Le chien, gardien de la maison en sommeil dans la Saṁhitā du R̥gveda (R̥V)

  • The Dog as Guarding the Sleeping Household in the Saṁhitā of the R̥gveda (R̥V)

DOI : 10.35562/agastya.396

Résumés

Le chien de garde, voué à la défense de la maison et de ses habitants, est invoqué dans un hymne suggestif du R̥gveda (7.55), qui a été souvent traduit et commenté. Dans cet hymne le locuteur s’adresse au chien pour l’empêcher d’aboyer et l’endormir. Ensuite, il fait en sorte d’endormir tous les résidents de la maison. L’interprétation la plus consensuelle de cet hymne y voit un charme d’endormissement. Cette définition convient aussi pour la reprise partielle de cet hymne dans l’Atharvaveda. Le texte ne présente pas de difficulté majeure pour un apprenti en sanskrit classique. Les particularités du védique ont été rappelées dans l’article d’Agastya 1 (2025) par Carmen Spiers. Après une introduction sur la figure du chien dans le R̥gveda (R̥V), et sur la métrique du texte de R̥V 7.55, les strophes sont analysées mot à mot et une traduction littérale est donnée en conclusion.

The watch dog, devoted to the defense of the household, is invoked in a famous and delightful hymn of the R̥gveda (7.55), which has been translated in several anthologies. The speaker of this hymn addresses the dog to stop him from barking and put him to sleep. Then he proceeds to ensure the deep sleep of all inhabitants of the house. The most common interpretation of this poem takes it as a sleeping charm, which holds as well for its partial re‑use in the Atharvaveda. The text of R̥V 7.55 does not contain any major difficulty for a student of Sanskrit. Some specific features of the Vedic language have been recalled by Carmen Spiers in Agastya 1 (2025). After an introduction about the traits of the dog in the R̥V, the plan and purpose of the text are discussed, as well as its metrics. The stanzas are analyzed word for word, and a literal translation is given in conclusion.

Plan

Texte

1. Introduction

La figure du chien est ambivalente dans l’ensemble de la tradition indienne. Les références aux différents aspects des canidés sont couvertes largement par Bollée (2006), plus spécialement par Hopkins (1894) et Leach (2025). Cet animal est bien présent dans la littérature védique. Je me contente de rappeler les faits qui ressortent de la Saṁhitā du R̥gveda (R̥V). Le chien était un animal domestique qui servait à surveiller les troupeaux, à écarter les prédateurs, humains ou animaux, tels que les loups. Il servait de gardien de la maison, comme il apparaît dans l’hymne que nous allons étudier, R̥V 7.55. Il était aussi le compagnon du maître pour la chasse. Il faisait partie des animaux rapides à la course, à côté du cheval. Ces caractéristiques assez triviales ne nous apprendraient pas grand‑chose si l’on négligeait la formulation précise des notions en cause. Le bétail du maître comporte des chiens, éventuellement nombreux (cent chiens donnés en récompense au poète, parmi d’autres présents, R̥V 8.55.3) : le chien est mentionné en R̥V 10.117.8c, comme le quadrupède qui suit les autres quadrupèdes (cátuṣpad‑) du cheptel, aux ordres des humains. Les dieux jumeaux Aśvin sont priés de garder les personnes de tout dommage, comme deux chiens, R̥V 2.39.4c. Une déesse métamorphosée en chienne, Saramā, est envoyée par Indra pour récupérer les vaches dérobées par des ennemis, les Paṇi : fidèle à son maître et intrépide, elle franchit tous les obstacles pour parvenir à leur retraite, et les contraint à céder leur butin. Ce mythe est raconté sous forme dialoguée dans l’hymne R̥V 10.108, et narré de façon complète en Jaiminīya‑Brāhmaṇa 2.440‑442. Dans la chasse, le chien est capable de s’opposer au sanglier et de le mordre, cf. R̥V 7.55.4ab et 10.86.4cd. Sa dangerosité et sa férocité sont symbolisées par les crocs qui brillent aux coins de sa gueule. Le chien n’est pas dépourvu d’aspects sombres, redoutables et sinistres. Deux chiens du dieu des morts (originellement le roi des défunts) accompagnent le mort après les funérailles : R̥V 10.14.10ab sārameyaú śvā́nau, caturakṣaú śabálau « les deux chiens, fils de Saramā, à quatre yeux, bigarrés », 11ab yaú te śvā́nau rakṣitā́rau, caturakṣaú pathirákṣī nr̥cákṣasau « tes deux chiens, ô Yama, les gardiens à quatre yeux, qui défendent le chemin, ayant leur regard sur les hommes ». L’agressivité du chien est toujours latente, même si elle est positive quand il repousse les fauves. Il reste le double civilisé du loup (vŕ̥ka‑, masc.), qui incarne dans le R̥V l’ennemi archétypal, le hors‑la‑loi. Les chiens pourraient désigner par métaphore les rivaux des poètes dans R̥V 9.101.1cd ápa śvā́nam śnathiṣṭana, sákhāyo dīrghajihvyàm « ô alliés, percez le chien à la longue langue » (voir la contribution de Spiers dans le présent numéro d’Agastya). Les dieux jumeaux Aśvin sont appelés contre eux : 1.182.4ab jambháyatam abhíto rṣyataḥ śúno, hatám mŕ̥dhaḥ « Happez les chiens aboyeurs de tous côtés, abattez les agents du mépris ». Des chiens figurent parmi les agents démoniaques (yātú‑ masc., traduit habituellement par « sorcier », cf. Spiers, 2025, p. 28‑30) qui sont combattus dans l’hymne R̥V 7.104 (repris dans l’Atharvaveda, Śaunaka‑saṁhitā (ŚS) 8.4 et Paippalāda‑saṁhitā (PS) 16.9‑11) dirigé contre des démons (rakṣás‑) : 20a etá u tyé patayanti śváyātavaḥ « Ces sorciers‑chiens que voici sont en train de voler » pour attaquer de tous côtés, et dans la strophe 22 le śvá‑yātu‑ est en compagnie d’autres démons qu’Indra doit tuer, « sorcier‑hibou » (úlūka‑yātu‑), « sorcier‑loup » (kóka‑yātu‑), « sorcier‑aigle » (suparṇá‑yātu‑), « sorcier‑vautour » (gŕ̥dhra‑yātu‑). Dans ce cas, le chien se situe dans le monde sauvage et hostile. Tous les éléments revus précédemment sont à l’arrière‑plan de l’hymne suivant, à des titres divers.

L’hymne R̥V 7.55 (no 571 dans la numération continue) appartient au maṇḍala VII, qui est attribué à la famille Vasiṣṭha : tous les auteurs sont des descendants de ce sage (ŕ̥ṣi‑) des temps originaires, et portent le même nom. Cet hymne est atypique du fait qu’il ne s’adresse pas à un grand dieu du panthéon, dont l’éloge renforce une prière. Sa première strophe est adressée à un dieu tutélaire, une sorte de genius loci, dont la présence dans le R̥V est assez fugace (voir Macdonell, 1897, p. 138) : vástoṣ páti‑, le « maître de la demeure » (‘lord of the dwelling place’), qui est invoqué pour la protection de la maisonnée, la prospérité de ses habitants, du bétail, etc. Il n’est mentionné que quelques fois ; divers dieux (Soma, Tvaṣṭar, Rudra) lui sont identifiés. La strophe 7.55.1 rattache étroitement l’hymne au texte immédiatement précédent, qui est le seul poème du R̥V adressé à ce dieu ; 7.54, long de 3 strophes en mètre triṣṭubh (strophe de 4 x 11 syllabes). La récitation de cet hymne est prescrite ultérieurement dans les sūtra domestiques (Gr̥hya‑sūtra), lors de l’entrée dans une nouvelle maison. L’essentiel de l’hymne 7.55, dans ses sept strophes suivantes, possède un thème propre, qui explique qu’il soit catalogué comme « charme d’endormissement » (‘sleeping charm’), alias prasvāpinya upaniṣat (Sarvānukramaṇī). Plusieurs faits de métrique et de langue laissent à penser que cette composition est relativement tardive, et introduite récemment dans ce maṇḍala. Pourtant, il n’a aucun caractère atharvanique. Il est exclu de considérer la strophe 7.55.1 comme appartenant originellement à l’hymne 7.54, dont elle aurait été détachée. En effet, cet hymne est complet, ce qui est marqué par le refrain final (3d), qui est la « signature » de la famille Vasiṣṭha. On a proposé de voir dans 7.55.1 un hymne à Vāstoṣ‑pati réduit à une strophe, auquel on aurait rattaché la suite. Cela semble inutile, car la composition offre une cohérence assez évidente, dont les séquences sont marquées par les changements de mètre (voir plus loin), selon un procédé traditionnel :

  • Strophe 1 : propitiation du « Maître de la demeure », pour qu’il soit un allié, par un locuteur qui se trouve devant la maison.

