Introduction
Le XXe siècle a été marqué par des violences de masse qui ont profondément façonné la manière dont les sociétés se souviennent de leur passé. Il semble essentiel, pour le bon développement de nos sociétés, de mieux comprendre comment le récit de ces passés peut venir les affecter. Cet article s’intéresse à la manière dont les Espagnol·es parlent aujourd’hui du franquisme et de la guerre civile, ainsi qu’aux effets que ces discours produisent dans la société. À travers une approche de psychologie sociale de la mémoire, nous observons comment le passé franquiste continue de structurer les émotions collectives et les représentations sociales du présent. Nous étudierons en particulier les discours tenus au présent sur l’exhumation de Franco del Valle de los Caídos en 2019.
En combinant une analyse de presse et des entretiens semi-directifs menés auprès d’Espagnol·es, notre recherche montre que les événements liés à cette période sont évoqués de manière très simple et homogène, mais qu’ils suscitent des réactions émotionnelles fortes. Ces émotions, associées au pacte de silence de la transition démocratique en Espagne, conduisent souvent à éviter le sujet : parler du franquisme est perçu comme quelque chose de dérangeant, susceptible de « rouvrir les blessures ».
Ce silence contribue paradoxalement à simplifier les récits et à maintenir une tension émotionnelle latente, qui alimente l’idée d’une société encore profondément divisée. De façon symbolique, cette division prolonge la guerre civile dans les représentations contemporaines, empêchant la construction d’un récit commun.
Contexte historique et revue de la littérature
Contexte historique
Pour comprendre les tensions mémorielles contemporaines en Espagne, il est indispensable de revenir sur les dynamiques historiques qui les ont façonnées. La guerre civile espagnole (1936-1939), faisant s’affronter les républicains et les nationalistes, se solda par la victoire de Francisco Franco et l’instauration d’une dictature autoritaire jusqu’en 1975, marquée par la répression et l’effacement des opposant·es (Preston, 2012 ; Ferrándiz, 2015). Le régime imposa un récit hégémonique glorifiant les vainqueurs comme des « martyrs » tombés pour Dieu et pour l’Espagne, tout en éradiquant symboliquement les perdant·es (Viejo-Rose, 2011 ; Ferrándiz, 2012).
La transition démocratique (1975-1982) s’appuya sur une loi d’amnistie, établissant un « pacte du silence » qui permis la paix sociale au prix d’un oubli institutionnalisé (Brescó de Luna, 2019). À partir des années 2000, les mobilisations citoyennes et les recherches sur les fosses communes relancèrent le débat, aboutissant à la Loi de Mémoire historique (2007). Ces efforts restent toutefois fragmentés, révélant la coexistence de récits concurrents sur le passé franquiste (Aguilar, 2019 ; Ferrándiz, 2019). L’exhumation de Franco en 2019, décidée par le gouvernement de Pedro Sánchez, marque un moment de rupture symbolique. En retirant le dictateur du mausolée d’État, cette mesure remet en cause la légitimité mémorielle du Valle de los Caídos et ravive les tensions identitaires et politiques latentes.
El Valle de los Caídos
El Valle de los Caídos
Photographie de « el Valle de los Caídos » présentée durant l’entretien
https://commons.wikimedia.org/wiki/File:SPA-2014-San_Lorenzo_de_El_Escorial-Valley_of_the_Fallen_(Valle_de_los_Ca%C3%ADdos).jpg#file - © Creative Commons
Au-delà de sa fonction funéraire (abritant 30 000 dépouilles de la guerre civile), le Valle de los Caídos fut pensé comme un projet idéologique majeur du franquisme. Sa proximité avec l’Escorial, nécropole des rois d’Espagne, visait à ancrer le régime dans une continuité dynastique et religieuse. Son architecture monumentale – croix de 150 mètres, basilique creusée dans la roche – participait à une mise en scène du pouvoir intégrant le paysage national dans un récit de légitimation (Viejo-Rose, 2011 ; Ferrándiz, 2012).
