Des gestes de l’esprit à l’esprit des gestes : analyse gestuelle et prosodique des emplois du mot esprit dans l’oral spontané

  • From Gestures of the esprit to the esprit of gestures: A gestural and prosodic analysis of the uses of the word esprit in spontaneous speech

DOI : 10.35562/elad-silda.1847

Zusammenfassungen

Cet article analyse les réalisations gestuelles et prosodiques du mot esprit – polysémique et difficilement représentable – dans ses différents emplois. L’étude d’un corpus audiovisuel met en évidence des configurations récurrentes que nous interprétons comme des traces de processus cognitifs, impliqués, au même titre que le matériau linguistique, dans la construction des représentations et du sens de l’énoncé. Deux grands types de gestes se dégagent : (1) des gestes réalisés sur le corps du locuteur, où esprit est représenté à travers le paramètre sujet ; (2) des gestes effectués dans l’espace extracorporel, soit par un mouvement horizontal des mains projetées vers l’avant, soit par un mouvement vertical d’accueil ou de réception. Ces réalisations gestuelles font ressortir les propriétés intrinsèques de la notion d’esprit et peuvent être mises en relation avec les différents modes de construction de ses occurrences. L’articulation des indices gestuels, prosodiques et des paramètres segmentaux permet en outre de mettre au jour leur rôle dans l’activité de régulation de la scène énonciative.

This article examines the gestural and prosodic realizations of the word esprit – a plural and inherently difficult-to-represent word – across its different uses. The analysis of an audiovisual corpus brings to light recurrent configurations, which we interpret as traces of cognitive processes involved, alongside linguistic material, in the construction of representations and utterance meaning. Two main types of gestures emerge: (1) gestures performed on the speaker’s body, where esprit is represented through the subject parameter; and (2) gestures produced in extra-corporeal space, either through a horizontal forward movement of the hands or through a vertical gesture of reception or welcome. These gestures highlight the intrinsic properties of the notion of esprit and can be associated with different modes of occurrence construction. The articulation of gestural and prosodic cues with segmental parameters also reveals the role of these cues in the regulation of the enunciative scene.

Gliederung

Text

Introduction

Contrairement à la prosodie, qui semble avoir acquis un statut linguistique depuis les travaux de Delattre (1966) et de Léon (1970) – comme en témoignent, par exemple, les recherches de Morel & Danon-Boileau (1998), Martin (2009), ou Saunier (2020) – les indices gestuels sont encore généralement considérés comme des phénomènes paraverbaux relèvant des champs de la psychologie ou de l’ethnologie. Cependant, l’intérêt des linguistes – et en particulier des chercheurs en linguistique cognitive – pour les dimensions kinésiques de l’activité du langage, telles que les gestes des mains, la gestion de l’espace intersubjectif ou encore le regard, n’est pas récent. Il émerge dès la seconde moitié du xxᵉ siècle, notamment à travers les travaux fondateurs de McNeill (1992 ; 2000), McNeill & Duncan (2000) et de Kendon (1983).

Ainsi, McNeill considère que les gestes et la parole émergent d’un même processus cognitif et reflètent l’activité mentale tout en participant, de manière synchronisée, à la mise en forme du sens (McNeill, 1992). On évoque par ailleurs une synchronisation rythmique et communicative entre gestes et parole, qui renvoie à la fois à la dimension référentielle et aux fonctions pragmatiques du discours (Graziano, 2010 : 114). La typologie des gestes proposée par McNeill (2005) – à savoir : les déictiques (pointage), les iconiques, les métaphoriques et les battements (rythmant la parole sans contenu sémantique) – a connu des avancées importantes au cours des dernières décennies et s’est enrichie de catégories complémentaires : les emblèmes (gestes culturels et conventionnels), les gestes de recherche lexicale, et les gestes interactifs (adressés à l’interlocuteur pour la gestion de l’interaction) (Tellier et al., 2012). Morel intègre les gestes au développement de sa théorie énonciative de l’intonation et montre que leur distribution dans l’énoncé oral, ainsi que leur type, est soumise à l’organisation syntaxique et prosodique de l’énoncé (Morel, 2010). Aujourd’hui, les études systématiques de l’expression gestuelle sont menées principalement dans les cadres pragmatiques et interactionnels (voir Mondada, 2008 ; Duvillard, 2017).

Dans cet article, nous proposons d’appréhender les gestes comme des traces observables de processus cognitifs sous-jacents, engagés dans la construction et l’ajustement des représentations des locuteurs. En référence à la théorie des opérations prédicatives et énonciatives d’Antoine Culioli (1999 ; 2011 ; 2018), nous considérons l’activité du langage à travers un agencement de formes (linguistiques, mais aussi prosodiques et gestuelles) – l’agencement étant appréhendé comme ajustement, et même comme entrelacement (De Vogüé, 2019 : 14). Dans cette perspective, les indices gestuels et prosodiques participent à la construction des valeurs référentielles et énonciatives des unités linguistiques (Morel & Vladimirska, 2014 ; Vladimirska & Turlā-Pastare, 2022 ; Vladimirska, 2026 à paraître). Plus précisément, l’analyse de conjonctions régulières des indices mimico-gestuels et prosodiques correspondant à la réalisation de telle ou telle forme linguistique dans la chaîne parlée permet de rendre compte des enjeux que révèlent les différents emplois de cette unité : les modes de construction de l’occurrence de la notion, les degrés de prise en compte de l’altérité intersubjective, la construction de la valeur référentielle et de l’espace coénonciatif.

Dans cette optique, nous nous proposons d’étudier les réalisations gestuelles et prosodiques du mot esprit dans ses différents emplois.

