Introduction
Les poètes de l’Inde écrivent dans un environnement rempli d’oiseaux de toutes espèces. Le Harivaṃśa [HV] dit, par exemple, du char de l’asura Maya qu’il est resplendissant d’oiseaux, sans doute de peintures d’oiseau (HV 33.4) ; que, dans le campement des environs de Mathurā, les enfants doivent être protégés des oiseaux de malheur qui volent de gauche à droite (HV 49.11‑12) ; que, sans oiseaux, la forêt est aussi vide que du riz sans sauce (HV 52.14) ; que, pendant les pluies, « les oiseaux, immobilisés par les averses ininterrompues, cherchant à abriter leurs plumes mouillées, ne quittaient plus la cime des arbres, comme s’ils avaient été fatigués » (HV 54.15) ; que, « dans les champs où la récolte de riz mûrit, comme dans les forêts, aussi bien les oiseaux granivores que ceux qui se nourrissent de ce qui vit dans l’eau, chantent leur ivresse » (HV 59.45) ! Pour désigner en général ces oiseaux petits ou grands, de bon ou de mauvais augure, le sanskrit utilise une grande variété de synonymes. On trouve śakuna, śakunta, pakṣin « pourvu d’ailes, volatile » (de pakṣa‑, aile), patatrin ou pattrin « pourvu d’ailes » (de patatra‑ ou pattra‑, aile), khaga « qui se meut (ga) dans l’espace (kha) », vihaṃgama, vihaṃga, vihaga « qui va (ga) dans le ciel ou dans l’air (viha‑) », parfois dvija « qui naît deux fois (sous forme d’œuf et d’oisillon) ». Le français est certes beaucoup moins riche en termes généraux : le mot « oiseau » s’emploie pour tous les oiseaux, qu’ils soient domestiques ou sauvages, diurnes ou nocturnes, prédateurs ou limicoles, migrateurs ou sédentaires. Le mot « volatile » pour tout animal qui vole sonne déjà vieillot et celui de « volaille » ne désigne que les oiseaux domestiques. La traduction de ces synonymes ne pose toutefois aucun problème.
Les questions surgissent quand il faut traduire des noms d’oiseaux spécifiques, utilisés par des poètes qui semblent savoir ce dont ils parlent, et qu’il importe dans la traduction de conserver au moins une certaine vraisemblance. À l’époque où le grand dictionnaire sanskrit-allemand de Böhtlingk et Roth a été compilé, soit dans la deuxième partie du xixe siècle (1852‑1885), l’ornithologie n’en était qu’à ses débuts et les savants auteurs se sont souvent contentés de généralités ou d’approximations qui se sont transmises par la suite au Monier-Williams (1899, 1re éd.) et au Stchoupak, et coll. (1972), à l’insu même de leurs auteurs qui ont tout simplement fait confiance à l’expertise de leurs prédécesseurs. On conviendra qu’il est difficile pour celui ou celle qui n’a aucune notion d’ornithologie de s’y retrouver. Un exemple plus récent et très simple permettra peut‑être de saisir l’ampleur du problème. Il y a quelques années, je notais mon étonnement de découvrir des « rossignols », des oiseaux communs en Europe et qui passent leur hiver en Afrique, dans la traduction d’une poésie de Mohamed Iqbal (1877‑1932), un poète du Pendjab. Heureusement, le texte original, bien en évidence, m’a immédiatement permis de résoudre l’énigme. Il s’agissait de « bulbuls », des oiseaux dont deux espèces sont communes au nord de la péninsule indienne. Ils portent un nom d’origine arabe, passé en persan, puis dans les langues du nord de l’Inde, qui est utilisé dans le répertoire des Noms français des oiseaux du monde de 1993 (sur lequel je reviendrai) pour désigner l’une ou l’autre des nombreuses espèces d’oiseaux de la famille des Pycnonotidés. J’ai commenté alors de la façon suivante :
Le Bulbul1 à ventre rouge (Pycnonotus cafer, déjà appelé Bulbul indien) est le plus répandu, port altier et huppe en évidence ; sa voix n’est pas particulièrement remarquable, des vocalisations souvent stéréotypées et un certain nombre de cris d’appel et d’alarme. Le Bulbul orphée (Pycnonotus jocosus) compte parmi les beaux oiseaux du sous‑continent indien ; il possède un cri perçant, et un chant que l’on a décrit comme un jacassement réprobateur. On dit en général des oiseaux de cette famille qu’ils sont assez familiers, souvent bavards et bruyants. Alors que le Rossignol philomèle (Luscinia megarhynchos) est un oiseau au plumage très sobre, mais au chant prodigieusement varié, le Bulbul, dont les espèces indiennes ne possèdent pas de voix particulièrement remarquable, est par contre un oiseau fier, éminemment susceptible d’évoquer l’Indien heureux de défendre dignement « le meilleur pays du monde ». Pour ces raisons, il me paraît évident qu’il faut s’habituer à le désigner par « bulbul », même en français. (Couture, 2012)
Le fait que les dictionnaires courants de l’hindi traduisent bulbul par « nightingale » ou « rossignol » ne signifie pas que cette traduction soit judicieuse.
L’observation des oiseaux a gagné en popularité ces dernières décennies. Quand on traduit dans une langue européenne comme le français des textes sanskrits en provenance du sous‑continent indien, on s’adresse de plus en plus à des gens qui savent distinguer un certain nombre d’espèces d’oiseau. L’ornithologie était au xixe siècle une partie de la biologie qui n’était accessible qu’à des naturalistes qui récoltaient des spécimens au filet ou à la pointe du fusil. Il fallait examiner de près des oiseaux que l’on ne connaissait pas, distinguer les espèces étroitement apparentées et faciles à confondre. Il a fallu la patience d’une seconde génération d’ornithologues comme Roger Tory Peterson (1908‑1996), surtout pendant la première moitié du xxe siècle pour, lentement, faire accepter par les grands spécialistes l’idée qu’il était possible, pour chacune des espèces, de développer un ensemble de critères (habitat, taille, forme générale, forme des ailes, forme du bec, forme de la queue, comportement, couleur, chant et cris, etc.) qui soit suffisamment précis et spécifique pour que l’identification d’un oiseau soit considérée comme certaine, même si l’observateur ne dispose que de ses yeux et de ses oreilles, d’une paire de jumelles et d’un télescope, éventuellement d’un appareil photo. Il y a maintenant en Amérique comme en Europe, également en Asie, des milliers sinon des centaines de milliers d’ornithologues amateurs compétents qui font partie de clubs ornithologiques, qui parcourent patiemment les pays, contribuent à des banques de données et aident, à leur échelle et sans être eux‑mêmes des biologistes, à comprendre la répartition des oiseaux, leur nidification et leurs déplacements. Cette vulgarisation de l’ornithologie a, entre autres, comme conséquence qu’en plus des noms scientifiques latins, il faut constituer en français (également en anglais, et sans doute dans d’autres langues) des listes de noms d’oiseau, venant doubler les noms scientifiques et permettant à tous de s’exprimer avec précision dans cette langue.
Cela veut dire qu’à mesure que l’ornithologie est devenue l’apanage de Monsieur ou Madame tout le monde, il s’est développé, depuis surtout une quarantaine d’années, en français comme en anglais, un ensemble de noms spécifiques, des noms uniques et reconnus internationalement, et pouvant servir à désigner le même oiseau. Il s’agit d’une liste qui n’est jamais définitive, et qu’il faut sans cesse réajuster au fil des études de génétique par exemple. Comme il y a environ dix mille espèces d’oiseaux dans le monde, cela signifie que chaque oiseau possède potentiellement, au moins en français et anglais, un nom qui le désigne sans ambiguïté possible. Du côté des ornithologues francophones, un travail préliminaire a été réalisé par le Belge Pierre Devillers entre les années 1976 et 1980, démontrant la faisabilité d’un tel projet. Lors d’un congrès ornithologique tenu à Ottawa (Canada) en 1986, les ornithologues de langue française se sont entendus pour jeter les bases du support informatique nécessaire à l’établissement d’une telle liste, de sorte qu’en 1990 un comité international est créé à cet effet. Une liste complète a finalement été publiée par la Commission internationale des noms français des oiseaux (1993) et est, depuis, régulièrement révisée, pour s’ajuster entre autres aux progrès de la génétique2. C’est la liste, évidemment conventionnelle, dont tiennent compte désormais les diverses publications sur les oiseaux dans les pays francophones. À mon avis, les traducteurs de textes en provenance du sous‑continent indien doivent impérativement tenir compte, eux aussi, de cette nouvelle réalité s’ils souhaitent présenter des traductions compréhensibles. Ce sont ces noms que l’on trouve sur la version française du site de l’université Cornell à New York (Cornell Lab of Ornithology). Il suffit d’ajouter ebird à un nom d’oiseau pour avoir accès à ce site, dont un certain nombre d’entrées ont été traduites en français, et obtenir les renseignements de base concernant cet oiseau, sa répartition, ses principaux chants et cris. Quand on veut obtenir le nom français actuellement reconnu de par le monde pour tel ou tel oiseau que l’on a observé en Inde et dont on connaît le nom en anglais, c’est cette liste qu’il faut consulter. Les traductions que je suggérerai dans cet article tiennent compte, dans la mesure du possible, de l’ensemble de ces données. Quand je le jugerai utile, j’indiquerai le lien sur lequel il faut cliquer pour voir l’oiseau en question et en écouter le chant ou le cri.
