Du fait de l’absence de tout public depuis 2021, un chantier a été mis en place pour affiner la connaissance des collections, notamment le fonds d’atelier Bardey. Cet ensemble éclectique est constitué d’archives documentaires, photographiques, d’objets personnels et plus de onze mille œuvres d’art pluridisciplinaires des mains des trois membres de cette famille d’artistes lyonnais : Jeanne (1872-1954), son mari, Louis (1851-1915) et leur fille, Henriette (1894-1960) (fig. 1). Les créations de Jeanne sont proportionnellement plus nombreuses.
Dès l’enfance, Jeanne Bardey évolue dans un milieu où l’art a une place importante et pratique notamment le dessin (fig. 2). Vers 1900, elle s’exerce à devenir artiste et expose son travail lors de salons, expositions en France et à l’étranger dès 19021. Elle décide de s’installer seule à Paris en 1907. Entre 1900 et 1910, son apprentissage est marqué par François Guiguet (1860-1937), Auguste Rodin (1840-1917) et Antoine Bourdelle (1861-1929) qui la conseillent. Elle pratique aussi bien des arts graphiques, de la peinture et de la sculpture.
Figure 1.
Anonyme, sans titre (Jeanne, Louis et Henriette Bardey dans leur atelier du 14 rue Robert), s. d., procédé photomécanique sur papier, sans dimensions. Source : archives municipales de Lyon, fonds Varille, sous-fonds Bardey, cote 285II/528.
Crédits : archives municipales de Lyon.
Figure 2.
Anonyme, sans titre (Jeanne Bardey devant son œuvre Portrait de femme avec un grand chapeau à plumes, dans son atelier lyonnais), s. d., procédé photomécanique sur papier, sans dimensions. Source : archives municipales de Lyon, fonds Varille, sous-fonds Bardey, cote 285II/464.
Crédits : archives municipales de Lyon.
Tandis que le « génie artistique2 » de Jeanne Bardey est valorisé par la presse, elle acquiert une réputation nationale et internationale symbolisée par sa nomination en tant que Chevalier de la Légion d’honneur en 19343. À cette période et suite à la mort de Louis Bardey en 1915, elle vit une relation fusionnelle et collabore professionnellement avec Henriette. Elles forment un véritable « binôme d’artistes4 ».
C’est à la mort d’Henriette en 1960 que la majorité des œuvres de Jeanne Bardey sont léguées au musée des Tissus et des Arts décoratifs de Lyon. Le nouveau regard porté au fonds grâce au chantier des collections a permis d’identifier d’autres éléments, notamment des albums inédits d’estampes de l’artiste5.
Ces derniers sont au nombre de seize : seulement treize sont complets et trois sont vierges6. Intitulés Madame J. Bardey. Catalogue de gravures, ils s’organisent autour de thématiques iconographiques : nus, parties du corps, portraits, danseuses (Fig. 3, 4, 5 et 6).
Figure 3.
Jeanne Bardey, Géométrie, s. d., pointe sèche sur papier, 15,9 x 12,2 cm, musée des Tissus et des Arts décoratifs, Lyon, sans cote, ni numéro d’inventaire, premier album de gravures, œuvre no 7, p. 8. Source : musée des Tissus et des Arts décoratifs.
Crédits : musée des Tissus et des Arts décoratifs.
Figure 4.
Jeanne Bardey, Mains, s. d., pointe sèche sur papier, 9 x 7,30 cm, musée des Tissus et des Arts décoratifs, Lyon, sans cote, ni numéro d’inventaire, septième album de gravures, œuvre no 243, p. 343. Source : musée des Tissus et des Arts décoratifs.
Crédits : musée des Tissus et des Arts décoratifs.
Figure 5.
Jeanne Bardey, Catherine (de profil), s. d., pointe sèche sur papier, 24,5 x20 cm, musée des Tissus et des Arts décoratifs, Lyon, sans cote, ni numéro d’inventaire, huitième album de gravures, œuvre no 254, p. 354 et 355. Source : musée des Tissus et des Arts décoratifs.
Crédits : musée des Tissus et des Arts décoratifs.
Figure 6.
