Les tactiques de l’exil linguistique

  • Tactics of Linguistic Exile

DOI : 10.35562/marge.1541

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Editor's notes

L’entretien avec Pavel Arsenev réalisé à l’issue de la rencontre avec l’auteur, organisée le 18 février 2025 à la librairie lyonnaise La terre des livres, en association avec le centre de recherche Marge.

Text

L’équipe des Nouveaux cahiers de Marge souhaite remercier les éditions Vanloo pour leur accord de reproduire les poèmes de Pavel Arsenev dans le cadre de cet entretien. Le recueil entier, intitulé Le russe comme non maternelle (2004), est publié dans la collection « Oneshot » et disponible à l’achat sur le site de la maison.

De l’émigration à l’exil

Marge : Tout d’abord, pour inscrire cette discussion dans une perspective temporelle des cent dernières années, rappelons la terminologie issue des études consacrées à l’histoire de la première vague de l’émigration russe en France (1920-1950). Le chercheur Leonid Livak explore le vocabulaire qui s’instaure au sein des exilés – émigrés, expatriés, « réfugiés russes », réfugiés apatrides, émigrés naturalisés – chacun de ces termes recouvrant une signification propre, et dont les nuances se précisent en fonction du contexte. Livak souligne en particulier la non-adéquation du terme « immigrés » pour évoquer le mouvement migratoire qui suit les événements révolutionnaires de 1917 et la guerre civile russe1. Quelques décennies plus tard, certains auteurs ayant quitté l’URSS dans les années 1970 ont eu à se définir par rapport à la « troisième vague » de l’émigration alors en cours, représentée par des auteurs phares tels que Soljenitsyne. Citons à ce propos le témoignage de Luba Jurgenson : « Débutant comme écrivain en France, c’est par rapport à la dissidence que j’ai eu à me définir. Si je me sentais proche d’eux pour avoir quitté le pays par rejet du système soviétique, je n’avais pas leur expérience politique ni leur bagage littéraire2. » En effet, la singularité de son parcours puis la disparition de son pays d’origine font qu’elle se définit comme écrivaine postsoviétique francophone, s’inscrivant davantage dans l’espace littéraire français plutôt que celui associé à l’émigration. L’exemple de Luba Jurgenson montre ainsi que le positionnement d’un auteur immigré vis-à-vis de son parcours à travers des pays a du sens qui, tout en touchant à la question linguistique, dépasse cette dernière. C’est pourquoi, avant de parler des rapports avec la langue de l’écriture, il paraît important de les contextualiser.
Pavel, pourriez-vous commenter votre condition d’émigré, en la situant dans une perspective autant synchronique qu’historique ? Qu’en est-il des parallèles sinon une forme de continuité avec les vagues précédentes ?

