Malédictions et savoirs : une histoire des éléphants et des humains (Gajaśāstra de Pālakāpya)

  • Curses and Knowledge: A Story of Elephants and Humans (Gajaśāstra by Pālakāpya)

DOI : 10.35562/agastya.465

Résumés

Cet article présente un extrait d’un Gajaśāstra, traité technique sur les éléphants, contenant à la fois des savoirs vétérinaires, médicaux, de capture et de dressage. Un passage du récit cadre de nature mythologique sur l’origine de ces savoirs est étudié ici. Il explique comment les éléphants des origines victimes d’une malédiction voient leur descendance soumise aux maladies et aux hommes. Ce récit illustre à sa manière les relations originelles entre les éléphants et les humains et témoigne de l’aura divine des pachydermes. Le texte en devanāgarī est suivi d’une translittération en caractères latins, accompagnée d’une traduction commentée. Une introduction donne les éléments de contexte et une brève analyse.

This article presents an excerpt from a Gajaśāstra, a technical treatise on elephants, containing veterinary, medical, capture and training knowledge. A passage from the frame story, of a mythological nature, on the origin of this knowledge is studied here. It explains how the original elephants, victims of a curse, saw their descendants subjected to disease and humans. This story illustrates in its own way the original relationship between elephants and humans and testifies to the divine aura of these pachyderms. The text in Devanagari is followed by a transliteration in Latin characters, accompanied by a commented translation. An introduction provides contextual information and a brief analysis.

Plan

Texte

1. Introduction

1.1. Les gajaśāstra ou traités d’éléphantologie

Parmi les nombreux animaux non humains vivant en Inde, l’éléphant est sans doute l’un de ceux qui occupent une place importante, que ce soit dans le cadre de la faune sauvage du pays ou dans les systèmes de pensée des Indiens. L’animal apparaît sous divers aspects dans les anciens textes sanskrits, qu’il s’agisse de littérature religieuse, épique, poétique, narrative, normative ou technique. L’éléphant y est la monture des divinités et des rois, un auxiliaire privilégié pour la guerre, ou une proie imposante et dangereuse lors de scènes de chasse. Décrit dans son aspect physique et son comportement, il est également un symbole de fertilité, de force, de pouvoir et d’intelligence.

Dans cette littérature, on distingue des textes particuliers, les gajaśāstra, « traités sur les éléphants », qui rassemblent les savoirs médicaux, éthologiques, de capture et de dressage, relatifs aux éléphants. Cette « science des éléphants » ou éléphantologie (gajaśikṣā en sanskrit), est parallèle à celles des chevaux, hippologie (aśvaśāstra) et hippiatrie (aśvavaidya, aśvāyurveda). Ces ouvrages, rédigés en sanskrit ou en langues vernaculaires pour les plus récents, contiennent généralement un récit sur l’origine des éléphants, une typologie de ceux‑ci, un exposé sur les méthodes de capture (l’éléphant est un animal que les hommes veulent vivant, notamment pour l’employer dans un corps d’armée1), un sur les méthodes de dressage et un autre sur les soins quotidiens, les médecines à apporter aux animaux malades. Ces informations ne se retrouvent pas entièrement dans tous les gajaśāstra, certains privilégiant des savoirs à d’autres.

Si de nombreux manuscrits sanskrits existent dans les bibliothèques indiennes, peu ont été édités et/ou traduits dans une langue occidentale. Parmi ceux‑ci, le plus important, et peut‑être le plus ancien, est le Hastyāyurveda (HĀ). Composé en vers et en prose, l’ouvrage est divisé en quatre sections et compterait 12 000 ślokas. Il est construit comme un dialogue entre le roi Romapāda et le sage Pālakāpya. Sa date incertaine reste discutée. Une partie de l’ouvrage est au moins antérieure à la première moitié du xiie siècle, et la date limite antérieure serait autour de la fin du viiie siècle, ou vers le ve siècle pour certains chercheurs2. Comme son nom l’indique, l’HĀ est avant tout un ouvrage vétérinaire sur les éléphants et traite essentiellement des maladies et des remèdes. Il est attribué au sage Pālakāpya, auteur légendaire considéré comme le fondateur de la science des éléphants. D’après les traités, il est né de l’union du sage Sāmagāyana3 avec Guṇavatī (« Pleine de qualités »), fille de l’un des huit Vasu. Celle‑ci, victime d’une malédiction du sage Mataṅga (« éléphant »), a été transformée en éléphante. C’est sous cette forme qu’elle apparaît à Sāmagāyana. Après avoir absorbé un mélange d’urine et de sperme du sage, elle donne naissance au bout de dix mois à un enfant humain. La malédiction est levée et Guṇavatī retrouve une forme humaine. Ce nouveau‑né est appelé Pālakāpya4 et grandit au milieu des éléphants. Il acquiert ainsi un savoir tout particulier qu’il transmet ensuite au roi des Aṅga (régions actuelles du Bihar et du Bengale), Romapāda (ou Lomapāda), considéré comme un contemporain du roi Daśaratha, le père de Rāma5. Le pays Aṅga n’est pas anodin car la région est connue anciennement pour abriter de nombreux éléphants sauvages. Dans le récit, il devient le lieu de domestication des pachydermes qui serviront notamment d’auxiliaires dans les guerres.

Un autre grand ouvrage d’éléphantologie est le Gajaśāstra (GŚ), attribué également à Pālakāpya. Les deux textes partagent des sujets en commun, et sont parfois identiques, mais le Gajaśāstra traite moins de médecine et donne essentiellement une description des caractéristiques des différentes catégories d’éléphants, les moyens de les capturer, les dresser et les employer. Il existe deux éditions de ce texte. La première repose sur l’un des manuscrits illustrés conservés à la Saraswati Mahal Library de Tanjore (GŚT). Le texte est présenté comme une compilation de l’œuvre de Pālakāpya avec des extraits d’œuvres d’autres auteurs, Vyāsa et Vaiśampāyana. Si les textes sources sont peut‑être de l’époque médiévale comme l’HĀ, la compilation serait plus tardive et daterait après le xvie siècle6. L’autre édition, utilisée ici, est celle d’un manuscrit conservé dans la bibliothèque de l’état princier d’Audh7 (GŚA). Le texte n’est pas entièrement similaire au GŚT. Il est accompagné d’un commentaire (Bhāvasandarśinī) attribué à Anantakr̥ṣṇabhaṭṭāraka, auteur inconnu par ailleurs. Comme pour le GŚT, la compilation de cette version (des passages sont attribués tantôt à Pālakāpya, tantôt à Vyāsa) est certainement tardive. Aucune date n’est avancée par les éditeurs. Notons qu’il existe plusieurs manuscrits portant le nom de Gajaśāsatra, attribués à Pālakāpya ou à d’autres auteurs, et dont le contenu peut différer.