Sa monumentalité religieuse et son emplacement près de l’Escorial s'inscrivent dans une continuité dynastique et sacrée du pouvoir. Depuis les années 2000, les débats publics et des travaux critiques soulignent l’asymétrie mémorielle du site : lieu de glorification des vainqueurs où les victimes républicaines restent dans l’ombre. Les visiteur·euses y perçoivent encore un malaise, reflet de la persistance du passé franquiste dans l’espace symbolique espagnol (Brescó de Luna, 2022).
Représentations sociales
Le concept de représentations sociales, introduit par Serge Moscovici (1961/1976), désigne des formes de savoirs socialement construits, qui orientent la perception, l’interprétation et les comportements face aux objets du monde social. Ces représentations émergent dans les interactions collectives, se diffusent à travers les médias, les institutions ou les récits, et structurent les significations partagées dans une société (Jodelet, 1989). Elles remplissent une double fonction : l’ancrage, qui permet d’assimiler l’inconnu à des cadres familiers, et l’objectivation, qui rend concret ce qui est abstrait (Moscovici, 1961/1976). Dans les contextes de mémoire conflictuelle, ces mécanismes contribuent à forger des récits historiques cohérents avec les valeurs du groupe, tout en excluant ou disqualifiant ceux des groupes opposés.
Moscovici distingue plusieurs formes de représentations : hégémoniques, lorsqu’un récit s’impose à l’ensemble de la société ; émancipées, lorsqu’il existe des versions alternatives dans des groupes spécifiques et polémiques ; lorsque des visions concurrentes s’affrontent activement. Cette dernière forme est typique des sociétés confrontées à un passé conflictuel, où la mémoire devient un enjeu politique et identitaire. Dans ce cadre, les représentations sociales ne se contentent pas de refléter l’histoire : elles participent activement à sa (re)construction, en stabilisant certaines interprétations du passé, en légitimant des positions sociales ou politiques, et en rendant intelligibles des phénomènes sociaux nouveaux à la lumière de cadres interprétatifs hérités (Mercier et Kalampalikis, 2024).
Mémoire collective
Ces représentations sociales s’articulent étroitement avec une autre dimension clé : celle de la mémoire collective. Comme le souligne Jodelet (1989), « les représentations sociales sont les modalités de pensée pratique inscrites dans la vie quotidienne, qui organisent les relations à l’histoire, à la mémoire et à l’identité des groupes ». Pour analyser les conflits autour du passé franquiste, il est donc nécessaire de comprendre comment les sociétés sélectionnent, transmettent et réinterprètent leurs souvenirs à l’échelle collective. Les représentations sociales du passé s’inscrivent dans une dynamique plus large : celle de la mémoire collective, concept fondamental pour comprendre comment les sociétés construisent et transmettent une vision partagée de leur histoire. Introduite par Halbwachs (1950), la mémoire collective désigne les souvenirs socialement élaborés, ancrés dans des cadres normatifs, culturels et institutionnels. Cette mémoire ne se réduit pas à la conservation d’un passé commun : elle s’élabore dans les cadres symboliques et identitaires définis par les représentations sociales, qui orientent les manières de se souvenir et de transmettre (Jodelet et Haas, 2019). Cette articulation entre mémoire et représentations sociales apparaît comme un processus dynamique et contextuel, sans cesse reconstruit au fil des échanges et des enjeux politiques du présent (Haas et al., 2025). La mémoire collective n’est ainsi ni neutre ni figée : elle est sélective. Halbwachs mobilise la métaphore du « clair-obscur » pour décrire le processus par lequel certains événements sont mis en lumière, tandis que d’autres sont relégués dans l’ombre, selon les enjeux sociaux et politiques du moment à travers lesquels les individus au sein des groupes circulent. En ce sens, elle contribue à renforcer l’identité et la cohésion d’un groupe, en légitimant certains récits du passé et en en occultant d’autres (Assmann, 2012).
