1. Introduction
Dans le Jaiminīyabrāhmaṇa (JB) du Sāmaveda se trouve une légende haute en couleur, qui a amené les premiers traducteurs à avoir recours au latin pour camoufler certaines parties. Il s’agit de la légende de Dīrghajihvī, une démone « à la longue langue », qui a l’habitude, comme les chiens1, de lécher le Soma préparé comme offrande pour le dieu Indra. Celui‑ci la tuera en lui tendant un piège grâce à la collaboration du bel homme Sumitra, le « Bel‑Ami ». Le Pañcaviṁśabrāhmaṇa (PB), texte qui suit le JB dans le temps2, ajoute un développement psychologique : Sumitra non seulement coopère avec Indra dans la mise en œuvre de son stratagème, mais se trouve directement impliqué dans la violence du meurtre (verbe HAN au duel tandis qu’il est au singulier dans le JB). Cependant, il finit par éprouver du remords pour son acte déloyal. La mélodie rituelle qui a servi d’arme pour le meurtre de Dīrghajihvī dans le JB devient un remède pour la mauvaise conscience dans le PB : on lui attribue un nouveau pouvoir, celui de chasser le remords. Le meurtre d’une femme est effectivement un grand crime dans la littérature normative brahmanique : le développement du PB est‑il dû à une conception progressivement plus humaine et moins canine de Dīrghajihvī ? Il est également possible que cela n’ait rien à voir avec l’identification de son espèce, mais plutôt avec une sensibilité accrue à la violence envers les êtres vivants sous l’influence des nouveaux courants religieux non brahmaniques3.
Cette légende a été reliée dans la tradition indienne elle‑même à une strophe du R̥gveda (R̥V), 9.101.1, qui consiste en une exhortation aux camarades du rite à chasser un chien à longue langue de l’aire rituelle. L’adjectif qui ajoute ce détail sur le chien, dīrghajihvyàm, apparaît à l’accusatif et peut être techniquement compris comme issu de deux thèmes différents : soit dīrghajihvyà‑ au masculin (ou neutre), soit dīrghajihvī́‑ au féminin. Cette ambiguïté mène Böhtlingk et Roth dans leur dictionnaire (1855‑1875, vol. 7, p. 410), sous śván‑, à envisager que ce mot puisse être utilisé pour désigner une chienne : « Si l’on prend dīrghajihvyam comme un acc. fém. de °jihvī, ce qui n’est pas pour autant nécessaire, alors śvan pourrait aussi signifier chienne » (« Fasste man dīrghajihvyam R̥V. 9, 101, 1 als acc. von °jihvī (was aber nicht nothwendig ist), so würde śvan auch Hündin sein »). Geldner (1951) les a visiblement suivis, car il fait la remarque suivante : « En même temps, il faut songer à la légende de l’Āsurī Dīrghajihvī, que l’on imaginait sous une forme canine. śvā́nam est donc épicène » (« Zugleich ist an die Sage von der Āsurí Dīrghajihvī zu denken, die man wohl in Hündegestalt dachte. śvā́nam ist dann Epicoenum ») (p. 105). Pourtant, la variante féminine śunī‑ « chienne » existe bien.
Il n’est pas surprenant alors qu’Oertel (1897), dans son étude de toutes les versions de la légende de Dīrghajihvī, nie que la strophe du R̥V fasse déjà allusion à la légende. Il a sûrement raison, même s’il semble clair que cette ambiguïté de l’accusatif dīrghajihvyàm du R̥V a été nécessaire comme point de départ, dans le Jaiminīyabrāhmaṇa, pour une légende quelque peu scabreuse où la violation de la pureté du Soma rituel ne sert que d’arrière‑plan. Doniger O’Flaherty (1985, p. 100‑103) présente une traduction et une analyse de ce récit au prisme de la psychanalyse et de l’étude du folklore.
Comme Oertel (1897) le montre, seul le Sāmaveda présente une version érotique de la légende, dans les deux extraits présentés ici. Les brèves allusions à Dīrghajihvī dans les textes des autres Veda (Maitrāyaṇīsaṁhitā et Kaṭhasaṁhitā du Yajurveda, et l’Aitareyabrāhmaṇa du R̥gveda) se bornent au fait qu’elle a léché une offrande ; il n’y a pas de détails qui permettent de dire si elle y est considérée comme une chienne ou un être humain. Un seul texte, l’Aitareyabrāhmaṇa, la qualifie de démone, āsurī, une catégorie de divinité opposée aux dieux et qui peut avoir des traits plus ou moins humains ou animaux. Dans le Sāmaveda, bien qu’elle conserve l’habitude des chiens de déranger le sacrifice de Soma par leur contact impur, Dīrghajihvī présente tout autant de traits humains : c’est autour de cette ambiguïté que se développent les deux récits de la légende dans le Sāmaveda, qui interrogent, de manière oblique dans le Jaiminīyabrāhmaṇa et de manière plus appuyée dans le Pañcaviṁśabrāhmaṇa, la moralité du meurtre de cet animal qui traverse les espèces.