La Mātaṅgalīlā (ML) ou « Jeu sur les éléphants », attribuée à un certain Nīlakaṇṭha qui aurait vécu dans la deuxième moitié du xvie siècle, est présentée par l’auteur lui‑même comme un abrégé de l’œuvre de Pālakāpya (253 vers). On y retrouve en partie des données similaires à celles de l’HĀ et du GŚ, mais le style est très différent, plus élaboré. La Gajaśikṣā, « Science des éléphants », se voit attribuer un auteur mythique, Nārada. Le grand sage légendaire aurait enseigné ce traité sur les éléphants au dieu Indra lui‑même. L’ouvrage se distingue donc de la filiation de Pālakāpya dans l’enseignement des savoirs sur les éléphants. Ces textes mentionnent d’ailleurs d’autres auteurs, plus ou moins mythiques, considérés comme des autorités en éléphantologie. Leur contenu suit néanmoins une tradition commune de savoirs en exposant une classification des éléphants et des méthodes de capture et de dressage. La Gajaśikṣā n’est pas datée. Le Gajagrahaṇaprakāra de Nārāyaṇa Dīkṣita traite essentiellement des « Modes de captures des éléphants », comme le titre l’indique, et de leur dressage. On n’a aucune donnée sur l’auteur et la date de composition du texte. Enfin, citons l’Hastividyārṇava, qui aurait été dicté en 1734 par le roi d’Assam Siva Singh et son épouse Ambikā Devī, au scribe Sukumār Barkāth. Le texte, en sanskrit et en assamais, traite comme les précédents du dressage et des soins à apporter aux éléphants. Comme les autres traités, l’Hastividyārṇava s’appuie sur d’autres ouvrages plus anciens et notamment sur l’HĀ pour le chapitre relatif à la médecine des pachydermes8.

Le texte présenté ici est un extrait du Gajaśāstra de la bibliothèque de l’Audh (GŚA). Il s’agit d’un récit situé généralement au début de ces traités. Il s’inscrit aussi dans un cadre narratif où le roi Romapāda, incapable de s’occuper d’éléphants sauvages capturés, est désemparé de les voir dépérir. Intervient alors le sage Pālakāpya qui soigne les animaux et répond aux questions du roi. Le passage amorce le dialogue d’enseignement entre le sage et le roi, et permet d’expliquer la soumission des éléphants aux hommes et pourquoi ils sont victimes de maladies. L’extrait est avant tout mythologique, et par sa teneur se rapproche des Purāṇa. On peut le résumer ainsi : jadis, les éléphants avaient la capacité de se mouvoir comme ils le souhaitaient tant sur terre que dans les airs. Un jour ces éléphants qui allaient par le ciel se posent sur la branche d’un grand arbre, mais sous leur poids la branche se casse et tombe à proximité d’un ascète. Celui‑ci en colère maudit alors les éléphants : ils seront privés de se mouvoir comme ils le souhaitent et seront soumis aux hommes. Une voix céleste se fait alors entendre pour épargner de la malédiction les éléphants des points cardinaux. Ceux‑ci, attristés, se présentent auprès de Brahmā, qui leur annonce la naissance prochaine d’un sage, Pālakāpya, connaisseur de la médecine pour les éléphants, médecine créée par Brahmā lui‑même. Ce récit, bien que bref, réunit différents éléments sur les éléphants et leur relation avec les humains.

1.2. Éléphants célestes

Les éléphants qui sont mentionnés dans ce récit sont des éléphants particuliers, puisqu’ils ont la capacité de se mouvoir tant sur terre que dans les airs. Ce sont des éléphants divins, célestes. Dans d’autres passage (GŚA chap. 2, p. 151 ; chap. 3, p. 163) et d’autres traités (voir Moreau, 2015), ces pachydermes sont décrits comme ayant des ailes. Il s’avère que ces éléphants sont les éléphants des directions (diggaja), c’est‑à‑dire les gardiens des points cardinaux. Le chapitre 2 (p. 123‑158) du texte fait le récit de la naissance de ces éléphants. Ils sont nés de la coquille de l’œuf cosmique que brisa Brahmā pour permettre la création. D’une moitié de coquille, tenue dans la main droite, naquirent huit éléphants mâles (Airāvata (est), Puṇḍarīka (sud‑est), Puṣpadanta (sud), Vāmana (sud‑ouest), Supratīka (ouest), Añjana (nord‑ouest), Sārvabhauma (nord) et Kumuda (nord‑est)), qui devinrent les gardiens des points cardinaux et intermédiaires ; de l’autre moitié, tenue dans la main gauche, naquirent huit éléphants femelles (Abhramu, Kapilā, Tāmrakarnī, Aṅganā, Anupamā, Vaśā, Śubhradantī, Piṅgalā), qui devinrent leurs parèdres respectives. Le récit apparaît avec des variantes, notamment dans les noms ou leur ordre, dans d’autres traités d’éléphantologie (ML I.21‑24 ; HĀ I.1.207‑209, 218‑219), ainsi que dans le Brahmāṇḍapurāṇa (2.3.7.324‑358) et les épopées (Rāmāyaṇa I.6.21 [242*]‑22 ; I.39.12‑21 ; Mahābhārata V.97.15 ; VI.13.33 ; VI.60.50‑51 ; VII.97.24‑25). Parmi ces éléphants, Airāvata est le plus célèbre. Monture d’Indra, le roi des dieux, il l’accompagne dans ses voyages et ses combats. Un autre mythe le fait surgir du barattage de la mer de lait, avec d’autres trésors. Il est blanc et possède quatre ou six défenses (Mahābhārata I.16.36 [270*, 274*] ; Bhāgavatapurāṇa VIII.8.4‑5). Il a été adopté comme animal et symbole royal dans plusieurs pays d’Asie du Sud‑Est notamment.

Dans le récit, ces éléphants sont épargnés par la malédiction de l’ascète car ils sont essentiels à l’équilibre des mondes. Gardiens des points cardinaux avec les Lokapāla, gardiens du monde, ils soufflent les vents provenant des différentes directions. D’après le Rāmāyaṇa (I.39.12‑21), certains d’entre eux soutiennent la terre et leurs mouvements de tête provoqueraient les séismes. Mais l’argument mis en avant pour leur éviter la perte de leur puissance, c’est qu’ils sont des alliés dans les batailles contre les démons. Même dans le monde céleste, les éléphants sont des armes de guerre et apparaissent comme auxiliaires des dieux, tout comme les éléphants terrestres pour les humains.

