Le vague, le flou et les gestes : leurs manifestations visibles et audibles à travers les marqueurs d’approximation 

  • Vagueness, blurriness, and gestures: Their visible and audible manifestations through approximation markers

DOI : 10.35562/elad-silda.1887

Résumés

Les noms tels que geste, mouvement ou action occupent une place particulière dans le lexique. Qualifiés de noms généraux ou « capsules » (Huyghe, 2021 ; Adler, 2017), ils se caractérisent par leur haute fréquence et leur capacité à désigner des classes d’actions tout en échappant à une catégorisation stricte. Cette étude s’intéresse aux gestes visibles (geste, grimace, hochement de tête) et audibles (soupir, gifle, etc.), qui relèvent de modalités perceptives différentes (visuelle ou auditive) et mobilisent des mécanismes distincts d’approximation linguistique. L’analyse repose sur le corpus French Web 2023 exploité au moyen de Sketch Engine, à partir duquel ont été extraites des occurrences où les gestes sont nommés ou décrits et associés à des marqueurs d’approximation (une sorte de, une espèce de), à des adjectifs (vague, flou, bizarre) ou à des reformulations interprétatives (comme pour dire, esquisser un geste). Un sous-ensemble de gestes conventionnels stabilisés culturellement (hocher la tête, serrer la main) a également été analysé. Les résultats montrent que les gestes visibles sont principalement actualisés par la mise en mots de leur forme perceptible, combinée à des verbes métalinguistiques ou des constructions évaluatives, tandis que les gestes audibles font appel à des analogies sonores et à la similarité acoustique pour traduire la perception sonore dans le langage.

Nouns such as gesture, movement, or action occupy a special place in the lexicon. Classified as general nouns or “capsules” (Huyghe, 2021; Adler, 2017), they are characterized by high frequency and the ability to refer broadly to classes of actions, while escaping strict categorization. This study hypothesizes that visible gestures (gesture, grimace, nod, etc.) and audible gestures (sigh, slap, etc.), which engage different perceptual modalities (visual or auditory), involve distinct approximation mechanisms. The analysis is based on the French Web 2023 corpus, exploited with Sketch Engine, from which occurrences were extracted where gestures are named or described and associated with approximation markers (une sorte de, une espèce de), adjectives (vague, flou, bizarre), or interpretative reformulations (comme pour dire, esquisser un geste). A subset of culturally stabilized conventional gestures (nod, handshake) was also analyzed. The results show that visible gestures are primarily actualized through the verbalization of their perceptible form, combined with metalinguistic verbs or evaluative constructions, whereas audible gestures rely on sound analogies and acoustic similarity to translate auditory perception into language.

Plan

Texte

Introduction

En complément du langage verbal, le non verbal enrichit le cadre de l’interaction humaine, élargissant ainsi la dimension sensorielle multimodale (Ferré, 2011 ; Guaïtella, Santi & Cavé, 2001). La construction du sens repose sur la multimodalité, l’interaction entre le verbal, le non verbal et le paraverbal (Poyatos, 2002).

Le geste est une des notions clé dans le paradigme des études du non verbal (Guaïtella, Santi & Cavé, 2001 ; Kendon, 2004 ; McNeill, 1992, etc). En tant que premières unités d’un langage de communication, les gestes étaient soit des gestes visibles, soit des gestes vocaux ou, plus vraisemblablement les deux simultanément. Ducard (2009) l’explique par le fait que l’essence du langage est l’activité corporelle, les gestes physiques de production de signaux étant les moyens par lesquels les langages parlé et signé sont produits. Dans ce contexte, la production et la perception des gestes visibles jouent un rôle essentiel dans la compréhension de l’évolution de la cognition, de la conscience et du langage (Armstrong, Stokoe et Wilcox, 1995). Ainsi, les gestes peuvent inclure des caractéristiques visuelles (un mouvement de main) et sonores (un claquement de doigts), qui impliquent la perception sensorielle des locuteurs.

L’approximation et les gestes sont souvent traités ensemble, d’abord grâce à cette dimension multimodale. L’interprétation approximative peut être déclenchée par des moyens para et non-verbaux comme l’intonation ascendante ou des gestes signalant une approximation ou une recherche lexicale. (Mihatsch, 2009). Toutefois, du côté du verbal, les noms d’événement et les noms généraux se prêtent difficilement à l’approximation (Adler, 2017 ; Gerhard-Krait & Vassiliadou, 2017a). Contrairement à d’autres catégories lexicales, ces noms ne possèdent pas de sous-catégories préétablies et échappent à une classification taxinomique stricte, rendant leur utilisation complexe, et résistent à l’approximation (Adler, 2017 ; Gerhard-Krait & Vassiliadou, 2017a). Adler (2017) estime que dans le cas des nom généraux (comme geste, mouvement, action) il est plus légitime de parler de flou, car si l’approximation consiste en une représentation inexacte d’une valeur précise, « le rapport du flou à l’imprécis résulte de l’impossibilité de fixer l’application référentielle d’un terme donné » (Adler, 2017 : 53), ce qui est plus pertinent pour les noms généraux. Vu que la relation entre référent et nom est d’ordre expérimental et que la relation entre le nom général et le contexte « spécifiant » (Adler, 2017 : 58) repose sur un jugement de valeur et sur un choix de représentation, il est donc impossible d’évoquer une valeur précise, stable, durable ou préétablie (Adler, 2017 ; Adler & Eshkol-Taravella, 2012).

