomécanique. Nous tenons à connecter les concepts généraux tels que geste mental, geste verbal, expression, expressivité, etc., à une étude de faits de langue à partir de corpus audiovisuels authentiques, de gestes en images et de données textuelles relevant de différents genres de discours, y compris dans une perspective interlangue.

Le numéro thématique a pour ambition de présenter les indices mimico‑gestuels dans leur dimension morphosyntaxique et sémantique, en intégrant les enjeux énonciatifs dont ils sont les marqueurs. Les contributions révèlent, chacune à leur manière, une approche méthodique pertinente, une démarche rigoureuse et une analyse structurée des faits de langue. C’est ce cheminement intellectuel systématique qui a suggéré le titre sélectionné, à savoir Pour une grammaire du geste : explorations croisées.

Le numéro est constitué de huit contributions, regroupées en fonction du type de corpus exploité et de la perspective privilégiée (conceptuelle et/ou descriptive).

Le point commun des trois articles qui ouvrent le numéro (Elena Vladimirska, Isabelle Monin et Monica Paniz) réside dans le choix d’un corpus audiovisuel authentique comme base de l’analyse.

Dans son article, Elena Vladimirska propose d’aborder les gestes comme des traces visibles de processus cognitifs engagés dans la construction des représentations. S’inscrivant dans la théorie des opérations prédicatives et énonciatives d’Antoine Culioli, elle envisage l’activité langagière comme un agencement dynamique de formes linguistiques, prosodiques et gestuelles. Ces indices participent à la construction des valeurs référentielles et énonciatives des unités linguistiques. L’étude porte plus particulièrement sur le mot esprit, choisi pour son caractère abstrait et difficilement représentable. À partir de 400 occurrences issues de la base Youglish, l’autrice analyse les conjonctions récurrentes entre gestes, prosodie et emploi du mot. Elle interroge comment les gestes contribuent à rendre esprit représentable, à travers des formats d’ancrage définis par un paramètre sujet (S). L’analyse met en évidence des régularités gestuelles : gestes déictiques focalisant la stabilité de l’ancrage d’esprit dans le site sujet S, mouvements horizontaux marquant l’orientation des actions de S, et des mouvements verticaux soulignant le lien spécifique entre S et esprit, entendu comme force orientante mais non maîtrisée par le sujet.

De son côté, Isabelle Monin propose un article visant à démontrer l’importance de la mise en scène de l’enseignant au travers de son corps, tout entier nécessairement locutif et au service de la réussite des interactions scolaires. Véritable parataxe ou subordination implicite, la posture gestuée de l’enseignant est analysée comme partie intégrante de sa syntaxe verbale, qu’il s’agit de contrôler et corriger pour atteindre de manière optimale le sujet compétent qu’il doit incarner devant ses élèves.

Monica Paniz propose une étude exploratoire consacrée à la construction d’une grille interprétative des indices mimico‑gestuels présents dans les récits traumatiques. Sa démarche s’appuie sur un cadre théorique intégrant les acquis terminologiques de la néoténie linguistique (Bajrić, 2013), les apports de la psychotraumatologie (Auxéméry & Gayraud, 2021 ; Foa et al., 1995 ; Michopoulos et al., 2015 ; Offor et al., 2024), ainsi que des modèles issus de la psycholinguistique du geste et des méthodologies de segmentation multimodale (McNeill, 1992, 2000, 2005 ; Tellier et al., 2012). Sa contribution présente les fondements de la grille NV‑SPLIT‑10, conçue pour analyser les manifestations expressives non verbales dans des récits produits par des locuteurs bilingues français‑anglais. Appuyée sur un corpus audiovisuel d’entretiens semi-directifs, cette grille, structurée en dix catégories fonctionnelles, vise à organiser de manière systématique les indices non verbaux — notamment gestuels et mimiques susceptibles d’être interprétés comme marqueurs du trouble de stress posttraumatique. Cette étude propose ainsi une démarche de formalisation des indices mimico‑gestuels dans une perspective interlangue, en vue de constituer un outil d’analyse à visée diagnostique pour l’étude des récits traumatiques bilingues.

Les articles de Romane Peignier et de Dubravka Saulan se situent au carrefour de l’analyse sémantique et sémiotique des gestes.

Romane Peignier propose une analyse des gestes dans les jeux vidéo à partir du cas d’Animal Crossing: New Horizons, jeu emblématique pour la richesse de ses attitudes gestuelles activables par le joueur. Inscrite dans une réflexion plus large sur la création langagière en contexte vidéoludique, sa contribution interroge la manière dont les développeurs intègrent la gestuelle pour renforcer l’immersion. À partir d’un corpus de 77 attitudes, elle élabore une classification sémantique (émotions, gestes expressifs, gestes physiques) et applique la typologie de segmentation gestuelle de Kendon (2004), enrichie d’un chronométrage précis. L’étude révèle une grammaire gestuelle propre au jeu vidéo, où temporalité modulable, effets visuels et actions codifiées dessinent un espace hybride entre réalisme et fiction. Le geste vidéoludique y est analysé comme une unité sémiotique structurée, dont les propriétés formelles (phases, durée, effets visuels) traduisent l’articulation entre contraintes techniques, représentations expressives et logiques d’interactivité.