Ce mot a éveillé notre intérêt par son caractère a priori difficilement représentable. En effet, la notion1 esprit s’associe à des propriétés telles que immatériel, insaisissable, éphémère. Il renvoie à un concept flou et pluriel (intelligence, âme, pensée, atmosphère, intention, style, etc.) et échappe à toute définition univoque. Ainsi, travailler sur les variations gestuelles et prosodiques du mot esprit, signifie pour nous tenter de saisir ce qui échappe à la représentation verbale seule, et nous interroger sur le rôle du geste dans des ‘matérialisations’ d’esprit dans l’énoncé.

Notre réflexion s’articule autour des questions suivantes : comment le geste participe-t-il à l’opération qui vise à conférer à esprit une telle ou telle forme de représentabilité ? Y a-t-il une régularité dans le rapport entre les différentes valeurs d’esprit et les attitudes gestuelles qui leur sont associées dans la parole spontanée du locuteur ? Y a-t-il une corrélation entre les valeurs d’esprit, les gestes du locuteur et les réalisations prosodiques d’esprit ?

Nous examinerons d’abord les propriétés fondamentales de la notion d’esprit, qui nous permettront de proposer la formulation de son invariance sémantique, conçue comme un principe organisateur de l’ensemble de ses variations. Nous analyserons ensuite, à partir des données du corpus audiovisuel, les variations d’esprit en tenant compte des indices prosodiques et gestuels, ainsi que du cotexte. Enfin, nous ouvrirons la discussion sur l’interprétation de ces données dans une perspective énonciative.

1. Vers la sémantique d’esprit

Esprit2 vient du latin spiritus, spiritum (fin du xe siècle) qui vient, à son tour, du verbe spirare « souffler », « respirer ». En latin chrétien, spiritus prend les valeurs de mentalité, intention, intelligence, être immatériel (esprit, ange, démon, fantôme, Sanctus Spiritus, Saint-Esprit). Au début du xiie siècle, esprit reprend le sens latin de souffle, vent, air et, plus tardivement, le sens ancien de revenir à la vie, auquel correspondait force vitale, vie (début du xiiie siècle) (Rey, 2010).

Deux propriétés fondamentales semblent être associées à esprit.

  • D’une part, son caractère immatériel, qui le rend insaisissable et dépourvu d’ancrage spatiotemporel propre. En raison de son immatérialité, esprit ne peut être ancré que par l’intermédiaire d’un site sujet, introduit directement ou indirectement. Ainsi, dans l’esprit de Paul renvoie explicitement à Paul en tant que sujet et aux représentations qui lui sont associées, tandis que l’esprit d’équipe désigne un type particulier d’orientation mentale propre à un ou plusieurs sujets.
  • D’autre part, sa valeur de force, en tant que principe d’animation qui pousse un sujet à penser et à agir. Autrement dit, qui donne une orientation aux activités mentales du sujet. En effet, esprit souffle, insuffle, inspire. On trouve la même base latine spir- dans aspirer et inspirer : spir- accepte l’adjonction des préfixes à valeur directionnelle a/ad-, in-, /ex- et à valeur itérative de r(e)- (Huot, 2001) permettant d’orienter et de réorienter le souffle.

Dès lors, esprit peut être défini comme « ce qui confère une orientation aux activités d’un sujet, indépendamment de la façon dont il les actualise » (Franckel & Vladimirska, 2025 : 139).

Cette orientation, distincte d’un objectif intentionnel, confère aux activités du sujet une direction et un sens, au double plan de la signification et de la dynamique. Esprit montre ainsi que l’activité ne se réduit pas à sa simple actualisation par un agent, mais qu’elle est guidée par un principe qui la dépasse.

Nous verrons par la suite comment les indices gestuels et prosodiques, en interaction avec la combinatoire morphosyntaxique, contribuent à la construction de telle ou telle valeur d’esprit, en mettant en lumière différentes composantes de la définition proposée ci-dessus.

2. Méthodologie et données du corpus

2.1. Rôle conjoint des indices

Pour une analyse mimico-gestuelle, nous retenons les paramètres suivants :

  1. configuration de la main et l’orientation de la paume ;
  2. endroit où le geste se réalise, c’est-à-dire sur le corps propre du locuteur ou dans l'espace partagé par les locuteurs, ou en dehors de l’espace partagé ;
  3. trajectoire du geste, sa direction et sa vitesse ;
  4. direction du regard.

Ces indices participent à la fois à la construction de la valeur référentielle de l’énoncé – les gestes relevant de cette catégorie étant généralement qualifiés d’« iconiques » et/ou de « métaphoriques » (Morel, 2010 ; Tellier et al., 2012) – et à la mise en place de la scène énonciative (Paillard, 2017). Ils contribuent notamment à la construction d’un point de vue, à l’organisation de l’espace énonciatif et au parcours des valeurs possibles au sein de ce même espace.

L’analyse prosodique prend en compte le mouvement du fondamental (noté F0), c’est-à-dire la fréquence du ton laryngien, élément de base de la hauteur perçue d’un son vocal, ainsi que les variations de l’intensité (I), liée à l’amplitude du signal vocal et perçue comme la force de la voix, et celles de la durée (D). Les tracés mélodiques permettant de visualiser ces paramètres sont obtenus grâce au logiciel Speech Analyzer. La prosodie constitue pour nous un indice aussi bien sur le plan segmental qu’énonciatif (Morel & Danon-Boileau, 1998) : la variation de la mélodie marque le degré de prise en compte de l’altérité intersubjective, alors que la montée de l’intensité joue un rôle dans la mise en valeur de la position forte de l’énonciateur (S0).

2.2. Données du corpus

Notre corpus est constitué à partir de la base de données audiovisuelles Youglish comportant des situations de communication variées (entretiens, émissions débats, productions des vidéastes, conférences publiques, etc.). L’entrée « esprit » de la base de données audiovisuelles Youglish affiche 51993 occurrences incluant les séquences où ce mot est réalisé sans geste, ou bien lorsque les gestes sont invisibles, ou encore quand le geste ne relève pas du mot en question mais de l’attitude gestuelle du locuteur à fonction structurante ou métadiscursive.

