Entre le non-verbal et la traduction : enjeux linguistiques dans L’Amie prodigieuse d’Elena Ferrante

  • Between non-verbal and translation: Linguistic issues in Elena Ferrante’s novel My Brilliant Friend

DOI : 10.35562/elad-silda.1912

Abstracts

L’article propose une étude portant sur la traduction des marqueurs non verbaux dans la littérature. L’objectif de cette étude est de relever les particularités de la traduction de l’italien vers le français des marqueurs non verbaux dans le roman d’Elena Ferrante L’Amie prodigieuse (publié en 2011, sous le titre original L’amica geniale). Une attention particulière est portée aux procédés de la traduction, à la transformation des marqueurs non verbaux dans la traduction, ainsi qu’à la manifestation de telles catégories du non-verbal comme les gestes, les expressions faciales, le contact visuel, le contact corporel, ton de la voix et allongement vocalique. La méthodologie de notre étude se réfère aux catégories du non-verbal proposées par Poyatos (2002) et Diadori (2018), aux procédés de traduction de Vinay & Darbelnet (1958) et Hu (2007), ainsi qu’aux catégories des gestes de Traverso (1999). Les résultats obtenus montrent que les causes principales de la transformation des marqueurs non verbaux dans la traduction sont des procédés de traduction appliqués : le changement des termes constituant le marqueur non verbal, l’ajout d’un terme visant à constituer le marqueur non verbal, l’omission des termes constituant le marqueur non verbal et les contraintes linguistiques. Nous avons également constaté que les gestes physiques pouvaient être caractérisés comme communicatifs, extracommunicatifs, quasilinguistiques, autocentrés et coverbaux. Les expressions faciales sont, dans la plupart des exemples tirés du corpus, coverbales. Le marqueur comme le contact visuel peut être soit communicatif soit extracommunicatif, tandis que le contact corporel intervient en tant que régulateur entre les personnages, et est donc extracommunicatif. La nature des marqueurs non verbaux n’a pas changé pas au cours de la traduction.

This article focuses on the translation of non-verbal markers in literature. The aim of this study is to identify the particularities of the translation form Italian into French of non-verbal markers in Elena Ferrante’s novel My Brilliant Friend (published in 2011, with the original title L’amica geniale). Attention is paid to the translation methods, the transformation of non-verbal markers in translation, and the expression of such non-verbal categories as gestures, facial expressions, eye contact, body contact, and tone of voice. The methodology of our study refers to the categories of non-verbal markers proposed by Poyatos (2002) and Diadori (2018), the translation methods of Vinay & Darbelnet (1958) and Hu (2007), as well as the categories of gestures of V. Traverso (1999). The results obtained show that the main causes of the transformation of nonverbal markers are the translation methods applied, the change of units constituting a non-verbal marker, the addition or omission of a unit in a non-verbal marker, and linguistic constraints. It was additionally observed that physical gestures could be characterised as communicative, extracommunicative, quasilinguistic, self-centred and coverbal. Facial expressions are, in most examples from the corpus, co-verbal. Such a marker as eye contact could be either communicative or extra-communicative, whereas body contact occurs as a regulator between characters, and is therefore extracommunicative. The nature of the nonverbal markers did not change during translation.

Outline

Text

Introduction

Dans le présent article, nous proposons une étude consacrée à la traduction des marqueurs non verbaux dans les textes littéraires. Cette recherche s’inscrit dans la continuité des travaux portant à la fois sur la traduction du non-verbal dans les textes littéraires, notamment Poyatos (2002) et Diadori (1997), tout en s’appuyant sur les recherches portant sur la communication non verbale et ses modalités de représentation dans le discours littéraire.

La diversité des termes utilisés dans la littérature témoigne de la pluralité des approches et des angles d’analyse possibles du phénomène. Nous disposons de termes tels que signaux non verbaux ou signaux corporels (Argyle, 1988), langage du corps (Argyle, 1988), signes non verbaux (Bonaiuto, 2007), modalités de la communication non verbale (Knapp & Hall, 2013), messages non verbaux (Samovar, 2013), codes non verbaux (Diadori, 2018), etc. Dans le cadre de notre recherche, nous proposons d’employer le terme les marqueurs non verbaux. En utilisant ce terme, nous mettons l’accent sur les spécificités propres à chaque élément de la communication non verbale. Cette approche s’appuie sur l’utilisation déjà établie de concepts similaires dans le domaine de la communication non verbale, comme en témoigne l’étude de Poyatos (2002).