La contribution de Dubravka Saulan envisage le geste à partir des acquis de l’analyse du discours. Son article porte sur le semi-figement faites un geste, omniprésent dans le discours publicitaire (social). Son utilisation va à l’encontre de l’évolution de la représentation du rapport sujet-personne grammaticale dans cette catégorie de discours. L’autrice analyse les éléments permettant au geste de regagner la modalité injonctive et de résider dans la sphère intime du coénonciateur. Il s’agit notamment de la sémantique des éléments du semi-figement en question. En d’autres termes, la désémantisation du verbe faire, accompagnée du substantif à connotation « positive » (geste) influe sur la manifestation formelle de la valorisation (multi)perspective du discours (Semprini, 2000). La place et le rôle du sujet parlant (Charaudeau, 2009, 2023) sont ainsi abordés non seulement sous l’angle syntaxique du slogan semi-figé, mais également en s’appuyant sur une analyse sémiotique des éléments publicitaires visuels ; éléments qui véhiculent le sens du geste et se présentent sous forme d’indices.

Jelena Gridina et Lina Nemkova se concentrent sur l’étude de transmission de l’aspect non verbal à travers les textes littéraires avec une ouverture interlangue.

De son côté, Jelena Gridina étudie les groupes nominaux des gestes audibles et visibles (ex. bruit de marteau, grimace) en rapport avec l’opération d’approximation et ses marqueurs. Cette étude ancrée dans le lexique porte sur les contraintes liées à l’association de ces groupes nominaux avec les marqueurs d’approximation, tels que une sorte de, un genre de, etc., tout en étudiant leur combinatoire dans un corpus issu du French Web 2023 (Sketch Engine). Elle distingue les gestes visibles, perçus par la vue, des gestes audibles, perçus par l’ouïe, et montre que chacun mobilise des mécanismes linguistiques spécifiques : les gestes visibles s’actualisent préférentiellement par des formulations interprétatives (ex. comme pour dire), tandis que les gestes audibles font appel à des comparaisons sonores ou à des structures hybrides (entre un hoquet et un grognement). L’étude met ainsi en lumière la manière dont ces gestes appellent une mise en mots approximative, révélant ainsi la complémentarité entre perception sensorielle, lexique et structuration discursive. En mobilisant la distinction entre forme perceptible (p) et représentation interprétée (P), l’autrice éclaire les tensions entre le visible, l’audible et le dicible dans la construction linguistique du geste.

L’article de Jelena Gridina et Lina Ņemkova, interroge la traduction des marqueurs non verbaux dans les textes littéraires, en portant une attention particulière aux gestes comme éléments clés de la communication narrative. S’appuyant sur les typologies de Poyatos (2002), Diadori (2018) et Traverso (1999), les autrices classent les gestes en cinq catégories : communicatifs, extra-communicatifs, quasi-linguistiques, autocentrés et coverbaux. Elles montrent que le geste corporel, dans sa diversité, joue un rôle expressif essentiel dans la fiction et que sa traduction nécessite des choix subtils : fidélité au sens, adaptation culturelle, ou transformation formelle. L’étude révèle que les gestes ne sont pas de simples ornements, mais des vecteurs de sens et de subjectivité, souvent porteurs de tension, d’intention ou de connivence. Leur traitement dans la traduction du roman d’Elena Ferrante (italien-français) est analysé à travers plusieurs procédés (traduction littérale, modulation, amplification), révélant à quel point le geste est une énigme traductive autant qu’un noyau expressif du texte littéraire.

L’article de Samir Bajrić qui clôture le numéro se situe dans la psychomécanique guillaumienne et se propose de créer un poste d’observation qui puisse répertorier et étudier l’ensemble des gestes, fussent-ils mentaux, verbaux ou corporels, dans le cadre de l’équation guillaumienne expression + expressivité = 1 (style). Elle constitue l’un des paramètres, sinon les plus originaux, du moins les plus représentatifs de la psychomécanique du langage de Gustave Guillaume. Grâce à lui et à la notion de cinétisme, l’auteur examine l’économie du langage et d’autres mécanismes énonciatifs qui président à la domiciliation de la dicibilité gestuelle (Guillaume, voir Valin,) dans ladite équation guillaumienne. L’on s’aperçoit qu’avec un minimum d’expressivité et un maximum d’expression, et inversement, avec une expressivité maximale et une expression minimale, les gestes conservent leur part de participation aux cinétismes allant de la dicibilité mentale à la dicibilité gestuelle. Seule l’interjection, réductible à l’expressivité maximale et implicite, échappe quasi totalement à l’intervention de l’expression, fût-ce en diachronie ou en synchronie.

Ainsi, le numéro proposé invite à engager une discussion sur la place des gestes dans l’activité du langage, dans l’esprit de la complémentarité et de la remise en cause.

Bibliographie

Ouvrages de référence

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Notes

1 Le projet franco-letton (Université de Bourgogne — Université de Lettonie) du programme de partenariat Hubert Curien OSMOSE, 2022‑2024.

Citer cet article

Référence électronique

Elena Vladimirska, Monica Paniz et Dubravka Saulan, « Introduction », ELAD-SILDA [En ligne], 13 | 2026, mis en ligne le 08 juillet 2026, consulté le 26 juillet 2026. URL : https://publications-prairial.fr/elad-silda/index.php?id=1844

Auteurs

Elena Vladimirska

Université de Lettonie, U.R. 4178 Centre Pluridisciplinaire Textes et Cultures, Université Bourgogne Europe

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