Même si les gestes visibles et audibles, en raison de leur statut ambigu, sont rarement associés à des marqueurs d’approximation strictement taxinomiques (une sorte de, un genre de, un type de, etc.), cette étude s’attache à explorer les diverses modalités d’encodage de l’approximation. Plus précisément, notre objectif est de comprendre comment les gestes, lorsqu’ils sont évoqués dans un corpus écrit, peuvent transmettre une valeur floue, vague ou imprécise, et comment cette imprécision corporelle est traduite par des moyens linguistiques. Ces derniers participent à la construction d’une dimension multimodale du discours écrit, en convoquant à la fois le visible et l’audible. L’hypothèse de cette étude est que les gestes visibles et audibles, en actualisant des modalités sensorielles différentes (visuelles pour les uns, auditives pour les autres), mobilisent des mécanismes distincts d’approximation linguistique. Dans l’analyse qui suit, on considère le geste comme une forme (p), actualisant partiellement une représentation (P), au sens de Franckel (2015). Cette actualisation rend visible une partie d’une représentation qui, en elle-même, reste invisible sans médiation verbale.

Pour le recueil de données, nous avons utilisé le logiciel Sketch Engine, conçu et développé depuis 2003 par Lexical Computing Limited pour la gestion de corpus et l’analyse de texte (SketchEngine). Sur la base du corpus French Web 2023 avec 27 111 801 657 mots, nous avons sélectionné des occurrences pertinentes pour notre étude. Cette approche basée sur le corpus nous permet d’observer la manière dont les gestes visibles et audibles sont évoqués linguistiquement, en l’absence de support perceptif direct, c’est-à-dire nommés, décrits ou reconstruits par le langage. Un échantillon partiellement aléatoire, mais contrôlé selon des critères de fréquence et de distribution syntaxique, a été extrait du corpus French Web 2023. Le repérage des cooccurrences a permis d’identifier les associations lexicales les plus fréquentes relevant de l’approximation, telles que esquisser un geste ou un geste vague. Dans un second temps, l’analyse s’est concentrée sur les marqueurs taxinomiques (genre, sorte, espèce) apparaissant en cooccurrence avec les noms de gestes.

Les occurrences ont été sélectionnées selon des critères précis : la présence explicite d’un nom de geste (geste, gestes) ou d’une manifestation corporelle (hochement de tête, gifle, soupir, grimace, etc.), l’emploi d’un marqueur linguistique d’approximation (une sorte de, un genre de, un type de, etc.) ou d’une reformulation interprétative (comme pour dire), ainsi que la pertinence de l’exemple pour illustrer une approximation du visible ou de l’audible.

En parallèle, un sous-ensemble d’exemples a été constitué à partir de gestes conventionnellement codifiés (tels que hocher la tête/hochement de tête, serrer la main/une poignée de main) repérés par des requêtes ciblées dans Sketch Engine. L’objectif n’était pas d’en proposer une description typologique, mais de montrer que même ces gestes aux manifestations corporelles fortement stabilisées sur le plan culturel peuvent faire l’objet d’une reformulation interprétative, d’une hésitation ou d’une sous-détermination de leur valeur.

Les exemples retenus ne visent pas l’exhaustivité, mais une représentativité qualitative des phénomènes observés, permettant de dégager des régularités dans l’encodage linguistique de l’approximation.

Avant de passer à l’analyse des noms de perception sensorielle (visuelle et auditive), nous allons passer en revue quelques repères théoriques des modalités de perception sensorielle, à savoir la vue et l’ouïe.

1. Repères théoriques

Les gestes sont associés à des phénomènes visibles (Kendon, 2004 ; McNeill, 1992), d’où l’importance de les aborder dans une perspective perceptive dominée par le visuel. La perception visuelle tend à occuper une place centrale parmi les cinq sens dans l’appréhension du réel, en contribuant de manière déterminante à nos interactions avec l’environnement. (Franckel, 2019 ; Senoussi & Dugué, 2020). Les neurosciences abordent la perception visuelle des objets en tant que processus complexe impliquant plusieurs étapes et régions du cerveau. Pour Jacob & Jeannerod (1999), la conscience visuelle d’un objet implique le « liage » ou la coalescence de plusieurs propriétés perceptibles simultanément, comme la forme, la couleur ou la position spatiale.

En ce qui concerne la perception acoustique, on distingue deux processus perceptifs : tantôt nous identifions la source et la qualité du son (Guyot, Castellengo & Fabre, 1997) ; tantôt c’est l’image du mouvement qui est à l’origine du bruit (par exemple : grincements, frottements (Guyot, 1996).

En linguistique, la perception sensorielle occupe une place importante dans les approches cognitivistes. Les travaux de Gerhard-Krait & Vassiliadou (2017a, 2017b) et de Fasciolo & Lammert (2014) montrent que l’interprétation des bruits est structurée par l’expérience des locuteurs et ne se réduit pas à leurs seules propriétés acoustiques.