En ce qui concerne les études examinant ce sujet dans le domaine de la traductologie, nous pouvons citer la recherche de Waad Younes (2015), qui se focalise principalement sur les marqueurs non-verbaux du temps et de l’aspect en arabe et en français. Cela permet ainsi de mettre en évidence la dimension novatrice de notre étude : bien que la communication non verbale ait été étudiée dans le domaine de la littérature, aucune recherche, à notre connaissance, ne s’intéresse aux différentes catégories de marqueurs non verbaux dans les textes littéraires.

Notre approche propose non seulement d’identifier les procédés de traduction des marqueurs non verbaux, mais aussi d’élaborer une analyse approfondie des catégories du non verbal, à savoir : gestes, expressions faciales, contact visuel et corporel, ton de la voix et allongement vocalique. La sélection des catégories non verbales repose sur les données issues du corpus, constituées à partir des éléments non verbaux identifiés dans le roman analysé. Le présent article vise à mettre en lumière la manière dont les marqueurs non verbaux sont présentés dans le roman étudié, tant dans le texte source que dans le texte cible.

Dans cet article, les citations en italien et en anglais ont été traduites en français par l’auteure afin de garantir la cohérence terminologique et stylistique.

1. Marqueurs non verbaux dans les textes littéraires et leur traduction

La communication non verbale dans les textes littéraires constitue un champ de recherche encore en cours de structuration. Comme le note Kadyrberdieva (2024), ce phénomène reste relativement peu étudié, surtout si on le considère non pas comme un simple ajout au discours verbal, mais comme un élément constitutif du sens narratif. Il est important de noter que les approches théoriques modernes considèrent la communication non verbale dans le contexte littéraire principalement d’un point de vue descriptif en se basant sur les plans différents, à savoir : expressif (Fernandez, 2003), perceptif (Poyatos, 2002) et interculturel (Diadori, 2018). Cet article, à son tour, adopte la notion de marqueurs non verbaux, entendue comme l’ensemble des unités linguistiques par lesquelles le texte littéraire encode, signale ou suggère des comportements non verbaux. Ce choix terminologique permet de dépasser une approche purement descriptive des gestes ou des mimiques pour s’intéresser à leur fonction textuelle et discursive. Les marqueurs non verbaux sont ainsi envisagés comme des éléments qui participent pleinement à la construction du sens, à l’interaction entre les personnages et à l’orientation interprétative du lecteur. Dans cette perspective, l’analyse vise non seulement à identifier les formes de communication non-verbale présentes dans le roman, mais aussi à étudier comment elles fonctionnent dans le passage du texte source au texte cible. La problématique soulevée dans cette étude réside dans le fait que la proximité entre le français et l’italien, souvent considérée comme un facteur facilitant la traduction, ne garantit pas l’équivalence dans la représentation des marqueurs non verbaux : bien que ces deux langues appartiennent à la même famille romane, les conventions culturelles qui régissent l’interprétation du non-verbal peuvent varier considérablement. La question centrale devient alors : comment les marqueurs non verbaux, en tant qu’éléments linguistiquement médiatisés et culturellement désignés, sont-ils représentés et réinterprétés dans la traduction littéraire ?

En passant en revue des ouvrages académiques qui traitent de la traduction du non-verbal, nous constatons que ce phénomène reste peu étudié de manière systématique dans le domaine de la traduction littéraire. Les études existantes abordent principalement cette question d’un point de vue théorique ou anthropologique (Maslowski, 2008), soulignant la composante culturelle des marqueurs non verbaux (Poyatos, 2002) et la nécessité pour le traducteur de privilégier l’adaptation plutôt que la traduction littérale (Le Hénaff, 2018). D’autres études mettent en lumière les difficultés liées à la transmission des gestes et du comportement non verbal en tant que réalités culturelles (Vlakhov & Florin, 2012), ou mentionnent des lacunes kinésiques qui empêchent le décodage et la reproduction de ces marqueurs dans la langue de traduction (Tsygankova, 2009). Cependant, ces approches, bien que fondamentales, restent souvent générales et s’appuient rarement sur une analyse détaillée de corpus littéraires spécifiques. C’est pourquoi cet article propose une approche novatrice consistant à examiner concrètement la traduction des marqueurs non verbaux dans un texte littéraire, à analyser leurs fonctions narratives et pragmatiques, ainsi que les stratégies utilisées pour les reproduire dans la langue de traduction. En ce qui concerne les stratégies de traduction, il convient de noter qu’à ce jour, une seule étude a été consacrée à l’analyse des stratégies de traduction du non-verbal dans la littérature (voir Hu, 2007). Le présent article propose d’élargir cette perspective en mettant en évidence les stratégies de traduction des marqueurs non verbaux de l’italien vers le français.