Pavel Arsenev : Avant de parler du multilinguisme et de la littérature, il est en effet utile d’évoquer les raisons politiques concrètes qui m’ont poussé à partir. Dans mon cas, il s’agissait d’une arrestation pour avoir participé à des manifestations de rue jusqu’à la fin des protestations de Bolotnaïa et juste avant l’annexion de la Crimée, entre 2011 et 2014. En ce sens, mon émigration a commencé il y a plus de 10 ans, mais comme pour tous les types d’émigration énumérés, les détails sont importants. Je la qualifie d’émigration hybride, car parfois je revenais à Saint-Pétersbourg pour continuer à participer à plusieurs initiatives culturelles indépendantes, ou d’émigration préventive, car en 2014, elle n’était pas encore tant liée aux raisons politiques qu’éducatives, parce que j’ai reçu l’invitation d’une université suisse pour poursuivre mes études.
Pour replacer cela dans la perspective historique longue, je dirais que les conditions matérielles et techniques de l’émigration au xxie siècle en font une expérience fondamentalement différente. Autrefois, avec une valise remplie de manuscrits, on partait d’une manière presque définitive, « pour toujours ». Aujourd’hui, avec les compagnies aériennes low cost et les réseaux sociaux, il n’est plus aussi clair que nous nous déplaçons réellement quelque part. Mais il n’y a plus de vols pour la Russie depuis l’Occident et le rideau est devenu plus palpable.
En même temps, quel que soit le nom que l’on donne à cette relation avec le pays d’origine et quelle que soit la manière dont on la définit, dès le premier exercice d’émigration3, une autre intrigue et une autre histoire relationnelle apparaissent – celles avec le pays d’accueil, dans mon cas avec le Sud francophone de l’Europe. Cela m’oblige à vivre en quelque sorte entre deux mondes et deux langues.
C’est peut-être pour cette raison que lorsque l’émigration a été remplacée par l’exil, impliquant l’impossibilité d’un retour, j’y étais mieux préparé que ceux pour qui l’émigration et l’exil ont commencé simultanément, au printemps 2022. Cette différence m’a donné le temps de me préparer moralement et matériellement à l’exil – même sans le savoir – pendant la phase d’émigration préventive mentionnée, et a permis également de développer une certaine réflexion sur la langue.
Le fait de quitter son pays ne rend pas nécessairement la personne plus clairvoyante sur le plan politique, mais cela change quelque chose dans son attitude envers sa propre langue, car cela procure une expérience empirique de l’aliénation linguistique avant que cela ne devienne une expérience forcée pour une vague de l’émigration massive. Cette aliénation a justement commencé pour moi plus tôt et dans les conditions laboratoires « pures », se développant dans un contexte qui, tout en étant très saturé émotionnellement, me permettait de prendre du recul pour développer une réflexion théorique.
Cependant, la question ne réside pas seulement dans le temps nécessaire pour s’habituer à une nouvelle langue, mais aussi dans le caractère décisif de l’émigration qui la différencie d’une « relocalisation » opportuniste. Quand tout est beaucoup plus simple techniquement, il faut davantage des efforts pour élaborer une géoposition cohérente de la parole4.

Les rapports avec la langue maternelle en tant qu’espace d’écriture

Marge : L’expérience de l’aliénation linguistique que vous venez d’évoquer est justement au cœur de vos écrits poétiques. Le recueil Le russe comme non maternelle s’ouvre par une préface intitulée « La poétique de la désauthentification5 ». Vous y retracez l’histoire et la « géographie du déracinement » qui vous ont amené à reconsidérer vos rapports avec la langue « initialement maternelle6 », tout en développant la « sensibilité cosmopolite ». Vos textes poétiques semblent incarner ce que les auteurs comme Marc Crépon ont évoqué en termes de « déconstruction de la langue conçue comme propriété7 ». En effet, le processus qui vous mène à percevoir la langue natale comme une langue « non maternelle » met à nu les contradictions propres à la conception politique dans laquelle « l’idée que la langue est inextricablement liée à l’identité est tenace et omniprésente8 », et où l’identité culturelle apparaît comme « une donnée évidente et immuable, ancrée dans la propriété d’une langue et l’identification à cette langue, créatrice de la communauté9 ». Comment s’est manifestée et pris forme l’aliénation vis-à-vis de la langue dont l’emprise est rapprochée dans votre réflexion d’une prison ?