Pour la littérature sanskrite, il existe un ouvrage qui fait désormais autorité pour l’ensemble de la littérature sanskrite, également palie et prakrite, c’est le Birds in Sanskrit Literature de K. N. Dave (2005 ; 1re éd. 1985). Ce livre a été publié après la mort de ce savant indianiste et ornithologue, de sorte que la première édition ne comprend qu’un rapide index rédigé à partir des noms d’oiseau en anglais. Elfrun Linke (1997) en a rédigé un premier index à partir des mots sanskrits sous la direction du professeur Willem Bollée (université de Heidelberg, décédé en 2020). Sans avoir entendu parler de cette première publication, j’ai moi‑même publié un deuxième index l’année suivante (Couture, 1998). Ces deux premiers index se recoupaient forcément. Quelques années plus tard, quand il a appris que les éditions Motilal Banarsidass se proposaient de rééditer le livre de Dave, le professeur Bollée m’a contacté pour me suggérer de demander à l’éditeur de publier mon index à la suite de celui de Linke. Après discussion, nous avons convenu de réunir ces deux index en un seul auquel nous avons ajouté les termes en pali et en prakrit et que l’éditeur a accepté de publier (Couture & Linke, 2005). Ce nouvel index unifié corrige les erreurs et certaines lacunes que comportaient les deux premières moutures. Tout ceci ne veut pas dire que le livre de Dave soit parfait, mais c’est le meilleur outil dont nous disposons actuellement et c’est celui sur lequel il faut nous baser maintenant pour progresser. J’ajoute qu’il existe maintenant plusieurs Field Guides ou Guides ornithologiques portant sur les oiseaux du sous‑continent indien et on trouvera en bibliographie les deux guides que je consulte régulièrement, ceux de S. Ali (1996) et de R. Grimmett et coll. (1999).
Pour illustrer mes propos et les appliquer à des objets précis, j’ai choisi d’étudier onze mots courants, auxquels s’ajouteront, le cas échéant, quelques autres termes utiles. Pour fonder les suggestions que je ferai dans ce bref article, j’utiliserai très souvent les enquêtes rigoureuses réalisées par K. N. Dave, que je devrai forcément me contenter d’évoquer et auxquelles je renvoie le lecteur curieux. C’est parce qu’il joignait une excellente maîtrise du sanskrit à une connaissance approfondie des travaux du grand ornithologue indien Sálim Ali qu’il s’est avéré capable de mieux interpréter les descriptions faites par les écrivains anciens. Je puiserai mes exemples dans ma récente traduction du Harivaṃśa aux Belles Lettres (Couture, 2025), également dans quelques autres textes célèbres. Je tenterai dans chacune de ces mini-monographies de faire comprendre les raisons qui ont motivé chaque traduction proposée, et j’ai par conséquent réduit au strict minimum les explications grammaticales. Je donnerai à chaque fois le nom scientifique de l’espèce concernée en latin, le nom retenu en anglais et le nom français tiré de la liste internationale, de façon que des lecteurs qui ne sont pas francophones puissent éventuellement s’y retrouver et qu’il soit facile de retrouver l’oiseau sur le site du Cornell Lab of Ornithology. De plus, on trouvera à la fin un index indiquant la section où rechercher tel ou tel mot sanskrit.
1. śuka, Perruche à collier (ou perruche)
parāśarakulodbhavaḥ śuko nāma mahātapāḥ |
bhaviṣyati yoge tasmin mahāyogī dvijarṣabhaḥ |
vyāsād araṇyāṃ saṃbhūto vidhūmo ‘gnir iva jvalan || (HV 13.45)
Dans la famille de Parāśara apparut un grand ascète du nom de Śuka « Perruche ». En effet, lors d’un yuga à venir, ce brahmane-taureau, qui est un grand yogin, naîtra de Vyāsa et d’une planche à feu, aussi resplendissant qu’un feu dépourvu de fumée.
‒ parāśara-kula_udbhava‑, bv., « dont l’apparition (udbhava) [s’est faite] dans la famille (kula) de Parāśara », ou plus simplement « né dans la famille de Parāśara ».
‒ mahātapāḥ, bv., » dont l’ascèse est grande », « un grand ascète ».
‒ bhaviṣyati, loc. sg. du part. futur, bhaviṣyant, à venir.
‒ mahāyogī, nom., « en possession d’un grand yoga », « grand yogin ».
‒ dvija_ṛṣabha, « un deux-fois-né (brahmane) qui est un taureau » (apposition de deux substantifs dont le second terme exprime une qualité évoquée par un nom d’animal (Renou, 1968 : p. 109), c’est‑à‑dire un brahmane qui est un véritable mâle, capable d’avoir des fils, ce que j’ai traduit par « brahmane-taureau ».
‒ araṇi, F., loc. sg. araṇyām. Śuka est né de Vyāsa (ablatif du mâle) et d’une araṇi (locatif de l’élément féminin). Lorsqu’on produit du feu par forage, on fait tourner rapidement un bâton vertical (le foret) dans un trou creusé dans une base de bois placée à l’horizontale (appelée araṇi) de sorte que le frottement de l’un sur l’autre engendre une étincelle. L’araṇi est assimilée à une matrice (yoni), tandis que le bâton vertical (uttarāraṇi) s’enfonce dans cette matrice par frottement. C’est de cet étrange couple que naît Śuka, à la façon du feu.
‒ vidhūma‑, « dépourvu de fumée », donc absolument pur.
J’ai traduit Śuka par « Perruche », et non par « Perroquet » comme on le fait souvent3. À propos de Śuka, on raconte, dans des textes plus tardifs que le HV, que la pensée d’avoir un fils vint à Vyāsa alors qu’il se préparait à produire du feu. Il en était à ses réflexions quand passa la belle apsaras Ghṛtācī « Aussi brillante que du ghi », qui se transforma en śuka « perruche » pour échapper à la malédiction du sage. Vyāsa ne put toutefois s’empêcher d’avoir une émission de sperme qui tomba sur l’araṇi ou planche à feu. Ainsi serait né cet enfant, pudiquement désigné sous le nom de Śuka. On a pris l’habitude de traduire śuka par « parrot » (Monier-Williams) ou par « perroquet » (Stchoupak et coll.). Or, d’après la liste actuelle des noms français des oiseaux du monde (Commission internationale des noms français des oiseaux, 1993), les perroquets sont des oiseaux de la famille des Psittacidés que l’on trouve en Afrique et à Madagascar (Perroquet jaco, youyou, etc.). Les śuka sont des Psittacidés au plumage vert éclatant que l’on rencontre partout sur la péninsule indienne. Le plus commun de ces śuka est Psittacula krameri, Rose-ringed Parakeet, Perruche à collier ; il existe aussi dans le nord de la péninsule indienne une autre perruche assez semblable mais plus grande, la Perruche alexandre (Psittacula eupatria, Alexandrine Parakeet). La Perruche à collier s’est installée jusqu’en Europe de l’Ouest dans les parcs de grandes villes comme Paris, Marseille, Bordeaux ou Rome. Il s’agit bien du même oiseau et il est utile d’avoir une désignation unique pour en parler.
Pour voir et entendre la Perruche à collier, on utilisera le lien suivant : <https://ebird.org/species/rorpar?siteLanguage=fr_CA>.
