La rencontre de Bhīma et de Hanumān : Mahābhārata, III, 146‑150

  • The Meeting of Bhīma and Hanumān: Mahābhārata, III, 146–150

DOI : 10.35562/agastya.430

Résumés

La rencontre de Bhīma et de Hanumān, au livre III du Mahābhārata (chapitres 146‑150), est celle d’un guerrier humain et d’un animal. Ces deux personnages sont liés par une relation de fraternité, puisque l’un et l’autre sont fils de Vāyu, le dieu du vent, et il existe entre eux une affinité naturelle qui tient au fait que Bhīma, qui représente, dans la perspective de la trifonctinnalité mise en évidence par georges Dumézil, le versant brutal et emporté du guerrier, possède déjà en lui une certaine animalité : Hanumān est, au fond, le double animal du héros. Leur commune animalité se traduit par le bruit que l’un et l’autre produisent, en particulier par leur cri, qui est à la fois un cri animal, auquel répondent en écho les animaux sauvages de la forêt, et un cri guerrier destiné à terroriser les ennemis. Au terme du long échange de propos qu’ont les deux personnages, au cours duquel Hanumān délivre à son frère cadet une leçon sur le dharma et se révèle à lui sous la forme gigantesque qui était la sienne lorsqu’il était l’allié de Rāma, Bhīma reçoit une faveur : prenant place sur la bannière d’Arjuna, le singe répondra au cri de Bhīma par son propre cri, amplifié, qui sèmera l’effroi parmi leurs adversaires. Il faut donc penser la relation de Bhīma et de Hanumān dans le contexte de la complémentarité hiérarchisée qui unit le premier à Arjuna, le guerrier sage et réfléchi, traduction épique de la complémentarité entre les deux versants du guerrier. En s’assurant l’alliance du singe, au terme d’un épisode qui revêt un caractère initiatique comparable à ceux qu’Arjuna a lui‑même connus, mais qui lui ont permis d’acquérir des armes de nature magico-religieuse, Bhīma dote celui‑ci de la dimension animale qui lui faisait défaut, et qui constitue une composante consubstancielle de la martialité.

The meeting of Bhīma and Hanumān, in the third book of the Mahābhārata (chapters 146‑150), is that of a human warrior with an animal. Both characters are bound by their brotherhood, since both are the sons of Vāyu, the Wind god, and they share a natural affinity, due to the fact that Bhīma, who, in the view of the trifunctionality made out by Georges Dumézil, represents the blunt and restless side of the warrior, already possesses in himself a certain amount of animality: basically, Hanumān is nothing but the hero’s animalistic counterpart. The animality they share is reflected in the noise both produce, in particular in their scream, that is at the same time an animal scream, echoed by the wild forest animals, and a warlike shouting intended to scare the enemy. At the end of their lengthy talk, during which Hanumān delivers to his younger brother a lesson on dharma, and exhibits himself in the gigantic size he was endowed with as Rāma’s ally, Bhīma receives a gift: settled on Arjuna’s flag, the ape will echo Bhīma’s scream with his own amplified scream, that will scare the life out of their foes. Consequently, the relation between Bhīma and Hanumān must be interpreted in the context of the hierarchised complementarity that links the former to Arjuna, the wise and thoughtful warrior, and that reflects, in the epic, the complementarity of the warrior’s two sides. By securing the alliance of the ape, at the end of an episode whose initiatory character might be compared with those gone through by Arjuna himself, but owing to which he gained magical-religious weapons, Bhīma provides the latter with the animalistic dimension he was lacking, which is a consubstancial component of martiality.

Plan

Notes de l’auteur

L’article qui suit propose au lecteur un extrait relativement long du Mahābhārata (176 strophes), qui peut lui permettre de s’entraîner à la lecture suivie. Il s’adresse autant à des lecteurs débutants, possédant cependant les bases de la langue sanskrite, qui trouveront dans les notes explicatives d’utiles indications pour déchiffrer un texte dépourvu de difficultés majeures, qu’à des lecteurs plus chevronnés, qui y goûteront le plaisir de lire dans sa continuité un épisode riche de sens et non dénué, avancera‑t‑on, de qualités littéraires.

La présentation est la suivante : chacun des cinq chapitres du texte (adhyāya, litt. « leçon », 146 à 150), est traité séparément, et occupe une des sections 2 à 6 de l’article. Chacune de ces sections comprend successivement (1) le texte en nāgarī, (2) la translittération en alphabet latin1, (3) les notes explicatives et (4) la traduction. Il est recommandé de télécharger le document, de manière à en ouvrir simultanément au moins deux exemplaires : un de ces exemplaires restera ouvert à la page du texte en cours de lecture, tandis que l’autre servira d’exemplaire de consultation. Ainsi le lecteur, en fonction des questions qui se poseront à lui, pourra consulter la translittération, les notes explicatives, la traduction, en se déplaçant facilement grâce à la numérotation des sections et sous‑sections de l’article. Il est également possible, en ouvrant trois, voire quatre exemplaires, d’avoir simultanément sous les yeux le texte, la translittération, les notes et la traduction. Une autre méthode, plus traditionnelle et plus simple, consiste à imprimer l’ensemble du document. Pourront ainsi être adoptées plusieurs stratégies de lecture : lire le texte seul, en nāgarī ou dans sa translittération, en ne recourant que ponctuellement aux notes et à la traduction — ou bien d’emblée s’aider de l’une ou de l’autre, ou encore des deux à la fois.

La traduction se veut aussi littérale que le permet la langue française. Par ailleurs, on a tenté non de respecter la structure prosodique des strophes — exigence incompatible avec la recherche de littéralité —, mais au moins la répartition de leur contenu entre les deux hémistiches. C’est pourquoi chaque strophe est traduite sous la forme d’une sorte de distique, dont les deux moitiés sont séparées par un alinéa, chacune commençant par une majuscule. Cela a le mérite de reproduire peu ou prou le mouvement du texte original, non pas sur le plan de la prosodie, mais sur celui de la syntaxe et de la hiérarchie des composants sémantiques. Il en résulte évidemment de fréquentes inversions par rapport à l’ordre usuel des composantes de la phrase en français, mais ces inversions ont paru acceptables et même, dans une large mesure, de nature à refléter la manière spécifique qu’ont les poètes indiens de dire les choses. Cela aidera également le lecteur débutant à s’y retrouver dans ce va‑et‑vient constant qu’il effectue entre le texte et sa traduction, va‑et‑vient qui constitue la meilleure façon d’apprendre à lire le sanskrit.

Les notes rassemblent des indications grammaticales — portant sur la syntaxe ou la morphologie —, lexicales, littéraires et culturelles. Elles ne prétendent pas éclairer la totalité des traits linguistiques du texte, ambition qui aurait donné à cet article un volume excessif et qui aurait inévitablement engendré l’ennui. Elles présupposent donc la connaissance des fondements de la phonétique (le sandhi, surtout le sandhi externe) et de la morphologie, ainsi que d’un vocabulaire de base. Cette connaissance pouvant être plus ou moins acquise, elles présupposent aussi, peut‑être davantage encore, la compétence qui permet de consulter une grammaire et un dictionnaire. Ces notes, en effet, n’analysent pas les formes grammaticales régulières qui sont d’emploi courant, ni n’indiquent la signification des mots employés dans leur sens usuel, qu’on trouve aisément dans les dictionnaires : elles ne préciseront pas que devasya est le génitif singulier de deva‑, m, « dieu », que bhavanti est la 3e pers. sg. du présent de BHŪ‑, I, P, bhavati, « être », « devenir », ni qu’aśva‑ signifie « cheval » ! Mais elles rappelleront que kārayām āsa est le parfait périphrastique de kārayati, causatif de KṚ‑, ou que tel mot prend, dans le contexte où il se trouve, tel sens particulier. Elles s’attarderont également sur les principales structures syntaxiques, soulignant par exemple l’emploi d’un double accusatif, dont un lecteur français n’a pas nécessairement l’intuition, signalant un locatif absolu, ou proposant l’analyse logique d’une phrase complexe, c’est‑à‑dire d’une phrase dans laquelle une ou plusieurs propositions sont subordonnées à une proposition principale2.

Texte

1. Introduction

1.1. Situation et résumé du passage

Le texte présenté dans ces pages se situe au livre III du Mahābhārata, le « Livre de la forêt » (Āraṇyakaparvan), chapitres 146‑150. Il relate la rencontre de Bhīma et de Hanumān, qui se produit alors que les cinq fils de Pāṇḍu et leur épouse commune, Draupadī, au cours de leur exil, campent dans la forêt Kāmyaka. Bhīma est parti sur les pentes du mont Gandhamādana (litt. « qui enivre de parfums »), à la recherche des fleurs Saugandhika (litt. « au parfum délicieux »). Il souhaite en effet complaire à Draupadī, qui lui a demandé de lui en rapporter une certaine quantité afin qu’elle puisse les offrir à Yudhiṣṭhira.

Alors qu’il traverse un bosquet de bananiers, il tombe sur un singe endormi sur un rocher, que le son de sa conque, repris par le rugissement des lions et le barrissement des éléphants, puis répercuté par les cavernes de la montagne, éveille à demi. Ce singe lui barre le chemin du mont Gandhamādana : Bhīma exige qu’il le laisse passer, mais n’obtient d’abord que la permission d’enjamber son corps — ce à quoi il se refuse —, puis de soulever sa queue afin de s’ouvrir un passage, exploit que malgré sa force il ne parvient pas à réaliser, tant elle se révèle pesante. Le héros reconnaît sa défaite et rend hommage au singe.

Bhīma interroge ensuite le singe sur son identité, et la réponse qu’il en reçoit lui permet de reconnaître en lui Hanumān, son demi‑frère aîné, fils comme lui de Vāyu, le dieu du vent. Il fut autrefois l’allié de Rāma dans sa quête de Sītā. Bhīma l’interroge, veut connaître la taille qui était la sienne, lorsqu’il franchit le détroit maritime entre le continent et Laṅkā, et lui demande de se révéler à ses yeux dans toute sa grandeur. Après quelques hésitations, Hanumān finit par lui donner satisfaction, revêtant une taille immense, qui recouvre l’ensemble du paysage environnant et provoque l’émerveillement de son interlocuteur — une taille qu’il déclare cependant pouvoir encore excéder.

Au cours de leur échange, Hanumān fait à Bhīma un bref résumé de la Geste de Rāma, et surtout lui délivre une leçon sur les âges du monde et le destin du dharma au cours du cycle, sur les varṇa qui constituent la société humaine, sur les devoirs du souverain. Cette « leçon » renvoie aussi bien au dharmaśāstra, la « science du dharma », qu’à l’arthaśāśtra, la « science politique », en insistant sur ce qu’il est convenu d’appeler le rājadharma, « le dharma des rois ».

À la fin de leur entretien, Hanumān, qui à la demande de son demi‑frère a repris la taille qu’il avait au moment de leur rencontre, non seulement lui offre le passage, mais lui accorde aussi, au nom de leur fraternité et de leur mutuelle affection, une faveur qui dans la suite du récit épique sera d’une grande conséquence : prenant place sur le drapeau d’Arjuna, il répondra au cri martial de Bhīma par un cri plus puissant, capable de terroriser l’ennemi.

1.2. L’homme et l’animal

C’est donc la rencontre d’un héros humain et d’un héros animal que met en scène l’épisode. Pour en bien comprendre les enjeux, il convient de se rappeler que l’Inde ancienne ignore non seulement la conception cartésienne de l’« animal machine », conception qui a d’ailleurs rencontré d’emblée une vive opposition et qui est aujourd’hui abandonnée, mais aussi la séparation entre règne animal et règne humain qui caractérise la vision occidentale du monde : pour les Indiens, prévaut entre les hommes et les animaux une continuité sans réelle démarcation, continuité qui n’est pas exempte, en revanche, et comme on peut s’y attendre, d’une claire hiérarchie. Une notion centrale rend compte, ici comme ailleurs, de cet assortiment entre continuité et hiérarchie : celle de dharma. Si hommes et animaux sont également assujettis au dharma de l’univers, leurs dharma propres (svadharma), au contraire, c’est‑à‑dire les dharma spécifiques aux différentes catégories d’êtres, à travers lesquels se décline sur la terre le dharma cosmique unique qui les réunit, se révèlent diffèrents — exactement de la même façon qu’au sein de la société humaine, le dharma propre d’un guerrier diffère de celui d’un brahmane, l’un et l’autre apportant en observant le sien sa contribution au maintien du dharma cosmique.

Cette dialectique est très bien mise en scène dans le passage étudié ici : d’une part, le dharma propre à chacune des deux espèces représentées par Bhīma et par Hanumān fait l’objet d’une différenciation explicite, au début du passage. À la strophe 75 du chapitre 150, en effet, reprochant à Bhīma de vouloir déloger un animal malade — il ne s’agit‑là que d’un jeu —, Hanumān déclare :

Ne devrais‑tu pas, en vérité, montrer de la compassion envers les êtres, toi qui sais ?
Nous ignorons le dharma, nous qui venons d’une matrice animale.

Par là, il distingue l’animal qu’il est de l’homme qui vient le provoquer, l’un possédant ou devant posséder la connaissance du dharma, l’autre pas. Cette déclaration semblera sans doute, rétrospectivement, quelque peu ironique, puisque Hanumān délivrera à son interlocuteur une longue diatribe sur le dharma, justement, se posant comme son instructeur en la matière et même comme un symbole de ce dharma, dont il a partagé le progressif amenuïssement au cours des âges du monde.

Il demeure qu’une séparation est ici instituée, qui fait écho aux paroles de Rāma, dont la Geste va justement être sommairement résumée dans le chapitre suivant (147.23‑41). Au chapitre 18 du Kiṣkindhākāṇḍa (livre IV) du Rāmāyaṇa, en effet, Rāma répond à Vālin, qui lui reproche amèrement de l’avoir frappé traîteusement, comme un tireur embusqué, lui faisant grief de n’avoir pas respecté les règles du combat en usage chez les kṣatriya, en attaquant un adversaire contre lequel il n’était pas engagé dans un duel en bonne et due forme. Un des arguments auxquels recourt le héros est précisément la différence d’espèce qui les oppose. Il lui remontre en effet que vis‑à‑vis d’un animal, ces règles ne valent pas :

vāgurābhiś ca pāśaiś ca kūṭaiś ca vividhair narāḥ |
praticchannāś ca dṛśyāś ca gṛhṇanti subahūn mṛgān |
pradhāvitān vā vitrastān viśrabdhān ativiṣṭhitān ||34||

pramattān apramattān vā narā māṃsārthino bhṛśam |
vidhyanti vimukhāṃś cāpi na ca doṣo 'tra vidyate ||35||

yānti rājarṣayaś cātra mṛgayāṃ dharmakovidāḥ |
tasmāt tvaṃ nihato yuddhe mayā bāṇena vānara |
ayudhyan pratiyudhyan vā yasmāc chākhāmṛgo hy asi ||36||

durlabhasya ca dharmasya jīvitasya śubhasya ca |
rājāno vānaraśreṣṭha pradātāro na saṃśayaḥ ||37||

tān na hiṃsyān na cākrośen nākṣipen nāpriyaṃ vadet |
devā mānuṣarūpeṇa caranty ete mahītale ||38||

34. Les hommes, usant de filets, de lacets, de pièges de toutes sortes,
Dissimulés ou bien visibles, attrapent un grand nombre de bêtes sauvages,
Qui, effrayées, se mettent à courir ou, confiantes, demeurent dispersées.

35. Qu’elles soient inattentives ou sur leurs gardes, les hommes, avides de viande,
Les percent brutalement de leurs traits, même si elles leur tournent le dos, et il n’y a là aucune faute.

36. Et en ce monde, les sages royaux, experts en dharma, vont à la chasse.
Si dans le combat je t’ai frappé à mort d’une flèche, ô singe,
Que tu fusses ou non en train de me combattre, c’est que tu es un animal vivant dans les branches [des arbres].

37. De l’inaccessible dharma comme de la vie heureuse,
Les rois, ô le meilleur des singes, sont les dispensateurs : cela ne fait aucun doute.

38. À ces êtres inviolables on ne doit adresser ni cris, ni insultes, ni paroles inamicales :
Ce sont des dieux qui, revêtant une forme humaine, agissent sur la terre.

(Rāmāyaa, IV, 18, 34‑38)

Mais d’autre part, et à l’inverse, Bhīma et Hanumān se reconnaissent d’emblée une évidente affinité, que vient justifier, une fois que le second a révélé son identité au premier (147.24), leur ascendance commune : l’un et l’autre sont fils du dieu Vāyu, et donc demi‑frères. Le terme bhrātṛ‑, « frère », est employé à plusieurs reprises dans le texte, soit dans la bouche du narrateur, qui désigne ainsi un des deux personnages par rapport à l’autre (149.3a, 149.6b, 148.1c, 150.2c), soit dans celle de Bhīma désignant Hanumān (147.11a et 147.13a). Bhīma se présente d’ailleurs comme l’égal de son frère aîné, évoquant celui‑ci avant même d’avoir reconnu son interlocuteur (tulyo 'haṃ tasya tejasā, 147.13a). Et la fin du passage insiste sur le lien de fraternité qui unit les deux personnages (bhrātṛtva‑ : 150.7c, 150.13c), fraternité qui se traduit par une « affection » spontanée (sauhārda‑, 150.3c, sauhṛda‑, 150.13c — terme déjà employé en 146.80a). Cette affection pousse Hanumān à embrasser Bhīma (150.1d, 150.2a), suscite ses larmes (150.3b) et l’amène à lui octroyer une faveur décisive en l’assistant de son cri dans les combats à venir (150.14‑15), après s’être déclaré décidé à décimer, pour peu qu’il lui en fasse la demande, les fils de Dhṛtarāṣṭra (150.8‑9).

Les deux personnages ont davantage en commun que leur seule parenté. Il existe aussi, entre eux, ce qu’on pourrait appeler une « solidarité de varṇa », immédiate et spontanée : chacun reconnaît en l’autre un guerrier, ce qui les conduit à adopter d’abord une attitude de défi mutuel, au cours d’un échange qui s’achève par l’épreuve au terme de laquelle Bhīma, ne parvenant pas à soulever la queue du singe, se voit contraint de s’incliner (147.19‑21)3.

Enfin, et là réside sans doute le motif essentiel de l’épisode, celui, en tout cas, qui lui confère sa pertinence dans le cadre du récit épique, Bhīma et Hanumān ont un point commun de nature concrète, qui exprime leur commune relation avec le monde animal : le bruit qu’ils produisent. Or ce bruit est d’abord un bruit guerrier : celui que fait Bhīma en soufflant dans sa conque (146.55cd‑56a) et plus tard son « rugissement de lion » sur le champ de bataille (siṃharava‑, 150.14c), auquel répondra, en l’amplifiant, le cri poussé depuis la bannière d’Arjuna par Hanumān, terrifiant les ennemis des Pāṇḍava. Mais c’est aussi un son animal, qui témoigne du fait que les deux personnages partagent un certain degré d’animalité. On peut même affirmer que l’ensemble de l’épisode s’organise autour de ces manifestations sonores, qui au début remplissent la forêt sauvage pour se condenser, à la fin, dans un cri simiesque qui devient une terrible arme de guerre. Un passage d’une longueur conséquente met en scène ce motif, de 146.55 à 146.63, déployant un large champ lexical composé de vocables qui, tous, désignent des sons inarticulés4 : Bhīma souffle dans sa conque, pousse un cri et fait vibrer l’air en agitant ses bras gigantesques (146.55‑56c) ; puis les cavernes répercutent ces bruits (146.56d), éveillant et faisant rugir les lions qui y étaient assoupis (146.57), qui à leur tour font barrir les éléphants (146.58). C’est ce bruit qui éveille à demi Hanumān, dont la queue, agitée, fait entendre en retour un bruit assez puissant pour paraître provenir de la montagne elle‑même et recouvrir les barrissements (146.59‑62). Et c’est le bruit de cette queue, comme un écho amplifié de celui que lui‑même a produit à son arrivée, qu’entend Bhīma et vers la source duquel il se dirige. Ces manifestations sonores des deux héros se fondent, par conséquent, dans une sorte de paysage sonore plus vaste, qui est celui de la forêt, de la montagne, du monde sauvage. Des alaṃkāra viennent donner à la description une couleur poétique, plus marquée qu’à l’accoutumée dans l’épopée : l’utprekṣā de la strophe 146.56d, qui assimile la montagne à un animal et ses cavernes à autant de bouches par lesquelles elle émettrait un cri (idée reprise en 61ab), et surtout les comparaisons (146.57b, 60ef, 61cd), dont deux, associant le même comparant à deux comparés différents, en l’occurrence le tonnerre au bruit que fait Bhīma (146.57b) puis à celui que produit la queue de Hanumān (60ef), suggérant une similarité entre ces comparés, soulignent symboliquement l’affinité des deux personnages.

1.3. Animalité et martialité

Le double caractère du bruit produit par Bhīma puis par Hanumān, à la fois animal et guerrier, permet aussi d’y voir la manifestation d’une certaine unité entre ces deux domaines : ce bruit apparaît comme un élément constitutif de la dimension animale dans la martialité. Ses occurrences dans l’épisode conduisent à l’appréhender dans sa dimension transformative : le son de la conque de Bhīma se transforme, par un phénomène de résonnance et d’amplification, en un concert sauvage dont l’aboutissement lointain, par‑delà son réveil et le bruissement de sa queue, n’est autre que le cri à venir de Hanumān, faveur qu’il octroie à son demi‑frère. Et ce dernier cri, résultat d’un processus de transformation, est efficace, parce qu’il ne sera pas un simple écho pris dans un complexe sonore, mais une arme de guerre capable de réduire par la terreur la résistance de l’ennemi. À la richesse lexicale et descriptive du chapitre 146, répond la relative sobriété de ce dénouement, au chapitre 150 : l’énoncé du don consenti par Hanumān n’occupe que deux strophes (150.14‑15), et deux vocables seulement y désignent son cri : svara‑, au singulier (150.14d), et nāda‑, au pluriel (150.15b), qualifié de dāruṇa‑, « féroce ». Le schéma est exactement le même : Bhīma sera l’initiateur de ce cri, lorsqu’il en poussera un lui‑même, désigné comme un rugissement léonin (siṃharava‑, en 150.14a, repris sous la forme simplifiée de rava‑, sans complément, en 150.14d — il a en effet déjà été qualifié).

Le processus transformatif de l’écho est quant à lui exprimé au moyen de la subordination temporelle (yadā […] tadā […]), qui en souligne l’immédiateté, tandis que le verbe bṛṃhayati, « accroître » (150.14c), énonce l’amplification qui en résulte. La strophe 150.14 résume, d’une certaine façon, toute la partie initiale de l’épisode, clôturant une construction circulaire qui montre assez le caractère essentiel du processus ainsi mis en valeur. On peut lire la progression de ce récit dans une perspective quasi rituelle : le bruit produit par Bhīma soufflant dans sa conque, lorsqu’il arrive à proximité du mont Gandhamādana, agit comme un geste rituel, en ce qu’il réalise en petit ce qui le sera ensuite en grand, sous une forme démultipliée, déclenchant une action en retour de nature bénéfique, accomplie par une entité supérieure.

Il est permis de s’interroger plus avant sur cette dimension animale de la martialité. Georges Dumézil a montré que la deuxième des trois fonctions indo‑européennes, schème hérité qui sous‑tend la structure narrative du Mahābhārata, se subdivise en deux versants indissociables et complémentaires : le guerrier possède deux visages, l’un réfléchi, épris de sagesse et de justice, influencé en quelque sorte par les valeurs de la première fonction, c’est‑à‑dire de la fonction souveraine et sacerdotale — l’autre, au contraire, violent, brutal, emporté, et regardant vers la troisième fonction. Or dans l’épopée indienne, Bhīma incarne justement cette figure du guerrier, par opposition à son frère cadet Arjuna, fils et avatar d’Indra, qui, plus soucieux du dharma que de sa gloire, pousse le scrupule jusqu’à refuser, ou être tenté de refuser un combat fratricide (Dumézil, 1968, p. 53‑102 ; 1985, p. 55‑61)5. Il semble donc que la composante animale de la martialité soit à mettre en relation avec son versant brutal et violent, volontiers dominé par la colère et l’emportement. L’animalité n’est d’ailleurs pas absente des préoccupations de la troisième fonction, même s’il s’agit en l’occurrence du soin et de la reproduction des animaux d’élevage6, que les Indiens opposent aux animaux sauvages dont il est question ici, malgré une comparaison qui associe le bruit que fait la queue de Hanumān, répercuté par les cavernes de la montagne, au mugissement d’une vache (146.61cd). Mais même sans tirer argument de cette relation privilégiée entre l’animalité domestique et la troisième fonction, on peut assez aisément admettre qu’il existe une composante animale chez le guerrier brutal.

Dès lors, l’épisode se colore d’une couleur plus vive : Bhīma y apparaît comme un guerrier qui, confronté à la forêt sauvage, remplie d’animaux non moins sauvages — et des animaux héroïques et royaux : lions et éléphants —, épanouit sa propre dimension animale, qui se manifeste par la production de sons inarticulés et susceptibles d’envahir l’espace en suscitant une certaine terreur. Sa rencontre avec Hanumān prend alors tout son sens : le singe est en quelque sorte le double animal de Bhīma, ce que symbolise très bien leur fraternité, l’affection que le premier ressent pour le second, leurs attitudes semblables de défi et de glorification de leur propre vigueur. La rencontre de ce double se traduit par l’amplification du trait qui les unit, donc de leur commune animalité : Hanumān, qui appartient effectivement au monde animal, contrairement à son frère, qui malgré tout demeure un kṣatriya appartenant à la société humaine, démultiplie au moins deux de ses traits les plus caractéristiques, sa force corporelle — sans compter sa taille, sur laquelle on reviendra — et la puissance de son cri. Par la première, il vainc Bhīma, au terme d’une épreuve qui constitue le substitut symbolique du combat, celle de la queue qu’il s’agit de soulever, tandis que par la seconde, il lui apporte, à lui et à ses frères, un atout majeur dans la guerre à venir.

1.4. La fabrique du guerrier : Bhīma et Arjuna

Si l’on cherche à situer cet épisode dans l’organisation générale du récit épique, il semble que son enjeu réside effectivement dans l’alliance de Hanumān et l’acquisition de la puissance animale qu’exprime son cri terrifiant. La rencontre se produit en effet au cours de l’exil des Pāṇḍava dans la forêt, une longue période au cours de laquelle ils se préparent à la guerre, se dotant de différents atouts, notamment des armes magiques, susceptibles de leur assurer la supériorité dans les combats. Après les exploits d’Arjuna (III, 36‑51), en particulier sa rencontre avec Śiva qui a pris la forme d’un Kirāta et l’obtention de l’arme Pāśupatha qui en résulte (III, 38‑40), ce sont les exploits de Bhīma qui sont contés (139‑164). Chacun des deux guerriers apporte ainsi à la fratrie, au terme de ses pérégrinations dans la forêt, un certain nombre d’atouts pour la guerre à venir. Et chacun acquiert, pour le plus grand bénéfice de la communauté, des atouts qui reflètent le versant de la guerre dont il est le représentant : Arjuna, figure du guerrier qui penche vers la première fonction, rencontre Śiva, le dieu de l’ascèse, et rapporte une arme magique ; Bhīma, qui penche vers la troisième fonction, rencontre Hanumān, l’animal guerrier, et rapporte une arme qui représente la composante animale de la qualité martiale.

Le parallélisme entre les deux épisodes, la rencontre du Kirāta et celle de Hanumān, est patente. L’une et l’autre obéissent à une succession analogue de péripéties : (1) voyage dans le monde sauvage, silvestre et montagneux ; (2) rencontre d’un être en apparence de statut inférieur ; (3) défi lancé à cet être et relevé par lui ; (4) affrontement (épisode du Kirāta) ou épreuve de force (épisode de Hanumān) qui se traduit par la défaite du héros ; (5) reconnaissance par celui‑ci de l’essence supérieure de son adversaire, et sa soumission volontaire qui se traduit par un hommage ; (6) expression par cet adversaire d’une profonde affection envers le héros et octroi d’une faveur destinée à jouer un rôle saillant dans la guerre à venir7.

Il est à la fois étrange et remarquable que deux strophes relevant de l’étape (5) soient insérées au sein de la série des strophes consacrées à l’étape (3) : au beau milieu du passage où l’on voir Bhīma défier Hanumān, Bhīma prononce — probablement en aparté, bien que le texte introduise cette incise par l’expression canonique bhīma uvāca — deux phrases (147.8‑9) dans lesquelles ils déclare reconnaître l’Esprit suprême (paramātman‑) et le Créateur des créatures (bhūtabhāvana‑), reconnaissance exagérée s’agissant de Hanumān, un singe certes géant, doté d’une vigueur merveilleuse et ayant traversé les âges, mais bien éloigné d’une figure du dieu suprême, telle que Śiva. On pourrait bien sûr faire l’hypothèse d’une interpolation, en arguant à la fois de cette exagération, qui suggère l’appartenance de ces deux strophes à un autre passage de l’épopée, et de la discontinuité narrative qu’elles introduisent dans l’épisode8. Cependant, si l’on reçoit le texte tel que la tradition nous l’a livré, on peut leur attribuer une fonction de signal ou de signe prémonitoire : Bhīma se trompe, « vise trop haut », en quelque sorte, mais comprend intuitivement, devant cet animal, qu’il n’ose pas enjamber afin de poursuivre sa route, qu’il s’agit d’un être merveilleux, et que lui‑même se trouve au seuil d’une expérience qui va lui donner accès à une certaine transcendance.

Car cette séquence d’événements, qui permet de mettre en parallèle l’épisode de Hanumān et celui du Kirāta, est typiquement celle d’une initiation. D’une initiation, en particulier, qui se situe dans le cadre idéologique de ce qu’il est convenu d’appeler la « dévotion » (bhakti‑), et au cours de laquelle le héros, figure du dévot, rencontre la divinité sous une forme déguisée et se montre apte à la reconnaître, après avoir fait l’épreuve de sa propre finitude. La suite de l’épisode confirme sa dimension initiatique. Hanumān, en effet, un être qui a connu les âges du monde qui précèdent l’âge présent, délivre ensuite à Bhīma une longue leçon qui occupe la plus grande partie du passage et contient une sorte de condensé de la vision indienne du monde : après un résumé de la Geste de Rāma (147.23‑41), sur lequel les deux personnages reviendront ensuite pour la « récrire » en exaltant le rôle du héros simiesque, cause véritable de la gloire de Rāma (149.14‑20), il lui expose longuement la succession des âges du monde (148.5‑39), puis se fait professeur du dharmaśāstra (149.24‑52), développant d’abord la dialectique brahmanique du dharma cosmique qui se décline en plusieurs dharma spécifiques (svadharma) aux différentes catégories d’êtres (149.24‑33), énonçant ensuite brièvement la théorie des varṇa (149.34‑36), enfin s’attardant sur le rājadharma, non sans évoquer l’arthaśāstra (149.37‑52). Il s’agit là, sous une forme condensée, du savoir qu’un membre du varṇa des kṣatriya doit acquérir, et la leçon de Hanumān, loin de la transcendance annoncée en 147.8‑9, confirme l’appartenance guerrière et royale de Bhīma, qui, même si lui‑même n’a pas pour destin de régner, fait partie intégrante d’une fratrie appelée à gouverner la terre.

Il est pourtant, dans ce que le singe révèle à un Bhīma émerveillé, un élément de transcendance : sa taille, que le héros lui demande de lui révéler dans toute son extension, qu’il croit limitée à celle qu’il possédait lorsqu’assistant Rāma, il bondit par‑dessus l’océan jusqu’à l’île de Laṅkā (148.1‑4) : en réponse, Hanumān met la variation de sa taille en relation avec l’état du dharma au fur et à mesure que les âges se succèdent, dessinant le cycle du monde qui s’apprête à se clore dans la grande Dissolution dont la bataille du Kurukṣetra sera la transposition épique. Le dharma a en effet subi, au cours de cette séquence, une réduction progressive, d’un premier quart dans le passage du Kṛtayuga au Tretāyuga, puis d’un second dans celui du Tretāyuga au Dvāparayuga, enfin d’un troisième dans le passage au Kaliyuga, l’âge présent, où il se trouve réduit à un seul quart de lui‑même, avant de disparaître complètement9. Après l’exposé de la théorie des âges, devant l’insistance de Bhīma, le singe accepte de lui montrer la taille qu’il possédait à l’époque de la Geste de Rāma (149.1‑12)10, non sans lui préciser qu’elle était malgré tout inférieure à ce qu’elle avait été plus anciennement encore — probablement au Kṛtayuga (149.9). La taille de Hanumān constitue donc une métaphore explicite de celle du dharma, qu’elle accompagne dans ses variations — et Hanumān lui‑même, par conséquent, apparaît comme un symbole du dharma et de sa décrépitude à travers les âges. Mais cette taille gigantesque effraie Bhīma autant qu’elle l’émerveille, et le héros demande à Hanumān de se contracter à nouveau (149.12cd‑13), ce qu’il fera à la fin de l’épisode (150.1‑6). Cet accroissement de la taille du singe, offert à la vue de Bhīma, évoque un autre épisode de caractère initiatique, avec lequel il suggère une analogie : celui de la Bhagavadgītā (VI, 25.42), au cours duquel Kṛṣṇa, se révélant à Arjuna sous la forme de Viṣṇu Viśvarūpa, grandit lui aussi démesurément, au point d’atteindre les dimensions de l’univers tout entier, contenant tous les êtres. Cette autre analogie confirme le caractère initiatique du passage.

Il existe donc, entre les rencontres initiatiques dont les deux frères qui représentent l’ordre guerrier font l’expérience, un parallélisme qui exprime assez bien leur complémentarité, ainsi que celle des acquis qu’ils retirent de ces rencontres. Le dispositif par lequel se traduit la faveur octroyée par Hanumān, hurlant depuis la bannière d’Arjuna et non depuis celle de Bhīma, pour énigmatique qu’il soit, peut s’interpréter à la lumière de cette complémentarité, à condition de tenir compte de la hiérarchie qui l’organise : si le guerrier réfléchi et le guerrier brutal sont complémentaires, et si le guerrier idéal ne peut se concevoir que comme réunissant les caractères de l’un et de l’autre, il ne fait aucun doute que le versant réfléchi doit dominer le versant brutal. La puissance brute et animale qu’il convient de déployer sur le champ de bataille doit être contenue et céder la place à la sagesse (arma cedant togae !) et à la morale, dès que le guerrier se trouve en situation non plus de combattre, mais d’exercer la royauté. Le sage Arjuna l’emporte sur l’irascible Bhīma. Et c’est bien Arjuna, et non Bhīma, qui dans l’épopée incarne le guerrier idéal, l’archétype du kṣatriya capable d’assurer le maintien du dharma par la politique et par la guerre. Il n’est donc pas seulement le représentant du premier des deux types de guerrier, mais aussi celui du guerrier dans sa totalité, faisant ou apprenant à faire en lui‑même, au terme d’un processus initiatique qui occupe maints épisodes de l’épopée, la synthèse de la sagesse et de la force brute, plaçant la seconde sous le contrôle de la première11. C’est lui, par conséquent, qu’il convient de doter de la dimension qui lui manque : si on admet la ligne interprétative proposée ici, la dimension animale. Si Bhīma obtient de Hanumān la faveur de son cri, composante animale de la puissance guerrière appelée à servir sur le champ de bataille, c’est à Arjuna qu’elle doit au premier chef bénéficier.

