Les Inconfiants, un ouvrage né d’une résidence à quatre mains au Vinatier

p. 24-27

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Editor's notes

Textes et interviews par Jean-Emmanuel Denave.

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L’écrivain Tatiana Arfel et le dessinateur et photographe Julien Cordier étaient en résidence à l’Hôpital psychiatrique du Vinatier de mars à septembre 2014. Une période clef pour l’établissement dont les services de psychiatrie adulte déménageaient dans de nouveaux espaces de soin. De cette résidence sont nés un livre illustré, Les Inconfiants (éditions Le Bec en l’air1), et l’exposition « Entre-deux Vinatier » que l’on a pu découvrir à la Ferme du Vinatier jusqu’au 10 avril 2015.

La Ferme du Vinatier en quelques mots : Le service culturel du Centre Hospitalier Le Vinatier est une interface originale reliant l’hôpital à la cité, intégrée à la politique d’établissement dès sa création en 1997 et ouverte à tous les publics. Installée dans d’anciens bâtiments agricoles, la Ferme du Vinatier un espace public ouvert et protecteur dans l’hôpital, par la médiation de l’objet artistique et culturel afin de susciter rencontres, échanges et mixité entre usagers, professionnels hospitaliers et population.

Entretien avec Tatiana Arfel

Tatiana Arfel est née en 1979 à Paris et vit à Montpellier. Psychologue de formation et diplômée de lettres modernes, elle anime aujourd’hui des ateliers d’écriture, principalement auprès de publics en difficulté. Elle est également cofondatrice du collectif « Penser le travail » à Montpellier.

Ses trois romans, L’Attente du soir (2008), Des clous (2010) et La Deuxième Vie d’Aurélien Moreau (2013), tous parus chez José Corti, interrogent, par un travail sur la langue, la place de l’individu dans la société. Son premier roman a obtenu six prix littéraires (notamment le prix Emmanuel-Roblès, le prix Alain-Fournier et le prix du Premier Roman de Draveil).

Pouvez-vous rappeler les conditions de votre résidence au Vinatier, préciser les raisons de votre investissement dans un tel projet ?

Tatiana Arfel : J’ai été contactée par Yann Nicol, de la Fête du Livre à Bron, qui m’a proposé une résidence de création : passer trois mois (qui furent fractionnés) au Vinatier, pour rendre compte des changements structurels de l’institution, à l’occasion du déménagement des services (essaimés dans des pavillons, les services de psychiatrie adulte ont été rassemblés dans un grand et nouveau bâtiment). Yann Nicol m’a demandé de choisir un complice, artiste visuel, et j’ai pensé à Julien Cordier, dessinateur et photographe. Nous avons demandé à ce que cette résidence soit aussi une résidence de médiation, c’est-à-dire que nous avons animé un grand nombre d’ateliers (d’écriture, de masques, ou les deux mêlés), pour rencontrer patients et soignants de façon plus authentique et engagée.

Je me suis investie dans ce projet par intérêt pour l’institution psychiatrique et pour un possible travail d’écriture sur l’intériorité, et, naturellement, en raison de ma confiance en La Fête du livre à Bron et de mon admiration pour la Ferme du Vinatier, dont j’avais beaucoup entendu parler, et qui mène un travail remarquable. Enfin, la possibilité de publication dans la très belle collection Collatéral était une motivation forte : laisser trace.

Est-ce qu’il y a pour vous dans ce travail une continuité avec votre livre précédant La Deuxième vie d’Aurélien Moreau, ainsi qu’avec votre formation initiale de psychologue (en quoi cette formation vous a-t-elle éventuellement aidé ?) ?

Il y a une continuité avec l’ensemble de mes romans qui travaillent la question de l’adaptation/conformité de chacun, ou pas, à notre monde, toujours d’un point de vue de narrateur interne (le « je »), soit, encore une fois, d’intériorité. La formation de psychologue est devenue relativement technique (statistiques, tests, neurobiologie) : si j’ai été aidée dans ce champ, c’est davantage grâce à ma propre psychanalyse, qui m’a permis d’explorer l’ensemble de mes « strates » intérieures. Par contre, naturellement, faire des études de psychologie clinique et écrire, relèvent du même intérêt pour l’intime, la psychologie étant une façon moderne de l’aborder, mais tout autant que la philosophie, la spiritualité, ou les arts en général.