Dans les travaux sur l’interaction, notamment chez Kendon (2004) et McNeill (1992), le geste est essentiellement conçu comme relevant du canal visuel. Poyatos (1993) fait exception en intégrant les manifestations sonores du non verbal dans sa classification, sous la catégorie du paralangage, qui comprend notamment les modulations de la voix, les silences, mais aussi des sons produits par les gestes (Poyatos, 1993 : 6).

1.1. Le geste visible versus le geste audible

Du point de vue lexical, les noms comme geste, mouvement, action, etc. ont un statut particulier, considérés comme des noms généraux, des noms capsules (Huyghe, 2021 ; Adler, 2017). Selon Adler (2017), ces noms se distinguent par leur fréquence élevée et leur capacité à référencer de manière généralisée des classes nominales majeures (Adler, 2017). Plus précisément, les noms généraux d’action comme geste (Adler & Eshkol-Taravella, 2012) présentent un cadre intrinsèquement incomplet ou creux qui leur permet de « perspectiviser » un contexte de nature variable en construisant des concepts temporaires (Adler, 2017 : 47).

En ce qui concerne les bruits, ces derniers sont rangés sous l’étiquette de « noms — événements » (Huyghe, 2012 ; Fasciolo & Lammert, 2014). Pour Huyghe (2012) ils font partie des noms de phénomènes sonores (bruits, silence), tout comme les phénomènes visuels (éclair, lumière, flash) ou olfactifs (odeur, parfum) (Huyghe, 2012), qui dénotent la localisation spatiale et se caractérisent par une place intermédiaire dans l’opposition entre concret et abstrait (Fasciolo & Lammert, 2014).

Dans le but de clarifier la question de la distinction entre le geste visible et le geste audible, nous allons recourir à la démarche proposée par Fasciolo & Lammert (2014). Dans la perspective des études cognitivistes, ils proposent un critère de distinction du point de vue de la perception qui nous semble répondre à nos besoins dans la distinction entre le geste visible et le geste audible. Le critère proposé par Fasciolo et Lammert (2014) concerne l’accessibilité (ou non) aux sens. Ils distinguent les entités impliquant les sens, à savoir les oreilles/l’ouïe et les yeux/la vue et les entités saisies par les sens, perçues par l’intermédiaires du sens. Les questions suivantes sont à la base de cette analyse :

  1. Qu’est-ce que l’on perçoit avec les oreilles ?
  2. Qu’est-ce que l’on perçoit avec les yeux ?

Comme le montrent Fasciolo & Lammert (2014),par les oreilles on peut percevoir le bruit et le son. La perception du geste concerne plutôt la vue. On peut le percevoir par la vue, avec les yeux (Gridina, 2025).

Certains gestes produisent des sons en fonction des adaptateurs (Poyatos, 2002) mais ceux-ci se révèlent comme des effets sonores du geste. Ainsi, en guise d’exemple, analysons le geste du claquement de doigts.

  1. Qu’est— que l’on perçoit avec les yeux ? —
  1. Un claquement de doigts. C’est-à-dire que l’on se réfère au geste, au mouvement corporel.
  2. Qu’est-ce que l’on perçoit avec les oreilles ?
  1. – Un claquement de doigts. Dans ce cas, on se réfère à l’audible. Ainsi, on perçoit des effets sonores produits par le geste mais pas le geste lui-même.

Dans ces critères de distinction, Fasciolo et Lammert (2014) recourent également aux verbes entendre et voir qui se rapportent aux entités impliquées par les sens. Ainsi, pour distinguer les gestes visibles des gestes audibles, on peut dire : je vois une grimace, une poignée de main, une caresse ; j’entends un claquement de doigts, un tapotement, un raclement de gorge. Comme on l’a vu, certains gestes, comme le claquement de doigts, peuvent avoir un double statut : à la fois visible et audible.

1.2. Geste conventionnel

Pour atteindre les objectifs de notre étude, il nous semble pertinent d’aborder la notion du geste conventionnel. Les gestes conventionnels sont codifiés et donc ils ne se prêtent pas à des lectures floues et approximatives.

Pour Ekman et Friesen (1969), les gestes conventionnels, ce sont les gestes emblèmes, qui « ont une traduction verbale et peuvent se substituer au langage sans qu’il y ait la moindre ambigüité (appeler quelqu’un ; saluer de la main) » (cité d’après Garitte, 2005).

De son côté, Garitte (2005) définit les gestes conventionnels comme étant des gestes co‑verbaux compris par un ensemble d’individus appartenant à un même groupe culturel, et compréhensibles en dehors de tout contexte langagier (par exemple nier, acquiescer, saluer de la main). Les gestes conventionnels sont parfois plus rapides à produire ou plus expressifs que leur expression verbale, et leur signification est souvent plus immédiate car peu ambiguë (Garitte, 2005 : 72).

2. Le geste visible

Afin de préciser ce que l’on entend ici par « visible » et de donner un cadre théorique à l’idée selon laquelle un geste peut être conçu comme la manifestation partielle d’un contenu sous-jacent, nous nous appuierons sur les analyses de Franckel consacrées aux verbes voir et dire. Ces analyses permettent en effet de penser le visible non comme un simple donné perceptif, mais comme le résultat d’une opération de mise en forme et d’interprétation.