La complémentarité hiérarchisée qui unit les deux représentants de la fonction guerrière reçoit donc cette traduction spatio‑temporelle étrange au premier abord : Hanumān prend place sur la bannière d’Arjuna, enrichissant sa pratique martiale du cri animal qui lui apporte un surcroît nécessaire de force brute, mais déploie ce mode d’action spécifique en réponse au propre cri de Bhīma, auquel il offre son écho amplifié. D’une certaine façon, Hanumān sur le drapeau ornant le char d’Arjuna y incarne la présence de Bhīma, ainsi intégrée à un attelage dont la vocation est de représenter le tout de la martialité.

2. Mahābhārata, III, Āraṇyakaparvan, « Le Livre de la forêt », Adhyāya (chapitre) 146, strophes 55‑81

2.1. Texte

2.1.1. Texte en nāgarī

[वैशंपायन उवाच |]12

ततोऽवगाह्य वेगेन तद्वनं बहुपादपम् 
दध्मौ शङ्खं स्वनवत्सर्वप्राणेन पाण्डवः ॥५५॥

तस्य शङ्खस्य शब्देन भीमसेनरवेण  
बाहुशब्देन चोग्रेण नर्दन्तीव गिरेर्गुहाः ॥५६॥

तं वज्रनिष्पेषसममास्फोटितरवं भृशम् 
श्रत्वा शैलगुहासुप्तैः सिंहैर्मुक्तो महास्वनः ॥५७॥

सिंहनादभयत्रस्तैः कुञ्जरैरपि भारत 
मुक्तो विरावः सुमहान्पर्वतो येन पूरितः ॥५८॥

तं तु नादं ततः श्रुत्वा सुप्तो वानरपुंगवः 
प्राजृम्भत महाकायो हनूमान्नाम वानरः ॥५९॥

कदलीषण्डमध्यस्थो निद्रावशगतस्तदा 
जृम्भमाणः सुविपुलं शक्रध्वजमिवोच्छ्रितम् 
आस्फोटयत लाङ्गूलमिन्द्राशनिसमस्वनम् ॥६०॥

तस्य लाङ्गूलनिनदं पर्वतः गुहामुखैः 
उद्गारमिव गौर्नर्दमुत्ससर्ज समन्ततः ॥६१॥

लाङ्गूलरवस्तस्य मत्तवारणनिस्वनम् 
अन्तर्धाय विचित्रेषु चचार गिरिसानुषु ॥६२॥

भीमसेनस्तं श्रुत्वा संप्रहृष्टतनूरुहः 
शब्दप्रभवमन्विच्छंश्चचार कदलीवनम् ॥६३॥

कदलीवनमध्यस्थमथ पीने शिलातले 
ददर्श महाबाहुर्वानराधिपतिं स्थितम् ॥६४॥

विद्युत्संघातदुष्प्रेक्ष्यं विद्युत्संघातपिङ्गलम् 
विद्युत्संघातसदृशं विद्युत्संघातचञ्चलम् ॥६५॥

बाहुस्वस्तिकविन्यस्तपीनह्रस्वशिरोधरम् 
स्कन्धभूयिष्ठकायत्वात्तनुमध्यकटीतटम् ॥६६॥

किंचिच्चाभुग्नशीर्षेण दीर्घरोमाञ्चितेन  
लाङ्गूलेनोर्ध्वगतिना ध्वजेनेव विराजितम् ॥६७॥

रक्तोष्ठं ताम्रजिह्वास्यं रक्तकर्णं चलद्भ्रुवम् 
वदनं वृत्तदंष्ट्राग्रं रश्मिवन्तमिवोडुपम् ॥६८॥

वदनाभ्यन्तरगतैः शुक्लभासैरलंकृतम् 
केसरोत्करसंमिश्रमशोकानामिवोत्करम् ॥६९॥

हिरण्मयीनां मध्यस्थं कदलीनां महाद्युतिम् 
दीप्यमानं स्ववपुषा अर्चिष्मन्तमिवानलम् ॥७०॥

निरीक्षन्तमवित्रस्तं लोचनैर्मधुपिङ्गलैः 
तं वानरवरं वीरमतिकायं महाबलम् ॥७१॥

अथोपसृत्य तरसा भीमो भीमपराक्रमः 
सिंहनादं समकरोद्बोधयिष्यन्कपिं तदा ॥७२॥

तेन शब्देन भीमस्य वित्रेसुर्मृगपक्षिणः 
हनूमांश्च महासत्त्व ईषदुन्मील्य लोचने 
अवैक्षदथ सावज्ञं लोचनैर्मधुपिङ्गलैः ॥७३॥

स्मितेनाभाष्य कौन्तेयं वानरो नरमब्रवीत् 
किमर्थं सरुजस्तेऽहं सुखसुप्तः प्रबोधितः ॥७४॥

ननु नाम त्वया कार्या दया भूतेषु जानता 
वयं धर्मं जानीमस्तिर्यग्योनिं समाश्रिताः ॥७५॥

मनुष्या बुद्धिसंपन्ना दयां कुर्वन्ति जन्तुषु 
क्रूरेषु कर्मसु कथं देहवाक्चित्तदूषिषु 
धर्मघातिषु सज्जन्ते बुद्धिमन्तो भवद्विधाः ॥७६॥

त्वं धर्मं विजानासि वृद्धा नोपासितास्त्वया 
अल्पबुद्धितया वन्यानुत्सादयसि यन्मृगान् ॥७७॥

ब्रूहि कस्त्वं किमर्थं वा वनं त्वमिदमागतः 
वर्जितं मानुषैर्भावैस्तथैव पुरुषैरपि ॥७८॥

अतः परमगम्योऽयं पर्वतः सुदुरारुहः 
विना सिद्धगतिं वीर गतिरत्र विद्यते ॥७९॥

कारुण्यात्सौहृदाच्चैव वारये त्वां महाबल 
नातः परं त्वया शक्यं गन्तुमाश्वसिहि प्रभो ॥८०॥

इमान्यमृतकल्पानि मूलानि फलानि  
भक्षयित्वा निवर्तस्व ग्राह्यं यदि वचो मम ॥८१॥

2.1.2. Translittération

[vaiśaṃpāyana uvāca |]

tato 'vagāhya vegena tad vanaṃ bahupādapam |
dadhmau ca śaṅkhaṃ svanavat sarvaprāṇena pāṇḍavaḥ ||55||

tasya śaṅkhasya śabdena bhīmasenaraveṇa ca |
bāhuśabdena cogreṇa nardantīva girer guhāḥ ||56||

taṃ vajraniṣpeṣasamam āsphoṭitaravaṃ bhṛśam |
śrutvā śailaguhāsuptaiḥ siṃhair mukto mahāsvanaḥ ||57||

siṃhanādabhayatrastaiḥ kuñjarair api bhārata |
mukto virāvaḥ sumahān parvato yena pūritaḥ ||58||

taṃ tu nādaṃ tataḥ śrutvā supto vānarapuṃgavaḥ |
prājṛmbhata mahākāyo hanūmān nāma vānaraḥ ||59||

kadalīṣaṇḍamadhyastho nidrāvaśagatas tadā |
jṛmbhamāṇaḥ suvipulaṃ śakradhvajam ivocchritam |
āsphoṭayata lāṅgūlam indrāśanisamasvanam ||60||

tasya lāṅgūlaninadaṃ parvataḥ sa guhāmukhaiḥ |
udgāram iva gaur nardam utsasarja samantataḥ ||61||

sa lāṅgūlaravas tasya mattavāraṇanisvanam |
antardhāya vicitreṣu cacāra girisānuṣu ||62||

sa bhīmasenas taṃ śrutvā saṃprahṛṣṭatanūruhaḥ |
śabdaprabhavam anvicchaṃś cacāra kadalīvanam ||63||

kadalīvanamadhyastham atha pīne śilātale |
sa dadarśa mahābāhur vānarādhipatiṃ sthitam ||64||

vidyutsaṃghātaduṣprekṣyaṃ vidyutsaṃghātapiṅgalam |
vidyutsaṃghātasadṛśaṃ vidyutsaṃghātacañcalam ||65||

bāhusvastikavinyastapīnahrasvaśirodharam |
skandhabhūyiṣṭhakāyatvāt tanumadhyakaṭītaṭam ||66||

kiṃcic cābhugnaśīrṣeṇa dīrgharomāñcitena ca |
lāṅgūlenordhvagatinā dhvajeneva virājitam ||67||

raktoṣṭhaṃ tāmrajihvāsyaṃ raktakarṇaṃ caladbhruvam |
vadanaṃ vṛttadaṃṣṭrāgraṃ raśmivantam ivoḍupam ||68||

vadanābhyantaragataiḥ śuklabhāsair alaṃkṛtam |
kesarotkarasaṃmiśram aśokānām ivotkaram ||69||

hiraṇmayīnāṃ madhyasthaṃ kadalīnāṃ mahādyutim |
dīpyamānaṃ svavapuṣā arciṣmantam ivānalam ||70||

nirīkṣantam avitrastaṃ locanair madhupiṅgalaiḥ |
taṃ vānaravaraṃ vīram atikāyaṃ mahābalam ||71||

athopasṛtya tarasā bhīmo bhīmaparākramaḥ |
siṃhanādaṃ samakarod bodhayiṣyan kapiṃ tadā ||72||

tena śabdena bhīmasya vitresur mṛgapakṣiṇaḥ |
hanūmāṃś ca mahāsattva īṣad unmīlya locane |
avaikṣad atha sāvajñaṃ locanair madhupiṅgalaiḥ ||73||

smitenābhāṣya kaunteyaṃ vānaro naram abravīt |
kimarthaṃ sarujas te 'haṃ sukhasuptaḥ prabodhitaḥ ||74||

nanu nāma tvayā kāryā dayā bhūteṣu jānatā |
vayaṃ dharmaṃ na jānīmas tiryagyoniṃ samāśritāḥ ||75||

manuṣyā buddhisaṃpannā dayāṃ kurvanti jantuṣu |
krūreṣu karmasu kathaṃ dehavākcittadūṣiṣu |
dharmaghātiṣu sajjante buddhimanto bhavadvidhāḥ ||76||

na tvaṃ dharmaṃ vijānāsi vṛddhā nopāsitās tvayā |
alpabuddhitayā vanyān utsādayasi yan mṛgān ||77||

brūhi kas tvaṃ kimarthaṃ vā vanaṃ tvam idam āgataḥ |
varjitaṃ mānuṣair bhāvais tathaiva puruṣair api ||78||

ataḥ param agamyo 'yaṃ parvataḥ sudurāruhaḥ |
vinā siddhagatiṃ vīra gatir atra na vidyate ||79||

kāruṇyāt sauhṛdāc caiva vāraye tvāṃ mahābala |
nātaḥ paraṃ tvayā śakyaṃ gantum āśvasihi prabho ||80||

imāny amṛtakalpāni mūlāni ca phalāni ca |
bhakṣayitvā nivartasva grāhyaṃ yadi vaco mama ||81||

2.2. Notes explicatives

Strophe 146.55

– tad vanam : la forêt qui s’étend sur les pentes du mont Gandhamādana.
– pāṇḍavaḥ : « le fils de Pāṇḍu », ici Bhīma.
– dadhmau : 3e pers. sg. du parfait actif de DHAM‑, I, P, dhamati, Ā, dhamate : « souffler dans… » (avec l’Ac. de l’instrument).

Strophe 146.56

– śaṅkhasya śabdena, bhīmasenaraveṇa, bāhuśabdena, svana‑ (55c, 57d), āsphoṭitarava‑ (57b), nardati (56d), siṃhanāda‑ (58a), virava‑ (58c), ninada‑ (61a), udgāra‑ (61c) : sons multiples et puissants qui se confondent. Bhīma est un être bruyant, qui rivalise de puissance sonore avec les animaux sauvages. Dans tout le passage, se déploie le champ lexical du son : śabda‑, rava‑ et virāva‑, svana‑, nāda‑ et ninada‑ (variante de nināda‑), udgāra‑ (litt. « éructation ») ; le seul de ces vocables qui est susceptible de désigner la parole articulée est śabda‑ (lorsqu’il s’oppose à artha‑, « sens », comme le signifiant au signifié), mais il est ici appliqué au son de la conque. C’est donc le son en tant que bruit, manifestation sonore, qui est désigné de manière récurrente, et non le son articulé de la parole humaine. Lorsqu’il est produit par un être vivant, il s’agit du cri animal.
– nardantīva : nardanti iva ; iva, « comme », marque ici une utprekṣā — figure de style ou, plus précisément, « ornement » (alaṃkāra) consistant à superposer sur la situation du contexte une situation imaginaire qui lui ressemble (définition et exemples dans le Kavyādarśa de Daṇḍin, II, 221‑234)13 : ici, le narrateur « imagine » que ce sont les cavernes qui vocifèrent, parce que s’y répercutent ces bruits divers (cf. strophe 61).
– On notera l’emploi du présent, après le parfait dadhmau (55c) : la narration utilise plusieurs temps verbaux pour énoncer des procès situés dans le passé, la temporalité n’étant pas exprimée par chaque forme verbale conjuguée.

Strophe 146.57

– Phrase passive : le sujet en est mahāsvanaḥ, l’a.v. muktaḥ, qui se construit comme son attribut, énonçant le procès. L’agent est à l’instrumental : siṃhaiḥ, que qualifie le composé du pāda c.
– śailaguhāsuptaiḥ = śailasya guhāsu suptaiḥ (siṃhaiḥ) ; saptamītatpuruṣa.
– śrutvā : absolutif ayant pour complément d’objet le groupe nominal des pāda ab, dont le noyau est tam… āsphoṭitaravam. L’absolutif dénote un procès incident ayant le même agent que le procès principal, la relation entre les deux procès pouvant être diverse (temporelle, causale, conditionnelle…) et relevant du contexte.
– vajraniṣpeṣasamam : composé comparatif en sama‑, « semblable à ».

Strophe 146.58

– Autre phrase passive ; l’agent en est kuñjaraiḥ (pāda b), « les éléphants ».
– siṃhanādabhayatrastaiḥ = siṃhānāṃ nādasya bhayena trastaiḥ (kuñjaraiḥ), tṛtīyātatpuruṣa.
– bhārata : dérivé à vṛddhi initiale de bharata‑, dans le sens de « descendant de… ». Vaiśaṃpāyana raconte l’épisode à Janamejaya, qui est l’arrière‑petit-fils d’Arjuna, donc un descendant de Bharata, l’ancêtre éponyme de la lignée (cf. note initiale sur le texte).
– parvato yena pūritaḥ : proposition relative au passif, dont l’antécédent est virāvaḥ.

Strophe 146.59

– pra‑JṚMBH‑, I, Ā, prajṛmbhate : « commencer à bâiller » ; le préverbe pra‑ donne au verbe une valeur inchoative.
– vānarapuṃgavaḥ […] hanūmān nāma : nāma (Ac. de nāman‑, n, « nom »), placé après un substantif apposé à un autre substantif, indique que le second est le nom du premier.
– hanumat‑ et hanūmat‑ sont deux variantes du même nom (litt. « aux [puissantes] mâchoires »)14.

Strophe 146.60

– Cette strophe, comme les strophes 73 et 76, se compose de six pāda au lieu des quatre usuels. C’est une variation rythmique et syntaxique assez fréquente dans l’épopée.
– kadalīṣaṇḍamadhyasthaḥ = kadalīṣaṇḍasya madhye tiṣṭhati, upapadasamāsa.
– nidrāvaśagata‑ : « tombé (gata‑) sous l’empire (vaśa‑) du sommeil (nidrā‑) ».
– suvipula‑ : le préfixe su‑ donne à un adjectif une valeur superlative.
– śakra‑, m : litt. le « puissantt », autre nom d’Indra ; Hanumān — comme Bhīma — est le fils de Vāyu, dieu guerrier proche d’Indra, ce qui justifie cette comparaison insistante avec ce dernier (voir aussi la strophe 65). Indra est le père d’Arjuna, l’autre représentant de la fonction guerrière parmi les fils de Pāṇḍu (Arjuna incarne le guerrier sage et réfléchi, par opposition à Bhīma, le guerrier brutal et emporté ; voir l’introduction et les références à l’œuvre de Georges Dumézil).
– indrāśanisamasvanam = indrāśanisamam svanam, où indrāśanisamam est un composé comparatif (cf. 57a) ; indrāśaniḥ = indrasya aśaniḥ, « l’éclair d’Indra », donc la foudre : Indra est le dieu de la guerre et du tonnerre, et son arme est le vajra, le « foudre », souvent assimilé à la foudre. La comparaison récurrente des manifestations sonores que produisent les personnages de cet épisode avec le tonnerre en soulignent le caractère guerrier (cf. 65b : vidyutsaṃghāta‑).

Strophe 146.61

– Cette strophe développe l’analogie exprimée par l’utprekṣā de la strophe 56, cette fois sous la forme d’une comparaison : la vache, gauḥ (pāda c), est le comparant de la montagne, parvataḥ (pāda b) ; son mugissement, nardam (pāda c), celui du bruit que fait la queue du singe, lāṅgūlaninadam (pāda b)15 : la comparaison déploie la relation bimbapratibimba, « de reflet à objet reflété » (il s’agit d’un système analogique à quatre termes, deux comparés et deux comparants, dans lequel les deux comparants sont unis par la même relation que les deux comparés : c’est l’analogie décrite par Aristote). Par ailleurs, dans le composé guhāmukhaiḥ (pāda b), mukha‑ peut être pris dans le sens d’« ouverture », qui convient aux cavernes (comparé), ou de « gueule », qui convient à la vache (comparant) ; guhāmukhaiḥ = guhābhir eva tebhir mukhaiḥ, rūpakakarmadhāraya : le rūpaka, métaphore in praesentia, vient étayer le système comparatif de la phrase.
– udgāra‑, m : litt. « fait de cracher », « fait d’émettre » (ud‑GṜ‑, VI, P, udgirati), d’où « cri », ici « mugissement » ; jeu sur la synonymie : SṚJ‑, « émettre », a un sens très voisin.

Strophe 146.62

– mattavāraṇa‑, m : « éléphant ivre », « éléphant en rut ».
antar‑DHĀ‑, III, Ā, antardhatte, absol. antardhāya : « cacher », « faire disparaître », donc ici « recouvrir » (au sens où un son plus fort rend inaudible un son plus faible).

Strophe 146.63

– saṃprahṛṣṭatanūruhaḥ = yasya tanūruhāṇi saṃprahṛṣṭāni, saḥ (bhīmasenaḥ), bv.
– tanūruha‑, n = tanuruha, n = tanuruh‑, n : litt. « qui croît (ruh‑) sur le corps (tanu‑) », « poil ».
– saṃprahṛṣṭa‑ : « qui se réjouit » ou, ici, « qui se dresse » (a.v. de saṃ‑pra‑HṚṢ‑, IV, P, saṃprahṛṣyati, Ā, saṃprahṛṣyate). Il s’agit du sāttvikabhāva appelé romañca, qui traduit ici l’excitation guerrière ressentie à la perspective d’un défi à relever.

Strophe 146.64

– pīne śilātale : litt. « sur la surface large d’un rocher » ; tala‑, ifc et au locatif, signifie souvent simplement « sur », « au‑dessus de ».
– mahābāhu‑, m : litt. « aux grands bras », surnom de Bhīma, dont c’est une caractéristique.
– kadalīvanamadhyastham, sthitam : redondance (synonyme de kadalīṣaṇḍamadhyasthaḥ, 60a).

Strophe 146.65

– Les quatre qualificatifs qui composent cette strophe sont apposés à vānarādhipatim (64d), de même que ceux des deux strophes suivantes : les strophes 64‑67 forment un kulaka, « groupement » [de strophes] », c’est‑à‑dire qu’elles contiennent une seule phrase.
– vidyutsaṃghāta‑, m : litt. « coup de la foudre », « éclair ». L’anaphore de ce substantif, qui fait écho à vajraniṣpeṣasamam (57a) et indrāśanisamasvanam (60f), suggère la similitude qui lie Hanumān à Indra — comme du reste Bhīma : ce qu’il perçoit éveille en lui ce qu’il hérite de son père Vāyu, la fougue et la vigueur guerrières.

Strophe 146.66

– Les deux qualificatifs de cette strophe (le premier remplit les pāda ab, le second le pāda d), apposés à vānarādhipatim (64d), sont deux bahuvrīhi, (a) et (b) :
(a) bāhusvastikavinyastapīnahrasvaśirodharam = yasya pīnaś ca hrasvaś ca śirodharaḥ bāhusvastike vinyastaḥ, tam (hanumantam).
bāhusvastika‑, m : « croix (svastika‑) <formée> par les bras (bāhu‑) » ; le terme svastika‑ désigne en général tout objet de bon augure (svasti‑ [*su‑AS‑ti‑], « bien‑être », « salut »), et en particulier une croix dont les extrémités des quatre branches sont orientées perpendiculairement à celles‑ci, toutes dans le même sens — il s’agit probablement d’un symbole solaire. La position de Hanumān est donc un présage auspicieux pour Bhīma.
śirodhara‑, m : litt. « qui porte (dhara‑) la tête (śiras‑) », « cou » ; celui de Hanumān est à la fois épais (pīna‑) et court (hrasva‑) : c’est celui d’un animal doué d’une grande force et non celui d’un homme — l’animalité des singes est un thème récurrent dans l’épopée (cf. infra).
(b) tanumadhyakaṭītaṭam = yasya madhyasya ca kaṭeś ca taṭaḥ tanur abhavat, tam (hanumantam).
kaṭi‑, f : « hanche » ou « fesse ».
– skandhabhūyiṣṭhakāyatvāt : Ab exprimant la cause, CdN de tanumadhyakaṭītaṭam.
bhūyiṣṭhakāyatva‑, n : litt. « fait (‑tva‑) d’avoir un corps (kāya‑) abondant (bhūyiṣṭha‑) », « corpulence ».

Strophe 146.67

– Cette strophe est gouvernée par l’a.v. virājitam, « que fait resplendir », apposé toujours à vānarādhipatim (64d).
– lāṅgūlena : agent de virājitam.
– ābhugnaśīrṣeṇa, bv. ; dīrgharomāñcitena ; ūrdhvagatinā : appositions à lāṅgūlena.
– śīrṣa‑, n : « tête », ici « extrémité ».
– dīrgharomāñcita‑ : ce composé peut s’expliquer de deux manières (le sens est le même dans les deux cas) :
(a) comme l’a.v. d’un dénominatif factitif *dīrgharomañcayati, dérivé du composé dīrgharomañca‑, bv., « qui a de longs (dīrgha‑) poils hérissés (romañca‑) » ;
(b) comme un composé tṛtīyātatpuruṣa dont le second membre est l’a.v. romañcita‑, « dont a été provoqué un hérissement des poils », et le premier l’adjectif dīrgha‑, employé adverbialement.
– ūrdhvagati‑, a : litt. « dont le mouvement (gati‑) est dirigé vers le haut (ūrdhva‑) », « qui se dresse en l’air ». Hanumān est traditionnellement représenté avec la queue verticale, parallèle à son corps. On note une inexactitude prosodique : la cadence n’est pas celle d’un pāda impair d’anuṣṭubh (|  ᴗ – | – ) ; on pourrait suggérer un amendement : ūrdhvagāminā, qui aurait le même sens. Mais le śloka épique ne respecte pas systématiquement le schéma prosodique de l’anuṣṭubh.

Strophe 146.68

– Cette strophe et la suivante constituent une paire (yugmaka) composée d’une seule phrase, dont le sujet est vadanam (pāda c), sous‑entendu tasya (= hanumataḥ) ; les qualificatifs des pāda abc sont ses attributs, qui justifient la comparaison du pāda d.
– tāmrajihvāsyam = yasya āsyam tāmrajihvam bhavati, tat (vadanam), bv. , ou = yasya jihvaś ca āsyaṃ ca tāmrāṇi, tat (vadanam), bv.
– vṛttadaṃstrāgram, bv. : les singes sont représentés avec des dents saillantes et recourbées à leur extrémité, comme de petites défenses.

Strophe 146.69

– Cette strophe contient deux nouvelles appositions à vadanam (68c) : alaṃkṛtam (pāda b), « orné », qui a pour complément le groupe nominal à l’instrumental qui précède, et le composé qui occupe le pāda c ; le pāda d, comme celui de la strophe précédente, contient une comparaison.
– vadanābhyantaragataiḥ (śuklabhāsaiḥ) : « qui se trouve (gata‑) à l’intérieur » (abhyantara) de la bouche (vadana‑) » ; on remarquera que le mot vadana‑ est employé dans la strophe précédente avec le sens de « visage » et dans celle‑ci, bien qu’il s’agisse de la même phrase, avec celui de « bouche ».

Strophes 146.70‑72

– Ces trois strophes constituent également un ensemble (kulaka) composé d’une seule phrase : le verbe en est samakarot (72c), qui a pour sujet bhīmaḥ (72b) ; les accusatifs des strophes 70 et 71 qualifient taṃ vānaravaraṃ (71c), complément d’objet d’upasṛtya (72a).
– madhyastha‑, upapadasamāsa : se construit ici avec un G (« qui se tient au milieu de… »).
– hiraṇyamayī‑ : féminin d’hiraṇyamaya‑, « fait d’or ».
– svavapuṣā arciṣmatam : il arrive que le sandhi externe — qui n’est pas obligatoire — ne soit pas effectué, notamment à la frontière des pāda, comme ici.
– nirīkṣantam : il arrive assez fréquemment, dans l’épopée, que des présents habituellement moyens se conjuguent à l’actif (Oberlies, 2003, p. 129‑130).
– vitrastam : abh.
– madhupiṅgala‑, a : « jaune (piṅgala‑) comme le miel (madhu‑) », « jaune miel ».
– bodhayiṣyan : N m sg. du participe futur de bodhayati, « réveiller » ou « avertir ». Le participe futur, assez rare, s’emploie pour énoncer un procès destiné à être accompli après le procès principal, avec généralement une nuance finale ou consécutive. On peut comprendre que ce cri de Bhīma est assez fort pour réveiller le singe (« un cri à réveiller un singe »), ou qu’il est destiné à l’avertir qu’il doit lui laisser le passage. Cette seconde interprétation paraît a priori plus vraisemblable car, comme on l’a vu, Hanumān a déjà été réveillé par la conque de Bhīma, et il le regarde (nirīkṣantam). À la strophe 73 (pāda d), cependant, Hanumān ne fait qu’entrouvrir les yeux : il s’agirait alors de le réveiller complètement, alors qu’il n’est qu’à demi éveillé.

Strophe 146.73

– vitresuḥ : 3e pl. parfait de vi‑TRAS‑, I, P, vitrasati, « trembler », « être effrayé » (le thème faible du parfait des verbes dont la racine se compose de la voyelle ‑a‑ entre deux consonnes différentes ne prend pas de redoublement et a le timbre ‑e‑).
– mṛgapakṣiṇaḥ : mṛga‑ désigne ici, plutôt que les seules gazelles, l’ensemble des animaux sauvages terrestres (par opposition aux oiseaux). Le composé dvandva désigne alors l’ensemble des animaux terrestres et aériens.
– hanūmāṃś ca : ca, simple copule pour articuler ici une antithèse ; Hanumān n’est pas un animal comme les autres.
– sattva‑, n : ici, « courage ».
– avaikṣat : 3e pers. sg. du prétérit d’avekṣ‑, I, Ā, avekṣate, « regarder » (*ava‑aikṣat, aikṣ‑ étant la forme augmentée du radical īkṣ‑ : en se contractant avec une voyelle initiale, l’augment entraîne la vṛddhi de la syllabe16) ; sur les formes actives de verbes usuellement moyens, voir 71a.
– sāvajñam : abh.

Strophe 146.74

– ābhāṣya : absolutif d’ā‑BHĀṢ‑, I, Ā, ābhāṣate, « s’adresser à », « parler à » ; smitena : compl. de manière (smita‑ est ici substantivé, au neutre, avec le sens d’un nom d’action).
– kaunteya‑, a/m : « fils de Kuntī », réfère ici à Bhīma (appellation courante des trois premiers frères).
– kimartham, abh. : « pour quelle (kim) raison (artha‑) ? ».
– te […] prabodhitaḥ : il arrive que l’agent d’une forme nominale d’un verbe soit au G.

Strophe 146.75

– nanu nāma : litt. « est‑ce que ne pas, en vérité ? » (nāma, « en vérité », renforce l’interrogatif négatif nanu) ; nanu, comme nonne en latin, fait attendre une réponse positive.
– tvayā kāryā dayā : tournure passive exprimant le devoir, le prédicat étant énoncé par un adjectif verbal d’obligation (kāryā, N f sg. de kārya‑, de KṚ‑, VII, P, karoti, Ā, kurute, « faire », « réaliser »).
– jānatā : I m sg. du participe présent actif de JNĀ‑, IX, P, jānāti, Ā, jānīte, « connaître », apposé à tvayā. L’opposition énoncée ici entre les hommes qui, connaissant le dharma, ont de ce fait l’obligation de le respecter, et les animaux, qui lui sont étrangers, est un thème récurrent, que développera la strophe suivante (cf., dans le Rāmāyaṇa, IV, 18, strophes 34‑38, l’argumentation de Rāma à l’intention de Vālin, qu’il vient de frapper traitreusement d’une flèche mortelle : les règles qu’il faut respecter vis‑à‑vis d’un adversaire humain ne s’appliquent pas à un adversaire animal ; voir à ce propos l’introduction).
– tiryagyoniṃ samāśritāḥ : litt. « habitant (samāśrita‑) une matrice (yoni‑) d’animal (tiryak‑) », donc « issu d’une matrice animale », apposé à vayam (pāda c) ; tiryañc‑, m, tiryac‑, n : litt. « [qui se déplace] horizontalement », d’où « animal ».

Strophe 146.76

– Construction : les pāda ab d’une part et les pāda cdef d’autre part contiennent deux propositions indépendantes en asyndète (ou en parataxe si l’on admet entre elles une relation de cause à effet : il s’agit en effet d’un raisonnement, plus précisément d’un syllogisme dont la conclusion est exprimée par l’interrogation rhétorique katham, « comment se fait‑il que ? », « pourquoi ? »).
– dehavākcittadūṣiṣu : upapadasamāsa (dūṣin‑, ifc : « qui corrompt », « qui ruine »), dont le premier membre est un dv. à trois membres : deha‑, m, « corps » ; vāc‑, f , « parole » et citta‑, n, « pensée » ou « cœur ».
– sajjante : forme moyenne du verbe SAJJ‑, I, normalement employé à l’actif (sajjati), « s’attacher à » (+ L).
– buddhimantaḥ : exact synonyme de buddhisaṃpannāḥ (pāda a) ; le recours à la synonymie renforce le syllogisme, qui peut se résumer ainsi : « les êtres ayant telle caractéristique agissent de telle manière » (majeure) ; « or tu as telle caractéristique » (mineure) ; donc : « comment peux‑tu agir dans le sens contraire ? ». Dans la strophe, la mineure est énoncée au pāda f, donc après la conclusion).
– vidha‑, ifc : « tel que… », « de l’espèce de… ».
– bhavat : équivalent (théoriquement marquant un certain respect) de tvad‑.

Strophe 146.77

– Construction : les pāda a et b contiennent deux propositions indépendantes en asyndète, les pāda cd une proposition subordonnée conjonctive, introduite par yat (pāda d), conjonction de subordination signifiant ici « puisque ».
– vṛddhā nopāsitās tvayā : si la proposition du pāda a était à l’actif (vijānāsi), celle du pāda b est au passif.
– upāsitāḥ : N m pl. de l’a.v. d’upās‑, II, Ā, upāste, « servir » (litt. « être assis auprès de »), attribut de vṛddhāḥ (« les anciens », « les aînés » : Hanumān est le demi‑frère aîné de Bhīma).
– utsādayati : « faire disparaître », causatif d’ut‑SAD‑, VI, P, utsīdati, « disparaître » ; allusion à la fuite des animaux, effrayés par le bruit que fait Bhīma.
– alpabuddhitayā : I sg. d’alpabuddhitā‑, exprimant la cause ; alpabhuddhitā‑ est un abstrait en ‑tā‑ dérivé du composé bv. alpabuddhi‑, « qui possède une faible (alpa‑) intelligence (buddhi‑) », et signifie donc « le fait de posséder une faible intelligence ». Le recours à un abstrait à l’instrumental (ou à l’ablatif) pour exprimer la cause, donc à une tournure nominale, est très fréquent.

Strophe 146.78

–  : « ou » ou bien, comme ici, « et ».
– mānuṣa‑ bhāva‑, m : « être humain ».
– tathaiva, adv., « exactement (eva) ainsi (tathā) », d’où « ainsi que », « il en est de même de ».
– mānuṣair bhāvais tathaiva puruṣaiḥ : expression fortement redondante.

Strophe 146.79

– param + Ab : « au‑delà de… » (ataḥ : adv. à valeur ablative, « d’ici »).
– sudurāruha‑, a : « dont l’escalade (āruha‑) est très (su‑) difficile (duḥ‑) ».
– vinā + Ac : « sans », « à l’exception de ».
– gati‑, f : ici, « accès ».
– atra, adv. : « ici », « y », équivalent de tasmin, anaphorique reprenant ayaṃ parvataḥ (pāda ab).

Strophe 146.80

– Construction : cette strophe contient trois propositions indépendantes en asyndète (ou en parataxe si on admet une relation causale entre la première et la deuxième, consécutive entre la deuxième et la troisième) : la première occupe les pāda ab, la deuxième le pāda c et le mot gantum, la troisième la fin du pāda d.
– kāruṇyāt sauhṛdāc ca : ablatif exprimant la cause. Hanumān éprouve des sentiments fraternels envers Bhīma.
– vāraye : 1re pers. sg. de vārayate, causatif moyen de VṚ‑, V, P, vṛṇoti, Ā, vṛṇute ; IX, P, vṛṇāti, Ā, vriṇīte ; I, P, varati, Ā, varate, « couvrir », « retenir », « arrêter », « empêcher ».
– tvayā śakyam gantum : « passif impersonnel » (tournure « de type C ») dans laquelle le prédicat est l’adjectif śakyam, « possible » (étymologiquement, adjectif verbal d’obligation — exprimant aussi la possibilité — de ŚAK‑, V, P, śaknoti, Ā, śaknute, « pouvoir ») ; il a pour complément l’infinitif gantum (de GAM‑, I, P, gacchati) ; l’agent de gantum est à l’instrumental ; on notera que l’infinitif en ‑tum ne marquant pas la voix, la valeur passive est exprimée par l’adjectif verbal d’obligation : litt. « il n’est pas possible d’aller *par toi », donc « il est impossible que tu ailles ».
– āśvasihi : 2e sg. de l’impératif présent d’ā‑ŚVAS‑, II, P, āśvasiti, « reprendre son souffle », « reprendre courage », « se consoler ».