2. Corpus et méthodologie

Dans notre étude, nous utilisons le terme marqueurs non verbaux pour désigner des gestes, des expressions faciales, des formes de contact visuel ou corporel, ainsi que des éléments prosodiques tels que le ton de la voix ou l’allongement volontaire des syllabes. Le corpus se compose de la tétralogie intitulée L’amica geniale (2011), écrite par Elena Ferrante, et de sa version traduite par Elsa Damien (avec la collaboration de Christophe Mileschi) en français (2014). Les occurrences analysées sont au nombre de 428.

Cette étude vise à analyser des marqueurs non verbaux dans la version originale du roman en italien, ainsi que dans sa traduction française. Les marqueurs non verbaux constituant le corpus de cette étude ont été sélectionnés en fonction des catégories proposées par Poyatos (2002) et Diadori (2018). La recherche privilégie une approche qualitative afin de rendre compte de la complexité des choix traductifs. Dans cette optique, l’étude ne vise pas à proposer une distribution quantitative exhaustive des différents procédés, mais à en éclairer les enjeux interprétatifs et discursifs.

Étant donné que l’un de nos objectifs est de révéler les procédés de traduction du nonverbal dans les textes littéraires, la première partie de l’analyse est consacrée à l’identification et l’examen des procédés de traduction des marqueurs non verbaux à la base de la méthodologie de Vinay & Darbelnet (1958) et Hu (2007).

Dans la deuxième partie de l’analyse, nous proposons des commentaires pour chaque catégorie du non-verbal (gestes, expressions faciales, contact visuel et corporel, ton de la voix et allongement vocalique) en fournissant des exemples issus du corpus, afin de comprendre comment les marqueurs non verbaux, du texte original et de la version traduite, se manifestent dans le roman analysé. Il convient de noter que les catégories de communication non verbale ont été choisies en fonction de leur présence effective dans le roman ; ainsi, seules les catégories confirmées dans le corpus ont fait l’objet d’une analyse.

Nous prenons également en compte les catégories des gestes de Traverso (1999), c’est-à-dire les gestes extra-communicatifs, les gestes communicatifs, les quasi-linguistiques, les co-verbaux et les synchronisateurs :

Les gestes extra-communicatifs, produits sans intention de transmettre des informations à l’interlocuteur (changements de posture, gestes autocentrés, ludiques.) et les gestes communicatifs qui se répartissent en plusieurs catégories : les quasi-linguistiques qui rassemblent des gestes conventionnels variant selon les cultures et pouvant remplacer un énoncé (faire oui ou non de la tête.) ; les coverbaux qui accompagnent voire illustrent la production verbale (geste de monstration, mimiques expressives.) ; les synchronisateurs qui permettent de réguler l’interaction en s’assurant que l’auditeur écoute (Traverso, 1999 : 16).

Il convient de clarifier le type d’unités du corpus dont nous disposons. Comme nous l’avons mentionné, nous examinons l’unité que constituent les marqueurs non-verbaux. En suivant la terminologie de Vinay & Darbelnet (1972), nous catégorisons ce type d’unités en tant qu’unités diluées : « Elles s’étendent sur plusieurs mots qui forment une unité lexicologique du fait qu’ils se partagent l’expression d’une seule idée » (Vinay & Darbelnet, 1972 : 38). La définition retenue apparaît en adéquation avec les caractéristiques observées des marqueurs non verbaux dans le corpus de notre étude. À titre d’illustration, considérons l’exemple du marqueur non verbal it. un rispettoso occhieggiare (fr. de brefs coups d’œil respectueux) : bien que ce marqueur non verbal soit composé de plusieurs mots, il fonctionne comme une unité sémantique désignant un comportement non verbal.

3. L’analyse des marqueurs non verbaux dans L’Amie prodigieuse

3.1. Procédés de traduction identifiés

Après avoir constitué le corpus, nous avons identifié quatre procédés de traduction des marqueurs non verbaux à partir de la base méthodologique de notre étude : traduction littérale, modulation, transposition et amplification. Dans le cadre de notre étude, nous adoptons une démarche consistant à définir précisément chaque procédé de traduction, à l’illustrer par des exemples issus du corpus, ainsi qu’à contextualiser les marqueurs non verbaux concernés. Cette approche vise à établir la relation entre la nature du marqueur non verbal et le procédé traductif retenu.

Concernant la traduction littérale, le traducteur conserve la forme et le sens d’un marqueur non verbal en le traduisant mot à mot. Vinay & Darbelnet précisent : « On en trouve les exemples les plus nombreux dans les traductions effectuées entre langues de même famille (français-italien) et surtout de même culture » (Vinay & Darbelnet, 1972 : 48), ce qui est cohérent avec le cas de notre corpus.