  • Strophes 2‑4 : incantations pour calmer le chien de garde, l’empêcher d’aboyer et l’endormir.

  • Strophes 5‑8 : incantations pour endormir toute la maisonnée, dans un certain ordre : famille nucléaire, chef du clan, parents, voisins proches, tous les gens (5‑7), finalement retour à l’intérieur, avec énumération des femmes endormies (8).

La notion‑clé est donc celle du sommeil, exprimée par les verbes SAS‑ et SVAP‑, dont la répétition produit un effet quasi hypnotique. L’autre isotopie est celle de la résidence : vástu‑ (1), harmyá‑ (6) et composés avec la racine ŚĪ‑ (8). Au terme de ce charme en paroles, la grande maison est bien fermée et silencieuse, comme sont fermés les yeux de tous ses habitants. Cette opération d’endormissement se réalise sans drogues, sans magie, seulement par le pouvoir des mots. En dépit des effets de répétition morphologique et phonétique, il ne semble pas opportun de qualifier cette composition de « berceuse » (lullaby). Ce beau poème dégage une impression de sérénité, de paix et d’ordre. Il est vain de vouloir identifier de façon trop naturaliste ou vulgaire celui qui parle pour endormir le chien et toute la maisonnée, comme il a été proposé par divers interprètes, en relation avec la littérature post‑védique et classique : un voleur, un amoureux (de la famille Vasiṣṭha) qui veut retrouver sa belle ? Cette dernière hypothèse, suggérée par la présence des femmes, est acceptée par un savant circonspect, Oldenberg (1912, p. 42, où sont discutées les interprétations antérieures). De façon plus réaliste, Geldner (1951, t. 2, p. 229) y voyait le « chapelain » (purohita) du « maître du clan » (5b), virtuellement un roi : ce serait donc un brâhmane, apte à utiliser des formules. Cela me semble correspondre à un mouvement circulaire discrètement suggéré par le texte. Le locuteur est d’abord devant le domaine : il endort son gardien, le chien, puis tous les habitants, et les voisins, donc en entrant dans la maison et en la parcourant, puis en sortant brièvement ; il voit la lune, puis il entre à nouveau et ferme les portes sur lui, et jette un regard aux femmes, avant d’entrer lui‑même dans la nuit. Durant ce parcours, il ne cesse de parler à voix basse.

Cet hymne fut repris en partie dans l’Atharvaveda, ŚS 4.5 (‘An incantation to put to sleep’) et PS 4.6 (‘For putting others to sleep’), sans la strophe R̥V 7.55.1, et en changeant la succession des strophes : ŚS 4.5.1 (PS 4.6.1) reprend R̥V 7.55.7, ŚS 4.5.2 (≈ PS 4.6.2) contient seulement le pāda c (stríyas ca sárvāḥ svapāya), qui correspond très partiellement à R̥V 7.55.8cd, ŚS 4.5.3 (≈ PS 4.6.3) reprend R̥V 7.55.8, mais en changeant l’ordre des femmes en ab, ŚS 4.5.4 (PS 4.6.4) est nouveau, ŚS 4.5.5 (≈ PS 4.6.5) reprend largement, avec de menus changements, R̥V 7.55.6, ŚS 4.5.6 (≈ PS 4.6.6), reprend, avec un changement concernant le verbe, R̥V 7.55.5, ŚS 4.5.7 (PS 4.6.7) est nouveau. La composition soigneuse de l’hymne du R̥V est annihilée. Dans le rituel pratique lié à l’AV, l’hymne de la ŚS est mentionné dans le cadre des rites relatifs aux femmes (strī‑karmāṇi), Kauśika‑sūtra, 32, 28‑36, 40. Le commentateur Dārila (ad 36.1) précise que l’endormissement (svāpanam) des femmes et des chiens (ŚS 4.5.2) vise à faciliter le rendez‑vous clandestin d’un amant avec sa maîtresse (voir Bloomfield, 1897, p. 105‑106 [traduction] et p. 371‑373 [commentaire]). Cette interprétation était motivée par l’évocation répétée de femmes dans la maison endormie. Mais la lecture de l’hymne du R̥V, dans lequel un seul chien est mentionné (et non pas plusieurs, comme dans ŚS 4.5.2d), sans aucune allusion à un rendez‑vous galant (niṣkr̥tám, thème déjà exploité dans le R̥V) ne favorise pas cette approche.

2. Métrique

L’hymne recourt à trois mètres différents : gāyatrī, 3 pāda de 8 syllabes (strophe 1), upariṣṭādbr̥hatī, 4 pāda de 8+8+8+12 syllabes (strophes 2‑4), anuṣṭubh, 4 pāda de 8 syllabes (strophes 5‑8). Ces strophes sont divisées en deux hémistiches, sans pause entre les deux pāda de chaque hémistiche : 8+8 | 8 pour la gāyatrī, 8+8 | 8+8 pour l’anuṣṭubh, 8+8 | 8+12 pour l’upariṣṭādbr̥hatī. Dans l’upariṣṭādbr̥hatī, le dernier pāda de 12 syllabes consiste en l’addition d’une séquence de 4 syllabes à un pāda de 8 syllabes, aussi en rythme ïambique, ici le refrain ní ṣu svapa. Dans tous ces pāda de 8 syllabes, la cadence est en principe de rythme ïambique (‿ — ‿ x ; x = syllabe finale indifférente, longue ou brève). Bien que tous les hymnes du maṇḍala VII contiennent des irrégularités, cet hymne présente un nombre relativement élevé de séquences rares et contradictoires : cadence rare — — ‿ x en 1a ; cadence rare ‿ — — x en 6c ; cadence rare — ‿ ‿ x en 7a ; cadence déviante — ‿ ‿ x en 5a ; cadence déviante — — ‿ x en 5c ; cadence déviante ‿ — — x en 6c ; cadence trochaïque (imposée par le nom propre) — ‿ — x en 2a, 3a ; ouverture rare — ‿ ‿ ‿ en 5d. Pāda 8c de 7 syllabes et avec cadence trochaïque — ‿ — x. Ces licences surviennent toujours à l’intérieur des hémistiches, les cadences des pāda finaux (b, d) d’hémistiche sont toujours correctes.

D’après ces faits, l’hymne est classé comme tardif par Arnold (1905, p. 280, 309) et Oldenberg (1912, p. 42). Cela ne signifie pas qu’il soit dépourvu de phraséologie et de syntaxe ancienne, comme le montre l’emploi des verbes « dormir ».