PA : Ma foi en l’identité a probablement vacillé bien avant la parution de ce titre, d’abord en raison des expériences très empiriques, pas vraiment théorisées. Je peux probablement parler de trois épisodes de l’aliénation linguistique, quand j’ai remarqué que je ne correspondais plus parfaitement à ma langue maternelle, qu’il y avait un certain décalage entre nous.
J’ai remarqué la première fracture au niveau du vocabulaire et de l’accent. Je suis né à Leningrad – dans une ville qui n’existe plus sous ce nom – et lorsque j’étais enfant, nous partions souvent en voyage, avec mes parents, en Biélorussie et en Ukraine, pour des vacances ou des séjours plus longs. En revenant dans la ville qui, depuis 1991, portait déjà un autre nom – Saint-Pétersbourg –, je remarquais que moi aussi, je semblais transformé linguistiquement. Mes camarades de classe insistaient sur le fait que je ne parlais plus désormais parfaitement russe. À mes yeux, il s’agissait pourtant de la même langue, même si elle était légèrement créolisée par les accents et vocabulaires du Sud ou de l’Ouest. Ce fut le premier moment où j’ai commencé à douter de la langue que je parlais et à devenir plus sensible à cet égard.
La deuxième fissure passait par l’alphabet. Les années universitaires furent un moment où mon intérêt pour la poésie était déjà très présent, aussi bien que l’intérêt pour la théorie et la philosophie linguistique. De plus, à l’université on existait non seulement entre différentes langues, mais aussi et surtout entre des discours théoriques – voire des épistémologies divergentes, occidentale et orientale –, et même entre deux alphabets, cyrillique et latin, que nous côtoyions dès nos premières bibliographies universitaires. Il nous fallait sans cesse migrer entre différents systèmes de pensée et d’écriture10.
Ce fut la deuxième expérience d’aliénation vis-à-vis de la langue maternelle, cette fois scripturale et donc plus consciente, et en même temps presque ludique (nous inventions des mots qui n’existaient pas), mais toujours liée à des raisons pratiques11. On utilisait la translittération pour écrire des SMS moins chers, mais aussi, assez vite, cette écriture du russe avec des caractères latins était perçue comme une pratique de transfiguration matérielle du signifiant, qui permettait d’en saisir le sens autrement. Nous découvrions la langue dans sa matérialité technique en même temps que sa fonction poétique. C’est ainsi que j’ai choisi le titre Translit pour une revue poétique que je publiais à partir de 2005, concentrée dès le départ sur une poésie média-spécifique et une poétologie attentive au médium.
Et finalement le troisième, et pour l’instant dernier, épisode de la déstabilisation de mon sentiment d’appartenance linguistique claire et simple était lié à mon diplôme de licence devenu le dernier document officiel russe que j’ai reçu et que j’ai transformé en mon premier texte poétique en langue française. C’est également de ce document que le titre Le russe comme non maternelle est issu : il ne désigne pas l’enseignement du russe à des étrangers, mais l’enseignement du russe à des ressortissants des (anciennes) républiques soviétiques d’Asie centrale, du Caucase ou des pays slaves de l’Est. À l’issue de cette formation, j’étais censé enseigner le russe à ceux qui le connaissaient un peu (il n’était donc pas vraiment « étranger » pour eux), mais ne le maîtrisaient pas suffisamment (le russe n’était pas leur langue « maternelle » non plus).
Cette fois, il ne s’agissait plus seulement de ressentir l’étrangeté de ma propre parole créolisée, comme à l’école, ou de mon écriture oscillant entre texto et poésie, comme dans la revue que j’ai cofondée à l’époque universitaire, mais d’en faire l’objet même d’un enseignement, d’une instauration consciente de l’étrangeté comme discipline. Estimez l’ironie de la situation : moi, qui étais la risée de mes camarades de classe « plus russophones » que moi, je devais désormais enseigner le russe comme langue « non maternelle » à ceux qui étaient encore moins « suffisamment russophones ». Il en résultait une image d’un centre linguistique toujours insaisissable, vers lequel tout le monde devait néanmoins tendre, tout en le vénérant. Cela me semblait déjà suspect à l’époque : je préférais les périphéries et les terres abandonnées. Leningrad, où je suis né, représentait un tel centre abandonné, l’ancienne capitale, un ex-centre et l’espace vraiment excentrique à l’époque. Mais le port maritime où j’ai grandi m’a également poussé à prendre mes distances avec le « centre » imaginaire et m’a donné le vecteur me dirigeant vers l’extérieur.
Je peux dire que bien avant ce titre Le russe comme non maternelle, je percevais la langue plus comme un obstacle que comme un environnement transparent et accueillant, « maternel ». Non pas une infrastructure neutre, mais plutôt une ruse qui provoque des questions et pose des problèmes, et même un espace de lutte idéologique puis politique. L’aliénation vis-à-vis de la langue maternelle a donc été prédatée par le questionnement de la matérialité de la langue tout court. C’est la raison pour laquelle j’étais attiré par le formalisme russe, qui théorise la complication et donc la prolongation de la perception par la forme poétique.

Exil linguistique ou écriture cosmopolite ?

Marge : La plupart des poèmes du livre Le russe comme non maternelle sont écrits en russe, bien que nombre d’entre eux comportent des éléments en langue étrangère. Comment expliquer ce paradoxe, dans quelle mesure s’agit-il de « littérature étrangère traduite en français » et dans quelle mesure cela relève-t-il d’un projet de l’écriture cosmopolite ?