(1) Mi guardò col suo sguardo cattivo, come se avessi detto una cosa antipatica […]. (Storia del nuovo cognome, Vol. II) (italien, langue source)
Elle me fixa de son regard mauvais, comme si je lui avais dit quelque chose d’inamical […]. (français, traduction)

Dans l’exemple (1), nous remarquons l’utilisation du marqueur non verbal it. col suo sguardo cattivo ou fr. de son regard mauvais, qui correspond à la catégorie le contact visuel. Dans ce cas, le traducteur reste fidèle non seulement au sens du marqueur non verbal, mais aussi à sa forme, sans apporter de changement : it. sguardo correspond au fr. regard ; it. cattivo correspond au fr. mauvais. Pourtant, le contexte droit nous révèle l’énoncé hypothétique, ayant pour but d’illustrer davantage la nature du contact visuel, en tant qu’une réaction à un dit (fr. inamical — it. antipatico) traduit par le biais de modulation. En effet le terme it. antipatico ne correspond pas directement à fr. inamical. Sur le plan sémantique, l’adjectif fr. inamical fait preuve ou témoigne d’une absence d’amitié proche de l’hostilité (TLFi, s.v. inamical). En revanche, l’adjectif it. antipatico implique une réaction subjective de rejet : « celui qui suscite de l’aversion » (GDLI, s.v. antipatico). Dans l’optique de la problématique des langues parentes, il convient d’insister sur la transparence des formes : cette proximité lexicale peut suggérer une équivalence immédiate, tandis que, comme en témoigne l’exemple de l’adjectif it. antipatico et fr. inamical, leurs valeurs sémantiques ne coïncident pas nécessairement.

L’étude a également permis d’observer le recours à ce procédé de traduction dans le traitement des gestes physiques. Cette observation peut être illustrée par l’exemple du marqueur non verbal it. mi diede la mano correspondant à fr. me donna la main, qui se réfère au contact physique. Par ailleurs, nous constatons une traduction littérale lors de l’emploi des expressions it. fare un gesto/un cenno/uno sguardo/un’espressione — fr. faire un geste/un signe/un regard/une expression. La structure de type it. un gesto — fr. un geste + adjectif est également rendue transposée par le biais de la traduction littérale.

Concernant la modulation : le traducteur recourt à un changement de point de vue par rapport à la langue source, tout en conservant le sens du marqueur non verbal. Dans l’exemple (1), nous observons un cas de modulation du verbe it. guardare, ce qui correspond à regarder en français. Le traducteur opte pour le verbe fr. fixer, également employé dans le champ de la perception visuelle et impliquant un regard intense, avec de l’insistance : « Fixer le regard, les yeux sur qqn/qqc. Les y arrêter un certain temps et avec une certaine insistance » (TLFi, s.v. fixer). Ce choix traductif semble viser une restitution plus précise de l’effet du regard, comme le suggère la suite de l’énoncé

L’analyse met en évidence le recours à ce procédé de traduction dans l’usage des adjectifs destinés à décrire un marqueur non verbal appartenant à la catégorie gestes, contact visuel ou expressions faciales. À titre illustratif, nous proposons l’exemple du marqueur non verbal it. un gesto fiacco — fr. son pauvre geste : l’adjectif italien fiacco décrit un geste « faible, épuisé, sans vigueur » (GDLI, s.v. fiacco). Dans ce cas, c’est la dimension physique du geste qui est mise en avant. Cependant, l’adjectif français pauvre fait référence à une certaine pitié : « pauvre — qui est en mauvais, en piteux état » (TLFI, s.v. pauvre). Il importe de relever que la modulation s’applique non seulement aux adjectifs, mais aussi aux noms (it. lo sguardo – fr. les yeux) et au verbe it. fare, qui devient en fr. esquisser ou avoir.

Le procédé de la transposition consiste à remplacer une partie de discours par une autre, sans changer le sens d’un marqueur non verbal.

(2) […] ci fu solo un rispettoso occhieggiare, qualche cenno compito di saluto, lo sguardo realmente ammirato di Gigliola Spagnuolo dietro il banco, il saluto di Michele che era alla cassa, un buongiorno esagerato che sembrò un’esclamazione di gaudio. (Storia del nuovo cognome, Vol. II) (italien, langue source)
[…] il ne se produisit rien d’autre que de brefs coups d’œil respectueux, quelques gestes de salutation affables, le regard réellement admiratif de Gigliola Spagnuolo derrière le comptoir, le salut de Michele qui tenait la caisse, un bonjour exagéré qui fit l’effet d’une exclamation de plaisir. (français, traduction)

Dans l’exemple (2), il est possible d’observer le changement de la forme grammaticale du marqueur non verbal transmettant le contact visuel : le nom au singulier it. un rispettoso occhieggiare, issu de la nominalisation de l’infinitif (occhieggiare), se transforme en fr. de brefs coups d’œil respectueux, au pluriel.