La mémoire collective repose également sur les émotions partagées. Pennebaker et Banasik (1997) ont montré que les événements à forte charge affective, notamment les traumatismes historiques, déclenchent un partage social des émotions qui facilite leur intégration dans la mémoire du groupe. Ce partage peut s’exprimer à travers des conversations, des commémorations ou des récits médiatisés, jouant un rôle crucial de régulation émotionnelle collective (Crow et Pennebaker, 1996 ; Páez & Rimé 1997). Dans les sociétés post- traumatiques, un silence imposé - qu’il soit institutionnel ou culturel - empêche cette régulation, maintenant la charge émotionnelle à un niveau élevé, souvent sous des formes latentes, et renforçant ainsi les tensions intergroupes (Páez et al., 2016).
Enfin, les mécanismes de mise en récit sont au cœur de ce processus. Comme l’a montré Bartlett (1932), les souvenirs collectifs se construisent selon des structures narratives simplifiées. Wertsch (2004) distingue les récits spécifiques des schèmes narratifs partagés, qui organisent les événements selon des trames causales standardisées (ex. : oppression → résistance → réparation). Ces récits deviennent des repères identitaires puissants, fréquemment mobilisés dans les conflits de mémoire.
Ainsi, la mémoire collective, loin d’être un simple enregistrement du passé, se construit à travers des récits affectivement marqués, transmis socialement et réinterprétés selon les enjeux du présent. Les lieux symboliques, comme El Valle de los Caídos, deviennent des supports matériels de cette mémoire, mais aussi des terrains de lutte pour le sens. Ils cristallisent les tensions entre mémoire officielle et mémoires alternatives, entre oubli institutionnel et revendications de justice historique. C’est dans ce cadre que s’inscrit la présente étude. Le Valle de los Caídos demeure un lieu hautement symbolique, cristallisant les tensions mémorielles autour de la guerre civile et du franquisme. Construit pour glorifier les vainqueurs, il a longtemps incarné la mémoire officielle du régime. L’exhumation de Franco en 2019 marque une tentative de rupture avec cet héritage, en remettant en cause la fonction symbolique du site. Ce geste soulève des questions sur la reconfiguration des représentations sociales du monument et sur les dynamiques de mémoire collective dans l’Espagne contemporaine. Il s’agit ici d’analyser comment cet événement est perçu, interprété et investi par les Espagnol·es à travers leurs discours et leurs récits.
Méthodologie
Afin de répondre à cette question, nous avons opté pour une démarche croisée, combinant une analyse médiatique et le recueil d’entretiens individuels. Cette triangulation méthodologique permet de saisir à la fois la construction publique du sens autour de l’exhumation de Franco, et les appropriations subjectives de ce moment par différents groupes sociaux.
Approche générale et triangulation
Pour étudier les représentations sociales du Valle de los Caídos après l’exhumation de Franco, nous avons mobilisé une triangulation méthodologique (Caillaud et Flick, 2016), combinant deux approches complémentaires : une analyse de presse à visée lexicométrique et des entretiens qualitatifs semi-directifs. Cette stratégie permet de croiser deux niveaux de discours ; médiatique et individuel, afin de mieux comprendre la dynamique entre production publique de sens et réappropriation subjective du passé. Cette triangulation vise non seulement à diversifier les sources, mais surtout à enrichir la compréhension des tensions mémorielles. Tandis que l’analyse médiatique éclaire les formes dominantes du débat public, les entretiens révèlent la manière dont ces discours sont interprétés, filtrés ou contestés dans les expériences vécues.
Analyse de presse et lexicométrie
Le corpus est constitué de 553 articles issus de quatre quotidiens espagnols majeurs : La Vanguardia (n = 315), El Mundo (n = 165), ABC (n = 37) et El País (n = 36), publiés entre janvier 2018 et décembre 2019. Les articles ont été collectés via les moteurs de recherche internes des journaux ou, en cas contraire, via Google News. Seuls les textes traitant directement de l’exhumation ont été retenus.
Les articles ont ensuite été codés et traités à l’aide du logiciel IRaMuTeQ, fondé sur la méthode de classification lexicale de Reinert (1999). Cette approche segmente les textes en unités contextuelles, les lemmatise, puis les regroupe en classes thématiques selon leur proximité lexicale (Reinert, 1999 ; Ratinaud, 2009). Elle permet d’identifier les « mondes lexicaux » associés à l’exhumation, en lien avec les représentations sociales et les enjeux mémoriels circulant dans la presse.