Rendre visible un contenu peut ainsi consister soit à en proposer une forme appropriée et partageable, soit à le rendre public et manifeste (Franckel, 2015). Dans cette perspective, le verbe dire joue un rôle fondamental : il articule ce qui est visible et ce qui ne l’est pas encore. Le propre de dire est d’introduire une articulation entre visible et invisible. S’agissant de l’invisible d’une représentation qu’une forme rend visible, dire met en jeu le visible dans ou relativement à l’invisible, l’invisible dans ou relativement au visible (Franckel, 2015 : 89). On peut dès lors considérer le geste comme la forme visible d’une représentation (P), autrement dit : ce que le geste donne à voir, tout en n’en manifestant qu’un aspect partiel (visible) (p). Dans cette perspective, le geste relève du domaine du visible formel, mais ce visible appelle une articulation avec ce qui reste invisible – implicite, non exprimé – et qui peut être rendu accessible par le verbe dire. C’est dans cette transition entre le non verbal visible et le verbal explicite que se joue une part essentielle de l’interprétation : sans les mots, le geste demeure partiellement opaque, et c’est le langage qui en éclaire la portée et en stabilise le sens, comme dans l’interaction entre le non verbal et le verbal.

On peut dès lors considérer le geste comme la forme visible d’une représentation (P), autrement dit comme ce que le geste donne à voir tout en n’en manifestant qu’un aspect partiel, sous la forme d’une configuration perceptible (p).

Dans les pages qui suivent, nous nous concentrons sur les gestes observables, perceptibles visuellement. Nous nous intéressons en particulier à la manière dont ces noms relevant des gestes entretiennent un rapport au vague. Dans l’analyse, nous utiliserons les notations suivantes : P désigne la représentation sous-jacente, et p la forme visible par laquelle elle se donne à percevoir.

2.1. Un geste vague

Selon les données du corpus1, l’adjectif vague est récurrent, en cooccurrence avec le nom geste, formant un groupe nominal un geste vague (735 occurrences sur 27 111 801 657 tokens au total).

La sémantique de l’adjectif vague présuppose déjà le caractère vague, flou et imprécis de la notion qualifiée. Selon le Centre national des ressources textuelles et lexicales (2025) l’adjectif vague signifie :

que l’esprit a du mal à saisir ; qui traduit, qui exprime des pensées, des sentiments, un comportement indécis, confus, incertain ; qui n’est pas très discernable, qui est difficile à percevoir, à identifier, à définir. Imprécis, lointain ; qui demeure dans un flou qui ne manque pas parfois d’agrément. Dont l’identification est difficile ou importe peu. (CNTRL, 2025)

(1) L’abbé ébaucha un geste vague, soit pour refuser de répondre, soit pour avouer à son tour son incertitude. (Louis Ulbac, cité dans Dictionnaire Le Robert, 2025)
(2) En direction du tissu et de la mère, le prêtre fait un geste vague qui pourrait signifier une bénédiction, mais il est possible que ce soit un geste d’agacement. (Sketch Engine)
(3) Il fit un geste vague — une sorte de signe flottant de la main. Il faisait ça fréquemment, et Sherlock avait décidé que c’était la manière silencieuse de John de demander ‘Est-ce que tu es devenu cinglé ?’ (Sketch Engine)
(4) Dans un ultime effort, il lui demanda pardon dans un murmure ; il pensait que tout cela était oublié. L’autre eut un geste vague, comme s’il jetait quelque chose par-dessus l’épaule. (Sketch Engine)
(5) Si y’a du r’tard, ça va encore être pour ma pomme ! Elle fait un geste vague vers là-bas (autant dire que c’est vague), puis ajoute : La chapelle, c’est au fond. (Sketch Engine)

Dans les exemples 1 à 4 il s’agit de gestes visibles, sans aucune référence sonore. Dans ces exemples, on est devant la construction relevant du visible (p) : le geste est flou par l’utilisation du qualificatif vague renvoyant au type de geste, en le rapprochant d’un mouvement non précisé. Dans l’exemple 1, le geste est présenté comme flou : d’une part, l’adjectif vague qualifie le type même de geste en l’assimilant à un mouvement non spécifié ; d’autre part, la conjonction soit… soit… introduit une bifurcation interprétative, qui laisse indéterminée la valeur de la représentation sous-jacente (P). Dans l’exemple 2, l’énoncé explicite deux interprétations possibles — une bénédiction ou un geste d’agacement. Le geste fonctionne ainsi comme une forme visible sous-spécifiée, ouverte à plusieurs interprétations. Dans les exemples 1 et 2, le vague renvoie à la fois au caractère approximatif du geste ébauché et à sa fonction, l’intentionnalité entraînant une double interprétation : soit pour refuser de répondre, soit pour avouer à son tour son incertitude (exemple 1), dans l’exemple 2 il pourrait signifier une bénédiction, mais il est possible que ce soit un geste d’agacement. Le geste vague (p) entraîne une représentation (P) du côté invisible qui est actualisé. Il s’agit d’une double représentation en jeu (P).