3. Texte : R̥V 7.55 (huit strophes)

amīvahā́ vāstoṣ pate
víśvā rūpā́ṇy āviśán |
sákhā suśéva edhi naḥ || 1 ||

amīvahā́ : nom. masc. sg. de amīva‑hán‑, composé tatpuruṣa (TP) de rection verbale, « qui tue la maladie », avec en second membre le nom d’agent, nom‑racine de HAN‑ « frapper, tuer », et en premier membre amīva‑, base de ámīvā‑ fém. « affection, souffrance, maladie ». Ce dernier est la substantivation (°vā < *°u̯aH < *°u̯e‑h2) de amīvá‑, originellement adjectif « qui affecte, fait souffrir », dérivé de la racine AMi‑ « saisir, prendre », voir aussi l’adjectif privatif an‑amīvá‑ « dépourvu de maladie, en bonne santé ». La maladie était conçue comme une puissance démoniaque qui s’empare du corps. Comme les oppositions de nombre sont annulées en premier membre de composé, on pourrait aussi bien traduire par « qui tue les maladies ».

vāstoṣ pate : vocatif sg. de vā́stoṣ páti‑, masc. « maître de la demeure », nom d’un dieu protecteur. Le premier terme est le génitif sg. de vā́stu‑ nt. « maison, demeure, habitation ». Ce nom est hérité, cf. tokh. A waṣt (pl. waṣtu), B ost (pl. ostuwa) « maison » (< tokharien commun *wāstu), gr. (ϝ)ἄστυ (myc. wa‑tu‑) « ville » (voir la discussion du sens et de l’étymologie par Pinault, 2020, p. 540‑550). Devant  (comme devant ) initial du mot suivant qui se trouve en liaison étroite, sandhi védique (caractéristique du R̥V) avec maintien de la sifflante rétroflexe dans °oṣ (comme dans °iṣ, °uṣ), au lieu du visarjanīya (°oḥ), analogue au sandhi interne, e.g. duṣ‑kŕ̥t‑ « qui agit mal ». Comme ce groupe est centré sur un nom au vocatif (pate, de páti‑), les deux termes du groupe, situé à l’intérieur du pāda, sont inaccentués. En revanche, quand le groupe vocatif est en début de pāda, le premier terme est accentué sur la première syllabe, cf. vā́stoṣ pate en R̥V 7.54.1a, 2a, 3a.

víśvā : acc. neutre pl. de víśva‑ « tous », avec la finale védique °ā (< *°aH < indo‑eur. *°e‑h2) des adjectifs et substantifs thématiques, concurrencée par víśvāni, qui sera la forme du sanskrit ultérieur. Cette concurrence entre une finale brève °ā et une finale longue °āni permettait aux poètes de les utiliser en fonction des besoins métriques ou esthétiques, dans ce dernier cas à des fins d’homéotéleute. Le védique possède deux adjectifs (à déclinaison pronominale) pour « tout, tous », qui n’ont pas la même valeur : víśva‑ renvoie à la totalité comme diversité, pluralité, alors que sárva‑ renvoie à la complétude, à l’intégrité, à l’entièreté. Tous deux s’emploient au singulier pour signifier « tout un chacun », toute personne, quelle qu’elle soit.

rūpā́ṇi : acc. pl. de rūpá‑, nt. « forme », précisément forme visible, extérieure. Dans le syntagme víśvā rūpā́ṇi la désinence longue °āni n’est employée qu’une fois.

āviśán : nom. masc. sg. du participe présent ā‑viśánt‑, du verbe VIŚ‑ « entrer », préverbé par ā́ « vers, dans », sur un thème de présent du type tudáti (racine TUD‑), présent thématique sur le degré zéro de la racine et accentué sur la voyelle thématique, type tudādi dans la terminologie grammaticale.

edhi : 2e sg. actif de l’impératif présent de AS‑ « exister, être ». Cette forme repose sur le degré plein de la racine < *az‑dhi, alors que la forme héritée en indo‑iranien (encore reflétée par avestique zdī) avait le degré zéro de la racine (< *zdhi < h1s‑dhi, cf. gr. ἴσθι). Le prototype fut refait sur le degré plein qui figurait dans la 3e sg. act. ás‑tu. En proto‑indo‑européen, la 2e sg. act. de l’impératif était exprimée par le thème verbal au degré plein, sans désinence, ou par la désinence (ancienne particule) *‑dhi (> skr. ‑dhi/‑hi) après thème verbal à la forme faible.

naḥ : pronom enclitique de 1re personne du pluriel, qui peut avoir valeur d’accusatif, de génitif ou de datif. C’est la dernière possibilité qui vaut dans le présent contexte, mais la première plus loin (6b).

sákhā : nom. sg. de sákhāy‑/sákhi‑ masc. « allié, compagon ». Il réfère à l’alliance entre humains, et par extension à celle entre tel ou tel dieu et les humains, dans toutes sortes d’activités sociales et dans l’échange réciproque de prestations. Ce terme est indirectement apparenté à la racine SAC‑ « suivre, accompagier, être associé », et au latin socius « associé, allié ».

suśévaḥ : nom. masc. sg. de l’adjectif su‑śéva‑ « bienveillant, bien disposé ». Composé mélioratif de śéva‑ adj. « cher, précieux, favorable », apparenté à śivá‑ adj. « bienfaisant, propice, salutaire, amical », etc. Composé TP avec préfixe adverial su‑ « bien » et « très, beaucoup », qui porte sur l’adjectif en second membre.

yád arjuna sārameya
datáḥ piśaṅga yáchase |
vī̀va bhrājanta r̥ṣṭáya
úpa srákveṣu bápsato ní ṣú svapa || 2 ||

yád : conjonction de subordination, ici avec valeur temporelle ; basée sur le neutre, acc. sg., du pronom relatif yá‑.

arjuna : voc. masc. sg. de l’adjectif árjuna‑ « blanc, brillant, argenté ». Riche famille étymologique, cf. gr. ἄργυφος « blanc, brillant », ἄργυρος masc. « argent », véd. rajatá‑ masc. « argent », lat. argentum, etc. Ce terme appartient au groupe de la blancheur et de la brillance (voir Viti, 2025, p. 266‑268, 289‑292). Sa présence semble contradictoire avec celle de piśáṅga‑ « tanné, brun tirant sur le rouge », qui apparaît juste après, toujours à l’adresse du chien, à moins d’admettre que celui‑ci avait une tache blanche sur le pelage. Plus probablement, árjuna‑ fait ici allusion à une autre épithète du chien de la même racine, r̥jrá‑ « brillant » et « rapide », qui est héritée, cf. gr. ἀργός (< *ἀργρός) dans la formule homérique (Iliade) κύνες ἀργoί « chiens rapides », et dans le nom du chien d’Ulysse, Ἄργoς. Ces termes appartenaient à un ensemble de dérivés en relation d’implication mutuelle par substitution de suffixes, dénommé « système de Caland ». En regard de r̥jrá‑, la forme de Caland en composition r̥ji‑ (cf. gr. ἀργι‑) figure dans l’adjectif épithète devenu nom propre r̥jí‑śvan‑ (R̥V) « doté de chiens rapides ».

sārameya : voc. sg. de sārameyá‑ masc. « fils (descendant) de Saramā », nom de la chienne, sarámā‑, qu’Indra envoya en mission pour retrouver les vaches volées et gardées par un peuple hostile aux Ārya et avare, les Paṇi (paṇí‑ masc., nom. pl. paṇáyaḥ). Elle est partie en messagère (dūtá‑) au bout du monde, au‑delà du fleuve Rasā, et elle a finalement arraché les vaches aux Paṇi. En récompense de sa réussite, Indra lui accorda une descendance innombrable. Ce mythe est la base de l’hymne dialogué R̥V 10.108, et il est narré dans une des légendes du Jaiminīya‑Brāhmaṇa relatives à Indra. Le nom sarámā‑ signifie littéralement « coureuse », « coursière », dérivé de la racine SAR‑ « courir », que l’on retrouve plus loin (3b) dans punaḥ‑sara.

