ELAD-SILDA

« Pour vous, il n’est pas Dimon. »L’aspect normatif de l’emploi de formes nominales d’adresse dans les interactions médiatiques russes.

Alexander Kazakevich et Angelina Biktchourina

Nous nous intéressons à la norme régissant l’emploi actuel des pronoms et noms d’adresse dans les médias russes, notamment dans la situation d’interview. Le corpus étudié comprend la période allant de 1957 à 2019, ce qui nous permet de constater l’évolution de la norme suite aux changements politiques et sociaux en Russie. L’analyse des situations de communication médiatiques contemporaines démontre les tendances dans l’emploi d’une grande variété de termes d’adresse, par exemple, la généralisation du prénom complet ou hypocoristique et du prénom + patronyme contracté, l’usage asymétrique de ty / vy ou encore le recours à l’iloiement. Les résultats de notre analyse statistique seront confrontés à des attentes et à des représentations normatives d’un panel de 35 journalistes.

This article analyses the linguistic norms governing the use of pronouns, names and terms of address in Russian media, notably during interviews. The corpus in this study covers the period between 1957 and 2019, which allows us to observe how these norms have evolved with the social and political changes in Russia. An analysis of contemporary media communications demonstrates trends in the use of a great variety of terms of address. We find, for example, an increasing tendency to use complete or hypocoristic forenames, contracted forms of forename + patronymic, the asymmetric usage of ty / vy or even the employment of the third person. The data of our statistical analysis is then compared to the expectations and perceptions of norms provided by 35 journalists.

В статье рассматривается современная языковая норма обращений, представленных формами местоимения и собственного имени, которые употребляются в российских СМИ, в частности, в коммуникативной ситуации интервью. Изучаемый корпус охватывает материалы с 1957 по 2019 г., что дает нам возможность выявить изменения нормы под влиянием политических и социальный преобразований в России. Анализ коммуникативных ситуаций в современных СМИ показывает, что существует тенденция к расширению использования различных форм обращения: например, характерными обращениями становится полная форма собственного имени, его сокращенная форма, имя+отчество с фонетическим редуцированием, асимметричное обращение на ты / вы, а также адресация в третьем лице. Результаты нашего статистического анализа будут сопоставлены с нормативными ожиданиями и представлениями группы из тридцати пяти опрошенных журналистов.

Introduction

1Le 28 mars 2013, dans une interview accordée à l’agence RIA Novosti, Natal’ja Timčenko, porte-parole du Premier ministre russe Dmitrij Medvedev, regrette l’absence de culture politique sur les réseaux sociaux, elle déplore aussi « общее бытовое хамство » (la grossièreté au quotidien) des internautes russes :

Я не понимаю людей, которые, условно, в Facebook пишут: «Ну, Димон, ты молодец, зажег». Он вам не «Димон». Он — председатель правительства. Необязательно называть его Дмитрием Анатольевичем, но можно хотя бы Дмитрий и на «вы»? Это правила хорошего тона [C01].

2«On vam ne Dimon» que l’on pourrait traduire par « Vous n’avez pas le droit de l’appeler Dimon », cette phrase culte fait désormais partie de la culture politique. En effet, le poète Dmitrij Bykov en a fait un poème satirique, Aleksej Navalnyj s’en est servi à des fins politiques en baptisant ainsi son film phare, le premier d’une longue série de documents dénonçant la corruption.

3La colère de Natal’ja Aleksandrovna et de Dmitrij Anatol’evič s’explique par la frustration liée au décalage entre le prestige que doit imposer, semble-t-il, la fonction de chef du gouvernement et l’hypocoristique irrévérencieux Dimon dont les internautes affublent le Premier ministre. Le problème du choix d’un appellatif qui serait considéré comme convenable, donc normatif, a suscité un vif intérêt médiatique et a donné matière à notre réflexion à propos de l’évolution de la norme d’emploi des termes d’adresse.

4Le russe se distingue par une grande variété dans le choix du nom servant à identifier une personne (nom personnel1), lorsqu’ils réalisent la fonction phatique qui a été définie par R. Jakobson comme l’une des six fonctions du langage dont l’objet est d’« établir et maintenir la communication » [1963 : 217]. Les formes nominales d’adresse (FNA) présentent à la fois une grande richesse due à l’existence d’un système complexe et flexible2 et quelques lacunes, notamment l’absence d’appellatif neutre et communément admis tels que peuvent l’être « madame » ou « monsieur » pour le français. De plus, pour un locuteur, à la complexité des anthroponymes s’ajoute la nécessité de choisir entre le vouvoiement ou le tutoiement vis-à-vis de son interlocuteur. Aujourd’hui, cette tâche ne s’avère guère facile, on peut même parler d’une crise des appellatifs dans la Russie post-soviétique, selon le terme de Gourcy cité par C. Kerbrat-Orecchioni [1992 : 136].

5Ainsi, notre étude portera sur l’aspect normatif de l’usage actuel des noms personnels (nom, prénom, prénom + patronyme, etc.) en tant que termes d’adresse3 dans le contexte médiatique. Notre objectif est d’établir, dans un corpus constitué d’interviews et d’autres types d’interactions dans l’espace médiatique, les tendances concernant le choix des termes d’adresse associés au tutoiement ou au vouvoiement dans un discours médiatique spécifique et d’identifier ce qui est conforme aux attentes normatives des participants de ce type d’interaction. Le sujet de notre étude concerne donc prioritairement les situations d’adresse entre interactants sans exclure pour autant la catégorie des noms personnels employés pour désigner un tiers. Bien qu’il ne s’agisse pas d’adresse directe, cette catégorie nous est indispensable pour pouvoir confronter les deux afin de mieux déterminer la norme pour une situation d’allocution et faire ressortir les distinctions formelles éventuelles de ces deux types d’emploi.

1. Interview dans la presse russe : rappel historique

6Les premières attestations du prototype de l’interview en Russie remontent à 1830 et apparaissent sur les pages de Literaturnaja Gazeta mais ce n’est que dans les années 1880-1890, avec une diffusion plus large de la presse et une baisse de l’illettrisme dans le pays, que ce genre médiatique connaît un essor considérable. Le terme approprié pour l’époque est beseda :

Толстой никому не давал интервью в нынешнем смысле слова, по принципу «вопрос – ответ». Но он охотно поддерживал свободную беседу и не уклонялся от разъяснения тех вопросов, какие интересовали гостя: разговор велся обычно с живой непринужденностью. […] В беседах с гостями Ясной Поляны, в том числе и с профессиональными журналистами, Толстой затрагивал широкий круг вопросов, по сути, все, что волновало в тот момент его самого или отвечало интересам собеседников: новинки литературы, музыки, живописи, повседневный круг чтения обсуждались Толстым с тою же страстностью, что и новости политики и науки, религиозные и философские вопросы. [Lakšin 1986]

7À l’époque soviétique, les interviews revêtent souvent la forme de mise en scène scénarisée, elles recueillent des témoignages d’acteurs éminents du régime (maréchal Joukov, Youri Gagarine, cadres du PCUS, etc.) et servent ainsi les intérêts de la propagande officielle.

8Nous observons une continuité entre la norme soviétique et certains éléments observés dans la presse officielle actuelle. Ceci est parfaitement illustré par un extrait tiré de l’interview du maire de Moscou, Sergej Sobjanin, parue dans Rossijskaja Gazeta le 23 avril 2018 [C02]. La journaliste Ljubov’ Procenko reçoit le maire de Moscou pour évoquer le dynamisme économique et social de la capitale. Le ton est élogieux. Il s’agit d’une version papier de l’entretien, on peut donc supposer que les séquences d’ouverture et de clôture de l’interaction (et les termes d’adresse qu’elles comportent) ont été coupées par souci d’économie et probablement parce que les emplois allocutifs n’y représentent pas d’intérêt particulier : les figurants (plutôt qu’interactants) se livrent à une mise en scène de questions-réponses officielles, impersonnelles et quasi-automatiques. L’unique terme d’adresse réitéré dans l’interview est la FNA prénom + patronyme Sergej Semënovič (trois occurrences, dont deux suivies d’un point d’exclamation). Le maire est vouvoyé par la journaliste : le pronom de deuxième personne vy est utilisé six fois. En revanche, aucun marqueur d’adresse ne figure à l’égard de la journaliste.

9Par ailleurs, on trouve sur le site de la mairie de Moscou d’autres types d’« interactions » pour le moins étonnantes :

Жители: Сергей Семенович, очень рады Вас видеть. Такой оазис создали для Хамовников.
Сергей Собянин: Главное, должным образом поддерживать все это.
Жители: Мы безумно благодарны за то, что сделали собачьи площадки.
Жители: Спасибо Вам за собачью площадку. Нам теперь есть, где гулять, нас большие собаки не обижают.
Сергей Собянин: Это важно. Всем нужно свое. Для вас – площадки, где можно выгуливать собачек, для детишек – игровая площадка. [C03]

10La particularité est que cette transcription n’est pas fournie par un média, mais entièrement rédigée par la mairie. Nous voyons ici un maire adulé, admiré, constamment remercié par ses administrés désignés par le terme générique žiteli. Combien sont-ils ? S’expriment-ils tous en chœur ? D’une seule voix ? La mise en forme de cette interview surprend également par le choix de transcrire le pronom personnel Vas avec majuscule ce qui relève de la correspondance d’affaires et n’a aucun lien avec l’oral « authentique » mais qui, néanmoins, sert à asseoir la position de domination d’un maire surplombant la foule. De surcroît, les affectifs sobaček, detišek infantilisent également les participants à cette « interaction » qui n’en est d’ailleurs pas une.

11L’étude d’interviews télévisées sur les grandes chaînes publiques (par exemple, avec Ramzan Kadyrov [C04], président de la République de Tchétchénie, avec Nursultan Nazarbaev [C05], président du Kazakhstan, avec l’oligarque Oleg Deripaska [C06]) confirme la tendance d’effacement de l’intervieweur qui prend racine dans les codes de l’audiovisuel de l’époque soviétique. On peut remonter à 1966 pour prendre l’un des exemples les plus brillants et novateurs de l’interview de l’époque donnée par le maréchal Gueorgui Joukov à l’occasion du 25e anniversaire de la bataille de Moscou. Il s’agit d’un genre appelé « èksperimental’noe kinointerv’ju » par ses créateurs : Vladimir Aleksandrovič Pozner, directeur du Studio cinématographique expérimental et père du journaliste Vladimir Pozner, l’écrivain Konstantin Simonov et le cinéaste Grigorij Čukraj. Dans cette interview, on voit Konstantin Simonov dans le rôle d’intervieweur saluer, en off, le héros de guerre dans un cadre bucolique, lui serrant la main. La bande son n’accompagne pas cette séquence. Sans aucune formule d’ouverture (ou de présentation), l’interview commence par l’adresse directe employée par Simonov :

Георг’Константин’ч, вот такой первый вопрос, с которого хотелось бы начать, когда и как вы узнали о тяжелом положении, сложившимся здесь, под Москвой? [C07]

12Associée au vouvoiement, cette forme nominale d’adresse est réitérée cinq fois au cours de l’interview sans aucune variation. Joukov, quant à lui, ne s’adresse tout simplement pas à l’intervieweur, en répondant « sans fioritures » aux questions posées.

13Il est à noter que malgré le cadre rigide et scénarisé de cette séquence et le propos totalement maîtrisé, l’interview ne passera pas la censure et ne sera pas diffusée. On peut en déduire qu’une telle prise de parole directe est trop inhabituelle et risquée, les autorités préférant diffuser quelques citations passées au crible, des commentaires descriptifs et non des propos « en live ».