2. cakora, Perdrix choukar
śrutvaivaṃ rādhikā tatra ruroda premavihvalā |
papau cakṣuścakorābhyāṃ mukhacandraṃ harer mune || (Brahmavaivarta Purāṇa 4.6.68)
Après avoir entendu Kṛṣṇa prédire ce qui adviendrait, Rādhikā (Rādhā), rendue perplexe en raison de son amour (pour Kṛṣṇa), se mit à pleurer et but la lune du visage de Hari (Kṛṣṇa) de ses yeux de perdrix choukar, ô muni.
‒ śrutvā_evaṃ, « ayant entendu (abs.) ainsi ». Les dieux se sont rendus au Goloka et sont parvenus à rencontrer Rādhā et Kṛṣṇa. Ce dernier leur révèle enfin comment se dérouleront leurs futures incarnations sur terre. Rādhā, qui doit elle aussi renaître sur terre, n’en est pas moins perplexe d’être ainsi séparée de son éternel époux, en raison même de l’amour qu’elle nourrit à son égard.
‒ ruroda, parfait de RUD‑, pleurer.
‒ prema-vihvalā, tp., « perplexe (vihvala‑) en raison de son amour (preman) ».
‒ papau, parfait de PĀ‑, pibati, « boire ».
‒ cakṣuś-cakora‑, instr. duel, « avec les perdrix choukar que sont ses yeux (cakṣus‑) ».
‒ mukha-candra-, acc. sg., « la lune qu’est son visage ».
Les indianistes traduisent le plus souvent ce fameux cakora par « perdrix », ce qui n’est pas toujours suffisant, car il y a d’autres espèces de perdrix sur le sous‑continent indien. Parce que les perdrix qui portent le nom spécifique de cakora se perchent la nuit en terrain découvert et semblent alors fixer la lune, les poètes indiens disent de ces oiseaux qu’ils se nourrissent des rayons de cet astre que l’on dit être rempli d’ambroisie (amṛta, liqueur d’immortalité) à l’époque de la pleine lune. Quand les bouvières fixent le visage de lune de Kṛṣṇa, elles en tirent également un nectar dont elles s’abreuvent et qui les rend comparables aux perdrix choukar. Les deux composés du sanskrit ne font qu’identifier d’abord les yeux de Rādhā à ceux des perdrix choukar, puis le visage parfaitement rond de Hari (Kṛṣṇa) à la rondeur de la pleine lune. On pourrait donc expliciter la traduction de la façon suivante : « Rādhā se mit à pleurer et but le visage de Kṛṣṇa en le fixant de ses regards à la façon des perdrix choukar qui, dit‑on, s’abreuvent aux rayons lunaires. »
L’oiseau appartient à la grande famille des Phasianidés regroupant entre autres les Cailles, les Faisans, les Francolins4, les Perdrix, les Paons. De l’accord des spécialistes (Dave, 2005, p. 282), le terme cakora désigne l’Alectoris chukar, « Chukar » en anglais et « Perdrix choukar5 » en français. Si vous entrez « Perdrix choukar ebird » dans Google, vous arrivez directement au site <https://ebird.org/species/chukar?siteLanguage=fr_CA> où vous verrez des photos de l’oiseau, une brève description (en français), une carte de distribution, une fenêtre où vous pourrez écouter son chant et ses cris tels qu’enregistrés dans le nord de l’Inde6.
3. kokila, Coucou koël (ou koël), + barhiṇa, Paon bleu
mattabarhiṇasaṃghaiśca kokilaiś ca sahāmadaiḥ |
babhūvuḥ paramopetās tasyāṃ puryāṃ tu pādapāḥ || (HV 93.64 ; voir 94.5)
Dans cette ville (Dvārakā), les arbres étaient complètement couverts de bandes de paons en pariade et de coucous koëls toujours en état d’excitation.
‒ matta-barhiṇa-saṃgha‑, tp., inst. pl., il s’agit des arbres couverts « de bandes (saṃgha) de paons (barhiṇa) en pariade (matta, ivre, en folie, en rut) ».
‒ sadā-mada‑, bv., se rapportant aux coucous koëls, « dont l’ivresse (mada) dure en permanence (sadā) », en état de continuelle excitation amoureuse, en pariade. Dans un monde paradisiaque, les paons sont en pariade toute l’année, et non seulement d’avril à juin environ.
‒ paramopeta‑, parama_upeta‑, « dotés, couverts (upeta) à l’extrême (parama) », complètement couvert.
‒ pāda-pāḥ, « qui s’abreuve (pa‑) par les pieds (pāda) », métaphore courante pour désigner un arbre.
Ce coucou correspond à Eudynamys scolapacea, Asian Koel, Coucou koël. On pourra le voir et l’entendre en cliquant sur le lien suivant : <https://ebird.org/species/asikoe2?siteLanguage=fr_CA>. Selon les poètes indiens, le chant du coucou mâle (puṃs-kokila) a la capacité de bouleverser le cœur des femmes amoureuses (cet oiseau est également présent en Asie du Sud‑Est). Il s’agit d’un oiseau typiquement parasite : on le qualifie de parabhṛta « nourri par un autre ». On peut ajouter qu’il est à la fois frugivore et insectivore et qu’il se dissimule souvent dans les grands arbres bien fournis des jardins. Le mâle est bleu‑noir et la femelle d’un brun moucheté de points blancs. Le mâle émet à intervalles précis les deux syllabes d’un sifflement sonore qui correspondent à celles de son nom, ko‑kîl ou ko‑îl, et qui résonnent de plus en plus fort au fur des répétitions. Le Coucou koël devient plus bruyant à mesure qu’approche la saison des pluies. Parce qu’il ne chante pas, il peut paraître absent pendant l’hiver.
Pour bien comprendre la spécificité du mot sanskrit kokila, on le rapprochera maintenant de quelques autres termes comme cātaka et pika. Il existe en effet une autre espèce courante et bien distincte de Cuculidés parasites : le Hierococcyx varius, Common Hawk-Cuckoo, Coucou shikra7, et en sanskrit cātaka. Ce coucou a également été célébré par les poètes. Il chante à la fin de la saison sèche : c’est pourquoi on dit qu’il annonce les pluies. Il est souvent appelé en Inde « Brainfever Bird » (Dave, 2005, p. 132‑133). Les trois syllabes du mot sanskrit cātaka paraissent en effet imiter son chant à trois syllabes, par cinq ou six fois répété (également le hindi, papīhā). On pourra l’entendre en cliquant sur le lien <https://ebird.org/species/cohcuc1>.
Le mot pika réfère soit au kokila soit au cātaka (le contexte permet parfois de le préciser), ou encore à d’autres espèces de Cuculidés, y compris le Cuculus canorus, Common Cuckoo, Coucou gris, le célèbre coucou d’Europe, présent localement en Inde en période de migration (Dave, 2005, p. 128).
Si la majorité des Cuculidés sont parasites, quelques‑uns ne le sont pas comme les Malcohas (sortes de coucou terrestre8, présents partout sur le sous‑continent indien). Le Grand Coucal (Centropus sinensis, Greater Coucal) est un oiseau de la taille d’une corneille, qu’on peut également observer partout sur le sous‑continent indien. Il possède des ailes de couleur marron, et émet des séries de « oup » sourds et assez rapides (voir <https://ebird.org/species/grecou1>). En raison de son chant, il répond en sanskrit à kukkubha ou kumbhakāra (« potier ») (Dave, 2005, p. 137‑140)9.
Puisqu’il est aussi question des paons dans ce verset, j’ajoute quelques mots à leur sujet. Au lieu de l’habituel mayūra pour paon, le terme sanskrit utilisé ici est barhiṇa. Le mot barha désigne les plumes de queue, notamment du paon ; et barhin ou barhiṇa, c’est « celui qui possède de telles plumes ». Il existe d’autres synonymes comme śikhin « qui possède une crête ou huppe ». Le mot « paon » ne pose aucune difficulté, puisque l’oiseau est célèbre et qu’il n’existe qu’une seule espèce de ces Phasianidés, le Pavo cristatus, Indian Peafowl, Paon bleu, qui déploie sa queue ou fait la roue d’une façon aussi spectaculaire10 pour courtiser des femelles qui, en revanche, n’ont pas de plumage aussi coloré et ne font pas la roue. On les découvre souvent dans les grands arbres des parcs où ils se perchent pour dormir pendant la nuit à l’abri des prédateurs et on entend leurs braillements ou criaillements typiques pendant la saison des amours.
4. cakravāka, Tadorne casarca (ou tadorne)
karmaṇā tena te tāta śubhenāśubhavarjitāḥ |
śubhācchubhatarāṃ yoniṃ cakravākatvam āgatāḥ || (HV 16.27)
Débarrassés de leurs actions néfastes en raison de ces actions propices, père, ils passèrent d’une naissance propice à une matrice plus propice encore et devinrent des tadornes.
