La marionnette comme double

DOI : 10.35562/canalpsy.1807

p. 32-35

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Introduction

À travers ce bref article, j’aimerais témoigner d’une expérience où j’ai eu recours à l’utilisation de la médiation marionnette avec un jeune afin que puisse se déposer, dans le transfert, un matériel jusqu’alors non dicible et difficilement élaborable. Dans un premier temps, je montrerai la nécessité de s’ajuster au plus près du patient ; par la suite je développerai l’intérêt de la médiation de marionnette comme facilitateur d’une rencontre subjective et enfin son effacement progressif ouvrant sur une relation plus pacifiée.

L’équipe du Sessad1 m’adresse Martin, quelques mois après son admission dans la structure, en me le présentant comme un enfant intelligent, agile de ses mains, mais extrêmement inhibé, « qui ne donne accès à rien dans le travail éducatif », et pour qui l’utilisation d’une médiation pourrait être intéressante.

Dans le cadre de ce stage, j’avais proposé à l’équipe de mettre en place des suivis individuels et, familiarisé avec l’outil marionnette, j’avais proposé d’introduire un dispositif à médiation marionnette dans la structure en expliquant l’intérêt du jeu avec le médiateur lorsqu’on travaille avec des enfants inhibés ou avec lesquels l’entretien duel est bien souvent source d’inconfort tant pour l’enfant que pour le professionnel.

La nécessité de s’ajuster

Après qu’Alexandre, son éducateur, lui ait expliqué le contexte de notre rencontre, je reçois Martin, 12 ans, dans mon bureau, jeune garçon au visage pâle, vêtu d’une veste polaire bleue parsemée de poils d’animaux, les cheveux châtain foncé en bataille comme s’il venait de sortir de son lit, pour lui expliquer le cadre de nos rencontres ultérieures. Les premiers temps d’échanges sont compliqués ; Martin semble avoir du mal à verbaliser ; notre difficulté à nous rencontrer me fait vivre une extrême solitude et une violence comme si cette première rencontre tournait à l’interrogatoire avec l’impression de ne pas parler le même langage que lui. L’entretien dans le bureau, tel que je l’avais imaginé en tant que préalable au temps plus « actif » de la confection révèle une difficulté à rencontrer Martin. Ce bureau comme séparation de nos deux corps et de nos deux psychés maintient un cadre trop rigide pour que puissent se déployer des éléments cliniques.

Pour la suite de cette première rencontre, j’invite Martin à nous déplacer dans la salle attenante au bureau, l’espace de confection. Je lui présente tout le matériel qu’il a à sa disposition pour construire sa future marionnette. Son visage s’illumine, Martin est plus « vivant » et animé, il investit d’emblée les matériaux, se montre habile de ses mains et parvient à planifier ce qu’il veut faire, signe que le processus de créativité n’est pas entravé. Il utilise une bouteille d’eau en plastique pour faire le corps de sa marionnette et des serpentins qu’il fait passer dans le corps de cette dernière pour lui faire des bras. Il découpe la base de la bouteille pour coller deux rectangles de cartons représentant les pieds de sa marionnette. Puis, il utilise une boule de Chewing-Gum, contenant vide qui, sous une pression du doigt peut s’ouvrir, en guise de tête pour sa marionnette dans laquelle « on met des choses », me dit-il. Il va la lier au corps, la bouteille, par un tube en carton qui représentera alors le cou de sa confection. La boule de Chewing-Gum est le seul matériau associé à des pensées, et comme le dit C. Duflot, un matériau « ne serait rien s’il n’était pris dans un réseau symbolique de significations » (1992, p. 55), c’est-à-dire s’il venait figurer un aspect de la psyché de sujet. Bien que Martin ne dise pas grand-chose de « ces choses », cela donne à penser que cette boule de Chewing-Gum préfigure un investissement de l’objet marionnette en lui attribuant les qualités de contenant potentiel aux choses qu’il peut avoir dans la tête. Pendant que Martin créé sa marionnette, je reste à disposition s’il a besoin d’aide. Parfois, lorsqu’il est en difficulté « technique », nous réfléchissons à la manière dont il pourrait trouver sa solution. À d’autres moments, nous faisons ensemble, je me laisse utiliser par Martin au gré de ses besoins. Lorsqu’il ne m’interpelle pas, je lui demande ce qu’il fait et, souvent, lorsque cela lui est impossible, je mets moi-même les mots sur les étapes de sa création, « tu ajoutes des bras » ou encore « comme vas-tu faire cela ? ».