Dans l’exemple 3 et 4, la forme du geste est précisée par la tentative de formulation introduite par le marqueur une sorte de (une sorte de signe flottant de la main) et par une comparaison hypothétique exprimée par comme si, en le rapprochant d’un autre type de geste (signe flottant de la main/comme s’il jetait quelque chose par-dessus l’épaule). Dans l’exemple 3, le côté verbal Est-ce que tu es devenu cinglé ? est introduit pour l’associer au geste, en rendant ce geste partiellement conventionnel, c’est-à-dire compréhensible par un cercle étroit de personnes, soutenu par les expressions la manière silencieuse de demander, il avait décidé, fréquemment.

Quant à l’exemple 5, le geste vague renvoie à une direction, à une imprécision spatiale qui mérite d’être approfondie. Il s’agit d’un geste déictique, qui ne pointe pas vers une direction X, mais suggère une zone floue dans l’espace. Le flou est maintenu à la fois dans l’espace (vers là-bas) et dans la parole (autant dire que c’est vague).

Plusieurs exemples dans le corpus prouvent la deixis approximative gestuelle liée à un geste vague :

(6) La caverne a également le bon goût de posséder des stalactites ET des stalagmites, m’évitant l’humiliation auprès de ma fille de devoir différencier les deux. Il suffit de faire un geste vague en direction des pics qui montent et qui descendent en disant « regarde ma chérie, des stalactites et des stalagmites ». (Sketch Engine)

Dans l’exemple 6, l’ancrage spatial est volontairement flou. Le vague se rapporte au geste coverbal (le geste vague) et sa verbalisation : « regarde ma chérie, des stalactites et des stalagmites ». Le flou gestuel a une fonction stratégique : il permet d’éviter de préciser ce qui distingue les stalactites des stalagmites. Il s’agit d’un geste déictique approximatif, qui ne pointe pas vers un objet précis, mais qui désigne globalement une zone. Tout se joue entre le visible et l’invisible. Le flou est intentionnel du côté du point de vue physique (mouvement corporel, qu’on rend visible (p)) et du côté du point de vue de la représentation également floue — telle que la forme la donne à voir (P).

Les adjectifs flou2 et bizarre participent également à la construction de l’approximation dans l’interprétation des gestes, mais avec une fréquence mineure :

(7) Du coup, je ne savais pas vraiment si je pouvais acquiescer ou m’opposer aux propos de la jeune femme, mais refusant de me lancer dans un discours philosophique sur la question, je décidai de simplement hausser les épaules, geste flou qui pouvait laisser sous-entendre plusieurs choses que je refusais d’élaborer pour le moment. (Sketch Engine)

Dans l’exemple 7, le haussement d’épaules est décrit explicitement comme un geste flou : il constitue une forme visible (p) qui actualise une représentation (P) volontairement maintenue dans l’ambiguïté. L’énonciateur refuse d’entrer dans une élaboration verbale explicite, en accentuant le rôle du geste comme substitut au dire — mais un substitut partiel, équivoque, qui laisse place à plusieurs interprétations. La formulation « plusieurs choses que je refusais d’élaborer » confirme que le geste n’a pas ici une visée référentielle univoque, mais ouvre un espace interprétatif, situé entre le visible et l’invisible, entre ce que l’on montre et ce que l’on tait.

2.2. Une sorte de geste

Le marqueur d’approximation issu de la taxinomie une sorte de peut être utilisé en cooccurrence avec le nom geste. En effet, même si les occurrences ne sont pas nombreuses, elles dépassent quantitativement les cooccurrences avec les marqueurs : un genre de/une espèce de3, etc.). Le marqueur une sorte de possède une sémantique renvoyant à la problématique de la formulation (Vladimirska & Gridina, 2020, 2022 ; Vladimirska & Turlā-Pastare, 2022). Selon nous, les exemples 8 et 9 relèvent de la problématique de la formulation, car ils mettent en lumière la problématique de la mise en mots du geste flou perçu visuellement et nécessitant une interprétation. La formulation concerne plutôt la recherche d’une bonne interprétation de la vraie signification du geste de la main. L’interprétation subjective entre en jeu. Le geste vague de la main (p) entraîne une représentation verbale (P), la mise en mots subjective : voilà, j’t’ai fais un geste, fous-moi la paix dans l’exemple 8.

(8) Le pauvre fan, il était tout seul, son idole devant lui, et il n’a même pas pu avoir un simple autographe, ni un simple regard, juste une sorte de geste avec la main, que je traduirais par voilà, j’t’ai fais [sic] un geste, fous-moi la paix. je suis assez déçu, pour un fan… ce n’est pas la fin du monde quand même, de juste regarder quelqu’un qui t’admire. (Sketch Engine)
(9) Elle est brune, les traits sont fins, harmonieux. Elle fixe son smartphone. Une sorte de grimace se dessine sur son visage. Je ne parviens pas à distinguer si c’est un rire réprimé ou un sanglot contenu. Sur un rythme rapide, elle tapote maintenant l’écran du bout de son index et s’arrête net, certainement après l’envoi du message. (Sketch Engine)

Dans l’exemple 9, le geste visible – la grimace – est saisi, perçu visuellement par l’énonciateur, mais celui-ci échoue dans la catégorisation : ni tout à fait un rire/ni tout à fait un sanglot. Cette incertitude rend difficile la mise en mots du geste observé. Dans ce contexte, il est intéressant d’observer que deux phénomènes typiquement audibles, le rire et un sanglot, perdent leur effet sonore (réprimé/contenu), se réduisant ainsi à leur trace visible, par analogie avec la grimace.