yáchase : 2e sg. moyen de l’indicatif présent du verbe YAM‑ « tenir, présenter, offrir ». Thème de présent ‑ccha‑ sur le degré zéro de la racine, accentuée, actif 3e sg. yácchati, type gácchati sur la racine GAM‑ « venir ». Les manuscrits védiques notent généralement ‑ch‑ simple, mais ce dernier représente un groupe de consonnes, comme le montre la valeur longue de la syllabe précédente, même si la voyelle est brève, comme il se vérifie ici à la cadence. En raison de cette prosodie, le Prātiśākhya (manuel d’orthoépie) du R̥V prescrit le doublement de ‑ch‑ en ‑cch‑ après voyelle brève, et seulement après ‑ā́‑ pour les voyelles longues. Cette règle est suivie par Max Müller dans son édition du R̥V, alors qu’Aufrecht a préféré ‑ch‑. Le développement ultérieur en indo‑aryen et dans les traditions manuscrites est complexe. Historiquement, ce suffixe de présent thématique remontait à indo‑eur. *‑sḱe‑, cf. véd. pr̥ccháti vs lat. poscit, av. pərəsaitē < *pr̥ḱ‑sḱé‑ sur la racine *preḱ‑ « demander », véd. gácchati vs av. jasaiti, gr. βάσκε « viens ! » < *g‑sḱe‑, de la racine *gem‑ « venir ». Le groupe *‑sḱ‑ donnait indo‑iranien *‑sć‑ > iranien *‑sś‑, *‑šś‑ simplifié en ‑s‑, mais indo‑aryen ‑cch‑ avec aspiration induite par la sifflante et assimilation. Pour les explications des étapes, voir Kobayashi (2004, p. 68‑81, avec bibliographie antérieure).

datáḥ : acc. pl. de dánt‑/dát‑ masc. « dent », concurrencé par la forme thématisée dánta‑, masc. (qui apparaît déjà dans le R̥V), puis remplacée par celle‑ci. Ces dents sont les canines du chien, en regard des défenses du sanglier (voir l’évocation dans la strophe 4), qui servent à piquer et à déchirer.

piśaṅga : voc. masc. sg. de l’adjectif piśáṅga‑ « rougeâtre, brun rougeâtre, tanné », cf. reddish, reddish-brown or reddish-yellow, tawny (Monier-Williams, p. 628b). Cet adjectif s’applique dans le R̥V aux chevaux, aux vêtements, aux richesses, lesquelles sont « dorées » (voir Viti, 2025, p. 353‑355), etc. Cet adjectif ne désigne pas une teinte chromatique précise, mais une couleur du groupe des bruns, fauves, tannés, qui est assez brillante, puisqu’elle peut confiner à celle de l’or. C’est un brun tirant sur le rouge, bien que distinct du rouge (aruṇá‑, aruṣá‑, rudhirá‑, róhita‑, lóhita‑). Ce mot est dérivé de la racine PIŚ‑ « inciser, graver », d’où « préparer, orner, décorer, façonner », base de péśas‑ nt. (av. paēsah‑) « ornement, décoration ». Cette étymologie ne suffit pas à définir la couleur en question.

ví… bhrājante : 3e pl. moyen de l’indicatif présent de BHRĀJ‑ « briller », avec préverbe  « au loin, largement », en répandant la lumière, l’éclat.

iva : conjonction de comparaison « comme », enclitique. Selon la règle générale du sandhi accentuel, la voyelle longue ou diphtongue issue de la contraction de voyelles reçoit le ton aigu (udātta). Par exception, la voyelle issue de contraction ‑í+i‑ est accentuée ī̀, parce que le svarita d’enclise l’a emporté sur l’udātta précédent, ici +iva > vī̀va, comme diví+iva > divī̀va, etc. C’est le svarita de contraction (praśliṣṭa) selon les Prātiśākhya. Dans ce pāda, la particule n’est pas placée, comme il est de règle, après le comparant r̥ṣṭáyaḥ. L’ordre des mots attendu en prose ví r̥ṣṭáya iva bhrājante était incompatible avec la structure métrique, tout comme l’ordre alternatif ví bhrājante r̥ṣṭáya iva : dans les deux cas, la cadence était fausse. La solution adoptée consiste à déplacer la conjonction enclitique iva en seconde position dans la phrase et le pāda (dite « position de Wackernagel »), en sorte que la particule porte sur le comparant, et non pas sur le verbe, bien qu’elle suive son préverbe.

r̥ṣṭáyaḥ : nom. pl. de r̥ṣṭí‑ fém. « lance ». En l’occurrence, ce qui est visé, c’est la partie supérieure métallique, aiguë et tranchante.

srákveṣu : loc. pl. de srákva‑ masc. « mâchoire », originellement « commissure des lèvres, coin de la bouche », cf. sŕ̥kvan‑ masc. « mâchoire », skr. épique et classique sr̥kvan‑, sr̥kvi‑, pkt. sikka‑ « coin de la bouche ».

bápsataḥ : gén. masc. sg. du participe présent actif de BHAS‑ « mâcher, déchirer » avec les dents. Thème de présent athématique à redoublement : indicatif prés. act. 3e sg. bábhasti < *bhá‑bhas‑ti (par la loi de Grassmann), 3e pl. bápsati (par analogie de la forme du thème fort, au singulier actif, au lieu de *bhápsati < *bhá‑bhs‑ati qui était attendu après l’assimilation régressive de sonorité et annnulation de l’aspiration dans le cluster *‑bhs‑ > ‑ps‑).

úpa : préverbe « près de », souvent avec des verbes de mouvement ou ajoutant la notion d’approche à d’autres lexèmes verbaux, par exemple úpa‑SAD‑ « s’approcher pour honorer, servir » ; aussi employé comme préposition avec l’accusatif « vers, auprès de », et, comme ici, avec le locatif « près de, sur, à ».

ní … svapa : 2e sg. actif de l’impératif aoriste de SVAP‑ « s’endormir », avec préverbe  « en bas, vers le bas », qui exprime l’idée de tomber dans le sommeil. La racine SVAP‑, comme la racine indo‑eur. *sṷep‑, avait une valeur ponctuelle, télique, exprimant la transition de l’état de veille au sommeil. Elle est la base du nom svápna‑ masc. « sommeil » et « rêve » (voir Pinault, 2009, avec références). En védique ancien, elle fournissait l’aoriste (participe act. svapánt‑ « endormi »), le parfait suṣvā́pa « il est endormi » , qui exprimait état résultant de l’action de s’endormir, et l’adjectif verbal suptá‑ « endormi ». Ici et dans les deux strophes suivantes, l’impératif est employé pour ordonner au chien de s’endormir aussitôt et de cesser d’aboyer, au risque de réveiller toute la maisonnée. En raison de l’ambiguïté de la forme svapánt‑, l’aoriste radical fut thématisé en svap‑á‑, ici à l’impératif. Au stade post‑R̥V, ces deux thèmes furent transférés au présent (3e sg. act. svápiti [avec ‑i‑ secondaire] et svápati), en remplacement du présent sásti, de la racine SAS‑, voir plus loin (strophe 5). Sur la distribution de ces deux racines en védique et leurs systèmes verbaux, voir Jamison (1982) et Barton (1985).

 : particule de renforcement de l’impératif. Cette particule assez fréquente dans le R̥V figure dans 80 % des occurrences en contexte modal, dans des exhortations, requêtes, invitations, et de façon prédominante à l’impératif. Elle est toujours en position seconde dans la phrase, souvent après préverbe (comme ici), pronom, adverbe. Si cette particule est apparentée au préfixe mélioratif su‑ « bien », elle ne peut pas être traduite ainsi, parce qu’elle a largement perdu sa valeur lexicale (voir Klein, 1982, p. 12‑25).

stenáṁ rāya sārameya
táskaraṁ vā punaḥsara |
stotr̥̄́n índrasya rāyasi
kím asmā́n duchunāyase ní ṣú svapa || 3 ||

rāya : 2e sg. act. de l’impératif présent du verbe RĀ‑ « aboyer », avec complément à l’accusatif de la personne sur laquelle le chien hurle. Cette racine est apparentée à celle du latin lātrō, inf. lātrāre « aboyer ».

stenám : acc. sg. de stená‑ masc. « voleur », apparenté à stéya‑ nt. « vol, larcin », stāyú‑ masc. « voleur », adv. stāyát (AV) « furtivement, à la dérobée, secrètement ». Racine à s‑mobile, cf. véd. tāyú‑ masc. « voleur », av. taiiu‑, etc.

táskaram : acc. sg. de táskara‑ masc. « brigand, voleur ». Sans étymologie assurée, peut‑être apparenté au verbe TAṀS‑ « secouer, tirer, agiter en tous sens », R̥V parfait 3e pl. moyen tatasré, présent causatif taḿsayati, etc. (voir Jamison, 1983, p. 93‑94). Ce terme est de formation plus récente que stená‑, et peut‑être doté d’une nuance populaire ou péjorative.