2. Quelques précisions de grammaire
2.1. Accent
Pour une introduction à l’accent védique, qui ne concerne dans le cas de présent article que la strophe du R̥V, voir Spiers (2025).
2.2. Verbes
Les termes employés dans la description du système verbal védique reflètent les formations du point de vue de la grammaire comparée historique. L’emploi réel d’une catégorie védique dite « imparfait », « parfait », etc., peut n’avoir aucun rapport avec l’emploi de formations portant le même nom dans les langues classiques européennes (grec et latin)4. Les indications suivantes ont été formulées pour aider à la lecture des deux textes présentés ici et ne sont pas exhaustives :
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L’imparfait est le temps narratif de base du PB.
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Le parfait est le temps narratif de base du JB.
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Le subjonctif est employé dans la littérature védique ancienne pour exprimer le futur proche, mais dans la prose plus tardive la première personne du subjonctif a été largement récupérée par le paradigme de l’impératif comme c’est le cas en sanskrit classique.
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L’impératif, qu’il soit formé sur un thème de présent ou d’aoriste, est à traduire comme l’impératif présent : « Fais ! »
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L’aoriste sert à exprimer un fait du passé récent ayant encore une influence sur le présent du locuteur. Traduire au moyen du passé composé français (exemple du PB : akar « tu as fait » ou même au moyen de la tournure « Il vient de + infinitif »).
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Le désidératif : traduire « vouloir » ou « essayer » suivi du verbe en question.
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Les préverbes, toujours accentués, sont souvent séparés de la forme verbale finie qu’ils accompagnent ; on peut aussi les voir comme des prépositions mais il faut généralement combiner leur sens avec celui du verbe et chercher un seul verbe français pour traduire convenablement dans le contexte.
3. Métrique
La strophe du R̥V est en anuṣṭubh (4 lignes de huit syllabes à cadence généralement iambique : bref‑long‑bref‑X).
Les voyelles à rétablir pour la métrique (cela ne concerne pas la prose) sont indiquées en indice : ex. sū́rya‑ « soleil » généralement à lire en trois syllabes sū́riya‑.
Les récits du Sāmaveda sont en prose.
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4. Les textes
Trois extraits : R̥V 9.101.1 (une seule strophe, contenant la première mention de la bête à longue langue) ; JB 1.161‑163 « La légende de Longue‑Langue et Sumitra » ; PB 13.6.9‑10 « Le remords de Sumitra ».
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Texte sanskrit en translitération selon le standard ISO 15919.
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Explication morphologique (et parfois syntaxique) de tous les mots ; un mot une fois glosé dans une forme précise n’est plus glosé par la suite.
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Traduction littérale à chaque ligne ; traduction moins littérale et continue à la fin.
4.1. Texte 1 : R̥V 9.101.1
purójitī vo ándhasaḥ
sutā́ya mādayitnáve |
ápa śvā́naṁ śnathiṣṭana
sákhāyo dīrghajihvíyàm ||
Avec la victoire sur la plante devant vos yeux, pour que le [Soma] pressuré enivre (les dieux), chassez à coups perçants, ô camarades, le chien à la longue langue !
purójitī : instr. sg. (ancienne forme d’instrumental védique) de purójiti‑ fém. « victoire d’avance », TP formé de purás (adverbe) « avant » et de jíti‑ f. « victoire ». Il existe beaucoup de divergences dans la manière dont les traducteurs ont compris ce composé et son cas instrumental. Renou (1961) écrit, dans sa seule remarque sur cette strophe, que « sutā́ya dépend indirectement de parā́ impliqué dans puró(jitī́) : “écartez du (sacrifice du soma) pressé” » (p. 112), ce qui me semble difficile à suivre ; il traduit « Afin qu’il y ait victoire de votre jus avant (tout péril), pour le (soma) pressé, enivrant, / ô amis, chassez‑en-l’écrasant le chien à la longue langue ! » (p. 54). Comme Renou, Geldner, ainsi qu’Elizarenkova, ont traduit l’instrumental par une subordonnée, comme s’il s’agissait d’un datif de but (le pāda suivant en est un exemple : sutā́ya mādayitnáve) : « Auf daß euer Trank zuvörderst siege, stoßet für den berauschenden Preßtrank den Hund Langzunge fort, ihr Freunde! » (Geldner, 1951, p. 105) ; « Чтоб ваш сок одержал предстоящую победу, Ради выжатого пьянящего (сомы), Прогоните прочь пса, С длинным языком, о друзья! » (Elizarenkova, 1999, p. 101). Jamison et Brereton (2014) sont les seuls à ne pas traduire l’instrumental par une subordonnée : « With your advance victory over the stalk, for the pressed soma to cause exhilaration, pierce away the dog that has the long tongue, o comrades » (p. 1347). Le seul problème est que l’adverbe purás n’a pas un sens temporel, mais plutôt spatial, en védique ; Jamison et moi sommes d’accord maintenant pour traduire en suivant l’acceptation « vor den Augen » dans le dictionnaire de Böhtlingk et Roth (1855‑1875, vol. 4) : « avec victoire sur la plante devant vos yeux5 » (p. 779). Les officiants sont représentés comme des guerriers fiers de leur victoire, l’abattage ou écrasement sacrificiel de la plante (le Soma est souvent représenté comme une victime animale, et même royale, malgré sa nature végétale). Avec cette première victoire rendue évidente, ils n’ont qu’à tuer le chien qui pourrait empêcher l’utilisation du Soma écrasé comme offrande.
vaḥ : gén. pl. du pronom personnel enclitique (= sans accent) de la 2e personne ; porte sur purójitī.