2.3. Comme pour dire

Précédé souvent du verbe esquisser (1 435 cooccurrences sur 1435 815 occurrences de geste), le geste acquiert déjà un caractère vague, grâce au combinatoire du verbe esquisser : « commencer une action, un geste, en général sans l’accomplir entièrement » (CNTRL, 2025). Dans la classification des gestes dans le paradigme du non verbal, on aurait tendance à le rapprocher de la catégorie du geste avorté (geste esquissé mais avorté) (Tellier, Guardiola & Bigi, 2011). Toutefois, dans le corpus écrit, le geste esquissé évoqué peut être interprété comme porteur de sens.

(10) Neera se demande un instant si le rescapé n’est pas déshydraté, ou s’il n’est pas déjà malade à cause des nuits froides de l’automne. Il n’est pas bon de rester dehors par ce temps. En tous les cas, la jeune femme esquisse un geste comme pour dire que ce n’est rien, tout en jetant un coup d’œil aux vilains qui sont à terre. (Sketch Engine)

Dans l’exemple 10, le geste n’est pas nommé, il ne renvoie à aucun schéma corporel précis, et il n’est pas conventionnalisé. Il est néanmoins présenté comme forme (p) d’une représentation (P) accessible grâce au marqueur comme pour dire. Le contenu verbal implicite ce n’est rien est proposé comme interprétation possible de ce geste visible mais flou.

(11) Il se crée un contact avec de parfaits inconnus. D’abord avec le regard, puis le geste, comme pour dire « viens, je t’emmène avec nous ». Très fort et très doux… profondément humain. (Sketch Engine)

Dans l’exemple 11, le geste est suivi de comme pour dire. Comme pour dire suggère que le geste (visible) actualise une représentation (P) invisible en soi, qui est rendue visible uniquement à travers cette formulation « viens, je t’emmène avec nous ».

2.4. Quand le conventionnel devient vague

Dans les lignes précédentes, nous avons principalement analysé les interprétations approximatives du nom général geste, utilisé comme une étiquette sans désigner précisément un type de mouvement accompli. Dans les exemples analysés, geste sert d’indicateur d’un mouvement corporel, sans en expliciter clairement ni la forme ni la fonction.

En ce qui concerne les gestes conventionnels, c’est-à-dire les gestes ayant une forme et une interprétation partagées au sein d’une communauté, dont la fonction et l’usage se sont stabilisés, ils se prêtent moins à l’approximation ou à la perception ambiguë. Ainsi, dans l’exemple 12, une sorte de poignée de main relève d’une formulation métaphorique, en signe d’accord :

(12) Les compliments sincères et vrais pour deux équipes qui ont disputé une rencontre intense et divertissante, qui ne s’est terminé que sur le score de 0-0 uniquement par hasard, dans le contexte d’un match de championnat disputé à un très haut niveau, où le club Azzurro se retrouve dans les premières positions : Il peut s’agir d’une sorte de poignée de main virtuelle, sur la base d’un comportement de pleine sportivité. (Sketch Engine)

Une poignée de main est un geste conventionnel dénotant le respect mutuel et l’accord. Le marqueur une sorte de suggère qu’il ne s’agit pas d’un geste physique (p), mais de sa représentation (P). Le geste physique est absent, il n’est ni visible ni audible, mais il possède néanmoins une représentation symbolique.

L’ambiguïté du geste conventionnel peut être due à un certain détournement du mouvement corporel dans la réalisation du geste conventionnel, comme dans l’exemple 13 :

(13) À cette époque-là, la salutation du soir autour du feu se faisait entre hommes et femmes par une sorte de poignée de main, l’homme prenant la main des compagnes entre ses deux paumes. Shantidas avait une poignée de main particulièrement chaleureuse. (Sketch Engine)

Ici, « une sorte de poignée de main » indique qu’il ne s’agit pas de serrer la main, mais de prendre la main entre ses deux paumes.

(14) « Kamenashi-san ? » Le manager de Kazuya se dirigea vers lui. « Bonjour » il lui sourit. Il hocha la tête comme une sorte de salutation à Kazuya et il le guida sur le chemin. « Allonsy » Il savait que Kazuya n’était pas une personne du matin, donc il n’attendait pas quelque chose de sa part pour les deux prochaines heures. (Sketch Engine)

Les gestes conventionnels peuvent être perçus comme ambigus selon le contexte culturel. Dans l’exemple 14, l’action se passe au Japon. Ainsi, l’énonciateur ne s’engage pas pleinement dans l’interprétation de ce geste comme une salutation, pourtant conventionnel : le hochement de la tête. Le geste est visible, mais son statut communicationnel reste flou.

(15) Mais il ne savait pas que de la voir filer lui ferait si mal. Wallace se leva et alla vers son ami, lui posant une main sur l’épaule. W— Et oui Veronica Mars est de retour et elle n’a pas changé, mais t’inquiète pas, tu es toujours dans son coeur. Il hocha la tête comme pour dire qu’il avait raison, et il se leva à son tour, et ils partirent tous les trois à leurs cours, se donnant rendez-vous à midi. (Sketch Engine)

Dans l’exemple 15, le geste est visible et reconnu – hochement de tête –, mais l’énonciateur utilise une formulation approximative comme pour dire, marquant une distance interprétative. Ici, le hochement de tête n’est pas perçu comme un simple signe d’approbation, mais son côté invisible (P) se donne à voir différemment, à savoir le fait d’avoir raison.