14Ce procédé est également omniprésent dans la presse écrite d’avant la perestroïka. Au lieu de publier les propos sous forme d’échange (réplique de l’intervieweur suivie de réplique de l’interviewé), les rédactions optent pour des résumés commentés et accompagnés de marques de subjectivité (ou subjectivèmes). Un exemple apparaît dans la rubrique « Naši gosti »4 dans l’hebdomadaire Sovetskaja kul’tura en 1957 : Beryl Grey, danseuse étoile britannique, première danseuse occidentale à avoir été invitée au Bolšoj, témoigne de son expérience et de ses impressions en employant des superlatifs et des qualificatifs axiologiques. Cet événement culturel est utilisé comme une arme de la propagande du régime soviétique. Le genre n’existant pas, l’article ne correspond évidemment pas à une interview : les questions n’y figurent pas, les réponses de Beryl Grey n’apparaissent que partiellement et se présentent sous forme d’impressions en termes hyperboliques au sujet de ses propres émotions (« heureuse et émue »), de l’accueil du public et de la troupe du Bolšoj (« accueil chaleureux »), de la disposition de ses « amis soviétiques » (« grand amour »), de son partenaire qui est « le plus brillant » et de l’accompagnement orchestral qui est « le meilleur » également. Ainsi, les commentaires sur la façon dont Beryl Grey fait partager ses impressions ne manquent pas de pathos :

- Я очень счастлива и взволнована, - говорит Берил Грей, - тем, что мне была оказана честь выступить на сцене Большого Театра. Меня глубоко тронул необычайно теплый прием, который я встретила со стороны публики и моих коллег из труппы Большого Театра. Я чувствую, что большая любовь и помощь моих советских друзей сделали для меня возможным выступление в этом первом спектакле в Москве. Берил Грей восторженно отзывается о своем партнере Юрии Кондратове: «Он самый блестящий партнер, с которым мне когда-либо приходилось выступать» […] С таким же восхищением говорит Берил Грей и о дирижерском искусстве Файера: «Самое лучшее оркестровое сопровождение, при котором мне когда-либо приходилось танцевать». [C08]

15Aussi anachronique que cela puisse paraître, on retrouve ces mêmes procédés dans certains médias d’aujourd’hui, comme, par exemple, dans l’hebdomadaire Argumenty i Fakty :

«Я всегда за хороших людей голосую», - сказал корреспонденту АИФ.ru пенсионер Виктор Николаевич. [C09]

16L’emploi du prénom + patronyme flanqué d’un désignatif générique « retraité » plonge l’article dans le soviétisme flagrant : absence de cadre d’interview, intervieweur anonyme, résumé ou citation des propos d’un interviewé désigné mais anonyme par l’absence de son nom de famille. Ceci n’est pas réservé exclusivement à l’espace médiatique russe, car on observe quelques analogies avec le scroll (surnommé le « bandeau ») de chaînes d’informations en continu en France (p. ex. : Jean-Michel, retraité, victime, étudiant, sinistré).

17Le format d’interview moderne n’apparaît qu’à la faveur de la perestroïka. Par conséquent, dès cette époque, il est possible de suivre l’évolution de l’usage des termes d’adresse – aussi bien les formes nominales d’adresse que le choix entre le tutoiement et le vouvoiement – dans le cadre des interactions médiatiques directes entre allocutaires.

18Pour faire ressortir d’éventuelles différences de l’emploi des termes d’adresse, nous choisissons deux émissions représentatives de leur époque : la première (exemple 1) s’adresse à un public jeune, donc nous pouvons nous attendre à un ton plus décontracté, ce qui peut se répercuter dans le choix des termes d’adresse (tels que le tutoiement ou l’emploi d’hypocoristiques), la seconde (exemple 2) est une émission généraliste qui traite des questions sociétales avec des invités issus de l’establishment du pays où on s’attendrait à moins de « liberté » (vouvoiement, formes nominales impliquant plus de distance tels que prénom + patronyme).

19Exemple 1 : Émission télévisée « Do 16 i starše » datant de 1988, l’interview entre la journaliste Natal’ja Baškirova (entre 20 et 30 ans) et Viktor Tsoï5 (26 ans), célèbre chanteur de rock, leader du groupe Kino. Tsoï est interviewé à l’occasion de son rôle principal dans le film Igla sorti en février 1989 :

- Своей работой, как актёра, ты доволен?
- Не вполне.
- А вот ты волновался, когда снимался. У тебя это было? Страшно там, тяжело?
- Ну знаете, это всё-таки не первый раз был… [C10]

La journaliste tutoie Viktor Tsoï. Nous pourrions nous attendre à ce que Tsoï lui réponde symétriquement, parce qu’étant chanteur rock, et de surcroit, particulièrement célèbre, il pourrait être en dehors des conventions, cependant, il la vouvoie en retour. Par ailleurs, aucun nom d’adresse n’est employé lors de l’interview.

20Exemple 2 : Viktor Tsoï participe à l’émission télé « Vzgljad » le 27 novembre1989 consacrée à la coopération et animée par Aleksandr Politkovskij et Vladimir Mukusev.

La très populaire émission « Vzgljad » (1987-2001) se présente sous un nouveau format pour l’époque : débats avec participation de plusieurs intervenants, transmis la plupart du temps en direct et portant sur des thèmes d’actualité entrecoupés par des morceaux musicaux. Dans la séquence choisie, Politkovskij s’adresse à Tsoï par son prénom Viktor, ce qui est assez nouveau pour l’époque, mais ce terme d’adresse n’est pas réitéré et l’interaction se poursuit sans emploi de noms personnels d’adresse et avec un vouvoiement réciproque :

- Виктор, я хотел бы услышать ваше мнение по этому поводу. Вы согласны, что вот искусство и кооперация, они могут стоять рядом, на одной ступени?
- Ну, знаете, наверно да, потому что с тех пор, как возникла кооперация, я, на своём примере, я уже могу не работать кочегаром, не кидать уголь, а могу заниматься своей музыкальной деятельностью… [C11]

Plus globalement, nous constatons dans cette émission une grande variété de termes d’adresse (le très soviétique tovarišč Ivanov ; l’hypocoristique Volodja), même si l’emploi du prénom + patronyme vis-à-vis des représentants officiels de l’appareil du pouvoir russe (Vladimir Alekseevič6, Gennadij Ivanyč7) est le plus utilisé.

21Ainsi, on remarque qu’à cette époque charnière de la société russe, de nouvelles tendances émergent, se manifestant notamment par le tutoiement et par l’emploi d’hypocoristiques, bien que le vouvoiement reste la norme à laquelle même le très célèbre Tsoï n’ose déroger en s’adressant à la journaliste Natal’ja Baškirova, en dépit du principe de réciprocité qui voudrait que ty implique ty en retour.

2. La délimitation du corpus

22L’interpellation dans les interactions médiatiques a subi une évolution sur le plan diachronique : quasi inusités dans les entretiens datant de l’époque soviétique en-dehors d’éventuelles séquences de présentation des invités ou interviewés, les termes d’adresse sont omniprésents et variés dans les médias contemporains. Cependant, l’emploi des termes d’adresse dépend des types de médias russes. Dans les médias officiels, la parole se trouve davantage « sous contrainte » et notamment moins propice à une prolifération de termes d’adresse que dans les médias dits indépendants, souvent avec Internet pour unique support, s’adressant avant tout à un public urbain, occidentalisé.

23Pour cet article, notre corpus est constitué de 80 interactions médiatiques dont 63 documents audio ou vidéo qui représentent plus de 63 heures au total et 17 documents écrits. Précisons que nous privilégions le corpus oral, car les échanges publiés sous forme écrite sont susceptibles d’être retravaillés par les rédactions ce qui ferait perdre certaines spécificités d’usage de termes d’adresse. Notre corpus est relativement volumineux, à titre de comparaison, le corpus national Ruscorpora ne contient que 156 interviews médiatisées allant de 1958 à 2014.

24Pour construire notre corpus, nous disposons de trois types de données : 1) données primaires, c’est-à-dire un enregistrement audio ou vidéo sans transcription ; 2) données primaires accompagnées d’une transcription officielle fournie par le média (données secondaires) ; 3) données secondaires sans accès aux données primaires. Nous étudierons de préférence les interactions médiatiques sous forme de données orales primaires8. Pour obtenir les données secondaires, la transcription sera réalisée par nous-mêmes lorsque cela est possible, car un travail éditorial risque d’effacer ou d’uniformiser les singularités dans l’emploi des termes d’adresse.

25Lorsque nous aurons à construire nous-mêmes les données secondaires, s’inspirant de Kerbrat-Orecchioni [2017 : 31-32]9, nous effectuerons une transcription s’approchant au mieux de l’oral, notamment concernant l’usage du néo-vocatif ou des appellatifs combinés. Ces notations métadescriptives comprennent :

  • intonations montante / ou descendante \,
  • pauses (.),
  • élisions10 ’,
  • phénomènes non verbaux (rires).

Nous ajoutons également :

  • (?) lorsqu’un énoncé est interrogatif,
  • (!) lorsqu’un énoncé est exclamatif,
  • (…) lorsqu’un énoncé est inaudible.

26Il est à noter que même si le média fournit, de son propre chef, une transcription des interactions verbales, il s’avère que la spécificité de l’emploi des termes d’adresse se perd quasi systématiquement à la faveur de la norme orthographique (p. ex. : Pavel Nikolaevič au lieu de l’élision Pal-Nikolaič).

27Afin d’établir les tendances normatives actuelles de l’usage des noms personnels et des pronoms d’adresse dans les interactions médiatiques, nous devons tout d’abord prendre en considération toute la diversité de ces usages. Il faut tenir compte également du fait que certains intervieweurs cultes imposent leur style dans les emplois allocutifs ce qui peut interroger la norme : est-ce que la rareté des formes nominales d’adresse dans les interviews de Vladimir Pozner au profit du pronom d’adresse vy relève toujours de la norme ? Est-ce que la familiarité dans le choix de FNA sur des chaînes Youtube d’interviews, comme l’usage du prénom par Jurij Dud’ pour s’adresser indifféremment à un jeune rappeur ou à une personnalité politique d’un certain âge11 pose une nouvelle norme ?

28Bien entendu, le genre de l’interview n’est pas représentatif à lui tout seul de toutes les pratiques interpellatives existantes. Par conséquent, nous nous tournons vers une analyse plus large incluant plusieurs genres – conversation, entretien, interview, discussion, débat – sans chercher à les différencier. En effet, la question des genres de l’oral n’entre pas dans le cadre de la présente étude qui donne la priorité à l’usage des noms personnels et des pronoms d’adresse dans des interactions médiatiques contemporaines. Ainsi, pour structurer notre approche, nous proposons de regrouper les interactions en fonction du nombre de participants. En principe, un face-à-face peut se passer des FNA ; il en va autrement pour un plateau télévisé ou radio avec plusieurs interactants, puisque pour le bon déroulement de l’échange, il est nécessaire de pouvoir désigner précisément un allocutaire parmi d’autres. En effet, le pronom de deuxième personne ne suffit pas à lui seul, car « [le pronom] a [...] besoin, dès lors que l’on n’a pas affaire à un simple “dilogue”, d’être accompagné d’autres marqueurs pour être référentiellement non ambigu, les plus explicites étant la FNA [...] » [Kerbrat-Orecchioni 2017 : 39]. Il en résulte ainsi que le cadre de polylogue serait plus adapté que celui de dilogue pour observer l’usage des termes d’adresse, car il y a négociation des positions (« faces12 », « identité ») combinée à la mise en œuvre de la fonction phatique.

29Examinons maintenant quels termes d’adresse (noms personnels, pronoms) sont employés dans cinq situations médiatiques contemporaines choisies dans notre corpus que nous regroupons en fonction du nombre d’interactants :

  1. polylogue (plurilogue) : une situation de communication construisant la relation entre plusieurs interactants ;
  2. dilogue (interaction dyadique, duelle) : une situation de communication mettant en relation deux interactants.

3. Polylogue

30Cette partie sera représentée par trois situations de communication tirées du corpus, chacune étant subdivisée en séquences.

3.1. Situation de communication 1

31Émission spéciale de la chaîne de télévision Dožd’ du 29 décembre 2017, consacrée au réveillon du Nouvel An. Les participants sont à table.

Participants :

  • Natal’ja Sindeeva (46 ans), fondatrice de la chaîne,
  • Vladimir Pozner (84 ans), journaliste,
  • Leonid Parfenov (58 ans), journaliste,
  • Jurij Dud’ (31 ans), journaliste.

3.1.1. Séquence 1

(a) Синдеева: так что / вы скажете по это по поводу вот такого тезиса \ что чувствуете / ли вы себя \ Влади’Владим’р’ч / вот вы / (.) Леонид / вот я / Наташа Синдеева / (.) к тебе пока не обращаюсь \ (.) людьми из прошлого / (.) которые что-то вот упустили / (?)
(b) Познер: вы \ меня / спрашиваете / (?)
(c) Синдеева: да \
[…]
(d) Синдеева: Владимир Владимирович / ну давайте \ вам / открывать шампанское (.) я буду шампанское (.) Юр / ты все-таки со мной \ да / (?) [C13]

32Adressant sa question à Pozner, journaliste vedette, l’invité le plus âgé de la tablée, Sindeeva, l’interpelle par son prénom + patronyme (Vladimir Vladimirovič), exprimant ainsi considération et respect. En effet, l’âge et la position sociale de Pozner influent sur le choix du prénom + patronyme qui sera étendu à l’intégralité de l’interview et adopté par l’ensemble des participants. Il est aussi le seul à avoir droit à la FNA prénom + patronyme. Quant à Parfenov, qui a une différence d’âge moins importante avec Sindeeva, il est interpellé par le prénom complet. Sindeeva vouvoie Pozner et Parfenov, mais Dud’ est tutoyé. Ce dernier n’est interpellé que pour lui signaler qu’il est exclu de cette séquence interrogative de par son jeune âge et qu’aucune repartie de sa part n’est attendue. La réplique (1a) ne manque pas de familiarité, mais il ne s’agit pas pour autant d’agressivité verbale mais d’une provocation ludique et amicale. L’animatrice s’auto-désigne par hypocoristique + nom.