PA : Je voudrais commencer ma réponse par quelques considérations sur la méthode, puisque c’est elle qui détermine la proportion de la présence de différentes langues. De nombreux textes de ce livre sont des discours d’autres personnes, parlés ou écrits. En d’autres termes, ce sont des mots d’autres personnes qui constituent mes poèmes, comme, par exemple, dans le cycle12

Paroles d’Oleg (trad. Maëlle Nagot)

  d’un côté, tu vois,
je n’étais pas mûr à l’époque,
et maintenant, peut-être un peu,
c’est pour ça qu’il faut trancher une fois pour toutes :
il faut être marginal
tous les bénéfices que peut nous rapporter
le travail intellectuel
on y a tous déjà goûté,
pas complètement, mais un peu,
on les a eus sur le bout de la langue
alors voilà, il est temps d’être marginaux
j’en suis sûr, c’est ça, marginaux

Paroles de Lisa

  tu imagines,
elle a toujours mal au cou,
et elle va chez la voyante,
qui elle-même lui dit : « va
vite faire une IRM »
et elle, elle lui demande
est-ce que j’ai du talent ou non
est-ce que je dois faire du théâtre
ou non, tu vois,
en fait, il faut juste qu’elle soigne son cou

Paroles de Sveta

  parfois on se retrouve avec des amis
à un moment quelqu’un propose de boire un coup
et de regarder un truc du style film d’auteur
puis l’un de nous
annonce qu’il a de quoi fumer
et aussitôt se met à réciter du Auden
ensuite un autre commence à aligner un rail
et met de la musique du genre, tu vois, un peu post-underground
et là, enfin, Sveta prend la parole :
bon, ça suffit, là, peut-être
moi aussi, parfois, j’ai envie de dire :
ça suffit, là, peut-être

Paroles de voyageurs russes accompagnés de leurs enfants

  où tu grimpes comme ça ?
tu peux pas rester tranquille ?
tu n’auras plus rien si tu continues !
ça suffit, demain on change nos billets, on rentre à Moscou,
si vous n’êtes pas capables de bien vous tenir
les adultes doutent d’avoir eux-mêmes
droit au repos et droit au travail
foutez-moi la paix,
en face vos croissants coûtent le même prix
qu’une miche de pain entière !
tu auras des dictées trois fois plus longues à la maison
où tu parleras du pays, de la vieille Russie
et de toutes ces conneries

PA : On pourrait appeler cela une méthode de transcription liée à ce qui m’entoure dans la réalité quotidienne. D’où tant de réflexions, au sein de ces textes, sur le destin institutionnel, sur les chances de réaliser un talent ou encore sur la quantité de substances prises. C’était le genre de conversations qu’avaient mes amis, et elles se déroulaient le plus souvent en russe, même lorsque les amis en question étudiaient à l’étranger à l’époque. Cependant, au fil du temps, les voix russes autour de moi sont devenues plus rares et plus faibles. Je pourrais dire que j’ai cessé de les entendre. En d’autres termes, l’apparition de plus en plus d’autres langues et surtout du français dans les textes ultérieurs est liée à mon expérience empirique d’ouïe et à cette méthode dite de transcription. Et donc mes textes deviennent plurilingues sans que j’en prenne la décision consciente ou que j’en fasse le choix volontaire.
En d’autres termes, je préfère ne pas dramatiser l’exil politique, comme le font généralement ceux qui le vivent actuellement, mais plutôt le théoriser comme « l’exil linguistique ». Peut-être grâce à l’étape précédente de l’émigration en tant qu’étudiant de troisième cycle, j’ai eu le temps de préparer l’appareil théorique nécessaire pour explorer cette situation. On commence à habiter la nouvelle langue en perdant l’alignement parfait avec sa langue maternelle : qu’est-ce qui se passe entre deux langues lorsqu’on est amené à parler deux ou trois langues au cours de la même journée ? Сette situation aventureuse de l’exil linguistique mérite-t-elle une réflexion poétique ? Je pense que oui, et pas moins que le topoi classique de l’abandon de la patrie et de la nostalgie pour ce qui a été perdu.

Attitude excentrique vis-à-vis de la métropole linguistique

Marge : Dans le texte déjà mentionné, « La poétique de la désauthentification », vous évoquez l’expérience de la disparition progressive du « sentiment d’appartenance à un lieu, une ville, un pays13 ». Est-ce qu’il serait juste de voir dans ce processus, qui mène à la « sensibilité cosmopolite14 », une dimension de la marginalisation, au sens où la nouvelle réceptivité émerge en parallèle aux déplacements successifs « vers des marges », allant de pair avec une forme d’exclusion volontaire ? La question de la « marginalisation volontaire » apparaît également dans vos poèmes, mais sur un ton ironique, notamment dans le poème Paroles d’Oleg. Quelle vision vous paraît la plus juste pour conceptualiser ce processus du désalignement langagier ?