Les rencontres suivantes, lorsque je vais le chercher en salle d’attente, Martin semble enthousiaste à l’idée de poursuivre sa marionnette. Les premiers temps de nos rencontres se déroulent de la même manière que précédemment lorsque j’invite Martin à se raconter. Ce premier temps de la non-rencontre, me permet d’interroger le lien à l’objet que Martin donne à représenter dans cet espace. En effet, mes impressions d’inquiétante étrangeté traduisent un lien froid, sans affects ni associations ou le Ça semble atrophier au profit du Moi ou du Surmoi qui écrasent la rêverie et briment le réseau associatif. En ce sens, ma difficulté à me positionner avec cet enfant me donne la représentation d’un objet mal ajusté et non-authentiquement présent pour lui, vécu partagé avec son éducateur. Je signifie à Martin « ça semble compliqué pour toi de mettre des mots mais on peut parler d’autres choses, de ce que tu veux ». Cette mise en mot ouvre alors une aire d’accordage et de partage au plus près du développement actuel de Martin qui me regarde et me parle des jeux vidéo auxquels il joue seul dans sa chambre devant son ordinateur en utilisant un vocabulaire très spécifique. Je lui signifie ne pas tout comprendre mais je l’écoute avec attention. Je parlais, plus haut, de cette impression de ne pas parler le même langage que Martin, je pense que mes ressentis à propos des jeux vidéo rejoignent ce que Martin peut vivre lorsque je m’adresse directement à lui.

Pour reprendre sur le temps de confection de la marionnette, Martin poursuit ce qu’il avait commencé. Il ajoute donc la tête et façonne l’expression du visage de sa marionnette. Il ajoute deux yeux et dessine un grand sourire à sa confection à l’aide d’un serpentin de couleur. Il colle une baguette de bois en dessous de sa marionnette afin de rendre possible sa préhension. Je lui demande s’il a une idée du nom de sa marionnette ou même si ça sera un garçon ou une fille mais pour le moment, son choix n’est pas encore défini. Il termine l’ajout de la tête. Le corps de sa marionnette est désormais complet et les premières associations apparaissent. Martin commence à investir sa confection : « elle peut marcher maintenant » ; « elle nous regarde ». Ainsi, initialement, la marionnette est un objet inanimé car elle n’est qu’un ensemble de matériaux. Ce n’est que lorsqu’elle est achevée qu’elle peut s’animer par les éléments associatifs qu’elle permet de projeter. Ces premiers éléments me font associer du côté de la petite enfance lorsqu’un parent se réjouit des premiers pas de son enfant. Martin ne représenterait-il pas quelque chose de l’ordre de la naissance ? Je soutiens l’idée que Martin me raconte comment sa marionnette, au fur et à mesure qu’elle s’anime, devient le représentant de son éveil psychique dans la prise en charge. Par ailleurs, la marionnette nous regarde, j’entends alors qu’en retour je dois la regarder et la considérer comme un être à part entière doté de sa propre identité psychique. C’est un élément important à prendre en compte car il modifiera, dans la suite de la thérapie, mon positionnement.

De plus, la marionnette, « peut-être qu’elle va partir en vacances » ; et cela en écho au fait que nous entrons dans une période de vacances scolaires. Je lui dis alors « Oui peut-être qu’elle va partir en vacances comme nous pendant deux semaines, et alors la prochaine fois qu’on se verra, dans deux semaines, elle aura sûrement plein de choses à nous raconter cette marionnette ». La marionnette permet à Martin de théâtraliser la séparation, dans ce sens les associations qu’elle suscite ont toujours une adresse ; elle a toujours vocation à être un langage pour quelqu’un et devenir langage par quelqu’un. Elle devient une psyché partageable avec laquelle il est possible, pour Martin et moi-même, de jouer à deux et comme l’affirme C. Duflot (2011), « le théâtre de marionnette est, tout particulièrement, un lieu privilégié de séparation et de distanciation » (p. 6).