33Il est à noter que la réplique (1b) laisse entendre que Pozner ne comprend pas à qui est adressée la question, du fait de la prolifération des pronoms d’adresse dans l’énoncé précédent. Nous constatons ainsi l’utilité des FNA dans la situation de polylogue.

34Dans la réplique (1d), nous observons la familiarité vis-à-vis de Dud’ qui est interpellé par la forme tronquée de l’hypocoristique (cas néo-vocatif), ce qui contraste avec le prénom + patronyme adressé à Pozner. Cette proximité est associée à une certaine complicité : Pozner ne souhaitant pas boire de champagne, Sindeeva ne veut pas être la seule à en boire, donc l’accompagnement de Dud’ est le bienvenu. À propos de l’emploi des néo-vocatifs, nous trouvons chez P. Garde [2016 : 153] l’observation suivante : « […] on emploie couramment dans la langue parlée une forme de vocatif à désinence zéro destinée à interpeller la personne nommée […]. Ces formes sont strictement limitées à la conversation familière ».

Sans contester le caractère familier d’un tel emploi, remarquons, cependant, que le cadre médiatique dans lequel se déroule la séquence analysée est loin de la délimitation définie par Garde, c’est-à-dire appartenant à la conversation familière. Cette FNA n’est pas rare dans notre corpus.

3.1.2. Séquence 2

(a) Синдеева: так вот сегодня утром я готовилась к программе когда \ (.) моя 8-летняя дочка (.) лежала рядом со мной тихонечко на диване / (.) а я смотрела значит \ (.) интервью Юрия с тобой / (.) Леня и с вами \ (.) Влади’Влади'р'ч (.) и вот она лежала рядом (.) на что дочка моя говорит / ну это Дудь / (.) а вот это кто (?) говорит мне дочка \ (.) я говорю (.) это Влади’Влади'р'ч Познер / (.) ну Леню-то / она помнит пo (.)
Парфенов: дома видела / (.)
(b) Синдеева: дома видела \ (.)
(c) Парфенов: не по эфиру же / (.)
(d) Синдеева: и она / (.) вдруг замерла (.) и она с интересом смотрела ваши разговоры \ (.) то есть она не отвлекалась \ (.) она не хватала телефон в этот момент \ (.) на мой вопрос (.) к ней и к моему старшему / сыну (.) а почему вы смотрите Дудя / (.) вот с этими прекрасными героями \ (.) а не смотрите например программу Синдеева / (.) с этими же прекрасными людьми (?) они говорят (.) мам / (.) ну ты же уже вообщe (.) ты кому интересна (?) говорят мне мои дети \ (.) это такое вот / начало для разговора \ (.) [C13]

35Cette séquence comporte l’adresse directe ainsi que le discours rapporté comprenant les FNA. Contrairement à la stabilité des termes d’adresse vis-à-vis de Pozner, les changements s’opèrent pour Parfenov. Vouvoyé et désigné par la forme complète du prénom dans la séquence 1, il est désormais tutoyé par Sindeeva qui emploie, de surcroît, l’hypocoristique. Ceci s’explique par le fait que Sindeeva et Parfenov sont dans la même tranche d’âge, ils se connaissent depuis longtemps et travaillent sur la même chaîne de télévision. Cependant, nous constatons qu’au-delà de cette séquence, l’usage des termes d’adresse est instable : elle alterne Lёnja / ty et Leonid / vy. Il est vrai que la forme Leonid correspond aux attentes normatives de la masse anonyme des destinataires de cette interview. Quant à Dud’, il est interpellé ici pour la première fois par son prénom complet Jurij.

36L’alternance des différents termes d’adresse est attestée dans d’autres séquences de notre corpus [C14]. Ceci nous amène à conclure qu’alterner deux termes d’adresse différents tels que prénom complet et hypocoristique d’une part et vouvoiement et tutoiement d’autre part, constitue une tendance normative si certaines conditions sont réunies, notamment si les interactants se connaissent bien ou appartiennent au même corps de métiers et que la différence d’âge n’est pas notable.

37En ce qui concerne le discours rapporté, ce qui retient notre attention, c’est la désignation des tierces personnes par le nom (Dud’) et par la forme la plus complète prénom + patronyme + nom (Vladimir Vladimirovič Pozner). Ces deux formes ne sont pas envisageables dans une interpellation directe, mais peuvent être employées en présence des personnes auxquelles on se réfère par le biais du discours rapporté.

3.1.3. Séquence 3

(a) Парфенов: Юрий / (.) передавайте вино / (.) а то мы там останемся так совсем \ (.)
(b) Познер: вы будете / пить шампанское / (?)
(c) Синдеева: а вы не будете / (.) Владимир Владимирович (?)
(d) Познер: я предпочитаю красное вино \ (.) [C13]

38Cette courte séquence représente suffisamment bien l’usage des termes d’adresse par Pozner qui ne recourt jamais à des FNA en se contentant d’adresser vy à tous les participants de l’interaction, sans distinction. Ce trait spécifique s’inscrit dans la continuité de la norme soviétique qui se limitait au vouvoiement en excluant les noms personnels d’adresse13.

3.2. Situation de communication 2

39Émission de Radio Majak « Govorim pravil’no! » du 4 septembre 2015.

Participants :

  • Pëtr Fadeev (43 ans), journaliste, co-animateur,
  • Anastasija Drapeko (32 ans), journaliste, co-animatrice,
  • Lidija Malygina (trentenaire), invitée, maître de conférences à la faculté de journalisme à l’université d’Etat de Moscou.
(a) Фадеев: […] а сейчас / наша добрая знакомая и собственно вам давно известный человек в рубрике Говорим (.) правильно
(b) Драпеко: кандидат филологических наук / доцент кафедры стилистики русского языка факультета журналистики МГУ имени Ломоносова Лидия Малыгина \ я уже так привыкла скороговоркой произносить это
(c) Фадеев: да \ с закрытыми глазами можно да /
(d) Драпеко: не говори \ здравствуйте / Лидия
(e) Малыгина: Доброе утро / Пётр \ доброе утро / Настя \ рада вас видеть (.)
[…]
(f) Малыгина: […] а что сделали феминистки для нашей сегодняшней темы / они стали просто яро бороться за свои права / и заявили о том \ что речь женщин совпадает с речью людей с низким социальным статусом \ уменьшительно-ласкательные суффиксы (.) да / было такое исследование / про (.) посетителей магазина \ ээ
(g) Фадеев: вот извините \ что я вас перебиваю / я я не мог бы сформулировать лучше чем вы (.) по-научному (.) когда вот мы тут боремся со всякими уменьшительными суффиксами там да / цветочек / кассочка / вот (.) заказик вот / вот эта водочка / я вот и(мею) (в ви)ду (.) почему так раздражает / потому что это олицетворяет ваш низкий социальный статус (.) будьте выше / и не употребляйте уменьшительных суффиксов / люди \
(h) Драпеко: я сейчас найду подписанную путёвку в ад (.) Петя (.) и ты туда сам отправишься (.) честное слово \ Лидочка / продолжайте / (rires)
(i) Фадеев: я не могу отправиться (.) я не могу отправиться там (.) где я живу \ вот понимаешь /

40En tant que collègues, les deux journalistes se tutoient réciproquement et s’adressent l’un à l’autre par leurs hypocoristiques respectifs. Malygina interpelle Fadeev par le prénom complet et Drapeko par l’hypocoristique, ce qui est probablement dû au fait que les deux femmes sont dans la même tranche d’âge. Les journalistes s’adressent à l’invitée par son prénom complet et le vouvoiement est de rigueur. En effet, l’invitée, spécialiste de la question traitée, ce qui est d’ailleurs la raison de sa présence sur le plateau, jouit d’une position supérieure vis-à-vis des journalistes du fait de sa compétence présumée.

41En se basant uniquement sur le texte de la transcription, on pourrait penser qu’il s’agit dans la réplique (h) d’une domination14 opérée par la journaliste vis-à-vis de l’invitée, puisque cette dernière vient d’être interpellée par un hypocoristique avec le suffixe affectif et diminutif -očk-. L’usage des diminutifs fait d’ailleurs justement l’objet de critiques dans les répliques (f) et (g). Cependant, après l’analyse du support vidéo, nous ne relevons aucune réaction particulière de la part de l’invitée, et celle qui emploie cet hypocoristique ne semble pas avoir l’intention de faire preuve d’une attitude ironique ou sarcastique. En revanche, c’est la relation affective que témoigne Drapeko envers Malygina (FFA) pour amadouer cette dernière et donc minimiser le fait de l’avoir interrompue (FTA)15.

3.3. Situation de communication 3

42Émission « A-Team » sur la station de radio Écho de Moscou du 18 avril 2018.

Les participants :

  • Aleksej Naryškin (30 ans), journaliste, co-animateur,
  • Aleksej Solomin (30 ans), journaliste, co-animateur,
  • Aleksej Osin (52 ans), journaliste, co-animateur.

Anton Krasovskij (43 ans) invité, journaliste, consultant politique et directeur de la fondation SPID-Centr. Le sujet de l’interview : retour sur l’expérience de Krasovskij dans de nombreux médias depuis le début des années 2000 ainsi que sur la dernière élection présidentielle et la participation de Krasovskij à la campagne de la candidate Ksenia Sobčak.

43Avant l’analyse, il convient de préciser que les 3 intervieweurs ont le même prénom, ce qui peut pousser l’interviewé à limiter l’usage du prénom en tant que terme d’adresse, en préférant le pronom de la deuxième personne.

3.3.1. Séquence 1

(a) Нарышкин: сколько / стоит \ предвыборная консультация / э \ от / Антона Красовского \ (?)
(b) Красовский: а почасовка \ можно
(c) Нарышкин: нет / ну серьёзно
(d) Красовский: можно и (.) знаете / (.) я с вами
(e) Нарышкин: я / хочу \ я / хочу \ попробовать свои силы в (.) мэрской / кампании \
(f) Красовский: значит когда значит (.) Алексей / дорогой \ (.) когда вы объявите об этом (.) мы с вами поговорим \ (.) там / будут \ отдельные расценки \ (.) ааа мы согласуем вашу кандидатуру с Анастасий’владимир’Раковой \ (.) это отдельная / будет цена \ (.)
(g) Нарышкин: то есть это (.) это под ключ \ (.) будет / (?)
(h) Красовский: ну как как скажете / (.) слушайте \ (.) можно под ключ / (.) можно разобрать на кубики \
(i) Осин (Нарышкину): тебе дешевле \ будет (.) чем Собчак \
(j) Красовский: не факт \
(k) Осин: нет /
(l) Красовский: нет \ (.) не факт \ почему / у Ксень’анатоль’ны, у меня прекрасные отношения \ (.) у нее была скидка \ [C16]

44En tant que collègues, Osin et Naryškin se tutoient tout au long de l’interview. La relation invité-intervieweurs nous surprend dès le début par le recours de Naryškin à l’iloiement, c’est-à-dire à l’utilisation de la 3e personne pour désigner l’allocutaire directement présent dans la situation de communication à la place de l’adresse directe. Un tel emploi peut s’apparenter à une pratique ironique ou ludique ou traduire une valeur de mépris ou, au contraire, de déférence. Dans cette interaction, la visée de l’iloiement est difficilement cernable : s’agit-il de coopération et d’une marque de respect ou, au contraire, de conflit larvé ? Il est probable qu’il s’agit d’une provocation. Le cadre médiatique ayant pour but de capter l’attention, l’interaction trop consensuelle, égalitaire et se situant essentiellement sur l’axe de coopération peut s’avérer contreproductive. En revanche, une dose raisonnable de conflictualité stimule davantage le public. Le conflit est parfois intentionnel et les aspérités font partie du jeu des « belligérants », comme le confirme la réplique de Krasovskij qui, pendant la pause publicitaire, demande aux intervieweurs : « močite menja ».

45Il est à noter que dans cette séquence, la personne délocutée ne semble pas relever l’iloiement (absence de marqueurs paraverbaux ou verbaux explicites), en revanche, elle réplique en choisissant un appellatif combiné « Aleksej , dorogoj », ce qui peut vouloir dire : « j’ai saisi la déférence ironique et je vous retourne le même procédé en vous désignant comme cher, ce qui n’a pas lieu d’être dans le cadre d’une interview musclée entre personnes qui ne se connaissent que peu, voire pas du tout ».

46Cette séquence introduit également la véritable spécificité de l’interview choisie : la prolifération de l’usage du patronyme. Il s’agit ici d’un caractère propre au langage de l’invité qui, à la différence des intervieweurs qui varieront les termes (nom isolé, prénom + nom, etc.), désignera des tiers absents, à quelques exceptions près, par deux moyens : prénom + patronyme et prénom + patronyme + nom.