Strophe 146.81

– grāhya‑ : adjectif verbal d’obligation, exprimant ici plutôt la possibilité (cf. śakya‑ ci‑dessus), de GRAH‑, IX, P, gṛhṇāti, Ā, gṛhṇīte, « prendre », « saisir », ou, au sens figuré, « comprendre ».
– imāni : N‑Ac n pl. d’ayam, iyam, idam, pronom‑adj. démonstratif de la proximité — il s’agit de plantes que Bhīma désigne à Bhīma, l’engageant à s’en contenter.
– amṛtakalpa‑ : kalpa‑, ifc, a le sens de « pareil à » (cf. supra, sama‑) ; amṛta‑, n : « ambroisie » (litt. « immortalité »), nourriture conférant l’immortalité que les dieux ont conquise lors du barattage de l’océan de lait ; correspond au grec ἀμβροσία (cf. 149.34a).

2.3. Traduction

[Vaiśaṃpāyana dit :]

146.55
Alors, s’enfonçant rapidement dans cette forêt peuplée d’une multitude d’arbres,
Le fils de Pāṇḍu souffla dans sa conque sonore, de tout son souffle.

146.56
Du son de cette conque, du cri de Bhīmasena
Et du bruit terrifiant de ses bras, les cavernes de la montagne semblèrent résonner.

146.57
Oyant ce bruit puissant qui éclatait, tel le claquement du tonnerre,
Les lions qui dormaient dans les cavernes de la montagne émirent un profond rugissement.

146.58
Effrayés par le rugissement des lions, les éléphants, à leur tour, ô descendant de Bharata,
Émirent un profond barrissement qui emplit la montagne immense.

146.59
Oyant ce bruit tandis qu’il était assoupi, un taureau parmi les singes,
Un singe au corps gigantesque qui se nommait Hanumān, se mit à bâiller.

146.60
Tombé sous l’empire du sommeil au milieu d’un bosquet de bananiers,
En même temps qu’il bâillait il remua, immense, aussi haute que l’étendard de Śakra,
Sa queue qui faisait entendre un son pareil à celui dont retentit la foudre d’Indra.

146.61
Le bruit que fit sa queue fut le cri que la montagne, des bouches de ses cavernes,
Répercuta de toutes parts, telle une vache lâchant un mugissement.

146.62
Le son que sa queue fit entendre, des éléphants en rut recouvrant
Le barrissement, parcourut les pentes multicolores de la montagne.

146.63
Lorsqu’il l’entendit, Bhīmasena, dont les poils se dressèrent,
Parcourut la forêt de bananiers, recherchant l’origine de ce bruit.

146.64
Alors, sur un large rocher, au milieu de la forêt de bananiers,
Le héros aux grands bras aperçut le seigneur des singes qui se tenait là,

146.65
Aveuglant comme un éclair, jaune comme un éclair,
Pareil à un éclair, vibrant comme un éclair,

146.66
Son cou épais et court reposant sur ses bras en croix,
La corpulence de ses épaules amenuisant la courbe de ses fesses et de sa taille,

146.67
Sa queue à l’extrémité légèrement recourbée, aux longs poils hérissés,
Dressée comme un étendard, le faisant resplendir.

146.68
Arborant des lèvres rouges, une bouche à la langue cuivrée17, des oreilles rouges, des sourcils mobiles,
Des dents à la pointe incurvée, son visage ressemblait à la lune dardant ses rayons ;

146.69
Paré d’une lumière brillante, qui émanait de l’intérieur de la bouche,
Emmêlé dans la masse de sa crinière, il ressemblait à un bouquet d’Aśoka.

146.70
De cet être qui, revêtu d’un grand éclat, se trouvait au milieu des bananiers en or,
Resplendissant de sa propre beauté, tel un feu qui flamboie,

146.71
Et qui le regardait sans crainte de ses yeux jaunes comme le miel,
De ce singe éminent, de ce héros au corps démesuré, à la grande force,

146.72
Bhīma dont la vaillance sème la terreur s’approcha vivement,
Et poussa un rugissement de lion pour finir d’éveiller le singe18.

146.73
Ce cri de Bhīma terrifia les bêtes et les oiseaux,
Et Hanumān au grand courage, entrouvrant les yeux,
Le regarda avec mépris, de ses yeux jaunes comme le miel.

146.74
Lui parlant avec un sourire, le singe dit à l’homme, fils de Kuntī :
« Pour quelle raison m’as‑tu réveillé, moi qui suis malade, alors que j’étais plongé dans un doux sommeil ?

146.75
Ne devrais‑tu pas, en vérité, montrer de la compassion envers les êtres, toi qui sais ?
Nous ignorons le dharma, nous qui venons d’une matrice animale.

146.76
Les hommes, qui sont doués d’intelligence, montrent de la compassion envers les créatures :
Comment, à des actes cruels qui souillent le corps, la parole et l’esprit,
Qui ruinent le dharma, peuvent s’attacher des êtres tels que toi, doués d’intelligence ?

146.77
Tu ignores le dharma, tu n’as pas honoré les anciens,
Puisqu’en raison de la faiblesse de ton intelligence, tu fais disparaître les animaux de la forêt !

146.78
Parle : Qui es‑tu ? Pour quelle raison es‑tu venu dans cette forêt,
Qu’évitent les êtres appartenant à la race humaine ainsi que les hommes19 ?

146.79
Au‑delà d’ici, cette montagne est inaccessible et nul ne peut l’escalader :
Sauf aux Siddha, ô héros, elle n’offre aucun accès !

146.80
C’est par compassion et par amitié que je t’empêche de passer, ô toi à la grande force,
Il n’est pas possible que tu ailles au‑delà — fais‑en ton deuil, seigneur !

146.81
Mange ces racines et ces fruits qui sont pareils à l’ambroisie,
Et retourne‑t‑en, si tu peux entendre mes paroles.

3. Mahābhārata, III, Āraṇyakaparvan, « Le Livre de la forêt », Adhyāya (chapitre) 147

3.1. Texte

3.1.1. Texte en nāgarī

वैशंपायन उवा

एतच्छ्रुत्वा वचस्तस्य वानरेन्द्रस्य धीमतः 
भीमसेनस्तदा वीरः प्रोवाचामित्रकर्शनः ॥१॥

को भवान्किंनिमित्तं वा वानरं वपुराश्रितः 
ब्राह्मणानन्तरो वर्णः क्षत्रियस्त्वानुपृच्छति ॥२॥

कौरवः सोमवंशीयः कुन्त्या गर्भेण धारितः 
पाण्डवो वायुतनयो भीमसेन इति श्रुतः ॥३॥

वाक्यं भीमसेनस्य स्मितेन प्रतिगृह्य तत् 
हनूमान्वायुतनयो वायुपुत्रमभाषत ॥४॥

वानरोऽहं ते मार्गं प्रदास्यामि यथेप्सितम् 
साधु गच्छ निवर्तस्व मा त्वं प्राप्स्यसि वैशसम् ॥५॥

भीम उवाच

वैशसं वास्तु यद्वान्यन्न त्वा पृच्छामि वानर 
प्रयच्छोत्तिष्ठ मार्गं मे मा त्वं प्राप्स्यसि वैशसम् ॥६॥

हनूमानुवाच

नास्ति शक्तिर्ममोत्थातुं व्याधिना क्लेशितो ह्यहम् 
यद्यवश्यं प्रयातव्यं लङ्घयित्वा प्रयाहि माम् ॥७॥

भीम उवाच

निर्गुणः परमात्मेति देहं ते व्याप्य तिष्ठति 
तमहं ज्ञानविज्ञेयं नावमन्ये लङ्घये ॥८॥

यद्यागमैर्न विन्देयं तमहं भूतभावनम् 
क्रमेयं त्वां गिरिं चेमं हनूमानिव सागरम् ॥९॥

हनूमानुवाच

एष हनुमान्नाम सागरो येन लङ्घितः 
पृच्छामि त्वा कुरुश्रेष्ठ कथ्यतां यदि शक्यते ॥१०॥

भीम उवाच

भ्राता मम गुणश्लाघ्यो बुद्धिसत्त्वबलान्वितः 
रामायणेऽतिविख्यातः शूरो वानरपुंगवः ॥११॥

रामपत्नीकृते येन शतयोजनमायतः 
सागरः प्लवगेन्द्रेण क्रमेणैकेन लङ्घितः ॥१२॥

मे भ्राता महावीर्यस्तुल्योऽहं तस्य तेजसा 
बले पराक्रमे युद्धे शक्तोऽहं तव निग्रहे ॥१३॥

उत्तिष्ठ देहि मे मार्गं पश्य वा मेऽद्य पौरुषम् 
मच्छासनमकुर्वाणं मा त्वा नेष्ये यमक्षयम् ॥१४॥

वैशंपायन उवाच

विज्ञाय तं बलोन्मत्तं बाहुवीर्येण गर्वितम् 
हृदयेनावहस्यैनं हनूमान्वाक्यमब्रवीत् ॥१५॥

प्रसीद नास्ति मे शक्तिरुत्थातुं जरयानघ 
ममानुकम्पया त्वेतत्पुच्छमुत्सार्य गम्यताम् ॥१६॥

सावज्ञमथ वामेन स्मयञ्जग्राह पाणिना 
चाशकच्चालयितुं भीमः पुच्छं महाकपेः ॥१७॥

उच्चिक्षेप पुनर्दोर्भ्यामिन्द्रायुधमिवोच्छ्रितम् 
नोद्धर्तुमशकद्भीमो दोर्भ्यामपि महाबलः ॥१८॥

उत्क्षिप्तभ्रूर्विवृत्ताक्षः संहतभ्रुकुटीमुखः 
स्विन्नगात्रोऽभवद्भीमो चोद्धर्तुं शशाक  ॥१९॥

यत्नवानपि तु श्रीमांल्लाङ्गूलोद्धरणोद्धुतः 
कपेः पार्श्वगतो भीमस्तस्थौ व्रीडादधोमुखः ॥२०॥

प्रणिपत्य कौन्तेयः प्राञ्जलिर्वाक्यमब्रवीत् 
प्रसीद कपिशार्दूल दुरुक्तं क्षम्यतां मम ॥२१॥

सिद्धो वा यदि वा देवो गन्धर्वो वाथ गुह्यकः 
पृष्टः सन्कामया ब्रूहि कस्त्वं वानररूपधृक् ॥२२॥

हनूमानुवाच

यत्ते मम परिज्ञाने कौतूहलमरिंदम 
तत्सर्वमखिलेन त्वं शृणु पाण्डवनन्दन ॥२३॥

अहं केसरिणः क्षेत्रे वायुना जगदायुषा 
जातः कमलपत्राक्ष हनूमान्नाम वानरः ॥२४॥

सूर्यपुत्रं सुग्रीवं शक्रपुत्रं वालिनम् 
सर्ववानरराजानौ सर्ववानरयूथपाः ॥२५॥

उपतस्थुर्महावीर्या मम चामित्रकर्शन 
सुग्रीवेणाभवत्प्रीतिरनिलस्याग्निना यथा ॥२६॥

निकृतः ततो भ्रात्रा कस्मिंश्चित्कारणान्तरे 
ऋश्यमूके मया सार्धं सुग्रीवो न्यवसच्चिरम् ॥२७॥

अथ दाशरथिर्वीरो रामो नाम महाबलः 
विष्णुर्मानुषरूपेण चचार वसुधामिमाम् ॥२८॥

पितुः प्रियमन्विच्छन्सहभार्यः सहानुजः 
सधनुर्धन्विनां श्रेष्ठो दण्डकारण्यमाश्रितः ॥२९॥

तस्य भार्या जनस्थानाद्रावणेन हृता बलात् 
वञ्चयित्वा महाबुद्धिं मृगरूपेण राघवम् ॥३०॥

हृतदारः सह भ्रात्रा पत्नीं मार्गन्स राघवः 
दृष्टवाञ्शैलशिखरे सुग्रीवं वानरर्षभम् ॥३१॥

तेन तस्याभवत्सख्यं राघवस्य महात्मनः 
हत्वा वालिनं राज्ये सुग्रीवं प्रत्यपादयत् 
हरीन्प्रेषयामास सीतायाः परिमार्गणे ॥३२॥

ततो वानरकोटीभिर्यां वयं प्रस्थिता दिशम् 
तत्र प्रवृत्तिः सीताया गृध्रेण प्रतिपादिता ॥३३॥

ततोऽहं कार्यसिद्ध्यर्थं रामस्याक्लिष्टकर्मणः 
शतयोजनविस्तीर्णमर्णवं सहसाप्लुतः ॥३४॥

दृष्टा सा मया देवी रावणस्य निवेशने 
प्रत्यागतश्चापि पुनर्नाम तत्र प्रकाश्य वै ॥३५॥

ततो रामेण वीरेण हत्वा तान्सर्वराक्षसान् 
पुनः प्रत्याहृता भार्या नष्टा वेदश्रुतिर्यथा ॥३६॥

ततः प्रतिष्ठिते रामे वीरोऽयं याचितो मया 
यावद्रामकथा वीर भवेल्लोकेषु शत्रुहन् 
तावज्जीवेयमित्येवं तथास्त्विति सोऽब्रवीत् ॥३७॥

दश वर्षसहस्राणि दश वर्षशतानि  
राज्यं कारितवान्रामस्ततस्तु त्रिदिवं गतः ॥३८॥

तदिहाप्सरसस्तात गन्धर्वाश्च सदानघ 
तस्य वीरस्य चरितं गायन्त्यो रमयन्ति माम् ॥३९॥

अयं मार्गो मर्त्यानामगम्यः कुरुनन्दन 
ततोऽहं रुद्धवान्मार्गं तवेमं देवसेवितम् 
धर्षयेद्वा शपेद्वापि मा कश्चिदिति भारत ॥४०॥

दिव्यो देवपथो ह्येष नात्र गच्छन्ति मानुषाः 
यदर्थमागतश्चासि तत्सरोऽभ्यर्ण एव हि ॥४१॥

3.1.2. Translittération

vaiśaṃpāyana uvāca

etac chrutvā vacas tasya vānarendrasya dhīmataḥ |
bhīmasenas tadā vīraḥ provācāmitrakarśanaḥ ||1||

ko bhavān kiṃnimittaṃ vā vānaraṃ vapur āśritaḥ |
brāhmaṇānantaro varṇaḥ kṣatriyas tvānupṛcchati ||2||

kauravaḥ somavaṃśīyaḥ kuntyā garbheṇa dhāritaḥ |
pāṇḍavo vāyutanayo bhīmasena iti śrutaḥ ||3||

sa vākyaṃ bhīmasenasya smitena pratigṛhya tat |
hanūmān vāyutanayo vāyuputram abhāṣata ||4||

vānaro 'haṃ na te mārgaṃ pradāsyāmi yathepsitam |
sādhu gaccha nivartasva mā tvaṃ prāpsyasi vaiśasam ||5||

bhīma uvāca

vaiśasaṃ vāstu yad vānyan na tvā pṛcchāmi vānara |
prayacchottiṣṭha mārgaṃ me mā tvaṃ prāpsyasi vaiśasam ||6||

hanūmān uvāca

nāsti śaktir mamotthātuṃ vyādhinā kleśito hy aham |
yady avaśyaṃ prayātavyaṃ laṅghayitvā prayāhi mām ||7||

bhīma uvāca

nirguṇaḥ paramātmeti dehaṃ te vyāpya tiṣṭhati |
tam ahaṃ jñānavijñeyaṃ nāvamanye na laṅghaye ||8||

yady āgamair na vindeyaṃ tam ahaṃ bhūtabhāvanam |
krameyaṃ tvāṃ giriṃ cemaṃ hanūmān iva sāgaram ||9||

hanūmān uvāca

ka eṣa hanumān nāma sāgaro yena laṅghitaḥ |
pṛcchāmi tvā kuruśreṣṭha kathyatāṃ yadi śakyate ||10||

bhīma uvāca

bhrātā mama guṇaślāghyo buddhisattvabalānvitaḥ |
rāmāyaṇe 'tivikhyātaḥ śūro vānarapuṃgavaḥ ||11||

rāmapatnīkṛte yena śatayojanam āyataḥ |
sāgaraḥ plavagendreṇa krameṇaikena laṅghitaḥ ||12||

sa me bhrātā mahāvīryas tulyo 'haṃ tasya tejasā |
bale parākrame yuddhe śakto 'haṃ tava nigrahe ||13||

uttiṣṭha dehi me mārgaṃ paśya vā me 'dya pauruṣam |
macchāsanam akurvāṇaṃ mā tvā neṣye yamakṣayam ||14||

vaiśaṃpāyana uvāca

vijñāya taṃ balonmattaṃ bāhuvīryeṇa garvitam |
hṛdayenāvahasyainaṃ hanūmān vākyam abravīt ||15||

prasīda nāsti me śaktir utthātuṃ jarayānagha |
mamānukampayā tv etat puccham utsārya gamyatām ||16||

sāvajñam atha vāmena smayañ jagrāha pāṇinā |
na cāśakac cālayituṃ bhīmaḥ pucchaṃ mahākapeḥ ||17||

uccikṣepa punar dorbhyām indrāyudham ivocchritam |
noddhartum aśakad bhīmo dorbhyām api mahābalaḥ ||18||

utkṣiptabhrūr vivṛttākṣaḥ saṃhatabhrukuṭīmukhaḥ |
svinnagātro 'bhavad bhīmo na coddhartuṃ śaśāka ha ||19||

yatnavān api tu śrīmāṃl lāṅgūloddharaṇoddhutaḥ |
kapeḥ pārśvagato bhīmas tasthau vrīḍād adhomukhaḥ ||20||

praṇipatya ca kaunteyaḥ prāñjalir vākyam abravīt |
prasīda kapiśārdūla duruktaṃ kṣamyatāṃ mama ||21||

siddho vā yadi vā devo gandharvo vātha guhyakaḥ |
pṛṣṭaḥ san kāmayā brūhi kas tvaṃ vānararūpadhṛk ||22||

hanūmān uvāca

yat te mama parijñāne kautūhalam ariṃdama |
tat sarvam akhilena tvaṃ śṛṇu pāṇḍavanandana ||23||

ahaṃ kesariṇaḥ kṣetre vāyunā jagadāyuṣā |
jātaḥ kamalapatrākṣa hanūmān nāma vānaraḥ ||24||

sūryaputraṃ ca sugrīvaṃ śakraputraṃ ca vālinam |
sarvavānararājānau sarvavānarayūthapāḥ ||25||

upatasthur mahāvīryā mama cāmitrakarśana |
sugrīveṇābhavat prītir anilasyāgninā yathā ||26||

nikṛtaḥ sa tato bhrātrā kasmiṃś cit kāraṇāntare |
ṛśyamūke mayā sārdhaṃ sugrīvo nyavasac ciram ||27||

atha dāśarathir vīro rāmo nāma mahābalaḥ |
viṣṇur mānuṣarūpeṇa cacāra vasudhām imām ||28||

sa pituḥ priyam anvicchan sahabhāryaḥ sahānujaḥ |
sadhanur dhanvināṃ śreṣṭho daṇḍakāraṇyam āśritaḥ ||29||

tasya bhāryā janasthānād rāvaṇena hṛtā balāt |
vañcayitvā mahābuddhiṃ mṛgarūpeṇa rāghavam ||30||

hṛtadāraḥ saha bhrātrā patnīṃ mārgan sa rāghavaḥ |
dṛṣṭavāñ śailaśikhare sugrīvaṃ vānararṣabham ||31||

tena tasyābhavat sakhyaṃ rāghavasya mahātmanaḥ |
sa hatvā vālinaṃ rājye sugrīvaṃ pratyapādayat |
sa harīn preṣayām āsa sītāyāḥ parimārgaṇe ||32||

tato vānarakoṭībhir yāṃ vayaṃ prasthitā diśam |
tatra pravṛttiḥ sītāyā gṛdhreṇa pratipāditā ||33||

tato 'haṃ kāryasiddhyarthaṃ rāmasyākliṣṭakarmaṇaḥ |
śatayojanavistīrṇam arṇavaṃ sahasāplutaḥ ||34||

dṛṣṭā sā ca mayā devī rāvaṇasya niveśane |
pratyāgataś cāpi punar nāma tatra prakāśya vai ||35||

tato rāmeṇa vīreṇa hatvā tān sarvarākṣasān |
punaḥ pratyāhṛtā bhāryā naṣṭā vedaśrutir yathā ||36||

tataḥ pratiṣṭhite rāme vīro 'yaṃ yācito mayā |
yāvad rāmakathā vīra bhavel lokeṣu śatruhan |
tāvaj jīveyam ity evaṃ tathāstv iti ca so 'bravīt ||37||

daśa varṣasahasrāṇi daśa varṣaśatāni ca |
rājyaṃ kāritavān rāmas tatas tu tridivaṃ gataḥ ||38||

tad ihāpsarasas tāta gandharvāś ca sadānagha |
tasya vīrasya caritaṃ gāyantyo ramayanti mām ||39||

ayaṃ ca mārgo martyānām agamyaḥ kurunandana |
tato 'haṃ ruddhavān mārgaṃ tavemaṃ devasevitam |
dharṣayed vā śaped vāpi mā kaś cid iti bhārata ||40||

divyo devapatho hy eṣa nātra gacchanti mānuṣāḥ |
yadartham āgataś cāsi tat saro 'bhyarṇa eva hi ||41||

3.2. Notes explicatives

Strophe 147.1

– amitrakarśana‑ : autre orthographe et autre prononciation d’amitrakarṣaṇa‑, upapadasamāsa, « tourmenteur (karśana‑) d’ennemis (amitra‑) ».

Strophe 147.2

– ko bhavān, kiṃnimittaṃ vā [bhavān] vānaraṃ vapuḥ āśritaḥ : deux propositions interrogatives directes.
– , conj. : soit « ou », soit, comme ici, « et ».
– vānara‑ : ici, adj. épithète de vapuḥ (on ne voit pas la vṛddhi de la syllabe initiale, déjà longue dans la base).
– āśrita‑, a.v. d’ā‑ŚRI‑, I, P, āśrayati, Ā, āśrayate : « s’attacher à », « se réfugier dans », « habiter ».
– brāhmaṇānantaro varṇaḥ : apposé à kṣatriyaḥ.
– anantara‑, a, ifc : litt. « sans intervalle », « qui suit immédiatement… » ; les kṣatriya, dans la hiérarchie des varṇa, suivent immédiatement les brahmanes.
– varṇaḥ : Bhīma se pose comme le représentant des kṣatriya.
– tvā : forme atone équivalant à tvām.

Strophe 147.3

– La strophe 3 continue la phrase de la strophe 2 (les deux strophes forment un yugmaka) : les N sg. sont apposés à kṣatriyaḥ.
– vaṃśīya‑, a, ifc : « qui appartient à la lignée de… » (les Pāṇḍava sont d’ascendance lunaire).
– kauravaḥ, pāṇḍavo vāyutanayaḥ : ces trois dérivés à vṛddhi initiale ont des sens légèrement différents ; le premier désigne exactement le « descendant de… », le second et le troisième, le « fils de… » ; Bhīma a en effet une double ascendance paternelle : d’un point de vue juridique, il est fils de Pāṇḍu, mais « biologiquement », il est le fils et l’avatar de Vāyu, dieu du vent. Celui‑ci s’est en effet substitué à Pāṇḍu, interdit de sexualité en raison d’une malédiction, s’unissant à Kuntī pour lui donner une descendance.

Strophe 147.4

– hanūmā vāyutanayo vāyuputram abhāṣata : Hanumān de son côté est également fils de Vāyu, donc son demi‑frère ; la succession des deux synonymes vāyutanaya‑ et vāyuputra‑, qui ont deux référents distincts, a pour but de souligner ce lien de parenté et, au‑delà, de caractère.

Strophe 147.5

– yathepsitam = yathā īpsitam : proposition subordonnée comparative employée comme une locution adverbiale (« comme il est désiré [par toi] »] « selon [ton] désir »).
– īpsita‑ : a.v. de īpsati, īpsate, désidératif d’ĀP‑, V, P āpnoti, Ā, āpnute, « atteindre », « obtenir ».
– mā tvaṃ prāpsyasi : emploi « épique » de la particule prohibitive avec le futur, pour exprimer le but ou la conséquence (ici le but). (Renou, 1975, § 388).
– sādhu : adv. portant sur gaccha.

Strophe 147.6

– vā… vā… astu : « que ce soit… ou… ».
– yadvānyat = yad vā anyat : litt. « ou ce qui est autre », « ou tout autre chose ».
– PRACH‑, VI, P, pṛcchati : « interroger », « demander », se construit avec deux accusatifs, celui de l’objet demandé ou sur lequel porte l’interrogation, et celui du destinataire de la demande ou de la question (cf. angl. to ask somebody something). Ici, ces deux compléments à l’accusatif sont respectivement la proposition vaiśasaṃ vāstu yad vānyat et tvā.
– prayacchottiṣṭha : la succession des deux actions est inversée.

Strophe 147.7

– śakti‑, f, « pouvoir », « puissance », se construit avec l’infinitif en ‑tum.
– utthātum : infinitif d’utthā‑, I, P, uttiṣṭhati, « de lever », « se dresser » (pour ut + STHĀ‑).
– prayātavyam : N n sg. de l’adj. verbal d’obligation de pra‑YĀ‑, II, P, prayāti, « avancer » ; tournure de « type C », dite aussi « passif impersonnel » (cf. lat. eundum est).
– laṅghayitvā : a pour complément d’objet mām et indique la modalité de l’action énoncée par prayāhi.

Strophe 147.8

– paramātman‑, m : « Esprit suprême », « Essence suprême », « Être suprême », « Absolu » (identifié, selon les cas, à Brahmā, Śiva ou Viṣṇu).
– nirguṇa‑, bv. : « dépourvu de qualités », propriété de l’Absolu, qui, n’étant pas concret, ne peut se voir attribuer les qualités qui caractérisent les objets tangibles.
– vy‑ĀP‑, V, P, vyāpnoti (parfois Ā, vyāpnute), absol. vyāpya : « se répandre à travers », « atteindre de toutes parts ».
– jñānavijñeya‑ : noter le jeu étymologique, litt. « connaissable (vijñeya‑ : adjectif verbal d’obligation/possibilité de vi‑JÑĀ‑, IX, P, vijānāti, Ā, vijānīte) par la connaissance (jñāna‑) » ; par ce qualificatif, qui sera explicité dans la strophe suivante (āgamair… vindeyam), Bhīma se fait l’écho de la doctrine intellectualiste du brahmanisme, selon laquelle la connaissance est le moyen d’accéder à l’Absolu.

Strophe 147.9

– Construction : les pāda ab contiennent une proposition subordonnée hypothétique (introduite par yadi), les pāda cd la proposition principale (sans mot introducteur). Il s’agit de l’irréel, exprimé par l’optatif, dans les deux propositions (vindeyam, krameyam).
– VID‑ : normalement : (a) II, P, vetti : « connaître », « comprendre » ; (b) VI, P, vindati, « trouver ». Mais dans l’épopée, il arrive que le second soit employé avec le sens du premier.
– tam : plutôt qu’un pronom complément d’objet de vindeyam (bhūtabhāvanam étant alors l’attribut de ce complément d’objet : « reconnaître en lui… »), adjectif anaphorique renvoyant à paramātmā (8a) ; au pāda c, en effet, le pronom personnel de 2de personne, tvām, a le même référent.
– bhūtabhāvana‑, m : « créateur (bhāvana‑) des créatures (bhūta‑) » ou « créateur du bien‑être des créatures » ; désigne indifféremment Śiva, Viṣṇu ou Brahmā.
– āgama‑, m : litt. « accès », par extension « étude », « lecture », « doctrine », « traité », « texte sacré » ; il s’agit vraisemblablement ici du Veda, cf. 149.29a).
– KRAM‑, I, P, krāmati, Ā, kramate : « marcher » ; ce verbe se construit avec l’accusatif (« marcher vers… », « marcher sur… ») ; il a ici deux compléments, tvām et girim imam : s’agissant de tvām et de son comparant sāgaram, il désigne l’action de « passer par‑dessus » et sert de substitut à laṅghayati.

Strophe 147.10

– sāgaro yena laṅghitaḥ : subordonnée relative au passif.
– kathyatām : 3e pers. sg. de l’impératif passif de kathayati, « dire », « raconter » (tournure « de type C »).
– śakyate : 3e pers. sg. du présent passif de ŚAK‑, V, P, śaknoti, Ā, śaknute, « pouvoir » ; il s’agit d’un passif impersonnel (« il se peut », « il est possible »).

Strophe 147.11

– anvita‑ : a.v. d’anvi‑ (*anu‑I‑), II, P, anveti, « suivre » ; ifc : « pourvu de » ou « accompagné de » ; buddhisattvabala‑ : composé dv.
– ativikhyāta‑, a.v. (avec le préfixe ati‑, qui lui confère une valeur superlative) : « extrêmement renommé ».
– rāmāyaṇe : le Rāmāyaṇa est littéralement contenu dans le Mahābhārata, où la Geste de Rāma constitue un épisode secondaire, intitulé Rāmopākhyāna, enchâssé dans le livre III (chapitres 273‑292).

Strophe 147.12

– Cette phrase est introduite par un « relatif de liaison », yena, dont l’antécédent est vānarapuṃgavaḥ (11d) : syntaxiquement, il s’agit simplement d’une proposition relative. On peut la traduire comme une phrase indépendante, en rendant le pronom relatif au moyen d’un anaphorique ou d’un démonstratif.
– āyataḥ : apposé à sāgaraḥ, a.v. d’ā‑YAM‑, I, P, āyacchati, « s’étendre ».
– śatayojanam, kdh. : « [distance de] cent yojana », Ac complément d’āyataḥ. Le yojana, litt. « joug », « attelage », est une mesure de distance dont la valeur exacte est mal identifiée (probablement, au moins à l’origne, la distance parcourue sans changer d’attelage), et qu’on traduit usuellement par « lieue ».
– ‑kṛte, ifc : « pour le compte de… », « pour ».
– plavaga‑, m : litt. « qui va (ga‑) par bonds (plava‑) », fait écho à laṅghitaḥ. Dans le Rāmāyaṇa, cette aptitude de Hanumān à « bondir » par‑dessus l’océan joue un rôle imortant, parce qu’elle lui permet d’aller à Laṅkā et de trouver Sītā, que Rāvaṇa y retient prisonnière.

Strophe 147.13

– bale, parākrame, yuddhe : compléments au locatif soit de tulyaḥ (Bhīma se dit l’égal de Hanumān par son énergie, dans les domaines désignés par ces locatifs), soit de nigrahe (Bhīma se déclare à même de vaincre Hanumān dans ces mêmes domaines).
– śakta‑, a.v. + L (ici, nigrahe) : litt. « capable en matière de… », « capable de… ».
– nigraha‑, m : ici, soit « fait de vaincre », soit « capture ».

Strophe 147.14

– mā… neṣye : cf. 5d.
– macchāsanam = *mad‑śāsanam.
– akurvāṇam : Ac m sg. du participe présent moyen de KṚ‑ précédé du préfixe négatif, apposé à tvā et ayant pour complément d’objet macchāsanam ; śāsanaṃ KṚ‑ : « obéir à un ordre ». Il s’agit ici d’une condition (« si tu ne… pas… »).

Strophe 147.15

 vijñāya : absolutif de vi‑JÑĀ‑, au sens de « comprendre », et construit avec un complément d’objet (tam) et deux attributs du complément d’objet (balonmattam et bāhuvīryeṇa garvitam).
 hṛdayena : litt. « par [son] cœur », d’où « intérieurement », « en son for intérieur ».

Strophe 147.16

– utsārya : absol. d’utsārayati, « écarter », causatif d’ut‑SṚ‑, I, P, utsarati, « s’éloigner ».
– gamyatām : cf. kathyatām, 10d.

Strophe 147.17

– sāvajñam : abh.
– aśakat : 3e pers. sg. de l’aoriste thématique de ŚAK‑.

Strophe 147.18

– ut‑KṢIP‑, I, P, utkṣipati, Ā, utkṣipate, pf actif uccikṣepa : litt. « rejeter vers le haut », « lever », « soulever » ; ce verbe énonce l’action d’exercer une traction sur un objet en direction ascendante, sans préciser si cette action aboutit à un succès ou à un échec (on peut le traduire « tenter de soulever »).
– indrāyudha‑, n : litt. « arme d’Indra », « arc d’Indra » (autre nom courant : indracāpa‑, m ou n) ; désigne l’arc‑en‑ciel.
– ud‑DHṚ‑, I, P, uddharati, Ā, uddharate, infinitif uddhartum, désigne l’action de « porter », « supporter ».

Strophe 147.19

– vivṛttākṣa‑, bv. : « dont les yeux (akṣa‑) sont ouverts (vivṛtta‑) » ou « aux yeux (akṣa‑) tournoyants (vivṛtta‑) ».
– saṃhatabhrukuṭīmukhaḥ = yasya mukhaṃ saṃhatabhrukuṭi saḥ (bhīmaḥ), bv. ; mukha‑, n, a ici le sens de « visage ».
– saṃhatabhrukuṭi = yasya saṃhate bhrukuṭyau tat (mukham), bv.
– bhrukuṭī‑ = bhrūkuṭī‑, f : « froncement de sourcils » ou « sourcils froncés ».
– saṃhata‑, a.v. : « contracté », « qui se rejoint ».

Strophe 147.20

– api tu : « cependant ».
– yatnavat‑, a : « qui fait un effort » ; api : nuance concessive.
– uddhuta‑ : variante métrique d’uddhūta‑, a.v. d’ud‑DHŪ‑, V, P, uddhūnoti, Ā, uddhūnute, « secouer » (au propre et au figuré).
– pārśvagata‑, a.v. : litt. « venu sur le côté » (« de » : + G), « auprès de » (+ G).

Strophe 147.21

– prāñjali‑, bv. : « offrant l’añjali », c’est‑à‑dire « joignant les mains ».
– kṣamyatām : cf. 5d ; KṢAM‑, I, kṣamate : « supporter avec patience », ici « pardonner ».