Ce procédé se manifeste clairement dans la transformation d’une structure verbe + nom à un verbe unique : it. diede uno schiaffo a Rino – fr. il gifla Rino. Dans ce cas, nous pouvons mentionner l’équivalent direct de it. dare uno schiaffo – fr. donner une gifle, et de fr. gifler – it. schiaffeggiare.

Le procédé d’Amplification désigne l’ajout par le traducteur de termes (par exemple, un groupe nominal ou adjectival) afin d’élargir le sens d’un marqueur non verbal.

(3) Carmela parlava imitandone i toni, usava certe sue espressioni ricorrenti, gesticolava in un modo simile e quando camminava cercava di muoversi come lei, anche se fisicamente era più simile a me: graziosa e paffuta, scoppiava di salute. (L’amica geniale, Vol. I) (italien, langue source)
Carmela parlait en imitant les intonations de notre amie, elle utilisait certaines de ses expressions récurrentes, gesticulait de manière semblable et, quand elle marchait, essayait de bouger comme elle, même si physiquement elle était plus proche de moi : gracieuse et potelée, elle resplendissait de santé. (français, traduction)

Dans l’exemple (3), un marqueur non verbal révélant du paralangage ou bien appartenant à la catégorie ton de la voix peut être observé : it. Carmela parlava imitandone i toni correspond à fr. Carmela parlait en imitant les intonations de notre amie. Dans la version traduite, nous pouvons remarquer l’ajout de l’expression « de notre amie », ce qui permet de préciser la source d’imitation. De plus, dans la version italienne, nous observons le pronom italien ne se référant à l’amie du personnage. En d’autres termes, le pronom ne remplace le complément introduit par la préposition it. di, qui correspond à fr. de + groupe nominal — de notre amie.

Notre démarche analytique a permis d’observer, dans certains cas, une amplification du sens des adjectifs décrivant un marqueur non-verbal. L’exemple suivant illustre ce propos : it. col suo sguardo lungo – fr. de son regard perçant. Dans l’original, l’accent est mis sur la durabilité du regard (it. lungo correspond à fr. long), tandis que dans la version française introduit un trait sémantique supplémentaire. Le syntagme regard perçant peut en effet être compris comme « qui regarde (quelqu’un) avec force, avec une attention pénétrante » (TLFi, s.v. perçant).

À l’issue de l’analyse des choix traductifs présentés dans cette section, il ressort que le traducteur mobilise différentes stratégies de traduction dans le traitement des marqueurs non verbaux, telles que la modulation, la transposition ou l’amplification sémantique. En effet, les stratégies utilisées permettent de transmettre plus finement le sens et l’effet des marqueurs non verbaux dans la langue de traduction. Cette question est liée au concept de bon sens dans la traduction, abordé dans l’article de Fontanet (2013), selon lequel le traducteur doit évaluer la fidélité au texte source tout en garantissant la lisibilité, l’acceptabilité et l’effet pragmatique dans la langue cible. L’intégration de ces stratégies non littérales dans l’analyse souligne que la traduction des marqueurs non verbaux repose sur un équilibre entre précision linguistique et adaptation contextuelle, et ouvre le débat sur les critères permettant de juger de la pertinence des choix traductifs dans un contexte littéraire.

Toutefois, malgré cette diversité de procédés, une tendance générale à la traduction littérale se dégage dans le corpus, celle-ci permettant, dans de nombreux cas, de préserver à la fois la forme et le sens des marqueurs non verbaux. Cette tendance peut notamment s’expliquer par la proximité génétique de l’italien et du français, deux langues romanes, dans lesquelles certains marqueurs non verbaux se prêtent à une traduction littérale. Il est intéressant de mettre cette observation en regard de la position de Maslowski (2008), qui souligne l’impossibilité de traduire littéralement l’ensemble des éléments relevant du nonverbal dans un texte littéraire. L’approche qu’il propose met l’accent sur l’aspect culturel des éléments non verbaux, privilégiant ainsi le fond plutôt que la forme : « Ce principe concerne autant le fond que la forme » (Maslowski, 2008 : 62). Il convient toutefois de préciser que, dans notre corpus, nous avons relevé des marqueurs non verbaux désignant les gestes culturellement marqués, qui feront l’objet d’une analyse dans la section suivante. Par ailleurs, le traducteur n’a pas eu recours à la note explicative et a donc privilégié la traduction littérale. Ce choix peut suggérer que le contexte culturel du roman présente une proximité avec la langue de traduction.