‒ karman, « action, agir ».
‒ śubha/aśubha, « propice ou néfaste, de bon ou de mauvais augure » ; śubhāc śubhatarām, littéralement « d’un (état) propice (M ou N) à une matrice (yoni‑) plus propice (F) ».
‒ cakravāka-tvam āgatāḥ, « ils arrivèrent à l’état de cakravāka », ils devinrent des cakravāka.
Selon les chapitres 16 et 17 du HV, en raison d’une faute contre le devoir (dharma), les sept fils du brahmane Bharadvāja sont condamnés à vivre d’abord une vie de chasseurs, ensuite d’antilopes, puis de cakravāka, que je traduis ici simplement par « tadorne ». En fait, il y a deux espèces de tadornes qui font partie de l’avifaune indienne, le Tadorna tadorna, Common Shelduck, Tadorne de Belon (occasionnel au nord de la péninsule indienne, mais très présent en Europe ; voir <https://ebird.org/species/comshe?siteLanguage=fr_CA>) ; et le Tadorna ferruginea, Ruddy Sheldrake, Tadorne casarca, présent l’hiver surtout au nord du sous-continent indien, mais observé occasionnellement en Europe (surtout à l’est ; voir <https://ebird.org/species/rudshe?siteLanguage=fr_CA>).
Bien qu’elles ne soient pas la seule espèce de tadorne sur la péninsule indienne, les oiseaux qui sont devenus célèbres dans la poésie indienne correspondent à la description des Tadornes casarca. En sanskrit, on les appelle le plus souvent « cakravāka ». Ces canards au magnifique plumage brun orangé émettent en vol un « ang » sonore qui peut faire penser au grincement d’une roue (cakra), et qui leur a valu en sanskrit le nom de cakravāka, « qui a le son (vāka) d’une roue (cakra) », parce que leur cri ressemble au grincement d’une roue. On pourra voir ces oiseaux et écouter leurs cris sur eBird en utilisant le lien suivant : <https://ebird.org/species/rudshe?siteLanguage=fr_CA>. Ces canards, qui se rejoignent le soir pour passer la nuit (ce que les Tadornes de Belon ne semblent pas faire), sont devenus dans l’imagination des poètes des modèles de fidélité conjugale. On les surnomme aussi « mithunecara », « vivant en couple » (composé avec locatif du premier membre). Dave (2005, p. 450‑453) cite un célèbre verset du Kumārasaṃbhava de Kālidasa où Pārvatī se montre pleine de pitié (kṛpāvatī, F) pour un couple (mithune, loc. sg.) de tadornes casarca (se trouvant) devant elle (puraḥ), séparés l’un de l’autre (viyukta‑) et s’appelant l’un l’autre (paras-para-ākrandini, loc., ākranda + in, « pourvus de cris d’appel, émettant des cris d’appel de l’un vers l’autre ») (parasparākrandini cakravākayoḥ puro viyukte mithune kṛpāvatī, 5.26 ; voir Kale, 1986). Étant donné qu’il n’y a qu’un des deux tadornes, le Tadorne casarca, vraiment présent sur la péninsule indienne et célébré par cette tradition et si le contexte paraît clair, la traduction par « tadorne » me semble habituellement suffire.
5. sārasa et krauñca, Grue antigone (ou grue)
À l’entrée « sārasa », le Böhtlingk-Roth donne « der indische Kranich… ein best[immt] Wasservogel : Ardea sibirica [la Grue indienne ; oiseau aquatique précis : Ardea sibirica [Grue de Sibérie] » ; le Monier-Williams donne : « The Indian or Siberian crane, Ardea sibirica » ; tandis que le Stchoupak et coll. donne plutôt « sorte d’oiseau aquatique, héron (Ardea sibirica) ». Le Böhtlingk-Roth parlait de grue, et on a glissé en français vers le héron. Malheureusement, un héron n’est pas une grue ! Bien qu’il s’agisse dans les deux cas d’échassiers, le héron appartient à la famille des Ardéidés, tandis que la grue relève de la famille des Gruidés ! Leur comportement n’est pas non plus identique. Disons simplement qu’en général les hérons consomment des grenouilles et de petits poissons, tandis que les grues sont surtout végétariennes (« mostly vegetarian », Dave, 2005, p. 309). On s’est peu préoccupé, me semble‑t‑il, des hérons dans la mythologie indienne. Au contraire, la grue a beaucoup stimulé l’imagination des poètes qui en ont fait des oiseaux emblématiques (Dave, 2005, p. 309‑324). C’est un oiseau réputé pour son cri puissant, comparable à un coup de trompette, qu’on entend de très loin et qui est immédiatement reconnaissable. En français, on parle du craquètement des grues, en sanskrit de leur beuglement (on les surnomme gonarda, « qui beugle comme un bovin »).
Il existe plusieurs espèces de grues en Inde, les plus fréquentes étant les suivantes : Grus grus, Common Crane, Grue cendrée (140 cm) ; Antigone antigone, Sarus Crane, Grue antigone (165 cm) ; Leucogeranus leucogeranus, Siberian Crane, Grue de Sibérie (140 cm) ; Anthropoides virgo, Demoiselle Crane, Grue demoiselle (plus petite que les autres, 75 cm) (Leslie, 1998, p. 467). La grue qui porte le nom de Sarus [sāras] Crane en Inde est la Grue antigone : c’est nettement le plus imposant de ces oiseaux et le seul qui a le statut de résident permanent dans le nord de l’Inde. C’est aussi la Grue qui l’emporte dans l’imagination des poètes de la péninsule indienne sur toutes les autres grues, même si on la désigne d’un nom qui pourrait s’appliquer à toutes les autres espèces de grues (éventuellement de hérons), celui de sārasa ‘(oiseau) d’étang, de point d’eau’. De plus, les Grues antigone forment des couples stables et sont ainsi devenus des modèles de fidélité et dévouement conjugal. Ces oiseaux procèdent au printemps à une danse rituelle encore plus élaborée que celle de la Grue cendrée, une danse qui a souvent impressionné les observateurs (Leslie, 1998, p. 468‑469). Pour voir et entendre cette grue, on cliquera sur le lien suivant : <https://ebird.org/species/sarcra1?siteLanguage=fr_CA>.
On appelle aussi le sārasa du nom de krauñca. Encore ici, on ne peut faire confiance à ce que disent les grands dictionnaires à ce sujet. Le Böhtlingk-Roth donne « Brauchvogel » (courlis) ; le Monier-Williams, « a kind of curlew » (une sorte de courlis) ; puis on trouve « courlieu » dans le Stchoupak et coll. « Courlis » désigne des oiseaux limicoles de la famille des Scolopacidés (qui sont beaucoup plus petits que les Grues). On signale deux espèces de Courlis en Inde, qui demeurent des visiteurs inusités (le rare Courlis corlieu ou Whimbrel en anglais, et le Courlis cendré ou Eurasian Curlew en anglais, que l’on rencontre surtout en Europe), que Dave élimine d’emblée. La traduction de krauñca par « courlis » paraît actuellement tout à fait inacceptable. Inutile de refaire un travail qui a déjà été fait en 1998, et excellemment, par Julia Leslie, une indianiste passionnée d’ornithologie. Son enquête prend pour point de départ le célèbre passage qui se trouve au deuxième chapitre du premier livre du Rāmāyaṇa : un krauñca vient malheureusement d’être abattu par un chasseur de la tribu des Niṣāda, ce qui provoque en Vālmīki une effroyable douleur (śoka) qui lui inspira les cadences des śloka dont est composé ce poème. Dans cet article, Leslie discute toutes les interprétations de l’identité de cet oiseau qui ont circulé chez les indianistes, soit un total de trente‑deux. On y trouve en bonne place le livre de Dave (1985). À la fin de son article, Leslie retraduit le célèbre passage du Rāmāyaṇa, d’après la version de l’édition critique de Baroda, mais en insérant un important verset ajouté dans le texte de la vulgate. Voici ce passage, avec une traduction qui s’inspire des recherches de Leslie.
tasyābhyāśe tu mithunaṃ carantam anapāyinam |
dadarśa bhagavāṃs tatra krauñcayoś cārunisvanam || 2.9
Dans le voisinage, le bienheureux (Vālmīki) aperçut un couple de grues qui se promenait paisiblement en émettant des cris plaisants.