47Dans la séquence étudiée, Krasovskij emploie des formes fusionnées, en opérant des réductions phonétiques (Ksen’-Anal’na) qu’il serait judicieux de comparer à la façon dont la forme prénom + patronyme est prononcée ailleurs dans notre corpus pour comprendre si l’usage de formes réduites relève de familiarité ou bien si cela s’explique tout simplement par des particularités extrinsèques (par exemple, le débit verbal) en sachant que la réduction d’un prénom ou d’un patronyme dépend largement des propriétés phonétiques des prénoms et des patronymes concernés16 et que c’est le facteur intrinsèque déterminant.

3.3.2. Séquence 2

(a) Осин: […] когда / вы сказали что вы э (.) значит (.) она \ получила плюс от сотрудничества с вами \ вы имели в виду имиджевые / (.)
(b) Красовский: я / считаю \ (.) я / считаю \
(c) Осин: финансовые \ (.) или ещё какие-то (?)
(d) Красовский: нет \ Алексей \ (.) я считаю (.) что Ксения Анатоль’ена (.) в (.) за эти четыре с половиной месяца этой кампании \ (.) как медиа-фигура / (.) и как публичная фигура \ (.) и как общественно-политическая фигура (.) довольно много (.) приобрела \ (.) и мне кажется / (.) без ложной доли скромности \ (.) сделала она это в том числе и моими усилиями \ (.) вот что я имел в виду \ (.)
(e) Осин: Соломин (.) прости что я тебя…
(f) Нарышкин: но но при этом \ (.) но при этом \ Антон Красовский \ получается что немножко обижен / (?)
(g) Красовский: ну (.) немножко да \ [C16]

48La séquence confirme l'iloiement à destination de l'interviewé qui y répond par la reprise de l’adverbe hypocoristique nemnožko. Ici, l’iloiement, associé au choix d’adverbe (nemnožko vs. nemnogo), peut être comparé à la manière dont on s’adresse à un enfant.

49Dans cette séquence, nous remarquons qu’Osin s’adresse à Solomin par son nom. En situation d’adresse directe, ce choix est assez exceptionnel, mais explicable probablement par le fait que les deux collègues d’Osin se prénomment Aleksej et par conséquent le prénom serait référentiellement ambigu. Il faut préciser qu’Osin n’a pas de contact visuel avec Solomin à ce moment-là.

3.3.3. Séquence 3

(a) Нарышкин: а что / бы хотел Антон Красовский / делать (.) в рамках телевидения / (?)
(b) Красовский: сейчас / (?)
(c) Нарышкин: да \ (.)
(d) Красовский: ну я не знаю \ (.) может быть…
(e) Нарышкин: по-полная свобода \ (.) выбирайте любую кнопку / (.) такую вот (.) представим \ может быть (.) идеальную / ситуацию \ (.) неограниченный бюджет \ (.) что бы / (.) что бы / вы делали \ (?)
(f) Красовский: ну зачем же / не ограничивать бюджет \ (?) бюджет всегда надо (.) Алексей (.) ограничивать \ (.) если вам не ограничивать бюджет / (.) вы превратитесь в Евгения Киселёва (air moqueur) [C16]

50Nous trouvons ici un autre exemple d’iloiement de la part de Naryškin. L’évolution de cette séquence illustre que Krasovskij attaque Naryškin en exprimant une critique quant au contenu de sa question, puis il finit par le sermonner et le rabaisser moyennant une comparaison avec Evgenij Kiselëv.

51Les séquences 1, 2 et 3 montrent que l’interviewé utilise le prénom complet Aleksej à l’égard de Naryškin. Par ailleurs, on recense treize occurrences Aleksej (y compris Aleksej , dorogoj, moj dorogoj Aleksej et dorogoj Aleksej) lorsque Krasovskij s’adresse à tel ou tel co-animateur. En revanche, le prénom complet Anton est très peu utilisé par les co-animateurs (trois occurrences sur l’intégralité de l’interview de plus de 53 minutes), la préférence allant au pronom vy ou à l’iloiement. S’adresser à Krasovskij par son prénom aurait traduit un esprit de corporation, voire de complaisance, et aurait tranché avec l’attitude agressive de l’interaction. Un des rares cas d’adresse par le prénom complet Anton a été constaté dans la séquence 5 (réplique (n)) dans laquelle tous les quatre interactants s’expriment en même temps et Solomin, souhaitant passer à un autre sujet, veut attirer l’attention de Krasovskij qui ne le regarde pas.

3.3.4. Séquence 4

(a) Красовский: если у Ксении Анатолье’ны есть только горизонта…вертикальные / связи в жизни \ (.) у меня / только горизонтальные \ (.) в этом смысле \ у нас такой крест \ (.) который мы поставили на наши отношения \ (.)
(b) Соломин: ну вас же были / с ней горизонтальные связи / (?)
(c) Красовский: никогда \ (.) никогда у нас с Ксенией Анатолье’ной не было горизонтальных связей \ (.) вот в этом парадокс \ вот в этом проблема \ (.) я всегда считал \ что они такими / были \ (.) а на самом деле их не было никогда \ (.) с Ксенией Анатолье’ной не бывает никаких \ (.) аа (.) горизонтальных связей \ значит (.) с Ксенией Анатолье’ной бывают связи либо вертикальные \ аа (.) где она (.) т-только вертикальные \ (.) где она либо начальник / либо подчинённый \ (.) вот \ всё остальное / ээ (.) это так или иначе / э (.) связи её с её подружками \ в которых / э (.) так сказать \ которые / меняются в зависимости от того \ (.) у какой подружки / появляются новые джинсы \
(d) Нарышкин: вы / (.) с Ксенией Собчак (.) вы (.) извините / что долго о ней говорим / (.) может быть
(e) Красовский: нет / (.) всем же интересно / вы же пере… такой формат /
(f) Нарышкин: вы вы / (.) с Ксенией Собчак в дружеских отношениях состояли / (?)
(g) Красовский: нет (.) с Ксенией Анатолье’ной никогда не состояли в дружеских отношениях
(h) Нарышкин: то есть когда
(i) Красовский: я не был у нее дома \ (.) не общаюсь с ее семьёй \ я никогда не видел ее ребёнка \ (.) я никогда с ней не дружил / мы с Ксенией Анатолье’ной делали некоторое количество проектов
(j) Нарышкин: вот \
(k) Красовский: которые мне / (.) казались партнёрскими \ (.) но в реальности / они не являлись партнерскими [C16]

52Dans cette séquence, on remarque l’emploi quasi abusif du prénom + patronyme par Krasovskij pour désigner un tiers absent, en l’occurrence, Ksenija Sobčak : il utilise six fois Ksenija Anatol’ena en l’espace de 65 secondes. La différence est saisissante entre le choix du prénom + nom voire du pronom (s nej) fait par l’intervieweur et le choix de l’interviewé qui consiste à désigner son ancien employeur et partenaire par le prénom + patronyme. La visée d’un tel emploi peut être triple pour Krasovskij : 1) avant tout, marquer la distance, 2) exagérer la déférence de manière que l’on puisse douter de la sincérité du respect affiché ainsi, 3) marquer le fait de connaître personnellement Ksenija Sobčak. En faisant référence à des personnes du passé plus au moins lointain (exemple de Kiselëv dans la séquence 5), l’usage du prénom + patronyme peut également signifier un effort particulier de mémorisation et donc de précision, ce qui témoignerait de son expertise en tant que spécialiste des médias. Le désignatif prénom + patronyme demeurera dominant jusqu’à la fin de l’interaction. En effet, Krasovskij emploie seulement une fois Ksenija, cinq fois Ksenija Sobčak, sept fois Ksenija Anatol’ena Sobčak, tandis que Ksenija Anatol’ena est réitéré vingt-cinq fois. Le nom Sobčak n’est jamais employé par Krasovskij. À titre de comparaison, en parlant de Poutine, Krasovskij n’utilise que Vladimir Putin (dix-huit fois) et Putin (sept fois).

3.3.5. Séquence 5

(a) Красовский: … ну (.) во-первых / Леонид Генад’ич (.) в отличие от меня является легендой / (.) а оценивать легенду \ (.) вы знаете \ дело / неблагодарное \ (.) ещё раз вам говорю \ (.) когда а-а человек создаёт интонацию \ и создаёт буквально эпоху \ (.) оценивать его как-то таким бессмысленным ничтожествам как я \ (.) довольно смешно \ (.)
(b) Нарышкин: Киселёв \ (.) Евгений /
(c) Красовский: Евгень’Алексе’ич / (?)
(d) Нарышкин: да \ (.)
(e) Красовский: (souffle)
(f) Нарышкин: он в этом смысле (.) легендарный человек / (?)
(g) Красовский: нет \ (.) потому что Евгень’Алексе’ич
(h) Нарышкин: мелковат / (?)
(i) Красовский: ну нет \ (.) ну конечно же крупноват / (.) […] но (.) э Евгень’Алексе’ич Киселёв не создал \ (.) ни легенду \ ни интонацию \ (.) Евгень’Алексе’ич Киселёв создал четырехчасовой \ (.) э монолог \ в эфире \ (.) который просто был в итоге не очень нужен людям \ (.)
(j) Осин: а это его э-э-э вот это /
(k) Красовский: ну вот это три часа / из этих четырёх \ (.)
(l) Соломин (Осину): Алексей \ (!) я тебя призываю \ (.) что ты начинаешь / (?)
(m) Красовский (Нарышкину): да \ (.) ну а чё / ты хочешь от меня (.) чтобы я тебе сказал про Евгения Алексе’ича (?)
(n) Соломин: Антон /
(o) Красовский (Нарышкину): сволочь усатая / (!) сиди там в Киеве \ (.) учи украинску мову / (!) что / я должен сказать (?) [C16]

53Dans cette séquence, Krasovskij emploie exclusivement le prénom + patronyme (cinq fois en l’espace de 40 secondes) en parlant de Evgenij Kiselëv. On remarque beaucoup de critiques mélangées à de l’ironie (« Evgen’-Alekseič Kiselëv ne sozdal ni legendu, ni intonaciju ; sozdal četyrëxčasovoj monolog v èfire ») qui sont contrebalancées par quelques concessions (« Melkovat ? – Nu, net, konečno že krupnovat ») ou de litote (« ne očen’ nužen » à la place de « ne nužen » ou « sovsem ne nužen », ce qui est le véritable sens du propos). Krasovskij choisit de neutraliser son attitude personnelle envers Kiselëv tout en gardant une distance, une posture d’expert. Mais son attitude personnelle réelle se manifeste dans la réplique (o) sous forme d’autocitation simulée : « Svoloč usutaja ! Sidi tam v Kieve, uči ukrainsku movu ! ». Ce « moment de vérité » est d’ailleurs introduit par la digression stylistique (familiaritème čë) et le passage au tutoiement (« Nu, a čë ty xočeš’, čtoby ja tebe skazal ? »). Conscient que son propos est ironique et moqueur, Krasovskij veut aussitôt modérer en disant à la suite de cette séquence : « Ja xorošo voobšče otnošus’ k Evgeniju Alekseiču ».

4. Dilogue

54A priori, à la différence du polylogue, le dilogue ne présente pas de facteurs « objectifs » favorisant un emploi massif de FNA au-delà des séquences d’ouverture, de clôture, de présentation ou de remerciements. En effet, il s’agit d’un face-à-face de deux interactants capables d’interagir uniquement par l’entremise ponctuelle de pronoms personnels sans que le lecteur ou le spectateur perde le fil de leur échange. Et pourtant, nous allons constater que des FNA sont bien présentes dans des dilogues puisqu’elles ne servent pas uniquement à l’identification de l’allocutaire, mais à des stratégies discursives diverses.

55Dans cette partie seront proposés les deux extraits suivants : 1) interaction journaliste-interviewé (situation de communication 4) ; 2) interaction entre deux éditorialistes co-présentateurs (situation de communication 5).

4.1. Situation de communication 4

56Interview publiée le 28 février 2016.

Participants :

  • Evgenija Albac (57 ans), rédactrice en chef de The New Times,
  • Mikhaïl Gorbatchev (85 ans), l’ancien président de l’URSS.

Il s’agit de leur 4interview.