Un double psychique

La marionnette de Martin étant physiquement créée, les premières associations apparaissent ; il reprend sa marionnette, je lui propose alors, afin de favoriser un investissement plus « psychisé » de la marionnette de lui créer sa carte d’identité, en somme d’édifier une identité propre à cet objet. Nous prenons donc une feuille, Martin ne sait pas trop quoi écrire alors je lui demande « comment s’appelle-t-elle ? », « est-ce un garçon ? Une fille ? »… Elle s’appelle Néo, c’est un garçon, il a 10 ans et est en CM1. Il a un frère qui se nomme casse-noisettes et qui a 20 ans.

Par la suite, pour associer, je m’adresse à sa marionnette, donc à Néo, pour lui demander ce qu’il aime. Martin me dit alors que Néo joue à Minecraft sur le PC et que son frère casse-noisettes l’embête souvent parce qu’il aime aussi le PC. Par ailleurs, « casse-noisettes embête Néo dans la cuisine en lui tapant sur la tête, ce qui fait crier Néo. La maman de Néo (première apparition de la mère) crie alors sur le frère et Néo est content ». Lorsqu’à la suite de cela, je l’interroge sur le père de Néo, il me dit qu’« il n’a pas de papa ». Puis il me parle de « moustachu », un homme de 24 ans, qui aurait fabriqué Néo et son frère mais « Néo et casse-noisettes ne l’aiment pas parce qu’il est méchant et qu’il les a envoyés en famille d’accueil lorsqu’ils étaient bébés ».

Cette proposition de la carte d’identité a comme effet direct de permettre à Martin d’investir sa marionnette d’un matériel identitaire teinté des propres éléments de son histoire me permettant alors de me représenter et de rêver Martin dans ses liens conflictuels à ce frère « casse-noisettes » (l’appellation est riche de sens) mais aussi la violence dans son histoire.

La marionnette remplie alors sa fonction médiatrice d’embrayeur d’une rencontre subjective entre Martin et l’objet. Cela implique donc que le médium [marionnette], selon R. Roussillon (2000) en tant qu’il représente le thérapeute mais aussi les matériaux « accepte d’être utilisé, qu’il estompe sa revendication à n’être qu’un autre sujet » (p.69) se laissant ainsi utiliser voire manipuler selon les exigences du patient. Cette capacité du clinicien et de l’objet au sens psychanalytique est « la première caractéristique fondamentale de la manière dont la matière doit se comporter pour qu’elle devienne matière à symboliser » (op. cit) ; on pourrait dire pour qu’elle devienne « matière à symbolisation » (Titre de l’ouvrage de B. Chouvier et coll. [2000]). Martin peut alors s’adresser à travers sa marionnette à condition que je fasse exister cette dernière comme étant un être à part entière avec son identité propre. En effet, je ne m’adresse plus directement à Martin mais je fais un entretien avec sa marionnette en la regardant directement. Il faut alors considérer la marionnette, comme l’affirme M. Rambert, comme un objet « assez vivant pour donner l’illusion d’un être avec lequel on parle, un être qui répond, qui s’agite » (1938, p. 51).

De plus, il y a un rapprochement étroit entre l’identité de Néo et Martin lui-même puisque ce dernier se dispute également avec son grand frère, il joue également à Minecraft, etc. Ainsi, à travers la marionnette, c’est Martin lui-même, dans sa subjectivité, qui s’exprime mais à travers le jeu. La marionnette devient alors un objet tiers d’interactions, en étant investi comme un double psychique par Martin. C’est alors qu’une scène de rivalité fraternelle se rejoue dans l’espace de la rencontre avec la première apparition de la mère ; une mère, jusque-là, absente de la scène psychique. Martin, dans le jeu, me raconte alors les avatars de la relation aux imagos qu’il semble avoir intériorisés, à savoir des imagos absentes psychiquement jusqu’alors. Au-delà du sens latent, ce qui est important dans l’évocation de ce contenu manifeste, c’est le processus d’historicisation qui semble progressivement s’ériger. En effet, Martin dépose tous les avatars de sa rencontre avec ses imagos parentaux, me donnant ainsi une représentation d’objets rejetant, sans affect et n’ayant que peu de consistance psychique permettant le développement.

Le sixième entretien est une séance très importante dans la dynamique transférentielle qui s’est installée entre Martin et sa marionnette, entre sa marionnette et moi-même mais également entre lui et moi-même.