‒ abhyāśa‑, loc. sg., « proximité, abord, voisinage ».
‒ mithuna‑, « couple », habituellement neutre, mais ici au masculin.
‒ carantam, acc. m. du part. prés. de CAR‑, carati, « se mouvoir, marcher, se déplacer ».
‒ an-apāyinam‑, acc. m. de an-apāyin ; construit sur apāya au sens de « danger, dommage » ; apāyin, « qui éprouve le sentiment de danger », an‑apāyin, « sans éprouver le sentiment de danger », donc paisiblement.
‒ cāru-nisvana, bv., « qui a des sons/cris (nisvana) plaisants/charmants (cāru) ».
En prenant conscience que ce couple d’oiseaux se promène paisiblement dans les environs, et surtout en se rendant compte que ces oiseaux émettent ensemble des cris plaisants, Leslie en conclut avec raison, me semble‑t‑il, qu’il s’agit d’un couple d’oiseaux nicheurs. S’il s’agit de grues, il est déjà presque sûr qu’il ne peut s’agir que de Grues antigone, qui sont les seules grues qui nichent régulièrement dans le nord de la péninsule indienne. Leslie traduit sans doute un peu librement : « […] saw a breeding pair of Sarus Cranes, strutting around and performing a musical duet ».
tasmāt tu mithunād ekaṃ pumāṃsaṃ pāpaniścayaḥ |
jaghāna vairanilayo niṣādas tasya paśyataḥ || 2.10
Soudain, sous ses yeux, un Niṣāda ayant de mauvaises intentions et animé par de l’hostilité tua le mâle de ce couple.
‒ pāpa-niścaya‑, bv., « aux intentions mauvaises ».
‒ vaira-nilaya‑, bv., « habité par de l’animosité » (litt. « qui est un séjour pour la haine »).
‒ tasya paśyataḥ, gén. abs., « lui regardant » (il s’agit de Vālmīki), alors qu’il regardait, ou probablement avec une valeur concessive, « en dépit du fait qu’il regardait ».
taṃ śoṇitaparītāṅgaṃ veṣṭamānaṃ mahītale |
bhāryā tu nihataṃ dṛṣṭvā rurāva karuṇāṃ giram || 2.11
Quand elle vit que son compagnon avait été tué et qu’il se tordait sur le sol, le corps ensanglanté, l’épouse poussa un gémissement pitoyable,
– śoṇita-parīta_aṅga‑, bv., « dont les membres (aṅga) sont couverts (parīta) de sang (śoṇita) ».
– veṣṭamāna‑, part. prés. de VEṢṬ‑, veṣṭate, « procéder à un mouvement circulaire, se rouler, se tordre ».
– mahī-tale, tp., loc., « à la surface (tala) de la terre (mahī, la grande) ».
– rurāva, parf. de RU‑, rauti, « hurler, crier fort ».
– bhāryā, nom. de l’adj. verbal de BHṚ‑, porter ; « qui doit être portée, entretenue », se dit de l’épouse.
– gir‑, F, « parole, voix, son ».
– karuṇa‑, « pathétique, touchant, pitoyable ».
[viyuktā patinā tena dvijena sahacāriṇā |
tāmraśīrṣeṇa mattena patriṇā sahitena vai || [ajout tiré de la vulgate]
(se retrouvant) séparée de l’oiseau qui se déplaçait avec elle et qui était son époux, un détenteur d’ailes à la tête d’un rouge cuivré, en pariade, à la vérité son compagnon.
– viyukta‑, part. passé de vi‑YUJ, « séparé, privé ».
– saha-cārin, « qui se déplaçait avec », qui l’accompagnait.
– dvija‑, « deux-fois-né », en tant qu’œuf et en tant qu’oisillon, un des mots utilisés pour un « oiseau ».
– tāmra-śīrṣa‑, bv., « à la tête (śīrṣa‑) rouge cuivré (tāmra) ».
– matta‑, part. passé de MAD‑, « être ivre, s’enivrer ; être en état de rut, de pariade ».
– patrin/pattrin, « qui possède des ailes ».
– vai, particule utilisée pour souligner un membre de phrase (Renou, 1968, p. 520).
Leslie juge que le verset éliminé par l’édition critique confirme son interprétation du passage. Elle le traduit de la façon suivante : « For she had been separated from him—her husband, her twice-born companion with the dark red head—when he was in the throes of sexual passion, his wings outstretched in that very moment of union » (Leslie, 1998, p. 475 ; voir aussi p. 470‑471). Ce verset évoque clairement la tête rouge du mâle de la Grue antigone. Toutefois, il me semble que la traductrice se laisse emporter par son expérience d’ornithologue et explicite ce que le texte ne dit qu’en termes voilés. Le commentaire qu’ajoute la traduction correspond à ce qui se passe lors de la pariade, mais le mot patrin ne réfère qu’à un animal qui « possède des ailes » sans dire comment il les utilise à l’intérieur de la pariade.
tathā tu taṃ dvijaṃ dṛṣṭvā niṣādena nipātitam |
ṛṣer dharmātmanas tasya kāruṇyaṃ samapadyata || 2.12
En voyant que cet oiseau avait été ainsi abattu par le Niṣāda, un sentiment de compassion envahit le ṛṣi qui s’était identifié au dharma.
‒ Je comprends ṛṣeḥ comme un génitif possessif : « à ce ṛṣi advint (samapadyata) un sentiment de compassion (kāruṇyam) ».
‒ nipātita‑, part. passé du causatif de ni‑PAD, « faire tomber, abattre ».
‒ dharmātman‑, bv., « qui a pour soi le dharma, qui s’identifie au dharma ».
‒ kāruṇya‑, adjectif neutre substantivé, « ce qui relève de la compassion, sentiment de compassion ».
‒ samapadyata, saṃ-PAD, saṃpadyate, imparfait, « advenir ».
tataḥ karuṇaveditvād adharmo ‘yam iti dvijaḥ |
niśāmya rudatīṃ krauñcīm idaṃ vacanam abravīt || 2.14
Alors le deux-fois né, du fait du sentiment de compassion (qu’il avait éprouvé), se dit : « Celui‑ci a agi contrairement au dharma ! » Et quand il entendit la femelle de la grue se lamenter, il prononça ces mots :
‒ karuṇaveditvāt, « du fait de sa capacité d’éprouver (veditvāt, abl. de cause) de la compassion (karuṇa) ».
‒ adharma‑, bv., « qui s’oppose au dharma, qui agit contre le dharma ».
‒ niśāmya, abs. de ni‑ŚAM, niśāmyati, « entendre ».
‒ rudatīm, acc. fém. du part. prés. de RUD‑, « gémir, se lamenter ».
‒ krauñcī, fém. de krauñca‑, femelle de la grue.
mā niṣāda pratiṣṭhāṃ tvam agamaḥ śāśvatīḥ samāḥ |
yat krauñcamithunād ekam avadhīḥ kāmamohitam || 2.14
« Niṣāda, puisses‑tu ne jamais trouver de repos, puisque tu as tué celui de ce couple de grues qui était éperdument amoureux ! »
‒ mā… agamaḥ, mā + aoriste, injonctif prohibitif employé aux 2e et 3e personnes du singulier (Renou, 1968, p. 439), « puisses‑tu ne pas aller vers… ».
‒ śāśvatīḥ samāḥ, litt. « vers des années éternelles ».
‒ kāma-mohita‑, « confondu, en proie à l’amour ».
Selon la conclusion tirée à la fois par Dave et par Leslie, les oiseaux, appelés ici krauñca, ne peuvent être que des Grues antigone. La description d’un couple d’oiseaux ayant un comportement de nicheurs résidant dans le nord de la péninsule indienne et la tête d’un rouge cuivré de cet oiseau sont des indices précis qui font pencher en faveur de cette identification11.
6. kurarī, sterne (voir aussi kurara au point 11)
āsāṃ vilapamānānāṃ kurarīṇām iva prabho |
prativākyaṃ jagannātha dātum arhasi mānada || (HV 77.19 ; voir aussi 109.1)
Toi qui inspires le respect à tes ennemis, puissant maître du monde, daigne répondre à tes épouses que voici qui se lamentent comme des sternes !
‒ āsām, gén. fém. plur. du démonstratif ayam, « de ces (épouses) ».
‒ vilapamāna‑, part. prés. moyen de vi‑LAP, se lamenter, « (épouses) qui se lamentent ».
‒ prativākya‑, n., « réponse ».
‒ dātum arhasi, « tu dois donner (une réponse) ».