 : conjonction de coordination à valeur alternative « ou, ou bien » ; enclitique, employée après le second terme coordonné.

punaḥsara : vocatif masc. sg. de punaḥ‑sará‑, adjectif (hapax legomenon) créé pour la circonstance ; composé TP de rection verbale, avec en second membre un nom d’agent de SAR‑ (voir plus haut, strophe 2) et en premier membre púnar, adv. « arrière, en arrière », d’où « en retour, en revenant », avec verbes de mouvement ; « en réponse, une autre fois, de nouveau », avec divers verbes. Comportement du chien fidèle, qui revient en hâte vers son maître.

rāyasi : 2e sg. act. de l’indicatif présent du verbe RĀ‑ « aboyer ».

stotr̥̄́n : acc. pl. de stotŕ̥‑, masc. « laudateur », nom d’agent de la racine STU‑ « louer, célébrer », base du nom stóma‑ masc. « louange, éloge », d’où concrètement « hymne », et du terme devenu populaire plus tard, stotrá‑ nt. « éloge ». Le type de nom d’agent en ‑tár‑ accentué sur le suffixe est régulièrement construit avec un complément au génitif, par contraste avec le nom d’agent en ‑tar‑ accentué sur la racine, qui est construit avec l’accusatif.

índrasya : gén. sg. du théonyme índra‑ masc. « Indra ». Nom employé ici à dessein, parce que tous les poètes sont des laudateurs d’Indra, le dieu le plus invoqué dans les hymnes du R̥V après Agni, et parce qu’il était le maître de la mère de tous les chiens, selon le mythe auquel le nom sārameyá‑ (2a, 3a) fait allusion.

kím : adverbe interrogatif « pourquoi ? », « en quoi ? », par adverbialisation d’une des formes de neutre sg. du pronom interrogatif ká‑, l’autre étant kád.

duchunāyase : 2e sg. moyen de l’indicatif présent du verbe duchunāya‑ « vouloir le malheur » de quelqu’un, « chercher noise », « menacer de malheur ». Les verbes dénominatifs, qui expriment la réalisation potentielle de la notion exprimée par le nom de base, prennent souvent une valeur désidérative. Le verbe est inaccentué parce qu’il est en proposition indépendante et à l’intérieur du pāda ; s’il était accentué, ce serait sur le suffixe ‑yá‑, comme il est de règle dans les présents dénominatifs. Dénominatif de duchúnā‑ fém. « malheur, infortune, malchance » (R̥V), souvent personnifiée. Ce nom repose sur le composé TP *duṣ‑śúna‑ « mauvais succès, mal‑chance », avec remontée de l’accent comme attendu dans les composés TP à premier membre a(n)‑, su‑, duṣ‑, cf. su‑vī́ra‑ « homme de valeur », a‑vī́ra‑ « non viril » (vīrá‑). Le nom śuná‑ nt. signifie « prospérité, bonheur, succès », souvent employé dans le R̥V à l’accusatif de but « pour le bonheur ». Le sandhi de la séquence °uṣ‑śu° donnait °ucchu° par assimilation, noté °uchu°, mais avec quantité longue de la syllabe précédant la fricative aspirée.

asmā́n : acc. pl. du pronom de 1re personne pluriel, nom. vayám, cf. 7c.

tváṃ sūkarásya dardr̥hi
táva dardartu sūkaráḥ |
stotr̥̄́n índrasya rāyasi
kím asmā́n duchunāyase ní ṣú svapa || 4 ||

tváṃ, forme en sandhi de tvám : nom. sg. du pronom de 2e personne singulier.

dardr̥hi : 2e sg. actif de l’impératif présent intensif du verbe DAR‑/DR̥‑ « séparer de force, fendre, déchirer ». Le type de présent athématique dit « intensif », a très souvent, comme ici, une valeur itérative : « mordre » de façon répétée. Il consiste en la répétition de la racine, qui a la forme pleine (guṇa) au thème fort, voir plus loin (4b) dardartu, et la forme faible (degré zéro) au thème faible. À côté de formes aniṭ (« sans ‑i‑ » final), comme celles‑ci ou comme dans l’aoriste radical athématique (3e sg. act. ádar < *á‑dar‑t), la racine présente des formes seṭ (« avec ‑i‑ » final < *sa‑i‑ṭ), qui sont secondaires, comme dans l’indicatif prés. act. 1re sg. dardarīmi, 3e sg. dardarīti, par contraste avec la 2e sg. dárdarṣi (voir Schaefer, 1994, p. 135‑136). Le verbe DAR‑/DR̥‑ a couramment un complément d’objet à l’accusatif. Il est remplacé ici par le génitif en valeur partitive, comme dans les verbes signifiant « manger, boire, consommer, prendre une part » de quelque chose.

sūkarásya : gén. sg. de sūkará‑ masc.

sūkaráḥ : masc. sg. de sūkará‑ masc. « porc sauvage », assimilé au « sanglier », dont le nom spécifique est varāhá‑ masc., déjà indo‑iranien, cf. av. varāza‑, persan gurāz. Ce terme ne peut pas être séparé d’indo‑eur. *súH‑ « porc, cochon », reflété par av. hū‑, moyen‑perse xūg, gr. ὕς, lat. sūs, v.h.all. , etc. Il repose probablement sur *sū‑ka‑ « sorte de porc ».

dardartu : 3e sg. actif de l’impératif présent intensif du verbe DAR‑/DR̥‑ « déchirer ». Cette évocation du combat du chien contre le sanglier, dans le contexte de la chasse, trouve un écho en R̥V 10.86.4cd, dans un hymne dialogué, quand Indrāṇī invite Indra, son époux, à punir son compagnon bestial et lubrique, Vr̥ṣākapi : śvā́ nv àsya jambhiṣad ápi kárṇe varāhayúḥ « Maintenant, que le chien, le chasseur de sanglier, le morde à l’oreille ! ». Le poète fait peut‑être allusion au réveil de la nature sauvage du chien, quand il combat les fauves, dont le sanglier, dans la forêt, et qui aurait fait résurgence à la faveur de la nuit. L’idée serait que le chien de garde, lorsqu’il suspecte l’intrusion d’un voleur ou d’un agresseur, retrouve son comportement féroce, alors qu’il est ordinairement paisible. Le sens de la racine DAR‑/DR̥‑ « déchirer » implique la valeur itérative du présent redoublé, dit « intensif ». Pour rendre cette description, j’ai employé plus loin dans la traduction la locution « déchirer à belles dents », qui présuppose la répétition de l’action, lorsque deux bêtes furieuses se combattent et se mordent tour à tour.

táva : acc. sg. du pronom de 2e personne singulier, tvám. Le polyptote du pronom et de sūkará, combiné avec la variation de la personne du verbe, exprime la réciprocité de l’action dans l’affrontement entre bêtes.

sástu mātā́ sástu pitā́
sástu śvā́ sástu viśpátiḥ |
sasántu sárve jñātáyaḥ
sástv ayám abhíto jánaḥ || 5 ||

sástu : 3e sg. actif de l’impératif présent de SAS‑ « dormir ». Cette racine, comme la racine indo‑eur. *ses‑, avait une valeur durative et atélique, exprimant le sommeil comme processus qui se prolonge sans limite. Elle donnait seulement un thème de présent. Ici, comme dans la phrase suivante au pluriel (5c), il s’agit d’empêcher les habitants de la maison de se réveiller, et de les pousser à continuer à dormir, sans être inquiétés par les aboiements éventuels du chien (voir Pinault, 2009, p. 234‑236).

mātā́ : nom. sg. de mātŕ̥‑ fém. « mère ».

pitā́ : nom. sg. de pitŕ̥‑ masc. « père ».