Il poursuit la confection de sa marionnette et souhaite modifier un peu le vêtement de cette dernière. En effet, « Néo, c’est un Youtubeur comme moi », ainsi, Martin veut peindre les chaussures de sa marionnette et rajouter quelques éléments. Il est intéressant de relever que c’est la première fois que Martin fait un rapprochement conscient avec sa marionnette. Il peint alors sa marionnette en bleu et ajoute un triangle rouge sur le torse ; je l’interroge alors sur la signification de cet emblème. Il me répond que le triangle rouge « c’est pour montrer aux autres joueurs, dans les jeux vidéo, qu’on a une chaine Youtube ». C’est également à ce moment que je me rends compte que Martin vient, à chaque entretien, habillé de la même veste bleue ; de la même manière que sa marionnette.

Puis il me dit que sa marionnette ne veut pas parler aujourd’hui. Alors c’est Martin qui me parle directement, il me parle de sa chaine Youtube en me donnant le nom de cette dernière et son contenu essentiellement basé sur les jeux vidéo ou il filme ses péripéties de joueur en action ; je me questionne sur la manière de répondre à Martin concernant sa chaîne Youtube, souhaite-t-il que j’aille la voir ? Est-ce sa manière de se sentir regardé et entendu ?

Ce qu’il est important de mentionner dans la dynamique transférentielle, c’est que Martin peut alors utiliser l’objet thérapeute (au sens psychanalytique), de la même manière qu’il peut utiliser l’objet marionnette, la relation a alors moins besoin d’être médiatisée, la rencontre duelle est plus sécure.

Dans ce sens, l’objet marionnette est tout à la fois le représentant du cadre, instauré par le thérapeute mais également, par ses qualités matérielles et sensuelles, il peut représenter l’essence même des liens primaires issus des interactions de cet enfant avec son environnement premier. Ces modalités de transfert sur la marionnette me questionnent quant à ce qui se réactualise lorsque je me laisse modeler et m’adapte aux besoins de Martin, sans doute encore pris dans les ressentis des premiers échanges. Se rejoue alors, dans la relation thérapeute-enfant, quelque chose de la préoccupation maternelle primaire incarnée par la mère suffisamment bonne pour reprendre la terminologie de Winnicott. Ainsi, le transfert sur le médium permet de recréer une aire d’illusion, et plus tard de fantasme, tout en me permettant, au fil de la relation, de désillusionner progressivement l’enfant (Winnicott, 1951). C’est également à ce stade de la prise en charge que Martin peut s’adresser directement sans nécessairement utiliser la marionnette.

Le jour de notre dernière rencontre, Martin ne viendra pas pour cause de maladie ce qui ne nous permettra pas de nous dire au revoir. J’apprendrai qu’il a décidé d’emporter chez lui sa marionnette et cela laisse à penser que c’est une solution pour que puisse s’élaborer le deuil provoqué par la séparation en conservant une trace matérielle de la relation singulière qui s’est nouée entre nous.

Conclusion

À travers ce témoignage clinique, j’espère avoir montré que la médiation, comme son nom l’indique, est un facilitateur de la rencontre lorsque pour certains patients, l’associativité langagière est entravée. Parce qu’elle nécessite d’être construite à partir de matériaux à l’état brut, elle témoigne du lien spéculaire qui unit celui qui de ses mains façonne et modèle sa marionnette en reflétant les états de son monde interne et favorise le déploiement mais aussi la mise en sens, par différentes modalités transférentielles, de contenus qui jusqu’alors demeuraient enfouis. Mais la médiation en elle-même n’est rien, c’est bien les modalités transférentielles qui découlent des interactions patient-médium/thérapeute qui peuvent revêtir un intérêt thérapeutique. Elle a vocation à n’être qu’un passage possible en s’effaçant progressivement pour laisser place à une relation plus sécure.

 

Image

Jean-Paul Petit.

1 Soin Éducatif Spécialisé et Soin À Domicile.

Notes

1 Soin Éducatif Spécialisé et Soin À Domicile.

Illustrations

 

 

Jean-Paul Petit.

References

Bibliographical reference

Yohann Milazzo, « La marionnette comme double », Canal Psy, 120 | 2017, 32-35.

Electronic reference

Yohann Milazzo, « La marionnette comme double », Canal Psy [Online], 120 | 2017, Online since 01 mai 2020, connection on 17 octobre 2021. URL : https://publications-prairial.fr/canalpsy/index.php?id=1807

Author

Yohann Milazzo

Psychologue clinicien