Comment, en tant qu’écrivain, aborde-t-on un lieu aussi vaste, hétérogène, en mutation (nouveaux bâtiments, évolution de la psychiatrie vers un « management gestionnaire », vers des prises en charge plus courtes), un lieu aussi chargé d’histoire(s), tel que le Vinatier ?

D’abord en parcourant le lieu au hasard (c’est un très grand parc, avec de nombreux pavillons, bâtiments, un espace où se perdre), en se laissant imprégner le plus passivement possible. Puis, en animant donc ces ateliers, qui permettent à la fois d’aller dans les services et de prendre le temps de rencontrer chacun. La Ferme nous a également organisé de nombreux rendez-vous pour que nous puissions poser nos questions à satiété. À noter qu’on ne peut évacuer de ce lieu la question tant du chagrin que de l’enfermement, qui m’a conduite à me faire une coquille protectrice. Le travail d’écriture était aussi de travailler à l’amincissement de cette coquille afin d’être disponible et de porter voix. La question de l’histoire, présente au début dans mon écriture (après la lecture d’archives, de témoignages), a été finalement évacuée du texte final : il y avait déjà tant, trop, qui débordait à se dire sur le maintenant…

Qu’est-ce qui vous a frappée, « attrapée », qu’est-ce qui a déclenché l’écriture de ces récits à la première personne ?

Ce qui m’a frappée en premier lieu c’est la question des corps des patients, corps ralentis, souffrants, immobilisés par les médicaments ou la maladie - et l’écho sur mon corps à moi. Il a toujours été évident que j’écrirais à la première personne (c’est ce que je fais d’habitude), du dedans de chacun, comme un comédien entre dans un personnage, ou comme on capte une fréquence radio. Entrer dans ces corps, capter ces voix a été assez intense, je me suis ainsi retrouvée dans des états d’angoisse, voire de pertes de mémoire (pour un personnage très âgé), qui n’étaient pas miens. Il s’agissait ensuite, après avoir été canal, de retrouver mon corps mobile, et ma langue propre.

Pourquoi ce titre… « Les Inconfiants » ?

Le titre a été difficile à trouver. Il a été suggéré par Fabienne Pavia, l’éditrice, d’après une expression de l’un des personnages de cette galerie de portraits. Ce choix m’a plu, pour sa proximité sonore avec « les inconscients » et parce qu’il englobe aussi bien patients, soignants, agents, dans cette période de transition à l’hôpital, assez troublée.

À partir de quel « matériau », de quelles rencontres avez-vous rédigé ces différents récits ? Quelle est la part de réécriture, quels ont été vos choix formels… ?

Le matériau est l’animation d’ateliers (avec des adultes, enfants, personnes âgées) et les rencontres avec des patients, soignants, agents du parc, syndicats… Je n’ai jamais noté ou enregistré de propos en direct, mais laissé infuser l’ensemble, avant de construire mes personnages. Quelques points précis sont naturellement ressortis (comment on appelait les patients avant, par exemple, ou encore l’inquiétude partagée face au changement), mais de façon secondaire, filtrée. Le choix formel est le même que d’habitude pour moi : recevoir, laisser descendre, écouter la voix qui remonte et m’en faire scribe.

Comment s’est articulé votre travail d’écriture avec le travail de dessin et de photographie de Julien Cordier ?

Nous étions d’accord pour éviter dès le début un choix d’écriture comme première, suivie d’un dessin simplement illustratif. Nous avons donc travaillé chacun de notre côté, avec des sensibilités, des convictions, des expériences (ateliers, rencontres, promenades, conférences) semblables. Julien a terminé une première série de dessins avant même que je ne commence à écrire. J’ai pensé un temps à m’inspirer de ces dessins pour écrire les portraits (inversant cette question illustrative au profit de l’image première), mais les dessins étaient trop pleins, riches, complets pour que j’y ajoute quelque chose. Nous avons donc continué à travailler en parallèle, tout en suivant le travail de l’autre qui a forcément dû jouer. À la fin, chaque dessin a facilement trouvé place à côté d’un texte – ou bien l’inverse.

Le livre apparaît comme une sorte de « chœur » à plusieurs voix, à plusieurs espaces et lieux… Les patients comme les soignants semblent tous en proie à la recherche d’une identité/subjectivité, ou au moins au remaniement de leur identité… Est-ce que ce problème crucial de l’identité pour la psychose a été pour vous un support pour l’écriture de votre livre ? Est-ce que le fait de « prêter » vos mots à la parole des autres participe à ce processus de recherche d’identité, de fil conducteur de la subjectivité ?