Entretiens qualitatifs et analyse phénoménologique
Onze entretiens semi-directifs ont été menés auprès de résident.es espagnol.es, d’âges, de professions et d’origines géographiques variés (tableau 1).
Tableau 1 : Caractéristiques des participant.es à l’étude
| N° | Sexe | Âge | Années passées en France | Ville d’origine |
| 1 | Homme | 55 | 6 ans | Madrid |
| 2 | Femme | 20 | 3 ans | Madrid |
| 3 | Femme | 20 | 2 ans | Barcelone |
| 4 | Femme | 25 | 2 ans | Barcelone |
| 5 | Femme | 20 | 3 ans | Barcelone |
| 6 | Femme | 30 | 1 an | Cadix |
| 7 | Femme | 45 | 20 ans | Valladolid |
| 8 | Femme | 25 | 4 ans | Îles Baléares |
| 9 | Femme | 25 | 4 ans | Valladolid |
| 10 | Homme | 50 | 16 ans | Valladolid/Madrid |
| 11 | Femme | 45 | 8 ans | Séville |
À partir d’un guide d’entretien semi-directif construit sur la base de la revue de littérature et du contexte, les participant.es ont été interrogé.es sur leur perception du Valle de los Caídos, leurs opinions sur l’exhumation de Franco et leur rapport à l’histoire espagnole contemporaine.
L’analyse repose sur une démarche itérative combinant les principes de la théorisation ancrée (Paillé, 2017) et de l’analyse phénoménologique (Giorgi, 1975 ; Romano, 2010). Les catégories interprétatives ont émergé progressivement de l’écoute et de la comparaison des récits, sans grille prédéfinie. Cette approche permet de comprendre comment les individus donnent du sens à leur expérience de la mémoire collective, tout en prenant en compte la diversité des affects et des positions sociales exprimées.
Résultats
Résultats de l’analyse de presse
Le dendrogramme obtenu (Figure 1) montre une première séparation nette du corpus en deux grands ensembles. Le premier, constitué des classes 1, 3 et 4 est le plus volumineux. Il regroupe des segments portant sur les dimensions politiques, juridiques et institutionnelles de l’exhumation : débats parlementaires, positions des partis, stratégies gouvernementales, conflits juridiques avec la famille Franco et enjeux électoraux. Ce cadrage médiatique présente l’exhumation avant tout comme une affaire administrative et politique, reléguant au second plan sa portée symbolique.
Fig. 1. Dendrogramme de l’analyse de presse
Le second ensemble comprend deux classes distinctes : la classe 2 et la classe 5. La classe 2 décrit le déroulement matériel et événementiel de l’exhumation : lieux impliqués (Valle de los Caídos, Mingorrubio), objets symboliques (cercueil, drapeaux), figures médiatiques (Francis Franco, Antonio Tejero) et logistique. Le style y est descriptif, évitant tout cadrage émotionnel ou idéologique.
La classe 5, moins représentée, constitue un espace discursif à part. Elle mobilise un registre plus narratif et mémoriel, évoquant les récits de guerre, les figures du franquisme, le rôle de l’Église et les témoignages liés aux victimes. On y observe la coexistence de représentations concurrentes - mémoire franquiste et contre-mémoire républicaine - bien que ces tensions soient souvent traitées de façon neutre.
Cette structuration révèle une faible politisation explicite du traitement médiatique : les articles semblent éviter les termes à forte charge émotionnelle ou mettant en évidence les débats identitaires. Cela reflète une forme de prudence toujours présente dans les discours publics espagnols dès lors qu’il s’agit d’aborder le passé franquiste. La presse adopte une posture d’objectivation des faits, tout en révélant les difficultés à construire un récit collectif partagé autour de la dictature. Ces constats trouvent un écho particulier dans les récits recueillis lors des entretiens.
Résultats des entretiens semi-directifs
Les premiers échanges des entretiens révèlent une image de l’Espagne profondément structurée par l’affect, mêlant fierté culturelle, attachement émotionnel et malaise historique. Spontanément, les personnes interrogées associent leur pays à des éléments positifs : la famille, la gastronomie, les paysages, la convivialité ou encore les traditions régionales. Cette évocation chaleureuse témoigne d’un sentiment d’appartenance enraciné dans des représentations collectives positives.
