À la fin de l’année 1789, François Jarry de Vrigny de la Villette publie, à Versailles, un Projet de formation de l’armée française ; de sa force, et de la fixation des dépenses dans sa nouvelle constitution1. Il y propose de transmettre à sa patrie d’origine les lumières acquises par plusieurs décennies au service de l’armée de Frédéric II de Prusse, et au sein du cercle de ses familiers (il a dirigé pendant une douzaine d’années l’académie militaire de Berlin dans les années 1760-1770). Il est bien conscient que le modèle militaire du roi-philosophe trouve un fort écho en France.
En apparence, le mémoire de Jarry est assez banal, puisque tant dans sa forme que dans son objectif, il diffère peu des milliers de mémoires offrant de réformer l’appareil militaire français rédigés tout au long du xviiie siècle par divers officiers et étudiés par Arnaud Guinier2. Cet opuscule d’une grosse centaine de pages provoque toutefois l’ire de François de Caire, officier au corps du Génie qui y répond par des Observations sur un ouvrage de M. de Jarry, ayant pour titre : Projet de formation de l’armée française, etc3. Sous ce titre des plus sobres se cache un véritable brûlot de 69 pages dans lesquelles de Caire se fait un devoir de contredire celui qu’il qualifie sans ménagement d’« antagoniste et [de] détracteur du corps du Génie4 ». L’édition du 28 février 1790 de la Gazette nationale, ou le Moniteur universel indique la parution récente de ces Observations dont le texte a été rédigé à la hâte au tournant de l’année, de Caire souhaitant corriger au plus vite les « assertions captieuses ou erronées » de Jarry5. Ce document, conservé à la Bibliothèque nationale de France, n’a, à notre connaissance, été mobilisé que par Valeria Pansini et Grégoire Binois dans un bref propos sur les rivalités opposant les corps d’ingénieurs dans la France du xviiie siècle6. Il mérite néanmoins qu’on s’y attarde plus amplement, la virulence de son ton offrant un aperçu intéressant de la situation du corps du Génie à la fin de l’Ancien Régime.
Défendre (encore) le Génie
De Caire rédige un argumentaire fourni répondant aux propositions formulées par Jarry au sujet du corps du Génie, au premier rang desquelles celle suggérant de réunir en une seule entité ingénieurs et artilleurs. L’idée, appliquée sans succès entre 1755 et 1758, est régulièrement débattue au xviiie siècle. De Caire, trempant sa plume dans l’acide, garnit son mémoire de nombreuses attaques envers Jarry, lui prêtant une véritable haine du corps du Génie dont il propose en badinant une origine liée à une humiliation subie à Berlin face à un ingénieur français de passage…7
Lorsqu’il prend la plume pour défendre le Génie, de Caire est fort d’une carrière de 35 ans qui l’a mené à des grades de haut commandement du corps des ingénieurs français. Par ce mémoire, il est donc parfaitement dans son rôle : celui d’un officier supérieur d’un corps constamment attaqué depuis la fin de la guerre de Sept Ans. Ce conflit avait en effet vu la fin de la prépondérance de la guerre de siège dans l’art militaire européen et la remise au goût du jour des grandes batailles et manœuvres. Prônant l’offensive et le mouvement, le marquis de Montalembert avait porté de violentes attaques contre le corps du Génie en publiant ses théories sur la « fortification perpendiculaire » à partir de 1776, inaugurant une polémique virulente et surtout constante entre ingénieurs et artilleurs jusqu’à la Révolution, sur fond de coût exorbitant des fortifications et de questionnement de la pertinence du Génie comme corps8.
Un discours suranné ?
De Caire sait formuler son discours pour l’adapter aux nouvelles réalités révolutionnaires, comme lorsqu’il se fait optimiste pour l’avenir du corps du Génie en évoquant les futures « loix [sic] bien faites, qui ne se contrediront plus » en opposition à l’« ancienne et despotique administration militaire9 ». Pourtant, à l’instar de ses collègues impliqués dans la défense de leur corps depuis la guerre de Sept Ans, il avance tout au long de son mémoire des arguments qui traduisent une certaine incapacité du corps du Génie à faire face aux évolutions de l’art de la guerre. L’un des reproches adressés aux ingénieurs militaires est justement d’avoir du mal à se départir de leur fonction première de fortificateurs et poliorcètes, alors que la guerre repose de moins en moins sur l’importance des places fortifiées. Il y a certes une réelle volonté parmi les officiers du Génie de justifier leur importance par de nouvelles fonctions, comme celle d’officier d’état-major, « inventée » après la guerre de Sept Ans et sur laquelle de Caire insiste dans son mémoire10. Néanmoins, de Caire, comme ses confrères avant lui, articule le gros de son argumentation sur l’illustre passé du corps du Génie et sa nature première liée aux fortifications, faisant entre autres appel à la figure tutélaire de Vauban, mobilisée de manière quasi caricaturale par les ingénieurs militaires français de la fin du siècle. C’est dans une même vision passéiste que l’officier du Génie attaque les artilleurs en démontrant la supériorité, selon lui, des savoirs scientifiques de l’ingénieur sur ceux de l’artilleur. De même, ses attaques répétées contre le corps des ingénieurs géographes, coupables à son avis d’empiéter sur certaines compétences des officiers du Génie – la cartographie, à laquelle s’est fortement intéressé de Caire au cours de sa carrière – reflètent les luttes corporatistes auxquelles se livre le corps du Génie face à des ingénieurs spécialisés vus comme autant d’épines dans son flanc.
Le mémoire de de Caire en réponse à celui de Jarry constitue une étape de plus dans la défense du corps du Génie, dans un contexte où les débuts de la Révolution apportent un espoir de renouveau au sein de l’armée. Nous ignorons cependant si cette publication a joué un rôle dans sa promotion en janvier 1791 à un des postes de directeur des fortifications d’une province du royaume (fonction la plus élevée dans la hiérarchie du corps) ou si celle-ci est davantage une conséquence de la forte émigration parmi les officiers du Génie dans les premières années de la Révolution…