PA : De manière assez ironique, la remarque sur la décision de rester marginalisé appartient à un ami qui a depuis longtemps soutenu sa thèse et travaille désormais à l’ENS. En tant qu’auteur d’un livre publié par un éditeur français, je ne peux pas non plus me plaindre. Il convient donc de s’intéresser non pas à la légende d’un marginal culturel, avec ou sans le passé d’activisme politique, mais à ce qui nous caractérise, moi et mes camarades émigrés, dans le présent. La principale chose que nous avons aujourd’hui en commun et qui nous rend réellement marginaux est une attitude excentrique à l’égard de la métropole linguistique.
À partir des années 2010, nous avons commencé à percevoir la langue comme appropriée ou expropriée par le pouvoir. Les facultés de lettres commençaient à se transformer en appareils idéologiques de l’État : les professeurs de lettres étaient notamment sollicités pour faire des expertises de textes dits « extrémistes ». Des universitaires prenaient part à ce spectacle d’« expertise scientifique » commandé par l’État, quoique certains d’entre eux l’eussent refusé et aient été licenciés en conséquence.
Puisque mes amis et moi-même avons refusé de participer à cette philologie répressive (tout en nous rapprochant davantage de ceux dont les écrits étaient susceptibles de faire l’objet de ces expertises, en tant qu’activistes), nous avons commencé à acquérir une attitude marginale à l’égard de notre propre langue. Nos paroles revendicatrices devinrent la pièce à conviction, mais notre expertise critique n’était plus sollicitée.

Rapport d’expert (trad. Emanuel Landolt)

  À l’image de ce poème
Nous verrons à nouveau comment
Des déclarations politiques,
Intégrées dans une création artistique,
Aplatissent,
Simplifient
Et déportent l’œuvre
De l’espace esthétique,
Pour la transférer sur un autre plan.

  Nous verrons que l’auteur
Tentera
D’exprimer ses vues et ses convictions
Politiques,
En les masquant inhabilement
Sous une forme esthétique.
Les qualités objectives mêmes de cette dernière,
Selon l’avis de nombreux experts,
Se révèleront immanquablement
Plus faibles,
Que s’il s’en était tenu à ce qu’il sait faire,
C’est-à-dire à simplement écrire des poèmes,
Cherchant son style
Et sa place dans le paysage littéraire.

  Si l’auteur avait pour commencer
Quelque peu modéré son arrogance,
Lu ses classiques,
S’il avait étudié en faculté de lettres,
Où, sans aucun doute, on sait vous inculquer
l’amour de la littérature,
S’il s’était rendu compte de toute l’incompatibilité
Entre politique et art,
Et si seulement ensuite
Il avait essayé
De composer quelque chose de personnel,
Préférablement dans un esprit d’imitation,
Nous aurions alors pu
Parler ici de poésie.
Mais dans ce cas nous ne sommes
Pas en mesure
De parler de poésie.

  Nous verrons également qu’il incombe à l’auteur
De reconnaître directement dans le texte du poème
Toute l’inconsistance de ses propres prétentions,
Toutefois nous pourrons aussi observer
Comment il essaie à tout prix
De se débrouiller d’une manière ou d’une autre,
Recourant à ces phénomènes
Étrangers à la poésie russe,
Que sont le conceptualisme,
Le postmodernisme, etc.

  En outre, nous verrons que l’auteur
Dans ce poème précis
De façon blasphématoire bafoue
Les fondements du vers russe syllabotonique,
Établis par des gens aussi célèbres
Que Lomonossov, Derjavin, Jukovski
Et bien sûr Pouchkine,
D’où l’on pourra déduire
Que l’auteur à coup sûr ne peut se targuer
D’une fibre authentiquement patriotique
Envers l’immense et bicentenaire
Culture russe.