Cependant, ce lien émotionnel s’accompagne rapidement de critiques structurelles. L’Espagne est décrite comme « en retard », notamment sur le plan politique ou démocratique. Le qualificatif revient à plusieurs reprises, associé à une incapacité à assumer pleinement son histoire contemporaine. Le passé franquiste est évoqué dès les premières minutes de plusieurs entretiens, sans même que les questions ne portent explicitement sur ce thème : « Je suis fier de mon pays, mais il y a des choses qu’on n’a jamais vraiment réglées. » (Entretien 1, homme, 55 ans).
Les symboles nationaux, en particulier le drapeau, cristallisent cette ambivalence. De nombreux·ses participant·es évoquent leur gêne à l’idée de l’afficher, l’associant à l’extrême droite ou au franquisme : « Le drapeau espagnol, c’est un symbole volé… moi, je ne le mets jamais sur mon balcon. » (Entretien 8, femme, 25 ans).
Cette connotation idéologique traduit une forme d’appropriation partisane de l’identité nationale, qui empêche une identification neutre ou partagée avec ces symboles. Le simple mot « Espagne » déclenche, chez certains.es, l’évocation immédiate du franquisme, sans incitation directe. Cette réaction traduit la persistance latente de cette mémoire dans les représentations identitaires.
À travers leurs récits, les participant.es exposent la perception d’un pays encore divisé en deux blocs idéologiques, héritiers des camps de la guerre civile. Cette polarisation, bien que rarement nommée en ces termes, se traduit dans le vocabulaire utilisé : « gauche- droite », « les deux camps », « toujours divisés ». Elle est perçue comme une structure historique persistante, réactivée à chaque moment de crise politique. « Il y a toujours deux camps complètement opposés et on dirait qu’on n’en sort jamais. » (Entretien 5, femme, 20 ans).
Cette division affecte directement le vécu démocratique. Plusieurs participant.es déplorent l’impossibilité d’un consensus sur des bases historiques partagées. Bien que le franquisme ne soit pas toujours nommé, il affleure à travers des termes comme « bipartisme », « tabou » ou « silence ». Ce lexique témoigne d’un contournement sémantique révélateur du pacte tacite de silence post-transition (Bresco de Luna 2024).
Huit des onze personnes interrogées évoquent explicitement le franquisme ou la transition comme des clés de lecture indispensables à la compréhension de l’Espagne actuelle. Ce passé est mobilisé pour expliquer la crispation politique, les conflits mémoriels, mais aussi la montée de l’extrême droite. Le succès électoral de Vox (Partit d’extrême droite espagnol) est interprété comme une réactivation de tensions non résolues, en écho à des représentations sociales de la dictature transmises implicitement : « Vox, c’est pas nouveau… c’est juste Franco en costume-cravate. » (Entretien 9, femme, 25 ans).
Ce type de discours entre en résonance avec la théorie de la menace intégrée (Stephan et Stephan, 2000), dans la mesure où l’essor d’une idéologie perçue comme rétrograde alimente la peur d’un retour au passé autoritaire. Ce ressenti est souvent exprimé en lien avec une éducation historique perçue comme lacunaire, ou une banalisation du régime franquiste dans l’espace public.
En somme, cette première séquence met en lumière une mémoire collective à la fois vive et clivante, où les affects personnels se mêlent à une histoire nationale douloureuse, encore largement taboue. Elle dessine les contours d’un contexte émotionnel et politique complexe, qui prépare les analyses approfondies sur les symboles franquistes et la gestion contemporaine de cette mémoire.