Strophe 147.22

– siddha‑, m : nom d’une catégorie de magiciens semi‑divins.
– gandharva‑, m : nom d’une catégorie de musiciens célestes.
– guhyaka‑, m : nom des serviteurs semi‑divins du dieu Kubera.
– kāmayā : « en accord avec [ton] désir » (kāmā‑, f) ; avec l’impératif : « veuille/veuillez… ».
– ‑dhṛk = ‑dhṛt, ifc (N seulement) : « qui porte ».

Strophe 147.23

– Construction : une proposition relative dans les pāda ab (yat…), avec « attraction de l’antécédent » kautūhalam, suivie de la proposition principale dans les pāda cd (tat sarvam… śṛṇu).
– kautūhala‑, n : « curiosité, « désir », se construit avec le locatif (qui désigne la chose désirée, litt. « désir qui concerne… »).
– tat sarvam akhilena : litt. « tout cela intégralement », tournure redondante.

Strophe 147.24

– jagadāyus‑, m : litt. « souffle vital (āyus‑) de l’univers (jagat‑) », surnom du dieu du vent, Vāyu.
– kesariṇaḥ kṣetre : « dans le champ de Kesarin » ; kesarin‑ est le nom du beau‑père de Hanumān, l’époux de sa mère, à moins que ce terme soit à prendre dans son sens propre, litt. « animal doté d’une crinière », c’est‑à‑dire, ici, « singe ». Le « champ » est ici une métonymie désignant la guenon qui, grosse des œuvres de Vāyu, a enfanté Hanumān. Les Indiens se représentaient la femme comme le champ et l’homme comme la semence (cf. Manusmṛti, IX, 33 : kṣetrabhūtā smṛtā nārī bījabhūtaḥ smṛtaḥ pumān | kṣetrabījasamāyogāt saṃbhavaḥ sarvadehinām ||, « La tradition enseigne que la femme est le champ et elle enseigne que l’homme est la semence ; de l’association du champ et de la semence proviennent tous les êtres dotés d’un corps »). Ils discutaient par ailleurs pour déterminer si l’enfant appartient au champ ou à la semence (ibid., 32‑56), contrairement aux Grecs qui invoquaient la même métaphore pour justifier la priorité paternelle (cf. Eschyle, Les Euménides : l’oracle d’Apollon, recueilli par l’Aréopage athénien, créé pour la circonstance, décharge Oreste de la souillure résultant du meurtre de sa mère Clytemnestre, au motif qu’étant d’abord le fils de son père Agamemnon, il se serait souillé davantage en ne le vengeant pas). Quoi qu’il en soit, apparaît ici le parallélisme entre la naissance de Hanumān et celle de Bhīma, les deux demi‑frères, égaux par la force.

Strophes 147.25‑26

– Ces deux strophes forment un yugmaka : le verbe de la phrase qui commence à la strophe 25 est upatasthuḥ, en 26a, qui a pour sujet le composé au nominatif occupant 25d et pour compléments d’objet les accusatifs de 25abc. Une seconde phrase occupe les pāda bcd de la strophe 26.
– prīti‑, f : ici, « amitié » (au sens psychologique du terme) ; construction : « Un tel (G) a de l’amitié (prītiḥ) pour un tel (I avec ou sans saha, sārdham…) ».

Strophe 147.27

– antara‑, pronom‑adj. : « autre », employé souvent ifc (litt. « un autre en fait de… », « un autre… ») ; kasmiṃś cit kāraṇāntare : litt. « pour quelque autre cause », « pour une raison ou pour une autre » ; le locatif n’est pas le cas attendu ici (usuellement, on trouve l’ablatif ou l’instrumental).

Strophe 147.28

– Commence ici un bref résumé du Rāmāyaṇa (28‑38).
– dāśarathi‑, m : « fils de Daśaratha » (dérivé à vṛddhi initiale et suffixe ‑i‑).
– CAR‑, I, P, carati + Ac : « parcourir » (intransitif : « errer », « se déplacer »).

Strophe 147.29

– priyam anv‑IṢ‑, VI, P, anvicchati + G : « chercher [à faire] ce qui est agréable à… », « chercher à servir… ». C’est pour permettre à son père Daśaratha de respecter la promesse qu’il avait faite à sa plus jeune épouse, Kaikeyī, mère de Bharata, que Rāma s’exile dans la forêt en compagnie de son épouse Sītā et de son frère cadet, Lakṣmaṇa.
– sānuja‑, a : « avec son frère cadet » (il s’agit de Lakṣmaṇa).

Strophe 147.30

– janasthāna‑, n : nom de la partie de la forêt Daṇḍaka où Rāma campe avec son épouse et son frère.
– vañcayitvā : l’absolutif a le même agent que le verbe de la proposition dans laquelle il se trouve, y compris si ce verbe est au passif (il n’a aucun lien avec le « sujet »)20.
– mṛgarūpeṇa : Rāvaṇa oblige le magicien Mārīca à se métamorphoser en gazelle pour attirer Rāma, amateur de chasse, loin du campement (attention : ce n’est pas Rāvaṇa qui se transforme en gazelle et ce composé ne signifie donc pas « sous l’apparence d’une gazelle » mais « en utilisant l’apparence d’une gazelle »).

Strophe 147.31

– mārgan : N m sg. du participe présent de MĀRG‑, I, P, mārgati, X, P, mārgayati : « rechercher », « chercher », forme à degré long radical de MṚG‑, IV, p, mṛgyati, X, Ā, mṛgayate (même sens). Ce verbe est dérivé de mṛga‑, m, « gazelle » ou « bête sauvage » (susceptible de servir de gibier ; cf. fr. « giboyer »), avec le sens initial de « chasser », « poursuivre ».
– hṛtadāraḥ = yasya dāraḥ hṛtaḥ, saḥ (rāghavaḥ), bv. ; dāra‑, m : « femme(s) ».
– bhrātrā = lakṣmaṇena.
– dṛṣṭavān : N m sg. du dérivé « activant » de dṛṣṭa‑, ici en fonction prédicative (dénote le procès de la proposition).

Strophe 147.32

– Cette strophe est composée de trois phrases ou de trois propositions indépendantes en asyndète, chacune occupant deux pāda (il y a six pāda).
– pratipādayati : causatif de prati‑PAD‑, IV, Ā, pratipadyate, « accéder à… », « revenir à… », « recouvrer » ; sugrīvam est le premier complément (l’agent du procès suscité), rājye le second ; le locatif s’explique ici comme une sorte de complément de lieu du verbe, pris au sens de « faire parvenir à… » (en réalité, c’est l’objet du procès suscité : l’intervention de Rāma permet à Sugrīva de recouvrer la royauté).
– hari‑, m : litt. « [animal au pelage] fauve », ici « singe » (mais ailleurs, ce mot peut désigner le cheval, le lion… sans compter un certain nombre de dieux, comme Indra ou Viṣnu).
– preṣayām āsa : parfait périphrastique de preṣayati, « envoyer », « dépêcher », causatif de preṣ‑, IV, P, preṣyati, Ā, preṣyate (sens voisin) ; le parfait périphrsatique est de mise pour les causatifs.
– sītāmārgaṇe : locatif complément de preṣayām āsa (emploi épique du locatif).

Strophe 147.33

– Construction : les pāda ab contiennent une proposition relative (yām…) avec « attraction de l’antécédent » diśam, et les pāda cd la proposition principale, introduite par tatra (= tasyām), adverbe de lieu servant de corrélatif à yām.
– prasthitāḥ : attribut de vayam, prédicat de la proposition ; pra‑STHĀ‑ : « se mettre en reoute », « partir » (peut se construire absolument ou avec un accusatif dénotant le lieu où l’on va).
– diś‑, f : « direction », « horizon », « point cardinal », ou, comme ici, « région », « pays ».
– vānarakoṭibhiḥ : instrumental « comitatif » (complément d’accompagnement), sans saha.
– koṭī‑ = koṭi‑, f : ici, « nombre très élevé », « dizaine de millions ».
– pravṛtti‑, f : ici, « nouvelles ».
– pratipādayati, a.v. pratipādita‑ : ici, « faire connaître » (à partir du sens figuré de prati‑PAD‑, « accéder [avec l’esprit] à… », « comprendre », « apprendre »).
– gṛdhreṇa : il s’agit du vautour Saṃpati.

Strophe 147.34

– kāryasiddhyartham, abh. : « dans le but (artha‑) d’accomplir (siddhi‑) la tâche/mission (kārya‑) ».

Strophe 147.35

– prakāśya : absolutif de prakāśayati, « manifester », « révéler ».
– vai : litt. « en vérité », « vraiment »… particule assertorique, qu’on ne traduit pas nécessairement par un mot, mais qu’on cherche à rendre à travers la tournure de la phrase.

Strophe 147.36

– hatvā : sur l’emploi de l’absolutif en phrase passive, cf. 30cd.
– naṣṭā vedaśrutir yathā : expression relativement énigmatique (la comparaison surprend), qui réfère, tout en évitant de la décrire, à la situation de Sītā après la victoire de Rāma. Bien qu’elle n’ait pas cédé à Rāvaṇa, elle est souillée par le seul fait d’avoir vécu dans la demeure d’un autre que son époux, et Rāma doit pour cette raison la répudier (l’ordalie du feu mettra provisoirement un terme à cette répudiation). La souillure dont est entachée Sītā, à la fois fille de la Terre, incarnation de Lakṣmī et épouse du souverain par excellence, est la marque du temps : le dharma se dégrade dans le monde et même si Rāma est parvenu à le rétablir, la venue du Kaliyuga demeure inévitable. Or la déperdition progressive du dharma, au cours du Tretayuga et du Dvāparayuga, les âges intermédiaires qui conduisent à ce Kaliyuga, est étroitement corrélée au recul de l’enseignement et de la récitation du Veda, ainsi que de la pratique des rites sacrificiels dont ils sont partie intégrante.

Strophe 147.37

– Construction :
a) Les pāda ab introduisent (yācitaḥ) une séquence au discours direct (la demande de Hanumān), qui occupe les pāda bcd ; le pāda e contient une seconde séquence au discours direct (la réponse de Rāma) et son verbe introducteur. Ces séquences au discours direct sont délimitées par la particule iti.
b) On notera une irrégularité grammaticale : pratiṣṭhite rāme est un locatif absolu, dont le sujet, rāme, ne devrait pas, en principe, être le sujet de la proposition dans laquelle il est inséré (ayam = rāmaḥ).
c) yācitaḥ : le verbe YĀC‑, I, P, yācati, « demander quelque chose à quelqu’un », se construit avec deux accusatifs (cf. PRACCH‑, strophe 6) ; au passif, il peut donc avoir pour sujet le destinataire de la demande et non exclusivement l’objet.
d) yāvat… tāvat… : « aussi longtemps que…, aussi longtemps… ». Le verbe de la proposition subordonnée (bhavet) et celui de la proposition principale (jīveyam) sont tous les deux à l’optatif, qui exprime ici le souhait.

Strophe 147.38

– rājyaṃ kārayati : « exercer la royauté », « gouverner le royaume » (kāritavān : cf. dṛṣṭavān, 31c).
– Les accusatifs des pāda ab expriment la durée.
– tridivaṃ GAM‑ : litt. « partir pour les trois cieux », périphrase équivalant à « aller au ciel ».

Strophe 147.39

– tāta‑, m : terme d’adresse plutôt affectueux (quelque chose comme : « mon petit » s’il s’agit d’un cadet, « petit père » s’il s’agit d’un aîné).
– gandharvā‑, f : « femme Gandharva ».
– gāyantyaḥ : N f pl. du participe présent de GAI‑, I, P, gāyati, « chanter ».
– ramayanti : noter le jeu étymologique avec le nom de Rāma, ici simplement désigné du nom vīra‑. On voit par ailleur la Geste de Rāma, le Rāmāyaṇa, accéder au statut de poème — c’est l’ādikāvya, l’archétype de la poésie —, ce que suggère le jeu étymologique.

Strophe 147.40

– Construction : cette strophe se compose d’une promposition indépendante, qui occupe les deux premiers pāda, suivie d’un ensemble constitué d’une proposition principale (pāda cd) et d’une proposition finale introduite par (pāda ef).
– agamya‑, a : « inaccessible », adj. verbal d’obligation/possibilité de GAM‑ ; attribut de ayam […] mārgaḥ, qui désigne le chemin conduisant au mont Gandhamādana.
– martyānām : l’adjectif verbal d’obligation (exprimant également la possibilité) se construit soit avec l’instrumental (dénotant l’agent), soit avec le génitif (génitif « d’intérêt »).
– ruddhavān : N m sg. de l’a.v. « activé » de RUDH‑, VII, P, ruṇaddhi, Ā, runddhe, a.v. ruddha‑, « arrêter », « faire obstacle à… », « bloquer » ; attribut d’aham, prédicat de la proposition.
–  + optatif : « afin que ne pas… » (emploi épique de la particule prohibitive , comme subordonnant ; cf. et le futur, 5d ; dans la langue classique, ne s’emploie normalement qu’avec un injonctif, pour exprimer la défense).

Strophe 147.41

– divya‑, a : « divin », « céleste » ; pour ne pas faire redondance avec devapathaḥ, il faut sans doute comprendre divya‑ comme indiquant qu’il s’agit d’un chemin conduisant de la terre au ciel, ce qui, sur une montagne, n’a rien de surprenant. Il est emprunté par les êtres semi‑divins mentionnés à la strophe 39, qui viennent « en ce lieu » charmer Hanumān de leurs chants.
– Construction des pāda cd : le pāda c contient une proposition relative (yat…) et le pāda d la proposition principale (tat saraḥ) ; le pronom relatif, yat, est le premier membre du composé abh. yadartham, « en vue de quoi » ; cette fois, l’« antécédent », saraḥ, n’est pas « attiré » dans la proposition relative (il s’agit de l’étang au bord duquel Bhīma pourra cueillir la fleur Saugandhika).

3.3. Traduction

Vaiśampāyana dit :

147.1
Ayant ouï ces paroles du prince avisé des singes,
L’héroïque Bhīmasena, ce tourmenteur d’ennemis, lui dit :

147.2
« Qui es‑tu et pour quelle raison as‑tu revêtu le corps d’un singe ?
Le varṇa qui suit immédiatement les brahmanes — un kṣatriya t’interroge,

147.3
Un descendant de Kuru appartenant à la lignée de la lune, que Kuntī porta en son sein,
Fils de Pāṇḍu, fils de Vāyu, fameux sous le nom de Bhīmasena ! »

147.4
Accueillant avec un sourire ces propos de Bhīmasena,
Hanumān, fils de Vāyu, au fils de Vāyu fit cette réponse :

147.5
« Je suis un singe et je ne te cèderai pas le passage comme tu le souhaites !
Va en paix, retourne‑t‑en, afin de ne pas aller au‑devant de ta perte ! »

Bhīma dit :

147.6
« Que ce soit ma perte ou autre chose, ce n’est pas ce que je te demande, ô singe !
Lève‑toi, cède‑moi le passage, afin de ne pas aller au‑devant de ta perte ! »

Hanumān dit :

147.7
« Je n’ai pas le pouvoir de me lever : je suis affligé d’une maladie.
S’il te faut absolument avancer, avance en sautant par‑dessus ma personne ! »

Bhīma dit :

147.8
« C’est l’Esprit suprême, dépourvu de qualité, qui, ayant infusé ton corps, se trouve devant moi :
Lui, qui n’est connaissable que par la connaissance, je ne le méprise ni ne saute par‑dessus lui !

147.9
Si, grâce à l’étude des textes sacrés, je ne reconnaissais pas ce créateur des créatures,
Je marcherais par‑dessus ta personne et vers cette montagne, comme Hanumān fit de l’océan ! »

Hanumān dit :

147.10
« Qui est cet Hanumān qui sauta par‑dessus l’océan ?
Je te le demande, ô le meilleur des Kuru : dis‑le moi, si tu peux ! »

Bhīma dit :

147.11
« Il s’agit de mon frère, digne d’éloge pour ses vertus, doué d’intelligence, de courage et de force,
L’héroïque taureau parmi les singes, qui jouit dans la Geste de Rāma d’un immense renom !

147.12
Pour l’épouse de Rāma, ce prince des singes bondissants sauta par‑dessus
L’océan qui s’étend sur cent lieues, d’un seul pas !

147.13
C’est mon frère doué d’un grand héroïsme et moi par mon énergie je suis son égal,
Qu’il s’agisse de force, de vaillance, de combat : je suis capable de te vaincre !

147.14
Lève‑toi ! Cède‑moi le passage ! Ou bien vois maintenant quelle est ma valeur,
Que je te conduise, si tu n’obéis pas à mon injonction, en la demeure de Yama ! »

Vaiśampāyana dit :

147.15
Comprenant qu’il était ivre de sa force et s’enorgueillissait de la vigueur de ses bras,
Hanumān, se moquant de lui en son for intérieur, lui adressa ces mots :

147.16
« Apaise‑toi ! La vieillesse m’ôte le pouvoir de me lever, ô irréprochable !
Mais par compassion à mon égard, écarte cette queue et va ton chemin.

147.17
Souriant avec mépris, Bhīma s’en saisit alors de sa main gauche,
Et ne put mouvoir la queue du grand singe.

147.18
Il tenta de nouveau de la soulever, avec ses deux bras, elle qui se dressait aussi haut que l’arc d’Indra :
Bhīma à la grande force ne put en soutenir le poids, même avec ses deux bras.

147.19
Levant les sourcils, roulant des yeux, arborant un visage où se rejoignaient les sourcils froncés,
Bhīma avait les membres inondés de sueur, et il ne put soutenir ce poids.

147.20
Secoué par sa tentative de soutenir le poids de sa queue malgré ses efforts,
L’illustre Bhīma se tint auprès du singe, la tête baissée sous le coup de la honte.

147.21
Et, se prosternant en joignant les mains, le fils de Kuntī dit ces mots :
« Apaise‑toi, ô tigre parmi les singes, pardonne mes propos outrageants !

147.22
Que tu sois un Siddha, ou un dieu, ou un Gandharva, ou encore un Guhyaka,
Je t’interroge : accepte de me dire qui tu es, sous l’apparence d’un singe ! »

Hanumān dit :

147.23
« Ce que tu souhaites savoir me concernant, ô dompteur d’ennemis,
Entends‑le dans le moindre détail, ô toi qui fais la joie des fils de Pāṇḍu :

147.24
Engendré dans le champ de Kesarin par Vāyu, souffle vital de l’univers,
Je suis, ô toi dont les yeux sont des pétales de lotus, le singe nommé Hanumān.

147.25
C’est Sugrīva, le fils de Sūrya, et Vālin, le fils d’Indra,
Souverains de tous les singes, que tous les chefs des hardes de singes,

147.26
Doués d’un grand héroïsme, servaient — et j’avais pour Sugrīva, ô tourmenteur d’ennemis,
La même amitié que celle que le vent entretient avec le feu.

147.27
Mis sur la touche, pour quelque motif, par son frère,
Sugrīva vécut longtemps avec moi à Ṛṣyamūka.

147.28
C’est alors que le héros fils de Daśaratha, Rāma à la grande force,
Qui était Viṣṇu sous forme humaine, parcourut cette terre.

147.29
Cherchant à servir son père, c’est en compagnie de son épouse et de son jeune frère,
Armé de son arc, lui le meilleur des archers, qu’il s’était réfugié dans la forêt Daṇḍaka.

147.30
Rāvaṇa avait enlevé par la force son épouse du Janasthāna,
Après avoir trompé, en recourant à l’apparence d’une gazelle, le descendant de Raghu à la grande intelligence.

147.31
Le descendant de Raghu, à qui sa femme avait été ravie, recherchant cette épouse en compagnie de son frère,
Aperçut, au sommet d’une montagne, Sugrīva, le taureau parmi les singes.

147.32
Le magnanime descendant de Raghu noua avec lui une amitié ;
Après avoir occis Vālin, il remit Sugrīva sur le trône ;
Celui‑ci envoya des singes à la recherche de Sītā.

147.33
Alors, avec des dizaines de millions de singes, nous partîmes pour un pays
Où un vautour nous donna des nouvelles de Sītā.

147.34
Puis, afin d’accomplir la mission que m’avait confiée Rāma aux actes sans tâche,
Je fis, par‑dessus l’océan qui s’étendait sur cent lieues, un bond vigoureux.

147.35
Et je découvris la reine dans la demeure de Rāvaṇa,
Et je revins, non sans lui avoir révélé mon nom.

147.36
Alors l’héroïque Rāma, après avoir occis tous ces Rākṣasa,
Retrouva son épouse, perdue comme se perd l’audition du Veda.

147.37
Quand la situation de Rāma fut rétablie, je demandai à ce héros :
« Puissé‑je vivre aussi longtemps que l’histoire de Rāma, ô héros tueur d’ennemis,
Survivra dans les mondes. » Et il me répondit : « Qu’il en soit ainsi ! »

147.38
Pendant dix mille années et dix siècles,
Rāma exerça la royauté, puis il partit pour les trois cieux.

147.39
C’est pourquoi, en ce lieu, les Apsaras et les femmes Gandharva, mon irréprochable ami,
Toujours me charment en me chantant la Geste de ce héros.

147.40
Et ce chemin est inaccessible aux mortels, ô toi qui fais la joie des Kuru :
Aussi t’ai‑je interdit l’accès à ce chemin que fréquentent les dieux,
Afin que nul ne t’assaille ni ne te maudisse, ô descendant de Bharata !

147.41
Car c’est un chemin céleste, réservé aux dieux, les hommes n’y vont pas.
Mais l’étang pour lequel tu es venu se trouve à proximité.

4. Mahābhārata, III, Āraṇyakaparvan, « Le Livre de la forêt », Adhyāya (chapitre) 148

4.1. Texte

4.1.1. Texte en nāgarī

वैशंपायन उवाच

एवमुक्तो महाबाहुर्भीमसेनः प्रतापवान् 
प्रणिपत्य ततः प्रीत्या भ्रातरं हृष्टमानसः 
उवाच श्लक्ष्णया वाचा हनूमन्तं कपीश्वरम् ॥१॥

मया धन्यतरो नास्ति यदार्यं दृष्टवानहम् 
अनुग्रहो मे सुमहांस्तृप्तिश्च तव दर्शनात् ॥२॥

एवं तु कृतमिच्छामि त्वयार्याद्य प्रियं मम 
यत्ते तदासीत्प्लवतः सागरं मकरालयम् 
रूपमप्रतिमं वीर तदिच्छामि निरीक्षितुम् ॥३॥

एवं तुष्टो भविष्यामि श्रद्धास्यामि ते वचः 
एवमुक्तः तेजस्वी प्रहस्य हरिरब्रवीत् ॥४॥

तच्छक्यं त्वया द्रष्टुं रूपं नान्येन केन चित् 
कालावस्था तदा ह्यन्या वर्तते सा सांप्रतम् ॥५॥

अन्यः कृतयुगे कालस्त्रेतायां द्वापरेऽपरः 
अयं प्रध्वंसनः कालो नाद्य तद्रूपमस्ति मे ॥६॥

भूमिर्नद्यो नगाः शैलाः सिद्धा देवा महर्षयः 
कालं समनुवर्तन्ते यथा भावा युगे युगे 
बलवर्ष्मप्रभावा हि प्रहीयन्त्युद्भवन्ति  ॥७॥

तदलं तव तद्रूपं द्रष्टुं कुरुकुलोद्वह 
युगं समनुवर्तामि कालो हि दुरतिक्रमः ॥८॥

भीम उवाच

युगसंख्यां समाचक्ष्व आचारं युगे युगे 
धर्मकामार्थभावांश्च वर्ष्म वीर्यं भवाभवौ ॥९॥

हनूमानुवाच

कृतं नाम युगं तात यत्र धर्मः सनातनः 
कृतम् एव कर्तव्यं तस्मिन्काले युगोत्तमे ॥१०॥

तत्र धर्माः सीदन्ति क्षीयन्ते वै प्रजाः 
ततः कृतयुगं नाम कालेन गुणतां गतम् ॥११॥

देवदानवगन्धर्वयक्षराक्षसपन्नगाः 
नासन्कृतयुगे तात तदा क्रयविक्रयाः ॥१२॥

सामयजुऋग्वर्णाः क्रिया नासीच्च मानवी 
अभिध्याय फलं तत्र धर्मः संन्यास एव  ॥१३॥

तस्मिन्युगसंसर्गे व्याधयो नेन्द्रियक्षयः 
नासूया नापि रुदितं दर्पो नापि पैशुनम् ॥१४॥

विग्रहः कुतस्तन्द्री द्वेषो नापि वैकृतम् 
भयं संतापो चेर्ष्या मत्सरः ॥१५॥

ततः परमकं ब्रह्म या गतिर्योगिनां परा 
आत्मा सर्वभूतानां शुक्लो नारायणस्तदा ॥१६॥

ब्राह्मणाः क्षत्रिया वैश्याः शूद्राश्च कृतलक्षणाः 
कृते युगे समभवन्स्वकर्मनिरताः प्रजाः ॥१७॥

समाश्रमं समाचारं समज्ञानमतीबलम् 
तदा हि समकर्माणो वर्णा धर्मानवाप्नुवन् ॥१८॥

एकवेदसमायुक्ता एकमन्त्रविधिक्रियाः 
पृथग्धर्मास्त्वेकवेदा धर्ममेकमनुव्रताः ॥१९॥

चातुराश्रम्ययुक्तेन कर्मणा कालयोगिना 
अकामफलसंयोगात्प्राप्नुवन्ति परां गतिम् ॥२०॥

आत्मयोगसमायुक्तो धर्मोऽयं कृतलक्षणः 
कृते युगे चतुष्पादश्चातुर्वर्ण्यस्य शाश्वतः ॥२१॥

एतत्कृतयुगं नाम त्रैगुण्यपरिवर्जितम् 
त्रेतामपि निबोध त्वं यस्मिन्सत्रं प्रवर्तते ॥२२॥

पादेन ह्रसते धर्मो रक्ततां याति चाच्युतः 
सत्यप्रवृत्ताश्च नराः क्रियाधर्मपरायणाः ॥२३॥

ततो यज्ञाः प्रवर्तन्ते धर्माश्च विविधाः क्रियाः 
त्रेतायां भावसंकल्पाः क्रियादानफलोदयाः ॥२४॥

प्रचलन्ति वै धर्मात्तपोदानपरायणाः 
स्वधर्मस्थाः क्रियावन्तो जनास्त्रेतायुगेऽभवन् ॥२५॥

द्वापरेऽपि युगे धर्मो द्विभागोनः प्रवर्तते 
विष्णुर्वै पीततां याति चतुर्धा वेद एव  ॥२६॥

ततोऽन्ये चतुर्वेदास्त्रिवेदाश्च तथापरे 
द्विवेदाश्चैकवेदाश्चाप्यनृचश्च तथापरे॥२७ 

एवं शास्त्रेषु भिन्नेषु बहुधा नीयते क्रिया 
तपोदानप्रवृत्ता राजसी भवति प्रजा ॥२८॥

एकवेदस्य चाज्ञानाद्वेदास्ते बहवः कृताः 
सत्यस्य चेह विभ्रंशात्सत्ये कश्चिदवस्थितः ॥२९॥

सत्यात्प्रच्यवमानानां व्याधयो बहवोऽभवन् 
कामाश्चोपद्रवाश्चैव तदा दैवतकारिताः ॥३०॥

यैरर्द्यमानाः सुभृशं तपस्तप्यन्ति मानवाः 
कामकामाः स्वर्गकामा यज्ञांस्तन्वन्ति चापरे ॥३१॥

एवं द्वापरमासाद्य प्रजाः क्षीयन्त्यधर्मतः 
पादेनैकेन कौन्तेय धर्मः कलियुगे स्थितः ॥३२॥

तामसं युगमासाद्य कृष्णो भवति केशवः 
वेदाचाराः प्रशाम्यन्ति धर्मयज्ञक्रियास्तथा ॥३३॥

ईतयो व्याधयस्तन्द्री दोषाः क्रोधादयस्तथा 
उपद्रवाश्च वर्तन्ते आधयो व्याधयस्तथा ॥३४॥

युगेष्वावर्तमानेषु धर्मो व्यावर्तते पुनः 
धर्मे व्यावर्तमाने तु लोको व्यावर्तते पुनः ॥३५॥

लोके क्षीणे क्षयं यान्ति भावा लोकप्रवर्तकाः ।
युगक्षयकृता धर्माः प्रार्थनानि विकुर्वते ॥३६॥21

एतत्कलियुगं नाम अचिराद्यत्प्रवर्तते 
युगानुवर्तनं त्वेतत्कुर्वन्ति चिरजीविनः ॥३७॥

यच् ते मत्परिज्ञाने कौतूहलमरिंदम 
अनर्थकेषु को भावः पुरुषस्य विजानतः ॥३८॥

एतत्ते सर्वमाख्यातं यन्मां त्वं परिपृच्छसि 
युगसंख्यां महाबाहो स्वस्ति प्राप्नुहि गम्यताम् ॥३९॥

4.1.2. Translittération

vaiśaṃpāyana uvāca

evam ukto mahābāhur bhīmasenaḥ pratāpavān |
praṇipatya tataḥ prītyā bhrātaraṃ hṛṣṭamānasaḥ |
uvāca ślakṣṇayā vācā hanūmantaṃ kapīśvaram ||1||

mayā dhanyataro nāsti yad āryaṃ dṛṣṭavān aham |
anugraho me sumahāṃs tṛptiś ca tava darśanāt ||2||

evaṃ tu kṛtam icchāmi tvayāryādya priyaṃ mama |
yat te tadāsīt plavataḥ sāgaraṃ makarālayam |
rūpam apratimaṃ vīra tad icchāmi nirīkṣitum ||3||

evaṃ tuṣṭo bhaviṣyāmi śraddhāsyāmi ca te vacaḥ |
evam uktaḥ sa tejasvī prahasya harir abravīt ||4||

na tac chakyaṃ tvayā draṣṭuṃ rūpaṃ nānyena kena cit |
kālāvasthā tadā hy anyā vartate sā na sāṃpratam ||5||

anyaḥ kṛtayuge kālas tretāyāṃ dvāpare 'paraḥ |
ayaṃ pradhvaṃsanaḥ kālo nādya tad rūpam asti me ||6||

bhūmir nadyo nagāḥ śailāḥ siddhā devā maharṣayaḥ |
kālaṃ samanuvartante yathā bhāvā yuge yuge |
balavarṣmaprabhāvā hi prahīyanty udbhavanti ca ||7||

tad alaṃ tava tad rūpaṃ draṣṭuṃ kurukulodvaha |
yugaṃ samanuvartāmi kālo hi duratikramaḥ ||8||

bhīma uvāca

yugasaṃkhyāṃ samācakṣva ācāraṃ ca yuge yuge |
dharmakāmārthabhāvāṃś ca varṣma vīryaṃ bhavābhavau ||9||

hanūmān uvāca

kṛtaṃ nāma yugaṃ tāta yatra dharmaḥ sanātanaḥ |
kṛtam eva na kartavyaṃ tasmin kāle yugottame ||10||

na tatra dharmāḥ sīdanti na kṣīyante ca vai prajāḥ |
tataḥ kṛtayugaṃ nāma kālena guṇatāṃ gatam ||11||

devadānavagandharvayakṣarākṣasapannagāḥ |
nāsan kṛtayuge tāta tadā na krayavikrayāḥ ||12||

na sāmayajuṛgvarṇāḥ kriyā nāsīc ca mānavī |
abhidhyāya phalaṃ tatra dharmaḥ saṃnyāsa eva ca ||13||

na tasmin yugasaṃsarge vyādhayo nendriyakṣayaḥ |
nāsūyā nāpi ruditaṃ na darpo nāpi paiśunam ||14||

na vigrahaḥ kutas tandrī na dveṣo nāpi vaikṛtam |
na bhayaṃ na ca saṃtāpo na cerṣyā na ca matsaraḥ ||15||

tataḥ paramakaṃ brahma yā gatir yogināṃ parā |
ātmā ca sarvabhūtānāṃ śuklo nārāyaṇas tadā ||16||

brāhmaṇāḥ kṣatriyā vaiśyāḥ śūdrāś ca kṛtalakṣaṇāḥ |
kṛte yuge samabhavan svakarmaniratāḥ prajāḥ ||17||

samāśramaṃ samācāraṃ samajñānamatībalam |
tadā hi samakarmāṇo varṇā dharmān avāpnuvan ||18||

ekavedasamāyuktā ekamantravidhikriyāḥ |
pṛthagdharmās tv ekavedā dharmam ekam anuvratāḥ ||19||

cāturāśramyayuktena karmaṇā kālayoginā |
akāmaphalasaṃyogāt prāpnuvanti parāṃ gatim ||20||

ātmayogasamāyukto dharmo 'yaṃ kṛtalakṣaṇaḥ |
kṛte yuge catuṣpādaś cāturvarṇyasya śāśvataḥ ||21||

etat kṛtayugaṃ nāma traiguṇyaparivarjitam |
tretām api nibodha tvaṃ yasmin satraṃ pravartate ||22||

pādena hrasate dharmo raktatāṃ yāti cācyutaḥ |
satyapravṛttāś ca narāḥ kriyādharmaparāyaṇāḥ ||23||

tato yajñāḥ pravartante dharmāś ca vividhāḥ kriyāḥ |
tretāyāṃ bhāvasaṃkalpāḥ kriyādānaphalodayāḥ ||24||

pracalanti na vai dharmāt tapodānaparāyaṇāḥ |
svadharmasthāḥ kriyāvanto janās tretāyuge 'bhavan ||25||

dvāpare 'pi yuge dharmo dvibhāgonaḥ pravartate |
viṣṇur vai pītatāṃ yāti caturdhā veda eva ca ||26||

tato 'nye ca caturvedās trivedāś ca tathāpare |
dvivedāś caikavedāś cāpy anṛcaś ca tathāpare ||27||

evaṃ śāstreṣu bhinneṣu bahudhā nīyate kriyā |
tapodānapravṛttā ca rājasī bhavati prajā ||28||

ekavedasya cājñānād vedās te bahavaḥ kṛtāḥ |
satyasya ceha vibhraṃśāt satye kaś cid avasthitaḥ ||29||

satyāt pracyavamānānāṃ vyādhayo bahavo 'bhavan |
kāmāś copadravāś caiva tadā daivatakāritāḥ ||30||

yair ardyamānāḥ subhṛśaṃ tapas tapyanti mānavāḥ |
kāmakāmāḥ svargakāmā yajñāṃs tanvanti cāpare ||31||

evaṃ dvāparam āsādya prajāḥ kṣīyanty adharmataḥ |
pādenaikena kaunteya dharmaḥ kaliyuge sthitaḥ ||32||

tāmasaṃ yugam āsādya kṛṣṇo bhavati keśavaḥ |
vedācārāḥ praśāmyanti dharmayajñakriyās tathā ||33||

ītayo vyādhayas tandrī doṣāḥ krodhādayas tathā |
upadravāś ca vartante ādhayo vyādhayas tathā ||34||

yugeṣv āvartamāneṣu dharmo vyāvartate punaḥ |
dharme vyāvartamāne tu loko vyāvartate punaḥ ||35||

loke kṣīṇe kṣayaṃ yānti bhāvā lokapravartakāḥ |
yugakṣayakṛtā dharmāḥ prārthanāni vikurvate ||36||

etat kaliyugaṃ nāma acirād yat pravartate |
yugānuvartanaṃ tv etat kurvanti cirajīvinaḥ ||37||

yac ca te matparijñāne kautūhalam ariṃdama |
anarthakeṣu ko bhāvaḥ puruṣasya vijānataḥ ||38||

etat te sarvam ākhyātaṃ yan māṃ tvaṃ paripṛcchasi |
yugasaṃkhyāṃ mahābāho svasti prāpnuhi gamyatām ||39||

4.2. Notes explicatives

Strophe 148.1

– prītyā ; « avec joie » ou « avec affection » ; la joie de Bhīma étant déjà exprimée au moyen du composé hṛṣtamāsasaḥ (yasya mānaso hṛṣṭaḥ, saḥ, bv.), au pāda d, on peut penser que prityā signifie ici « affection ».
– ślakṣṇa‑, a : « doux », « poli », « tendre », « gentil ». Le ton de Bhīma et celui de l’échange entre les deux personnages a changé, à présent qu’ils se sont mutuellement reconnus : ce ne sont plus deux farouches guerriers face à face, mais deux frères qui se retrouvent.