‒ jagan-nātha, tp., « maître ou protecteur (nātha) du monde (jagad) ».
‒ māna‑da, tp., « qui donnes ou inspires (da‑) le respect (māna) ».
Dans ce passage, ce sont les épouses du roi Kaṃsa qui, à la suite de la mort de leur époux, se lamentent à en fendre l’âme. On les compare à des kurarī, un mot que l’on traduit machinalement par « orfraie » (un ancien nom du Pygargue à queue blanche [White-tailed Eagle] ou du Balbuzard pêcheur [Osprey]). En dépit d’habitudes bien ancrées, il faut dire ces deux oiseaux s’entendent rarement en Inde et qu’il serait assez étonnant qu’ils puissent servir à évoquer la douleur de femmes qui se lamentent sur la dépouille de leur bien‑aimé. La traduction par « Osprey » paraît également à Dave peu vraisemblable, puisque cet oiseau n’est bruyant qu’au printemps pendant la saison des amours, mais n’est présent en Inde que pendant l’hiver. En revanche, il existe des oiseaux qui se réunissent en groupes bruyants et dont les cris plaintifs paraissent au mieux correspondre à ceux des femmes qui se lamentent, et ce sont les sternes (Dave, 2005, p. 342‑343). Le mot kurarī semble bien être un diminutif de kurara, un mot plutôt réservé aux goélands et à d’autres espèces ayant des mœurs qui s’apparentent parfois à celles de certains rapaces. Les sternes sont en effet plus petites que les goélands, et il y en a des nombreuses espèces communes dans le sous‑continent indien, toutes aussi bruyantes les unes que les autres. Alors que, dans le cas de kokila ou de cātaka par exemple, il est possible d’identifier l’espèce précise dont il s’agit, l’espèce particulière importe peu dans ce cas. Dave note encore dans ce même commentaire qu’il pourrait aussi s’agir de Numenius arquata, Eurasian Curlew, Courlis cendré (qu’on trouve en Europe) mais beaucoup moins fréquent sur le sous‑continent indien. Cet oiseau est aussi réputé pour ses cris plaintifs.
7. haṃsa, oie
Les deux oies les plus communes sur la péninsule indienne sont : Anser anser, Graylag Goose, Oie cendrée ; et Anser indicus, Bar-headed Goose, Oie à tête barrée. Ce sont tous deux des oiseaux généralement migrateurs. L’Oie cendrée (plus précisément kalahaṃsa) migre en Europe, en Iran, en Afghanistan et se rencontre surtout dans le nord-ouest de la péninsule indienne. C’est un visiteur d’hiver dans les régions septentrionales et ne se rencontre que rarement dans le sud. L’Oie à tête barrée (qu’on nomme en sanskrit kādamba haṃsa ou rājahaṃsa) est celle que l’on rencontre surtout dans le nord de l’Inde et qui migre en direction du Ladakh ou du Tibet. Elle descend rarement jusqu’en Inde centrale (Dave, 2005, p. 435‑447). Ce qu’il faut retenir ici est que l’imagination indienne a d’abord considéré les haṃsa comme des oiseaux migrateurs. Voici ce que je disais du haṃsa dans une note de ma traduction du Puṣkarapradurbhāva (Manifestation du Lotus) [PP], un long passage relégué à l’App. I, no 41 du HV :
La comparaison de l’ātman avec l’oie migratrice (haṃsa) est ancienne. Elle figure dans la Bṛhadāraṇyaka Upaniṣad : « Dominant par le sommeil ce qui relève du corps, il contemple, endormi, les sens endormis. Il revient à sa place en y ramenant la lumière, lui le Puruṣa d’or, le haṃsa solitaire. Laissant en bas le nid à la garde du souffle, il se promène, immortel, en dehors du nid. Il va, immortel, selon ses désirs, lui, le Puruṣa d’or, le haṃsa solitaire » (4,3,11‑12 ; cf. Kaṭha Upaniṣad 5,2 ; Śvetāśvatara Upaniṣad 1,6 ; 6,15). Appliquée d’abord au soleil qui vole vers le ciel (Atharvaveda 10,8,18), la comparaison avec le haṃsa renvoie à l’âme transmigrante et captive, par nature immortelle et capable de s’échapper de la roue cosmique (cf. Varenne 1973 : 83‑95). Le titre de Haṃsa fait partie des mille noms de Viṣṇu (Mahābhārata [MBh] 13,135,34). Il figure également en MBh 1,57,86 comme épithète de Viṣṇu. En MBh 12,47,11, Bhīṣma s’adresse à Kṛṣṇa en qui il se réfugie comme au Haṃsa qui siège dans la clarté (śuciṣad), un être éminent. Il ajoute au v. 29 en paraphrasant la Bṛhadāraṇyaka Upaniṣad : « Tu es l’oiseau couleur d’or ! Hommage à toi qui t’es manifesté sous l’aspect d’un haṃsa ! » (hiraṇyavarṇaḥ śakunis tasmai haṃsātmane namaḥ) (cf. 12,231,32‑34). Le dieu suprême révèle même en MBh 12,339,103 (vulg. / 326,94 éd. cr.) qu’il se manifestera entre autres sous la forme du haṃsa. En donnant à Nārāyaṇa le nom de Haṃsa, le HV se conforme donc à une tradition bien établie. Dans la symbolique indienne, des oiseaux sauvages et migrateurs comme le haṃsa n’ont pas d’attaches, ils ne sont pas liés à un territoire, ils ne possèdent rien. Ils errent à leur guise, se déplacent comme l’ascète de tīrtha en tīrtha (cf. lignes 895‑896 [de l’App. I, no 41 du HV]. On retrouve partout dans le PP l’idée de l’errance, du déplacement, liée à celle de perfection. Remarquons encore que les bouviers qui se déplacent de vraja en vraja [de campement en campement] sont aussi comparés à des oiseaux migrateurs (HV 52,18). Il s’agit à coup sûr d’un élément dont il faut tenir compte quand on s’interroge sur le sens de la manifestation du Haṃsa suprême en Kṛṣṇa bouvier. Ou pour dire les choses autrement, il n’est pas étonnant qu’un texte centré sur la manifestation de Viṣṇu en bouvier en vienne à utiliser Haṃsa comme nom du dieu suprême. (Couture, 2007, p. 133 n.)
La traduction par « oie », c’est‑à‑dire l’oie sauvage, essentiellement migratrice, suffit, me semble‑t‑il, à mettre le lecteur sur la bonne voie. C’est bien cette oie qui est la monture de Brahmā. Bien que le terme rājahaṃsa désigne d’abord les Oies à tête barrée, il peut également se dire des cygnes (swans), des oiseaux au long cou, beaucoup plus gros que les oies, qui sont maintenant très rares, sauf dans l’Himalaya et dans l’extrême nord‑ouest de la péninsule indienne. Il paraît pourtant certain, selon Dave (2005, p. 422 et suiv.), que le Cygne tuberculé (Cygnus olor, Mute Swan) et le Cygne chanteur (Cygnus cygnus, Whooper Swan) ont été autrefois plus fréquents dans le nord de la péninsule indienne (Dave, 2005, p. 422 et suiv.). Mais quand il s’agit, comme dans l’exemple présenté au point 8, d’oies qui se retrouvent aux côtés des canards et des sarcelles, des grues et des tadornes, il ne peut s’agir que d’Oies à tête barrée ou d’Oies cendrées, et elles servent alors à compléter la description des oiseaux communs sur les lacs et les rivières.
8. kāraṇḍava, canards en général, également sarcelles et foulques
haṃsakāraṇḍavodghuṣṭāṃ sārasaiś ca vināditām |
anyonyamithunaiś caiva sevitāṃ mithunecaraiḥ || (HV 55.30)
La Yamunā résonnait sous les cris des oies et des canards, et sous les craquètements des grues. Des tadornes en pariade fréquentaient ses eaux.
‒ haṃsa-kāraṇḍava_udghuṣṭa‑, udghuṣṭa, part. passé fém. de ud‑GHUṢ, litt. « qui résonne sous les cris (ou qui est remplie des cris) des haṃsa et kāraṇḍava, des oies et des canards ».
‒ vinādita‑, part. passé fém. de la forme causative de vi‑NAD, « qui résonne sous ».
‒ anyonya-mithuna, « qui s’accouplent les uns avec les autres ».
‒ sevita‑, part. passé fém. de SEV‑, sevate, parfois sevati, « servi par, fréquenté par ».