1.3. Malédictions et savoirs

Le récit cadre a pour objectif d’expliquer l’asservissement des éléphants aux hommes et de donner une origine à leur domestication. Il est dit que le roi Romapāda décide de capturer les éléphants sauvages, car ceux‑ci, allant selon leur plaisir et leurs besoins, détruisent toutes les récoltes du pays (ML I.4‑5 ; GŚA p. 102), ou selon d’autres versions, parce que le roi a obtenu la faveur d’avoir, à l’égal des dieux, des éléphants comme monture. Cet épisode témoigne des relations parfois dangereuses entre humains et éléphants, et de la nécessité donc de maîtriser de tels animaux. L’idée est aussi de pouvoir utiliser ces forces naturelles, notamment sur le champ de bataille. À l’inconstance des éléphants terrestres répond alors celle de leurs ancêtres célestes qui, par leur vol désordonné, sont également cause de méfaits. Le mauvais comportement des pachydermes est attribué de manière égale à leur hybris, à l’orgueil et l’ivresse de leur force9. Les animaux doivent donc être domptés et ce, par l’entremise d’une malédiction, seul moyen assez puissant, semble‑t‑il, pour les maîtriser. La structure narrative s’appuie sur l’emploi littéraire traditionnel de malédictions exprimées par des sages ou des dieux, qui permettent généralement de faire avancer l’action du récit ou d’expliquer telle ou telle particularité d’un protagoniste. Les gajaśāstra mentionnent ainsi d’autres malédictions, provenant cette fois de dieux, pour expliquer des caractères physiologiques ou comportementaux des pachydermes (forme de la langue, jet de poussière, etc., voir Moreau, 2015, note 19 ; Wakankar & Mhaiskar, 2006, p. 26‑27).

Le motif de l’inconstance de créatures ou d’éléments qui sèment le danger dans leurs déplacements aériens a par ailleurs des parallèles dans les traités d’hippologie, où les chevaux sont dits aussi avoir à l’origine des ailes qui furent coupées par Śālihotra à la demande du dieu Indra, jaloux de la liberté et de la rapidité de ces équidés qu’il désira atteler à son char10. Indra coupa également les ailes des montagnes, dont les mouvements inquiétaient les habitants du ciel, et assura ainsi la stabilité de la terre11. La maîtrise de ces créatures ou entités passe donc par les moyens de les entraver, en leur coupant les ailes et en les obligeant à aller sur la terre.

La relation entre les éléphants et les humains n’est cependant pas simplement une histoire de soumission. Ce récit cadre permet en effet « d’expliquer » la source des connaissances techniques et du savoir médical des hommes concernant les maladies des animaux, à savoir le dieu Brahmā lui‑même qui l’enseigna au sage Pālakāpya, lui‑même né de l’union d’un homme et d’une femme changée en éléphante. Un personnage donc à la fois humain et animal dans sa nature qui, par sa fréquentation continue avec les éléphants depuis sa naissance, acquiert également un savoir particulier. Il sert ainsi habilement de médiateur et de passeur de connaissances entre les éléphants et les hommes. Avec ce personnage somme toute mythique, le récit s’inscrit dans le modèle de traités plus anciens relatifs à d’autres domaines, qui permet de donner une ascendance divine au savoir, lui donnant la qualité de « révélation », ainsi qu’une antiquité immémoriale.

L’hybridité d’essence de Pālakāpya n’est pas sans évoquer par ailleurs un mythe plus ancien, d’époque védique, témoignant d’un lien fraternel unissant les éléphants et les humains au travers d’une création commune. D’après le Śatapathabrāhmaṇa (III.1.3.4 ; ca viievie siècles avant notre ère), la déesse Aditi, ayant consommé les restes d’une offrande aux anciens dieux, donne naissance aux dieux Āditya. Mais elle pense pouvoir obtenir des fils plus puissants en absorbant l’offrande principale, et non les restes. Elle accouche alors d’un « œuf mort » (mārtāṇḍa), masse informe que les Āditya façonnent comme un homme (puruṣa). Les morceaux de chairs restant après le découpage sont ensuite assemblés pour donner naissance à l’éléphant (hastin). Ainsi, éléphants et humains sont nés de la même pâte. Ce mythe fournit une autre origine aux relations proches qu’ils peuvent entretenir, et peut expliquer une attitude de protection envers l’animal.

1.4. Avant‑propos sur l’extrait

Le Gajaśāstra est composé en vers anuṣṭubh, mais l’édition du texte utilisée ne donne aucune numérotation des vers. Nous avons donc ajouté entre crochets une numérotation pour chaque vers. Les pages de l’ouvrage sont mentionnées pour le lecteur qui voudra se référer à l’édition originale.

Ce passage alterne récit et dialogues. On y trouvera donc des formes verbales au discours direct, au présent et au futur, ainsi que des verbes à l’imparfait et au parfait. Plusieurs types de composés sont également utilisés. Ce court extrait se présente comme un entraînement facile à la traduction. Notre traduction se veut la plus littérale possible. Elle est accompagnée de notes explicatives essentiellement grammaticales : analyse des formes verbales, des substantifs et des composés, indications sur le vocabulaire peu courant et sur la syntaxe, explications sur certains choix de traduction. Quelques remarques éclairent le contexte de certains passages en complément de l’introduction.

Plusieurs parcours de lecture du texte sont possibles : soit en lisant le texte seul, en devanāgarī et/ou en translittération, soit en le lisant avec la traduction en regard, en consultant ou non les notes explicatives.