Strophe 148.2

– mayā dhanyataraḥ nāsti : l’instrumental peut s’employer pour marquer le terme d’une comparaison, donc ici comme complément du comparatif dhanyataraḥ (Oberlies, 2003, p. 323‑324).
– yat : « puisque ».
– dṛṣtavat‑, a : dérivé à valeur active de l’a.v. dṛṣṭa (DṚŚ‑, pf dadarśa, présent formé sur PAŚ‑, IV, P, paśyati, Ā, paśyate, « voir »).

Strophe 148.3

– tvayāryādya = tvayā ārya adya.
– kṛtam icchāmi tvayā […] priyaṃ mama : litt. « je souhaite (icchāmi) [une chose] agréable (priyam) pour moi (mama) faite (kṛtam) par toi (tvayā) », « je souhaite que tu me fasses plaisir ». On note la préférence du sanskrit pour les tournures nominales, un dérivé nominal d’une racine verbale, avec ses compléments, jouant volontiers le rôle d’une proposition subordonnée.
– makara‑, m : espèce de monstre aquatique (l’usage est de conserver le terme sanskrit).
– yat… rūpam… tat… : proposition relative (yat…) avec « attraction de l’antécédent » (rūpam), suivie de la proposition principale (tat…).
– plavataḥ : G m sg. du participe présent de PLU‑, I, Ā, plavate, « bondir par‑dessus… », ici avec l’accusatif ; on notera qu’il s’agit du participe actif, alors que le verbe se conjugue généralement au moyen (Oberlies, 2003, p. 129‑130).

Strophe 148.4

– te vacaḥ : G complément de śraddhāsyami, 1re pers. sg. du futur de śrad‑DHĀ‑, III, P, śraddadhāti, Ā, śraddhatte, « avoir foi en », « croire en » (cf. lat. crēdō).
– Les paroles de Bhīma se terminent à la fin du pāda b, ainsi que l’indique l’expression evam uktaḥ au pāda c : la particule iti n’est pas employée, evam suffisant ici à désigner la séquence au discours direct.

Strophe 148.5

– na tacchakyaṃ tvayā draṣṭuṃ rūpam : tat… rūpam est sujet de śakyam, « possible », qui se construit avec l’infinitif en ‑tum ; celui‑ci ne marque pas la voix : c’est śakya‑ qui lui donne une valeur passive ; litt. « cette forme ne peut être vue par toi ».
– kālāvasthā‑, f : litt. « état de l’époque », « état correspondant à une époque » ; kāla‑, m : « temps », « époque », avec l’ensemble des circonstances qui la caractérisent (tandis que yuga‑, dans la strophe suivante, désigne l’« âge » du monde en tant qu’élément d’un cycle).
– sā na sāṃpratam : proposition indépendante en parataxe ( renvoie à kālāvasthā : on aurait une proposition subordonnée relative suivie de sa propocition principale si la première était introduite par le pronom‑adjectif relatif ). Noter l’antithèse entre tadā, « alors » et sāṃpratam, « aujourd’hui ».

Strophe 148.6

– kṛtayuga‑, tretāyuga‑ et dvāparayuga‑, n : noms des trois premiers âges (yuga‑) d’un cycle du monde. Le premier est l’âge « parfait », règne sans partage du dharma, les deux suivants se caractérisent par la dégradation grandissante de celui‑ci, tandis que le dernier âge, le Kaliyuga, advenu au moment du récit (ayam : démonstratif de la proximité : « cette époque‑ci », « l’époque présente »), est nommé ici pradhvaṃsanaḥ kālaḥ, litt. « le temps destructeur ». Hanumān souligne ici la dimension eschatologique du Mahābhārata : l’exil des Pāṇḍava révèle l’état d’extrême dégradation du dharma et la prochaine fin du monde, qui sera accomplie par la bataille du Kurukṣetra, puis le massacre nocturne perpétré par Aśvatthāman. Les noms des âges du monde sont aussi ceux des coups de dés, du « coup gagnant » (kṛtayuga‑) au « coup perdant » (kaliyuga‑). C’est le démon du Kaliyuga qui s’est insinué dans les dés, provoquant la défaite de Yudhiṣṭhira à ce jeu, son exil et la guerre qui se prépare.
– nādya (= na adya) tad rūpam asti me : proposition indépendante en asyndète.

Strophe 148.7

– naga‑, m : litt. « qui ne se meut pas » ; d’où « serpent », « montagne », « arbre », etc. Ici, les montagnes étant désignées au moyen du mot śailāḥ, le sens est « arbre ».
– yathā bhāvāḥ : proposition subordonnée comparative ; sous‑entendre un verbe signifiant « être » (bhāva‑, m : ici, « nature »).
– yuge yuge : « d’âge en âge », « âge après âge », « à chaque âge ».
– pra‑HĀ‑, III, P, prajāhati : « abandonner » ; passif prahīyate : « être abandonné », « périr ». L’emploi de désinences actives au passif est bien attesté dans l’épopée, comme d’ailleurs en moyen‑indien (Oberlies, 2003, p. 240 et suiv.). On remarquera que sémantiquement, ce passif a en réalité un sens intransitif (« être retranché » = « périr ») : c’est en fait un présent de la classe IV, formation qui produit des présents intransitifs (type tuṣyati, « il est content »), dont le moyen a permis la constitution du présent passif.

Strophe 148.8

– alam + infinitif en ‑tum : « il suffit de… ».
– samanuvartāmi : désinence active d’un présent usuellement moyen (cf. 3c, 7c).
– duratikrama‑, bv. : « dont le dépassement (atikrama‑) est difficile (duḥ‑) », « indépassable ».

Strophe 148.9

– sam‑ā‑CAKṢ‑, II, P, samācaṣṭe : « enseigner complètement », « exposer dans sa totalité ».
– On remarquera l’absence du sandhi externe entre les pāda a et b (vraisemblablement pour des raisons métriques).
– dharma‑, kāma‑, artha‑ : les trois premiers « buts de l’homme » dans le monde (puruṣārtha) ; le quatrième, le mokṣa‑, « délivrance [du saṃsāra] », appartient à un autre registre, ultramondain.
– vīrya‑, n : « énergie » (virile), « force » (ici, sans la nuance d’« héroïsme »).

Strophe 148.10

– Ici commence, délivrée par Hanumān, une leçon sur les âges du monde, qui s’étendra jusqu’à la fin du chapitre : la dimension didactique est essentielle dans le Mahābhārata, dont la récitation et l’audition ont pour fonction de répandre le dharma, et pour effet de purifier récitants et auditeurs. L’épigraphie atteste de nombreuses donations octroyées à des temples pour qu’y aient lieu des récitations publiques de cette épopée.
– kāla‑, m, est ici exactement synonyme de yuga‑, n.
– kṛtam, kartavyam : cette antithèse (« accompli » vs « à accomplir ») montre que l’a.v. a un sens perfectif et l’adjectif d’obligation un sens futur.

Strophe 148.11

– dharmāḥ : au pluriel, les différents « devoirs » et « observances » par lesquels se décline sur terre et dans la société le dharma en tant qu’ordre cosmique. La dialectique qui oppose et réconcilie le dharma cosmique, unique, et ses traductions terrestres, plurielles, constitue un topos (cf. 148.19, 149.25, 149.30d).
– KṢI‑, I, P, kṣayati, V, P, kṣiṇoti : « corrompre », « détruire » ; passif kṣīyate : « périr ».
– Les pāda cd contiennent une explication étymologique, une sorte de nirukta.
– guṇatā‑, f : litt. « statut de vertu », ici « fait de désigner la vertu ».
– kālena : « avec le temps ».

Strophe 148.12

– dānava‑, rākṣasa‑, m : noms de deux catégories de « démons » (chacun de ces mots est également employé comme terme générique pour désigner tous les « démons »).
– krayavikrayāḥ : bien qu’il s’agisse d’un dvandva, il est au pluriel, parce que chacun des deux termes qui le composent réfère à une entité au pluriel ; kraya‑, m : « achat » ; vikraya‑, m : « vente » (vi‑ a ici le sens de séparation ; cf. allem. kaufen vs verkaufen).

Strophe 148.13

– sāmayajuṛgvarṇāḥ : on devrait avoir sāmayajurṛgvarṇāḥ ; les variantes textuelles attestent le questionnement des copistes devant cette séquence en soi aberrante. Ce composé évoque (dans le désordre) les trois premiers recueils liturgiques du Veda : le Sāmaveda, « Veda des psaumes » (sāman‑, n), le Yajurveda, « Veda des formules sacrificielles » (yajus‑, n) et le Ṛgveda, « Veda des strophes » (ṛc‑, f).
– varṇa‑, m : ici, « sons », « syllabes » (des textes liturgiques).
– abhidhyāya phalaṃ tatra : proposition nominale indépendante, où phalam joue le rôle de prédicat (« il y avait le fruit », « on y obtenait le fruit ») ; l’absolutif joue le rôle de complément de moyen, qui est conforme à son étymologie (c’est originellement l’instrumental d’un infinitif).
– abhidhyāya : absolutif d’abhi‑DHYAI‑, I, P, abhidhyāyati, « penser à… », « concentrer [son esprit] sur… », « méditer sur… » ; c’est une caractéristique générale de l’« âge d’or » que d’accéder aux ressources sans avoir besoin d’y consacrer un effort (ce trait est plus saillant encore dans la conception hésiodique des âges du monde : l’âge présent, par opposition à l’âge d’or, se caractérise par le πόνος, pónos, le travail, la peine qu’il faut se donner pour obtenir les ressources nécessaires à l’existence).
– saṃnyāsa‑, m : « renoncement », « état de renonçant » (4e āśrama‑, « stade de la vie », après celui d’étudiant brahmanique, de maître de maison et de résident forestier) ; au Kṛtayuga tel que le décrit Hanumān, les hommes ne connaissent que l’état de renonçant, il ne leur est pas nécessaire de passer par les états qui dans l’âge présent le précèdent.

Strophes 148.14‑15

– Ces deux strophes forment un yugmaka.
– saṃsarga‑, m : ici, « écoulement », « durée », « cours ».
– indriya‑, n : ici, « faculté » (d’où le sens très courant de « faculté sensorielle », « sens »).
– asūyā‑, f : « envie » ou « indignation » ; la présence d’īrṣyā, en 15d, invite à adopter le second de ces deux sens.

Strophe 148.16

– paramaka‑ = parama‑, a. ; parama‑ brahman‑, n : « Esprit suprême », « Essence suprême », « Absolu ».
– yā gatiḥ… parā : proposition relative, sujet de l’attribut paramakaṃ brahma.
– gati‑, f : ici, « issue », « fin », « but », synonyme d’artha‑ (cf. 20d).
– L’idée qu’exprime par deux fois cette strophe est que la fusion du « Soi » ou de l’âme individuelle » (ātman‑) avec l’Absolu est le lot commun. Nārāyaṇa, fils de l’homme originel identifié à Brahmā ou à Viṣṇu‑Kṛṣṇa, représente cet Absolu sous forme divine. Il s’agit ici de Viṣṇu‑Kṛṣṇa : la suite de l’exposé d’Hanumān montre qu’à chaque âge du monde, correspond une couleur de ce dieu, et un nom différent :

Strophes  

Noms des âges  

Formes de la divinité  

Couleurs  

str. 16

Kṛtayuga

Nārāyaṇa

blanc

str. 23

Tretāyuga

Acyuta

rouge

str. 26

Dvāparayuga

Viṣṇu

jaune

str. 33

Kaliyuga

Keśava

noir

Strophe 148.17

– kṛtalakṣaṇa‑, bv. : litt. « portant une marque », « marqué », « bien défini ». La strophe évoque un âge où ne se produit pas encore la confusion des varṇa, caractéristique du Kaliyuga. Chacun y accomplit exclusivement les actes réservés à son varṇa (svakarman‑, n).
– kṛtaṃ yugam = kṛtayugam ; il y a une stricte équivalence sémantique entre le groupe nominal (vākya‑) et le composé nominal (vṛtti‑), que les grammairiens conçoivent comme déduit du premier.

Strophe 148.18

– Les pāda ab contiennent une série de phrases nominales (un simple substantif à chaque fois, avec le sens de : « il y avait… »).
– sama‑, a : ici « égal », « également réparti » (et non « identique » ni « semblable » : ce serait en contradiction avec ce qui précède !). L’idée est celle d’une égalité entre des catégories différentes mais hiérarchisées.
– samajñānamatībalam : jñānamatībala‑ est un dvandva désignant un ensemble unitaire (samāhara‑), non une série d’entités individuelles faisant l’objet d’un dénombrement ; c’est pourquoi il est au neutre singulier.
– matī‑ : pour mati‑, probablement un allongement métrique (la sixième syllabe de chaque pāda d’une anuṣṭubh est obligatoirement longue).

Strophe 148.19

– Cette strophe joue sur un paradoxe : chaque varṇa (18d) remplit des devoirs (dharmāḥ, pl.) qui lui sont propres, mais s’inscrit dans un seul et même ordre cosmique (dharmaḥ, sg., renforcé par eka‑).
– vidhikriyā‑, f : « accomplissement (kriyā‑) des rites (vidhi‑) ».
– anuvrata‑, a : « qui se voue à… » + Ac ou G.

Strophe 148.20

– cāturāśramya‑, n : dérivé abstrait à vṛddhi de la syllabe initiale de caturāśrama‑, signifiant « [l’ensemble des] quatre stades de la vie » (brahmacārin‑, « étudiant brahmanique » ; gṛhastha‑, « maître de maison » ; vanaprastha‑, « résident forestier » ; saṃnyāsin‑, « renonçant »). Cf. strophe 13.
– yukta‑, ifc : « attaché à », d’où « conforme à ».
– kālayogin‑, a : « qui convient (yogin‑) à l’âge (kāla‑) » (il s’agit de l’âge de chacun).
– akāmaphalasaṃyoga‑, m : litt. « le fait d’entre en contact (saṃyoga‑) avec le fruit (phala‑) sans (a‑) désir (kāma‑) », « en obtenant le fruit sans l’avoir désiré » ; il s’agit du détachement (vairāgya‑, n), tel que décrit par exemple dans la Bhagavadgītā : la vie dans le monde impose l’accomplissement des obligations propres à son varṇa, donc l’action ; or toute action vise au succès (représenté ici par le fruit). Cette action n’entraîne pas de souillure si elle est accomplie dans le détachement, sans en désirer le fruit — ce qui signifie que la souillure ne procède pas de l’action elle‑même, mais du désir.
– prāpnuvanti : présent, en apparente contradiction avec avāpnuvan, prétérit (18d), et d’autres formes temporelles du passé (abhavan, āsīt) : la narration recourt tantôt au présent, tantôt au passé — plus souvent encore à des tournures sans verbe conjugué, qui ne marquent donc pas le temps. C’est une caractéristique générale du récit, et du récit épique en particulier, qu’un usage assez libre des temps verbaux. Mais dans ce passage précis, c’est aussi une façon de dédoubler la perspective : du point de vue de l’âge présent, celui du locuteur, dans le cadre du cycle cosmique en train de se dérouler — et sur le point de s’achever dans la grande Dissolution (mahāpralaya‑, m) qui va trouver dans la guerre prochaine sa traduction terrestre —, tout ce qui caractérise les âges passés, donc le kṛtayuga, le tretāyuga et le dvāparayuga, est révolu. Mais du point de vue cosmique, tout se reproduit sans cesse, puisque le cycle se renouvelle à l’infini.
– parāṃ gatim : cf. 16b.

Strophe 148.21

– catuṣpādaḥ (dharmaḥ) = yasya catvāraḥ pādāḥ santi, saḥ (dharmaḥ), bv. ; pāda‑, m : « quart ».
– cāturvarṇya‑, n : « [l’ensemble des] quatre varṇa », dérivé à vṛddhi de la syllabe initiale de caturvarṇa‑ (cf. 20a).
– ātmayoga‑, m : « discipline (yoga‑) sur soi‑même (ātman‑) », « discipline du Soi [individuel] », ou « yoga appliqué à soi‑même » ; le mot yoga‑, m, litt. « fait d’atteler », « attelage », désigne un ensemble de pratiques exigeant un effort particulier et visant au contrôle de soi. Son champ sémantique est très large, depuis ce contrôle tel qu’il peut être exercé dans la vie quotidienne, quelles que soient les occupations auxquelles on s’adonne en fonction de son appartenance sociale (la traduction par « discipline » peut alors convenir), jusqu’à l’ascèse que mène le renonçant (saṃnyāsin‑) ou, dans le cas du bouddhisme, par exemple, l’observance de la « Voie moyenne », que le Bouddha définit comme opposée à ce que les adeptes du brahmanisme nomment « ascèse ». Il désigne également l’adhésion à une doctrine et l’observance des règles de conduite que celle‑ci prescrit. Les pratiques que recouvre le mot yoga‑ diffèrent d’un système de pensée à l’autre et constituent, dans un certain nombre de cas, un système cohérent, prescrivant un certain nombre de techniques permettant de mettre son existence en harmonie avec une philosophie et susceptibles de faire l’objet d’un enseignement spécifique — en réalité, il existe plusieurs systèmes ou écoles de ce type, tel le haṭhayoga, très connu en Occident (le mot, emprunté par le français et d’autres langues, désigne l’ensemble de ces écoles). Certains traducteurs, afin de ne pas appauvrir le concept en restreignant le sens du mot à son actualisation contextuelle, et donc en l’appauvrissant de ses connotations, choisissent de le traduire uniformément par « yoga ». C’est, par exemple, le choix le plus recommandable dans la traduction de la Bhagavadgītā, où ce concept joue un rôle essentiel. On y découvre, par exemple, que le yoga, pour un kṣatriya, consiste non pas à s’abstenir de la violence, mais à l’exercer sans passion, dans le détachement (vairāgya‑, n), afin d’accomplir le dharma propre à son varṇa. Ainsi le concept de yoga est‑il étroitement corrélé à celui de dharma, aux variations duquel ses propres variations s’accordent : d’une façon générale, le yoga consiste à exercer sur soi‑même le contrôle permettant de se conformer au dharma, la nature de ce contrôle et les moyens d’y parvenir variant en fonction de ce que celui‑ci représente dans le contexte envisagé.

Strophe 148.22

– traiguṇya‑, n : « (l’ensemble des) trois qualités » (sur la dérivation, cf. 20a et 22b) ; les guṇa‑, « qualités » sont, dans le système philosophique du Sāṃkhya, dont semble s’insprirer le singe, les constituants de la prakṛti‑, « matière », inégalement répartis selon les âges : sattva‑, rajas‑, tamas‑. Dans l’exposé d’Hanumān, la répartition est la suivante :

Strophes  

Noms des âges  

Guṇa  

str. 22

Kṛtayuga

Néant

str. 23

Tretāyuga

satya‑ = sattva‑, « vérité »

str. 28

Dvāparayuga

rajas‑ (rājasa‑), « passion »

str. 33

Kaliyuga

tamas‑ (tāmasa‑), « ténèbres », « ignorance »

– tretā… yasmin : l’accord du pronom relatif n’est pas fait avec son antécédent réel mais avec le composé tretāyuga‑, qui n’est pas le mot employé mais qui aurait le même sens, dont le genre est le neutre.
– satra‑ = sattra‑ (simplification possible des consonnes géminées au contact d’une autre consonne), n : litt. « session [sacrificielle] », en particulier « sacrifice de soma », ou tout sacrifice équivalent.

Strophe 148.23

– HRAS‑, I, P, hrasati, Ā, hrasate : « être diminué » (« de » : + I).
– pra‑VṚT‑, I, Ā, pravartate, a.v. pravṛtta‑ : ici, « être engagé dans… », « se consacrer à… ».
– kriyādharma‑, m : « dharma (dharma‑) des rites (kriyā‑) ».

Strophe 148.24

– vividha‑, a : contrairement à l’unicité du dharma (employé au singulier) de l’âge précédent.
– saṃkalpa‑, m : ici, « but », « fin ».
– bhāva‑, m : ici, « intention ».
– kriyādānaphalodaya‑, bv. : litt. « où il ya naissance (udaya‑) du fruit (phala‑) des rites (kriyā‑) et des dons (dāna‑) ».
– vai : « en vérité », « vraiment » (particule assertorique).

Strophe 148.25

– pra‑CAL‑, I, P, pracalati : « se mouvoir », « se déplacer », « s’écarter de… », « dévier de… » (+ Ab).
– parāyaṇa‑, m : « but final » ; ifc (bv.) : « qui a pour but… », « qui se consacre à… ».
– kriyāvat‑, a : litt. « qui a les rites », d’où « qui accomplit les rites ».
– tapodāna‑ : composé dvandva.

Strophe 148.26

– ūna‑, a : « déficient », « réduit » ; ifc : « réduit de… ».
– dvibhāga‑, m : « double portion » ; le comprendre par rapport à pādena hrasate (23a) : le dharma, à l’âge Dvāpara, est réduit de deux quarts, soit de la moitié.
– pītatāṃ yāti : litt. « va vers le fait d’être jaune », « prend la couleur jaune » (les verbes de mouvements, avec un complément à l’accusatif désignant un état, une qualité, etc., signifient « entrer dans [tel état] », « revêtir [telle qualité] », « devenir [tel] »).
– caturdhā, invar. : « quadruple » ; caturdhā vedaḥ : Ṛgveda, Sāmaveda, Yajurveda, Atharvaveda, les quatre saṃhitā ou recueils liturgiques du Veda.

Strophe 148.27

– caturvedāḥ, etc. : ces bahuvrīhi sont synonymes des dérivés possessifs plus courants caturvedin‑, etc.
– anṛc‑, bv. : litt. « qui n’a pas de strophe liturgique » ; ṛc‑, f, « strophe liturgique », renvoie en principe au Ṛgveda, « Veda des strophes », mais peut aussi bien désigner les strophes dont se compose n’importe lequel des quatre recueils liturgiques. On notera cependant la gradation : un caturvedin‑ récite les quatre Veda, un trivedin‑ les trois premiers (sans l’Atharvaveda), un dvivedin‑ les deux premiers (le Ṛgveda et le Sāmaveda), un ekavedin‑ le seul Ṛgveda. Ne pas réciter ce dernier équivaut par conséquent à n’en réciter aucun. La récitation du Veda, ainsi que le précisent les Dharmaśāstra, est le privilège et le devoir des Ārya, c’est‑à‑dire des membres des trois varṇa supérieurs. Les śūdra se voient interdire la récitation du Veda : c’est eux que qualifie anṛcaḥ.

Strophe 148.28

– śāstreṣu bhinneṣu : locatif absolu.
– sāstra‑, n : litt. « enseignement » ou « prescription » (ŚĀS‑, II, P, śāsti, « châtier », « commander », « instruire ») ; ce mot prend aussi bien le sens de « science », « domaine de savoir » que celui de « traité », c’est‑à‑dire de manuel (transmis oralement) enseignant cette science ; il peut aussi désigner le Veda, comme ici ; il correspond assez bien au latin doctrina (de docēre, « enseigner »), ainsi qu’au mot français « doctrine » dans son sens classique.
– nīyate kriyā : tournure passive (nīyate : 3e pers. sg. du présent passif de NĪ‑, I, P, nayati, Ā, nayate, « conduire », « mener », ici au sens d’« accomplir ») ; kriyā‑, f : « rite(s) », singulier collectif.
– rājasa‑, a : dérivé à vṛddhi initiale de rajas‑, « passion » : « qui sert les passions », « passionné ».

Strophe 148.29

– ekaveda‑, m : « le Veda unique », celui du Kṛtayuga, non différencié en quatre recueils séparés ; la pluralité signale la perte de l’unité originelle, en une (dé)gradation parallèle à celle du dharma.
– iha, adv. : « ici », prend souvent le sens de « en ce monde », « ici‑bas ».
– kaścit : litt. « quelqu’un », d’où « quelques‑uns seulement », « certains seulement ».

Strophe 148.30

– BHŪ‑ + G : litt. « est/sont à… », « appartiennent à… » (le sanskrit n’a pas de verbe « avoir » (cf. lat. esse + D).
– pracyavamāna‑ : participe présent de pra‑CYU‑, I, Ā, pracyavate, « s’écarter de » (+ Ab).
– kārita‑ : a.v. du causatif, kārayati, de KṚ‑, VIII, P, karoti, Ā, kurute.

Strophe 148.31

– yaiḥ : peut être pris comme un « relatif de liaison ».
– ardayati, X, P, passif ardyate (causatif du verbe védique ARD‑) : tourmenter.
– tapas tapyanti : accusatif d’objet interne devenu formulaire.
– subhṛśam, adv. : porte sur ardyamānāḥ ou sur tapas tapyanti.
– kāmakāma‑, bv. : litt. « ayant le désir (kāma‑) des objets du désir (kāma‑) » ; kāma‑, ifc : « qui désire… ».
– yajñāṃs tanvanti : le verbe TAN‑, VII, P, tanoti, Ā, tanute, « tendre » (notamment sur le métier à tisser), est employé, depuis le Ṛgveda, avec comme complément d’objet un mot désignant le sacrifice : on déploie le sacrifice comme on étend le fil sur le métier, afin de tisser une toile.

Strophe 148.32

– adharmataḥ, adv. = adharmāt. Le suffixe adverbial ‑tas équivaut à une désinence d’ablatif, comme le suffixe ‑tra équivaut à une désinence de locatif.
– STHĀ, I, P, tiṣṭhati, a.v. sthita‑ : ici, « se maintenir », « subsister ».

Strophe 148.33

– tāmasaṃ yugam = kaliyugam ; les ténèbres, qui représentent aussi l’ignorance, caractérisent le kaliyuga, dont la couleur emblêmatique est le noir.
– dharmayajñakriyāḥ, dv. : « le dharma, les sacrifices et les rites », ou « les dons, les sacrifices et le rites » ; dharma‑ peut en effet désigner le don, une de ses manifestations essentielles dans la société, gouvernée par l’ordre rituel.

Strophe 148.34

– On notera l’absence de sandhi externe entre les pāda a et b.
– īti‑, f : « fléau », en particulier les épidémies, les sécheresses, les invasions.
– vyādhi‑, f : « maladie » (cf. 14b) ; la répétition de ce mot au pāda d est surprenante ; on remarquera le jeu étymologique avec ādhi‑, f, « angoisse ».
– krodhādayaḥ, bv. : litt. « ayant pour commencement (ādi‑) la colère (krodha‑) », qualifie doṣāḥ ; ādi‑, ifc : « à commencer par… », « tel que… », « … etc. ».

Strophe 148.35

– yugeṣv āvartamāneṣu, dharme vyāvartamāne : locatif absolus.
– vyā‑VṚT‑, I, Ā, vyāvartate : ici, « s’effacer », « disparaître » ; on remarquera le jeu étymologique avec āvartamāneṣu : si les âges se succèdent dans un mouvement circulaire, le dépérissement du dharma, lui, est linéaire.
– punaḥ (*punar), adv. : ici, « encore et encore » (pāda b), puis « à son tour » (pāda d).

Strophe 148.36

– bhāvāḥ : le sens de bhāva‑, m, n’est pas très clair ici ; Buitenen : « the forces », traduction déduite en fait du qualificatif lokapravartakāḥ ; Schaufelberger & Vincent : « créatures vivantes », ce qui n’est pas le sens exact de bhāva‑. On peut comprendre : « les existences » ou bien « les états », c’est‑à‑dire la condition sociale des hommes susceptibles de réciter le Veda et de faire les sacrifices, en d’autres termes les Ārya. C’est un lieu commun que de souligner la multiplication des śūdra au Kaliyuga. Le dharma dépendant des rites, leur déshérence, conséquence de la raréfaction de ceux qui peuvent les accomplir, entraîne nécessairement un recul de celui‑ci — qui entraîne à son tour une réduction du nombre des Ārya, etc., en un cercle vicieux qui prélude à la grande Dissolution.
– vi‑KṚ‑, VII, P, vikaroti : « transformer » ; Ā, vikurute (vikurvate : 3e pers. pl.) : « se transformer » (« en… » : + attribut).
– prārthana‑, n : « demande », « requête », « souhait » ; le sens n’est pas très clair, ce qui explique les hésitations des traducteurs (Buitenen : « and the Laws produced by the decline of the world (?) are perverted into prayers »). Au pluriel, dharma‑ désigne en général les actes conformes au dharma, les actions justes ou pieuses, dont les donations sont une forme particulière. L’idée serait‑elle que dans une période de non‑respect généralisé du dharma, tout acte dharmique revient à admonester les autres hommes, à leur demander de suivre l’exemple qu’il leur propose ? Ou à supplier les dieux de se montrer malgré tout bienveillants envers les hommes ? Il existe deux autres leçons : pradhānāni, « choses importantes », ou prayāṇi, « départ », « marche », « mort ». La première offre peut‑être une alternative : « les actes dharmiques produits au cours du déclin de l’âge (yugasya kṣaye kṛtā dharmāḥ : saptamītatpuruṣa) se muent en quelque chose d’important (= ont des conséquences importantes) ». Dans ce cas, ce serait dans la bouche de Hanumān une exhortation à bien agir dans un contexte ou les mauvaises actions dominent, dans l’espoir de redresser peu ou prou la situation. La traduction de Schaufelberger & Vincent est difficile à justifier : « Les bonnes actions accomplies à la fin de cet Âge ont des conséquences non désirées. »

Strophe 148.37

– On notera l’absence de sandhi externe entre les pāda a et b.
– acirād yat pravartate : proposition relative introduite par yat, dont le corrélatif dans la principale est etat ; la proposition principale occupe le pāda a : etat kaliyugaṃ nāma, de construction attributive.
– cirajīvin‑, a : « qui possède une longue vie » (cirajīva‑), « qui vit longtemps » ; Hanumān fait partie de ces êtres dont l’existence traverse plusieurs âges et qui connaissent donc le passé. Ce sont ces êtres qui, dans l’épopée, délivrent aux autres personnages des leçons de sagesse.

Strophe 148.38

– yat : « le fait que… » : emploi explétif (« quant au fait que… »).
– vijānataḥ : G m sg. du participe présent de vi‑JÑĀ‑ (thème faible de présent : vijānī‑ devant consonne, vijān‑ devant voyelle), employé comme un adjectif signifiant « doué de discernement », « intelligent ».
– bhāva‑, m : ici, « sentiment » ou « intention ».
– anarthaka‑, a : « sans intérêt », « vain », « inutile », ici substantivé : « choses inutiles ».

Strophe 148.39

– etat… ākhyātaṃ yat… parpṛcchasi : proposition principale suivie d’une proposition subordonnée relative (etat est le corrélatif antécédent de yat).
– paripṛcchasi : un présent, bien que le procès de la proposition relative soit antérieur à celui de la proposition principale.
– yugasaṃkhyām : apposé à yat, complément d’objet de paripṛcchasi (rappel de la demande de Bhīma, formulée à la strophe 9 (pāda a : yugasaṃkhyāṃ samācakṣva).
– prāpnuhi : 2e pers. sg. de l’impératif présent actif de prāp‑, V, P, prāpnoti, Ā, prāpnute, « obtenir », « atteindre ».
– svasti‑, n = svasti‑, f, « bonheur » (cf. 146.66a).
– gamyatām : on note le passage très libre de la 2e pers. de l’impératif actif à la 3e de l’impératif passif.

4.3. Traduction

Vaiśaṃpāyana dit :

148.1
Bhīmasena aux grands bras, à qui il venait de parler ainsi, rayonnant de puissance,
Le cœur empli de joie, s’inclina affectueusement devant son frère
Hanumān, le seigneur des singes, et lui dit d’une voix douce :

148.2
« Il n’est personne de plus heureux que moi, puisque j’ai vu un être noble ;
C’est une très grande faveur pour moi, et une satisfaction, que de te voir !

148.3
Mais je souhaite encore que tu me fasses plaisir aujourd’hui, ô noble personnage :
La forme qui était la tienne, quand tu bondissais par‑dessus l’océan peuplé de makara,
Cette forme incomparable, ô héros, je souhaite la contempler !

148.4
Ainsi je serai content et j’ajouterai foi à tes paroles. »
Quand il lui eut ainsi parlé, le singe empli d’énergie lui dit en riant :

148.5
« Il est impossible que tu voies cette forme, et personne d’autre ne le peut,
Car je jouissais à cette époque d’un état différent, ce n’est plus le mien aujourd’hui.

148.6
Au Kṛtayuga, c’était une autre époque, comme c’en était une autre aux âges Tretā et Dvāpara.
La présente époque est celle de la destruction, je n’y possède plus cette forme !

148.7
La terre, les rivières, les arbres, les monts, les Siddha, les dieux et les grands sages
D’âge en âge se conforment à l’époque, en fonction de leur nature,
Car la force, la taille et la puissance de chacun dépérissent et renaissent.

148.8
Il suffit donc que tu voies cette forme, ô toi qui prolonges la lignée des Kuru !
Je me conforme à l’âge du monde où je vis, car l’époque ne se peut transcender. »

Bhīma dit :

148.9
« Apprends‑moi le nombre des âges et les usages de chacun de ces âges,
Ainsi que les états dans lesquels sont le dharma, le kāma et l’artha, leur taille, leur force, leur naissance et leur mort ! »

Hanumān dit :

148.10
« On appelle Kṛta l’âge au cours duquel règne le dharma éternel, mon ami ;
En cette époque, le meilleur des âges, les choses sont accomplies, et non à accomplir.