Quelques répliques de Gorbatchev :

(a) А ты как относишься?
(b) А ты, вон видишь…
(c) Ты с трудом, но сказала.
(d) Женя, Женя, я знаю тебя.
(e) Я тебе расскажу об одном своем разговоре с Юрием Андроповым.
(f) Я считаю, я ответил на твой вопрос.
(g) Вот если ты не будешь обижаться, мы же с тобой друзья… Я скажу тебе так: «впоследствии» — это необязательно то же самое, что и «вследствие того» [C17]

Quelques répliques d’Albac :

(a) Вот вы, Михаил Сергеевич, горячо поддержали аннексию Крыма, за которой последовала война на Востоке Украины, натянутые отношения со всем постсоветским миром, включая даже батьку Лукашенко, международная обструкция. Вы по-прежнему считаете, что это было правильное решение — присоединение Крыма к России?
(b) Но вы же не можете не думать о том, что там — за пределами жизни, Михаил Сергеевич?
(c) Вы можете назвать три ваших решения, которые вам тяжко дались, но за которые вы себе говорите: «Молодец, сумел»?
(d) Если бы вы сейчас могли позвонить Путину, что бы вы ему сказали? [C17]

57Les termes d'adresse employés dans l'interview sont asymétriques. Les répliques de Gorbatchev démontrent le tutoiement qu'il réserve à son interlocutrice, alors que celles de la journaliste relèvent exclusivement du vouvoiement. Le choix du vouvoiement associé à l’appellatif prénom + patronyme de la part de la journaliste n’est guère étonnant puisqu’il s’agit d’un ancien chef de l’État, de surcroît, d’une personne plus âgée. En revanche, Gorbatchev tutoie la journaliste et utilise l’hypocoristique Ženja s’adressant à une femme de 57 ans. La vérification des archives de The New Times a permis de constater qu’il choisit le tutoiement dès leur premier entretien paru le 23 juin 2008. Pour Gorbatchev, ce choix sert à exprimer la proximité affective vis-à-vis de son interlocutrice. Cette proximité peut être vue comme condition nécessaire pour un témoignage franc et sincère que livre l’ancien président, en donnant à cette interview des airs d’une confession. L’unique fois où Gorbatchev vouvoie Albac s’inscrit dans la stratégie d’évitement d’une question assez indiscrète qui semble l’étonner. Dès lors, le marqueur de distance vy apparaît témoignant de l’éloignement soudain opéré entre les interactants en l’espace d’une question :

Albac: Вы были знакомы со многими мировыми лидерами. Кто вам был особенно симпатичен? Кстати, Раиса Максимовна вас не ревновала к Маргарет Тэтчер?
Gorbatchev : Да ну, что вы. Да нет этого вопроса, он не существовал. [C17]

58Il est à noter que dans la situation de communication étudiée, les termes d’adresse, hormis les pronoms vy / ty, ne sont pas fréquents. Cela est dû, sans doute, à la relative stabilité des positions que les interactants entretiennent l’un vis-à-vis de l’autre.

4.2. Situation de communication 5

59Échange dans le cadre de l’émission « Panoptikum » sur la chaîne Dožd’ qui traite de l’actualité socio-politique sous l’angle de l’ironie et de l’absurde.

Participants :

  • Stanislav Belkovskij (47 ans), consultant politique et éditorialiste,
  • Aleksandr Nevzorov (59 ans), éditorialiste, écrivain, producteur de télévision et de cinéma, ancien homme politique.

60Habituellement, l’émission est animée par la journaliste Anna Nemzer, qui s’absente cette fois et donne carte blanche aux deux chroniqueurs. Belkovski se trouve physiquement sur le plateau de la chaîne à Moscou. Nevzorov participe par visioconférence depuis son studio Nevzorov.tv à Saint-Pétersbourg. Ainsi, l’absence de l’animatrice distribuant la parole ajoute de la confusion quant aux rôles que chacun des deux chroniqueurs est censé remplir dans cette émission.

(a) Невзоров: тебе придется \ (.) тащиться на инаугурацию в метро \ (.) ты это понимаешь \ (.) да / (?)
(b) Белковский: а я \ что не готов / (?)
(c) Невзоров: нет \ (.) потом (…)
(d) Белковский: я / сама скромность \ (.) Алексан’Глеб’ыч \ (.) я могу и на автобусе / на инаугурацию приехать \ (.)
(e) Невзоров: ты можешь быть самой скромностью / (.) Стасик \ (.) но (…)
(f) Белковский: я ей не могу ей быть потому что я ей являюсь уже \ (.)
(g) Невзоров: который надо будет \ а-а заново городить \ всю эту дикую историю (.) a-a, созывать всех этих (.) э-э (.) ну потасканных \ (.) седых \ шакалов режима / (.) 
(h) Белковский: да \ (.) конечно \ (.) конечно \ (.) да \ (.) обязательно / (.) мы их созовём \ (.)
(i) Невзоров: вынюхивая \ (.) где тут халявные биточки и шампанское \ (.) и a-a (.) тебе \ нужно будет снова собирать депутатов Госдумы \ (.) которые будут там (…)
(j) Белковский: мне кажется / (.) легче их распустить \ (.) чем собирать \ (.) зачем / они мне (?)
(k) Невзоров: подожди \ (.) а-а подожди \ (.) а из кого ты еще / создашь массовку на инаугурацию \ (?) на последнюю инаугурацию пришлось (.) блин звать даже Доренко / (.) потому что у них вообще / (.) было некого позвать \ (.) и тогда / (.) они уже просто (.) я удивляюсь / (.) что они еще (.) не на Курском вокзале \ (.) производили отбор \ (.) гостей \ (.)
[…]
(l) Белковский: к тому же (.) меня пригласили на очень статусное / мероприятие \ (.) Александр Глеб’ыч \ (.)
(m) Невзоров: Стасик / (.) а давай я предлагаю (…)
(n) Белковский: вот можно я \ (.) я вам скажу / (.) на какое / статусное мероприятие меня пригласили \ (.)
(o) Невзоров: да мне страшно \ (…)
(p) Белковский: меня на такое / статусное мероприятие пригласили / (.) которое не снилось никому \ (.) даже Сергею Леонидовичу Доренко \ (.) моему другу (.) нашему общему другу \ (.)
(q) Невзоров: так \
(r) Белковский: как (.) на вручение Нобелевской премии по литературе Анне Андреевне Немзер / (.) куда ее выдвигает Боб Дилан \ и э (.) отказать Бобу Дилану невозможно \ (.)
(s) Невзоров: понимаешь (.) меня как бы (.) во-первых \ я не считаю премию по литературе Нобелевской премией / (.) давай ее как-нибудь переименуем тогда а / (.) пусть она будет теперь навсегда немзеровской премией / (.) [C18]

61Dans cette séquence, Belkovskij et Nevzorov négocient leurs rapports en se prêtant à un jeu de rôle « vertical », Nevzorov apparaissant en tant qu’expert investi d’une autorité incontestable, « velikij čelovek » et Belkovskij jouant le rôle d’interlocuteur « junior », un faire-valoir de Nevzorov. Leur relation est totalement asymétrique : tutoiement associé à l’hypocoristique Stasik vs vouvoiement combiné avec le prénom + patronyme Aleksan Glebyč. Il faut noter que l’hypocoristique Stasik qui peut avoir une valeur affective dans la vie privée revêt nécessairement un caractère humiliant lorsqu’il s’agit de désigner ainsi, dans le contexte médiatique, son interlocuteur de même âge et de même statut. Cependant, il n’y a aucun conflit apparent entre les interactants, au contraire, Belkovskij « coopère » avec son partenaire, en injectant des marques de déférence :

Я хочу представить вам главного героя нашей программы Алексея Глебовича Невзорова. […] Вы же, наверняка, не были на церемонии присуждения Нобелевской премии, я тоже не был, но вы-то великий человек, поэтому у вас было много шансов там появиться, а у меня их не было никогда. [C18]

Il s’agit visiblement d’hyperbole et d’ironie de la part de Belkovskij.

5. Conclusion intermédiaire : tendances observées

62Notre analyse de polylogues et de dilogues a permis de constater une grande variété de termes d’adresse et, au-delà des formes communément admises représentées par les deux pôles – prénom + patronyme associé à vy et hypocoristique associé à ty –, a fait ressortir plusieurs tendances :

  • l’emploi du prénom ne va pas nécessairement de pair avec le tutoiement, même lorsqu’il s’agit d’hypocoristique (« Nastja, rada vas videt' ») ;
  • les termes d’adresse différents tels que prénom complet et hypocoristique d’une part et vy et ty d’autre part peuvent alterner ;
  • le marqueur de distance vy n’exclut pas pour autant l’emploi d’hypocoristique affectif (Lidočka) ;
  • le recours à l’iloiement ;
  • la prononciation réduite du prénom + patronyme.

63Le style personnel est à prendre en considération : par exemple, Pozner n’emploie pas de noms personnels d’adresse et vouvoie ses allocutaires nonobstant le format de communication, l’âge ou le statut social des allocutaires. Mentionnons aussi la prolifération de l’usage du prénom + patronyme et du prénom + patronyme + nom pour désigner des tiers chez Krasovskij.

64L’âge et la position sociale influent considérablement sur le choix de termes d’adresse, néanmoins, nous remarquons que le tutoiement et l’emploi d’hypocoristiques sont bien présents, car le cadre médiatique est souvent marqué par la familiarité liée au besoin soit de provoquer, soit de créer une ambiance intimiste. Enfin, le nombre de participants n’a pas d’influence particulière sur l’usage de termes d’adresse.

6. Analyse statistique du sous-corpus

65Pour avoir une vue d’ensemble d’emplois des FNA du point de vue normatif, nous allons nous appuyer sur un sous-corpus comprenant vingt interactions médiatiques qui représentent des situations de communication variées avec des dimensions relationnelles différentes :

  • Artistes :
    • Jurij Dud’ (32 ans), intervieweur-star, reçoit le réalisateur oscarisé Nikita Mixalkov (73 ans) ; chaîne Youtube Vdud’. Dud’ vouvoie Mixalkov qui le tutoie en retour. Durée : 1h49min08 [C19] ;
    • Liza Gyrdymova alias Monetočka (20 ans), révélation musicale de l’année 2018, est interviewée par Vasilij Trunov et Nikolaj Red’kin (même tranche d’âge) sur la chaîne Youtube Vpiska. Tutoiement général. Durée : 43min45 [C20] ;
    • Tixon Dzjadko (27 ans), Boris Barabanov (41 ans), Anton Želnov (33 ans), Dmitrij Kaznin (40 ans) et Anna Mongajt (36 ans) reçoivent le chanteur de rock Andrej Makarevič (61 ans) ; émission « Hard Day’s Night » sur la chaîne Dožd’. Vouvoiement à destination de l’invité, tutoiement entre journalistes. Durée : 44min23 [C21] ;
  • Spécialistes dans un domaine particulier :
    • Lidija Malygina (trentenaire), maître de conférences à la faculté de journalisme à l’université d’État de Moscou, est invitée dans le cadre de l’émission de la radio Majak « Govorim pravil’no ! » du 4 septembre 2015 ; les co-animateurs sont Pëtr Fadeev (43 ans) et Anastasija Drapeko (32 ans). Vouvoiement à destination de l’invitée, tutoiement entre animateurs. Durée : 40min15 [C15]
    • Leonid Jakubovič (72 ans), acteur et animateur de télévision, interviewe Irina Viner (69 ans) sur la chaîne Zvezda dans le cadre de l’émission « Zvezda na ‘Zvezde’ » ; vouvoiement réciproque. Durée : 37min34 [C22] ;
    • Oleg Tin’kov, homme d’affaire (51 ans) est interviewé par Julija Bextereva (28 ans) en marge du Forum économique de Saint-Pétersbourg par la chaîne NTV ; vouvoiement réciproque. Durée : 7min21 [C23] ;
  • Journalistes :
    • Ivan Urgant (40 ans), animateur-star de Pervyj Kanal, reçoit le journaliste culte Vladimir Pozner (84 ans) pour la 10e fois dans son late show « Večernij Urgant » ; vouvoiement réciproque. Durée :16min29[C24] ;
    • Nikolaj Solodnikov (quinquagénaire), journaliste et membre de la fondation Joseph Brodsky interviewe la fondatrice, directrice générale et rédactrice en chef de Meduza, Galina Timčenko (56 ans) ; chaîne Youtube Eščenepozner. Les interlocuteurs se tutoient, il est dit au cours de l’interview qu’ils se voient souvent. Durée : 52min45 [C25] ;
    • Olesja Gerasimenko (35 ans), correspondante de la BBC, interviewe Ekaterina Andreeva (quinquagénaire) qui présente le journal télévisé « Vremja » sur la première chaîne publique de Russie depuis 1998 ; vouvoiement réciproque. Durée : 28min29 [C26] ;
  • Responsables politiques :
    • Le président Vladimir Poutine (66 ans) répond aux questions de journalistes russes et étrangers lors de sa traditionnelle conférence de presse (14e), Dmitrij Peskov (51 ans), porte-parole du président, remplit la fonction de médiateur ; vouvoiement général, quelques tutoiements à titre d’exception de la part de Poutine à l’égard de Peskov. Durée : 3h44min35 [C27] ;
    • Dmitrij Gudkov (38 ans), ancien député (2011-2016), président du parti Partija peremen, est l’invité de l’émission « Osoboe mnenie » de la radio Écho de Moscou, l’émission est présentée par Maksim Kurnikov (entre 30 et 40 ans) ; vouvoiement réciproque. Durée : 42min02 [C28] ;
    • Aleksej Venediktov (62 ans), rédacteur en chef d’Écho de Moscou et la journaliste Svetlana Sorokina (61 ans) reçoivent Marija Zaxarova (43 ans), porte-parole du ministère des Affaires Étrangères de Russie, autour du thème de harcèlement. Vouvoiement de la part de Zaxarova à l’égard des animateurs, tutoiement envers l’invitée. Durée : 45min58 [C29] ;
    • Anatolij Čubajs (63 ans), oligarque, ex-ministre de Boris Eltsine, actuellement en charge du conglomérat d’État Rosnano, est l’invité de la chaîne Youtube Eščenepozner de Nikolaj Solodnikov. Vouvoiement réciproque. Durée : 1h07min34 [C30] ;
    • Vladimir Medinskij (48 ans), ministre de la Culture, est l’invité de la chaîne Youtube Eščenepozner de Nikolaj Solodnikov. Vouvoiement réciproque. Durée : 51min34 [C31] ;
  • Personnalités médiatiques et leaders d’opinion :
    • Anton Krasovskij (43 ans), journaliste, consultant politique et directeur de la fondation SPID-Centr, est reçu sur Écho de Moscou dans l’émission « A-Team » qui est présentée par trois journalistes co-animateurs Aleksej Naryškin (30 ans), Aleksej Solomin (30 ans), Aleksej Osin (52 ans). Vouvoiement réciproque entre l’invité et les animateurs, tutoiement entre les co-animateurs. Durée : 53min26 [C16]17 ;
    • Tina Kandelaki (43 ans) est l’invitée de la chaîne Youtube appartenant au label musical de hip-hop Gazgolder. L’émission « Gazlive » est animée par le rappeur Basta (Vasilij Vakulenko, 38 ans) avec l’assistance de son comparse Kyivstoner (Ivan Kolyxalov, 27 ans). Tutoiement entre l’invitée et Vakulenko, vouvoiement entre l’invitée et Kolyxalov, tutoiement entre les co-animateurs. Durée : 1h11min33 [C32] ;
    • Èduard Limonov (75 ans), écrivain, polémiste et personnalité politique controversée, accorde une interview à Jurij Dud’. Vouvoiement réciproque. Durée : 1h11min33 [C12];
    • Aleksej Naval’nyj (42 ans), avocat, ex-blogueur anti-corruption et leader de l’opposition russe, donne une interview à Evgenija Albac (60 ans) sur Écho de Moscou. L’interview radiophonique est retransmise sur la chaîne Youtube officielle de la station. Vouvoiement réciproque. Durée : 1h44min14 [C33] ;
    • Ksenija Sobčak (37 ans), journaliste et ex-candidate à l’élection présidentielle de 2018, est l’invitée de Natal’ja Sindeeva (47 ans), fondatrice de la chaîne de télévision Dožd’, collègue, amie et employeur de Sobčak. Tutoiement réciproque. Durée : 51min32 [C34] ;
    • Mixail Xodorkovskij (55 ans), ancien PDG de la société pétrolière Youkos, actuellement résidant à Londres, accorde une interview à Il’ja Žigulёv, envoyé spécial à Meduza, média russe enregistré en Lettonie. Vouvoiement réciproque. Durée : 1h12min36 [C35].