Nous avons ainsi analysé un total de 400 occurrences, dont 102 (soit 25,5 %) ont été retenues. Les autres n’ont pas pu être prises en compte en raison de l’absence d’image ou de la présence d’images fragmentaires au moment où le mot esprit était prononcé. Nous avons également écarté les cas où il était impossible d’établir avec certitude que le geste accompagnait spécifiquement le mot esprit – un même geste pouvant apparaître plusieurs fois au fil de la séquence, relevant parfois d’un comportement gestuel ou d’un style expressif propre au locuteur.

Malgré un nombre relativement limité d’occurrences analysables, ce corpus nous a toutefois permis de mettre en évidence des configurations gestuelles et prosodiques récurrentes pour chaque type d’emploi d’esprit.

Si on pose comme critère premier le mode de représentabilité d’esprit par les gestes, on peut distinguer d’emblée deux catégories d’expression gestuelle :

  1. Geste à valeur déictique, réalisé sur le corps du locuteur ou orienté vers celui-ci (46 occurrences sur 102), présentant des variations selon le lieu de réalisation (tête, tempes, yeux, cœur) et selon le mode de réalisation (geste stable ou en rotation) (Fig.1).
  2. Geste à trajectoire orientée hors de l’espace corporel du locuteur (56 occurrences sur 102) : esprit est alors représenté soit (i) par un mouvement horizontal des mains projetées vers l’avant, paumes face à face, traçant une trajectoire rectiligne (fig. 2), soit (ii) par un mouvement vertical, sous la forme d’un geste d’accueil ou de réception, les paumes tournées vers le haut (fig. 3)

Figure 1

Figure 1

https://www.youtube.com/watch?v=_emFUikrltI&t=371s

Figure2

Figure2

https://www.youtube.com/watch?v=wjYB1t8I96E&t=683s

Figure 3

Figure 3

https://www.youtube.com/watch?v=nD2RukWE0ZE&t=28s

Ces données gestuelles, considérées conjointement aux indices prosodiques et au matériau lexical de l’énoncé, nous ont permis d’identifier des cas de figure systématiques et récurrents de la réalisation d’esprit, que nous présenterons en détail dans la suite de l’analyse. Précisons que nous entendons par énonciateur (S0) une position énonciative abstraite, correspondant à un point de vue subjectif qui, bien qu’il puisse renvoyer au locuteur empirique, ne se confond pas nécessairement avec lui. En miroir, S1 désigne une position subjective construite en altérité par rapport à S0. S0 et S1 constituent ainsi des repères subjectifs reconstruits à partir des formes linguistiques, prosodiques et gestuelles de l’énoncé. En revanche, le terme locuteurs renvoie aux participants effectifs de l’échange, c’est-à-dire à ceux qui produisent physiquement la parole et les gestes au cours de l’interaction.

3. Ancrage subjectif : formatage par S

Nous appelons ancrage subjectif le cas de figure dans lequel la pondération porte sur le sujet S en tant que localisateur d’esprit. Les gestes sont alors réalisés sur le corps du locuteur et présentent des variations selon la zone corporelle mobilisée (tempes, yeux, cœur) et selon la modalité de désignation (pointage stabilisé ou mouvement de rotation). L’articulation de ces indices gestuels avec les indices prosodiques et les paramètres segmentaux permet de distinguer deux types d’enjeux.

(1) Le premier concerne le lieu de l’ancrage d’esprit dans S, ou plus précisément la profondeur de cet ancrage : lorsque le geste est réalisé au niveau de la tête, esprit renvoie aux pensées ou aux représentations du sujet ; lorsqu’il est réalisé au niveau du cœur, esprit est associable à des convictions profondes, intériorisées par S (voir section 3.1). Dans ce cas, esprit relève du rhème, c’est-à-dire du segment repéré de l’énoncé oral. La scène énonciative étant alors préconstruite par le préambule, cette configuration n’implique pas d’altérité intersubjective.

(2) Le second type met en jeu la problématique du point de vue. Esprit appartient alors au préambule – segment repère de l’énoncé – et peut être glosé par des formulations telles que selon l’opinion de X ou selon la manière dont X perçoit l’état de choses (voir section 3.2).

3.1. Pondération sur le lieu d’ancrage d’esprit en S

Lorsque le lieu de l’ancrage d’esprit est en jeu, on distingue donc deux sous-cas. Dans le premier (A), le geste est stable, l’index d’une ou des deux mains est posé sur la tempe (ou les tempes) du locuteur. La stabilité du geste marque la stabilité de l’ancrage d’esprit dans la tête de S et fait référence à son activité mentale (ex. 1-3). Dans le deuxième (B), on observe un mouvement légèrement descendant d’une main au niveau du cœur du locuteur (la main en creux avec la paume tournée vers le haut). Localisé au niveau du cœur, esprit renvoie à un ancrage profond, ‘enraciné’ d’esprit dans le sujet S (ex. 4-5).

Dans (A), la réalisation prosodique d’esprit se caractérise par une intégration mélodique dans la structure du segment ‘rhème’ : après une montée sur la première syllabe, F0 descend sur la syllabe accentuée, la finale du rhème étant réalisée sur une plage intonative basse, dont la valeur énonciative correspond à la non prise en compte de l’altérité intersubjective S0/S1 (ex. 1-3 ; Fig.4‑6).