148.11
L’accomplissement des devoirs n’y connaît pas de pause et les créatures n’y dépérissent pas,
D’où le nom de Kṛtayuga, qui avec le temps en est venu à désigner la vertu.

148.12
Ni les dieux, ni les Dānava, ni les Gandharva, ni les Yakṣa, ni les Rākṣasa, ni les serpents
N’existaient au Kṛtayuga, mon ami, on ne pratiquait alors ni l’achat ni la vente.

148.13
On n’y entendait pas les syllabes des psaumes, des formules sacrificielles ou des strophes, et ne s’y accomplissait nul travail humain :
On y obtenait le fruit par le seul fait d’y penser et le dharma n’était que renoncement.

148.14
Au cours de cet âge, point de maladies, point de perte des facultés,
Point d’indignation, point de larmes, point d’arrogance, point de calomnie,

148.15
Point de querelle, encore moins de lassitude, point d’inimitié ni de haine,
Point de crainte, point de souffrance, point d’envie, point d’égoïsme.

148.16
Aussi l’Esprit suprême y est‑il pour les ascètes la fin suprême
Et le blanc Nārāyaṇa, l’âme individuelle de tous les êtres.

148.17
Les brahmanes, les kṣatriya, les vaiśya et les śūdra se distinguaient clairement,
À l’âge Kṛta, et les créatures se vouaient à l’activité qui leur était propre.

148.18
Stades de la vie, conduite, savoir, intelligence et force s’y trouvaient également répartis :
Les varṇa, en effet, entre lesquels les activités étaient également réparties, y accédaient à leurs devoirs.

148.19
Attelés à un seul Veda, accomplissant les rites au moyen d’un seul mantra,
Mais obéissant à des devoirs distincts, ils avaient un seul Veda et se vouaient à un seul dharma.

148.20
Au moyen de leur action, accordée aux quatre stades de l’existence et conforme à l’âge de chacun,
Parce qu’ils obtiennent le fruit sans en avoir éprouvé le désir, ils atteignent le but suprême.

148.21
Attelé au yoga appliqué au Soi, ce dharma des quatre varṇa
Est à l’âge Kṛta bien distinct, il réunit ses quatre quarts, il est éternel.

148.22
Cet âge, appelé Kṛtayuga, est exempt des trois qualités.
Apprends aussi ce qu’est l’âge Tretā, au cours duquel apparaît la session du sacrifice somique.

148.23
Le dharma est réduit d’un quart et Acyuta prend la couleur rouge,
Tandis que les hommes servent la vérité et se consacrent au dharma des rites.

148.24
Apparaissent alors, au cours de l’âge Tretā, les sacrifices, les dharma divers et les rites,
Qui sont motivés par la recherche d’un but, où les rites et les dons engendrent un fruit.

148.25
Les créatures ne dérogeaient pas au dharma, se consacrant à l’ascèse et au don,
Respectant leur dharma propre, accomplissant les rites — au Tretāyuga.

148.26
Et au cours de l’Âge Dvāpara, le dharma se trouve amputé du double ;
Viṣṇu, en vérité, prend la couleur jaune et le Veda devient quadruple.

148.27
De ce fait, les uns récitent les quatre Veda et d’autres trois Veda,
D’autres encore récitent deux Veda et d’autres encore un seul Veda — tandis que d’autres ne récitent pas de strophe liturgique.

148.28
Les doctrines se trouvant ainsi divisées, divers deviennent les rites que l’on conduit ;
S’adonnant à l’ascèse et au don, les créatures deviennent des êtres de passion.

148.29
Parce qu’on ignore le Veda unique, les Veda sont devenus multiples ;
Et parce que dans ce monde on a perdu la vérité, quelques‑uns seulement demeurent dans la vérité.

148.30
Ceux qui s’écartent de la vérité souffrent de nombreuses maladies,
Et le destin, en ce temps‑là, ne provoquait que désirs et calamités :

148.31
Tourmentés par ces maux, les hommes se livrent à de sévères ascèses,
Tandis que d’autres, animés par le désir des objets du désir, par le désir du svarga, déploient les sacrifices.

148.32
Ainsi, après avoir atteint l’âge Dvāpara, les créatures meurent‑elles à cause de l’adharma.
Au Kaliyuga, ô fils de Kuntī, le dharma subsiste par un seul de ses quarts.

148.33
En atteignant l’âge de ténèbres, Keśava devient noir.
Les conduites enseignées par le Veda disparaissent, de même que le dharma22, le sacrifice, les rites.

148.34
Fléaux, maladies, épuisement, vices tels que la colère,
Calamités : voilà ce qui advient, de même qu’angoisses et maladies.

148.35
Au cours de cette révolution des âges, le dharma dépérit toujours davantage ;
Et dans ce dépérissement du dharma, le monde à son tour dépérit.

148.36
Dans le déclin du monde, les conditions sociales qui font tourner le monde vont vers leur déclin ;
Les actions justes accomplies au déclin de l’âge se muent en autant de suppliques.

148.37
Cet âge se nomme Kaliyuga, qui s’apprête à advenir :
Ceux qui vivent longtemps se conforment à l’âge dans lequel ils vivent.

148.38
Tu étais curieux de me connaître parfaitement, ô dompteur d’ennemis :
Quel sentiment éprouve un homme doué de discernement à propos de questions sans intérêt ?

148.39
Je t’ai raconté tout ce que tu m’as demandé,
Le compte des âges ; porte‑toi bien, ô toi aux grands bras, et va‑t‑en ! »

5. Mahābhārata, III, Āraṇyakaparvan, « Le Livre de la forêt », Adhyāya (chapitre) 149

5.1. Texte

5.1.1. Texte en nāgarī

भीम उवाच

पूर्वरूपमदृष्ट्वा ते यास्यामि कथं चन 
यदि तेऽहमनुग्राह्यो दर्शयात्मानमात्मना ॥१॥

वैशंपायन उवाच

एवमुक्तस्तु भीमेन स्मितं कृत्वा प्लवंगमः 
तद्रूपं दर्शयामास यद्वै सागरलङ्घने ॥२॥

भ्रातुः प्रियमभीप्सन्वै चकार सुमहद्वपुः 
देहस्तस्य ततोऽतीव वर्धत्यायामविस्तरैः ॥३॥

तद्रूपं कदलीषण्डं छादयन्नमितद्युतिः 
गिरेश्चोच्छ्रयमागम्य तस्थौ तत्र वानरः ॥४॥

समुच्छ्रितमहाकायो द्वितीय इव पर्वतः 
ताम्रेक्षणस्तीक्ष्णदंष्ट्रो भृकुटीकृतलोचनः 
दीर्घलाङ्गूलमाविध्य दिशो व्याप्य स्थितः कपिः ॥५॥

तद्रूपं महदालक्ष्य भ्रातुः कौरवनन्दनः 
विसिस्मिये तदा भीमो जहृषे पुनः पुनः ॥६॥

तमर्कमिव तेजोभिः सौवर्णमिव पर्वतम् 
प्रदीप्तमिव चाकाशं दृष्ट्वा भीमो न्यमीलयत् ॥७॥

आबभाषे हनुमान्भीमसेनं स्मयन्निव 
एतावदिह शक्तस्त्वं रूपं द्रष्टुं ममानघ ॥८॥

वर्धेऽहं चाप्यतो भूयो यावन्मे मनसेप्सितम् 
भीम शत्रुषु चात्यर्थं वर्धते मूर्तिरोजसा ॥९॥

तदद्भुतं महारौद्रं विन्ध्यमन्दरसंनिभम् 
दृष्ट्वा हनूमतो वर्ष्म संभ्रान्तः पवनात्मजः ॥१०॥

प्रत्युवाच ततो भीमः संप्रहृष्टतनूरुहः 
कृताञ्जलिरदीनात्मा हनूमन्तमवस्थितम् ॥११॥

दृष्टं प्रमाणं विपुलं शरीरस्यास्य ते विभो 
संहरस्व महावीर्य स्वयमात्मानमात्मना ॥१२॥

हि शक्नोमि त्वां द्रष्टुं दिवाकरमिवोदितम् 
अप्रमेयमनाधृष्यं मैनाकमिव पर्वतम् ॥१३॥

विस्मयश्चैव मे वीर सुमहान्मनसोऽद्य वै 
यद्रामस्त्वयि पार्श्वस्थे स्वयं रावणमभ्यगात् ॥१४॥

त्वमेव शक्तस्तां लङ्कां सयोधां सहवाहनाम् 
स्वबाहुबलमाश्रित्य विनाशयितुमोजसा ॥१५॥

हि ते किं चिदप्राप्यं मारुतात्मज विद्यते 
तव नैकस्य पर्याप्तो रावणः सगणो युधि ॥१६॥

एवमुक्तस्तु भीमेन हनूमान्प्लवगर्षभः 
प्रत्युवाच ततो वाक्यं स्निग्धगम्भीरया गिरा ॥१७॥

एवमेतन्महाबाहो यथा वदसि भारत 
भीमसेन पर्याप्तो ममासौ राक्षसाधमः ॥१८॥

मया तु तस्मिन्निहते रावणे लोककण्टके 
कीर्तिर्नश्येद्राघवस्य तत एतदुपेक्षितम् ॥१९॥

तेन वीरेण हत्वा तु सगणं राक्षसाधिपम् 
आनीता स्वपुरं सीता लोके कीर्तिश्च स्थापिता ॥२०॥

तद्गच्छ विपुलप्रज्ञ भ्रातुः प्रियहिते रतः 
अरिष्टं क्षेममध्वानं वायुना परिरक्षितः ॥२१॥

एष पन्थाः कुरुश्रेष्ठ सौगन्धिकवनाय ते 
द्रक्ष्यसे धनदोद्यानं रक्षितं यक्षराक्षसैः ॥२२॥

ते तरसा कार्यः कुसुमावचयः स्वयम् 
दैवतानि हि मान्यानि पुरुषेण विशेषतः ॥२३॥

बलिहोमनमस्कारैर्मन्त्रैश्च भरतर्षभ 
दैवतानि प्रसादं हि भक्त्या कुर्वन्ति भारत ॥२४॥

मा तात साहसं कार्षीः स्वधर्ममनुपालय 
स्वधर्मस्थः परं धर्मं बुध्यस्वागमयस्व  ॥२५॥

हि धर्ममविज्ञाय वृद्धाननुपसेव्य  
धर्मो वै वेदितुं शक्यो बृहस्पतिसमैरपि ॥२६॥

अधर्मो यत्र धर्माख्यो धर्मश्चाधर्मसंज्ञितः 
विज्ञातव्यो विभागेन यत्र मुह्यन्त्यबुद्धयः ॥२७॥

आचारसंभवो धर्मो धर्माद्वेदाः समुत्थिताः 
वेदैर्यज्ञाः समुत्पन्ना यज्ञैर्देवाः प्रतिष्ठिताः ॥२८॥

वेदाचारविधानोक्तैर्यज्ञैर्धार्यन्ति देवताः 
बृहस्पत्युशनोक्तैश्च नयैर्धार्यन्ति मानवाः ॥२९॥

पण्याकरवणिज्याभिः कृष्याथो योनिपोषणैः 
वार्तया धार्यते सर्वं धर्मैरेतैर्द्विजातिभिः ॥३०॥

त्रयी वार्ता दण्डनीतिस्तिस्रो विद्या विजानताम् 
ताभिः सम्यक्प्रयुक्ताभिर्लोकयात्रा विधीयते ॥३१॥

सा चेद्धर्मक्रिया स्यात्त्रयीधर्ममृते भुवि 
दण्डनीतिमृते चापि निर्मर्यादमिदं भवेत् ॥३२॥

वार्ताधर्मे ह्यवर्तन्त्यो विनश्येयुरिमाः प्रजाः 
सुप्रवृत्तैस्त्रिभिर्ह्येतैर्धर्मैः सूयन्ति वै प्रजाः ॥३३॥

द्विजानाममृतं धर्मो ह्येकश्चैवैकवर्णिकः 
यज्ञाध्ययनदानानि त्रयः साधारणाः स्मृताः ॥३४॥

याजनाध्यापने चोभे ब्राह्मणानां प्रतिग्रहः 
पालनं क्षत्रियाणां वै वैश्यधर्मश्च पोषणम् ॥३५॥

शुश्रूषा तु द्विजातीनां शूद्राणां धर्म उच्यते 
भैक्षहोमव्रतैर्हीनास्तथैव गुरुवासिनाम् ॥३६॥

क्षत्रधर्मोऽत्र कौन्तेय तव धर्माभिरक्षणम् 
स्वधर्मं प्रतिपद्यस्व विनीतो नियतेन्द्रियः ॥३७॥

वृद्धैः संमन्त्र्य सद्भिश्च बुद्धिमद्भिः श्रुतान्वितैः 
सुस्थितः शास्ति दण्डेन व्यसनी परिभूयते ॥३८॥

निग्रहानुग्रहैः सम्यग्यदा राजा प्रवर्तते 
तदा भवति लोकस्य मर्यादा सुव्यवस्थिता ॥३९॥

तस्माद्देशे दुर्गे शत्रुमित्रबलेषु  
नित्यं चारेण बोद्धव्यं स्थानं वृद्धिः क्षयस्तथा ॥४०॥

राज्ञामुपायाश्चत्वारो बुद्धिमन्त्रः पराक्रमः 
निग्रहानुग्रहौ चैव दाक्ष्यं तत्कार्यसाधनम् ॥४१॥

साम्ना दानेन भेदेन दण्डेनोपेक्षणेन  
साधनीयानि कार्याणि समासव्यासयोगतः ॥४२॥

मन्त्रमूला नयाः सर्वे चाराश्च भरतर्षभ 
सुमन्त्रितैर्नयैः सिद्धिस्तद्विदैः सह मन्त्रयेत् ॥४३॥

स्त्रिया मूढेन लुब्धेन बालेन लघुना तथा 
मन्त्रयेत गुह्यानि येषु चोन्मादलक्षणम् ॥४४॥

मन्त्रयेत्सह विद्वद्भिः शक्तैः कर्माणि कारयेत् 
स्निग्धैश्च नीतिविन्यासान्मूर्खान्सर्वत्र वर्जयेत् ॥४५॥

धार्मिकान्धर्मकार्येषु अर्थकार्येषु पण्डितान् 
स्त्रीषु क्लीबान्नियुञ्जीत क्रूरान्क्रूरेषु कर्मसु ॥४६॥

स्वेभ्यश्चैव परेभ्यश्च कार्याकार्यसमुद्भवा 
बुद्धिः कर्मसु विज्ञेया रिपूणां बलाबलम् ॥४७॥

बुद्ध्या सुप्रतिपन्नेषु कुर्यात्साधुपरिग्रहम् 
निग्रहं चाप्यशिष्टेषु निर्मर्यादेषु कारयेत् ॥४८॥

निग्रहे प्रग्रहे सम्यग्यदा राजा प्रवर्तते 
तदा भवति लोकस्य मर्यादा सुव्यवस्थिता ॥४९॥

एष ते विहितः पार्थ घोरो धर्मो दुरन्वयः 
तं स्वधर्मविभागेन विनयस्थोऽनुपालय ॥५०॥

तपोधर्मदमेज्याभिर्विप्रा यान्ति यथा दिवम् 
दानातिथ्यक्रियाधर्मैर्यान्ति वैश्याश्च सद्गतिम् ॥५१॥

क्षत्रं याति तथा स्वर्गं भुवि निग्रहपालनैः 
सम्यक्प्रणीय दण्डं हि कामद्वेषविवर्जिताः 
अलुब्धा विगतक्रोधाः सतां यान्ति सलोकताम् ॥५२॥

5.1.2. Translittération

bhīma uvāca

pūrvarūpam adṛṣṭvā te na yāsyāmi kathaṃ cana |
yadi te 'ham anugrāhyo darśayātmānam ātmanā ||1||

vaiśaṃpāyana uvāca

evam uktas tu bhīmena smitaṃ kṛtvā plavaṃgamaḥ |
tad rūpaṃ darśayām āsa yad vai sāgaralaṅghane ||2||

bhrātuḥ priyam abhīpsan vai cakāra sumahad vapuḥ |
dehas tasya tato 'tīva vardhaty āyāmavistaraiḥ ||3||

tad rūpaṃ kadalīṣaṇḍaṃ chādayann amitadyutiḥ |
gireś cocchrayam āgamya tasthau tatra sa vānaraḥ ||4||

samucchritamahākāyo dvitīya iva parvataḥ |
tāmrekṣaṇas tīkṣṇadaṃṣṭro bhṛkuṭīkṛtalocanaḥ |
dīrghalāṅgūlam āvidhya diśo vyāpya sthitaḥ kapiḥ ||5||

tad rūpaṃ mahad ālakṣya bhrātuḥ kauravanandanaḥ |
visismiye tadā bhīmo jahṛṣe ca punaḥ punaḥ ||6||

tam arkam iva tejobhiḥ sauvarṇam iva parvatam |
pradīptam iva cākāśaṃ dṛṣṭvā bhīmo nyamīlayat ||7||

ābabhāṣe ca hanumān bhīmasenaṃ smayann iva |
etāvad iha śaktas tvaṃ rūpaṃ draṣṭuṃ mamānagha ||8||

vardhe 'haṃ cāpy ato bhūyo yāvan me manasepsitam |
bhīma śatruṣu cātyarthaṃ vardhate mūrtir ojasā ||9||

tad adbhutaṃ mahāraudraṃ vindhyamandarasaṃnibham |
dṛṣṭvā hanūmato varṣma saṃbhrāntaḥ pavanātmajaḥ ||10||

pratyuvāca tato bhīmaḥ saṃprahṛṣṭatanūruhaḥ |
kṛtāñjalir adīnātmā hanūmantam avasthitam ||11||

dṛṣṭaṃ pramāṇaṃ vipulaṃ śarīrasyāsya te vibho |
saṃharasva mahāvīrya svayam ātmānam ātmanā ||12||

na hi śaknomi tvāṃ draṣṭuṃ divākaram ivoditam |
aprameyam anādhṛṣyaṃ mainākam iva parvatam ||13||

vismayaś caiva me vīra sumahān manaso 'dya vai |
yad rāmas tvayi pārśvasthe svayaṃ rāvaṇam abhyagāt ||14||

tvam eva śaktas tāṃ laṅkāṃ sayodhāṃ sahavāhanām |
svabāhubalam āśritya vināśayitum ojasā ||15||

na hi te kiṃ cid aprāpyaṃ mārutātmaja vidyate |
tava naikasya paryāpto rāvaṇaḥ sagaṇo yudhi ||16||

evam uktas tu bhīmena hanūmān plavagarṣabhaḥ |
pratyuvāca tato vākyaṃ snigdhagambhīrayā girā ||17||

evam etan mahābāho yathā vadasi bhārata |
bhīmasena na paryāpto mamāsau rākṣasādhamaḥ ||18||

mayā tu tasmin nihate rāvaṇe lokakaṇṭake |
kīrtir naśyed rāghavasya tata etad upekṣitam ||19||

tena vīreṇa hatvā tu sagaṇaṃ rākṣasādhipam |
ānītā svapuraṃ sītā loke kīrtiś ca sthāpitā ||20||

tad gaccha vipulaprajña bhrātuḥ priyahite rataḥ |
ariṣṭaṃ kṣemam adhvānaṃ vāyunā parirakṣitaḥ ||21||

eṣa panthāḥ kuruśreṣṭha saugandhikavanāya te |
drakṣyase dhanadodyānaṃ rakṣitaṃ yakṣarākṣasaiḥ ||22||

na ca te tarasā kāryaḥ kusumāvacayaḥ svayam |
daivatāni hi mānyāni puruṣeṇa viśeṣataḥ ||23||

balihomanamaskārair mantraiś ca bharatarṣabha |
daivatāni prasādaṃ hi bhaktyā kurvanti bhārata ||24||

mā tāta sāhasaṃ kārṣīḥ svadharmam anupālaya |
svadharmasthaḥ paraṃ dharmaṃ budhyasvāgamayasva ca ||25||

na hi dharmam avijñāya vṛddhān anupasevya ca |
dharmo vai vedituṃ śakyo bṛhaspatisamair api ||26||

adharmo yatra dharmākhyo dharmaś cādharmasaṃjñitaḥ |
vijñātavyo vibhāgena yatra muhyanty abuddhayaḥ ||27||

ācārasaṃbhavo dharmo dharmād vedāḥ samutthitāḥ |
vedair yajñāḥ samutpannā yajñair devāḥ pratiṣṭhitāḥ ||28||

vedācāravidhānoktair yajñair dhāryanti devatāḥ |
bṛhaspatyuśanoktaiś ca nayair dhāryanti mānavāḥ ||29||

paṇyākaravaṇijyābhiḥ kṛṣyātho yonipoṣaṇaiḥ |
vārtayā dhāryate sarvaṃ dharmair etair dvijātibhiḥ ||30||

trayī vārtā daṇḍanītis tisro vidyā vijānatām |
tābhiḥ samyakprayuktābhir lokayātrā vidhīyate ||31||

sā ced dharmakriyā na syāt trayīdharmam ṛte bhuvi |
daṇḍanītim ṛte cāpi nirmaryādam idaṃ bhavet ||32||

vārtādharme hy avartantyo vinaśyeyur imāḥ prajāḥ |
supravṛttais tribhir hy etair dharmaiḥ sūyanti vai prajāḥ ||33||

dvijānām amṛtaṃ dharmo hy ekaś caivaikavarṇikaḥ |
yajñādhyayanadānāni trayaḥ sādhāraṇāḥ smṛtāḥ ||34||

yājanādhyāpane cobhe brāhmaṇānāṃ pratigrahaḥ |
pālanaṃ kṣatriyāṇāṃ vai vaiśyadharmaś ca poṣaṇam ||35||

śuśrūṣā tu dvijātīnāṃ śūdrāṇāṃ dharma ucyate |
bhaikṣahomavratair hīnās tathaiva guruvāsinām ||36||

kṣatradharmo 'tra kaunteya tava dharmābhirakṣaṇam |
svadharmaṃ pratipadyasva vinīto niyatendriyaḥ ||37||

vṛddhaiḥ saṃmantrya sadbhiś ca buddhimadbhiḥ śrutānvitaiḥ |
susthitaḥ śāsti daṇḍena vyasanī paribhūyate ||38||

nigrahānugrahaiḥ samyag yadā rājā pravartate |
tadā bhavati lokasya maryādā suvyavasthitā ||39||

tasmād deśe ca durge ca śatrumitrabaleṣu ca |
nityaṃ cāreṇa boddhavyaṃ sthānaṃ vṛddhiḥ kṣayas tathā ||40||

rājñām upāyāś catvāro buddhimantraḥ parākramaḥ |
nigrahānugrahau caiva dākṣyaṃ tatkāryasādhanam ||41||

sāmnā dānena bhedena daṇḍenopekṣaṇena ca |
sādhanīyāni kāryāṇi samāsavyāsayogataḥ ||42||

mantramūlā nayāḥ sarve cārāś ca bharatarṣabha |
sumantritair nayaiḥ siddhis tadvidaiḥ saha mantrayet ||43||

striyā mūḍhena lubdhena bālena laghunā tathā |
na mantrayeta guhyāni yeṣu conmādalakṣaṇam ||44||

mantrayet saha vidvadbhiḥ śaktaiḥ karmāṇi kārayet |
snigdhaiś ca nītivinyāsān mūrkhān sarvatra varjayet ||45||

dhārmikān dharmakāryeṣu arthakāryeṣu paṇḍitān |
strīṣu klībān niyuñjīta krūrān krūreṣu karmasu ||46||

svebhyaś caiva parebhyaś ca kāryākāryasamudbhavā |
buddhiḥ karmasu vijñeyā ripūṇāṃ ca balābalam ||47||

buddhyā supratipanneṣu kuryāt sādhuparigraham |
nigrahaṃ cāpy aśiṣṭeṣu nirmaryādeṣu kārayet ||48||

nigrahe pragrahe samyag yadā rājā pravartate |
tadā bhavati lokasya maryādā suvyavasthitā ||49||

eṣa te vihitaḥ pārtha ghoro dharmo duranvayaḥ |
taṃ svadharmavibhāgena vinayastho 'nupālaya ||50||

tapodharmadamejyābhir viprā yānti yathā divam |
dānātithyakriyādharmair yānti vaiśyāś ca sadgatim ||51||

kṣatraṃ yāti tathā svargaṃ bhuvi nigrahapālanaiḥ |
samyak praṇīya daṇḍaṃ hi kāmadveṣavivarjitāḥ |
alubdhā vigatakrodhāḥ satāṃ yānti salokatām ||52||

5.2. Notes explicatives

Strophe 149.1

– adṛṣṭvā : absol. de DṚŚ‑ précédé du préfixe négatif a‑.
– kathaṃ cana = katham cit : « d’une façon ou d’une autre », « de quelque façon que ce soit » ; avec une négation : « en aucune façon », « absolument pas ».
– yadi te ’ham anugrāhyaḥ : proposition subordonnée hypothétique, dans laquelle aham est le sujet, anugrāhyaḥ son attribut et te l’agent d’anugrāhyaḥ (les formes nominales des verbes ont souvent un agent au génitif).
– anugrāhya‑ : adj. verbal d’obligation d’anu‑GRAH‑, IX, P, anugṛhṇāti, Ā, anugṛhṇīte, « être bienveillant envers… », « accorder une faveur à… ».
– ātmānam ātmanā : litt. « toi‑même (complément d’objet de darśaya) par toi‑même », « toi tel que toi‑même ».

Strophe 149.2

– tad rūpamyat… : « la forme que… » (sous‑entendu : « il avait »).
– darśayām āsa : 3e pers. sg. du parfait périphrastique (normal pour les causatifs) de darśayati, verbe déjà employé dans la requête de la strophe précédente. Le procès énoncé par ce verbe a une signification quasi religieuse : il s’agit en effet d’une marque de bienveillance à l’égard de Bhīma, de la part de Hanumān, qui lui révèle sa nature merveilleuse. Les êtres divins ou supérieurs se révèlent ainsi à la vue de leurs « fidèles » dans ce qu’il est convenu d’appeler des darśana‑ ; cette révélation accordée à Bhīma fait écho à d’autres révélations de ce type, comme celle de Kṛṣṇa qui se montre à Arjuna sous la forme de Viṣṇu Viśvarūpa, dans la seconde partie de la Bhagavadgītā — ou celle qu’accorde Śiva au même Arjuna dans l’épisode du Kirāta (III, 38‑40).

Strophe 149.3

– abhīpsati : « désirer obtenir », « désirer atteindre », « désirer parvenir à… », simplement « désirer », désidératif d’abhy‑ĀP‑, V, P, āpnoti (cf. 147.5b et infra, 9b).
– sumahat : attribut de vapuḥ, complément d’objet de cakāra.
– vardhati : le verbe VṚDH‑, I, Ā, vardhate, peut se conjuguer à l’actif dans l’épopée.
– āyāmavistaraiḥ, dv. : litt. « avec extension (āyāma‑) et diffusion (vistara‑) [de ses membres] », « en étendant [ses membres] dans toutes les directions ».

Strophe 149.4

– chādayati : causatif de CHAD‑, I, P, chadati ; le causatif d’un verbe transitif se construit avec deux accusatifs : l’un désigne l’agent secondaire que l’agent principal fait agir (ici tad rūpam), l’autre l’objet de cette action (ici kadalīṣaṇḍam). L’agent secondaire pourrait aussi être à l’instrumental (cf. 45c).
– ucchrayam ā‑GAM‑ : « atteindre la hauteur » (« de » : + G).

Strophe 149.5

– samucchritamahākāyaḥ = yena mahākāyaḥ samucchritaḥ saḥ (hanumā), bv.
– tīkṣnadaṃṣṭraḥ, bv. : Hanumān a des dents saillantes, qui sortent de la bouche comme des défenses.
– bhṛkuṭī‑ = bhrūkuṭi‑, f, « froncement de sourcils » (cf. 147.19b) ; locana‑, n : ici, « fait de regarder » plutôt qu’« œil » ; bhṛkuṭīkṛtalocanaḥ = yena locanaṃ bhṛkutyā kṛtam, saḥ (kapiḥ), bv.
– āvidhya : absolutif d’ā‑VYADH‑, IV, P, āvyadhyati, « lancer », « balancer ».
– diśo vyāpya : allusion au motif de la « conquête des horizons » (digvijaya), exploit par lequel un souverain conquiert la terre. En s’assurant l’alliance de Hanumān, Bhīma concourt à sa façon à cette conquête que lui et ses frères doivent accomplir pour se qualifier.

Strophe 149.6

– kaurava‑, m : « descendant de Kuru » (dérivé à vṛddhi initiale) ; bien que ce terme soit souvent utilisé pour désigner Duryodhana et ses frères, les cousins félons, il s’applique en réalité à tous les membres de la famille, donc à Bhīma et aux autres fils de Pāṇḍu.
– visismiye : 3e pers. sg. du parfait de vi‑SMI‑, I, Ā, vismayate, « être surpris », « être émerveillé ».
– jahṛṣe : 3e pers. sg. du parfait moyen de HṚṢ‑, I, P, harṣati, Ā, harṣate, IV, P, hṣyati, Ā, hṛṣyate (épique) : litt. « frissonner [de joie] », d’où « se réjouir » (cf. 11b).

Strophe 149.7

– ni‑MĪL‑, I, P, nimīlati, et causatif nimīlayati ou nimīlayate : « fermer [les yeux] ».

Strophe 149.8

– iva, adv. (postposé) : « comme » ou, comme ici, « un peu », « plus ou moins ».
– śakta‑ + infinitif en ‑tum : « pouvoir… », « être capable de… ».
– etāvat, pronom‑adj. : « si grand… », « jusqu’à cette mesure ».

Strophe 149.9

– ataḥ, adv. = asmāt : complément du comparatif bhūyaḥ, « plus que… ».
– yāvat, pronom‑adj (corrélatif : tāvat‑) : « aussi grand que… », « autant que… », « tant que… ».
– me : agent d’īpsitam (les formes nominales des verbes ont souvent un agent au génitif ; cf. 1c).
– mūrti‑, f : « manifestation sensible », « forme », « corps ».

Strophe 149.10

– vindhyamandara‑, dv. : noms de deux montagnes.
– saṃnibha‑, a, ifc : « semblable à… ».
– saṃbhrāntaḥ : attribut de pavanātmajaḥ, qui désigne ici Bhīma (pavana‑ = vāyu‑), prédicat de la phrase.

Strophe 149.11

– saṃprahṛṣṭatanūruhaḥ = yasya tanūruhāḥ saṃprahṛṣṭāḥ, saḥ (bhīmaḥ), bv. ; il faut se rappeler que l’horripilation, dans la théorie esthétique exposée par le Nāṭyaśāstra (chapitre 6), est une manifestation corporelle (sāttvikabhāva‑) d’un certain nombre d’émotions telles que la joie — c’est le cas ici —, le désir sexuel, la terreur (on trouve le même composé en 146.63b).
– adīnātmā = yasyātmā adīno bhavati, saḥ (bhīmaḥ), bv. ; adīna‑, a : litt. « non affligé », donc « allègre ».
– avasthita‑, a.v. : ici, « immobile », c’est‑à‑dire demeurant là où il est, sans reprendre sa position (ni son apparence) antérieures.

Strophe 149.12

– dṛṣṭam : attribut de pramāṇam (sous‑entendu : mayā), prédicat de la phrase, qui est au passif.
– saṃ‑HṚ‑, I, P, saṃharati, Ā, saṃharate : ici, « rassembler », « constracter », « condenser » ; au moyen : « se contracter ».
– svayam, adv. : « de soi‑même », « spontanément », « volontiers » ; svayam ātmānam ātmanā : expression redondante.

Strophe 149.13

– Cette strophe contient deux upamā, « comparaisons », associant le même comparé (tvām = hanumantam) à deux comparants successifs (pāda b et pāda cd).
– anādhṛṣya‑, adj. verbal d’obligation/possibilité précédé du préfiwe négatif (an‑ devant voyelle), lexicalisé : « inattaquable », « invincible », « qu’on ne peut approcher ».
– maināka‑, m : nom d’une montagne, fils d’Himavat et de l’apsaras Menakā (c’est un métronyme, avec vṛddhi de la syllabe initiale).

Strophe 149.14

– vismayaḥ… me… manasaḥ : expression de la possession (N + G ± asti).
– yat : introduit ici une proposition subordonnée complétive (« de ce que… », « à l’idée que… »).
– tvayi pārśvasthe : locatif absolu.
– svayam : l’idée est que la force de Hanumān, qui sé révèle dans le Sundarakāṇḍa, le « Livre des merveilles », le livre V du Rāmāyaṇa, au cours duquel, seul, il dévaste le royaume de Rāvaṇa, aurait dû dissuader Rāma d’attaquer Rāvaṇa, laissant ce soin à son allié simiesque. Qu’il ait malgré tout voulu le combattre lui‑même est une preuve d’héroïsme.

Strophe 149.15

– tvam eva : « c’est toi qui… ». « Relecture », par un autre fils de Vāyu, de la conquête de Laṅkā, comme relevant de la Geste de Hanumān et non plus de Rāma ; Bhīma et Hanumān sont tous deux des représentants du guerrier brutal, « physique », combattant au corps à corps, par opposition à Arjuna et à Rāma, guerriers réfléchis et plus soucieux du dharma (cf. Dumézil, Mythe et épopée, etc. ; voir l’introduction). Le présent épisode est à la gloire de ce guerrier brutal.
– āśritya, absolutif : litt. « se réfugiant dans… », d’où « comptant sur… », « recourant à… ».

Strophe 149.16

– vidyate : 3e pers. sg. du présent passif de VID‑, VI, vindati, « trouver », litt « trouvé », d’où « se trouve », « existe » (cf. lat. videtur).
– paryāpta‑, a.v. : « suffisant pour… » (+ D, + G), « à la hauteur de… » (idem).
– ekasya : apposé à tava ; eka‑ a ici le sens de « seul ».

Strophe 149.17

– snigdhagambhīra‑, dv. : « affectueux (snigdha‑) et profond (gambhīra‑) ».

Strophe 149.18

– evam etat… yathā… : « Il [en est] ainsi que… ».

Strophe 149.19

– mayā… tasmin nihate rāvaṇe… : locatif absolu, à la tournure passive, ayant la même fonction qu’une proposition subordonnée hypothétique (irréel), d’où l’optatif au pāda c.
– etad upekṣitam (sous‑entendu, mayā) : etat désigne la pensée exprimée par les trois premiers pāda : il équivaut à la particule iti, qui partage avec ce pronom une fonction anaphorique (cf. evam, 149.4c).
– upekṣ‑ (*upa‑ĪKṢ‑), I, Ā, upekṣate, a.v. upekṣita‑ : « regarder », « percevoir », « tenir compte de… », « considérer ».