Discussion des résultats
Les résultats des entretiens révèlent une mémoire collective espagnole profondément affectée par l’héritage franquiste. Celle-ci ne s’exprime pas uniquement dans les discours explicites, mais s’incarne aussi dans les réactions émotionnelles, les symboles ambigus et les silences persistants. En croisant ces données avec l’analyse médiatique, il apparaît que le passé franquiste est à la fois omniprésent et neutralisé dans l’espace public : présent en creux, mais rarement nommé, il demeure un référent central dans les représentations identitaires. La polarisation politique évoquée dans les entretiens – souvent à travers les termes « gauche-droite », « deux camps », « fracture » – renvoie à des clivages hérités de la guerre civile. Cela conforte l’idée, développée par Wertsch (2004), que les sociétés s’organisent autour de schèmes narratifs-maîtres qui orientent la lecture des événements contemporains à partir de conflits passés. En Espagne, le pacte de silence post-transition a permis une sortie du franquisme sans violence mais aussi sans rupture symbolique forte, laissant ainsi divers symboles nationaux (tel que le drapeau) perçus par les interviewé·es comme représentant un exogroupe. Le succès récent du parti Vox, vu comme une résurgence de la mémoire franquiste, est interprété par les participant·es comme une alerte, une réactivation des tensions non résolues. Ces enjeux de mémoire sont également observables à travers El Valle de los Caídos. La figure de Franco, bien que physiquement absente depuis son exhumation, continue de hanter les représentations : elle structure le rapport au monument et active une mémoire émotionnelle intense (Pennebaker & Banasik, 1997). Le fait que plusieurs participant·es chuchotent son nom pendant l’entretien ou n’en parlent qu’avec gêne illustre l’effet persistant du pacte de silence post-transition (Brescó de Luna, 2019), dans lequel l’évocation du franquisme reste taboue, voire symboliquement menaçante (Stephan & Stephan, 2000). Cette réticence se retrouve également dans la presse, où le nom de Franco apparaît de manière marginale, malgré la centralité de l’exhumation dans l’objet étudié.
El valle de los caidos
Cette tension s’exprime aussi par la nécessité ressentie de se positionner politiquement dès que le Valle est mentionné. Cela renvoie à la théorie de l’identité sociale (Tajfel & Turner, 1979), selon laquelle les individus tendent à protéger l’image positive de leur groupe d’appartenance, en particulier dans des contextes marqués par des conflits mémoriels. Le monument fonctionne ici comme un activateur d’identifications idéologiques, souvent polarisées. Il suscite de très fortes réactions émotionnelles chez les participant·es, certain·es réagissant physiquement à la vue de l’image : grimaces, sursauts, regards détournés. « C’est un endroit où je ne suis jamais allé et je ne veux pas, il laisse un très mauvais ressenti. » (Entretien 7, femme, 45 ans)
Les entretiens révèlent également une ambivalence esthétique marquée. Plusieurs participant.es reconnaissent la « beauté » du monument, mais cette reconnaissance s’accompagne presque toujours de justifications ou d’un malaise exprimé. « Si on oublie l’histoire qu’il y a derrière, il impressionne. C’est un lieu qui impressionne, et si on ne te dit pas ce que c’est, tu te dis : « Putain, en vrai, c’est beau. » (Entretien 2, femme, 20 ans)
Ce paradoxe peut être analysé à la lumière des travaux de Déotte sur les « appareils esthétiques », qui suggèrent que certains dispositifs monumentaux opèrent comme des instruments de sublimation idéologique (Payot 2020). L’esthétique du lieu, en activant certains schémas cognitifs (Bartlett, 1932), peut induire une revalorisation implicite du message qu’il incarne, brouillant les repères critiques. Le rôle de l’Église, pourtant central dans le projet symbolique du Valle, est quasi absent des discours des enquêté.es. Cette omission, également observable dans le traitement médiatique, pourrait résulter d’un mécanisme d’évitement (Bresco de Luna, 2019), destiné à ne pas raviver des tensions mémorielles latentes. Dans un contexte où toute prise de position est perçue comme idéologiquement chargée, critiquer l’Église pourrait sembler une prise de position dans le conflit symbolique.