‒ mithune-cara‑, « qui vit (cara‑) en couple (mithuna) », un des synonymes de cakravāka, tadorne (point 4).
Le HV décrit ainsi la rivière Yamunā près de laquelle le bouvier Kṛṣṇa se promène avec les autres bouviers, mais sans être accompagné de son frère Saṃkarṣaṇa (ou Baladeva). Selon Dave (2005, p. 422), l’expression haṃsakāraṇḍavāḥ renvoie à l’ensemble des Anatidés, c’est‑à‑dire les oies (haṃsa) et tous les autres canards, soit les canards de surface et les canards plongeurs, les sarcelles, et même les foulques qui font partie des Rallidés, c’est‑à‑dire les râles, les gallinules, les marouettes), mais se mêlent volontiers aux canards et étaient anciennement considérées comme faisant partie de cette grande famille. En théorie, kāraṇḍavāḥ comprend aussi les Tadornes casarca (appelés ici mithunecara), qui sont des canards de surface (ou barboteurs), mais la célébrité de ces derniers fait qu’on ne manque jamais une occasion de les mentionner à part12.
9. bharadvāja, Alouette gulgule
Le mot bharadvāja signifie « qui maintient son intensité » et se dit surtout de l’Alouette gulgule (Alauda gulgula, Oriental Skylark), un petit passereau au plumage terne, répandu partout sur la péninsule indienne, et réputé pour son chant soutenu et même insistant, livré en vol surtout par les mâles en période nuptiale. L’oiseau porte toujours en hindi le nom de bharat[vāja]. On trouvera de très éloquents enregistrements de son chant sur eBird en cliquant sur le lien <https://ebird.org/species/orisky1?siteLanguage=fr_CA>.
Le chant remarquable de cet oiseau évoquerait les récitations du Veda effectuées par les anciens ṛṣi, précise Dave (2005, p. 108). Et en fait, le mot « Bharadvāja » est surtout connu comme étant le nom d’un célèbre ṛṣi qui l’a sans doute reçu en raison de ses prouesses vocales.
10. balākā, Flamant rose (parfois aigrette)
paśya kṛṣṇa ghanān kṛṣṇān balākotpātabhūṣaṇān |
gagane tava gātrāṇāṃ varṇacorān samutthitān || (HV 54.22)
Regarde, Kṛṣṇa, ces noirs nuages ornés par les flamants qui viennent d’apparaître : ils ont surgi dans le ciel en te volant la couleur de ton corps !
‒ ghanān‑, acc. pl. de ghana‑, « nuage d’orage ».
‒ balākā_utpāta-bhūṣaṇān, bv., « qui a pour ornement (bhūṣaṇa) l’apparition (utpāta) des flamants (balākā) ». Je traduisais auparavant par « aigrettes », mais un réexamen de l’ensemble du dossier m’a amené à préférer la traduction par « flamant » pour des raisons que j’exposerai à la suite.
‒ gagana‑, n., « ciel ».
‒ gātra‑, « les membres, le corps ».
‒ varṇa-cora‑, « voleur de la couleur ».
‒ samutthitān, acc. m. pl. du part. passé de sens actif de sam-ut-thā (STHĀ), « se dressant, surgissant ».
L’image du nuage d’orage qui vole la couleur bleu foncé de Kṛṣṇa figure au verset 46 du Meghadūta de Kālidāsa. Elle provient vraisemblablement de ce verset du HV : tvayy ādātuṃ jalam avanate śārṅgiṇo varṇacaure, « toi [le nuage de mousson], qui as volé la couleur (litt., voleur de la couleur, varṇa-caura‑) du détenteur de l’Arc [Śṛṅgin, c’est‑à‑dire Kṛṣṇa] et qui t’es incliné (avanata‑) pour prendre de l’eau [ādātuṃ jalam, à la surface de la rivière]… ».
Voici ce que disent les dictionnaires à propos de balāka. Le Böhtlingk-Roth donne : « eine Kranichart; gowöhnlich balākā » [une sorte de grue ; ordinairement balākā] ; le Monier-Williams : « a kind of crane (the flesh of which is eaten) » ; et le Stchoupak et coll. : « sorte de héron ou de cigogne ». Ce dernier dictionnaire traduit également le féminin balākā par « héron ». De telles interprétations paraissent aujourd’hui tout à fait intenables.
Dave (2005, p. 408‑421) fait remarquer que la tradition indienne et ses conventions poétiques établissent un lien entre les nuages de mousson d’une part et les Flamants roses d’autre part (Phoenicopterus roseus, Greater Flamingo), ce qui serait dû au fait que les flamants quittent le pays en grand nombre juste au moment de l’arrivée de la mousson. Dave fournit à cet effet plusieurs exemples convaincants. Le Rāmāyaṇa déplore le fait que Rāma ne pourra retrouver son épouse Sītā, alors décrite comme « un clair de lune voilé par de sombres nuages précédés d’un vol de flamants (purobalāka‑) » (5.20.27). Le Viṣṇu Purāṇa dit encore qu’« une multitude immaculée de flamants resplendissent à l’arrière des nuages » (meghapṛṣṭhe balākānāṃ rarāja vimālā tatiḥ, 5.6.41, éd. cr.). Le Mahābhārata décrit l’arrivée de la mousson en disant que le ciel se couvre de nuages annonciateurs, décorés d’arc‑en‑ciel, tonitruants, striés d’éclairs, et qui se rient des volées de flamants (āvṛtaṃ gaganaṃ meghair balākāpaṅktihāsibhiḥ, MBh 1.126.23, éd. cr.; 1.138.23, vulg.). L’image du rire sert ici à véhiculer l’idée que ces gros nuages noirs l’emportent infiniment sur la claire beauté des volées de flamants. On pourra également se reporter au Petit Chariot de terre cuite de Śūdraka (acte 5, verset 18) où le vol des flamants annonce clairement les pluies (voir Bansat-Boudon, 2006, p. 649). Ces exemples lient les flamants aux gros nuages bleu‑noirs, annonciateurs de la mousson. Il est possible, selon Dave, que le masculin balāka ait un sens plus large qui s’étende jusqu’aux cigognes (baka, cigogne, remplace parfois balākā). Quoi qu’il en soit, bien que balākā puisse aussi désigner un oiseau tout blanc comme la Grande Aigrette (Dave, 2005, p. 2), il me semble préférable de retenir que, lorsque le mot balākā est lié aux nuages de mousson, il désigne plutôt les Flamants roses.
Il faut également noter avec Dave qu’il y a seulement les Flamants roses, les Grues de Sibérie et les Oies à tête barrée qui volent très haut et adoptent pour cela une formation en V, presque au niveau des nuages, ce qui explique du coup les croyances qui s’y rattachent. La Grue antigone, qui est résidente dans le sous‑continent indien, ainsi que les diverses Aigrettes se déplacent plutôt par petits groupes sur le territoire. Les poètes n’hésitent toutefois pas à parler de paṅkti (rangées) ou de mālā (guirlandes) de ces oiseaux, comme par analogie avec les célèbres migrateurs. On peut retenir qu’il vaut souvent mieux traduire balākā par Flamant rose (ou simplement Flamant), tout en sachant que la traduction par Aigrette pourrait également convenir dans certains cas. J’ai revu l’ensemble de ce dossier et, dans le cas du Harivaṃśa, je pense qu’il aurait été préférable de parler de Flamant plutôt que d’Aigrette comme je l’ai fait.
11. À propos des gṛdhra, vautours, et d’autres éventuels charognards
Je m’inspire ici de la recherche qu’a faite l’Américain James Fitzgerald, en marge de sa traduction du livre 11 (Strīparvan) du MBh (Fitzgerald, 2004, p. 671‑672) et de l’article qu’il a publié en 1998. Il s’étonnait à bon droit que, dans des traductions courantes, on puisse découvrir sur un champ de bataille, en train de se nourrir avec les chacals, des oiseaux comme le Héron qui se nourrit surtout de grenouilles et de petits poissons ou le Balbuzard pêcheur (Osprey) qui se nourrit exclusivement de poissons, et qu’on ne voit jamais sur la péninsule indienne en compagnie des vautours. À titre d’exemple, je n’utiliserai que les trois lignes suivantes tirées du Strīparvan (MBh 11, chap. 16). Les voici d’abord, et l’on comprendra qu’il faille attendre certaines explications avant de procéder à un essai de traduction.
sṛgālabaḍakākolakaṅkakākaniṣevitam || 7cd
… kurarākulam |
aśivābhiḥ śivābhiś ca nāditaṃ gṛdhrasevitam || 8cd
‒ sṛgāla, « chacal », appelé aussi śivā, « une bête que l’on craint et que l’on cherche à se rendre propice en la qualifiant de śivā, c’est‑à‑dire de bon augure ».