3.2. L’analyse des catégories des marqueurs non verbaux

L’objectif principal de cette étude est d’examiner la présence de ces catégories dans le texte littéraire retenu, ainsi que d’en proposer une analyse, en se référant à la méthodologie de Traverso (1999). Afin de ne pas dépasser le cadre de notre analyse, l’étude porte sur les marqueurs non verbaux en italien, mis en relation avec leurs équivalents en français. Dans son approche, Traverso (1999) exploite le terme gestes pour désigner des éléments relevant de la communication non verbale. Il importe de préciser que, dans le cadre de la présente analyse, le terme marqueurs non verbaux est employé comme catégorie englobante, désignant l’ensemble des manifestations corporelles décrites dans le texte littéraire. Conformément à l’approche proposée par Traverso (1999), le terme geste est ici retenu dans une acception large, incluant non seulement les mouvements à visée communicative, mais également certaines postures et activités corporelles, dès lors qu’elles participent à la construction du sens dans le discours narratif. Un bref aperçu de chaque catégorie est proposé, suivi des principales conclusions, accompagnées d’exemples.

Sur la base de cette classification, les gestes physiques ont été caractérisés comme communicatifs, extra-communicatifs, quasi-linguistiques, autocentrés et coverbaux. Il convient de souligner que, dans certains cas, seul le contexte permet d’interpréter le sens véhiculé par un marqueur non verbal renvoyant à un geste physique donné. Par ailleurs, l’ajout lexical dans la traduction a également été relevé.

(4) Non dissi nulla, feci solo un gesto senza dispetto, come se fosse naturale, anche se naturale non era e sapevo che stavo rischiando molto. (L’amica geniale, Vol. I) (italien, langue source)
Je ne dis rien, je ne fis qu’un geste, sans montrer de dépit, comme si c’était naturel, même si ça ne l’était pas et si je savais que je risquais gros. (français, traduction)

Dans l’exemple (4), un marqueur non verbal désignant un geste est explicitement précisé par la suppression de l’une de ses caractéristiques, à savoir it. un gesto senza dispetto. Ce type de geste est qualifié de dispetto, terme italien correspondant à au français dépit. Dans le contexte gauche, l’énoncé hypothétique (it. come se fosse naturale – fr. comme si c’était naturel) nous révèle l’intention de ce geste, à savoir le geste qui n’était pas sincère, un faux geste (it. anche se naturale non era – fr. même si ça ne l’était pas). Bien que ce geste ne soit pas destiné à communiquer quoi que ce soit, le contexte nous montre des conséquences dans la suite de la communication (it. sapevo che stavo rischiando molto – je savais que je risquais gros). En comparant les deux versions, nous remarquons l’ajout de l’expression « sans montrer » en français, qui explicite la scène.

L’analyse a également révélé la présence de gestes physiques autocentrés, sans fonction communicative explicite : ces marqueurs non verbaux peuvent être classés parmi les gestes extra-communicatifs. À titre d’exemple, nous proposons le marqueur non verbal it. mi mettevo le mani sulle orecchie — fr. je me mettais les mains sur les oreilles. Il s’agit d’un geste autocentré, qui ne transmet aucune information à l’interlocuteur et est censé gérer les émotions : c’est à partir du contexte droit que cette observation peut être formulée (it. per non restare troppo impressionata dalle sue brutte parole – fr. pour ne pas être trop affectée par ses mots affreux).

Dans le traitement des gestes culturels, l’analyse révèle une tendance à expliciter le geste, combinée au recours à la traduction littérale.

(5) Fissava le persone con molta attenzione, le guardava diritto in faccia, tanto che alcuni ridevano e altri le facevano il gesto che significa: che vuoi? (L’amica geniale, Vol. I) (italien, langue source)
Elle fixait les gens avec grande attention, les regardant droit dans les yeux, au point que certains riaient et d’autres lui faisaient ce geste qui veut dire : « Qu’est-ce que tu m’veux ? » (français, traduction)

Dans l’exemple (5), il s’agit d’un geste culturel nommé « la mano a borsa ». Il peut être considéré comme un geste quasi-linguistique pouvant remplacer un énoncé. Diadori, quant à elle, en citant la catégorisation de Ekman & Friesen (1969), attribue ce geste aux gestes symboliques voire emblèmes, et mentionne le geste cité : « Utilisés pour accompagner ou remplacer la parole, ils sont généralement réalisés consciemment par le sujet et revêtent une signification particulière dans une culture donnée (le corna, l’occhiolino, la mano a borsa1, etc.) » (Diadori, 2012 : 71). Même si un lecteur italophone aura reconnu le geste iconique la mano a borsa, ce geste est doublé par une expression it. che vuoi ? correspondant à fr. litt. qu’est-ce que tu veux ? Il s’agit donc de verbaliser un acte non verbal pour en rendre le sens accessible dans le discours. En outre, l’auteur ne fournit aucune note explicative précisant qu’il s’agit d’un geste culturel, mais en français on ajoute le pronom me pour renforcer l’idée que le locuteur s’adresse directement à l’interlocuteur avec une intention spécifique.