Un autre silence frappant concerne les 30 000 corps inhumés dans les galeries du monument. Leur absence dans les récits des interviewé.es illustre ce que Winter (1995) appelle la « mémoire silencieuse » : une forme de non-dit collectif où certaines victimes restent exclues du récit dominant. Cette invisibilisation, renforcée par la disposition spatiale du site (Bresco de Luna, 2022), manifeste une hiérarchisation implicite des mémoires dans l’espace public. En somme, l’omission symbolique des 30 000 morts dans les discours recueillis pourrait s’expliquer par une invisibilisation spatiale et narrative. Les corps étaient pour les franquistes une partie centrale du monument (Solé Barjau & López Soler, 2019), ils se confondent avec ce dernier de façon qu’ils disparaissent partiellement de la mémoire collective et ne laissent dans le discours des sujets que le souvenir de la douleur et de la souffrance incorporées à ce monument.
À l’inverse, l’origine du monument, soit sa construction par des prisonnier·es politiques, est largement évoquée et constitue un élément saillant du récit collectif. Cet aspect est fréquemment mobilisé pour légitimer une perception critique du lieu. On peut y voir ce que Bartlett (1932) désigne comme un « traceur mnésique » : un élément concret chargé de symboliser et condenser des émotions collectives de douleur, d’injustice et de honte qui, faute de reconnaissance explicite, s’ancrent dans des supports matériels de mémoire.
L’exhumation de Franco
L’exhumation de Francisco Franco, événement hautement symbolique, apparaît dans les discours recueillis comme une séquence mémorielle ambivalente. Les entretiens révèlent une mémoire floue de l’événement, contrastant avec l’ampleur de sa médiatisation. Peu de participant·es rapportent des souvenirs précis ; leurs récits s’attachent davantage à l’image d’un moment polémique qu’à ses aspects factuels. Cette dissociation peut s’expliquer par la fragmentation temporelle du processus d’exhumation, étalé sur plusieurs années, diluant ainsi son impact dans la mémoire (Bartlett, 1932).
Cette faible précision mémorielle ne signifie pas pour autant une absence de signification. Plusieurs personnes interrogées considèrent l’exhumation comme un repère symbolique, l’évoquant comme un test ou un symptôme du rapport de l’Espagne à son passé. Ce paradoxe peut être compris à travers les travaux de Pennebaker et Banasik (1997), selon lesquels les événements marquants mais émotionnellement non partagés restent flous sur le plan mnésique, tout en conservant une charge affective latente.
L’analyse médiatique confirme cette polarisation implicite. Les cinq classes lexicales identifiées se concentrent sur les aspects procéduraux, juridiques et institutionnels de l’exhumation, ne laissant pas de place à des commentaires d’opinion ou à des mentions des polémiques. Ce cadrage dominant peut refléter un effet résiduel du pacte de silence post-transition (Brescó de Luna, 2019), poussant les médias à éviter tout traitement conflictuel ou idéologique. Les critiques des interviewé·es portent moins sur l’exhumation elle-même que sur sa mise en scène. Nombreux·ses sont celles et ceux qui dénoncent une récupération politique de l’événement, y voyant une opération électoraliste. L’usage d’un hélicoptère militaire, la diffusion médiatique spectaculaire et la présence non sanctionnée de gestes franquistes (saluts fascistes, drapeaux pré constitutionnels…) sont perçus comme des perturbateurs du message républicain initial. Cette mise en scène ambiguë nourrit une critique de l’État, accusé de ne pas maîtriser symboliquement cet acte censé représenter une rupture.
En somme, cette séquence mémorielle met en lumière les tensions persistantes entre mémoire officielle, représentations sociales et cadrage médiatique. L’exhumation de Franco, en dépit de sa portée symbolique, révèle l’incapacité persistante de la société espagnole à produire une élaboration collective du passé franquiste.
Mémoire présente et tensions discursives
L’exhumation de Franco, bien que souvent évoquée de manière floue dans les récits, constitue un repère fort dans l’évaluation du rapport de l’Espagne à son passé. Elle illustre le rôle crucial des gestes symboliques dans les processus de reconnaissance mémorielle. Si elle ne représente pas, pour la plupart des participant·es, une rupture franche avec l’héritage franquiste, l’exhumation marque néanmoins une étape dans la reconnaissance, même partielle, des victimes.