66Les résultats de l’analyse de notre sous-corpus seront présentés sous forme de graphiques répartis en fonction de type d’appellatifs (en situation d’adresse directe et d’iloiement) ou de désignatif (se référant à un tiers absent). Il s’agit d’une mesure statistique de fréquence textuelle des noms personnels d’adresse répertoriés et regroupés par catégories qui représentent les variables : hypocoristique non marqué (p. ex. Maša), hypocoristique néo-vocatif (Maš), hypocoristique affectif (Mašen’ka), prénom complet (Marija), nom, patronyme, hypocoristique + nom (Lena Solovej), prénom complet + nom, prénom + patronyme non réduit, prénom + patronyme réduit(s), prénom + patronyme + nom, gospoža / gospodin + nom.

Figure 1 : FNA employées dans la position d’adresse directe

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67Concernant les trois interactions avec les artistes, l’adresse par le prénom (hypocoristique non marqué, néo-vocatif et complet) prédomine quand elle est destinée aux jeunes que ce soit l’invitée (p. ex. Monetočka) ou les intervieweurs. La FNA combinée prénom + patronyme est employée pour s’adresser à deux personnalités artistiques de renom – Mixalkov et Makarevič – qui ont respectivement 73 et 61 ans au moment de l’interaction. Il est à noter l’usage asymétrique de ty / vy dans l’échange entre Mixalkov et Dud’ qui exprime automatiquement une hiérarchie entre eux : étant donné son âge et son statut, Mixalkov occupe la position haute et agit de manière paternaliste vis-à-vis de Dud’ qui se retrouve en position basse. Mentionnons aussi que Mixalkov s’adresse à Dud’ en employant une fois « moj xorošij » et deux fois « rodnoj moj » pour lui signaler qu’il veut exprimer une incompréhension ou une désapprobation, mais cherche à adoucir son propos ne souhaitant pas vexer son interlocuteur [Guiraud-Weber 2012 : 452].

68Nous observons très peu d’adresse directe en présence de spécialistes : l’absence totale de FNA dans l’interaction entre Viner et Jakubovič et une seule adresse par le prénom-patronyme à destination de Tin’kov. La seule exception concerne Malygina qui intervient régulièrement dans l’émission radio en question : sur neuf emplois de FNA, cinq sont des prénoms complets et quatre hypocoristiques dont un affectif à destination de l’invitée (Lidočka).

69Quant aux journalistes, trois cas complètement différents sont observés : l’absence de FNA dans l’interview d’Andreeva, la forme prénom + patronyme dans celle de Pozner et les hypocoristiques entre Timčenko et Solodnikov. Étant la voix de la télévision d’État, Andreeva a la réputation de maîtriser toujours sa communication. Or, le service russe de la BBC est aux antipodes de Pervyj kanal où officie Andreeva depuis vingt ans en tant que présentatrice du journal télévisé « Vremja ». De surcroît, elle est plus âgée que l’intervieweuse. L’ensemble de ces facteurs fait que le choix de FNA est probablement difficile et ni l’une, ni l’autre n’osent le faire. Concernant le passage de Pozner dans « Večernij Urgant », on aurait pu s’attendre à ce que leur camaraderie se traduise par l’emploi réciproque des prénoms, mais cela n’a pas eu lieu. Fidèle à son style, Pozner n’emploie aucune FNA en optant pour un simple vouvoiement, et la forme prénom + patronyme est réitérée à son égard, conformément à son âge et à son statut. La complicité des deux interlocuteurs s’exprime par d’autres moyens : sourires, gestes, attitude. Le format Youtube offre à Timčenko et Solodnikov l’occasion de traduire dans les FNA leur relation amicale en ne s’adressant, l’un à l’autre, que par les hypocoristiques.

70Concernant les responsables politiques, trois tendances se dégagent : l’adresse par le prénom + patronyme, celle par le prénom complet et l’absence de FNA. Naturellement, le prénom + patronyme est la seule FNA destinée à Poutine et à Čubajs. En effet, outre Peskov, trente-sept journalistes s’adressent à Poutine par Vladimir Vladimirovič (contre seize journalistes qui n’utilisent pas cette FNA), ce qui représente 70 % des prises de parole. Les hypocoristiques sont employés par Poutine à l’adresse de Peskov (Dima) et d’une journaliste (Katja). Cela n’est guère surprenant à l’égard de Peskov puisqu’il est un des collaborateurs les plus proches du président, d’autant plus qu’il est de quinze ans son cadet. En revanche, la séquence avec la journaliste mérite que l’on s’y attarde :

Буткевич: министерство идей \ (.) это частный телеканал \ (.) находится в Екатеринбурге э-э (.) вопрос о вашем здоровье / как вы себя чувствуете / как у вас дела / (?)
Путин: не дождётесь / (!)
Буткевич: (rires) просто все интересуются только своими вопросами / да \ и никто не интересуется / как вы в общем-то / да \ нужна ли вам помощь в каких‑то вопросах / например \ (?) (rires)
Путин: как как вас зовут (?)
Буткевич: Екатерина \
Путин: Катя / но мы об- обсудим потом \ (rires) [C27]

71L’intégralité de l’intervention de la journaliste est saugrenue et inappropriée pour une conférence de presse. Sa prise de parole suscite le rire de l’audience. Ainsi, Poutine en joue et se permet donc de passer à l’hypocoristique.

72En dehors de cet épisode, Poutine ne s’adresse qu’une seule fois à un journaliste et il le fait en utilisant son prénom complet (Andrej). La question se pose : pourquoi Poutine n’emploie quasiment pas de FNA ? Tout simplement, parce que son choix de FNA est à la fois restreint et délicat. Tout d’abord, les journalistes se présentant par leur prénom + nom18, le patronyme reste ignoré. Quand bien même, Poutine le connaîtrait, l’emploi du prénom + patronyme semblerait inapproprié du fait de la distance manifeste entre le président et les journalistes, ce serait une complaisance excessive. Il faut signaler que l’analyse de l’ensemble de notre sous-corpus montre que l’adresse directe par le prénom + nom est très marginale19, ainsi que celle par le nom isolé. Par conséquent, Poutine ne peut pas non plus s’adresser à ses interlocuteurs par la forme prénom + nom ou par le nom, car cela ne correspond pas aux attentes normatives.

73L’adresse par le prénom complet est employée uniquement dans l’interview de Dmitrij Gudkov, ce qui peut être expliqué par son âge relativement jeune pour un homme politique.

74L’absence totale d’adresse directe par une FNA est constatée dans l’interview accordée par Medinskij à la chaîne Youtube Eščenepozner. Il est à noter que le même journaliste s’adresse souvent à ses invités par des FNA variées en fonction de l’invité : hypocoristiques, prénom complet, prénom + patronyme, donc éviter les FNA ne relève pas de son style. Ainsi, l’explication d’absence de FNA est à chercher ailleurs : s’agit-il d’éviter de marquer la déférence en choisissant le prénom + patronyme qui est la FNA normative vis-à-vis d’un ministre ?

75Avec Marija Zaxarova, la très médiatique porte-parole du ministère des Affaires Étrangères, connue pour son franc-parler, la situation communicative dans le studio d’Écho de Moscou frôle la transgression. En effet, Aleksej Venediktov et Svetlana Sorokina s’adressent à Zaxarova exclusivement par son prénom : deux emplois de la forme complète, six hypocoristiques dont la moitié sont des néo-vocatifs (Maš). Le facteur d’âge y étant probablement pour beaucoup, Zaxarova, à son tour s’adresse par le prénom + patronyme (Aleksej Alekseič) à Venediktov (sauf une fois où elle emploie l’hypocoristique néo-vocatif (Lёš) par effet de mimétisme avec Sorokina qui, elle, peut se le permettre en tant que collègue de même âge) et par le prénom complet (Svetlana) à destination de Sorokina. Il est à noter également que Zaxarova vouvoie les deux animateurs tandis qu’eux la tutoient en retour. Cet usage asymétrique des pronoms ty / vy va à l’encontre de la tendance normative identifiée qui consiste à vouvoyer les hauts fonctionnaires et à préférer l’adresse à leur égard par le prénom-patronyme. Visiblement, nonobstant sa haute fonction, Zaxarova est considérée par les deux journalistes plus largement en tant que personnalité médiatique qui représente, certes, l’État, mais avec qui la station de radio entretient une certaine proximité.20

76Dans la catégorie de personnalités médiatiques, on observe trois emplois classiques de FNA : 1) prénom + patronyme dans l’interview de Xodorkovskij ce qui est tout à fait normatif envers une personnalité publique de son envergure, 2) prénom complet dans celle de Krasovskij, et 3) l’hypocoristique que se renvoient Sobčak et Sindeeva tout au long de leur interview.