2. Gajaśāstram, manuscrit d’Audh, chapitre II, p. 108‑110

2.1. Texte en devanāgarī

मुनिरुवाच —
पुरा हि वारणा राजन् कामगाः कामरूपिणः 
विचेरुर् मानवे लोके देवलोके पार्थिव []
अथ तीरे हिमवतो महान्न्यग्रोधपादपः 
द्वियोजनशतं राजन्नुच्छ्रयायामविस्तरः ॥[]
ऋषिर्दीर्घतपा नाम तस्याधः सपरिग्रहः 
न्यग्रोधं कदाचित्ते समाजग्मुरनेकपाः []
निषेदुस्तस्य शाखायां सहसैव तथा गजाः 
अतिभारेण तेषां तु सा शाखा शतयोजना []
विदारयन्ती तं देशं निपपात महीतले 
ते चापि वारणाः सर्वे शाखामन्यां समाश्रिताः ॥[]
ततः क्रोधसमाविष्टस्तान् गजान् मुनिरब्रवीत् 
बलदर्पोज्झिता नागा मम शापपरिग्रहात् []
विमुक्ताः कामचारेण भविष्यथ संशयः 
नराणां वाहनत्वं तस्मात्प्राप्स्यथ वारणाः []
अथान्तरिक्षान्महती राजन् वाणी विनिर्गता 
यैर्हता दानवा दैत्यास्तान् मुक्त्वा शपथं कुरु 
वाणीं श्रुत्वा हितामेनामेवमस्त्विति सोऽब्रवीत् []
अथ ते वारणाः श्रुत्वा शापमात्मापराधजम् 
परं दैन्यमुपागम्य ब्रह्माणमुपतस्थिरे []
अथ तान् पूर्वमेवाह ब्रह्मलोके पितामहः 
मा कार्ष्ट वारणाः शोकं हि शक्यं तदन्यथा [१०]
कर्तुं यत्तेन मुनिना वचनं समुदाहृतम् 
एतद्वाक्यं ततः श्रुत्वा प्रत्यूचुस्ते दिशां गजाः ॥[११]
अस्माकमन्वयानां तु गजानां वनवासिनाम् 
रोगाः प्रादुर्भविष्यन्ति विषमात्यशनादिभिः [१२]
दिग्गजानां वचः श्रुत्वा प्रत्युवाच पितामहः ।
उत्पत्स्यते ऽचिरान्नागा गजबन्धुर्महामुनिः ॥[१३]
आयुर्वेदस्य वेत्ता वै मत्कृतस्य भविष्यति ।
तेषां तु रोगानुत्पन्नानैषधैर्वारयिष्यति ॥[१४]
एवमुक्त्वा तु दिङ्नागान् विससर्ज यथादिशम् ।
ततस्ते प्रययुः स्थानं स्वं स्वमैरावतादयः ॥[१५]
दिग्वारणान्वयास्ते तु लोकं मानुषमागताः ।
विचरन्तो महीं कृत्स्नां सशैलवनकाननाम् 
शतशो यूथसंख्याभिः प्रवृद्धाश्च सहस्रशः [१६]

2.2. Texte translittéré

munir uvāca —
purā hi vāraṇā rājan kāmagāḥ kāmarūpiṇaḥ |
vicerur mānave loke devaloke ca pārthiva || [1] ||
atha tīre himavato mahān nyagrodhapādapaḥ |
dviyojanaśataṃ rājann ucchrayāyāmavistaraḥ || [2] ||
r̥ṣir dīrghatapā nāma tasyādhaḥ saparigrahaḥ |
nyagrodhaṃ ca kadācit te samājagmur anekapāḥ || [3] ||
niṣedus tasya śākhāyāṃ sahasaiva tathā gajāḥ |
atibhāreṇa teṣāṃ tu sā śākhā śatayojanā || [4] ||
vidārayantī taṃ deśaṃ nipapāta mahītale |
te cāpi vāraṇāḥ sarve śākhām anyāṃ samāśritāḥ || [5] ||
tataḥ krodhasamāviṣṭas tān gajān munir abravīt |
baladarpojjhitā nāgā mama śāpaparigrahāt || [6] ||
vimuktāḥ kāmacāreṇa bhaviṣyatha na saṃśayaḥ |
narāṇāṃ vāhanatvaṃ ca tasmāt prāpsyatha vāraṇāḥ || [7] ||
athāntarikṣān mahatī rājan vāṇī vinirgatā |
yair hatā dānavā daityās tān muktvā śapathaṃ kuru ||
vāṇīṃ śrutvā hitām enām evam astviti so’bravīt || [8] ||
atha te vāraṇāḥ śrutvā śāpam‑ātmāparādhajam |
paraṃ dainyam upāgamya brahmāṇam upatasthire || [9] ||
atha tān pūrvam evāha brahmaloke pitāmahaḥ |
mā kārṣṭa vāraṇāḥ śokaṃ na hi śakyaṃ tad anyathā || [10] ||
kartuṃ yat tena muninā vacanaṃ samudāhr̥tam |
etad vākyaṃ tataḥ śrutvā pratyūcus te diśāṃ gajāḥ || [11] ||
asmākam anvayānāṃ tu gajānāṃ vanavāsinām |
rogāḥ prādur bhaviṣyanti viṣamātyaśanādibhiḥ || [12] ||
diggajānāṃ vacaḥ śrutvā pratyuvāca pitāmahaḥ |
utpatsyate ’cirān nāgā gajabandhur mahāmuniḥ || [13] ||
āyurvedasya vettā vai matkr̥tasya bhaviṣyati |
teṣāṃ tu rogān utpannān auṣadhair vārayiṣyati || [14] ||
evam uktvā tu diṅnāgān visasarja yathādiśam |
tatas te prayayuḥ sthānaṃ svaṃ svaṃ airāvatādayaḥ || [15] ||
digvāraṇānvayās te tu lokaṃ mānuṣam āgatāḥ |
vicaranto mahīṃ kr̥tsnām saśailavanakānanām ||
śataśo yūthasaṃkhyābhiḥ pravr̥ddhāśca sahasraśaḥ || [16] ||

2.3. Traduction vers à vers avec commentaire

munir uvāca —
purā hi vāraṇā rājan kāmagāḥ kāmarūpiṇaḥ |
vicerur mānave loke devaloke ca pārthiva || [1] ||

Le sage dit :
« Autrefois, les éléphants, ô roi, allaient selon leur désir, prenant forme selon leur désir.
Ils circulaient dans le monde des hommes et le monde des dieux, ô roi !

uvāca : 3e sg. parfait actif de VAC‑ « dire ».

rājan : voc. sg. de rājan‑, masc., « roi ». Il s’agit du roi Romapāda qui interroge le sage Pālakāpya.

kāma‑gāḥ : nom. masc. pl. d’un composé upapadasamāsa, variété de tatpuruṣa, « qui va selon son désir ».

kāma‑rūpiṇaḥ : nom. masc. pl. d’un adjectif à valeur possessive (kāmarūpin‑) « qui prend forme selon son désir, qui change de forme à volonté », dérivé du tatpuruṣa kāmarūpa‑ « forme conforme au désir ».