Strophe 149.20

– svapuram : désigne Ayodhyā, capitale de Rāma et de Sītā.
– loke : complément de sthāpitā.
– sthāpita‑ : a.v. de sthāpayati, « établir », causatif de STHĀ‑.

Strophe 149.21

– rata‑, a.v. + L ou ifc : « qui se plaît à… », « qui se consacre à… », « dévoué à… ».
– priyahita‑, dv. : « le plaisant (priya‑) et le salutaire (hita‑) ».
– GAM‑, I, P, gacchati, « aller », + Ac désignant un chemin : litt. « aller un chemin », « aller sur un chemin », « parcourir un chemin ».

Strophe 149.22

– pathin‑, m, « chemin », a une déclinaison irrégulière, faisant appel à plusieurs suffixes selon les cas (hétéroclise) :
a) thème fort : panthan‑, panthā(n) (N sg. panthāḥ, Ac sg. panthānam) ;
b) thème faible : path‑ devant voyelle (I sg. pathā, etc.) et pathī‑ devant consonne (I pl. pathībhiḥ).
– panthāḥ… saugandhikavanāya : « le chemin vers la forêt Saugandhika » (datif de destination), où Bhīma cuillera les fleurs destinées à Draupadī.
– te : génitif « d’intérêt ».
– dhanada‑, m : litt. « dispensateur (da‑) de richesses (dhana‑) », un des noms de Kubera, le dieu des richesses.

Strophe 149.23

– te (pāda a) et puruṣeṇa (pāda c) : respectivement, agents de kāryaḥ et de mānyāni ; les deux cas sont possibles et équivalents.
– viśeṣataḥ, adv. : « particulièrement », « de manière différente », « avant tout ».

Strophe 149.24

– Construction : les deux premiers pāda de cette strophe se construisent avec les deux derniers pāda de la strophe 23 : les instrumentaux sont compléments de moyen de mānyāni (23c).
– bali‑, m : « offrande » en général.
– homa‑, m : « oblation [versée dans le feu] », en particulier offrande de beurre clarifié.
– namaskāra‑, m : litt. « fait de dire “hommage” », « hommage » (paroles de vénération adressées à un dieu ou à un personnage auguste).
– balihomanamaskāraiḥ : composé dvandva.
– mantra‑, n : « formule (rituelle) » ; le mantra‑ suppose un acte de parole, fût‑il muet.
– bhaktyā : « grâce à la dévotion » (traduction imparfaite de bhakti‑, f) ; cet instrumental résume les moyens de se concilier les dieux qui ont été énumérés aux pāda ab.

Strophe 149.25

– mā… kārṣīḥ : injonctif prohibitif de KṚ‑ (akārṣīt : aoriste sigmatique de KṚ‑).
– sāhasam, abh. : « précipitamment », « de manière intempestive » ou « avec violence » ; les deux sens conviennent ici, car Bhīma est un guerrier fougueux, violent, tout comme Hanumān, qui le comprend donc bien (au contraire d’Arjuna) ; cf. na… tarasā kāryaḥ, 23a, avec une autre expression de la défense (adjectif verbal d’obligation employé avec la négation).
– budhyasva, āgamayasva : deux verbes à l’impératif moyen de sens proches ; BUDH‑, IV, Ā, budhyate, signifie « prendre conscience de… », « prendre connaissance de… », tandis qu’āgamayate signifie plus spécifiquement « comprendre ».
– Cette dialectique qui s’établit entre svadharma‑ (dharma propre à un individu ou à un groupe) et para‑ dharma‑ (« dharma suprême ») n’est pas sans rappeler l’enseignement de la Bhagavadgītā (cf. 148.10, 148.19).

Strophe 149.26

– na : la négation porte sur śakyaḥ (pāda c).
– avijñāya, anupasevya : deux absolutifs précédés du préfixe négatif, énonçant une hypothèse.
– dharmam au pāda a : comprendre svadharmam ; dharmaḥ au pāda c : comprendre paro dharmaḥ (faute de quoi, le pāda c ne serait que tautologie !).
– vṛddha‑, a.v. : litt. « âgé », d’où « ancien », « aîné », « personne vénérable ».
– dharmaḥ… vedituṃ śakyaḥ + I : litt. « le dharma peut être compris par…» ; l’infinitif ne marque pas la voix : c’est śakya‑, adj. verbal de valeur passive, qui indique qu’il s’agit du passif (cf. 48.5a).
– bṛhaspati‑, m : litt. « maître de la formule sacrificielle », nom du dieu présidant au rituel. L’idée est qu’il ne suffit pas de pratiquer les rites, il faut encore, pour accéder au dharma suprême, respecter son dharma propre et honorer les anciens.

Strophe 149.27

– yatra, adv. relatif, « où » :
a) au pāda a : « là où », « le(s) cas où » ; les pāda ab équivalent à une proposition subordonnée interrogative indirecte, sujet de vijñātavyaḥ (pāda c).
b) au pāda d : « où », introduisant une proposition subordonnée relative.
– vibhāga‑, m : « distribution », « division », d’où « distinction » ; vibhāgena : « en détail », « séparément », « avec discernement ».
– ākhya‑, ifc (bv.) : « qui a pour nom… », « nommé… ».
– saṃjñita‑, a.v., ifc : « appelé… », « nommé… ».
– abuddhi‑, ici bv. : « inintelligent », « ignorant ».

Strophe 149.28

– saṃbhava‑, m : « origine », « naissance » ; ifc (bv.) : « originaire de… », « issu de… », « né de… ».
– samutthā‑ (*sam‑ut‑STHĀ‑) : « naître » ; + Ab : « de… ».
– On notera le chiasme formé par les pāda ab.

Strophe 149.29

– dhāryanti : 3e pers. pl. du présent passif de dhārayati, « soutenir », « maintenir », « préserver » (causatif de DHṚ‑, I, P, dharati, Ā, dharate), avec une désinence active, comme il arrive dans la langue épique (Oberlies, 2003, p. 240 ; Renou, 1975, § 342). Cette racine est celle dont est dérivé le substantif dharma‑.
– vidhāna‑, n : « disposition », « règle », « prescription ».
– vedācāravidhānoktair yajñaiḥ = vedānām ācārāṇāṃ (vedasya ācārasya) vidhānair uktair yajñaiḥ.
– naya‑, m : ici, « politique » ; par opposition à ācāra‑, qui désigne la (bonne) conduite individuelle (notamment l’ensemble des observances rituelles), naya‑ renvoie ici au bon gouvernement de la société : l’homme ne peut avoir un comportement individuel adéquat, c’est‑à‑dire respectueux des principes enseignés par le Veda, que dans une société bien administrée, c’est‑à‑dire gouvernée de manière conforme au dharma — c’est le rôle du roi, institution créée par Brahmā pour maintenir les hommes dans le chemin de ce dharma.
– āgama‑, m : litt. « accès », par extension « étude », « lecture », « doctrine », « traité », « texte sacré » (Veda) : il s’agit vraisemblablement, ici, des textes védiques (cf. 147.9a).
– bṛhaspati‑, m : nom du dieu de la formule sacrificielle et de la sagesse (cf. 26d), « chapelain » (purohita‑) des autres dieux, créateur mythique de la science politique.
– uśana‑ = uśanas‑, m ; nom d’un sage, auteur de Dharmaśāstra.

Strophe 149.30

– ākara‑, m : ici, « mine », « exploitation minière ».
– yoni‑, f : ici, « bétail » (par synecdoque : le sens premier de yoni‑ est « matrice » : la reproduction des bêtes est une préoccupation majeure des éleveurs).
– yonipoṣaṇa‑, n : litt. « fait de nourrir le bétail », « élevage ».
– sarva‑, n : « univers ».
– dharmair etaiḥ : etaiḥ renvoie à l’énumération des pāda ab ; dharma‑, au pl., désigne les « devoirs » particuliers et différenciés dont la somme constitue le dharma‑, au sg., comme entité globale (cf. 148.11, 148.19, 149.25).
– vārtā‑, f : « activité » (professionnelle) ; plus précisément, les activités relevant du varṇa des vaiśya (activités économiques).
– dvijāti‑, m : « deux‑foi‑né », désigne ici l’ensemble des Ārya (les trois premiers varṇa).

Strophe 149.31

– Conctruction des pāda ab (qui constituent une proposition indépendante) : expression de la possession (N + G), tisro vidyāḥ, « trois sciences », étant le sujet au nominatif, c’est‑à‑dire l’objet possédé, et vijānatām (participe substantivé dans le sens d’« homme qui discerne », « homme qui sait », « homme intelligent » ; cf. 48.38d) étant le possesseur au génitif ; les trois nominatifs qui précèdent sont apposés à tisro vidyāḥ. On pourrait aussi considérer ces trois substantifs comme le sujet, et tisro vidyāḥ comme un attribut — le sens serait le même.
– trayī‑, f : « triple [savoir] », « Triple [Veda] » ; il s’agit du féminin singulier de l’adj. traya‑, substantivé.
– daṇḍanīti‑, f : litt. « conduite (nīti‑) du châtiment (daṇḍa‑) », « conduite des affaires politiques », « science politique ». Le Châtiment, daṇḍa‑, a eté donné par Brahmā au premier roi, Manu, afin qu’il maintienne les hommes dans l’observance du dharma et le respect de la hiérarchie des varṇa.
– trayī, vārtā, daṇḍanītiḥ : les fonctions des trois varṇa supérieurs (brāhmaṇa, vaiśya, kṣatriya), correspondant aux trois fonctions indo‑européennes. On notera que la 3e est placée, dans l’énumération, avant la 2e.
– samyakprayukta‑, a : « pratiqué (saṃyukta‑) de manière juste (samyak‑) ».
– vidhīyate : 3e pers. sg. du présent passif de vi‑DHĀ‑, III, P, vidadhāti, Ā, vidhatte, « disposer », « ordonnancer », « régler ».

Strophe 149.32

– Construction : cet… na syāt… bhavet est un système hypothétique exprimant l’irréel (optatif dans la proposition subordonnée et dans la proposition principale).
– ṛte + Ac : « sans » ; ce groupe nominal prépositionnel, présent au pāda b et au pāda c, est l’équivalent de la proposition subordonnée hypothétique irréelle du pāda a.
– dharmakriyā‑, f : « activité (kriyā‑) conforme au dharma (dharma‑) » ; renvoie à vārtā.
– trayīdharma‑, m : « dharma du [enseigné par, reposant sur le] Triple Veda ».
– idam : litt. « ceci », c’est‑à‑dire le monde phénoménal, susceptible d’être désigné.

Strophe 149.33

– avartantyaḥ : participe présent de forme active d’un verbe moyen, précédé du préfixe négatif ; énonce la condition négative (équivalent d’une proposition subordonnée hypothétique exprimant l’irréel, la proposition principale étant vinaśyeyur imāṇ prajāḥ, à l’optatif comme il est normal à l’irréel).
– sūyanti : 3e pers. sg. du présent passif (avec désinence active) de SŪ‑, II, Ā, sūte, « engendrer » ; au passif : « être engendré » d’où « se perpétuer ».

Strophe 149.34

– amṛta‑, n : « ambroisie » (breuvage d’immortalité né de l’océan de lait, que les dieux et les Asura se sont disputés lors de la création du monde et que les dieux ont remporté ; cf. strophe 146.81).
– aikavarṇika‑, a : « qui appartient à un seul varṇa » (dérivé à vṛddhi initiale du composé ekavarṇa‑, « un seul varṇa‑ »). Le dharma d’un varṇa est l’ensemble des devoirs qui incombent à ses membres, en particulier le fait de se livrer aux seules activités qui lui conviennent. C’est parce que chaque varṇa respecte son dharma spécifique que le dharma universel, unique, se maintient — et que les hommes se perpétuent, ce qui est ici énoncé par la métaphore de l’immortalité octroyée par l’ambroisie. Ce thème est récurrent dans tout le passage.
– adhyayana‑, n : « étude [du Veda] ».
– dāna‑, n : « don », désigne les libéralités consenties aux brahmanes par les membres des autres varṇa.
– trayaḥ sādhāraṇāḥ : sous‑entendre dharmāḥ (ainsi que l’indique le masculin), ici dans le sens de « devoir ». Les devoirs rituels, en effet, sont communs aux trois varṇa supérieurs.
– smṛta‑, a.v. : « enseigné par la tradition » (référence à la smṛti‑, la transmission orale de maître à disciple).

Strophe 149.35

– yājana‑, n : « fait de sacrifier pour le compte d’autrui », par opposition à yajña‑, m, « sacrifice » en général.
– adhyāpana‑, n : « fait d’enseigner [le Veda] », par opposition à adhyayana‑, « étude » ; le suffixe ‑pana‑ et la longue indiquent en effet qu’il s’agit du nom d’action du causatif (adhyāpayati, « faire apprendre », donc « enseigner »).
– pratigraha‑, m : « fait de recevoir [des dons] ».

Strophe 149.36

– hīna‑, a.v. de HĀ‑, III, P, jahāti, « abandonner », « laisser » : « privé de… » (+ I).
– guruvāsin‑, m : « qui habite (vāsin‑) chez [son] maître (guru‑) » : il s’agit de l’étudiant brahmanique (lui‑même brahmane), appelé aussi brahmacārin‑, qui étudie le Veda sous l’autorité d’un maître (guru‑), qui l’héberge et qu’il sert (voir Manusmṛti, II, 69‑249). Le texte est peu précis : s’ils doivent obéir à leur maître, les étudiants brahmaniques peuvent mendier, offrir des oblations et prononcer des vœux.
– Ce passage (34‑36) est proche de Manusmṛti, I, 87‑91, qui lui‑même cite l’hymne X, 90 du Ṛgveda, le puruṣasūkta, ou « hymne du Puruṣa » :

सर्वस्यास्य तु सर्गस्य गुप्त्यार्थं स महाद्युतिः ।
मुखबाहूरुपज्जानां पृथक्कर्माण्यकल्पयत् ॥८७॥
अध्यापनमध्ययनं यजनं याजनं तथा ।
दानं प्रतिग्रहं चैव ब्राह्मणानामकल्पयत् ॥८८॥
प्रजानां रक्षणं दानमिज्याध्ययनमेव च ।
विषयेष्वप्रसक्तिं च क्षत्रियस्य समादिशत् ॥८९॥
पशूनां रक्षणं दानमिज्याध्ययनमेव च ।
वणिक्पथं कुसीदं च वैश्यस्य कृषिमेव च ॥९०॥
एकमेव तु शूद्रस्य प्रभुः कर्म समादिशत् ।
एतेषामेव वर्णानां शुश्रूषामनसूयया ॥९१॥

sarvasyāsya tu sargasya guptyarthaṃ sa mahādyutiḥ |
mukhabāhūrupajjānāṃ pṛthakkarmāṇy akalpayat ||87||
adhyāpanam adhyayanaṃ yajanaṃ yājanaṃ tathā |
dānaṃ pratigrahaṃ caiva brāhmaṇānām akalpayat ||88||
prajānāṃ rakṣaṇaṃ dānam ijyādhyayanam eva ca |
viṣayeṣv aprasaktiṃ ca kṣatriyasya samādiśat ||89||
paśūnāṃ rakṣaṇaṃ dānam ijyādhyayanam eva ca |
vaṇikpathaṃ kusīdaṃ ca vaiśyasya kṛṣim eva ca ||90||
ekam eva tu śūdrasya prabhuḥ karma samādiśat |
eteṣām eva varṇānāṃ śuśrūṣām anasūyayā ||91||

87. Afin de préserver l’ensemble de cette création, le Resplendissant [Brahmā]
Conçut des activités distinctes pour les êtres nés de la bouche, des bras, des cuisses et des pieds [de Puruṣa].
88. Enseigner et étudier [le Veda], sacrifier pour soi et pour autrui,
Donner et recevoir sont les activités qu’il conçut pour les brahmanes.
89. Protéger les créatures, donner, offrir des sacrifices et étudier [le Veda],
Ainsi que le détachement d’avec les objets sensibles, voilà ce qu’il assigna au kṣatriya.
90. Protéger le bétail, donner, offrir des sacrifices et étudier [le Veda],
Ainsi que le commerce, l’usure et le labourage, sont [les activités qu’il assigna] au vaiśya.
91. Quant au śūdra, le Seigneur lui assigna une seule activité,
Obéir à ces varṇa, sans éprouver de ressentiment.

Strophe 149.37

– kṣatra‑, n : « varṇa des kṣatriya », « kṣatriya‑ ».
– niyatendriyaḥ = yena indriyāṇi niyatāni, saḥ, bv. ; indriya‑, n : ici, « les sens ».

Strophe 149.38

– saṃmantrayati, absol. saṃmantrya : « consulter », « débattre avec… » (+ I).
– śrutānvita‑ : litt. « pourvu (anvita‑) de ce qui est entendu (śruta‑) », d’où « instruit » ou plus spécifiquement, « instruit dans la Révélation », « instruit dans le Veda ». L’a.v. śruta‑, « entendu », substantivé (n), désigne le contenu de l’enseignement, qui se faisait par transmission orale ; il désigne plus précisément l’enseignement de la « Révélation » (śruta‑ = śruti‑), c’est‑à‑dire le Veda.
– śāsti : 3e pers. sg. du présent de ŚĀS‑, II, P, śāśti, « punir », « gouverner », « ordonner », « enseigner » ; sous‑entendre : rājā.
– vyasanī paribhūyate : proposition indépendante en asyndète.
– vyasanin‑, a : « adonné aux passions (vyasana‑) », « vicieux ».

Strophe 149.39

– yadā… tadā… : quand… alors… ».
– maryādā‑, f : « limite », « frontière » ; désigne l’ensemble des règles à ne pas transgresser, qui permettent de ne pas s’écarter du dharma (en particulier les règles relatives à la hiérarchie des varṇa). Le respect de ces règles est de la responsabilité du roi, qui dispose pour cela du Châtiment. Leur transgression, dans un royaume mal gouverné, donne naissance à la « loi des poissons » (matsyadharma‑), qui est le règne du plus fort.

Strophe 149.40

– śatrumitrabaleṣu : śatrūṇāṃ mitrāṇāṃ ca baleṣu (ṣaṣṭhītatpuruṣa) ou plus vraisemblablement, śatrau ca mitre ca bale ca (dv.) ; deśa‑, durga‑, mitra‑ et bala‑ désignent en effet quatre des sept constituants de l’État — les trois autres étant le roi, son ministre et le trésor (cf. Arthaśāstra, VI, chapitre 1).
– boddhavyam : l’adj. verbal d’obligation est au neutre singulier car il est accordé au sujet le plus proche, sthānam. sthāna‑, vṛddhi‑, kṣaya‑ : « stabilité », « croissance » (ou « montée en puissance »), « déclin » : les trois situations possibles d’un royaume, qui doivent déterminer les variations de la sextuple stratégie royale (ibid., VII, chapitre 1).
– cāra‑, m : ici, « espion », à prendre dans un sens collectif « l’ensemble des espions », « le service d’espionnage » (ibid., chapitre 12).

Strophe 149.41

– rājñām upāyāś catvāraḥ : expression de la possession ; les nominatifs qui suivent sont apposés à upāyaś catvāraḥ.
– tatkārya‑, n : litt. « cette tâche », « une tâche précise », « la tâche fixée ».

Strophe 149.42

– sāman‑, n : « conciliation », « apaisement », d’où, dans l’ordre politique, « diplomatie ».
– dāna‑, n : il s’agit ici de la corruption, c’est‑à‑dire du fait de s’assurer par des cadeaux la docilité ou la bienveillance des autres souverains.
– bheda‑, m : « dissension » (diviser l’adversaire, fomenter des troubles chez l’ennemi).
– daṇḍa‑, n : ici, « armée », « force », « recours à la force ».
– upekṣaṇa‑, n : « mépris ».
– samāsavyāsayogataḥ : litt. « en [les] appliquant (yogataḥ) comme un ensemble (samāsa‑) ou avec séparation (vyāsa‑) ».
– On a ici une liste différente de celle de l’Arthaśāstra : (1) le traité ne recense que quatre de ces moyens (le mépris ne figure pas dans la liste) ; (2) c’est cette liste, moins une unité, qui est nommée « les ressources » (II, chapitre 10, 47 : upāyāḥ sāmopapradānabhedadaṇḍāḥ).

Strophe 149.43

– mantramūlāḥ = yeṣāṃ mantrāṇy eva mūlāni, te (nayāḥ), bv. ; mūla‑, ifc : « qui a pour racine… », donc « qui s’enracine dans… ».
– cārāś ca : selon Buitenen (1975, p. 508), « and so are the spies », « ainsi que les espions » : ajout assez étrange, qui signifie probablement que le recours à des espions, qui tiennent le roi informé de ce qui se dit et se fait aussi bien dans son royaume qu’à l’étranger, n’est efficace que si celui‑ci est bien conseillé. Une autre interprétation, plus vraisemblable, est possible, si on donne à cāra‑ (nom d’action de CAR‑, I, P, carati, « se déplacer », « marcher ») le sens d’« avancée », « progrès [des affaires] », qui, en effet, repose sur de bons conseils.
– sumantritair nayaiḥ siddhiḥ : phrase nominales, dans laquelle le prédicat est siddhiḥ, litt. « [il y a] succès », « le succès [est obtenu] », et où sumantritair nayaiḥ est un complément de moyen.
– mantrayate ou mantrayati (plus rare) saha + I : « délibérer avec… », « consulter… » ; avec l’accusatif : « discuter [Ac] avec [I] », « consulter [I] sur [Ac] » ; mantrayet : optatif de prescription, à la 3e pers. sg. sans sujet exprimé (n’importe quel roi).
– tadvida‑ = tadvid‑, a : litt. « qui sait cela », en l’occurrence « qui sait conseiller », « expert en conseils ».
– Cette strophe fait référence à l’une des trois śakti (« puissances ») du roi, recensées par l’Arthaśāstra (6.2.30‑34) : la mantraśakti, « puissance des [bons] conseils » — les deux autres sont l’utsāhaśakti, « puissance procédant de la fougue » (autrement dit, la puissance guerrière), et la prabhutvaśakti, « puissance émanant de la souveraineté ».

Strophe 149.44

– na mantrayeta : cette fois, on a le moyen, plus courant, avec la même construction à deux compléments, mais l’instrumental n’est pas précédé de la préposition saha.
– laghu‑, a : ici « versatile », « désinvolte » ; substantivé (m) : « personne versatile ».
– guhya‑, a : litt. « qui doit être caché » ; substantivé (n) : « affaire secrète ».
– yeṣu + N : expression de la possession, litt. « chez qui il y a… » ; sous‑entendre, comme antécédent, taiḥ, complément de mantrayeta.

Strophe 149.45

– vidvadbhiḥ : I pl. de vidvas‑, participe parfait (actif) de VID‑, II, vetti, « savoir » (N sg. : m vidvān [*vidvāṃs], f viduṣī, n vidvaḥ), lexicalisé (adj. ou substantif) signifiant « savant ».
– kārayati : causatif de KṚ‑, donc « faire faire » ; construit ici avec l’accusatif de l’objet réalisé (karmāṇi et nītivinyāsān) et l’instrumental de l’agent secondaire (« faire faire [Ac] par [I] »). On pourrait aussi avoir une construction avec deux accusatifs (cf. 4ab).
– śakta‑, a.v. lexicalisé (adj. ou substantif) : « capable », « homme capable ».
– snigdha‑ : a.v. de SNIH‑, IV, P, snihyate, « avoir de l’affection pour… », « être attaché à… » (+ Ac), lexicalisé (adj. ou substantif) avec le sens d’« ami », de « fidèle ».
– vinyāsa‑, m : « déploiement », « mise en œuvre ».

Strophe 149.46

– On notera l’absence du sandhi externe entre les deux pāda a et b, ainsi que le chiasme.
– niyuñjīta : 3e pers. sg. de l’optatif moyen (thème faible de présent et suffixe ‑ī‑) de ni‑YUJ‑, VII, P, niyunakti, Ā, niyuṅkte : « attacher [Ac] à [L] », « affecter [Ac] à [L] ».
– dhārmika‑, m : « homme juste », « juge », « homme de loi ».
– On peut interpréter dhārmika‑ et dharmakārya‑ dans un sens général (« homme juste » et « affaire concernant le dharma ») ou dans un sens restreint (« homme de loi » et « affaire juridique »).
– arthakārya‑, de même, peut désigner « les affaires relatives à l’artha », c’est‑à‑dire tout ce qui relève de la politique et de l’économie, ou, de façon plus restrictive, les seules affaires économiques (artha‑, m, « richesse », « profit »).
– krūra‑, a : « dur », « féroce », « violent », ou « rude », « grossier » (les deux sens conviennent ici).

Strophe 149.47

– buddhi‑, f : ici, « opinion », « état d’esprit » ; buddhiḥ karmasu : « l’opinion concernant les affaires » ; il s’agit en somme de l’opinion publique, que le roi doit connaître pour mener une politique avisée ; pour cela, il ne doit pas s’enquérir seulement de l’opinion de ses partisans (svebhyaḥ), qui peut être flatteuse, mais aussi de celle de ses adversaires (parebhyaś ca), qui est par nature sans complaisance.
– udbhava‑, m : « naissance », « origine » ; ifc : « né de… », « ayant pour origine… », ou, plus probablement ici, « qui donne naissance à… », « d’où procède… » ; dans le premier cas, le composé kāryākāryasamudbhavā est soit un upapadasamāsa (= kāryākāryād udbhavati), soit un bv. (= yasyā udbhavaḥ kāryākāryam eva [bhavati], [buddhiḥ]) ; dans le second, c’est un ṣaṣṭhītatpuruṣa adj. (= kāryākāryasyodbhavaḥ)23.
– kāryākārya‑, n, dv. : « ce qu’il faut faire (kārya‑) et ce qu’il ne faut pas faire (akārya‑) ».
– balābalam = balam abalaṃ ca ; dv. au n sg. car désignant une paire indissociable.
– vijñeyā : adj. verbal d’obligation de vi‑JÑĀ‑, attribut de buddhiḥ et de balābalam, accordé au seul buddhiḥ, plus proche.

Strophe 149.48

– supratipanna‑ : a.v. de prati‑PAD‑, IV, Ā, pratipadyate, au sens de « comprendre », « acquérir la connaissance de… », précédé du préfixe su‑ qui lui confère une valeur superlative (« bien connu », « éprouvé »).
– buddhyā : deux interprétations possibles : (a) complément de moyen de supratipanneṣu, auquel cas il s’agit de l’intelligence du roi ; (b) complément indiquant le rapport sous lequel est effectué le procès énoncé par pratipanneṣu, auquel cas il s’agit soit de l’intelligence, soit de l’opinion de ceux que le roi accepte parmi les gens de bien.
– sādhuparigraha‑, m : « fait d’accueillir (parigrāha‑) avec bienveillance (sādhu, adv.) », donc « comportement bienveillant envers… » ; le bénéficiaire de cette bienveillance est désigné par le groupe nominal au locatif du pāda a. On notera le jeu étymologique entre parigraha‑, « accueil », et nigraha‑ (pāda c), « répression », repris en 49a : le roi est celui qui sait distribuer avec justesse la bienveillance et la répression (le même jeu étymologique sert le même dessein rhétorique en 39a et 41c).
– nirmaryāda‑, bv. : litt. « qui n’a pas de limite » ou « qui n’a pas de loi », « criminel », « délinquant ».
– kuryāt, kārayet : noter le passage au causatif (le roi ne se salit pas les mains !).

Strophe 149.49

– yadā… tadā… : « lorsque…, alors… ».
– pra‑VṚT‑ + L : « se comporter en matière de… ».
– pragraha‑, m : équivalent d’anugrāha‑, « faveur », « bienveillance ».
– loka‑, m : « monde » dans le sens d’« hommes », « peuple ».

Strophe 149.50

– vihita‑ : a.v. de vi‑DHĀ‑, « distribuer », « assigner », « instituer ».
– ghora‑, a : « terrible », « violent », ou « sublime », « vénérable ».
– pārtha‑, m : « fils de Pṛthā » ; Pṛthā est un autre nom de Kuntī, mère de Yudhiṣṭhira, Arjuna et Bhīma.
– svadharmavibhāga‑, m : litt. « part (vibhāga‑) de dharma (dharma‑) propre (sva‑) », « héritage dharmique propre ».
– vinayastha‑, a : litt. « qui se tient (stha‑) dans la discipline (vinaya‑) », « qui se tient dans une bonne conduite », donc « qui s’en tient à une bonne conduite ».

Strophes 149.51‑52

– Construction : ces deux strophes constituent un yugmaka‑ ; la première est un ensemble de deux propositions subordonnées, coordonnées par la conjonction ca (pāda d) et introduites par yathā, « de même que… » (pāda b) ; la seconde est la proposition principale introduite par le corrélatif tathā, « de même… » (pāda a).
– tapodharmadamejyābhiḥ, dānātithyakriyādharmaiḥ : composés dv.
– dharma‑, m : ici, « pratique du dharma » ou « don ».
– dama‑, m : ici, « maîtrise [de soi] ».
– ijyā‑, f : « sacrifice » (dérivé de la racine YAJ‑ au degré zéro).
– sadgati‑, f : « le bon chemin » (satī gatiḥ) ou « le chemin des justes » (satāṃ gatiḥ).
– kṣatraṃ yāti… yānti : passage du singulier au pluriel, qui s’explique comme un phénomène d’accord avec le référent (sur le plan référentiel, l’agent de yānti est constitué des kṣatriya, membres du kṣatra, l’odre des guerriers).
– vivarjita‑, a.v., ifc : « exempt de… ».
– vigata‑, a.v. : « parti » ; iic : « dénué de… ».
– salokatā‑, f : « le fait (‑tā‑) de partager (sa‑) le monde (loka‑) » (« de » : + G) ; salokatām YĀ‑, I, P, yāti : litt. « aller vers le fait de partager le monde de… », « partager le monde de… ».

5.3. Traduction

Bhīma dit :

149.1
« Je ne m’en irai pas sans avoir vu ta forme d’antan, en aucune façon ;
Si tu veux m’obliger, montre‑toi à moi tel que toi‑même ! »

Vaiśaṃpāyana dit :

149.2
Le singe, à qui Bhīma venait d’adresser ces mots, esquissa un sourire
Et lui montra la forme qui était vraiment la sienne quand il bondit par‑dessus l’océan.

149.3
Désireux de complaire à son frère, il donna à son apparence une taille vraiment immense ;
Son corps grandit alors de façon extraordinaire, en s’étendant dans toutes les directions.

149.4
Recouvrant de cette forme le bosquet de bananiers, le singe, doté d’une splendeur
Incommensurable, se tint debout, atteignant la hauteur d’une montagne.

149.5
Dressant son corps gigantesque, le singe se tenait là, telle une seconde montagne :
Il avait des yeux couleur cuivre, des dents acérées, il regardait en fronçant les sourcils,
Déployant sa longue queue et envahissant les horizons.

149.6
Quand il aperçut la forme gigantesque de son frère, celui qui faisait la joie des descendants de Kuru,
Bhīma, fut émerveillé et se réjouit, encore et encore.

149.7
À la vue de celui qui par son éclat ressemblait au soleil, à une montagne en or,
À l’espace aérien illuminé, Bhīma ferma les yeux.

149.8
Et Hanumān dit à Bhīmasena, avec un léger sourire :
« Voilà tout ce que tu peux contempler de ma forme, ô irréprochable !

149.9
Je peux grandir encore davantage, autant que mon esprit en conçoit le désir,
Ô Bhīma, et grâce à ma force, devant des ennemis mon corps grandit au‑delà de toute proportion ! »

149.10
Voyant, merveilleuse et terrifiante, pareille aux monts Vindhya et Mandara,
Cette taille qui était celle de Hanumān, le fils de Pavana éprouva un trouble profond.

149.11
Bhīma, les poils tout hérissés, joignant les mains,
D’un cœur allègre répondit alors à Hanumān, qui demeurait immobile :

149.12
« J’ai pris la mesure immense de ce corps qui est tien, ô puissant :
Veuille te contracter toi‑même en toi‑même, ô toi qui possèdes une grande force !

149.13
Car je ne peux pas te contempler, toi qui es pareil à l’astre du jour haut dans le ciel,
Incommensurable et inaccessible comme le mont Maināka !

149.14
Et c’est un immense émerveillement qui envahit aujourd’hui mon cœur, ô héros,
À l’idée que Rāma, quand tu étais à ses côtés, ait lui‑même assailli Rāvaṇa !

149.15
C’est toi qui as été capable, comptant sur la seule vigueur de tes bras,
D’anéantir par ta force Laṅkā, avec ses guerriers et ses chars.

149.16
Car il n’est rien qui soit impossible pour toi, ô fils de Marut !
Contre toi, qui étais seul, Rāvaṇa et son armée ne faisaient pas le poids dans le combat. »

149.17
Après que Bhīma lui eut ainsi parlé, Hanumān, le taureau parmi les singes,
Lui répondit ces mots d’une voix profonde et empreinte d’affection :

149.18
« Il en va ainsi que tu le dis, ô descendant de Bharata aux grands bras,
Ô Bhīmasena : ce Rākṣasa, le plus abject, ne faisait pas le poids contre moi !

149.19
Mais si j’avais, moi, tué Rāvaṇa, cette épine qui tourmentait le monde,
La gloire du descendant de Raghu aurait péri : voilà ce que j’ai considéré.

149.20
Ce héros, après avoir occis le souverain des Rākṣasa ainsi que son armée,
Ramena Sītā dans sa capitale et il établit sa gloire dans le monde.

149.21
Aussi, ô toi qui possèdes une vaste sagesse, dévoué au plaisir et au bien de ton frère,
Va, que ton chemin soit sûr et propice : Vāyu veille sur toi.

149.22
Voici le chemin, ô le meilleur des Kuru, qui te conduira à la forêt Saugandhika :
Tu verras le jardin de Dhanada, sur lequel veillent les Yakṣa et les Rākṣasa.

149.23
Il ne faut pas que tu effectues toi‑même, à la hâte, la cueillette des fleurs,
Parce qu’un homme doit, avant toute chose, honorer les divinités

149.24
Par des offrandes, des oblations dans le feu, des hommages et des formules rituelles, ô taureau des Bharata ;
Les divinités, en effet, octroient leur faveur quand on leur témoigne de la dévotion, ô descendant de Bharata.

149.25
N’agis pas avec précipitation, mon ami, respecte le dharma qui est le tien ;
En t’en tenant au dharma qui est le tien, apprends et comprends le dharma suprême.

149.26
Car s’ils ignorent leur dharma et s’ils ne vénèrent pas les aînés,
Même ceux qui sont pareils à Bṛhaspati ne peuvent connaître le dharma.

149.27
Les cas où l’adharma est appelé dharma et ceux où le dharma est nommé adharma,
Il faut les distinguer avec précision — c’est une question qui demeure confuse pour les hommes dénués d’intelligence.

149.28
Le dharma naît d’une bonne conduite, du dharma procèdent les Veda,
Les Veda produisent les sacrifices, sur les sacrifices reposent les dieux.

