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Les recherches en traductologie ont établi que la traduction façonne les récits de conflit en régulant les voix à inclure ou à exclure. Mona Baker (2006) montre ainsi comment la traduction constitue une composante de « l’institution de guerre », en diffusant des récits qui contribuent à produire l’environnement intellectuel et moral dans lequel les conflits violents deviennent pensables et légitimes. Si la traduction participe à l’institution de guerre, l’affect en constitue une dimension centrale, dans la mesure où les récits de conflit mobilisent l’empathie, la colère ou l’indifférence à travers l’engagement affectif. Pourtant, le travail affectif de traduction dans le reportage de conflit demeure relativement peu exploré. Certes, des travaux récents ont commencé à accorder une attention plus soutenue à l’affect en traductologie, mais c’est principalement sur les expériences internes des traducteur·ices, leur performance et leur positionnement éthique que ceux-ci se concentrent, plutôt que sur la manière dont la traduction opère une médiation de l’engagement affectif de publics plus larges face au discours de conflit.

Cet article laisse de côté la subjectivité du traducteur pour prêter attention au rôle de la traduction journalistique dans la médiation des réponses affectives aux conflits. En s’appuyant sur la théorie des économies affectives développée par Sara Ahmed (2004), il conceptualise la traduction comme un espace où les émotions circulent, s’attachent aux corps et acquièrent une force sociale et politique. Le cadre théorique proposé par Ahmed envisage les émotions non pas comme quelque chose d’inhérent aux individus, mais comme des dynamiques qui se déplacent entre les corps, les signes, les textes et la mémoire historique, accumulant de la valeur à travers « la répétition » et « l’association ». Ce cadre théorique fournit plusieurs outils analytiques, notamment « l’adhérence » de l’affect (sa tendance à s’attacher à certaines figures par la répétition), son « mouvement latéral » à travers des chaînes associatives, son retour vers la mémoire historique, ainsi que son rôle dans la constitution de l’identité collective. Ces mécanismes permettent d’analyser comment les émotions s’attachent à des corps spécifiques, comment elles acquièrent de la valeur au fil de leur circulation et comment elles façonnent les schémas de reconnaissance et d’exclusion dans le discours du conflit.

L’article développe cette conceptualisation à travers une analyse narrative de onze reportages de terrain en langue anglaise publiés par CNN entre octobre 2023 et avril 2025, chacun mettant en scène des témoignages de Palestinien.es recueillis à Gaza et traduits en anglais. Le corpus a été constitué à partir d’une fouille systématique dans les archives de CNN, puis analysé à l’aide des quatre approches de l’analyse narrative proposées par Catherine Riessman (2008) : approche thématique, approche structurelle, approche dialogique / de la performance et approche visuelle. Cette démarche méthodologique considère les témoignages comme des constructions situées, dont les significations affectives émergent à travers le travail de médiation assuré par la traduction et le cadrage éditorial. Une attention particulière est accordée à la manière dont les schémas récurrents se manifestent dans le corpus et dont les choix structurels produisent une force affective.

L’analyse montre que les témoignages construisent des économies affectives organisées principalement autour de la douleur et de l’impuissance, lesquelles s’attachent de manière disproportionnée à certaines figures : les femmes, les enfants et les journalistes. Ces figures occupent une place centrale dans le corpus et apparaissent comme les principaux vecteurs de lisibilité affective de la souffrance palestinienne pour les publics mondiaux. Les femmes et les enfants fonctionnent comme des figures paradigmatiques de l’innocence au sein du discours humanitaire, tandis que les journalistes occupent une position plus complexe, leur charge affective dérivant à la fois de l’autorité morale associée à l’acte de témoigner et des solidarités professionnelles propres aux réseaux médiatiques. Cette distribution inégale de l’affect produit des effets biopolitiques, dans la mesure où la visibilité émotionnelle devient une condition préalable à l’accès aux soins et à la survie elle-même, renforçant ainsi une hiérarchie entre les vies à défendre et les vies à tenir à l’écart des préoccupations internationales.