Les deux termes commençant par kāma‑ qualifient vāraṇāḥ les éléphants. vāraṇa‑ est un nom assez fréquent de l’éléphant, il provient sans doute du sens premier de la forme adjectivale de ce mot qui signifie « qui retient, résiste » et de son assimilation à l’animal comme force et forme de résistance.

viceruḥ : 3e pl. parfait actif de vi‑CAR‑ « se mouvoir dans divers sens, circuler, errer, parcourir ».

mānave loke : loc. sg. masc. « dans le monde humain ».

atha tīre himavato mahān nyagrodhapādapaḥ |
dviyojanaśataṃ rājann ucchrayāyāmavistaraḥ || [2] ||

Sur une pente de l’Himalaya, [était] alors un grand arbre banian,
qui fait 200 yojana de hauteur, de longueur et de largeur, ô roi.

himavato pour himavatas : gén. sg. masc. de himavat‑ « Himalaya », litt. « qui a de la neige », hima‑vat‑.

nyagrodhapādapaḥ : composé karmadhāraya constitué lui‑même de deux mots composés : nyagrodha‑, masc. : « banian », litt. nyag‑rodha‑ « qui retient vers le bas » ; pādapa‑, masc. : « arbre », litt. « qui boit » pa‑ « par les racines » pāda‑.

dvi‑yojana‑śatam : litt. « deux fois cent yojana » ; yojana‑ désigne une unité de mesure de distance dont la longueur varie selon les sources entre 4 et 9 miles, soit entre 6,4 km et 14,5 km environ. Avec une envergure de 200 yojanas, l’arbre mesure donc entre 1 200 et 2 900 km environ. Ce gigantisme souligne le merveilleux du lieu et du récit.

*ucchraya‑āyāma‑vistaraḥ : composé se rapportant au banian ; ucchraya‑ « élévation, hauteur », āyāma‑ « longueur », vistara‑ « extension », ici « largeur ».

rājann : le sandhi après une voyelle brève et devant une voyelle initiale entraîne le redoublement de la nasale.

L’absence de verbe explicite dans la phrase implique de suppléer le verbe « être » qui, selon le contexte, peut aussi être rendu par une forme du type « il y a ».

r̥ṣir dīrghatapā nāma tasyādhaḥ saparigrahaḥ |
nyagrodhaṃ ca kadācit te samājagmur anekapāḥ || [3] ||

Un r̥ṣi, nommé Dīrghatapas, [était] sous celui‑ci avec ses biens.
Un jour, des éléphants s’approchèrent de ce banian.

Dīrghatapas : nom du r̥ṣi, littéralement « longue ascèse » ou « qui pratique de longues austérités ».

tasya adhaḥ : « sous celui‑ci », tasya, gén. sg. masc., renvoie à l’arbre banian.

Il faut suppléer ici aussi le verbe « être ».

sa‑parigraha‑ : sa « avec », parigraha « biens, dons » mais aussi « famille, entourage, suite ». Le terme peut être compris dans un sens ou dans l’autre. Dans le contexte, le sage semble seul en méditation sous l’arbre, on adopte donc le premier sens du mot. Des variantes du récit montre cependant Dīrghatapas entouré d’autres « habitants de l’ermitage » et victimes de la brusquerie des éléphants (chap. 3, § 7 et commentaire, p. 159‑160 : diggajāḥ saṃgatāḥ sarve jaghnur āśramavāsinaḥ). Un autre traité, le Gajaśikṣā de Narāda (I.23), dans sa version du récit, rend aussi les éléphants responsables de dommages sur les huttes d’ermites (munīnām uṭajam), les sages les maudissant en retour.

kadācit : « un jour ».

te : nom. pl. masc. du pronom démonstratif tad. Fonctionne ici avec anekapāḥ, nom. pl. masc. de anekapa‑ « éléphant ». Nom peu fréquent pour l’éléphant, le terme signifie littéralement « qui boit (pa) plus d’une fois (aneka) ». Le sens renvoie au fait que l’éléphant boit avec sa trompe et sa bouche.

samājagmuḥ : 3e pl. parfait de sam‑ā‑GAM‑ « se rencontrer, se rassembler ; s’approcher de, arriver à (+ acc.) ».

niṣedus tasya śākhāyāṃ sahasaiva tathā gajāḥ |
atibhāreṇa teṣāṃ tu sā śākhā śatayojanā || [4] ||
vidārayantī taṃ deśaṃ nipapāta mahītale |
te cāpi vāraṇāḥ sarve śākhām anyāṃ samāśritāḥ || [5] ||

Les éléphants se posèrent alors soudainement sur une de ses branches.
Et en raison de leur poids excessif, la branche de cent yojana
se brisant à cet endroit, tomba à terre.
Et tous les éléphants se réfugièrent sur une autre branche.

niṣeduḥ : 3e pl. parfait de ni‑SAD‑ « s’asseoir, se poser ». Par effet de sandhi interne, le « s » initial de seduḥ devient rétroflexe « ṣ » du fait du « i » qui le précède.

gajāḥ : nom. pl. masc. de gaja‑, nom commun de l’éléphant. Une étymologie populaire rapproche le mot de garjana‑ « grondement, barrissement ».

sahasā : instrumental adverbial de sahas‑, « avec force, soudainement, rapidement, sans réfléchir, etc. ».

tasya śākhāyām : loc. sg. fém. de śākhā‑ « branche » ; tasya, gén. sg. masc. de tad, fait référence à l’arbre.

ati‑bhāreṇa : instr. sg. masc. de atibhāra‑ « charge excessive ».

teṣām : gén. pl. masc. de tad, renvoie aux éléphants.

śata‑yojanā : composé bahuvrīhi nom. sg. fém. se rapportant à śākhā, « qui possède cent yojana ». On comprend que chaque branche de l’arbre fait cent yojana de long, soit entre 600 et 1 500 km environ.

vidārayantī : participe présent causatif au nom. fém. sg. de vi‑DR̥̄‑ « fendre, briser, déchirer, faire éclater ; disperser ». Le sens est le même à la forme causative (vidārayati). On s’est écarté du sens littéral dans la traduction. taṃ deśam est bien l’objet direct de ce participe transitif. Le syntagme signifie littéralement « brisant cet endroit » ou « brisant cette partie [de la branche] ».

nipapāta : 3e sg. parfait de ni‑PAT‑ « tomber ».

mahītale : loc. sg. neutre, littéralement mahī‑tala‑ « surface de la terre ».

samāśritāḥ : nom. pl. masc. de l’adj. verbal de sam‑ā‑ŚRI‑ « qui habite ou séjourne, se réfugie à (+ acc., loc.) ».