En ce qui concerne les expressions faciales, il importe de préciser que ce marqueur non verbal peut être rattaché à la catégorie des marqueurs communicatifs, voire co-verbaux, dans la mesure où, selon Traverso (1999), ils ont pour fonction d’accompagner ou d’illustrer les énoncés. L’analyse du corpus montre que les expressions faciales relèvent majoritairement de la catégorie des marqueurs co-verbaux, conformément au cadre méthodologique retenu.

Dans notre corpus, l’analyse des expressions faciales a révélé l’utilisation récurrente de structure it. un’espressione/fr. une expression + adjectif qui caractérise pleinement la nature de l’expression faciale (it. un’espressione desolata – fr. une expression désolée, it. un’espressione ironica — fr. une expression ironique). Dans ce cas, le traducteur a opté pour une traduction littérale. Cependant, l’analyse du corpus révèle que les expressions faciales n’ont pas toujours été traduites mot à mot : nous remarquons le recours à l’expression fr. un air (it. un’espressione disorientata – fr. un air déconcerté), qui implique un changement de perspective. Cela est dû au fait que le terme fr. un air est plus abstrait et généralisé, et « sert à attribuer à une personne une certaine apparence, une manière d’être […] » (TLFI, s.v. air). Il apparaît que cette expression est également employée pour traduire le marqueur non-verbal désignant un regard (it. uno sguardo) ou un visage (it. la faccia) : it. uno sguardo malinconico – fr. l’air mélancolique, it. la faccia disorientata del ragazzo – fr. l’air désorienté du garçon.

L’analyse du corpus permet d’identifier des structures répétitives qui participent à la construction du sens des marqueurs non verbaux. À titre d’exemple, nous pouvons citer les structures suivantes : it. fare lo sguardo/il viso/l’espressione di chi… – fr. avoir le regard/le visage/l’expression de quelqu’un qui… ; it. un gesto di quelli che si fanno per… –fr. le genre de gestes qu’on fait pour… ; it. un gesto come per… – fr. un geste comme pour…

(6) Ma le restò in mente la faccia disorientata del ragazzo, quell’espressione che fanno le persone quando si sentono nel giusto e non capiscono come mai gli altri non siano del loro stesso parere. (Storia del nuovo cognome, Vol. II) (italien, langue source)
Mais elle garda en mémoire l’air désorienté du garçon, cette expression qu’ont les gens lorsqu’ils sont persuadés d’être dans le vrai et ne comprennent pas que les autres ne soient pas de leur avis. (français, traduction)

L’exemple (6) met en évidence l’emploi d’un procédé descriptif pour la représentation d’un marqueur non verbal associé à une expression faciale : l’expression it. di chi — fr. avec l’expression de quelqu’un qui est utilisée dans les deux versions. Cette expression comporte un procédé de comparaison identifiable : le terme it. di chi ou fr. de quelqu’un qui fait probablement référence à l’expression faciale d’une personne indéterminée, afin de créer un effet suggestif et de laisser le lecteur libre d’interpréter. La traduction de ce marqueur non verbal, à son tour, reflète la version source.

L’exemple (7) illustre l’ajout des termes un mezzo ou un demi— et quasi ou presque dans la description du marqueur non verbal désignant un sourire (it. un mezzo sorrisetto, quasi una smorfia – fr. un demi-sourire, presque une grimace). Ce procédé permet de rendre certains marqueurs non verbaux de manière approximative ou nuancée.

(7) Lila fece un mezzo sorrisetto, quasi una smorfia, e si gettò di lato, tutta addosso alla sua compagna di banco, che diede molti segni di fastidio. (L’amica geniale, Vol. I) (italien, langue source)
Lila esquissa un demi-sourire, presque une grimace, puis se jeta sur le côté, tout contre sa voisine de table qui multiplia les signes d’agacement. (français, traduction)

Pour les marqueurs non verbaux décrivant le contact visuel ou corporel, l’analyse montre que le contact visuel peut relever de la catégorie communicative ou extracommunicative, tandis que le contact corporel se manifeste principalement comme régulateur entre les personnages et est donc classé comme extra-communicatif. En ce qui concerne la représentation de ce type des marqueurs non verbaux dans le texte, nous observons une tendance à attribuer le regard à un personnage à l’aide des pronoms possessifs, qui se réfèrent en particulier au personnage : it. quel suo sguardo – fr. son regard, it. col suo sguardo — fr. de son regard, it. uno sguardo dei suoi – fr. un de ses regards bien à elle. Dans la traduction, il est possible de constater des modifications de faible portée.