ándhasaḥ : gén. sg. de ándhas‑ nt. « plante » ; presque toujours Soma en tant que plante. Je suis Jamison et Brereton en le construisant comme un génitif objectif (« victoire sur la plante ») et non subjectif comme le font Geldner, Renou, et Elizarenkova (« victoire de la plante »).
sutā́ya : dat. m. sg. de sutá‑, adjectif verbal de SU « presser ; pressurer » ; cet adjectif suffit pour évoquer la plante de Soma, pressurée lors du rite. Ce datif avec le suivant forme un double datif de but : à traduire « pour que le (Soma) pressuré enivre » et non pas « pour le Soma enivrant » (comparer la formule au double datif attestée 6 fois dans le R̥V : vr̥trā́ya hántave « pour tuer Vr̥tra » et non pas « pour Vr̥tra, pour tuer ».
mādayitnáve : dat. m. sg. de mādayitnú‑ « enivrant » (adjectif formé sur le thème du causatif de MAD « s’enivrer ») ; voir les remarques sur la construction sous sutā́ya.
ápa… śnathiṣṭana : 2e pl. de l’impératif aoriste actif (terminaison védique en ‑tana) de apa ŚNATH « percer l’objet pour qu’il parte au loin ». Le préverbe ápa « au loin » sert à indiquer, comme souvent en védique, le but de l’action du verbe principal ; Renou (1961) va jusqu’à traduire l’action du préverbe par un verbe principal : « chassez‑en-l’écrasant le chien à la longue langue ! » (p. 54).
śvā́nam : acc. sg. de śván‑ masc. « chien » (thème fort śvā́n‑ et thème faible śun‑).
sákhāyaḥ : voc. pl. (accentués en début de pāda) de sákhi‑ masc. « compagnon » ; ses irrégularités, avec le thème fort sakhāy‑, sont le reflet de la déclinaison amphikinétique du mot hérité indo‑européen (sur les différents paradigmes théorisés permettant de rendre compte de la position de l’accent et des degrés d’alternance vocalique de chaque partie des noms et des verbes, voir Clackson, 2007, p. 79‑86).
dīrghajihvyàm : acc. masc. sg. de dīrghajihvyà‑ « caractérisé par une longue langue ». Le second membre se prononce jihvíyā avec restitution métrique ; il s’agit d’un mot avec jātya svarita, un type de svarita dû au sandhi interne dans la formation du mot et traduit par un accent grave en caractères romains.
4.2. Texte 2 : JB 1.161‑163
Note concernant le Jaiminīya‑brāhmaṇa : ce texte du milieu de l’époque védique, qui suit les recueils d’hymnes (saṁhitā) mais précède les manuels rituels (sūtra), appartient au Sāma‑veda, le Veda des « mélodies » (sāman‑)6. Lors du rite védique, les hymnes sont soit récités soit chantés sur une mélodie. Chaque récit du JB raconte l’origine d’une mélodie : qui la « vit » en premier — car le découvreur « voit » (racine PAŚ) sa mélodie en védique, sans doute une expression de l’inspiration unique de cet événement — et comment la découverte de cette mélodie a aidé son découvreur. Syntagmes importants : etat sāmāpaśyat « Il/elle vit cette mélodie (dont il est question dans le récit) » ; STU « louer, chanter [un hymne, une louange] » avec l’instrumental de la mélodie sur laquelle on chante. On rencontrera fréquemment ha et vai, particules d’emphase qui rythment la prose ; il est souvent inutile de les traduire. Parfois une tournure comme « C’est X… » peut s’avérer appropriée. Enfin, dans le JB, c’est généralement le datif qui sert à marquer la possession, et pas le génitif comme dans le R̥V. Les phrases de chaque section sont séparées pour faciliter la lecture, mais la virgule qui les termine rappelle que le sandhi est continu à l’intérieur de chaque section dans les éditions.
dīrghajihvī ha vā asury āsa,
Il était une fois la démone Longue‑Langue.
dīrghajihvī : nom. sg. de dīrgha‑jihvī‑ fém. « (celle qui possède une) Longue‑Langue », un nom propre. Il s’agit d’un composé bahuvrīhi fait sur jihvā‑ fém. « langue » ; le fait que la finale du féminin en ‑ī a remplacé celle en ‑ā du mot de base a été commenté par Pāṇini dans sa grammaire, l’Aṣṭadhyāyī, règle 4.1.59, comme le remarque « Sāyaṇa » dans son commentaire à la légende dans le PB (extrait suivant). Renou (1966) traduit cette règle : « Le mot (tout‑formé) dīrghajihvī “Celle à la langue longue” est aussi (valable comme nom propre, avec suffixe nīṣ) dans le domaine du Veda » (p. 296). La règle intervient dans une suite concernant des dérivés féminins pour lesquels le suffixe ‑ī‑ serait valable ou non.
asurī : nom. sg. de asurī‑ fém. « démone ».