D’après le commentaire de ce passage, la chute de la branche fait trembler le sol de l’ermitage, ce qui éveille le sage de son ascèse et provoque sa colère. Le manuscrit de Tanjore illustre l’épisode plus fortement avec une peinture montrant les éléphants tombant de l’arbre sur le sage (Pālakāpya, Subrahmanya Śāstri, 1958, pl. entre les p. 30 et 31).

tataḥ krodhasamāviṣṭas tān gajān munir abravīt |
baladarpojjhitā nāgā mama śāpaparigrahāt || [6] ||

Alors le sage empli de colère dit aux éléphants :
« Sous l’emprise de ma malédiction, éléphants, vous serez privés de l’orgueil que vous inspire votre force. »

abravīt : 3e sg. imparfait de BRŪ‑ « dire ».

krodha‑samāviṣṭaḥ : composé tatpuruṣa au nom. sg masc., qualifie le muni. samāviṣṭa‑ « saisi, possédé, empli de » adj. verbal de sam‑ā‑VIŚ‑.

nāgāḥ : voc. pl. masc., autre nom de l’éléphant. Le terme signifie aussi « serpent ». Étymologiquement, le mot est rapproché de nagna‑ « nu », désignant alors l’animal nu, sans poil. Le sens d’éléphant pourrait aussi reposer sur une synecdoque et sur l’identification de la trompe de l’animal à un serpent.

*bala‑darpa‑ujjhitāḥ : composé tatpuruṣa au nom. pl. masc., qualifie les éléphants ; ujjhita‑ « abandonné, libre de », adj. verbal de UJJH‑ ; darpa‑ masc., « orgueil, arrogance », bala‑ nt, « force ». La première partie du composé peut être comprise comme un dvandva « force et orgueil » ou comme un tatpuruṣa « l’orgueil de la force ». Littéralement, les éléphants seront « abandonnés par leur force et leur orgueil » ou « abandonnés par l’orgueil de leur force ». Dans le contexte négatif de la malédiction, cet abandon équivaut à être « privé de ».

śāpa‑parigrahāt : abl. sg. masc. d’un composé tatpuruṣa ; en fin de composé parigraha‑ a le sens de « sous l’emprise, la domination de » ; śāpa‑ masc., « malédiction ».

vimuktāḥ kāmacāreṇa bhaviṣyatha na saṃśayaḥ |
narāṇāṃ vāhanatvaṃ ca tasmāt prāpsyatha vāraṇāḥ || [7] ||

« Vous serez privés d’aller librement, pas de doute.
De ce fait vous servirez de montures aux hommes, ô éléphants ! »

bhaviṣyatha : 2e pl. du futur de BHŪ‑ « être ».

vimuktāḥ kāmacāreṇa : l’adj. verbal vimukta‑ « privé de » (racine vi‑MUC‑) se construit avec un instrumental, ici kāmacāreṇa « le fait d’aller librement, selon son désir ».

prāpsyatha : 2e pl. du futur de prāp‑ (pra‑ĀP‑) « atteindre, obtenir », construit ici avec vāhanatva‑ « condition, état de véhicule ou monture ». Littéralement les éléphants « obtiendront la condition, l’état de monture pour les hommes (narāṇām, gén. pl. masc. de nara‑) ».

vāraṇāḥ : voc. pl. masc.

athāntarikṣān mahatī rājan vāṇī vinirgatā |
yair hatā dānavā daityās tān muktvā śapathaṃ kuru ||
vāṇīṃ śrutvā hitām enām evam astv iti so ’bravīt || [8] ||

Alors du ciel descendit une grande voix, ô roi !
« Prononce ta malédiction [contre les éléphants], à l’exception de ceux qui ont frappé les Dānava et les Daitya. »
Ayant entendu cette voix salutaire, [le sage] dit : « Qu’il soit ainsi. »

antarikṣāt : abl. sg. neutre « espace intermédiaire, ciel ».

vinirgatā : adj. verbal au nom. sg. fém. de vi‑nir‑GAM‑ « sortir ».

vāṇī : nom. sg. fém. « voix ».

yair pour yais, instr. pl. de yad, renvoie aux éléphants (tān), agents de l’adj. verbal hatās, nom. pl. masc., du verbe HAN‑ « frapper, tuer ». Littéralement « ceux par qui ont été frappés les Dānava et les Daitya ». On a traduit ici à l’actif pour alléger la traduction.

muktvā, adj. verbal de MUC‑ « libérer ». L’adj. verbal « ayant libéré » peut prendre aussi le sens de « à l’exception de, excepté » + acc.

kuru : 2e sg impératif de KR̥‑ « faire ».

Les éléphants qui participent à la lutte contre les Dānava et les Daitya sont les éléphants célestes, auxiliaires des dieux dans la lutte contre les démons. Il s’agit ici, par l’intervention d’une voix divine, de les protéger, de les exclure de la malédiction de sage. Celle‑ci est donc réduite quant à son champ d’action.

Les Dānava et les Daitya sont deux catégories de démons ou asura. Les premiers sont nés de l’union du r̥ṣi Kaśyapa avec Danū, les seconds de l’union de ce même sage avec Diti. Danū et Diti sont des filles de Dakṣa que le sage Kaśyapa épousa. Le texte renvoie sans doute à l’un des nombreux combats qui opposa les démons et les dieux, au cours duquel ces derniers furent appuyés dans la bataille par des éléphants. L’HĀ (IV.22) indique qu’il s’agit de la guerre qui eut lieu pour sauver Tārakā, épouse de Br̥haspati, enlevée par les démons. Cet épisode est évoqué en Bhāgavatapurāṇa IX.4.7, Mahābhārata VI.79.25 et Rāmāyaṇa VI.4.49, mais aucun passage ne met en scène les éléphants de l’armée des dieux. Il est en tout cas essentiel pour l’équilibre des mondes que ces éléphants divins puissent continuer à circuler librement. La nature même de ces éléphants n’apparaît clairement qu’à la strophe 11, où ils sont désignés sous le nom de diggajas, soit les éléphants des points cardinaux.

hitām enām apposé à vāṇīm, la voix ; hita‑ adj. verbal soit de HI‑ « émettre », hita‑ « émis », soit de DHĀ‑ « placer, poser ». Hita‑ « placé, posé » prend aussi le sens de « bon, convenable, amical, salutaire ». L’adjectif verbal peut avoir ici le sens de « émis » ou de « salutaire ». Au regard du contexte, nous optons pour la deuxième interprétation. Le commentaire du texte définit cette voix « qui apporte le bien‑être au monde céleste » (vāṇīṃ svargalokahitakāriṇīm) comme celle d’une Gandharvī venant du monde d’Indra.

evam astu : formule au discours direct close par la particule iti.

so : sandhi devant « a » pour sas, renvoie au sage.

atha te vāraṇāḥ śrutvā śāpam ātmāparādhajam |
paraṃ dainyam upāgamya brahmāṇam upatasthire || [9] ||

Mais les éléphants ayant entendu cette malédiction née de leur propre faute,
devinrent tristes et se présentèrent devant Brahmā.