77L’analyse de notre sous-corpus a également confirmé l’importance du style individuel qui n’est pas sans incidence sur le choix des FNA. En effet, trois usages particuliers sont observés ici. Premièrement, nous remarquons entre Al’bac et Naval’nyj le vouvoiement réciproque associé à l’usage d’hypocoristiques (Ženja, Lёša), réciproque, lui aussi. Le choix de l’hypocoristique fait ressortir la dimension solidaire affichant une certaine complicité entre les interlocuteurs sans pour autant passer au tutoiement qui aurait été plus cohérent. C’est en effet conforme au style d’Al’bac : on observe la même chose lorsqu’elle interviewe Sobčak et, par ailleurs, nombre de ses invités se conforment à ce rapport interlocutif s’adressant à elle par son hypocoristique. Ceci permet d’atténuer la distance véhiculée par l'emploi du pronom vy. Deuxièmement, Dud’, fidèle à lui-même, conduit son interview de manière provocatrice, voire insolente. Ainsi, il se permet de défier Limonov en s’adressant à lui par le prénom, bien que ce dernier soit de quarante-deux ans son aîné. Enfin, notons le style individuel de Kandelaki qui, à la différence d’Albac et de Dud’, est l’invitée de l’émission. Plusieurs journalistes reconnaissent qu’il n’est guère aisé d’affronter Kandelaki dans un face-à-face médiatique21. Puisque la communication est son métier, elle soigne minutieusement son image, ne laissant rien au hasard, en négociant le contenu en amont et en soumettant la mise en ligne de son apparition publique à sa validation. Alors qu’en règle générale, les termes d’adresse sont principalement employés par les interviewers22, nous remarquons une grande disproportion ici : Kandelaki utilise vingt-sept FNA contre deux employées à son égard. Cette stratégie permet à Kandelaki de se mettre en scène en « majesté bienveillante ». C’est une sorte d’opération de communication de sa part. Ce trait particulier s’observe également dans d’autres interviews données par Kandelaki, notamment dans celle qu’elle accorde à Elizaveta Foxt et Elizaveta Surnačeva du service russe de la BBC : l’invitée est la seule à interpeler ses intervieweuses par les FNA, elle-même n’est désignée que dans les séquences d’ouverture et de clôture de l’interaction ou encore en position d’iloiement. Cela instaure un rapport de force de domination et d’indulgence, Kandelaki fait faveur de sa présence en rappelant par son attitude que les journalistes sont souvent mal préparés et posent des questions incongrues mais elle le leur pardonne [C36].

78Notons, par ailleurs, l’emploi marginal du patronyme sans l’associer au prénom de la part de Kyevstoner à destination du rappeur Basta (Mixalyč) en tant que familiaritème, de même que le seul emploi du nom lors de l’adresse directe de la part de Naryškin à destination de Solomin dont l’usage apparaît comme corporatiste.

79La prononciation de la FNA combinée prénom + patronyme a également attiré notre attention. Ici, quatre cas de figure sont envisageables : 1) prénom tronqué + patronyme complet (Vladim-Vladimirovič), 2) prénom complet + patronyme tronqué (Pavel Ivanyč), 3) prénom tronqué + patronyme tronqué (Pal-Ivanyč), 4) prénom complet + patronyme complet. Dans le cadre du présent travail, nous avons distingué seulement deux variantes de prononciation – complète ou réduite –, car nous voulions comprendre laquelle des deux est dominante du point de vue normatif sans pour autant consacrer notre analyse à l’étude approfondie de la prononciation de patronymes. En réalité, certains patronymes ne sont pratiquement jamais prononcés « à la lettre » (Alekseič, Mixalna) et l’on constate la généralisation de certaines prononciations (Nikita Sergeič). Cependant, il est possible que selon le contexte de l’interaction (type de média, format) et les relations interpersonnelles entre les interactants (distance / familiarité, position hiérarchique, différence d’âge), les différentes prononciations de certains prénoms + patronymes soient susceptibles de marquer une certaine familiarité (San-Sanyč) ou, au contraire, une déférence (p. ex. : Aleksandr Aleksandrovič). Si l’on admet que nos jugements normatifs peuvent être justifiés par des arguments empiriques, il résulte de notre étude que l’écrasante majorité des occurrences sont des variantes réduites et qui, par conséquent, constituent la norme. En effet, sur 74 occurrences de la FNA prénom + patronyme, 53 emplois ont la prononciation réduite et 21 gardent la prononciation complète. Même un événement aussi solennel que la conférence de presse présidentielle n’échappe pas à cette règle : sur 26 occurrences 15 sont affectées par la réduction (Vladim-Vladimirovič ou Vladim-Vladimrvč). En revanche, le décalage avec la transcription des interactions verbales fournie par les médias est systématique, car c’est la forme complète qui correspond à la norme orthographique. De plus, la prononciation complète est à privilégier du point de vue de la politesse, la prononciation graphique (spelling pronunciation) de l’appellatif ne pouvant jamais avoir l’effet de familiarité contrairement à la prononciation réduite.

Figure 2 : Diagramme d’emploi de noms personnels d’adresse

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80L’analyse d’emploi des noms personnels d’adresse dans notre sous-corpus montre que le prénom (forme complète et hypocoristique) est la forme la plus usitée, elle est suivie du prénom + patronyme réduit phonétiquement dans la majorité des cas. Les autres formes sont marginales.

Figure 3 : Noms personnels employés dans la position d’iloiement

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81Concernant l’iloiement, notons tout d’abord l’absence d’iloiement dans cinq interactions sur vingt de notre sous-corpus. Nous retenons les cas où l’appellatif relève de la fonction phatique (vocative), mais où il est à la 3e personne (« čto dumaet po ètomu povodu Mixail Borisyč ? »). Néanmoins, ce choix reste problématique, car il ne couvre pas l’ensemble des situations de contournement de l’adresse directe. En effet, le recours à la délocution est observé sous forme de commentaire adressé à un autre allocutaire en parlant de la personne présente à la troisième personne (Al’bert xorošij). La délocution est contrainte notamment lorsque la syntaxe rend impossible la transformation de l’énoncé en adresse directe. Il s’agit, par exemple, des cas où l’interlocuteur présent est désigné par P3 (3e personne), mais dans une proposition adressée explicitement à un autre allocutaire, par exemple : « Èto ne vaše delo, gde zavisaet Vladimir Vladimirovič ». Ici, l'adresse directe à destination de Vladimir Vladimirovič est impossible, le déictique vy ne peut correspondre à des identités différentes et donc la transformation d'une proposition relative aboutirait à un contre-sens : « Èto ne vaše delo, gde vy zavisaete ». La délocution peut même être réalisée en tant qu'acte performatif pour le compte d’un tiers en situation de co-présence, comme par exemple dans cette réplique associée au geste pointant sur Red’kin : « Èto obeščaet tebe Red’kin ». La question de délocution et de ses différentes stratégies associées est fort intéressante et mérite d’être étudiée plus en détail. Nous envisageons de le faire ultérieurement, le cadre du présent travail étant limité.

82Le format de la chaîne Youtube Vpiska, comme son nom l’indique23, entend l’immersion dans l’intimité de l’interviewé : les deux co-animateurs s’invitent chez des musiciens, des blogueurs et autres personnalités en vogue chez les jeunes. Ainsi, il n’est pas surprenant que l’iloiement passe exclusivement par l’emploi de l’hypocoristique non marqué.

83L’emploi le plus prolifique d’iloiement (treize occurrences) est observé lors du passage de Tina Kandelaki dans « Gazlive ». En effet, onze emplois sur treize sont destinés à Kyivstoner – « sniper » de l’émission –, qui se trouve physiquement en retrait par rapport à Basta et son invitée : il est absent du plateau central et sa place est aménagée bien à part. De temps en temps, la caméra se dirige vers lui et il émet quelques remarques à destination de l’invitée. Cette distance explique l’usage massif de l’iloiement à destination de Kyivstoner : bien que l’on entende régulièrement sa voix, les deux protagonistes font souvent comme s’il était absent. Étant donné la spécificité des prénoms Al’bert et Tina24 qui n’ont pas d’hypocoristiques non marqués à proprement parler, le choix s’est fait entre le prénom complet et le prénom + patronyme. Ainsi, l’iloiement est représenté par le prénom complet (sept fois dont cinq fois Al’bert et deux fois Tina) et par la FNA prénom + patronyme Al’bert Viktorovič adressée exclusivement au rappeur Kyivstoner de la part de Kandelaki qui se met dans une sorte de jeu de séduction.

84Dans le cas d’Andreeva, on observe l’iloiement représenté par la FNA prénom complet + nom traduisant la stratégie d’évitement d’adresse, car l’usage de son prénom traduirait une certaine proximité et celui du prénom + patronyme serait trop déférent et par là-même romprait avec l’attitude critique de la journaliste.

85Même si nous constatons que certaines FNA sont fréquemment employées, il faut préciser que l’iloiement en soi est une pratique se situant à la marge par rapport aux autres situations d’adresse.

Figure 4 : Diagramme d’emploi de noms personnels en position d’iloiement

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86Ainsi, nous constatons que l’iloiement est réalisé le plus souvent par le prénom complet + nom (26 % et dans 10 interactions sur 15) et par le prénom + patronyme (25 %) dont la forme réduite est en nombre légèrement supérieur. Suivent ensuite le nom (16 %), le prénom complet (13 %) et le prénom hypocoristique (13 %).

87Les formes prénom + patronyme + nom et gospodin + prénom + patronyme + nom sont employées marginalement.

Figure 5 : Désignation en propre d’un tiers 

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Figure 6 : Diagramme d’emploi de noms personnels pour désigner un tiers absent

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88L’analyse de notre sous-corpus a démontré que le nom est la forme nominale dominante lorsqu’il s’agit de désigner un tiers (avec 598 emplois). Rappelons que l’usage du nom est très marginal en situation d’adresse directe. En deuxième position, nous observons également une forme nominale incompatible avec l’adresse directe : prénom complet + nom (227 emplois). Cette catégorie est renforcée par 31 emplois de la forme hypocoristique + nom. Le prénom + patronyme (104 emplois en tout dont 84 concernent la forme réduite) occupe la troisième position. La quatrième et la sixième catégorie du point de vue de la fréquence d’emploi sont représentées respectivement par prénom complet (61 emplois) et hypocoristique (35 emplois non marqués et 12 hypocoristiques affectifs), ces termes sont communs pour l’ensemble des situations (adresse directe, iloiement, désignation d’un tiers). Dans notre sous-corpus, lorsque la forme prénom + patronyme + nom se réfère aux tiers, elle est en cinquième position du point de vue de fréquence. Cette forme désigne : 1) le fait d’avoir côtoyé la personne, 2) le domaine de compétence du locuteur, 3) une attention particulière à l’égard du tiers absent, un effort de mémorisation du nom personnel dans sa forme la plus complète.

7. Analyse du sondage

89Enfin, nous avons réalisé un sondage auprès de 35 journalistes russes pour connaître leurs représentations normatives afin de les comparer avec les données de l’analyse de notre sous-corpus. Certaines réponses confirment les tendances relevées dans notre sous-corpus : dans la situation d’adresse directe, l’emploi du prénom complet associé au vouvoiement pour 46,9 %, l’emploi du prénom + patronyme associé au vouvoiement pour 40,6 %. Les journalistes interrogés indiquent que lorsqu’ils choisissent la FNA prénom + patronyme, le facteur « âge » est déterminant pour 43,4 % avec quelques précisions : âge avancé (cinq journalistes), différence d’âge significative avec l’invité (neuf journalistes), différence d’âge associée au fait de ne pas connaître personnellement l’invité (deux journalistes). Le facteur « statut social » est déterminant pour 40,3 % et selon cinq journalistes, cette FNA est réitérée systématiquement vis-à-vis des responsables politiques et autres bureaucrates. D’ailleurs, un informateur évoque l’importance du contexte :

Зависит от степени официальности интервью; одно дело, когда говоришь, например, о кино, где большинство людей обращаются друг к другу только по имени, другое дело - если разговор о политике или экономике - в этих сферах всегда больше официоза.

90Conformément à nos données, l’usage de l’appellatif gospodin / gospoža + nom n’est pas normatif pour 77,5 %, mais il est accepté à l’égard de personnes étrangères pour 6,2 %, et également, en se référant aux tierces personnes pour 6,2 %. Signalons un emploi ironique ici : un journaliste répond qu’il utilise cette FNA très rarement, avec l’intention de moquerie. Confirmant nos propres données, 66,7 % de journalistes interrogés considèrent le nom + prénom comme normatif pour désigner autrui. À la question portant sur l’usage d’hypocoristiques marqués, 93 % des informateurs ont répondu négativement et ont laissé un torrent de commentaires :

Нет, это зачастую унижает гостя, а интервьюер и гость должны быть на одном уровне. Это ни в коем случае не допустимо.
Only when trolling.
Нет, это пошло.
В России так не делают в принципе. Если кто делает, то он мудак.

91Aucun informateur n’a considéré l’adresse par un hypocoristique associé au tutoiement comme normative, ceci est contradictoire avec nos données. De surcroît, cette question a suscité la remarque catégorique suivante :

В профессиональном общении в России в принципе краткие формы имени не употребляются.

8. De la norme à la transgression

92L’analyse des séquences étudiées démontre l’existence d’une norme plurielle que les interactants ajustent et négocient en fonction de leurs stratégies discursives. Néanmoins, malgré l’apparente flexibilité de l’emploi des termes d’adresse, il existe des contextes avec des attentes normatives plus rigides. Les limites d’une telle souplesse sont perceptibles proportionnellement à la vivacité de la réaction provoquée par un emploi jugé alors « transgressif ».

93L’exemple ci-dessous illustre remarquablement ce phénomène, il est tiré de la conférence de presse annuelle du président Poutine du 20 décembre 2012. La séquence ayant ébranlé l’Internet russe concerne la journaliste d’un média local de Vladivostok Marija Solov’enko qui avait adressé un certain nombre de critiques au chef de l’État.