āsa : 3e sg. du parfait actif de AS « être ». Ce verbe a ici la fonction de « Il était une fois » des contes en français.
sā ha sma somaṁ somam avaleḍhy,
Elle avait l’habitude de lécher chaque (offrande de) Soma.
sā : « elle » nom. fém. sg. du pronom démonstratif/anaphorique (masc. saḥ, fém. sā, nt. tad).
sma : adverbe qui donne un sens de passé habituel (action répétée) aux verbes au présent de l’indicatif ; traduire par l’imparfait français ou par une tournure comme « avait l’habitude de… ».
somam : acc. sg. de soma‑ masc. « Soma » ; la répétition du même mot (āmreḍita ; voir Grieco, 2023a) est à rendre par le mot « chaque » ou un équivalent (somaṁ somam = « chaque Soma, tout Soma »).
avaleḍhi : 3e sg. de l’indicatif actif de ava LIH « lécher ». Le préverbe ava « vers le bas » semble rendre le fait que le Soma ainsi bu n’est pas consommé dans les règles ; les prêtres le boivent dans des coupes alors qu’un chien se baisse pour lécher. Bollée (2006, p. 36 ; 2020, p. 24) dit que ava LIH signifie « to lick off (enlever en léchant) », citant un passage du Mahābhārata, mais ici ce sens ne marcherait pas : le problème est la pollution due au contact de la démone avec le Soma en général, plutôt que le fait précis qu’elle l’ait enlevé (de la coupe ?) avec sa langue.
uttare ha samudra āsa,
Elle était au nord du lac.
uttare : loc. masc. sg. de uttara‑ « septentrional ; du nord ».
samudre : loc. sg. de samudra‑ masc. « mer ». Ce mot sera à suppléer avec tous les adjectifs de direction dans la phrase suivante, mais il me semble que plutôt d’envisager quatre lacs, un dans chaque direction (comme dans la traduction de Doniger O’Flaherty, 1985, p. 101), il s’agit d’un seul lac. uttare samudre signifie alors « au nord du lac » plutôt que « sur le lac septentrional », et ainsi de suite (la règle de summa arbor en latin : non pas « l’arbre le plus haut » mais « au sommet de l’arbre »). Ranade (2019, p. 214) suit Oertel (1897, p. 231) en prenant samudra‑ dans le sens de « coupe de Soma ».
sa yo ha sma dakṣiṇe samudre sūyate yaḥ pūrve yo 'pare, taṁ ha sma tata evāvaleḍhi,
Le (Soma) qui se faisait pressurer au sud du lac, celui à l’est (du lac), (ou) celui à l’ouest (du lac) — elle avait l’habitude de le lécher depuis cet endroit‑là (le nord du lac, avec sa longue langue).
sa : nom. masc. sg. du pronom démonstratif/anaphorique/anaphorique/anaphorique (masc. sáḥ, fém. sā́, nt. tád), ici dans une fonction emphatique et référant logiquement au Soma « Quant au Soma… ». Soma est également le référent du pronom corrélatif yaḥ ainsi que du relatif tam dans la proposition relative.
yaḥ : nom. masc. sg. du pronom corrélatif (masc. yáḥ, fém. yā́, nt. yád) : « Ce [Soma] qui… ».
dakṣiṇe : loc. masc. sg. de dakṣiṇa‑ « méridional ; du sud ».
sūyate : 3e sg. de l’indicatif moyen du passif de SU « presser ; pressurer ».
pūrve : loc. masc. sg. de pūrva‑ « oriental ; de l’est » (à l’origine, « ce qui est devant (moi) » = l’est, le soleil levant). Cette orientation de base est liée au fait que toute activité de bon augure se fait face à l’est.
apare : loc. masc. sg. de apara‑ « occidental ; de l’ouest » (à l’origine, « ce qui est derrière (moi) » = l’ouest, le soleil couchant).
tam : acc. masc. sg. du pronom démonstratif/anaphorique (masc. sáḥ, fém. sā́, nt. tád), ici reprenant yaḥ et donc le Soma.
tataḥ : adverbe fait avec un suffixe d’ablatif, « à partir de là ».
eva : particule d’emphase : « c’est à partir de là (depuis le bord nord du lac) qu’elle le léchait ». Ces détails trahissent le désir caractéristique des auteurs des Brāhmaṇa de tout expliquer : ils donnent ainsi un sens au fait que Dīrghajihvī est appelée « Longue‑Langue ».
tāṁ hendro jighr̥kṣan na śaśāka grahītuṁ,
Indra, cherchant à la saisir, ne put pas la saisir.
tāṁ : acc. fém. sg. du pronom démonstratif/anaphorique (masc. sáḥ, fém. sā́, nt. tád), référant à Dīrghajihvī.
indraḥ : nom. sg. de indra‑ masc. « Indra » (nom propre du dieu guerrier et grand buveur du Soma).
jighr̥kṣan : nom. masc. sg. du participe présent actif du désidératif de GRAH « saisir ».
na : « ne… pas… » particule de négation portant sur le verbe.