L’étude montre que la traduction fonctionne par le biais de mécanismes linguistiques systématiques qui régulent à la fois l’intensité de l’affect et ses modalités de circulation. Ces mécanismes comprennent des déplacements de modalité (modality shifts) qui transforment l’atténuation en intensification, une segmentation syntaxique et prosodique qui accroît la saillance émotionnelle, une explicitation évaluative qui oriente la réception affective, ainsi qu’un réalignement déictique qui extrait des voix situées pour les transformer en identités circulables. Ces interventions déterminent non seulement ce que disent les témoignages, mais aussi ce qu’ils produisent sur le plan affectif : à savoir, où les émotions s’attachent, comment elles circulent et quelles réponses elles suscitent. En prolongeant le cadre théorique de Sara Ahmed, l’article avance la resémiotisation comme un mécanisme central régulant à la fois l’intensité et la direction des flux affectifs. La resémiotisation désigne la manière dont les témoignages traduits sont progressivement recontextualisés à travers plusieurs modes de représentation : la narration journalistique, les traductions paraphrasées, les citations directes et les segments vidéo accompagnés de sous-titres ou de voix off. Chaque mode réajuste le poids émotionnel de la douleur, produisant un rythme affectif qui organise sa circulation. Cette orchestration multimodale oriente l’affect vers l’empathie humanitaire et l’aide d’urgence, plutôt que vers la critique politique ou vers un engagement durable contre la violence systémique.

Il existe, en parallèle au déploiement de ces économies affectives, un processus de confinement du témoignage qui reformule les récits politiquement sensibles dans un langage de la souffrance humanitaire qui résonne émotionnellement. Pour faire simple, les témoignages privilégient la fragilité émotionnelle et la vulnérabilité sociale des sujets au détriment d’une critique soutenue de la guerre et de l’occupation. Les témoins palestinien·es sont ainsi traité·es comme des victimes passives nécessitant une intervention humanitaire, plutôt que comme des sujets politiques formulant des revendications de justice, de résistance ou de souveraineté. Un tel confinement fonctionne par le biais de plusieurs mécanismes : un usage fragmentaire de la traduction qui dépouille les témoignages de leur contexte plus large, l’omission des appels à la responsabilité collective, et la dilution de l’agentivité dans la description de la violence structurelle. Il en résulte une visibilité affective dépourvue de force politique, où la souffrance est ressentie tandis que les griefs qui la sous-tendent sont atténués.

L’étude met en évidence les conséquences matérielles de ces économies affectives. Les journalistes, les mères et les enfants, qui occupent une place centrale dans la couverture médiatique, bénéficient d’évacuations médicales et d’une aide humanitaire, leur mise en visibilité émotionnelle les rendant éligibles à une réponse internationale. Dans le même temps, d’autres victimes demeurent moins visibles au sein de ces économies dominantes de l’empathie. Cette visibilité sélective révèle la manière dont l’affect fonctionne comme force biopolitique. Les médias mondiaux déterminent quelles souffrances deviennent visibles, quelles émotions sont amplifiées et lesquelles sont réprimées, structurant ainsi l’accès aux ressources indispensables à la survie et renforçant des hiérarchies entre les vies qui comptent et les vies qui ne comptent pas.

Dans l’ensemble, cette étude contribue à repositionner l’affect en l’émancipant de son statut marginal en traductologie afin de le reconnaître comme un mécanisme central de fonctionnement du pouvoir dans les médias mondiaux. Le cadre analytique mobilisé ici fournit des outils permettant d’examiner la manière dont les traductions orientent les publics sur les plans émotionnel et politique, en déterminant quelles souffrances suscitent une réponse et lesquelles sont reléguées à l’invisibilité. Les implications de cette analyse dépassent largement le cadre de cette étude de cas. À cet égard, comprendre comment la traduction construit des hiérarchies affectives est essentiel pour interroger la circulation globale des récits de conflit et pour mettre au jour le politique à l’œuvre dans des représentations en apparence humanitaires. L’étude montre en outre que la traduction participe à la production des conditions dans lesquelles certaines vies deviennent dignes de deuil tandis que d’autres demeurent non reconnues. Ce constat établit que l’affect est constitutif de la manière dont les médias mondiaux déterminent quelles voix sont jugées dignes d’être entendues et quelles souffrances justifient une intervention.

Bibliography

Ahmed, S. (2004). Affective economies. Social Text, 22(2), 117–139. https://doi.org/10.1215/01642472-22-2_79-117

Baker, M. (2006). Translation and conflict: A narrative account. Routledge.

Riessman, C. K. (2008). Narrative methods for the human sciences. Sage Publications.

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Hisham M. Ali, « Synopsis : La médiation de la survie : traduction et économies affectives du témoignage dans la couverture de la guerre à Gaza par CNN », Encounters in translation [Online], 5 | 2026, Online since 16 mars 2026, connection on 29 mai 2026. URL : https://publications-prairial.fr/encounters-in-translation/index.php?id=1669

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Hisham M. Ali

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