149.29
Les divinités sont soutenues par les sacrifices qu’énoncent les règles de conduite des Veda ;
Les hommes sont soutenus par les principes politiques qu’énoncent Bṛhaspati et Uśanas.

149.30
La vente, l’exploitation des mines, le commerce, l’agriculture, ainsi que l’élevage :
Tels sont les dharma par lesquels, grâce à l’activité économique, les deux‑fois‑nés soutiennent l’univers.

149.31
Le Triple Veda, l’économie, la science politique sont les trois savoirs que possèdent les hommes doués de discernement ;
Pratiqués avec justesse, ils règlent la marche du monde.

149.32
S’il n’y avait pas cette activité conforme au dharma, sans le dharma du Triple Veda, sur la terre,
Et sans la science politique, ce monde ne connaîtrait nulle loi.

149.33
Si elles ne vivaient pas dans le dharma des acticités économiques, en effet, les créatures périraient ;
Car c’est par la bonne pratique de ces trois dharma que les créatures se perpétuent.

149.34
L’ambroisie des deux‑fois‑nés est un dharma unique qui est celui d’un unique varṇa ;
La tradition enseigne qu’offrir des sacrifices, étudier le Veda et donner sont les trois dharma communs à tous.

149.35
Sacrifier pour autrui et enseigner le Veda sont l’un et l’autre le dharma des brahmanes, ainsi que recevoir des dons ;
Protéger est celui des kṣatriya, en vérité, et le dharma des vaiśya est d’assurer la subsistance.

149.36
On dit par ailleurs que l’obéissance aux deux‑fois‑nés constitue le dharma des śūdra,
Auxquels il est interdit de mendier, d’offrir des oblations dans le feu et d’accomplir des observances — et c’est aussi le dharma de ceux qui habitent chez leur maître.

149.37
Le dharma du Kṣatra, ô fils de Kuntī, est ton dharma, qui consiste à protéger le dharma ;
Accomplis le dharma qui t’est propre, discipliné et contrôlant tes sens.

149.38
Après avoir consulté les anciens et les hommes de bien, doués d’intelligence et instruits dans le Veda,
Fermement établi, [un roi] règne en recourant au Châtiment — s’il s’adonne aux passions, il court à sa perte.

149.39
Quand, usant de répression et de bienveillance, un roi agit justement,
Alors le monde demeure dans des lois bien établies.

149.40
C’est pourquoi, s’agissant du territoire, de la forteresse, des forces adverses et alliées24,
Il faut toujours, grâce à des espions, être au fait de la stabilité, comme de la croissance et du déclin.

149.41
Les rois possèdent quatre ressources : des conseils donnés avec intelligence, la vaillance,
La répression et la bienveillance, ainsi que la capacité à mener à bien l’entreprise fixée.

149.42
C’est en usant de diplomatie, en faisant des cadeaux, en fomentant des dissensions, en recourant à la force et en montrant du mépris,
Et en appliquant ces procédés ensemble ou séparément, qu’il faut mener à bien les entreprises.

149.43
Toutes les politiques, ainsi que le progrès des affaires25, s’enracinent dans le conseil, ô taureau des Bharata,
Les politiques qui ont bénéficié de bons conseils sont couronnées de succès : il faut consulter des conseillers experts.

149.44
Une femme, un sot, un homme avide, un enfant, quelqu’un de versatile,
Il ne faut pas les consulter sur des affaires secrètes, pas plus que ceux chez qui on observe des signes de folie.

149.45
Il faut consulter des hommes savants, confier les missions à accomplir à des hommes capables,
Et la mise en œuvre des politiques à des fidèles ; en toutes circonstances, il faut éviter les sots.

149.46
Il faut affecter les hommes de loi aux affaires juridiques, les hommes instruits aux affaires économiques26,
Les eunuques aux femmes, les hommes violents aux affaires de violence27.

149.47
C’est à partir de ses partisans et de ses adversaires qu’il faut reconnaître l’état de l’opinion concernant les affaires,
À partir duquel déterminer ce qui doit être fait et ce qui ne doit pas être fait, ainsi que les forces et les faiblesses des ennemis.

149.48
Envers ceux dont l’état d’esprit a été bien éprouvé, il faut se comporter avec bienveillance,
De même qu’il faut faire exercer la répression envers ceux qui sont mal éduqués ou qui ne respectent pas la loi.

149.49
Lorsque le roi se comporte avec justesse en matière de répression et de bienveillance,
Alors la loi que le monde doit respecter se trouve bien établie.

149.50
Tel est le dharma qui t’est assigné, ô fils de Pṛthā, sublime28 et difficile à suivre :
Préserve‑le, en respectant ton héritage dharmique et en t’astreignant à te bien conduire.

149.51.
De même que c’est par l’ascèse, la pratique du dharma29, la maîtrise de soi et le sacrifice que les prêtres vont au ciel,
Et que c’est par le don, l’hospitalité, les rites et le dharma que les vaiśya empruntent le bon chemin,

149.52
De même, le Kṣatra va au svarga en exerçant sur terre la répression et la protection ;
Car en infligeant le Châtiment avec justesse, exempts de désir et de haine,
Dénués d’avidité, s’abstenant de colère, ses membres partagent le monde des justes.

6. Mahābhārata, III, Āraṇyakaparvan, « Le Livre de la forêt », Adhyāya (chapitre) 150, strophes 1‑17

6.1. Texte

6.1.1. Texte en nāgarī

वैशंपायन उवाच

ततः संहृत्य विपुलं तद्वपुः कामवर्धितम् 
भीमसेनं पुनर्दोर्भ्यां पर्यष्वजत वानरः ॥१॥

परिष्वक्तस्य तस्याशु भ्रात्रा भीमस्य भारत 
श्रमो नाशमुपागच्छत्सर्वं चासीत्प्रदक्षिणम् ॥२॥

ततः पुनरथोवाच पर्यश्रुनयनो हरिः 
भीममाभाष्य सौहार्दाद्बाष्पगद्गदया गिरा ॥३॥

गच्छ वीर स्वमावासं स्मर्तव्योऽस्मि कथान्तरे 
इहस्थश्च कुरुश्रेष्ठ निवेद्योऽस्मि कस्य चित् ॥४॥

धनदस्यालयाच्चापि विसृष्टानां महाबल 
देशकाल इहायातुं देवगन्धर्वयोषिताम् ॥५॥

ममापि सफलं चक्षुः स्मारितश्चास्मि राघवम् 
मानुषं गात्रसंस्पर्शं गत्वा भीम त्वया सह ॥६॥

तदस्मद्दर्शनं वीर कौन्तेयामोघमस्तु ते 
भ्रातृत्वं त्वं पुरस्कृत्य वरं वरय भारत ॥७॥

यदि तावन्मया क्षुद्रा गत्वा वारणसाह्वयम् 
धार्तराष्ट्रा निहन्तव्या यावदेतत्करोम्यहम् ॥८॥

शिलया नगरं वा तन्मर्दितव्यं मया यदि 
यावदद्य करोम्येतत्कामं तव महाबल ॥९॥

भीमसेनस्तु तद्वाक्यं श्रुत्वा तस्य महात्मनः 
प्रत्युवाच हनूमन्तं प्रहृष्टेनान्तरात्मना ॥१०॥

कृतमेव त्वया सर्वं मम वानरपुंगव 
स्वस्ति तेऽस्तु महाबाहो क्षामये त्वां प्रसीद मे ॥११॥

सनाथाः पाण्डवाः सर्वे त्वया नाथेन वीर्यवन् 
तवैव तेजसा सर्वान्विजेष्यामो वयं रिपून् ॥१२॥

एवमुक्तस्तु हनुमान्भीमसेनमभाषत 
भ्रातृत्वात्सौहृदाच्चापि करिष्यामि तव प्रियम् ॥१३॥

चमूं विगाह्य शत्रूणां शरशक्तिसमाकुलाम् 
यदा सिंहरवं वीर करिष्यसि महाबल 
तदाहं बृंहयिष्यामि स्वरवेण रवं तव ॥१४॥

विजयस्य ध्वजस्थश्च नादान्मोक्ष्यामि दारुणान् 
शत्रूणां ते प्राणहरानित्युक्त्वान्तरधीयत ॥१५॥

गते तस्मिन्हरिवरे भीमोऽपि बलिनां वरः 
तेन मार्गेण विपुलं व्यचरद्गन्धमादनम् ॥१६॥

अनुस्मरन्वपुस्तस्य श्रियं चाप्रतिमां भुवि 
माहात्म्यमनुभावं स्मरन्दाशरथेर्ययौ ॥१७॥

6.1.2. Translittération

vaiśaṃpāyana uvāca

tataḥ saṃhṛtya vipulaṃ tad vapuḥ kāmavardhitam |
bhīmasenaṃ punar dorbhyāṃ paryaṣvajata vānaraḥ ||1||

pariṣvaktasya tasyāśu bhrātrā bhīmasya bhārata |
śramo nāśam upāgacchat sarvaṃ cāsīt pradakṣiṇam ||2||

tataḥ punar athovāca paryaśrunayano hariḥ |
bhīmam ābhāṣya sauhārdād bāṣpagadgadayā girā ||3||

gaccha vīra svam āvāsaṃ smartavyo 'smi kathāntare |
ihasthaś ca kuruśreṣṭha na nivedyo 'smi kasya cit ||4||

dhanadasyālayāc cāpi visṛṣṭānāṃ mahābala |
deśakāla ihāyātuṃ devagandharvayoṣitām ||5||

mamāpi saphalaṃ cakṣuḥ smāritaś cāsmi rāghavam |
mānuṣaṃ gātrasaṃsparśaṃ gatvā bhīma tvayā saha ||6||

tad asmaddarśanaṃ vīra kaunteyāmogham astu te |
bhrātṛtvaṃ tvaṃ puraskṛtya varaṃ varaya bhārata ||7||

yadi tāvan mayā kṣudrā gatvā vāraṇasāhvayam |
dhārtarāṣṭrā nihantavyā yāvad etat karomy aham ||8||

śilayā nagaraṃ vā tan marditavyaṃ mayā yadi |
yāvad adya karomy etat kāmaṃ tava mahābala ||9||

bhīmasenas tu tad vākyaṃ śrutvā tasya mahātmanaḥ |
pratyuvāca hanūmantaṃ prahṛṣṭenāntarātmanā ||10||

kṛtam eva tvayā sarvaṃ mama vānarapuṃgava |
svasti te 'stu mahābāho kṣāmaye tvāṃ prasīda me ||11||

sanāthāḥ pāṇḍavāḥ sarve tvayā nāthena vīryavan |
tavaiva tejasā sarvān vijeṣyāmo vayaṃ ripūn ||12||

evam uktas tu hanumān bhīmasenam abhāṣata |
bhrātṛtvāt sauhṛdāc cāpi kariṣyāmi tava priyam ||13||

camūṃ vigāhya śatrūṇāṃ śaraśaktisamākulām |
yadā siṃharavaṃ vīra kariṣyasi mahābala |
tadāhaṃ bṛṃhayiṣyāmi svaraveṇa ravaṃ tava ||14||

vijayasya dhvajasthaś ca nādān mokṣyāmi dāruṇān |
śatrūṇāṃ te prāṇaharān ity uktvāntaradhīyata ||15||

gate tasmin harivare bhīmo 'pi balināṃ varaḥ |
tena mārgeṇa vipulaṃ vyacarad gandhamādanam ||16||

anusmaran vapus tasya śriyaṃ cāpratimāṃ bhuvi |
māhātmyam anubhāvaṃ ca smaran dāśarather yayau ||17||

6.2. Notes explicatives

Strophe 150.1

– kāmavardhita‑, a : « grandi (vardhita‑) à volonté (kāma‑) ».
– punaḥ (pāda c) : porte sur saṃhṛtya plutôt que sur paryaṣvajata — en contractant son corps, Hanumān, qui n’a pas embrassé Bhīma une première fois dans ce qui précède, lui redonne sa forme initiale ; il ne faut pas perdre de vue qu’en poésie, l’ordre des mots est libre.
– pariṣvajata : remarquer l’application du sandhi interne (cérébralisation de ‑s‑ après voyelle autre que ‑a‑ ou ‑ā‑) entre le préverbe et le radical, qui témoigne d’une agglutination en cours.

Strophe 150.2

– nāśam upa‑GAM‑ : « aller à sa perte », « disparaître ».
– pradakṣiṇa‑, a : « favorable », « auspicieux ».

Strophe 150.3

– hariḥ : « le singe », c’est‑à‑dire Hanumān.
– ābhāṣya : absolutif d’ā‑BHĀṢ‑, I, Ā, ābhāṣate, « parler à », « s’adresser à » (+ Ac) ; légèrement redondant après uvāca (pāda a).
– sauhṛdāt : « par affection » ou « avec affection », complément de cause portant sur bāṣpagadgadayā girā ou complément de manière portant sur ābhāṣya.

Strophe 150.4

– gaccha, smartavyo ’smi, na nivedyo ’smi : expressions diverses de l’ordre (impératif, adj. verbal d’obligation attribut) et de la défense (adj. verbal d’obligation attribut avec la négation na). L’agent, non exprimé, est l’interlocuteur ; kasya cit est complément (et non agent) de nivedyaḥ.
– ihastha‑, a : « qui se tient ici », « qui se trouve ici », attribut de [ahaṃ] nivedya ’smi, litt. « je ne suis pas devant être révélé comme me trouvant ici ».
– kathāntare : « dans les conversations » (antara‑, n, « intérieur »).

Strophe 150.5

– dhanadasya = kuberasya (cf. 149.22c).
– deśakālaḥ + infinitif en ‑tum : « le lieu et le temps de… » ; avec G : « le lieu et le temps pour [G] de [infinitif] » ; deśakālaḥ est attribut de iha.

Strophe 150.6

– smārita‑ : a.v. de smārayati, causatif de SMṚ‑, I, P, smarati, « se rappeler » ; le causatif, « rappeler… à… », se construit avec deux accusatifs : au passif, l’agent qui se rappelle est sujet, l’objet qu’il se rappelle complément d’objet (cf. angl. to be reminded something).
– gātrasaṃsparśaṃ gatvā […] tvayā saha : litt. « étant allé (gatvā‑) au contact (saṃsparśa‑) d’un corps (gātra‑) […] avec (saha) toi (tvayā) », « ayant touché ton corps », construit ici avec l’adj. dérivé à vṛddhi initiale mānuṣa‑, « humain ». Rāma, descendant de Raghu, était lui aussi humain ; Hanumān, dans sa situation présente, vit parmi les animaux (dont il fait partie) et n’a l’occasion de rencontrer que d’autres animaux ou des êtres célestes.

Strophe 150.7

– tat : ici, employé comme adv. de liaison, « c’est pourquoi », « aussi », « donc ».
– asmad‑, iic : 1re pers. du pluriel « de majesté » (réfère au locuteur, Hanumān.
– bhrātṛtva‑, n : « fait d’être frère », « état de fère », « statut de frère » (suffixe ‑tva‑).
– varaṃ varaya : accusatif d’objet interne (le complément d’objet est dérivé de la même racine que le verbe) ; varayati : « choisir » ; vara‑, m : « choix », « vœu », d’où « faveur », « grâce ».

Strophe 150.8

– Construction : les pāda abc contiennent une proposition subordonnée hypothétique introduite par yadi, dont le prédicat est exprimé par l’adjectif verbal d’obligation nihantavyāḥ (agent : mayā ; sujet : kṣudrāḥ […] dhartarāṣṭrāḥ) ; la proposition principale occupe le pāda d.
– La corrélation tāvat… yāvat…, « tellement que… », « aussi loin que… », qui semble inverser l’ordre de dépendance des deux propositions, est à prendre adverbialement ; elle donne à karomi une valeur future (« j’irai jusqu’à… »).
– vāraṇasāhvaya‑, a : litt. « qui partage le nom (sāhvaya‑) de l’éléphant (vāraṇa‑) » ; il s’agit d’Hastināpura, la « cité de l’éléphant », capitale des Kaurava ; ici, cet adjectif composé est substantivé : comprendre vāraṇasāhvayaṃ [puram].
– dhārtarāṣṭra‑, m : « fils de Dhṛtarāṣṭra » (dérivé à vṛddhi initiale).

Strophe 150.9

– kāmam + G : « suivant le désir de… ».

Strophe 150.10

– antarātman‑, m : litt. « le Soi intérieur » ou « l’esprit intérieur », d’où « le cœur », « le for intérieur ».

Strophe 150.11

– kṣāmayate : litt. « faire pardonner », « demander pardon », causatif de KṢAM‑, I, Ā, kṣamate, « endurer patiemment », « tolérer », « pardonner ».
– pra‑SAD‑, VI, P, prasīdati : « se calmer », « être calme », « s’apaiser » ; à l’impératif : « apaise‑toi/apaisez‑vous », « pardon ! » ; + G : « sois en paix avec… », « excuse… ».

Strophe 150.12

– sanātha‑, a (bv.) : « qui a un protecteur ».
– vijeṣyāmaḥ : 1re pers. pl. du futur de vi‑JI‑, I, P, vijayati, Ā, vijayate, « vaincre », « conquérir ».

Strophe 150.13

– priyaṃ KṚ‑ + G : « faire plaisir à… », « rendre service à… », « faire une faveur à… ».

Strophe 150.14

– Construction : les pāda abcd contiennent une proposition subordonnée temporelle « introduite » par yadā, « quand » (pāda c) ; la proposition principale, introduite par tadā, alors », occupe les pāda ef.
– samākula‑, a, ifc : « plein de… ».
– śaraśaktisamākulām = śaraiś ca śaktibhiś ca samākulam (cāmūm), tṛtīyātatpuruṣa adj. ; śakti‑ a évidemment ici le sens de « lance », et non de « pouvoir ».
– BṚH‑, I, P, bṛṃhati : « s’accroître », « se renforcer » ; causatif bṛṃhayati (futur bṛṃhayiṣyati) : « accroître », « renforcer ».
– svaraveṇa ravaṃ tava : en tant que réfléchi, sva‑ (ici iic), renvoie à l’agent de la proposition, donc, ici, dans le discours, à la première personne, qu’emploie Hanumān. Il s’oppose à tava, mais l’identité des deux substantifs souligne la proximité des deux personnages et de leurs modes d’action. Ce substantif renvoie au début de l’épisode (146.55‑63 ; rava‑ est employé en 146.56b, 146.57b et 146.62a).

Strophe 150.15

– vijaya‑, m : « victoire » ; c’est aussi un des noms d’Arjuna. Hanumān figurera sur l’étendard d’Arjuna, d’où il effraiera ses ennemis.
– vijayasya dhvajasthaḥ : tout se passe comme si le génitif, complément de l’ensemble du composé, était en fait complément de son premier membre, dhvaja‑, m, « enseigne », « étendard ».
– mokṣyāmi : 1re pers. sg. du futur de MUC‑, VI, P, muñcati, Ā, muñcate, « libérer », « délivrer », « émettre ».
– prāṇaharaḥ = prāṇān harati (upapadasamāsa).
– antar‑DHĀ‑, III, Ā, antardhatte : « placer à l’intérieur », « cacher », « faire disparaître » ; passif antardhīyate : « disparaître » (antaradhīyata : 3e pers. sg. du prétérif passif, avec l’augment entre le préverbe et le radical). Ce verbe marque la fin brutale du dialogue et de l’épisode !

Strophe 150.16

– gate tasmin harivare : locatif absolu (hari‑, m : « singe »).
– vyacarat : construit ici avec deux compléments, un complément d’objet à l’accusatif (le lieu parcouru), et un complément à l’instrumental (le chemin emprunté).

Strophe 150.17

– anusmaran (pāda a), smaran (pāda d) : deux synonymes, qui désignent ici deux procès entre lesquels il existe une légère différence ; Bhīma « se souvient » de Hanumān, qu’il a vu lui‑même, et « songe » à Rāma, dont ce dernier lui a parlé. Par le biais du souvenir, la Geste de Rāma se trouve donc intégrée dans le récit du Mahābhārata.
– dāśarathi‑, m : « fils de Daśaratha », c’est‑à‑dire Rāma, dont Hanumān lui a résumé les exploits (cf. 147.28a).
– māhātmya‑, n : « grandeur » ; ce substantif désigne également un récit exaltant la grandeur d’un personnage, dieu ou héros, ou d’un lieu (il renvoie donc, ici, au récit de Hanumān).
– anubhāva‑, m : « puissance », « majesté ».

6.3. Traduction

Vaiśaṃpāyana dit :

150.1
Alors, contractant ce corps gigantesque, qu’il avait grandi à volonté,
Et lui redonnant sa taille initiale, le singe étreignit Bhīmasena entre ses bras.

150.2
Dans l’étreinte de son frère, ô descendant de Bharata, Bhīma aussitôt
Sentit disparaître sa fatigue et tout fut placé sous les meilleurs auspices.

150.3
Le singe, les yeux noyés de pleurs, dit encore ces mots,
S’adressant affectueusement à Bhīma, d’une voix que des larmes faisaient balbutier30 :

150.4
« Rentre chez toi, ô héros, souviens‑toi de moi dans tes conversations,
Et à personne, ô le meilleur des Kuru, ne révèle que je me trouve ici.

150.5
Sortant de la demeure de Dhanada, ô toi à la grande force,
Voici venus, pour les épouses des dieux et des Gandharva, le moment d’accourir et le lieu.

150.6
Et moi aussi j’ai des yeux qui portent leur fuit : cela m’a rappelé le descendant de Raghu,
Que de toucher le corps d’un homme, ô Bhīma, en te touchant.

150.7
Aussi que ma vue, ô héros fils de Kuntī, ne te soit point vaine :
Honorant ton état de frère, choisis une grâce, ô descendant de Bharata !

150.8
S’il faut que je me rende dans la cité qui porte le nom de l’éléphant,
Et que je tue les fils misérables de Dhṛtarāṣṭra, alors je le ferai, pas moins que cela !

150.9
Ou bien s’il faut qu’avec un rocher je réduise leur cité en poussière,
Je le ferai aujourd’hui, pas moins que cela, suivant ton désir, ô toi à la grande force ! »

150.10
Quant à Bhīmasena, quand il eut ouï ces propos du singe magnanime,
Il répondit à Hanumān, d’un cœur rempli d’allégresse :

150.11
« Tu as déjà tout fait pour moi, ô taureau parmi les singes !
Porte‑toi bien, ô toi aux grands bras, je te demande pardon, sois en paix avec moi !

150.12
Les Pāṇḍava ont tous trouvé un protecteur, avec toi pour protecteur, ô toi plein d’héroïsme !
Grâce à ta puissance, nous, nous vaincrons tous nos ennemis ! »

150.13
Hanumān, auquel il avait ainsi parlé, dit à Bhīmasena :
« Parce que nous sommes frères et par affection pour toi, je te ferai une faveur :

150.14
Quand tu te seras enfoncé au sein de l’armée de tes ennemis, toute hérissée de flèches et de lances,
Et que tu pousseras un rugissement de lion, ô héros à la grande force,
Alors moi de mon propre cri je viendrai amplifier ton rugissement.

150.15
Me tenant sur l’étendard de Vijaya, je lâcherai des cris féroces,
Qui anéantiront les vies de tes ennemis ! » Sur ces mots, il disparut.

150.16
Quand le meilleur des singes s’en fut allé, Bhīma, le plus fort parmi les forts,
Reprenant son chemin, parcourut le vaste mont Gandhamādana.

150.17
Il allait, se rappelant la personne et le lustre, incomparable sur la terre, de ce [singe],
Et songeant à la grandeur et à la puissance du fils de Daśaratha.

Bibliographie

Belvalkar, S.‑K. (1924). Kāvyādarśa of Daṇḍin. Sanskrit Text and English Translation. The Oriental Book-Supplying Agency.

Biardeau, Madeleine. (2002). Le Mahābhārata (2 vol.). Seuil. [Résumé sommaire du passage étudié : vol. I, p. 302‑324].

Dumézil, Georges. (1968). Mythe et épopée, t. I : L’idéologie des trois fonctions dans les épopées des peuples indo‑européens. Gallimard.

Dumézil, Georges. (1985). Heur et malheur du guerrier. Flammarion.

Kinjawadekar, Ramchandra Shastri. (1929‑1936). Shriman Mahābhāratam with Bharata Bhawadeepa of Nilakantha (8 vol.). Citrashala Press. <https://archive.org/details/mahabharata_nk>. [Réimpression : 1979, Oriental Book Reprints Corporation].

Roy, Pratap Chandra & Ganguli, Kisari Mohan. (1883‑1896). The Mahābhārata (12 vol.). Bharata Press. <https://archive.org/details/the-mahabharata-by-kisari-mohan-ganguli/page/n15/mode/2up>. [Réimpression : 1970, Munshiram Manoharlal Publishers]. [Passage étudié : vol. III, p. 298‑310].

Schaufelberger, Gilles & Vincent, Guy. (2013‑2018). Le Mahābhārata (t. I (2013) : Le Livre des commencements, Le Livre de l’Assemblée ; t. II (2013) : Le Livre de la Forêt ; t. III (2015) : Le Livre de Virāṭa, Le Livre des Préparatifs, Le Livre de Bhīṣma ; t. IV (2016) : La mort d’Abhimanyu ; t. V (2016) : Les Derniers jours de la bataille ; t. VI (2016) : Apaisement du Roi ; t. VII (2018) : Les Livres du crépuscule ; t. VIII (2018) : Clefs de lecture. Textes de Guy Vincent). Orizons, Cardinales. [Passage étudié : t. II, p. 302‑324].

Sukthankar Vishnu S. et coll. (1933‑1972). The Mahābhārata. For the First Time Critically Edited (21 vol.). Bhandarkar Oriental Research Institute. <https://archive.org/details/Ggro_the-mahabharata-adi-parv-critically-edited-by-vishnu-s-sukhthankar-1927-bhandark>. [Susnommée « Édition critique »]. [Passage étudié : vol. III, p. 471‑796].

Van Buitenen, Johannes Adrianus Bernardus. (1973‑1978). The Mahābhārata (vol. I (1973) : The Book of the Beginning ; vol. II (1975) : The Book of the Assembly Hall, The Book of the Forest ; vol. III (1978) : The Book of Virāṭa, The Book of the Effort). Chicago University Press. [Passage étudié : vol. II, p. 498‑510].

— Pour comprendre ce récit, où abondent les discours argumentatifs invoquant le dharma, citant volontiers les Dharmaśāstra ou l’Arthaśāstra, ou y renvoyant, se reporter à :

Loiseleur Deslongchamps, Auguste Armand Louis. (1833). Lois de Manou, comprenant les institutions religieuses et civiles des Indiens ; traduites du sanscrit et accompagnées de notes explicatives. Imprimerie de Crapelet.

Olivelle, Patrick. (2005). Manu’s Code of Law. A Critical Edition and Translation of the Mānava‑Dharmaśāstra Oxford University Press.

Olivelle, Patrick. (2013). King, Governance, and Law in Ancient India. Kauṭilya’s Arthaśāśtra. A New Annotated Translation. Oxford University Press.

— Pour les particularités grammaticales de la langue épique, on pourra consulter, outre les manuels usuels de grammaire :

Oberlies, Thomas. (2003). A Grammar of Epic Sanskrit. De Gruyter.

Renou, Louis. (1930). Grammaire sanscrite (2 vol.). Adrien‑Maisonneuve. [Réimpression (1 vol.) : 1975 et 1984].

Notes

1 Le texte est reproduit à partir de l’« Édition critique », c’est‑à‑dire de l’édition du Bhandarkar Oriental Research Institute de Poona (se reporter à la bibliographie). Retour au texte

2 Les abréviations seront les mêmes que dans la Grammaire élémentaire et pratique du sanskrit classique, 3e édition (Brocquet, 2023, p. 8) : pour les cas, N, V, Ac, I, D, Ab, G, L ; pour les nombres, sg., du., pl. ; pour les genres, m, f, n ; pour les composés, bv. (bahuvrīhi), tp. (tatpuruṣa), kdh. (karmadhāraya), dv. (dvandva), abh. (avyayībhāva) ; P et Ā sont respectivement les abréviations de parasmaipada (voix active) et ātmanepada (voix moyenne) ; ifc et iic, celles d’in fine compositi et in initio compositi ; enfin, on trouvera quelques abréviations courantes aisément compréhensibles, comme adj., adv., pers., etc. Retour au texte

3 On reviendra en 1.4. sur la signification de cet échec et de la soumission de Bhīma à Hanumān, qui concerne l’aspect initiatique de l’épisode. Retour au texte

4 Ce champ lexical est passé en revue dans une des notes portant sur la strophe 146.56. Comme cette note le précise, seul śabda‑, appliqué ici au son de la conque (śaṅkhasya śabdena), est susceptible, dans un autre contexte, de désigner le son en tant que produisant un sens (par opposition, alors, au lexème artha‑, « sens » : l’opposition śabda‑/artha‑ correspond, mutatis mutandis, à l’opposition saussurienne signifiant/signifié). Retour au texte

5 Il ne saurait être question dans ces lignes de résumer la thèse bien connue de Georges Dumézil, ni sa conception du guerrier indo‑européen, ni les analyses qu’il propose des figures indiennes de guerrier — on n’indiquera pas non plus toutes les références où il aborde ces questions, dans une œuvre immense : le lecteur s’y reportera (la première des deux références données ici pourra servir de porte d’entrée). Qu’il suffise de rappeler que la caractérisation des deux aspects de la fonction guerrière repose sur un impressionnant dossier comparatif, portant sur plusieurs littératures et mythologies de langues indo‑européennes, et que la paire Bhīma/Arjuna a bien des correspondants dans d’autres domaines (Arès/Athéna, etc.). Retour au texte

6 Les jumeaux Nakula et Sahadeva, fils de Mādrī, nés de la semence des dieux Aśvin, se feront passer pour un bouvier et un écuyer lorsque les cinq frères devront séjourner incognito chez le roi Virāṭa. Retour au texte

7 Dans l’épisode d’Hanumān, ces étapes se situent aux strophes suivantes : (1) 146.1‑58 ; (2) 146.59‑73 ; (3) 146.74‑81, 147.1‑7 puis 10‑14 ; (4) 147.15‑19 ; (5) 147.8‑9 puis 147.20‑22 ; (6) 150, 1‑15 (l’expression de l’affection de Hanumān pour Bhīma occupe les strophes 1‑6, l’énoncé de la faveur qu’il lui accorde, les strophes 14‑15). Retour au texte

8 Cette hypothèse se heurte cependant à l’unanimité des recensions de l’épopée, qui toutes comportent les deux strophes. Retour au texte

9 Il corrèle aussi la décadence du dharma aux changements de noms et de couleurs de Viṣṇu : voir les notes explicatives de la strophe 148.16. Retour au texte

10 La rencontre de Hanumān et de Bhīma présente également une analogie, mais avec la Geste de Rāma : l’épreuve consistant à soulever la queue du singe rappelle l’épreuve de l’arc de Śiva au cours du svayaṃvara de Sītā, dont Rāma sort vainqueur (Rāmāyaṇa de Vālmīki, I, 66‑67). Mais c’est une analogie inversée : Bhīma, lui, échoue. C’est peut‑être qu’il n’a pas pour vocation de représenter la martialité dans sa totalité, mais seulement sous son aspect de force brute — quand Rāma est, lui, l’archétype du kṣatriya, au même titre qu’Arjuna dans le Mahābhārata. Retour au texte

11 Il fait cet apprentissage, par exemple, dans la Bhagavdgītā, évoquée supra. Retour au texte

12 Cette mention est reportée depuis le début du chapitre : chaque chapitre (sauf le 149, qui commence au milieu d’un dialogue) commence par cette mention. Bien après la fin de la guerre, Vaiśaṃpāyana raconte à Janamejaya, l’arrière‑petit‑fils d’Arjuna, les événements qui s’y sont déroulés. Retour au texte

13 L’utprekṣā se distingue de la comparaison (upamā) en ce que celle‑ci associe un comparant à un comparé, l’un et l’autre nécessairement dénotés par des groupes nominaux. Dans le cas de l’utprekṣā, il s’agit d’une « vision poétique » (tel est à peu près le sens du mot), inspirée à un locuteur, narrateur ou personnage, par le spectacle décrit. Retour au texte

14 Dans les notes explicatives et dans la traduction, on adoptera uniformément la forme Hanumān. Retour au texte

15 On remarquera d’ailleurs l’imbrication lexicale : nardam fait écho à nardanti (57d). Retour au texte

16 Ce phénomène s’explique par la présence, à date préhistorique, d’une laryngale initiale qui a disparu en sanskrit (la séquence proto‑indo‑européenne *e + laryngale a évolué vers une voyelle longue). Retour au texte

17 Ou : « sa langue et sa bouche cuivrées ». Retour au texte

18 Ou : « pour avertir le singe » (qu’il veut passer). Retour au texte

19 Expression redondante mais traduite littéralement. Retour au texte

20 Le mot à mot, en français, où l’on recourt souvent à « en » suivi du participe présent ou passé, peut induire en erreur. Si le verbe est au passif, on ne peut traduire littéralement : il faut soit transposer à l’actif, soit utiliser une proposition subordonnée, relative ou conjonctive, soit conjoindre des propositions indépendantes. Retour au texte

21 Autres leçons : प्रयाणानि ou प्रधानानि au lieu de प्रार्थनानि. Retour au texte

22 Ou : « les dons » (un des sens de dharma‑). Retour au texte

23 Dans ces gloses, comme dans l’explicitation qui suit, on considère kāryākārya‑ comme un dvandva dénotant une paire indissociable, donc au neutre sg. (voir la note explicative suivante). Retour au texte

24 Ou : « de l’ennemi, de l’allié et de l’armée » (dv.). Retour au texte

25 Ou : « ainsi que les espions », moins probable. Retour au texte

26 Ou : « aux affaires » (politiques et économiques). Retour au texte

27 Ou : « Il faut affecter les justes aux affaires relatives au dharma, les hommes instruits aux affaires relatives à l’artha, / Les eunuques aux femmes, les hommes grossiers aux affaires grossières. » Retour au texte

28 Ou : « rude ». Retour au texte

29 Ou : « le don ». Retour au texte

30 Ou : « d’une voix que des larmes d’affection faisait balbutier », si sauhṛdāt est un complément de cause portant sur bāṣpagadgadayā girā. Retour au texte

Citer cet article

Référence électronique

Sylvain Brocquet, « La rencontre de Bhīma et de Hanumān : Mahābhārata, III, 146‑150 », Agastya [En ligne], 2 | 2026, mis en ligne le 02 juin 2026, consulté le 03 juin 2026. URL : https://publications-prairial.fr/agastya/index.php?id=430

Auteur

Sylvain Brocquet

Aix-Marseille Université, CNRS, TDMAM, Aix-en-Provence, France
sylvain.brocquet[at]univ-amu.fr

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