śvā́ : nom. sg. de śván‑ masc. « chien », flexion : acc. sg. śvā́nam, gén. sg. śúnaḥ, nom. pl. śvā́naḥ, acc. pl. śúnaḥ, instr. pl. śvábhiḥ, etc. Nom hérité, thème indo‑eur. *ḱu̯ón‑/*ḱun‑, cf. av. span‑, nom. sg. spā, acc. sg. spānəm, gén. sg. sunō, etc., avec réduction de l’apophonie, gr. κύων, acc. sg. κύνα, gén. sg. κυνός, nom. pl., κύνες, acc. pl. κύνας, etc. Dans le R̥V, comme en indo‑européen, la forme monosyllabique pouvait être scandée en deux syllabes śuvā́, selon la loi de Lindeman, voir parallèlement diyáuḥ, variante de dyáuḥ, nom. sg. de dyú‑ « ciel », etc.

viśpátiḥ : nom. sg. de viś‑páti‑ masc. « maître du clan ». Composé TP de relation génitivale, avec second membre páti‑ masc., et víś‑ fém. « clan » en premier membre. Il coexistait dans le R̥V avec le syntagme viśáḥ páti‑ « maître du clan », avec complément au génitif sg., ou viśā́m páti‑ « maître des clans », avec complément au génitif pl. Le clan réunissait plusieurs familles, dont les résidences étaient proches. Dans ce composé, comme dans le féminin viś‑pátnī‑, la finale du premier membre n’a pas suivi le sandhi externe attendu en composition (qui aurait donné viṭ‑, comme il s’accrédite pour tous les nouveaux composés en viś‑ à partir des Sūtra). De fait, la forme viṭ‑pati‑ est celle connue en sanskrit épique et classique. La forme archaïque du R̥V, confirmée par av. vīs‑paiti‑ (< indo‑iranien *u̯ić‑pati‑), est due à la relation encore vivante entre le composé dans lequel le premier membre fonctionnait comme un génitif complément du second membre, et l’expression analytique viśáḥ páti‑, dont le composé était la condensation, en quelque sorte par soustraction de la désinence de génitif.

sasántu : 3e pl. actif de l’impératif présent de SAS‑ « dormir ». Ce verbe donnait un présent radical athématique, véd. indicatif 3e sg. sásti, 3e pl. sasánti, cf. hitt. šešzi, šašanzi. Du fait de son aspect lexical, elle n’avait pas d’aoriste, ni de parfait. En indo‑aryen, la racine a perdu toute apophonie, parce que la formation du degré zéro (*ss‑) aurait abouti à une forme incompréhensible. La racine est un exemple très rare, voire unique, d’une racine qui commence et se termine par la même consonne, par surcroît une fricative. Si on laisse de côté sa possible expressivité, véd. sas‑ référait au repos nocturne et à l’absence d’activité durant les heures où le monde est plongé dans le silence et l’obscurité (voir Pinault, 2009, p. 238‑239). Dans la version de l’AV (ŚS 4.5.6, PS 4.6.6), sástu et sasántu sont remplacés respectivement par sváptu et svapántu, de l’impératif présent, du fait de la perte du contraste aspectuel entre les deux racines et de la transposition du thème d’aoriste de SVAP‑ au présent (voir plus haut à propos de la strophe 2).

sárve : nom. masc. pl. de sárva‑ « tout », « tous » au pluriel.

jñātáyaḥ : nom. pl. de jñātí‑ masc. « parent », littéralement « connaissance », dérivé de la racine jñā‑ « connaître ».

ayám : nom. masc. sg. du pronom démonstratif déictique proche.

jánaḥ : nom. sg. de jána‑ masc. « homme », référant à un être humain quelconque. En sanskrit classique, ayam janaḥ « cet homme que voici » sert au locuteur à référer de façon modeste à soi‑même. Cela n’est pas possible ici : il s’agit d’un individu du même cercle que le locuteur et des autres membres de la maisonnée, qui est en face de lui (voir aussi Zimmer, 1986). Le nom jána‑, dérivé de JANi‑ « engendrer/naître », présente une large gamme d’emplois, et autant de traductions possibles : « créature, être humain, homme, personne », et, au sens collectif (au singulier ou au pluriel « gens, peuple »).

abhítaḥ : adverbe « d’alentour, alentour, tout autour », dérivé de l’adverbe abhí « autour » au moyen du suffixe ‑taḥ (< ‑tas) à valeur d’origine, de provenance.

yá ā́ste yáś ca cárati
yáś ca páśyati no jánaḥ |
téṣāṃ sáṃ hanmo akṣā́ṇi
yáthedáṁ harmiyáṁ táthā || 6 ||

yáḥ : nom. masc. sg. du pronom relatif yá‑.

ā́ste : 3e sg. moyen de l’indicatif présent du verbe ĀS‑ « être assis ».

ca : conjonction de coordination, enclitique, « et ». En raison de son caractère clitique, elle est placée deux fois après le pronom relatif, qui est en tête de la proposition relative.

cárati : 3e sg. actif de l’indicatif présent du verbe CAR‑ « circuler, tourner, se mouvoir ».

páśyati : 3e sg. actif de l’indicatif présent du verbe PAŚ‑ « regarder, voir » ; supplétif du verbe DR̥Ś‑, qui fournit l’aoriste, le parfait et l’adjectif verbal.

naḥ : forme enclitique du pronom de 1re personne du pluriel (vayám), ici en valeur d’accusatif, complément d’objet direct de páśyati.

sáṃ hanmaḥ : 1re pl. actif de l’indicatif présent du verbe HAN‑ « frapper, tuer, abattre », avec préverbe sám « ensemble, complètement ». Le syntagme « abattre les yeux », signifie « fermer les yeux », de force, grâce au pouvoir de l’incantation.

akṣā́ṇi : acc. pl. de ákṣi‑ nt. « œil », reposant sur le thème supplétif en ‑an‑, cf. gén. sg. akṣṇáḥ, instr. pl. akṣábhiḥ. La forme ákṣi fournit le nom.‑acc. sg. D’autres noms neutres présentent un thème supplétif en ‑an‑/‑n‑ en dehors du cas direct du singulier, voir notamment ásthi‑ nt. « os », gén. sg. asthnáḥ, instr. pl. asthábhiḥ, qui est exactement parallèle. Cette hétéroclisie apparente est secondaire : le thème en nasale est issu par hypostase du locatif sg. en ‑an, cf. ā́s‑an « dans la bouche », et le nom.‑acc. sg. en ‑i a diverses sources (voir Nussbaum, 1986, p. 150, 161, 197‑199, 204‑207). Pour le nom de l’œil, il fut étendu à partir du duel nom.‑acc. akṣ‑ā́ « les deux yeux », sur le thème de base akṣ‑, cf. an‑ákṣ‑ « sans yeux, aveugle » (R̥V 2.15.7c), et le dérivé thématique en second membre de composé bahuvrīhi (BV), cf. catur‑akṣá‑ (R̥V+) « doté de quatre yeux », sahasrākṣá‑ (R̥V+) « doté de mille yeux », etc.

téṣāṃ : gén. masc. pl. du pronom démonstratif anaphorique /tá‑ « celui‑là », renvoyant aux agents énumérés précédemment.

yáthā : conjonction de subordonnée comparative « de même que, comme », basé sur le thème de pronom relatif yá‑.

táthā : adverbe comparatif « de même ainsi », corrélatif de yáthā, basé sur le thème de pronom démonstratif tá‑. Ces adverbes sont formés avec le suffixe de manière ‑thā, voir aussi kathā́ « comment ? » sur le thème de pronom interrogatif ká‑.

idám : nom. nt. sg. du pronom déictique proche (masc. ayám, fém. iyám). Cela renvoie à la demeure que le locuteur a devant lui.

harmiyám : nom. sg. de harmi‑ nt. (à lire en 3 syllabes, ce qui donne la cadence correcte) « maison forte, château, bastide, demeure domaniale ». Ce terme, qui figure dans les parties anciennes du R̥V, se différencie du lexème standard et neutre pour « maison », qui est gr̥há‑, masc., avec lequel est formé gr̥há‑pati‑ masc. « maître de maison ». D’après les occurrences (voir Pinault, 2005, p. 230‑237), il réfère à une demeure vaste, où peut loger une grande famille noble, puissante et riche, avec de nombreux enfants, des serviteurs. Cette bâtisse est solide et fermée, ceinte par des murs, probablement en terre (briques d’argile), avec très peu d’ouvertures (portes et fenêtres).