Cela montre que même un geste conventionnel peut être affecté par un certain flou sémantique, lié à son contexte et à la subjectivité de l’interprétant. En outre, comme l’a montré Terrenoire (2006), des paramètres tels que la fréquence, la récurrence ou l’amplitude du geste peuvent infléchir son interprétation.

L’analyse des gestes visibles montre que l’enjeu central réside dans la relation entre la forme perçue (p) et la représentation qu’elle suggère (P). Pour des gestes conventionnels tels que le hochement de tête, la forme perceptible (p) reste stable et facilement reconnaissable. En revanche, la représentation sous-jacente (P) qu’elle suggère est sous-déterminée et modulée par le contexte, la situation et le point de vue de l’énonciateur. Cette reconstruction interprétative est souvent signalée par des formulations telles que comme pour dire ou cela pourrait signifier, qui traduisent l’effort de rendre explicite un contenu implicite, montrant ainsi que même un geste socialement codifié peut porter des nuances d’interprétation.

3. Les gestes audibles

Dans la présente étude, nous proposons de regrouper sous le terme de gestes audibles les manifestations langagières identifiées par Poyatos (1993) – soupirs, rires, pleurs, grognement – en tant que signes expressifs perçus auditivement, produits sans ou en marge du verbal, ainsi que les manifestations phonokinétiques, c’est-à-dire les kinésiques audibles que nous produisons lors des mouvements, selon la classification proposée par Poyatos (2002).

Dans ce cadre, les bruits émis sont des formes sonores (p) qui donnent accès à une représentation (P). À ce titre, les gestes audibles s’inscrivent pleinement dans la dynamique du p-P, où la forme sonore rend perceptible – de façon souvent approximative – une réalité invisible, affective ou intentionnelle.

3.1. Approximation par similitude

Nous avons procédé à l’identification, dans le corpus, des bruits et des sons, en tant que réalisations sonores des gestes audibles, en nous appuyant notamment sur les occurrences du verbe émettre, défini comme « faire sortir de soi (un son) » lorsque le sujet est un être animé (CNRTL, 2025).

Le recours à la comparaison constitue un effort de formulation de cette représentation : il ne s’agit pas simplement d’identifier un son, mais de faire entendre une réalité invisible, et souvent subjective. Dans plusieurs exemples, l’identification et l’interprétation de ces bruits passent par un mécanisme de comparaison : ce sont donc les expressions comparatives qui entrent en jeu et permettent de construire du sens à partir de la forme sonore.

(16) L’esclave s’attend presque à ce qu’on les attaque d’un coup, pour avoir osé rompre ce silence. Mais rien ne vient. Elle se détend un peu. Le dragon, lui, émet un bruit, qui ressemble à un claquement de dents. Il semble agacé. Mais est-ce qu’il n’a pas froid, lui ? D’accord, c’est un dragon, mais il pourrait faire un effort pour se montrer un peu plus agréable envers Schizae. (Sketch Engine)
(17) Il a levé une main tremblante pour parer un second coup. Ses lèvres ont frémi et il a émis un son ressemblant à « Qui… » ou à « Quoi... » Je ne saurais le dire avec certitude. Mais je n’étais pas d’humeur à m’expliquer. (Sketch Engine)
(18) Nous… Nous…, bégaye l’une d’elles, en gardant un œil sur la louve, nous sommes venues vous réveiller, Lady Roselynd. Kadara émet un son qui ressemble à un rire, mais à leurs expressions, les intruses l’interprètent comme une menace supplémentaire. (Sketch Engine)
(19) Les décorations ont leur rôle à jouer : en frappant de la main, le joueur fait vibrer l’instrument qui imite des sons propres à la nature et qui émet un bruit ressemblant à la fois à un coup de tonnerre, à un tintement et à un claquement. (Sketch Engine)

Dans l’exemple 16, le bruit est comparé à celui provenant d’un claquement de dents. Il s’agit d’une comparaison avec un son connu, basé sur l’expérience de l’énonciateur. Dans cet exemple nous voyons clairement la source probable du son — la bouche. Le bruit émis n’est pas perçu comme un simple phénomène sonore, mais comme une manifestation corporelle interprétable, relevant d’un geste audible — claquement de dents.

L’exemple 17 illustre un cas intermédiaire entre le verbal et le non verbal. On pourrait parler d’un flou formel : ni totalement verbaux, ni totalement silencieux ou gestuels.

Dans l’exemple 18, le bruit est associé à un geste prototypique — le rire, relevant ainsi de l’analogie avec ce geste audible.

Dans l’exemple 19, le frappement de la main constitue un geste visible intentionnel. Ce geste produit un son, on a donc ici un geste audible médié (par l’objet), résultant d’un contact entre humain et artefact. (Selon la classification de Poyatos, 2002). Le son émis est comparé à plusieurs réalisations sonores : coup de tonnerre – bruit naturel, bruit sec, violent ; tintement – son d’une cloche ou d’une clochette qui tinte ; son, bruit de tout objet qui, heurté, résonne ; claquement — bruit sec et éclatant (CNTRL, 2025) L’énonciateur est à la recherche de l’analogie perceptive, mais aussi d’une indécision catégorielle : le bruit n’est réductible à aucun seul de ces modèles, il est hybride.