śaśāka : 3e sg. du parfait actif de ŚAK « pouvoir ».
grahītum : infinitif de GRAH « saisir ».
sa hovāca mā kaś cana yaṣṭeyaṁ vai dīrghajihvī somaṁ somam evāvaleḍhīti || 161 ||
Il dit « Que personne ne fasse d’offrande. Cette Longue‑Langue lèche précisément chaque (offrande de) Soma.
uvāca : 3e sg. du parfait actif de VAC « dire ».
mā : particule de négation pour les prohibitions (à l’injonctif).
kaś cana : nom. masc. sg. du pronom interrogatif ka‑ « qui ? » suivi du particule cana qui en fait un pronom indéfini « quelqu’un », et avec la négation, « personne ».
yaṣṭa : 3e sg. de l’injonctif aoriste moyen de YAJ « sacrifier, faire une offrande ».
iyam : « cette, celle‑ci » ; nom. fém. sg. du pronom déictique proche (masc. ayam, fém. iyam, nt. idam).
atha ha sumitraḥ kautso darśanīya āsa,
Or, Bel‑Ami fils de Kutsa était beau.
atha : « alors ». Adverbe qui annonce un nouveau sujet de discours ou nouvelle section.
sumitraḥ : nom. sg. de sumitra‑, masc., nom propre signifiant « Bel‑Ami » ; c’est un karmadhāraya composé de su‑, « bien, beau » et de mitra‑, nt., « ami ». On notera que ce composé, employé comme nom propre, est masculin, bien que son second membre soit un neutre.
kautsaḥ : nom. masc. sg. du nom de famille kautsa‑ (« fils/descendant de Kutsa »).
darśanīyaḥ : nom. masc. sg. de darśanīya‑ « beau ». Il s’agit de l’adjectif verbal d’obligation de DR̥Ś « voir » : ce qui est à voir = beau à voir.
taṁ hovāca sumitra darśanīyo vā asi, sulāpā vai darśanīyena striya, imāṁ dīrghajihvīṁ lilāpayiṣasveti,
(Indra) lui dit : « Bel‑Ami, tu es vraiment un bel homme. Les femmes sont bavardes avec un bel homme. Essaie de faire parler cette Longue‑Langue. »
sumitra : voc. sg. de sumitra‑, masc.
darśanīyaḥ : nom. masc. sg. de darśanīya‑ « beau », ici substantivé en « bel homme ».
asi : 2e sg. de l’indicatif actif de AS « être ».
sulāpāḥ : nom. fém. pl. de su‑lāpa‑ « à la conversation facile ; bavard » (composé bahuvrīhi avec préfixe positif su‑ « bien, facilement » et lāpa‑ masc. « conversation »).
darśanīyena : instr. masc. sg. de darśanīya‑ « beau ». L’instrumental est employé ici dans le sens « avec un bel [homme] ».
striyaḥ : nom. pl. de strī‑ fém. « femme ».
imām : « cette, celle‑ci » ; acc. fém. sg. du pronom déictique proche (masc. ayam, fém. iyam, nt. idam).
dīrghajihvīm : acc. sg. de dīrgha‑jihvī‑ fém. « Longue‑Langue ».
lilāpayiṣasva : 2e sg. de l’impératif moyen du désidératif fait sur le causatif de LAP « parler » ; le désidératif du causatif aura le sens « essayer de faire parler » ; Doniger O’Flaherty (1985, p. 101) traduit avec le verbe « flirt » en anglais (« flirter »).
iti : particule qui clôt la citation au discours direct. Indra parle à Sumitra.
tāṁ haityovāca dīrghajihvi kāmayasva meti,
(Bel‑Ami), s’étant rendu auprès d’elle, lui dit : « Longue‑Langue, aime‑moi ! »
etya : absolutif de ā I « venir (auprès de + acc.) ».
dīrghajihvi : voc. sg. de dīrgha‑jihvī‑ fém. « Longue‑Langue ».
kāmayasva : 2e sg. de l’impératif moyen du verbe dénominatif kāmaya‑ « aimer », toujours au moyen.
mā : acc. sg. enclitique du pronom personnel de 1re personne.
sā hovācaikaṁ tava śepo, 'ṅge 'ṅge mama muṣkā, na vai tat saṁpadyata iti,
Elle dit : « Tu as un seul pénis, moi j’ai des vagins dans chacun de mes membres, ça ne marche pas du tout. »
ekam : nom. nt. sg. de eka‑ « un ». Il s’agit d’une phrase nominale avec le génitif pour exprimer la possession : « Tu as un (seul) pénis ».
tava : gén. sg. du pronom personnel de 2e personne.