Oui, certainement, même si pour ma part je formulerais plutôt cette identité en termes de langue. Notre langue mineure, comme l’écrit Gilles Deleuze2, qui permet de résister à la langue majeure (monde du travail, éléments de langage du politique, publicités), en veillant à rester un étranger dans sa propre langue. J’étudie cette identité à travers la langue de chaque personnage, en ce qu’elle dit de son corps et de sa structure psychique. En ce sens, la psychose est évidemment, en termes formels, plus spectaculaire, et spécifiquement la schizophrénie - le personnage de Paco. Cependant, cette question d’identité nous est commune à tous et je crois à l’idée que nous avons chacun traversé (Mélanie Klein…) l’ensemble des structures psychiques, psychose incluse, dont nous portons encore les couches en nous. Je ne considère pas exactement prêter mes mots à la parole des autres, mais (même si c’est une pensée magique de ma part) plutôt, offrir aux personnages, par mon corps et mes mains (qui tapent à l’ordinateur), une possibilité d’expression. Généralement, je ne sais pas d’avance ce qu’un personnage va dire, je cours derrière, il me surprend, et quand il meurt, alors que je ne l’avais pas prévu, c’est moi qui pleure…

Le dernier roman de Tatiana Arfel : La Deuxième vie d’Aurélien Moreau, José Corti, 2013
Aurélien Moreau est un « normopathe », soit un personnage tellement normal qu’il en devient pathologique, « monstrueusement » lisse et adapté aux règles sociales. S’accrochant à ces dernières, il se défend à la fois de ses propres troubles et désirs, et des crises et des remous du monde extérieur. « Oui, j’ai fait ce qu’il y avait à faire. Sans trop y penser et sans même le décider. J’ai accumulé papiers, diplômes, normalité, dates, échelons. En famille, j’ai vécu du mamelon. Accepté la bouillie, porté des couches puis pratiqué le pot. J’ai rampé puis marché, fréquentant l’école par devoir comme plus tard le bureau. […] Autres lieux, autres papiers, j’ai été baptisé. J’ai trotté en robe blanche vers la confirmation et la communion solennelle. Je suis inscrit dans tous les registres jusqu’au mariage. Tant de l’église que de la mairie, à dire vrai, je n’attends plus que mon certificat de décès ». Cette vie blanche décrite par Tatiana Arfel dans son troisième roman (La Deuxième Vie d’Aurélien Moreau), aux échos absurdes de L’Étranger de Camus, mais actualisés à notre époque (Aurélien est directeur adjoint d’une entreprise produisant des systèmes d’alarme, habite une résidence huppée ultra-sécurisée, etc.), va peu à peu basculer, prendre des couleurs, bifurquer vers une ligne de fuite. Ce sont les coups de semonce de « la crise », de délocalisations iniques, qui déchireront la cotte de mailles d’Aurélien Moreau. À travers ce personnage, certes un peu caricatural, et avec son écriture forte, singulière et pleine d’humour, Tatiana Arfel nous tend une sorte de miroir où, peu ou prou, chacun trouvera une facette de soi.

Entretien avec Julien Cordier

 

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Julien Cordier.

Julien Cordier a grandi en Alsace. Diplômé des Arts décoratifs de Strasbourg, il vit à Marseille et travaille comme illustrateur pour l’édition (Milan, Actes Sud…) et la presse. Il est également l’auteur de films d’animation auto-produits. Formé au théâtre d’ombres et au théâtre de marionnettes, il joue Polichinelle, un spectacle de marionnettes d’origine napolitaine. Il s’occupe par ailleurs d’ateliers d’illustration et d’initiation à l’image animée avec des scolaires et d’autres publics.

Comment avez-vous abordé cette résidence au Vinatier ? Qu’est-ce qui a déclenché vos photographies et vos dessins ?

Avec Tatiana Arfel, notre première approche a été d’aller à la rencontre des patients et des soignants par le biais d’ateliers de dessin et d’ateliers d’écriture. Nous avons réalisé des masques, un travail de taches sur papier similaire aux taches du test de Rorschach… Tatiana a demandé aux participants d’écrire des textes à partir de ces taches. Tout au long de notre résidence, nous avons été en dialogue Tatiana et moi, et ces discussions ont beaucoup nourri mon travail.