‒ baḍa, il s’agit d’un terme difficile. La comparaison des différentes listes d’oiseaux mentionnés sur un champ de bataille semble corroborer l’hypothèse de Fitzgerald selon laquelle le terme baḍa serait une variante de vaḍa et de bala, trois mots qui désigneraient en fait un même oiseau de la famille des Corvidés, différent de kāka (ou vāyasa) et de kākola. Il s’agirait très probablement de Corvus macrorhynchos, Large-billed Crow, Corbeau à gros bec (Fitzgerald, 1998, p. 260‑261 ; 2004, p. 671‑672).
‒ kākola, Corvus corax, Common Raven, Grand Corbeau. Plus gros que les autres corvidés, croassement grave et puissant, allure de rapace, il est présent surtout dans les montagnes du nord de l’Inde, mais également dans le nord de l’Europe et de l’Amérique.
‒ kaṅka, il est vrai que ce mot peut vouloir dire « héron », mais quand il survole un champ de bataille et se nourrit avec d’autres charognards, il ne peut s’agir que de Leptoptilos dubius, Greater Adjutant, Marabout argala (parfois appelé « Marabout du Bengale »), une espèce de grosse cigogne, jadis beaucoup plus répandue sur la péninsule indienne, un énorme échassier qui se nourrit occasionnellement de charognes et qui est réputé avaler même des os. On dit du mot « argala » (qui figure dans le nom de ce marabout) qu’il signifie « avaleur d’os », un mot en provenance du sanskrit argala au sens de barre servant à fermer une porte ou de toute entrave, de tout obstacle (comme ici les os).
‒ kāka, la plupart du temps (de même que vāyasa), un terme général pouvant désigner toutes les espèces de Corvidés présentes sur la péninsule indienne, sauf le Grand Corbeau, aisément reconnaissable et que l’on nomme kākola. Il pourrait aussi s’agir plus spécifiquement de Corvus splendens, House Crow, Corbeau familier (Fitzgerald, 1998, p. 261‑262 ; 2004, p. 672). Pour lui conserver son sens très englobant, je traduis parfois kāka par « corbeaux et corneilles ». Dans le présent contexte, ce sont des oiseaux qu’il faut distinguer de kākola (Grand Corbeau) et de baḍa (Corbeau à gros bec), et par conséquent j’ai traduit en français par « corneilles ».
‒ kurara, un autre terme difficile qui peut avoir, dans certains contextes, le sens de goéland (voir point 6), des oiseaux qui se comportent parfois comme des goélands. En fait, d’après Dave (2005, p. 185‑187 ; 341 et suiv.), en Inde traditionnelle, les kurara forment un regroupement d’oiseaux qui englobe les Laridés (Goélands, Mouettes, Sternes) pour inclure par exemple certains pygargues (comme le Haliaeetus leucoryphus, Pallas’s Fish-Eagle, Pygargue de Pallas, réputé être à la fois un oiseau aquatique et un charognard) et même le Balbuzard pêcheur (Osprey). Fitzgerald a bien noté que, parmi les Fishing Eagles ou Fish-Eagles (en français « Pygargues »), il n’y en a qu’un qui peut se retrouver parmi les charognards courants et c’est le Pygargue de Pallas (Fitzgerald, 1998, p. 259, voir infra)13.
‒ gṛdhra, mot standard désignant les six espèces de vautours pouvant se retrouver sur la péninsule indienne en train de se partager des carcasses. Il peut aussi inclure le très commun Milvus migrans, Black Kite, Milan noir, un oiseau considéré en Inde comme de mauvais augure (et qui semble répondre en sanskrit à śakuni). L’oiseau appelé bhāsa, même s’il fait partie des gṛdhra (vautours), correspondrait plus spécifiquement à l’immense Gypaetus barbatus, Bearded Vulture, Gypaète barbu (Dave, 2005, p. 194‑195).
Fitzgerald (2004, p. 54‑55) a proposé la traduction suivante de ce passage du MBh : « It (the battlefield) swarmed with jackals, jungle crows, ravens, storks, crows, eagles, and vultures, and it resounded with the ghastly howling of the jackals. »
Voici comment je rendrais le même passage en respectant du mieux possible les contraintes de la terminologie française. Cette traduction ne contient que des oiseaux qui peuvent, du moins à l’occasion, se retrouver parmi les charognards et qu’il est par conséquent vraisemblable de retrouver sur un champ de bataille, ou même actuellement en train de dévorer la carcasse d’un animal quelconque. Pour faciliter la consultation, j’ajoute les mots sanskrits entre parenthèses :
Il (le champ de bataille) était rempli de chacals (sṛgāla), de corbeaux à gros bec (baḍa), de grands corbeaux (kākola), de marabouts argala (kaṅka), de corneilles (kāka), de pygargues (kurara), également de différentes espèces de vautours (gṛdhra) et résonnait sous les hurlements de chacals de mauvais augure (śivā).
Conclusion
Au terme de ce parcours, je dirais qu’il faut globalement se méfier des suggestions proposées par les grands dictionnaires concernant les noms d’oiseau. Même si on peut être porté à se fier à des travaux bien informés en anglais par exemple, il faut retenir qu’il est impossible de traduire directement les noms d’oiseau d’une langue à l’autre, en raison du fait que la liste des noms utilisés en anglais est différente de celle du français parce qu’elle obéit aux règles utilisées par un autre ensemble de noms régi par des conventions différentes. On peut ajouter que ces listes (anglaise et française) seront révisées d’ici quelques années pour éliminer, entre autres, les noms de naturalistes du passé comme celui du naturaliste allemand Peter Simon Pallas dans « Pygargue de Pallas », même s’il a été le premier à décrire l’espèce en 1771 lors d’un voyage en Sibérie orientale. Le premier élément générique, celui de « Pygargue » dans cet exemple, demeurera certainement, mais avec un deuxième élément spécifique (comme une épithète ou un syntagme prépositionnel) qui sera à déterminer lors de cette révision. Le plus facile est de vérifier sa traduction à partir du nom scientifique latin sur le site de eBird, qui est tenu à jour, ou encore sur la liste révisée des noms français des oiseaux dont j’ai donnée la référence dans l’introduction. Il existe d’autres noms d’oiseau dont il n’a pas été question dans ce bref article. Je dispose des outils de base et il me fera toujours plaisir de faire, le cas échéant, les vérifications nécessaires.
Je suis pour ma part convaincu que les poètes qui ont écrit ces magnifiques poésies que nous nous efforçons de traduire en français n’étaient ni des extraterrestres ni des ornithologues modernes. Ils avaient certainement une connaissance intime du territoire qu’ils traversaient souvent à pied, et les mots qu’ils utilisaient pour parler des oiseaux devaient correspondre à des expériences spécifiques, visuelles ou auditives. Les oiseaux étaient tellement présents dans le champ sensoriel de ces poètes qu’ils ont inventé une histoire d’oiseaux pour parler de la création du monde, celle des montagnes, jadis conçues comme d’immenses oiseaux qu’Indra a frappés de son foudre avant de convertir leur corps en piliers de la terre et leurs ailes en nuages (Couture, 2008). Ces poètes ont également comparé les yogin aux grands oiseaux migrateurs que sont les haṃsa, les Oies à tête barrée, qu’ils voyaient voler au‑dessus de leur tête pour traverser l’Himālaya et se rendre, disaient‑ils, au lac Mānasa. Il leur arrivait aussi de comparer ces oiseaux à des bouviers sans demeure fixe comme les maîtres de maison et circulant à leur gré de tīrtha en tīrtha (HV 65.54 ; Couture, 2015). L’immense yogin qu’est Viṣṇu en vient même à être appelé le Haṃsa par excellence. Mais au‑delà de ces oiseaux paradigmatiques qu’il faut situer quelque part au‑delà du temps, il y a les oiseaux de tous les jours que les poètes rencontrent partout au fil de leurs déplacements et auxquels ils ont attribué des noms. J’espère, à travers ces quelques exemples de traduction, vous avoir convaincus que ces oiseaux sont à la fois très différents des nôtres, mais également suffisamment proches de ceux que l’on côtoie en Europe et en Amérique pour qu’une certaine rigueur dans la traduction permette de mieux saisir l’expérience spécifique que ces poètes tentent de transmettre.