śepaḥ : nom. sg. de śepas‑ nt. « pénis ».
aṅge : loc. sg. de aṅga‑ nt. « membre ». Il s’agit encore d’un āmreḍita comme somaṁ somam « chaque Soma » plus haut.
mama : gén. sg. du pronom personnel de 1re personne.
muṣkāḥ : nom. pl. de muṣka‑ masc., normalement « testicule », mais ayant aussi, bien que rarement, le sens de « vagin » : ici, dans au moins un passage de l’Atharva Veda, et dans le passage du Kauṣītaki Brāhmaṇa cité par Oertel (1897, p. 233), dans lequel Indra fabrique sur lui‑même les pénis nécessaires pour répondre à une démone munie d’autant de vagins.
tat : nom. nt. sg. du pronom tad, ici dans une fonction anaphorique pour faire référence à l’acte sexuel.
saṁpadyate : 3e sg. de l’indicatif moyen de sam PAD « marcher, fonctionner, avoir du succès ».
sa ha punar etyovācaikaṁ tava śepo, 'ṅge 'ṅge mama muṣkā, na vai tat saṁpadyata iti vai mām iyam āhety,
(Bel‑Ami), revenu (auprès d’Indra, lui dit) : « “Tu as un seul pénis, moi j’ai des vagins dans chacun de mes membres, ça ne marche pas du tout” — voilà ce que celle‑ci m’a dit. »
punar : adverbe « de nouveau, de retour, en arrière ». Sumitra revient auprès d’Indra et lui répète verbatim les paroles de Dīrghajihvī.
āha : 3e sg. du parfait actif de AH « dire ». Sumitra parle à Indra.
aṅge 'ṅge vā ahaṁ tava śepāṁsi karomīti hovāca,
(Indra) dit : « Moi je te fais des pénis sur chacun de tes membres. »
aham : nom. sg. du pronom personnel de 1re personne (emploi emphatique). C’est le discours d’Indra qui répond à Sumitra.
śepāṁsi : acc. pl. de śepas‑ nt. « pénis ».
karomi : 1re sg. de l’indicatif actif de KR̥ « faire, fabriquer ».
tāni hābhiprāvr̥tyeyāya, tāṁ hovāca dīrghajihvi kāmayasva meti,
(Bel‑Ami), se les ayant recouverts avec son vêtement, partit. Il dit (à Longue‑Langue) : « Longue‑Langue, aime‑moi ! »
tāni : acc. nt. pl. du pronom démonstratif/anaphorique (masc. sáḥ, fém. sā́, nt. tád) ; reprend śepāṁsi.
abhiprāvr̥tya : absolutif de abhi‑pra‑ā‑VR̥T « couvrir avec un vêtement ».
iyāya : 3e sg. du parfait actif de I « aller, partir ».
sā hovācaikaṁ tava śepo, 'ṅge 'ṅge mama muṣkā, na vai tat saṁpadyata ity,
Elle dit : « Tu as un seul pénis, moi j’ai des vagins dans chacun de mes membres, ça ne marche pas du tout. »
aṅge 'ṅge vāva mama śepāṁsīti hovāca,
Il dit : « Sur chaque membre, fort heureusement, j’ai des pénis. »
vāva : particule d’emphase très forte « en réalité ; fort heureusement… ».
aṅga te paśyānīti || 162 ||
(Elle dit) : « Puissé‑je voir (ces choses) de toi ! »
aṅga : particule « eh bien » (pas de rapport avec aṅga‑ « membre »).
paśyāni : 1re sg. de l’impératif (anciennement subjonctif) présent actif de PAŚ « voir ».
tāni hāsyai darśayāṁ cakāra,
Il les lui montra.
asyai : dat. fém. sg. du pronom déictique proche (masc. ayam, fém. iyam, nt. idam).
darśayāṁ cakāra : 3e sg. du parfait périphrastique actif du causatif de DR̥Ś « voir » ; causatif = « faire voir, montrer ».
tāni hāsyai cchandayāṁ cakrus, sā vā ehīti hovāca ko nāmāsīti,
Ils lui plurent. « Viens ! » dit‑elle. « Quel est ton nom ? »
chandayāṁ cakruḥ : 3e pl. du parfait périphrastique actif de CHAND « plaire ».
ehi : 2e sg. de l’impératif présent actif de ā I « venir ».
kaḥ : nom. masc. sg. du pronom interrogatif ka‑ « qui ? ».
nāma : « de nom » ; emploi adverbial de l’acc. sg. de nāman‑ nt. « nom ». « Qui es‑tu de nom ? » = « Quel est ton nom ? »
sumitro nāmeti,
(Il dit :) « Bel‑Ami de nom. »
(C’est la réponse de Sumitra.)