Phrase construite avec deux absolutifs (śrutvā et upāgamya) et un verbe conjugué (upatasthire). Les éléphants (vāraṇāḥ) sont le sujet du verbe conjugué.

*atmā‑aparādha‑jam : composé tatpuruṣa à l’acc. sg. masc. qui qualifie śāpam ; aparādha‑, masc. : « faute, offense ».

upāgamya : absolutif de upa‑GAM‑ « atteindre, approcher », construit avec dainyam « tristesse, découragement », litt. « ayant atteint la tristesse ».

upatasthire : 3e pl. parfait moyen de upa‑STHĀ‑ « s’approcher, se présenter devant, s’adresser à ».

brahmāṇam : acc. sg. masc., le terme désigne ici le dieu Brahmā.

atha tān pūrvam evāha brahmaloke pitāmahaḥ |
mā kārṣṭa vāraṇāḥ śokaṃ na hi śakyaṃ tad anyathā || [10] ||
kartuṃ yat tena muninā vacanaṃ samudāhr̥tam |
etad vākyaṃ tataḥ śrutvā pratyūcus te diśāṃ gajāḥ || [11] ||

Alors, dans le monde de Brahmā, le Grand‑père leur dit ainsi en premier :
« Éléphants, ne soyez pas tourmentés par le chagrin, car il n’est pas possible autrement de réaliser la parole proférée par ce sage. »
Ayant entendu cette parole, les éléphants des directions répondirent :

pitāmahaḥ : nom. sg. masc., le Grand‑père est l’un des nombreux noms du dieu Brahmā, évoquant son caractère d’ancêtre et de dieu créateur.

mā kārṣṭa : 2e pl. injonctif de KR̥‑ « faire » qui, construit avec la particule de négation , a valeur prohibitive. Litt. « ne faites pas de peine (śoka‑ masc.) ».

śakyaṃ : nom. sg. neutre, adj. verbal de ŚAK‑, « possible », peut se construire avec un infinitif ici kartum (racine KR̥‑). La formule est ici négative : na śakyaṃ tad anyathā « cela n’est pas possible autrement ».

anyathā : adv. « autrement ».

samudāhr̥tam : nom. sg. neutre, adj. verbal de sam‑ud‑HR̥‑ « déclaré, proféré ».

diśāṃ gajāḥ : c’est seulement ici que le texte précise que les éléphants volants sont en fait des éléphants bien particuliers, ceux qui sont gardiens des différents points cardinaux. Voir l’introduction.

pratyūcuḥ : 3e pl. parfait de prati‑VAC‑ « répondre ».

Ce passage illustre la notion de « parole de vérité » ou satyavāc‑ qui veut qu’une malédiction énoncée doit obligatoirement s’accomplir, sous peine souvent de se retourner, mortellement, contre celui qui l’a prononcée. Les épopées contiennent nombre d’épisodes où la parole ou l’acte de vérité est utilisée, servant la mécanique narrative du récit.

asmākam anvayānāṃ tu gajānāṃ vanavāsinām |
rogāḥ prādur bhaviṣyanti viṣamātyaśanādibhiḥ || [12] ||

« Mais pour nos descendants, les éléphants vivant dans les forêts,
les maladies vont apparaître, en raison d’une nourriture malsaine et excessive, etc. »

anvayānāṃ : gén. pl. masc. de anvaya‑ « descendance, famille ».

asmākam : gén. pl. masc. du pronom personnel de première personne vayam.

rogāḥ : nom. pl. masc. « maladies ».

prādur bhaviṣyanti : litt. « seront visibles », formule construite avec l’adverbe prāduḥ « visiblement » et le verbe BHŪ‑ à la 3e pl. du futur.

*viṣama‑aty‑aśana‑ādibhiḥ : composé à l’instr. pl. masc., viṣama‑ « difficile, inapproprié, malsain », ati, adv. ou préfixe qui marque l’excès, aśana‑ « nourriture », ādi‑ « etc. ». Composé délicat. ati généralement adverbial, semble avoir ici le rôle d’un adjectif, « excessif ». On peut aussi lui conserver son rôle d’adverbe et comprendre le composé ainsi : « le fait d’absorber trop d’une nourriture malsaine ».

diggajānāṃ vacaḥ śrutvā pratyuvāca pitāmahaḥ |
utpatsyate ’cirān nāgā gajabandhur mahāmuniḥ || [13] ||

Ayant entendu la parole des éléphants des directions, le Grand‑père répondit :
« Bientôt, ô éléphants, un grand sage, parent des éléphants, va naître. »

acirāt : ablatif adverbial de acira‑ « peu de temps, bientôt ».

utpatsyate : 3e sg. futur moyen de ut‑PAD‑ « naître de ».

Le sage à naître est Pālakāpya, auteur légendaire des traités de médecine pour soigner les éléphants. Le récit de sa naissance est exposé en introduction.

āyurvedasya vettā vai matkr̥tasya bhaviṣyati |
teṣāṃ tu rogān utpannān auṣadhair vārayiṣyati || [14] ||

« Il sera en vérité connaisseur de la médecine créée par moi.
Il repoussera au moyen de préparations médicinales les maladies qu’ils contracteront. »

vettā : nom. sg. masc. de vettr̥‑, nom d’agent, « qui sait, connaisseur », se construit avec le génitif āyurvedasya ; matkr̥tasya qualifie āyurvedasya.

vai : part. enclitique « en effet, en vérité ».

vārayiṣyati : 3e sg. futur caus. de VR̥‑ « couvrir, obstruer, empêcher ».

utpannān : acc. pl. masc., adj. verbal de ut‑PAD‑.

auṣadhaiḥ : instr. pl. neutre « préparations médicinales ».

evam uktvā tu diṅnāgān visasarja yathādiśam |
tatas te prayayuḥ sthānaṃ svaṃ svaṃ airāvatādayaḥ || [15] ||

Et ayant parlé ainsi, il congédia les éléphants des directions chacun dans une direction.
Alors Airāvata et les autres allèrent chacun dans leur domaine.

visasarja : 3e sg. parfait de vi‑SR̥J‑ « libérer, relâcher, congédier ».

yathādiśam : adv. « selon les quartiers du ciel, selon les directions ».

prayayuḥ : 3e pl. parfait de pra‑YĀ‑ « aller ».

svaṃ svaṃ : le pronom réfléchi sva‑ est répété pour marquer la distribution des éléphants, chacun dans son domaine attitré.

