De la Cuba esclavagiste à Notre Amérique : les singularités de l’histoire cubaine

DOI : 10.35562/textures.91

p. 7-8

Texte

Aussi paradoxal que cela puisse paraître, l’histoire de Cuba s’inscrit dans une linéarité reconnaissable, assimilable à l’histoire d’autres pays de la Caraïbe et, plus largement, de l’Amérique Latine, et pourtant, dans le même temps, elle s’impose par la force de sa singularité. Précoce point d’ancrage entre l’Ancien et le Nouveau Monde, l’archipel cubain, certes à son corps défendant, constitua néanmoins le laboratoire génésique de la « découverte », de la conquête et de la colonisation et, en partie à cause de cette antériorité capitale, resta jusqu’en 1898, un inexpugnable bastion : l’ultime colonie – avec Porto Rico et les Philippines – à s’affranchir du joug espagnol. Cette histoire bouleversée s’écrit aussi sous le signe des flux et des brassages par lesquels les échanges humains, ethniques et culturels, tout autant que les relations commerciales et les enjeux géostratégiques, ont façonné durablement un monde sans cesse tiraillé par des forces contraires, voire antagonistes. À cette instabilité chronique des hommes et des événements ont répondu – pour leur donner corps et sens – des imaginaires modélisants, capables de trouver dans les continuels soubresauts de l’Histoire un fil unificateur et intégrateur qui, en quelque sorte, fasse système.

Dès lors, l’objet multiple de ce colloque international, organisé successivement à Paris et à Lyon, en janvier 2015, ne manquait pas de sens en embrassant près de quatre siècles d’histoire cubaine, depuis l’instauration de la plantation esclavagiste jusqu’à l’abolition de l’esclavage et l’avènement de la pensée démocratique martinienne. Les textes ici réunis sont l’œuvre de très grands spécialistes de l’histoire, de la littérature et de l’iconographie cubaines. Leur densité, tout autant que la clarification des faits et des concepts qui y est à l’œuvre, sont à même d’apporter un certain nombre de clés de compréhension, non seulement aux étudiants des concours à qui ils sont prioritairement destinés, mais encore à tous ceux qui manifestent de l’intérêt pour un processus historique complexe. L’une des grandes forces de ce travail, somme toute collectif, est de dessiner pour chaque question traitée l’ensemble des contextes, qu’il s’agisse des conditions politiques ayant présidé à l’émergence de la plantation esclavagiste (José Antonio Piqueras), de la réalité quotidienne et tourmentée des femmes esclaves (Elsa Capron), des relations entre noirs des plantations et esclaves marrons (Renée Clémentine Lucien) ou encore de la façon dont la peur du noir se propagea à travers les Antilles, particulièrement depuis Saint-Domingue et sa révolution (Consuelo Naranjo Orovio). Du monde violent de l’esclavage et du long chemin vers l’émancipation ont laissé trace et témoignage les dessinateurs et graveurs qui, particulièrement au XIXe siècle, ont saisi les scènes d’un monde encore figé et pourtant voué à finir (Sylvie Mégevand, David Castaner). Tel est aussi le cas emblématique de la littérature. À cet égard fait figure de parangon du roman anti-esclavagiste la Cecilia Valdés de Cirilo Villaverde, motif initial d’une longue série de relectures et de réécritures (Magali Kabous).

Le XIXe siècle fut évidemment, pour Cuba, le siècle des guerres d’indépendance, de l’abolition de l’esclavage, des mouvements réformistes, autonomistes et indépendantistes, tout cela dans un contexte de très grande effervescence intellectuelle. La figure, la pensée, l’œuvre et les hauts faits de José Martí illustrent à la perfection le tournant que prennent les événements à la toute fin du siècle et leur inscription dans le monde désormais ouvert et rédempteur de l’Amérique Latine que le texte martinien consacre (Paul Estrade). Encore fallait-il, pour en comprendre la portée et l’intensité, replacer l’essai de Martí dans la genèse de son œuvre protéiforme, y compris dans ses journaux de voyage (Jean Lamore, Hervé Le Corre), mais aussi dans le contexte des relations conflictuelles avec les Etats-Unis (Alvar de la Llosa). Enfin, il n’était pas inutile de traquer dans l’ensemble de ses textes, en particulier poétiques, les marques de son engagement abolitionniste et antiségrégationniste (Sandra Hernandez), voire de capter la projection d’une œuvre majeure qui, au XXIe siècle, garde toute son acuité et son actualité (Sylvie Bouffartigue).

Faire œuvre utile était assurément l’objectif que s’étaient fixé les trois organisatrices du colloque : Sylvie Bouffartigue (Université de Savoie), Sandra Hernandez (Université Lumière Lyon 2) et Renée Clémentine Lucien (Université Paris-Sorbonne). L’objectif est amplement dépassé. Le livre met à disposition du lecteur une somme considérable d’érudition et de réflexion permettant d’embrasser de façon globale les processus de continuité et de rupture qui font de l’histoire de Cuba une histoire singulière dans le contexte unique d’une Caraïbe proprement transculturelle.

Citer cet article

Référence papier

Françoise Moulin Civil, « De la Cuba esclavagiste à Notre Amérique : les singularités de l’histoire cubaine », Textures, 21 | 2015, 7-8.

Référence électronique

Françoise Moulin Civil, « De la Cuba esclavagiste à Notre Amérique : les singularités de l’histoire cubaine », Textures [En ligne], 21 | 2015, mis en ligne le 04 janvier 2023, consulté le 04 octobre 2026. URL : https://publications-prairial.fr/textures/index.php?id=91

Auteur

Françoise Moulin Civil

Professeure à l’université de Cergy-Pontoise, Rectrice de l’académie de Lyon, chancelière des universités

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