kalyāṇaṁ vai te nāmeti hovāca,
(Elle) dit : « Ton nom est bien joli. »
(Retour de Dīrghajihvī.)
kalyāṇam : nom. nt. sg. de kalyāṇa‑ « joli ».
nāma : nom. sg. de nāman‑ nt. « nom » ; il ne s’agit plus de l’emploi adverbial !
tau ha saṁnipedāte,
Ils couchèrent ensemble.
tau : nom. masc. du. du pronom démonstratif/anaphorique (masc. saḥ, fém. sā, nt. tad) ; reprend les deux personnages.
saṁnipedāte : 3e du. du parfait moyen de sam ni PAD « avoir des rapports sexuels ; coucher ensemble ».
tasyāṁ ha yadārthaṁ cakre 'tha haināṁ tad evābhisaṁjagrāha,
Quand il eut fait son affaire en elle, alors tout de suite il la retint de force.
tasyām : loc. fém. sg. du pronom démonstratif/anaphorique sā (masc. saḥ, fém. sā, nt. tad). Le locatif désigne la femme en tant qu’endroit dans lequel a lieu une activité sexuelle/procréatrice.
yadā : adverbe « quand ».
artham : acc. sg. de artha‑ masc. « but, affaire ».
cakre : 3e sg. du parfait moyen de KR̥ « faire ». Le moyen n’est pas automatique ici et semble renforcer l’idée du bénéfice personnel. Je pense que Ranade (2019) a raison de traduire cette phrase par « after he had reached satisfaction in her » (p. 217) ; c’est‑à‑dire quand Sumitra a éjaculé.
enām : acc. fém. sg. du pronom défectif de 3e personne ena‑.
tad eva : acc. nt. adverbial avec particule d’emphase employé comme relatif reprenant l’antécédent yadā : « quand il a fini de… à ce moment‑là précisément il… ». Cette forme de tad est un adverbe corrélatif à tout faire, susceptible d’assurer la corrélation avec n’importe quelle conjonction de subordination.
abhisaṁjagrāha : 3e sg. du parfait actif de abhi sam GRAH « retenir de force », avec ellipse du complément d’objet, enām, qu’on peut reprendre de la phrase subordonnée.
sā hovāca nanv are tvaṁ sumitro 'vocathā iti,
Elle dit : « Holà, n’est‑il pas vrai que tu viens de te dire “Bel‑Ami” ? »
nanu : adverbe fait sur la particule de négation servant dans une question à vérifier une information reçue que contredisent les faits ; la locutrice exprime ainsi son désarroi. Ici et dans la réplique de Sumitra, on joue sur le sens premier du nom propre de ce dernier.
are : adverbe exprimant une émotion négative « holà » ; mais le sens originel de ce mot, en tant que voc. sg. de ari‑, masc., « ô ennemi ! », irait très bien aussi.
tvam : nom. sg. du pronom de 2e personne.
avocathāḥ : 2e sg. de l’aoriste moyen de VAC « dire ».
sa hovāca sumitra evāha sumitrāyāsmi, durmitro durmitrāyeti,
Il dit : « Si je suis de fait Bel‑Ami pour un bel ami, (je suis) Mauvais‑Ami pour un mauvais ami. »
aha : particule « si… », « bien que », « c’est vrai que… mais… » ; dans le Śatapathabrāhmaṇa elle provoque même l’accentuation du verbe (signe de subordination).
sumitrāya : dat. masc. sg. du nom propre su‑mitra‑.
asmi : 1re sg. du présent actif de AS « être ».
durmitraḥ : nom. masc. sg. de dur‑mitra‑ « mauvais ami », composé karmadhāraya.
durmitrāya : dat. masc. sg. de dur‑mitra‑ « mauvais ami », composé karmadhāraya.
sa etāni saumitrāṇi sāmāny apaśyat, tair astuta, tair indram āhvayat,
Il vit ces mélodies bien connues de Bel‑Ami. Il chanta sur elles. Il appela Indra au moyen d’elles.
etāni : acc. nt. pl. de l’adjectif anaphorique (masc. eṣaḥ, fém. eṣā, nt. etad) « ce, cela dont on parle ».
saumitrāni : acc. nt. pl. de saumitra‑ « de Sumitra » (dérivé vṛddhi du nom propre sumitra‑).
sāmāni : acc. nt. pl. de sāman‑ nt. « mélodie ».
apaśyat : 3e sg. de l’imparfait actif de PAŚ « voir ». Noter qu’à partir d’ici, l’emploi narratif du parfait le cède à celui de l’imparfait. Cela coïncide avec l’entrée en scène d’éléments rituels connus de l’auditoire, et des leçons pratiques à tirer de la légende, ce qui déclenche peut‑être ce basculement vers un autre temps verbal.
taiḥ : instr. nt. pl. du pronom démonstratif/anaphorique (masc. saḥ, fém. sā, nt. tad) ; reprend sāmāni.
astuta : 3e sg. de l’imparfait moyen de STU « chanter une louange » + instrumental de la mélodie sur laquelle on chante.
indram : acc. sg. de indra‑ masc. « Indra ».