  Prenant en compte tout ce qui a été dit plus haut,
Et également le fait que l’auteur
A recouru à l’utilisation
D’une symbolique interdite,
Incitant à la haine envers
Le groupe social dit « pouvoir »,
Et a été finalement remarqué
Aux réunions de certains groupes de la gauche radicale,
Nous pouvons conclure que ses
Misérables sécrétions esthétiques
Contiennent réellement un composant extrémiste,
Et lui-même peut être jugé
En vertu de l’article 280 du Code pénal
De la Fédération de Russie « Appels
Publics à l’accomplissement
D’actes extrémistes,
Exécutés à l’aide de moyens
D’information de masse ».

PA : Cela fait plus de dix ans que nous nous sommes retrouvés en exil universitaire, mais c’est en 2022 qu’il s’est transformé en exil politique. Dans mon cas particulier, après avoir été arrêté pour avoir participé à des manifestations politiques contre les violations constitutionnelles de Poutine en 2012, je me suis retrouvé dans une université suisse à faire de l’épistémologie comparée des idées linguistiques.
On pourrait dire que la Suisse, où j’ai fait mon doctorat, enseigne que les signes ne coïncident pas avec les choses : il n’y a pas de langue nationale unique et donc vraie. Tout cela est question de convention et la notion même de « l’arbitraire du signe » vient de la Suisse romande). À partir du moment où l’on commence à remarquer ce décalage entre les mots et les choses, entre les langues, on peut aussi penser à son propre décalage par rapport à sa langue maternelle. Si la base théorique de ce phénomène est fournie par la philosophie du langage, l’illustration pratique vient du fait de vivre dans un pays non natal pendant une longue période.

Décalage avec sa langue comme outil de lutte contre la propagande

Marge : En quoi ce décalage vis-à-vis de la langue maternelle modifie la vision du langage en général ?

PA : L’un de mes camarades dans l’un des innombrables chats de l’époque de l’épidémie et de la guerre a dit « il est facile et naturel d’aimer la patrie (et il est difficile de trouver l’emploi en Occident) ». Il avait raison : aimer tout ce qui est maternel, ses racines, naturaliser sa propre image du monde – tout cela ne demande pas d’effort et se fait spontanément, très facilement, c’est pourquoi cela devient généralement le choix le plus populaire.
Dès lors qu’on imagine qu’une seule et même chose puisse porter des noms différents dans les langues différentes (et tous arbitraires), cela signifie l’absence de lien « naturel » entre les mots et les choses. Il ne reste que des perspectives linguistiques et culturelles, plus ou moins élaborées. Et donc cela exige un certain effort réflexif, même un travail épistémique, moins facile que celui qui est nécessaire pour « aimer la patrie » ou voter pour le même président pendant des décennies, ce à quoi la plupart des Russes, jusqu’à présent, ne voient aucun inconvénient.
En revanche, la déstabilisation de l’image linguistique du monde ou la multiplication des perspectives culturelles permet non seulement de cesser d’« aimer la patrie », mais aussi de commencer à s’intéresser à des mondes culturels plus et moins éloignés, surtout si votre pays déclenche la guerre et dit qu’ils sont tous des monstres et en même temps « presque comme nous », donc il faut les détruire et par là même les sauver… Cela pose un problème purement épistémique parce que l’on ne comprend plus sa propre langue tellement elle a été abusée par la propagande. Par contre, si on connaît d’autres langues, on lira et apprendra des perspectives différentes. La pratique régulière de la traduction et du plurilinguisme aide à surmonter le réflexe d’essentialisme, qui caractérise probablement les stades les plus précoces et les plus primitifs de l’évolution de la conscience. Aujourd’hui, des forces réactionnaires tentent de nous enfermer à nouveau dans cette perspective tautologique, où il serait nécessaire d’exagérer son amour pour sa patrie. Par conséquent, le plurilinguisme devient presque une forme de dissidence politique.

Ce message15

  Ce message a été diffusé par celui
qui n’a rien soupçonné de pareil
et s’est simplement contenté d’aimer sa patrie,
s’est rendu à son travail et a soutenu les fondements
de la construction étatique, ou cela concerne celui
qui n’a rien soupçonné de pareil
et s’est contenté d’aimer sa patrie,
s’est rendu à son travail et a soutenu les fondements
de la construction étatique.

  Ce message a été diffusé par celui
qui jusqu’au dernier moment a espéré
que le bon sens s’imposerait
et que la révolution tarderait à éclater,
ou cela concerne celui
qui jusqu’au dernier moment a espéré
que le bon sens s’imposerait
et que la révolution tarderait à éclater.