(8) Mi guardò col suo sguardo cattivo, come se avessi detto una cosa antipatica […]. (Storia del nuovo cognome, Vol. II) (italien, langue source)
Elle me fixa de son regard mauvais, comme si je lui avais dit quelque chose d’inamical […]. (français, traduction)

Le corpus révèle que le contact physique joue un rôle significatif entre les personnages.

(9) Sento ancora la mano di Lila che afferra la mia, e mi piace pensare che si decise a farlo non solo perché intuì che non avrei avuto il coraggio di arrivare fino all’ultimo piano, ma anche perché lei stessa con quel gesto cercava la forza d’animo per continuare. (L’amica geniale, Vol. I) (italien, langue source)
Je sens encore la main de Lila qui saisit la mienne, et j’aime à penser qu’elle se décida à le faire non seulement parce qu’elle eut l’intuition que je n’aurais pas le courage d’arriver jusqu’au dernier étage, mais aussi parce qu’elle-même cherchait dans ce geste la force de continuer. (français, traduction)

L’exemple (9) illustre l’importance de la communication non verbale entre deux personnages. Le marqueur non verbal analysé vise à établir le contact émotionnel entre les personnages, tout en étant classé comme extra-communicatif, car il ne transmet pas d’information spécifique à l’interlocuteur. Dans les deux versions, ce marqueur est étroitement lié aux sentiments intérieurs ou bien à l’état émotionnel du personnage : it. con quel gesto cercava la forza d’animo per continuare et fr. parce qu’elle-même cherchait dans ce geste la force de continuer. L’explicitation française de ce geste omet toutefois le terme d’animo, ce qui constitue un point d’intérêt pour l’analyse comparative.

L’analyse du corpus montre que le marqueur non verbal désignant l’allongement vocalique ou la hauteur de la voix apparaît dans un nombre limité de cas. L’exemple (10) illustre la présentation de ce marqueur : dans certains passages, la version originale n’emploie pas explicitement le terme ton pour décrire la hauteur de la voix du personnage. Ainsi, dans it. disse gelida (litt. dit-elle glaciale), le traducteur rend cette dimension explicite par l’ajout du terme ton dans la version française (fr. d’un ton glacial).

(10) Scosse la testa scontenta, disse gelida che aveva da lavorare. (Storia della bambina perduta, Vol. IV) (italien, langue source)
Elle secoua la tête, mécontente, et dit, d’un ton glacial, qu’elle avait du travail. (français, traduction)

Les résultats suggèrent qu’une exploration plus approfondie des enjeux linguistiques du roman L’Amie prodigieuse serait pertinente : comme l’objet d’analyse, les marqueurs non verbaux possèdent une nature particulière, tant du point de vue sémantique que structurel. Le contexte apparaît également comme un facteur essentiel dans la compréhension de cette unité d’analyse.

Conclusions

Nous avons dégagé les principales conclusions de l’analyse de la traduction des marqueurs non verbaux dans le roman d’Elena Ferrante L’Amie prodigieuse. Quoique la liste des exemples ne soit pas exhaustive, elle permet de mettre en évidence non seulement les caractéristiques principales de la traduction des marqueurs non verbaux, mais aussi leur réalisation et leur présentation dans le roman.

En examinant le lien entre les procédés de traduction et les catégories de marqueurs non verbaux, plusieurs caractéristiques se dégagent : la conservation complète d’un marqueur non verbal, le recours à une autre expression, en changeant ainsi la perspective, l’ajout d’un terme ou bien d’une expression dans un marqueur non verbal, des changements syntaxiques ou bien structurels.

Le recours fréquent à la traduction littérale des marqueurs non verbaux s’explique par la proximité lexicale fonctionnelle et culturelle entre l’italien et le français. Ces constats ouvrent plusieurs pistes de recherche visant à déterminer dans quels contextes la traduction littérale rendrait fidèlement le sens, et à quel moment elle pourrait altérer ou appauvrir l’effet du marqueur non verbal.

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Notes

1 Nous soulignons ici.

References

Electronic reference

Jelena Gridina and Lina Nemkova, « Entre le non-verbal et la traduction : enjeux linguistiques dans L’Amie prodigieuse d’Elena Ferrante », ELAD-SILDA [Online], 13 | 2026, Online since 24 juillet 2026, connection on 26 juillet 2026. URL : https://publications-prairial.fr/elad-silda/index.php?id=1912

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Jelena Gridina

Université de Lettonie

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Lina Nemkova

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