sahásraśr̥ṅgo vr̥ṣabhó
yáḥ samudrā́d udā́carat |
ténā sahasyènā vayáṃ
ní jánān svāpayāmasi || 7 ||

sahásraśr̥ṅgaḥ : nom. masc. sg. de l’adjectif sahásra‑śr̥ṅga‑ « doté de mille cornes », composé BV, avec en premier membre la forme en composition de sahásra‑ nt. « mille » (nom.‑acc. sg. sahásram, pl. sahásrā), et second membre śr̥ṅgá‑ nt. « corne ». Les rayons (raśmí‑, masc.) de la lune sont vus comme des cornes, exactement comme une couronne de cornes.

vr̥ṣabháḥ : nom. sg. de vr̥ṣabhá‑ masc. « taureau », dérivé avec le suffixe ‑bha‑ de noms d’animaux de vŕ̥ṣan‑, masc. « mâle, taureau ». L’emploi métaphorique pour la lune, qui est déroutant en français parce que « lune » (lat. lūna) est féminin, est facile en sanskrit, du fait que le nom de la lune (véd. mā́s‑, doublet thématisé mā́sa‑) est masculin. Il se peut que la lune qui se lève soit la forme protectrice prise par le « maître de la demeure » : vā́stoṣ páti‑ est invoqué comme « goutte, jus » lumineuse (indo, voc. sg. de índu‑ masc.) de Soma en 7.54.2c, et en 5.41.8b (dans un hymne aux Viśve‑devāḥ), il est associé à Tvaṣṭar (tváṣṭar‑ masc.), le dieu façonneur. De fait, il est dit de Tvaṣṭar qu’il « possède (et réalise) toutes formes » (épithète viśvá‑rūpa‑, cf. 1.13.10ab, 3.55.19a, 10.10.5b), et Vāstoṣ‑pati, selon 7.55.1b, « revêt toutes les formes ».

udā́carat : 3e sg. de l’indicatif imparfait du verbe CAR‑, forme libre acarat, en subordonnée ácarat avec accentuation régulière de l’augment, avec deux préverbes (úd et ā́, quand ils sont accentués), qui sont désaccentués devant le verbe accentué en subordonnée : < ud‑ā‑ácarat. L’imparfait est basé sur le thème de présent, avec augment et désinences secondaires, en l’occurrence le thème de présent radical thématique, vu plus haut, cárati (6a).

samudrā́t : ablatif sg. de samudrá‑ masc. « mer, océan ». Ce terme désigne en fait une grande masse d’eau produite par l’écoulement des rivières. La traduction par « océan » est conventionnelle.

téna : instrumental masc. sg. du pronom anaphorique /tá‑, renvoyant à vr̥ṣabháḥ (7a). Allongement métrique de la finale, fréquent en 2e syllabe du pāda, ici aussi dans le mot suivant.

sahasyèna : instrumental masc. sg. de l’adjectif sahasyà‑ « doté de force », basé sur sáhas‑ nt. « force (de vaincre), puissance ». Allongement métrique de la finale, pour éviter une séquence de 3 syllabes brèves à la cadence du pāda, et par imitation de l’instrumental précédent. En cas de svarita, on attend la restitution de la voyelle précédente, portant l’udātta, soit °íya‑, mais cette lecture est ici impossible. Cet exemple fait partie des quelques exceptions (Arnold, 1905, p. 83, § 135a). Il faut restituer sahasíya‑ dans 8 des 10 occurrences de sahasyà‑ dans le R̥V ; la seule autre exception est en 10.87.22b (hymne tardif, portion atharvanique).

vayám : nom. pl. du pronom de 1re personne du pluriel.

ní … svāpayāmasi : 1re pers. pl. actif de l’indicatif présent du causatif de SVAP‑ « s’endormir », d’où au transitif‑causatif « faire s’endormir, plonger dans le sommeil », sens renforcé par le préverbe , comme plus haut (3d, 4d) dans l’impératif de l’aoriste intransitif. Forme longue ‑masi de la désinence de 1re pl. actif du présent, avec ºi final qui figure dans ‑mi, ‑si, ‑ti, ‑nti, variante de la forme ‑mas (‑maḥ), rencontrée plus haut (6c). Dans le R̥V, ‑masi est cinq fois plus fréquent que ‑mas, mais la proportion s’inverse dans l’AV. Le présent transitif svāpáyati est causatif en regard du présent intransitif svápiti, svápati, parallèlement à bodháyati « réveiller, faire s’éveiller » en regard de budhyáte « se réveiller ». Il est employé de façon euphémistique pour signifier « faire mourir, tuer » (voir Jamison, 1983, p. 16, 120‑121).

jánān : acc. pl. de jána‑ masc. « gens », voir plus haut le singulier (5d, 6b) en valeur collective.

proṣṭheśayā́ vahyeśayā́
nā́rīr yā́s talpaśī́varīḥ |
stríyo yā́ḥ púṇyagandhās
tā́ḥ sárvāḥ svāpayāmasi || 8 ||

nā́rīḥ : nom. pl. de nā́rī‑ fém. « dame, épouse ». Terme formé avec vr̥ddhi et suffixe de féminin athématique sur nár‑ masc. « homme » adulte (concurrencé puis remplacé par nára‑), au sens de « seigneur, maître de maison, époux » : « celle du nár‑ ». Le terme standard pour « épouse, maîtresse de maison » est pátnī‑, en regard du masculin páti‑ « maître ».

yā́ḥ : nom. fém. pl. du pronom relatif yá‑. En 8b et 8c, deux exemples de phrases relatives sans verbe, qui sont enchaînées dans une énumération. Emploi issu de la phrase nominale. Le pronom relatif y équivaut pratiquement à un article défini.

proṣṭheśayā́ḥ : nom. fém. pl. de proṣṭhe‑śayá‑ : « étendu sur un lit de camp ». Composé TP de rection verbale, avec second membre ‑śayá‑, nom d’agent de la racine ŚĪ‑ « être étendu, couché », premier membre próṣṭha‑ masc. (attesté à partir de la Paippalāda‑saṁhitā de l’AV et du Taittirīya‑brāhmaṇa) « lit de camp », non pas « banquette, tabouret » (‘bench, stool, selon Monier-Williams, p. 714b), à peu près « chaise longue » (Renou, 1938, p. 94 ; 1942, p. 86) ; issu de *pra‑uṣ‑ṭha‑, dérivé de prá‑VAS‑ « passer la nuit (ou des nuits) hors de chez soi » (Hoffmann 1987). Il s’agissait probablement d’un lit démontable et léger, qui était utilisé en particulier dans des expéditions de guerre : ā́ roha próṣṭham ví ṣahasva śatr̥̄́n (PS 11.52.5, TB II. 7.17.1, etc.), à l’adresse du roi, « monte sur le lit de camp, triomphe des ennemis » ; rátha‑proṣṭha‑ (R̥V 10.60.5) composé BV « ayant des chars pour lits de camp », dit d’un peuple guerrier toujours en guerre. En l’occurrence, il s’agit de lits provisoires montés pour des invitées en supplément des autres lits de la maison. Sur le plan comparatif, véd. proṣṭhe‑śayá‑ se rattache au type de composé de rection verbale avec nom thématique en second membre, comparable au type gr. ἀνδρό‑φονος « qui tue les hommes », κουρο‑τρόφος « qui nourrit les garçons ». ὀρεσί‑τροφος « élevé dans les montagnes ». Ce composé, comme le suivant, a un premier membre au locatif sg. au lieu du thème, comme normal en composition. Cela était néanmoins licite, sur la base de la coexistence entre composé et syntagme : le verbe ŚĪ‑ se construisait avec le locatif.