(1) « Si vous insérez un lien logique dans chaque phrase, vous rendrez votre expression écrite beaucoup plus claire, et donc vous marquerez des points dans l’esprit du correcteur. »

Figure 44

Figure 44

https://www.youtube.com/watch?v=8S2WIvGcJ9I&t=765s

(2) « Toute première étape c’est dans l’esprit, ça s’appelle Inner game c’est le jeu à l’intérieur de la tête. »

Figure 5

Figure 5

https://www.youtube.com/watch?v=eplFQhzpmQU&t=218s

(3) « […] vous ne savez pas comment font ces leaders inspirants et influents, ces entreprises charismatiques pour être dans l’esprit de leurs futurs clients, en tête, numéro un. »

Figure 6

Figure 6

https://www.youtube.com/watch?v=ezPvctHc0ys&t=39s

La stabilité du repérage d’esprit dans la boîte crânienne du locuteur, désignée par le geste déictique, le présente comme étant « toujours là », et donc toujours « disponible » pour accueillir de nouveaux éléments pouvant déclencher telle ou telle orientation de la pensée de S. Ainsi, dans l’exemple 1, on cherche à ‘marquer les points’ dans l’esprit du correcteur ; dans l’exemple 2, on le désigne comme le lieu où se déroule la première étape du jeu – le contexte droit5 est explicite en ce sens et reformule dans l’esprit comme à lintérieur de la tête ; dans l’exemple 3, les entreprises inspirantes appliquent des techniques pour affecter l’esprit et par ce biais influencer/orienter les pensées des clients.

Quoi qu’il en soit, esprit désigné comme étant d’ancrage stable et d’une localisation précise, ne se présente pas ici comme un lieu d’altérité.

Dans (B), en revanche, il ne s’agit plus des pensées de S dont l’orientation peut être influencée par des circonstances externes. Ici, on désigne esprit comme ce qui oriente l’ensemble des activités de S et qui constitue S en tant que tel, y compris dans ses propres représentations de soi. Cette réalisation gestuelle est régulièrement associable à une focalisation prosodique et syntaxique. Ainsi, dans l’exemple 4, fig. 7, (« Ça crée une société qui est, dans l’esprit-même des acteurs y compris des dominés, formidablement inégalitaire »), esprit est présenté comme étant profondément ancré dans les sujets (au plus intime d’eux-mêmes), et orientant l’ensemble de leurs représentations.

(4) « […] c’est-à-dire le corps enseignant, pas juste le système, leur a mis dans la tête l’idée qu’il y avait un rapport entre leur niveau d’études, le niveau d’études atteint, et leur intelligence. Ça crée une société qui est, dans l’esprit même des acteurs, y compris des dominés, formidablement inégalitaire. et c’est sur ce genre de terrain que peut se développer le capitalisme déréglé, la montée des inégalités économiques qui va se retrouver acceptée au niveau des peuples. »

Figure 7

Figure 7

https://www.youtube.com/watch?v=hLucuLLIl4U&t=492s

Dans la même dynamique, l’exemple 5, fig. 8, porte sur la perception infériorisée des femmes, qui relève du système de valeurs des femmes elles-mêmes. Autrement dit, d’un esprit qui transmet cette orientation aux représentations qu’elles ont d’elles-mêmes : l’inégalité n’est plus seulement repérée, elle est incorporée au système de valeurs des actrices elles-mêmes – autrement dit, elle est médiatisée par un esprit qui en assure la transmission vers les représentations qu’elles construisent d’elles-mêmes.

(5) « La femme qui a ses règles est impure elle-même et la femme est impure parce qu’elle a ses règles donc aussi en dehors des règles et cette question de l’impureté elle va être un outil pour le patriarcat fantastique, parce que […] ce par quoi on est désignée comme femme va être ce qui est entaché de honte, de malaise, d’impureté, dans l’esprit même des femmes. »

Figure 8

Figure 8

https://www.youtube.com/watch?v=X1R5pBpKgVE&t=438s

Sur le plan prosodique, dans les exemples 4 et 5, fig. 7-8, l’altérité se construit par un détachement du segment dans l’esprit-même construit par des pauses de >600 cs (centisecondes) avant le segment, par une réalisation modulée d’esprit avec un accent d’intensité sur la première syllabe, suivie de l’allongement de la voyelle de l’adverbe focalisateur mê : me. Ce détachement met en jeu la position énonciative engagée de S0. Le geste s’accompagne d’un mouvement des yeux : le regard du locuteur revient sur le colocuteur au moment de la réalisation du segment focalisé esprit‑même en construisant, avec les indices prosodiques, une emphase sur la valeur p sélectionnée.

Notons que le geste réalisé au niveau du cœur, lorsqu’il accompagne le combinatoire d’esprit avec même (dans l’esprit-même), rapproche effectivement esprit de la valeur de cœur, lui aussi fréquemment associé à même (au cœur-même de X). Dans la mesure où les deux notions – esprit et cœur – renvoient, chacune à leur manière, à une force animante – transcendante pour esprit, intérieure pour cœur –, esprit, dans cet emploi, implique l’intériorité du sujet S en s’appropriant le trait qui caractérise cœur.

3.2. Problématique de point de vue

Comme cela a été évoqué plus haut, ce cas de figure concerne esprit réalisé dans le segment repère (préambule), avec une valeur de point de vue. Nous distinguons les cas où (A) ce point de vue renvoie à S1 – position énonciative en altérité avec celle de S0 (geste de rotation) –, et lorsqu’il s’agit d’un point de vue de S0 ou de celui que S0 considère comme recevable (mains en miroir posées devant le locuteur).

Dans le cas (A), quand l’index (ou, comme variante, les doigts en pince) effectue un mouvement de rotation, le geste se réalise essentiellement au niveau des tempes (parfois un peu plus bas), sans pour autant toucher la tête du locuteur ni se stabiliser par le contact avec la tête.