Au début, je prenais beaucoup de photographies des lieux sans savoir ce que j’allais dessiner, et, parallèlement, je faisais des dessins sans m’appuyer sur les textes de Tatiana. Alors que je ne l’avais jamais fait jusqu’à présent, j’ai fini par croiser dessins et photographies, avec l’idée de confronter le réel avec l’imaginaire.

 

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Julien Cordier.

La question de la présence des corps semble essentielle dans votre travail pour ce livre, et en même temps ces corps dessinés sont souvent fantastiques ou surréalistes, translucides comme des fantômes ou des anges gardiens… Il y a comme une tension entre la réalité concrète et l’irréel ? Est-ce une tension que vous avez ressentie au Vinatier ? Quels conflits avez-vous voulu exprimer ?

J’ai dessiné essentiellement des corps et j’ai photographié essentiellement des espaces, des « paysages ». J’ai ensuite fusionné dessins et paysages, afin de fondre ensemble le réel et l’imaginaire. L’hôpital est très grand, il comporte des espaces difficiles, parfois même carcéraux, et je me demandais à travers mes dessins : qu’est-ce qu’il se passe dans l’esprit des gens, comment s’échappent-ils par la pensée ?

Certains de vos dessins sont assez sombres…

Oui, l’homme-cadenas par exemple, que j’ai dessiné au milieu d’une ancienne chambre d’apaisement dont l’ambiance m’a paru terrible avec, encore, des odeurs très fortes, ça transpirait le mal-être. J’ai remplacé les pieds du personnage par les pieds du lit vissés au sol, ce qui relève pour moi de l’ordre de l’immuable. Le personnage se transforme en mobilier d’hôpital.

Parfois les corps des personnages sont amputés comme j’ai pu l’observer chez certains patients qui avaient tenté de se suicider. D’autres corps sont morcelés, car j’ai appris avec Tatiana que cela constituait l’un des symptômes ressentis par certains patients…

Mais je n’ai pas voulu représenter seulement les aspects négatifs de l’hôpital, mais m’ouvrir à ses autres dimensions, mettre un peu d’humour aussi parfois dans certaines œuvres. J’ai ressenti au Vinatier tout un spectre d’émotions que j’ai essayé de rendre avec le plus de précisions possible.

 

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Julien Cordier.

Vous êtes-vous documenté sur les représentations de la folie à travers l’histoire de l’art pour vous aider à travailler ?

Je suis, depuis longtemps, très admiratif du travail de Jérôme Bosch et de Goya. Pour nourrir mon travail au Vinatier, je me suis particulièrement penché sur la série des Caprices de Francisco de Goya (recueil de 80 gravures réalisées entre 1797 et 1799). Goya utilise certains codes, comme celui des représentations animalières pour exprimer certains traits humains, que j’ai pu réutiliser. J’ai regardé aussi la relecture des Caprices de Goya par les artistes contemporains britanniques Jake et Dinos Chapman. Mon dessin-photographie la Roue de fortune est directement inspiré de Subir y bajar de Goya : on y retrouve un bouc (faisant référence aux animaux présents dans les espaces verts du Vinatier et au dieu Pan), et aussi le passage des électrochocs à la chimie, les anciennes chaînes des aliénés…

 

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Julien Cordier.

1 Tatiana Arfel & Julien Cordier, Les Inconfiants, éditions Le Bec en l’air, 2015, 125 pages, 14,90 €.

2 Ndlr : notamment dans Gilles Deleuze et Félix Guattari, Kafka, Pour une littérature mineure, éditions de Minuit, 1975.

Notes

1 Tatiana Arfel & Julien Cordier, Les Inconfiants, éditions Le Bec en l’air, 2015, 125 pages, 14,90 €.

2 Ndlr : notamment dans Gilles Deleuze et Félix Guattari, Kafka, Pour une littérature mineure, éditions de Minuit, 1975.

Illustrations

 

 

Julien Cordier.

 

 

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Julien Cordier.

 

 

Julien Cordier.

References

Bibliographical reference

Tatiana Arfel and Julien Cordier, « Les Inconfiants, un ouvrage né d’une résidence à quatre mains au Vinatier », Canal Psy, 111 | 2015, 24-27.

Electronic reference

Tatiana Arfel and Julien Cordier, « Les Inconfiants, un ouvrage né d’une résidence à quatre mains au Vinatier », Canal Psy [Online], 111 | 2015, Online since 08 décembre 2020, connection on 08 décembre 2021. URL : https://publications-prairial.fr/canalpsy/index.php?id=1394

Authors

Tatiana Arfel

Julien Cordier