  Ce message a été diffusé par celui
qui pensait que les arrestations de gays, de migrants, de membres de syndicats
ne le concernaient pas et par la suite plus personne n’était là pour intercéder,
ou cela concerne celui
qui pensait que les arrestations de gays, de migrants, de membres de syndicats
ne le concernaient pas et par la suite plus personne n’était là pour intercéder.

  Ce message a été diffusé par celui
qui n’avait dès le début aucune intention de faire des compromis,
mais n’a jamais réussi à sortir le capital symbolique du pays
on l’a progressivement contraint à se boucher le nez et à continuer,
Ou cela concerne celui qui n’avait dès le début aucune intention
de faire des compromis,
mais n’a jamais réussi à sortir le capital symbolique du pays
on l’a progressivement contraint à se boucher le nez et à continuer.

  Ce message a été diffusé par celui
qui s’en fout complètement
et qui préfère boire avec ses amis
ou cela concerne celui
qui s’en fout complètement
et qui préfère boire avec ses amis.

  Ce message a été diffusé par une partie de la force,
Qui désire éternellement le mal, mais accomplit le bien,
Ou cela concerne une partie de la force,
Qui désire éternellement le mal, mais accomplit le bien.

  Ce message a été diffusé
Par celui qui n’est pas concerné
Ou est concerné par
Celui qui ne l’a pas diffusé.

  Ce message
n’a été diffusé par personne
Et ne concerne personne.

Plurilinguisme en construction

Marge : Qu’en est-il du plurilinguisme découvert et vécu dès l’enfance ? Quelles sont vos observations concernant l’ouverture précoce à la multitude des langues ?

PA : Au cours de mon émigration hybride, j’ai eu un fils avec qui nous passâmes des vacances dans des pays où il entendait à chaque fois une langue nouvelle. Pendant très longtemps, il n’avait que deux catégories : parler « à notre façon » et « autrement ». C’est la première étape de la reconnaissance herméneutique de l’altérité. Cependant, lorsqu’il s’est rendu compte qu’il y avait aussi différentes façons de parler « autrement » et qu’il a même commencé à distinguer les langues étrangères, il lui a alors suffi de nommer la sienne, sa langue dite maternelle, d’une manière plus distinctive et donc de la relativiser partiellement. Désormais, ce n’était plus « notre » langue, mais seulement du « russe », plus ou moins adapté à chaque situation spécifique.
Nous sommes à Marseille et le russe est inutile à l’école où le choix se porte sur l’italien ou l’arabe. À la maison, il est toujours en compétition avec le français et, lorsqu’on part en vacances dans la belle famille, il est en compétition avec l’allemand.
Un jour, dans une cour de récréation, j’étais témoin et participant malgré moi d’un soudain saut linguistique d’un enfant de trois ans. Nous étions sur les balançoires, et puis une fillette un peu plus âgée et très sociable nous interrogea « vous êtes d’où ? ». Avec elle, faute de mieux, nous parlions en français, et c’est là que cela devenait intéressant. Mon fils, qui ne parlait pas le français à l’époque, était gêné par son exclusion linguistique ou même jaloux. Il s’est alors mis à imiter la langue française, en copiant assez fidèlement sa structure phonétique, l’intonation, bien sûr, sans comprendre un mot de ce qui était dit.
Ainsi, découvrant à la fois la relativité linguistique (il y a différentes langues), le caractère artificiel de la langue (les signes sont extranaturels) et sa fonction socialisante (c’est là que tout commence), nous avons parlé « français » tout la journée qui a suivi, en pleine conscience du jeu auquel nous étions en train de jouer et sans pouvoir nous arrêter. Cette découverte performative semble beaucoup plus sérieuse et efficiente que l’apprentissage mécanique et scolaire d’une langue étrangère.

Bibliography

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Arsenev Pavel, D’une sé rie « Paroles de mes ami(e)s », 2015-2020.

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Gauthier Cécile, « Changer de langue pour échapper à la langue ? L’“identité linguistique” en question », Revue de littérature comparée, vol. 2, no 338, 2011, p. 183, DOI : 10.3917/rlc.338.0183.