L’idée de similitude introduite par comme est évoquée dans les exemples suivants :

(20) Son père adoptif qui hurlait sur elle parce qu’une nouvelle fois la petite Moe’ âgée de 8 ans venait de faire tomber son bol de céréales Kellogs sur le beau tapis beige à carrés blancs. Et la gifle qui claqua sur sa joue comme l’on claque une porte à la volée. (Sketch Engine)
(21) Lorsqu’elle fut juste à côté, elle regarda la jeune fille dans les yeux pendant une brève seconde et lui envoya une gifle monumentale qui claqua comme un fouet. (Sketch Engine)
(22) Poledra leva la main et lui flanqua une gifle sonore sur la joue, le genre de gifle qu’une mère réserve à un enfant un peu trop turbulent pour le calmer. « Évite ce genre de comportement avec moi, je te prie. » (Sketch Engine)

Dans ces exemples (20, 21 et 22), le geste audible (la gifle) est saisi à travers ses effets sonores, comparés à ceux produits par des sons familiers comme le claquement d’une porte (20) ou le fouet (21). Cette analogie sonore vise à capturer la nature du bruit produit par la gifle, en la rendant perceptible à travers des sons connus. Dans l’exemple 22, la gifle est à la fois visible et audible. Elle est d’une part décrite par son effet sonore (adjectif sonore), mais d’autre part, le marqueur taxinomique genre la qualifie comme un geste de désapprobation et d’éducation, et cette dimension manifeste fait également appel à l’aspect visible du geste.

3.2. Entre X et Y

La perception approximative d’un son/bruit se base sur une double analogie, par l’intermédiaire des structures entre X et Y ou quelque chose entre X et Y.

(23) J’ai à peine le temps de cligner des yeux qu’elle a déjà asséné un coup de poing dans l’estomac de ce dernier. Hiroto émet un son entre surprise et douleur, puis il s’effondre. (Sketch Engine)
(24) Il rit, enfin, façon de parler. Il émet un drôle de bruit, quelque chose entre le grognement et le hoquet. (Sketch Engine)
(25) « Vous avez de bonnes intentions, Watson, » dit le malade avec quelque chose entre un grognement et un sanglot. (Sketch Engine)

Dans les exemples 23, 24 et 25, la perception du son ou du bruit s’opère à travers un intervalle sonore défini par des comparaisons de sons proches mais distincts : entre surprise et douleur, entre grognement et hoquet, entre grognement et sanglot. L’énonciateur est à la recherche d’une nuance, d’une qualité sonore de l’audible.

L’analyse des gestes audibles met en lumière leur statut hybride, à la frontière entre son et mouvement. Leur identification passe fréquemment par des comparaisons ou des métaphores, ou par la construction d’un intervalle sonore, témoignant d’un effort d’interprétation, souvent en lien avec l’expérience vécue, face à des productions sonores souvent indéterminées.

Conclusion

L’objectif de notre étude était de montrer que l’expression des gestes visibles et audibles recourt à des mécanismes d’approximation différents, en raison de leurs modalités sensorielles distinctes. Ainsi, nous pouvons conclure que pour les gestes visibles, l’enjeu réside dans la relation entre la forme visible du geste et sa représentation invisible, qui se manifeste par des verbes tels que dire (comme dans des expressions telles que comme pour dire), ainsi que par leurs équivalents possibles (je traduirais, cela pourrait signifier, etc.), qui relèvent de la problématique de la mise en mots, générant une représentation verbale, ce qui dénote l’aspect souvent coverbal du geste visible. À l’inverse, pour les gestes audibles, la forme sonore est actualisée principalement par la recherche d’une similitude sonore ou par l’établissement d’un intervalle sonore. Les analogies sonores (par exemple, comme un claquement de porte, entre un grognement et un hoquet) permettent de relier le geste audible à des sons déjà connus, en vue de traduire la perception sonore dans le langage. En somme, les gestes visibles et audibles n’activent pas les mêmes mécanismes linguistiques. Cette distinction souligne les différences fondamentales dans la manière dont nous appréhendons les formes sensorielles et leur représentation dans le langage.

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Notes

1 Tous les exemples, excepté l’exemple 1, proviennent du corpus French Web 2023 interrogé via Sketch Engine.

2 Les données du corpus : 735 occurrences pour geste vague ; 53 occurrences pour geste flou ; 253 occurrences pour geste bizarre (sur 27 111 801 657tokens au total).

3 Les données du corpus : 152 occurrences pour une sorte de geste, contre 20 pour une espèce de geste, 12 pour un genre de geste et 19 pour une forme de geste (sur 27 111 801 657 tokens au total).

Citer cet article

Référence électronique

Jelena Gridina, « Le vague, le flou et les gestes : leurs manifestations visibles et audibles à travers les marqueurs d’approximation  », ELAD-SILDA [En ligne], 13 | 2026, mis en ligne le 24 juillet 2026, consulté le 26 juillet 2026. URL : https://publications-prairial.fr/elad-silda/index.php?id=1887

Auteur

Jelena Gridina

Université de Lettonie

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