Le point de vue introduit par esprit est repéré comme étant un « lieu commun », relevant d’un regard générique ou d’un monsieur tout le monde (voir exemple 6 : dans l’esprit humain ; exemple 7 : dans l’esprit de tout le monde ; exemple 8 : dans leur esprit [leur renvoyant à des services publics]). Le rhème qui suit se présente alors comme une doxa, ou comme une opinion dénuée de profondeur analytique – position qui ne relève pas de S0, mais de la position énonciative en altérité (S1).

Ainsi, contrairement au cas précédent, ce n’est plus la localisation de esprit qui constitue l’enjeu, mais bien l’orientation qu’il impulse à la pensée de S, désignée par un mouvement circulaire de la main du locuteur. Ce mouvement en boucle suggère le caractère fallacieux et peu perspicace des représentations de S, telles qu’elles résultent d’un esprit faillible et agité.

Sur le plan prosodique, esprit n’est pas ici particulièrement mis en relief, ni par l’intensité ni par des modulations marquées de F0. La montée mélodique observée s’explique essentiellement par la position d’esprit dans le segment préambule et s’intègre naturellement à la structure mélodique globale de l’énoncé. Il est toutefois notable que ce segment se réalise sur une plage intonative élevée, ce qui renvoie à une prise en compte de l’altérité S0/S1.

(6) « Donc dans l’esprit humain l’or n’a pas besoin de la garantie d’une personne pour avoir une valeur c’est comme ça. »

Figure 9

Figure 9

https://www.youtube.com/watch?v=e5jP0dhrqPA&t=68s

(7) « C’est pas un départ volontaire du gouvernement mais qu’il retourne en départ volontaire. -C’est habile car, finalement, dans l’esprit de tout le monde, c’est lui qui est parti. »

Figure 10

Figure 10

https://www.youtube.com/watch?v=VMwoBn4nqBs&t=1758s

(8) « Cap2022, c’est 100 % des services publics en numérique. Ça veut dire quoi dans leur esprit, et donc qu’ils veulent donc instiller dans l’esprit du pays, c’est que les ordinateurs, les disques durs, les machins comme ça […] ce sont des besoins essentiels tandis que le livre c’est superficiel, secondaire, c’est pour le loisir. »

Figure 11

Figure 11

https://www.youtube.com/watch?v=aIxkOMyjOqI&t=64s

On voit que les variations gestuelles dans ce cas de figure peuvent concerner l’usage d’une ou de deux mains et la configuration de la paume : implication de l’index ou des doigts en pince. En dépit de ces variations, le paramètre principal qui distingue ce cas de figure est le mouvement de rotation.

Contrairement aux exemples ci-dessus, lorsque les deux mains – paumes tournées vers les yeux, doigts écartés – se placent en miroir devant les yeux du locuteur (B), il s’agit d’une manière de voir les choses à laquelle l’énonciateur S0 adhère ou qu’il juge recevable. Le geste des mains placées devant les yeux renvoie à une image mentale qui se donne à voir à S et vient ‘matérialiser’ l’expression une vue de l’esprit (exemples 9-10, fig. 12-13).

(9) « […] nous avons posé la question à Roland Dumas le chef de la diplomatie du président Mitterrand. C’était purement politique c’est à dire que si la France ne soutenait pas le Tchad face à l’invasion libyennes - on baissait les bras et donc de de : dans l’esprit de de de de nos spécialistes nos ambassadeurs de nos agents de de tous ce qui connaissaient le problème c’est que si on n’arrête pas Kadhafi à cet endroit il continuera et c’est toute l’Afrique francophone qui basculera ».

Figure 12

Figure 12

https://www.youtube.com/watch?v=msZbFcabu_I&t=2417s

Figure 13

Figure 13

https://www.youtube.com/watch?v=NnCrEqrrBTI&t=555s

Dans l’exemple 10 ci-dessus, on peut observer la transformation du cas de figure décrit dans le cas (A) de la section 3.1. (A) et dans le cas (B) de la section 3.2. par un mouvement descendant des mains, allant du niveau des tempes vers le niveau des yeux.

Le contexte des exemples ci-dessus est marqué par des enjeux d’altérité : contrairement au cas (A) décrit dans la section 3.2., il ne s’agit pas ici d’idées reçues ou d’une opinion générique, qui permettent relativement aisément à S0 d’affirmer une position différenciée, mais d’un point de vue singulier, subjectif, qui engage pleinement S0.

Ainsi, dans l’exemple 9, il s’agit d’opposer le point de vue des ambassadeurs, des agents et de tous ceux qui connaissaient bien la situation autour du cas Kadhafi à tout autre point de vue possible, en position d’altérité. Dans l’exemple 10, S0 affirme que les pensées des consommateurs sont déjà orientées dans une direction précise, avant même que le produit ne soit évoqué dans la publicité.

Par conséquent, la réalisation prosodique se distingue de celle observée dans le cas précédent et révèle plusieurs marqueurs de la prise en charge de p par S0. Dans l’exemple 9, esprit est mis en relief par un étirement syllabique [es—prit], accompagné d’une chute de F0 et d’un accent d’intensité sur la dernière syllabe. Le mot est suivi par quatre reprises de de, marqueur typique d’une recherche de formulation (Morel & Danon-Boileau, 1998). Dans l’exemple 10, esprit est suivi d’une pause marquée (900 cs), laquelle, conjuguée à une montée mélodique importante sur la deuxième syllabe, renforce la saillance prosodique du segment.

3.2. Récapitulation : ancrage subjective d’esprit

En résumé, cette catégorie met en saillance le paramètre sujet (S) tel qu’il apparaît dans la définition d’esprit proposée précédemment : esprit désigne ce qui confère une orientation aux activités d’un sujet, indépendamment de la façon dont il les actualise. Dans ces configurations, esprit est appréhendé à travers le sujet (S), lequel assure son ancrage situationnel. Nous avons ainsi distingué deux modalités principales selon lesquelles esprit est construit à partir du sujet (S). (Tableau 1).