8.1. Situation de communication 6

Marija : что вы можете сказать / по поводу вот этого руководителя / (.) и как вернуть эти деньги / (.) которые они уворовали \ (?) Славянка / эта и прочее вот \ (.) что нам делать / с обороной / Российской Федерации \ … (?)
Poutine : чего / они уворовали там / (?)
Marija : уворовали \ (.) ну миллиарды / (.) вы не знаете (?)
Poutine : не-ет / (rires ; fait un geste comme pour essuyer une larme) не-ет \ (.) не знаю \ (.) я ща- (.) щас скажу почему \ (.)
Marija : ответьте / пожалуйста / …
Poutine : щас \ как вас зовут да / (?)
Marija: Мария / меня зовут \ (.)
Poutine : Мария / (?)
Marija : Мария \ (.)
Poutine : Маш / (.) садись \ (.) пожал’ста [щас я (.) отвечу]
Marija : [cпасибо \ (.) Вова]
Peskov : Маша / (.) будьте любезны / (.) микрофон пожалуйста отдайте \ а / (.) (elle veut ajouter une question) Не не давайте уважать коллег / (.)
Poutine : не-е-е / (.) она уже не отдаст / (!)[C38]

Outre un intérêt particulier pour les termes d'adresse, cette séquence est un cas d’école qui pourrait donner lieu à une analyse sociolinguistique approfondie.

94Avant d’aborder l’emploi du néo-vocatif Maš et la réplique symétrique de l’intéressée Vova qui ont créé un effet comique mémorable, il faut d’abord considérer le cotexte dans lequel s’inscrit ce choix d’appellatifs. L’utilisation du préverbe u- pour le verbe vorovat’ est atypique : uvorovat’ est attesté par les dictionnaires comme « vieilli » ou « familier » et peut revêtir les caractères d’un régionalisme. Poutine relève ce marqueur de langage populaire et s’y accroche en choisissant le génitif pour l’interrogatif čto (čego) et en reprenant le verbe uvorovat’. Son énoncé se place désormais quasi-entièrement dans le registre populaire : « ščas » (trois fois), « kak vas zovut, da ? », « požalsta », « ne-e-e » (à la place de net).

95Pour faire cesser l’intervention de la journaliste qui se révèle encombrante, voire critique, Poutine la fait assoir brutalement en la tutoyant et en l’interpellant par l’hypocoristique néo-vocatif : « Maš, sadis’ požalsta », ce qui est cohérent dans le cadre d’un registre populaire supposant une proximité entre interactants, mais totalement inapproprié lors d’une conférence de presse présidentielle.

Conclusion

96L’expression linguistique de la politesse liée spécifiquement à l’emploi de formes pronominales et nominales est sans cesse en évolution, car elle est tributaire de la connotation sociale. Elle est donc mouvante par nature. Ainsi, les noms personnels d’adresse qui apparaissaient rarement dans les interactions médiatiques de l’époque soviétique, sont désormais omniprésents et variés. Mentionnons aussi l’usage contemporain de tu / vous fluctuant en comparaison avec le vouvoiement bien ancré à l’époque soviétique. Cependant, l’emploi de termes d’adresse dépend des types et de la tonalité des médias russes. Dans les médias officiels, la parole se trouvant moins décontractée, l’évolution a été moins flagrante que dans les médias dits indépendants. Ainsi, par exemple, il apparaît majoritairement que l’emploi du prénom-patronyme est la norme s’adressant aux responsables politiques. D’un côté, on constate l’existence d’une norme plurielle et l’absence d’attentes normatives rigides, de l’autre côté, un contexte (cotexte, situation) particulier qui impose la considération des positions hiérarchiques (maire, président, haut fonctionnaire). Quelques écarts sont tout de même possibles dans le cas d’amitié affichée entre interactants même dans un contexte officiel, comme nous avons pu observer dans la situation de communication 4 entre Mikhaïl Gorbatchev et Evgenija Albac, ou encore lorsque le président biélorusse Alexandre Loukachenko tutoie Mixail Gusman, journaliste chevronné et reconnu, directeur adjoint de l’agence TASS [C39]. Ces va-et-vient entre vy et ty peuvent heurter les attentes normatives du public et, par cet aspect, ces séquences se rapprochent de la fameuse interaction entre Poutine et la journaliste Solov’enko, appelée Maša par le chef de l’État. À la différence des interviews Gorbatchev-Albac (statut, âge, degré de connaissance), Loukachenko-Gusman (statut, degré de connaissance), la transgression est bien plus flagrante dans le cas de l’échange Maša-Vova. Poutine passe à un autre niveau stylistique en imitant le langage populaire de la journaliste. Étant donné son statut, cela reste encore acceptable, mais le fait qu’elle lui riposte du tac au tac en lui répondant sur le même mode est radicalement transgressif.

97Ainsi, l’analyse de notre corpus médiatique a démontré la cohabitation de différentes stratégies d’adresse qui s’inscrivent dans des jeux de rôle et des négociations de positions entre interactants. Ceci est probablement lié aussi à la spécificité du cadre médiatique ayant pour but de faire un maximum d’audimat.

98Notre sous-corpus a démontré l’emploi non réciproque du pronom personnel. En 1992, Kerbrat-Orecchioni disait au sujet d’un tel usage que la norme tendait à l’exclure des interactions, car il « est généralement stigmatisé, du fait de la démocratisation de la société, et de l’implantation d’une idéologie dominante de type égalitaire » [1992 : 131]. Nous aurions pu supposer qu’après la chute de l’URSS, la société russe allait évoluer dans le même sens, cependant, nous constatons que l’asymétrie dans l’emploi des pronoms est assez fréquente.

99Nous avons constaté également que le prénom (forme complète et hypocoristique) est la forme la plus usitée dans notre sous-corpus en tant que terme d’adresse, elle est suivie du prénom + patronyme avec prévalence de la forme réduite. L’iloiement est réalisé prioritairement par le prénom complet + nom, tandis que cette forme est incompatible avec l’adresse directe. Enfin, eu égard aux situations de communication analysées, l’usage de formes réduites n’est pas un marqueur de familiarité.


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Notes


1 Ce terme est emprunté à C. Kerbrat-Orecchioni [1992 : 21]. Les noms personnels (noms de famille, prénoms, patronymes, surnoms) font partie des noms d’adresse. L’ensemble des pronoms et des noms d’adresse forment « les termes d’adresse [qui] sont les éléments verbaux utilisés par le locuteur pour désigner son interlocuteur » [Traverso 2007 (1999) : 96].

2 Par exemple, nom (Petrov), prénom + nom (Ivan Petrov), prénom + patronyme (Ivan Pavlovič), patronyme isolé (Pavlovič), patronyme tronqué (Palyč), divers hypocoristiques plus ou moins marqués (Dima, Mitja, Dimočka, Dimon), la forme de néo-vocatif (Saš, doča).

3 Les termes d’adresse sont des syntagmes nominaux employés dans un discours direct qui visent un allocutaire et permettent de l’interpeller. Les marqueurs de l’adresse directe sont : 1) la présence du pronom tu/vous ; 2) la présence des formes verbales à la 2personne ; 3) la présence de l’impératif singulier ou pluriel ; 4) la prosodie spécifique (l’intonation est descendante et le terme d’adresse est précédé d’une pause) ; 5) l’appellatif relève de la fonction phatique. L’iloiement se distingue de l’adresse directe par l’absence de mise en incise et par l’accord de l’appellatif à la 3e personne.

4 D’autres variations et sous-genres rencontrés dans le même hebdomadaire : « v besede s našim correspondentom », « govorjat laureaty », « dve vstreči », « slovo zritelej », « narod rasskazyvaet o sebe ».

5 Puisqu’il s’agit d’un personnage mondialement connu, nous adoptons l’orthographe traditionnelle, telle qu’elle est donnée par le Larousse des noms propres (source : https://www.larousse.fr/encyclopedie). Il en sera de même pour Poutine, Gorbatchev, la station de radio Écho de Moscou et la compagnie pétrolière Youkos.

6 V. A. Ivanov, directeur adjoint du comité d’État de l’URSS pour la science et la technique.

7 G. I. Janaev, vice-président du bureau central de l’Union générale des syndicats.

8 À l’instar de Kerbrat-Orecchioni, nous employons le terme « données primaires » pour désigner « l’évènement tel qu’il a été filmé et diffusé » et celui de « données secondaires » correspondant à leur transformation via la transcription [2017 : 26].

9 Kerbrat-Orecchioni s’inspire des conventions ICOR servant à la notation des phénomènes verbaux et vocaux, établies par le laboratoire ICAR (UMR 5191, CNRS-Lyon 2-ENS de Lyon).

10 L’élision est une non-prononciation d’un ou plusieurs sons.

11 Par exemple, face à Èduard Limonov, Jurij Dud’ commence l’interview sans aucune séquence préalable de salutation, ni de présentation, par la question formulée comme suit : « Эдуард, это правда, что вы нацист и фашист? » [C12].

12 Dans le cadre de la pragmatique linguistique, la théorie de P. Brown et S. Levinson (inspirée par les travaux d’E. Goffman) repose sur le besoin de préservation des faces (négative et positive) dans les actes de langage qui sont potentiellement menaçants pour les interactants et la politesse apparaît alors comme un moyen d’y parvenir.

13 Hormis les titres tels que tovarišč, graždanin isolés ou associés au nom.

14 Nous employons le terme de domination tel qu’il est envisagé par Kerbrat-Orecchioni [1992 :35] : domination vs soumission correspondent à l’axe vertical de la relation interpersonnelle analysée à partir des marqueurs relationnels au même titre que la dimension horizontale (axe distance vs familiarité) et affective (axe coopération vs conflit).

15 Dans le modèle de Brown et Levinson, les actes de langage sont susceptibles de menacer la face positive ou la face négative de son destinataire (FTA : Face Threatening Act). Kerbrat-Orecchioni [2001 : 110] complète le modèle de Brown et Levinson en introduisant le terme de FFA (Face Flattering Act) qui est « le pendant positif des FTAs » parce qu’il est valorisant pour la face d’autrui.

16 Paul Garde [2016 : 89] précise qu’en règle générale, dans les patronymes masculins en -ovič / -evič et féminins en -ovna / -evna, le groupe /ov/ ou /jov/ est élidé ; « cette élision est notée facultativement par l’orthographe des masculins, mais non dans les féminins » ; si evna est précédé d’une voyelle, on n’élide que /jo/ ; « certains patronymes usuels comprenant des groupes de consonnes peuvent être sujets à des réductions plus importantes ».

17 Cinq séquences de cette interaction ont été étudiées dans la partie consacrée aux polylogues.

18 En dehors d’une seule occurrence de présentation par le nom + prénom + patronyme et d’une seule occurrence de présentation par le prénom.

19 Une seule occurrence d’adresse par la forme hypocoristique + nom et une seule par le nom isolé sont attestées dans notre sous-corpus. La première est employée pour donner la parole à une co-animatrice à la radio et la seconde dans la situation de communication 3, séquence 2.

20 Zaxarova publie régulièrement des tribunes sur le site d’Écho de Moscou : https://echo.msk.ru/blog/mzakharova

21 Voir le témoignage de la journaliste Irina Šixman (extrait de 8min à 9min20) : [C37].

22 Comme le dit Chantal Claudel : « Les termes d'adresse sont très nombreux dans les passages attribuables à l'intervieweur. Ce phénomène est étroitement lié au genre de l’interview qui implique un rapport interlocutif dans lequel les positions des protagonistes sont préétablies : l'intervieweur pose des questions à un interviewé qui répond. La non-réciprocité interlocutive de l'échange résulte de la place de questionneur occupée par l'intervieweur. Cette position dominante explique la variété de formes rencontrées dans les tours de ce dernier. La présence de termes d'adresse dans les extraits revenant à l'interviewé est beaucoup plus rare, et certains des marqueurs employés ont un mode de fonctionnement assez spécifique » [2004 : 13].

23 Le lexème vpiska est dérivé du verbe vpisat’sja et traduit, dans l’argot des jeunes, par « le fait de s’introduire in extremis dans une soirée festive ».

24 Il faut préciser que Kandelaki est connue quasi exclusivement par le prénom Tina, le prénom géorgien complet Tinatin n’est en général pas utilisé pour la désigner. Ainsi, le prénom Tina est considéré comme son prénom complet et non comme un hypocoristique.

25 Pour la présentation des liens vers les sites web associés, nous utilisons le raccourcisseur d’URL « Bitly ».


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Alexander Kazakevich et Angelina Biktchourina, «« Pour vous, il n’est pas Dimon. »», ELAD-SILDA [En ligne], n° Syntaxe des langues slaves : de la norme à la transgression, publié le : 15/04/2020, URL : http://publications-prairial.fr/elad-silda/index.php?id=759.

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About the author Alexander Kazakevich

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