Livak Leonid, « Avant-propos », Histoire culturelle de l’émigration russe en France (1920-1950), Paris, Eur’Orbem Editions, 2022, p. 5-20.

Utkin Roman, Charlottengrad: Russian Culture in Weimar Berlin, Madison, University of Wisconsin Press, 2023.

Notes

1 « Porteurs de papiers d’un pays inexistant ou déchus de leur nationalité soviétique suite à leur refus de rentrer en URSS, les émigrés se contentaient le plus souvent du statut légal de réfugié apatride. Ce statut, nonobstant ses inconvénients au quotidien, offrait un avantage symbolique, signalant que les membres de la Russie en exil n’étaient pas des immigrés à la recherche d’une autre patrie, mais un groupe dont le déracinement géographique était un geste oppositionnel. » Leonid Livak, « Avant-propos », Histoire culturelle de l’émigration russe en France (1920-1950), Paris, Eur’Orbem Editions, 2022, p. 9. Return to text

2 Anna Lushenkova Foscolo et Luba Jurgenson, « L’écriture bilingue comme “le projet de l’auto-création” », Voix plurielles, vol. 12, no 2, 2015, p. 234, DOI : 10.26522/vp.v12i2.1284. Return to text

3 Roman Utkin parle de « trial emigration » dans son nouveau livre Charlottengrad: Russian Culture in Weimar Berlin (Madison, University of Wisconsin Press, 2023). Return to text

4 « D’où parle-t-on ? La géoposition de la parole entre l’imaginaire discursif et les ruptures communicatives » [dialogue de Pavel Arsenev avec Anna Zaitseva], Langues et discours face à la guerre en Ukraine, vol. 1, Paris, Institut des études slaves (à paraître). Return to text

5 Pavel Arsenev, « La poétique de la désauthentification. Quelques précisions concernant le titre », Le russe comme non maternelle, Aix-en-Provence, Éditions Vanloo, coll. « Oneshot », 2004, p. 5-14. Return to text

6 Ibid. Return to text

7 Marc Crépon, « Ce qu’on demande aux langues. (Autour du Monolinguisme de l’autre) », Raisons politiques, no 2, 2001, p. 32, DOI : 10.3917/rai.002.0027. Return to text

8 Cécile Gauthier, « Changer de langue pour échapper à la langue ? L’“identité linguistique” en question », Revue de littérature comparée, vol. 2, no 338, 2011, p. 183, DOI : 10.3917/rlc.338.0183. Return to text

9 Ibid. Return to text

10 PA : C’est pour ça peut-être que plus tard j’ai été amené à travailler en tant que chercheur au Centre de recherches en épistémologie comparée de la linguistique d’Europe centrale et orientale sous la direction de Patrick Sériot, qui était mon premier professeur et qui m’a transmis cette obsession du comparatisme des idées linguistiques et de ce que l’on peut appeler des philosophies de la langue de l’est et de l’ouest. Return to text

11 PA : Pour nous, translittération n’était pas seulement une métaphore de l’interculturalité, mais une pratique de la communication quotidienne, techniquement et même économiquement conditionnée. En raison des standards GSM, conçus dans les pays anglophones, tous les caractères non latins devaient être recodés en alphabet latin, ce qui doublait la longueur des messages et en augmentait le coût. Pour cette raison, nous préférions écrire nos SMS en caractères latins tout en utilisant des mots/phrases russes translittérés. Return to text

12 Pavel Arsenev, D’une série « Paroles de mes ami(e)s », 2015-2020. Return to text

13 Pavel Arsenev, « La poétique de la désauthentification », op. cit. Return to text

14 Ibid. Return to text

15 Texte inédit, présenté pour la première fois le 27 novembre 2025 à La Traverse à Marseille, lors d’une performance jouée par Pavel Arsenev lui-même. URL : https://www.youtube.com/watch?v=ANixtq_YpLQ [consulté le 23 septembre 2026]. Return to text

References

Electronic reference

Pavel Arsenev and Équipe Marge, « Les tactiques de l’exil linguistique », Nouveaux cahiers de Marge [Online], 11 | 2026, Online since 23 septembre 2026, connection on 25 septembre 2026. URL : https://publications-prairial.fr/marge/index.php?id=1541

Authors

Pavel Arsenev

Poète et artiste multimédia, théoricien littéraire, docteur ès lettres de l’Université de Genève (2021)

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