Jeanne Bardey, Danseuse « nègre », s. d., pointe sèche sur papier, musée des Tissus et des Arts décoratifs, Lyon, sans cote, ni numéro d’inventaire, deuxième album de gravures, œuvre no 69, p. 91. Source : musée des Tissus et des Arts décoratifs.
Crédits : musée des Tissus et des Arts décoratifs.
Chaque estampe est numérotée et accompagnée de légendes : titre, dimensions, nombre d’états, d’épreuves et si la matrice est existante ou détruite. Pour certaines, le numéro est une composante de l’œuvre, Jeanne Bardey avait sans doute déjà pensé à un classement et à une numérotation dès leur réalisation.
Aucun album n’est daté, il existe néanmoins un document de Jeanne Bardey, intitulé « Requis à Mr Loÿs Delteil », permettant d’entrevoir la datation et confirmer que le système de numérotation des estampes était déjà mis en place en 19247. La liste établie fait suite à la requête par courrier de Loÿs Delteil, expert en gravure, en 1924, demandant à l’artiste de lui fournir des noms d’estampes qu’il pourrait citer dans sa future publication Manuel de l’amateur d’estampes des XIXe et XXe siècles. Elle comprend les titres et numéros de vingt-et-une œuvres tels que no 15 « Catherine couchée » et no 149 « La buveuse d’absinthe » (Fig. 7 et 8). Ces numéros correspondent à ceux inscrits dans les albums.
Figure 7.
Jeanne Bardey, Catherine couchée, s. d., pointe sèche sur papier, musée des Tissus et des Arts décoratifs, Lyon, sans cote, ni numéro d’inventaire, premier album de gravures, œuvre no 15, p. 19. Source : musée des Tissus et des Arts décoratifs.
Crédits : musée des Tissus et des Arts décoratifs.
Figure 8.
Jeanne Bardey, La Buveuse d’absinthe, s. d., pointe sèche sur papier, musée des Tissus et des Arts décoratifs, Lyon, sans cote, ni numéro d’inventaire, cinquième album de gravures, œuvre no 149, p. 206. Source : musée des Tissus et des Arts décoratifs.
Crédits : musée des Tissus et des Arts décoratifs.
Ils soulèvent des questionnements. Du premier au neuvième, les pages sont numérotées, mais à partir du dixième la numérotation est abandonnée. Toutes les couvertures sont identiques, sauf la qualité du papier, qui change à partir du dixième jusqu’au seizième, pouvant indiquer que ces supports ont été achetés par lots, à deux périodes différentes. Jeanne Bardey les a probablement constitués elle-même : la graphie des légendes est identique à celle de ses écrits personnels, sa correspondance et ses carnets. De plus, ces albums ont forcément été réalisés de son vivant, puisqu’ils sont mentionnés dans l’inventaire du legs réalisé en 1960 par le musée, renforçant l’hypothèse que c’est bien elle qui les a élaborés8.
Jeanne Bardey souhaitait vraisemblablement organiser ses gravures en dissociant les états et les épreuves, tout en indiquant les informations techniques. Il est important de préciser que dans la production pluridisciplinaire de l’artiste, seules les estampes ont été répertoriées de cette façon, démontrant son intérêt pour ce médium. Les œuvres des albums documentent sa production gravée. Leurs identifications et contextualisations sont des éléments précieux pour le récepteur contemporain ou non, désirant les examiner. Ces albums sont les témoins d’une certaine fierté de Jeanne Bardey à l’égard de ses gravures : les réunir et les classer valorisent non seulement son travail, mais également sa maîtrise artistique.
Reste encore à définir la destination de ces ouvrages : à un emploi privé, à un public connaisseur, à une vitrine de ses travaux. Ou encore, à l’image de sa série de portraits Déshérités, figurant des patients d’établissements psychiatriques, qu’elle a rassemblés et publiés en 19299, souhaitait-elle peut-être les diffuser, mais n’en aurait pas eu le temps.
Cette redécouverte témoigne du regard de Jeanne Bardey sur son travail, sa volonté d’organiser son œuvre et de la valoriser. Cet exceptionnel fonds d’atelier réserve sans doute encore d’autres révélations qui ne demandent qu’à être explorées.