Airāvata est le premier des éléphants gardiens des points cardinaux, celui de l’est. Il est aussi la monture du dieu Indra.

digvāraṇānvayās te tu lokaṃ mānuṣam āgatāḥ |
vicaranto mahīṃ kr̥tsnām saśailavanakānanām ||
śataśo yūthasaṃkhyābhiḥ pravr̥ddhāś ca sahasraśaḥ || [16] ||

Et les descendants des éléphants des directions sont allés vers le monde des hommes.
Circulant sur la terre entière avec ses montagnes, ses bois et ses forêts,
ils se sont multipliés par milliers avec nombre de hardes se comptant par centaines.

vicarantas : nom. pl. masc. du participe présent de vi‑CAR‑ « circuler, parcourir ».

kr̥tsna‑ : adj. « entier, tout ».

*sa‑śaila‑vana‑kānanām : composé bahuvrīhi à l’acc. sg. fém. qualifiant la terre mahīm, et dont le premier membre est un composé dvandva : śaila (montagne), vana (bois), kānana (forêt).

pravr̥ddhāḥ : nom. pl. masc. de l’adj. verbal de pra‑VR̥DH‑ « augmenter, s’accroître, croître ».

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Notes

1 Traditionnellement les armées indiennes sont composées de quatre corps (caturaṅga) : éléphants, chevaux, chars et fantassins. Retour au texte

2 Meulenbeld (2000, II A, p. 574 et notes). Pour Meulenbeld, l’ouvrage est en tout cas postérieur à la Caraka‑ et à la Suśrutasaṃhita, car sa structure trahit leur influence. Sur ces questions de datation, voir également : Bujarbarua (1979, p. 10‑17) ; De (1940) ; Edgerton (1931, p. 1‑5) ; Shastri (1919, p 307‑313) ; Sheshadri (2017‑2018, p. 212‑215) ; Trautmann (2015, p. 145‑147). Retour au texte

3 « Celui qui chante le Sāmaveda ». C’est aussi l’un des noms du dieu Viṣṇu (numéro 998 sur les 1000). Retour au texte

4 Né dans la lignée de Kapi, il est celui qui protège et nourrit les éléphants :
pālanād gajayūthasya kāpyagotrodbhavo yataḥ / pālakāpya iti śrīmān nāmadheyaṃ cakāra saḥ // (GŚT 1.89 = GŚA p. 114 = HĀ I.1.155‑156). Il s’agit d’une étymologie fictive. L’origine du nom reste incertaine. Bagchi (1933, p. 261) analyse le nom en deux mots pāla et kapi qui désigneraient tous deux l’éléphant, pāla pouvant dériver d’un mot dravidien. Retour au texte

5 Récit de l’origine de Pālakāpya : HĀ I.1.101‑156 ; GŚT 1.66‑106 ; GŚA chap. 1, p. 111‑116 (39 vers non numérotés) ; ML I.15‑19. Retour au texte

6 Édité par K. S. Subrahmanya Śāstri, 1958, accompagné d’une traduction en tamoul et un résumé en anglais. Le texte compte 756 vers en dix chapitres. Voir aussi Meulenbeld (2000, II A, p. 559‑561). Retour au texte

7 Édité par S. Y. Wakankar et V. B. Mhaiskar, 2006. Le manuscrit, numéro d’inventaire 1853, est composé de 393 folios. Il s’agit d’une copie datée de 1926. L’original n’a pas été retrouvé par les éditeurs qui pensent que celui‑ci aurait été composé dans le sud de l’Inde, peut‑être en écriture télougou. Le texte est accompagné d’un commentaire en sanskrit (d’autres manuscrits ont des commentaires en télougou), d’un résumé-paraphrase en anglais vraisemblablement dû au copiste, le Pandit V. Vijayaraghavacharya, ainsi que de 136 dessins au trait (Wakankar & Mhaiskar, 2006, p. xviii). Le texte compte 19 chapitres et 551 vers. Retour au texte

8 Sur le contenu de ces textes et d’autres traités, voir Meulenbeld (2000, II A, p. 559‑579). L’histoire de la tradition vétérinaire et des connaissances sur les éléphants reste difficile à écrire. Elle remonte sans doute au premier millénaire avant le début de notre ère, avec la maîtrise progressive par les hommes de la capture et du dressage des éléphants. Mégasthène, ambassadeur grec à la cour du roi Chandragupta (ca 300 avant notre ère), atteste de ces savoirs indiens sur les éléphants (cité par Strabon, Géographie, XV.1.42‑43). Ces connaissances se trouvent également ponctuellement dans des textes qui ne sont pas des traités d’éléphantologie, comme dans les épopées, certains purāna (p. ex. Brahmāṇḍapurāṇa 2.7.324‑355 ; Agnipurāṇa 286 ou 287) ou l’Arthaśāstra (II.2.6‑16, II.31‑32). Retour au texte

9 Cet emportement n’est pas sans évoquer l’état de musth qui se manifeste à certaines périodes chez les éléphants mâles. Ceux‑ci ont alors un comportement agressif et une sécrétion sort de leurs orifices temporaux. Cet état particulier est fréquemment mentionné dans les textes classiques, souvent comme image de comparaison. Retour au texte

10 Aśvaśāstra, praśnādhyāyaḥ, 1‑5 ; Aśvacikitsatam I.5‑9. Retour au texte

11 Sur le mythe des montagnes ailées, voir Couture (2008). Retour au texte

Citer cet article

Référence électronique

Ronan Moreau, « Malédictions et savoirs : une histoire des éléphants et des humains (Gajaśāstra de Pālakāpya) », Agastya [En ligne], 2 | 2026, mis en ligne le 02 juin 2026, consulté le 03 juin 2026. URL : https://publications-prairial.fr/agastya/index.php?id=465

Auteur

Ronan Moreau

Collège de France, Université PSL
ronan.moreau[at]college-de-france.fr

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