Tableau 1 : Récapitulatif

segment geste prosodie valeur
1.

rhème

A déictique : tempes ; stable non marquée : intégration prosodique dans le segment rhème Localisation, complément circonstanciel du lieu
B main au niveau du coeur emphase, détachement Focalisation sur la profondeur de l’ancrage d’esprit dans S ; esprit oriente l’ensemble des représentations de S
2.

préambule

A Mouvement de rotation au niveau de tempes non marquée : intégration prosodique dans le segment préambule esprit renvoie au point de vue de S1 en altérité avec celui de l’énonciateur S0
B Mains en miroir posées devant le locuteur emphase, détachement esprit est présenté comme une façon de voir l’état de choses relevant d’un point de vue singularisé de S0 ou de celui que S0 trouve justifiable

Dans le premier, esprit se trouve dans le segment rhème de l’énoncé. Le geste porte alors sur la localisation d’esprit en S. Lorsque esprit est localisé dans la tête du locuteur, son ancrage est présenté comme préconstruit et les exemples du corpus ne révèlent aucune altérité particulière ni sur le plan discursif ni au niveau intersubjectif. En revanche, lorsque esprit est situé au niveau du cœur du locuteur, c’est la profondeur de l’ancrage qui est mise en jeu – esprit renvoie alors à des convictions profondes de S, autrement dit, à l’orientation de l’ensemble de ses représentations. Ce cas de figure se réalise avec une focalisation syntaxique et une emphase – détachement – prosodique mettant la position de S0 en saillance.

Dans le deuxième cas, esprit se trouve dans le segment préambule et constitue le point de vue qui repère le rhème qui suit. Ainsi, esprit participe à la construction de l’altérité intersubjective entre S0 et S1. Lorsque le segment est réalisé avec un geste de rotation au niveau des tempes, esprit renvoie au point de vue de S1 présenté comme générique et en position d’altérité avec celui de l’énonciateur S0. Lorsque les mains sont posées en miroir devant les yeux du locuteur, esprit est présenté comme une façon de voir l’état de choses comme il se présente aux yeux de S : il s’agit alors d’un point de vue singularisé de S0 ou de celui que S0 trouve justifiable. La prosodie intervient alors dans la construction de la position de S0 impliqué dans le dire (modulations de F0/intensité augmentée/détachement), tout en restant neutre lors de l’expression de la position de S1.

Il convient de noter que, dans notre corpus – rappelons qu’il s’agit d’un corpus oral et que la présence de gestes constituait un critère indispensable pour la sélection des exemples – ce cas de figure est majoritairement réalisé par le groupe prépositionnel dans l’esprit de. La préposition dans confère alors à esprit le statut d’un intérieur, séparé de l’extérieur (Franckel & Paillard,2007)6, le sujet S effectuant la délimitation de la notion esprit pour laquelle il constitue le formatage externe.

4. Esprit en l’absence de tout formatage

Contrairement au cas décrit dans la section 3, esprit n’est pas ici représenté à travers le sujet S, qui en assurerait la délimitation spatiotemporelle. C’est au contraire le paramètre d’orientation, tel qu’il figure dans la définition d’esprit, qui devient prépondérant. Il est alors présenté par un geste dont la trajectoire est orientée hors de l’espace corporel du locuteur.

Nous distinguons deux types de gestes : (1) un mouvement horizontal rectiligne des mains projetées vers l’avant, paumes face à face ; (2) un mouvement vertical, sous la forme d’un geste d’accueil ou de réception, les paumes tournées vers le haut.

Le premier type de mouvement peut être associé aux activités du sujet S se déployant selon une direction déterminée. Le second, en revanche, renvoie à un imaginaire d’ordre « céleste » : le sujet inspiré semble alors accueillir esprit qui descend sur lui, sans en être ni l’origine ni la cause.

4.1. Mouvement horizontal : activités orientées de S

Les mains effectuent un geste horizontal, orienté vers le colocuteur (ou vers l’extérieur de l’espace de la colocution), en formant une trajectoire rectiligne, ce qui évoque une des propriétés constitutives d’esprit, à savoir la faculté qu’il a de conférer une orientation, un sens déterminé aux activités du sujet (Exemple 11, 12 ; fig. 14, 15 :

(11) « Et ce soir, je veux vous dire que c’est avec cet esprit de conquête que nous avons en partage avec cette détermination entière, cette ambition sincère pour notre pays et pour chacun d’entre vous, avec cette volonté de faire vivre notre renaissance française que je vous présente tous mes vœux pour l’année 2018. »

Figure 14

Figure 14

https://www.youtube.com/watch?v=kw6Or-8-PSI&t=1025s

(12) « Là, tout le monde était d’accord pour dire que c’était excellent. Et donc Made In a été créé dans cet esprit- là, c’est à dire faisons découvrir aux auteurs de BD, d’autres dessins, d’autres types d’histoires. »

Figure 15

Figure 15

https://www.youtube.com/watch?v=rNMPsq6J8m0&t=570s

Situé dans le segment rhème, esprit ne révèle pas ici d’enjeux intersubjectifs. Sur le plan prosodique, le mouvement de F0 est descendant sur une plage intonative moyenne ou basse, l’intensité étant relativement faible. Il s’agit de la position de S0 hors altérité, p exprimant une valeur qui n’est pas discutable dans la situation d’énonciation donnée.

Ce cas de figure peut également être réalisé avec implication d’une seule main. Alors, la trajectoire tracée par la main peut être orientée ailleurs et quitter l’espace partagé des locuteurs : cette réalisation est propre aux cas où le coénonciateur n’est pas directement concerné par l’énoncé de S0 (exemples 13,14, fig. 16,17.