vahyeśayā́ḥ : nom. fém. pl. de vahye‑śayá‑ « étendu sur une litière ». Composé TP de rection verbale, avec premier membre vahyá‑, masc. (attesté à partir de l’AV) « litière, lit portable », dérivé de VAH‑ « véhiculer, transporter ». Le modèle plus ancien de ces deux composés à premier membre au locatif était rathe‑ṣṭhā́‑ (R̥V, doublet ‑ṣṭhá‑) « qui se tient debout sur le char, conducteur de char » (rátha‑), épithète du guerrier (indo‑iranien *rathai‑štā‑), refait en avestique pour donner le nom de la classe des guerriers (kṣatríya‑ en sanskrit), raθaēštar‑, basé sur le nominatif sg. *raθaēštā, avec réfection d’après les noms d’agent en ‑tar‑, nom. sg. ‑tā.

talpaśī́varīḥ : nom. fém. pl. de talpa‑śī́van‑ « étendu sur un lit », avec matelas et coussins. Composé TP de rection verbale avec premier membre tálpa‑ masc. « couche, lit, sofa », aussi « lit de mariage » (attesté à partir de l’AV), et en second membre, un doublet élargi de ‑śī́‑, nom‑racine de la racine ŚĪ‑, cf. (R̥V) jihma‑śī́‑ « couché de travers », patsu‑śī́‑ « gisant aux pieds ». Le suffixe ‑van‑ avait un féminin en ‑var‑ī‑, cf. pī́van‑ adj. « gras », féminin pī́varī‑ (cf. gr. πίων, fém. πίειρα). Ce doublet du second membre ‑śayá‑, employé dans le pāda précédent avait l’avantage de fournir une cadence correcte, alors que talpaśayá‑ aurait donné une cadence fausse.

stríyaḥ : nom. pl. de strī́‑ fém. « femme ». Terme général pour « femelle, femme », qui a servi plus tard à désigner le genre féminin, par opposition à púmāṁs‑ (nom. sg. púmān)/puṁs‑ « mâle » pour le genre masculin. Ici, par contraste avec nā́rī‑, le terme désigne toutes les femmes, y compris les filles, les femmes non mariées, les servantes.

púṇyagandhāḥ : nom. fém. pl. de púṇya‑gandha‑ adj. « doté de parfum(s) », composé BV, avec second membre gandhá‑ masc. « odeur, parfum », premier membre púṇya‑ adj. « auspicieux, bénéfique, bon ».

tā́ḥ : acc. fém. pl. du pronom démonstratif anaphorique /tá‑, renvoyant aux femmes énumérées précédemment.

sárvāḥ : acc. fém. pl. de sárva‑ « toutes ». L’emploi de sárva‑ au pluriel, au lieu de víśva‑, dont la forme correspondante (víśvāḥ) avait la même prosodie, ne reflète pas un affaiblissement du contraste entre sárva‑ et víśva‑ (voir plus haut sur 1b). L’auteur a voulu faire comprendre : « toutes ces femmes au complet », qui forment la totalité du gynécée, voire du harem, dans cette grande maison sous l’emprise du sommeil.

4. Traduction suivie

1. Toi qui détruis la maladie, ô Maître de la demeure, qui revêts toutes les formes, sois un allié très bienveillant pour nous !

2. Quand tu montres les dents, ô brillant fils de Saramā, ô tanné, elles brillent comme des lances aux mâchoires de celui qui mord. Endors‑toi donc !

3. Aboie au voleur, ô fils de Saramā, ou bien au brigand, toi qui reviens en courant ! Tu aboies aux laudateurs d’Indra. Pourquoi veux‑tu nous faire du mal ? Endors‑toi donc !

4. Toi, déchire à belles dents le sanglier, que le sanglier te déchire à belles dents ! Tu aboies aux laudateurs d’Indra. Pourquoi veux‑tu nous faire du mal ? Endors‑toi donc !

5. Que dorme la mère, que dorme le père, que dorme le chien, que dorme le chef du clan ! Que dorment tous les parents, que dorment les gens alentour !

6. Ces gens, celui qui est assis, celui qui marche et celui qui nous regarde, de ceux‑là nous fermons les yeux complètement, exactement comme on ferme cette maisonnée‑ci.

7. Le taureau aux mille cornes qui s’est levé depuis l’océan, avec le concours de ce puissant‑là, nous, nous faisons s’endormir les gens.

8. Les dames qui reposent sur des lits de camp, celles qui reposent sur des litières, celles qui reposent sur des lits, les femmes aux parfums exquis — toutes celles‑là nous les faisons s’endormir.

Bibliographie

Éditions et traductions de référence des Saṁhitā

Saṁhitā du R̥gveda

Aufrecht, Theodor. (1877). Die Hymnen des R̥gveda (2 vol.). Adolph Marcus.

— Édition (comportant malheureusement plusieurs pages peu lisibles dans la 4e réimpression de 1968, Wiesbaden : Harrassowitz) reproduite avec une orthographe modernisée et le rétablissement des voyelles requises par la lecture métrique :

Van Nooten, Barend A. & Holland, Gary B. (1994). Rig Veda. A Metrically Restored Text. Harvard University Press.

— Traduction en allemand, avec des introductions et un commentaire continu :

Geldner, Karl Friedrich. (1951). Der Rig‑Veda. Aus dem Sanskrit ins Deutsch übersetzt und mit einem laufenden Kommentar versehen (4 vol. Vol. 1‑3 : 1951. Vol. 4 : Nobel, Johannes. Namen‑ und Sachregister zur Übersetzung, dazu Nachträge und Verbesserungen). Harvard University Press.

— Traduction en anglais, avec des introductions pour chaque hymne :

Jamison, Stephanie W. & Brereton, Joel P. (2014). The Rigveda: The Earliest Religious Poetry of India (3 vol.). Oxford University Press.

— Traductions de l’hymne R̥V 7.55 : cet hymne est traduit dans les traductions complètes du R̥V, voir dans celles citées plus haut : Geldner (1951, t. 2, p. 229‑230), Jamison & Brereton (2014, p. 947‑948). En outre, il figure dans plusieurs anthologies :

Doniger, Wendy. (1981). The Rig Veda. An Anthology: Hundred and Eight Hymns, Selected, Translated and Annotated. Penguin Classics, p. 288‑289.

Hillebrandt, Alfred. (1913). Lieder des R̥gveda. Vandenhoeck & Ruprecht, p. 123‑124.

Renou, Louis. (1938). Hymnes et prières du Veda. Textes traduits du sanskrit. Adrien-Maisonneuve (coll. « Au chien de garde », no 38), p. 94.

Renou, Louis. (1942). La poésie religieuse de l’Inde antique. Presses universitaires de France (coll. « Mythes et religions », no 8), p. 86.

Slaje, Walter. (2019). Wo unter schönbelaubtem Baume Yama mit den Göttern zecht. Zweisprachige Proben vedischer Lyrik. P. Kirchheim Verlag, p. 76‑79 et notes, p. 225.

Atharvaveda

— Śaunaka‑saṁhitā (ŚS) :

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Roth, Rudolf von & Whitney, Dwight Whitney. (1856, 1924). Atharva Veda Sanhita. Dritte, unveränderte Auflage (nach der von Max Lindenau besorgten zweiten Auflage). Dümmler.

Whitney, Dwight Whitney. (1905). Atharva‑Veda Saṁhitā. With a Critical and Exegetical Commentary. Revised and Edited by Charles Rockwell Lanman (2 vol). Harvard University Press.

— Paippalāda‑saṁhitā (PS) :

Zehnder, Thomas, Hellwig, Oliver, Leach, Robert, Plamada, Magdalena, Malinar, Angelika & Widmer, Paul. (2024). Atharvaveda Paippalāda Zurich Edition. Books 1, 4, 10, 11. Language Repository of Switzerland. <https://atharvaveda online.uzh.ch/edition/>.

Ouvrages et articles cités dans le commentaire

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Citer cet article

Référence électronique

Georges-Jean Pinault, « Le chien, gardien de la maison en sommeil dans la Saṁhitā du R̥gveda (R̥V) », Agastya [En ligne], 2 | 2026, mis en ligne le 02 juin 2026, consulté le 03 juin 2026. URL : https://publications-prairial.fr/agastya/index.php?id=396

Auteur

Georges-Jean Pinault

École pratique des hautes études (EPHE), Paris Sciences et Lettres
georges.pinault[at]ephe.psl.eu

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