Les éléments concrets du passé – fosses communes, monuments, corps non restitués ou même la présence de symboles franquistes lors de l’exhumation – jouent ici un rôle de « traceurs mnésiques » (Bartlett, 1932, 1995), c’est-à-dire de supports tangibles d’un récit collectif. Nous pourrions même dire qu’ils servent d’ancrage à l’interprétation d’un élément aussi complexe que la relation d’une société à son passé (Mercier & Kalampalikis, 2024). Ces objets deviennent des indicateurs du récit mémoriel dominant et de la relation qu’entretient la société à son histoire, en inscrivant dans l’espace public les stigmates du conflit. Les entretiens révèlent une dualité entre mémoire vécue et mémoire médiée. Les descendant·es de victimes directes mobilisent une mémoire spécifique, souvent marquée par la souffrance, ce qui corrobore les analyses de Wertsch (2004) sur la mémoire comme ressource identitaire. À l’inverse, les récits de participant·es non directement concerné·es par la répression apparaissent plus diffus, empreints de sentiments comme la peur ou le silence, caractéristiques d’une mémoire conventionnalisée (Mercier & Kalampalikis, 2024). L’absence de transmission familiale, souvent motivée par la peur de représailles (Licata, 2007), empêche la transformation du souvenir en mémoire sociale active. Le silence devient alors un héritage transmis, un dispositif de survie psychique. Cette dynamique empêche la mise en récit du traumatisme et, partant, la réparation symbolique attendue (Patiño et al., 2015).
L’école, elle, apparaît comme un vecteur mémoriel ambivalent. Les plus jeunes évoquent une présence accrue des thématiques liées à la guerre civile et au franquisme dans les manuels scolaires, mais soulignent également l’hétérogénéité de cette transmission. Celle-ci varie selon les régions, les établissements et même les enseignant·es, ce qui confirme les observations de Zerubavel (1996) sur la fabrique de cadres mnésiques à travers l’éducation. L’un·e des témoignant·es évoque une scolarité dans un établissement où le récit transmis sur cette période était explicitement favorable au franquisme, illustrant ainsi la persistance de récits partisans et la coexistence de mémoires concurrentes jusque dans le système éducatif.
Le thème de l’objectivité revient de manière récurrente dans les entretiens. Nombreux·ses sont les participant·es qui expriment le souhait que cette période historique soit enseignée de manière neutre, pour ne pas aggraver les divisions. Mais ce désir d’objectivité, qui se veut modéré, constitue en soi une modalité contemporaine du pacte de silence hérité de la transition (Brescó de Luna, 2019). En évitant toute prise de position claire, on risque de perpétuer un silence complice, qui entrave la reconnaissance pleine des injustices. Cette exigence de neutralité traduit une tension cognitive et sociale. Si les participant·es reconnaissent l’importance de se souvenir, elles et ils redoutent également les effets sociaux d’un engagement mémoriel trop explicite. Cela conduit à une forme d’autocensure, où l’appel à une mémoire équilibrée coexiste avec la peur d’être assimilé·e à l’un ou l’autre camp. Comme l’indique Moscovici (1961/1976), certaines représentations sociales finissent par s’imposer comme des évidences partagées, rendant leur contestation risquée, voire taboue. Ce climat de retenue bloque l’émergence d’un récit national apaisé et entretient la conflictualité mémorielle dans l’espace public.
Conclusion
La mémoire du franquisme en Espagne reste marquée par une forte charge émotionnelle, une fragmentation discursive et une polarisation symbolique. Cette mémoire, souvent floue et transmise de manière orale ou médiatique, s’organise autour de récits clivés opposant deux camps irréconciliables, empêchant l’émergence d’un récit national partagé. Les symboles du passé (monuments, drapeaux, figures historiques) continuent d’alimenter des tensions identitaires et un sentiment d’exclusion. Face à ce contexte, des stratégies de régulation sociale – notamment le pacte tacite de silence hérité de la transition – cherchent à éviter le conflit, mais freinent en réalité les processus de reconnaissance et de deuil collectif. En définitive, l’Espagne se trouve dans une impasse mémorielle : consciente de ses blessures, mais paralysée par la peur de les rouvrir, ce qui perpétue un conflit souterrain aux répercussions sociales et politiques durables.