(13) « […] peu nombreux sans doute, qui sont en train de faire un travail très approfondi sur toutes ces questions, moi je pense au collectif qui s’appelle “La Buse”, qui a vraiment une réflexion très profonde là-dessus, à quelqu’un dans ce groupe qui s’appelle Aurélien Catin qui travaille très dans l’esprit de Bernard Friot, et qui a écrit un livre ».

Figure 16

Figure 16

https://www.youtube.com/watch?v=sBLwC6BQX-s&t=2741s

Cependant, ce cas de figure n’est pas incompatible avec l’expression de l’altérité discursive, comme le montre l’exemple 14, où l’esprit de la littérature française et celui de la littérature francophone sont en relation d’altérité explicite, construite par la négation :

(14) Quelle a été la naissance de cette nouvelle littérature ? parce que c’était une littérature qui se crée en France mais qui n’était pas dans l’esprit de la littérature française, qui n’était pas…elle se servait d’une langue pour accuser le tenancier de la langue.

Figure 17

Figure 17

https://www.youtube.com/watch?v=mGPpWPyDK6E&t=64s

Cela modifie considérablement la réalisation prosodique de l’énoncé : une montée en flèche sur pas, suivie d’une pause et de deux focalisations postérieures : l’une sur dans et l’autre sur la deuxième syllabe d’esprit. On affirme alors avec emphase que la pensée créatrice des écrivains francophones n’a pas été coorientée avec celle des écrivains français : elle ne relevait pas des mêmes valeurs et ne présentait pas les mêmes enjeux.

4.2. Mouvement vertical : geste d’accueil

Cette représentation d’esprit s’accompagne d’un geste vertical des deux mains, paumes tournées vers le haut dans un mouvement d’accueil, au niveau supérieur de la poitrine et légèrement avancées, à distance du corps du locuteur. Esprit est représenté ainsi comme étant insaisissable, aérien, évoquant un imaginaire céleste et perçu comme une force inspirante.

Dans l’exemple 15, fig. 18, les mains s’ouvrent pour saisir quelque chose d’impalpable, d’immatériel, flottant dans l’air : c’est l’esprit du temps. Dans l’exemple 16, fig. 20, c’est l’esprit des salons intellectuels du xixᵉ siècle que l’on cherche à capter en vue de le reconstruire, de le « faire revivre ». Dans l’exemple 17, fig. 20, un geste expressif de vénération met en valeur l’esprit d’équipe.

(15) « Alors, personnellement, je pense que oui, et je me revendique [hésitation] enfin, personnellement, j’adhère à ce vieil idéal humaniste qui était déjà celui de Montaigne et des penseurs du xvie siècle. Le deuxième aspect de la question est de savoir ce qu’il y a dans l’esprit du temps, le le Zeitgeist, qui peut expliquer cet intérêt particulier. »

Figure 18

Figure 18

https://www.youtube.com/watch?v=VH1eak5qyk4&t=484s

(16) « […] dans ces salons de Pauline Viardot, où elle recevait tout ce que l’Europe comptait : des musiciens, des peintres, des scientifiques, des philosophes, des historiens... Ils étaient tous là. Et on construisait l’Europe. Et donc, c’est cet esprit-là qu’on veut faire revivre ».

Figure 19

Figure 19

https://www.youtube.com/watch?v=qOPzrFoiVGk&t=209s

(17) « C’est important de faire les choses au bon moment et d’avoir aussi quand c’est un gros projet, d’avoir cette cohésion, cet esprit d’équipe. »

Figure 20

Figure 20

https://www.youtube.com/watch?v=nIonWjcRc_s&t=336s

Dans les exemples 16 et 17, les indices prosodiques construisent une focalisation d’esprit. Dans l’exemple 16, le de « c’est cet esprit-là », est mis en relief par un allongement vocalique sur une plage basse et une pause qui suit. Dans l’exemple 17, fig. 20, un accent d’intensité frappe la première syllabe de esprit, suivi d’une chute marquée de F0 sur la syllabe accentuée, puis d’une pause de 500 cs précédant l’expansion de esprit. Cette configuration prosodique est associable à l’exclamation et met la valeur p hors altérité.

Notons que la plupart des exemples illustrant ce cas de figure correspondent à des emplois anaphoriques où cet esprit/l’esprit présente une anaphore complexe ou résomptive (voir, par exemple, cet esprit de conquête (ex.11), dans cet esprit-là, (ex.12), cet esprit-là (ex.16), cet esprit d’équipe, (ex.17).

Le dernier exemple de la série (ex. 18, fig. 21) peut, selon nous, être interprété comme une variante de cette même catégorie : il apparaît comme l’aboutissement du geste d’accueil – la main se referme en un poing sur le mot esprit.

(18) « Quand on peint, on a un sujet, même en abstraction, même si on ne veut rien figurer, ou même encore si on est dans la pure plasticité parce que même dans ce dernier cas, il y a le trait, la couleur, le support, la série, l’outil, la composition. Dans tous les cas, toutes ces choses concrètes sont interrogées pour offrir une incarnation esthétique de ce que l’on est : corps, âme, esprit. »

Figure 21

Figure 21

https://www.youtube.com/watch?v=h-7_byAHJuM&t=51s

On passe ici du corps à l’âme et de l’âme à l’esprit. La main, tout près du corps, la paume ouverte désignant le corps, s’ouvre en creux sur l’âme au niveau du cœur, et se ferme en un poing sur esprit. Notons que le poing est situé nettement plus haut, au même niveau où se réalise le geste d’accueil des exemples précédents. On peut donner à ce geste une double interprétation. D’une part, comme cela a été déjà évoqué, ce geste renvoie à l’intention de saisir l’insaisissable – ce sur quoi le sujet S n’a pas de prise et qui peut lui échapper –, d’autre part, le poing fermé évoque la force et la concentration auxquelles renvoie l’expression présence d’esprit et qui, à côté du corps et de l’âme, fait de S une incarnation […] de ce que l’on est.

4.3. Récapitulation : esprit sans aucun formatage

L’immatérialité de esprit implique l’absence pour cette notion d’un formatage propre. Par conséquent, dans ce cas de figure, esprit est déterminée exclusivement qualitativement, les indices gestuels ‘matérialisant’ les propretés de la notion esprit en focalisant soit sur l’orientation qu’esprit confère aux activités d’un sujet S, soit sur sa valeur de force transcendante (Tableau 2 ).

Tableau 2 : récapitulatif

segment geste prosodie valeur
1 rhème geste horizontal, formant une trajectoire rectiligne F0 descendant, plage intonative moyenne ou basse, l’intensité faible. Focalisation F0+ lorsque l’altérité est en jeu. esprit renvoie à l’orientation qu’il confère aux activités des sujets
2 rhème geste vertical d’accueil Configuration propice à une prosodie emphatique : allongements syllabiques, accent d’intensité sur la première syllabe, etc. esprit renvoie à une force transcendante qui inspire tout S qui entre en relation avec elle.

Ainsi, le geste horizontal, formant une trajectoire rectiligne, représente esprit à travers l’orientation qu’il confère aux activités des sujets, alors que le geste vertical d’accueil met en valeur l’aspect insaisissable, aérien et autonome d’esprit qui inspire tout S qu’il traverse. Ce dernier cas se révèle ainsi naturellement propice à une réalisation prosodique emphatique.

Conclusion

À travers cette étude, nous avons montré que les indices gestuels relèvent de processus cognitifs impliqués dans la construction des représentations des locuteurs, ainsi que de l’activité de régulation énonciative ; ils constituent, à ce titre, des traces observables de l’activité du langage. L’analyse des réalisations gestuelles récurrentes du mot esprit, menée en lien avec les indices prosodiques et les propriétés distributionnelles, a permis de dégager des cas de figure systématiques, associables aux différentes valeurs de ce mot, et d’identifier des enjeux qui échappent à une analyse fondée exclusivement sur les formes linguistiques.

Ainsi, les gestes, en interaction avec les indices prosodiques, relèvent de l’activité de régulation, en ce qu’ils participent à la mise en relation des composantes de la scène énonciative : construction des points de vue, modalisation de l’engagement de l’énonciateur dans son dire, organisation de l’espace intersubjectif, etc. Par ailleurs, les cas de figure mis au jour sont associables aux différentes composantes de l’identité sémantique d’esprit, qui organise l’ensemble de ses variations et relèvent ainsi de l’activité de représentation. Les gestes permettent en effet soit de focaliser sur le paramètre sujet, conçu comme un prélèvement spatiotemporel d’esprit, soit de mettre en avant ses propriétés qualitatives, indépendamment de tout formatage.

Il convient de noter que les emplois d’esprit correspondant à des entités préformatées, fréquemment associés au pluriel (par exemple les esprits de la forêt, les mauvais esprits, les grands esprits de l’époque), ne donnent lieu à aucune réalisation gestuelle spécifique dans notre corpus. À ce stade de l’analyse, nous pouvons avancer que cette absence s’explique par la nature même du mode d’actualisation concerné qui, dans le cas d’esprit, implique une fusion avec le site. Il ne s’agit donc plus d’une localisation d’esprit dans le sujet S – localisation qui pourrait être accompagnée d’un geste déictique – mais d’un esprit-entité dont l’immatérialité intrinsèque rend la représentation gestuelle difficile, voire impossible. Aucun geste n’est alors mobilisé.

Cette hypothèse demeure toutefois à éprouver sur un corpus plus étendu, voire à partir d’autres unités lexicales, susceptibles de fournir de nouveaux observables et d’enrichir l’analyse.

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Anmerkungen

1 « Les notions […] sont des systèmes de représentation complexes de propriétés physico culturelles, c’est-à-dire des propriétés d’objet issues de manipulations nécessairement prises à l’intérieur de cultures et, de ce point de vue, parler de notion c’est parler de problèmes qui sont du ressort de disciplines qui ne peuvent pas être ramenées uniquement à la linguistique. » (Culioli, 1990 : 50) Zurück zum Text

2 Pour une étude détaillée du mot esprit et de ses variations nous renvoyons à Franckel & Vladimirska (2025). Zurück zum Text

3 Les données correspondent à la date du 20 avril 2025. Zurück zum Text

4 Les tracés d’en bas visualisent les variations de la mélodie (F0), alors que ceux du milieu montrent les variations de l’intensité (I). La durée est visible sur l’échelle horizontale des tracés. Zurück zum Text

5 Le contexte droit correspond aux énoncés qui suivent l’unité en question ; respectivement, le contexte gauche est un énoncé ou les énoncés qui la précèdent. Zurück zum Text

6 Comme on le verra, le groupe prépositionnel dans l’esprit de n’est pas exclusivement associé à cet emploi d’esprit. Ainsi, dans l’esprit de l’Art nouveau relève d’un autre emploi, qui sera analysé dans la partie suivante. De même, avoir l’esprit tordu correspond au premier cas de figure, dans lequel esprit est construit par le biais du sujet S. Zurück zum Text

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Elena Vladimirska, « Des gestes de l’esprit à l’esprit des gestes : analyse gestuelle et prosodique des emplois du mot esprit dans l’oral spontané », ELAD-SILDA [Online], 13 | 2026, online gestellt am 08 juillet 2026, aufgerufen am 26 juillet 2026. URL : https://publications-prairial.fr/elad-silda/index.php?id=1847

Autor

Elena Vladimirska

Université de Lettonie, U.R. 4178 CPTC de l’Université Bourgogne Europe

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