āhvayat : 3e sg. de l’imparfait actif de ā HVE « appeler ».
sa indra etam ānuṣṭubhaṁ vajram udyatyādravat,
Lui, Indra, accourut en brandissant cette massue faite en mètre anuṣṭubh (qu’est la strophe R̥V 9.101.1).
etam : acc. masc. sg. de l’adjectif anaphorique (masc. eṣaḥ, fém. eṣā, nt. etad) « ce… dont on parle » ; il qualifie ānuṣṭubhaṁ.
ānuṣṭubham : acc. masc. sg. de ānuṣṭubha‑ « fait en mètre anuṣṭubh ».
vajram : acc. sg. de vajra‑ masc. « massue ».
udyatya : absolutif de ud YAM « brandir ».
adravat : 3e sg. de l’imparfait actif de ā DRU « venir en courant ».
purojitī… dīrghajihviyam (R̥V 9.101.1) ity evāsyai prāhaṁs,
(En récitant) « Avec la victoire… (R̥V 9.101.1) », il l’abattit.
prāhan : 3e sg. de l’imparfait actif de pra HAN « abattre ». Le complément d’objet doit être le datif asyai, bien que l’on trouve normalement l’accusatif dans cette fonction. Il y a des cas où l’objet d’action violente peut être au génitif, comme indiqué dans la règle 2.3.56 de l’Aṣṭadhyāyī de Pāṇini : « (Les désinences du Gén. valent contrairement à 2 [règle 2.3.2, où l’accusatif est prescrit] quand il s’agit de l’objet‑direct) des racines jas‑ « frapper » (10e cl.), han‑ « tuer » précédée des préverbes ni‑pra, naṭ‑ « léser » (10e cl.), krath‑ id. au causatif piṣ‑ « écraser » pour exprimer une notion de violence » (trad. Renou, 1966, p. 123‑124). Puisque le JB remplace parfois le génitif de possession par un datif d’intérêt marquant la possession, on pourrait imaginer que le datif remplace le génitif aussi dans d’autres fonctions. En tout cas, le datif de désavantage existe aussi.
tā etā bhrātr̥vyaghnyo rakṣoghnya r̥co,
Ce sont ces strophes (bien connues de R̥V 9.101) qui sont tueuses de rivaux et tueuses de démons.
tāḥ : nom. fém. pl. du pronom démonstratif/anaphorique sā (masc. saḥ, fém. sā, nt. tad) ; il modifie le sujet de la copule r̥caḥ.
etāḥ : nom. fém. pl. du pronom anaphorique (masc. eṣaḥ, fém. eṣā, nt. etad), dans son emploi adjectival ici « celles dont on parle/qui sont bien connues ». Ce pronom est employé dans ce genre védique pour signaler qu’il s’agit d’une information qui devrait être déjà connue de l’auditeur, généralement de l’ordre des aspects pratiques et quotidiens de la vie rituelle.
bhrātr̥vyaghnyaḥ : nom. pl. de bhrātr̥vyaghnī‑ fém. « tueuse de rivaux » (forme féminine du composé tatpuruṣa fait sur bhrātr̥vya‑ « cousin ; rival » et le nom‑racine han‑ « tueur »).
rakṣoghnyaḥ : nom. pl. de rakṣoghnī‑ fém. « tueuse de démons » (comme bhrātr̥vyaghnī‑, mais avec rakṣas‑ « puissance démoniaque ; démon » pour premier membre).
r̥caḥ : nom. pl. de r̥c‑ fém. « strophe ».
hanti dviṣantaṁ bhrātr̥vyam, apa rakṣaḥ pāpmānaṁ hata etābhir r̥gbhis tuṣṭuvānaḥ
Après avoir chanté avec ces strophes‑là, on tue son rival qui hait, on se débarrasse du démon (et) du méchant.
hanti : 3e sg. du présent actif de HAN « frapper ; tuer ».
dviṣantam : acc. masc. sg. de dviṣant‑, participe présent actif de DVIṢ « haïr ». Il est sous‑entendu que l’objet de cette haine est le sujet du verbe hanti.
bhrātr̥vyam : acc. sg. de bhrātr̥vya‑ masc. « cousin ; rival ».
apa… hate : 3e sg. du présent moyen de apa HAN « frapper pour éloigner ».
rakṣaḥ : acc. sg. de rakṣas‑ nt. « puissance démoniaque ; démon ».
pāpmānam : acc. masc. sg. de pāpman‑ « mauvais ». Il s’agit d’un emploi substantivé, puisque cet adjectif devrait être décliné à l’accusatif neutre (pāpma) s’il modifiait rakṣas.
etābhiḥ : instr. fém. pl. du pronom anaphorique (masc. eṣaḥ, fém. eṣā, nt. etad) « celles dont on parle/qui sont bien connues ».
r̥gbhiḥ : instr. pl. de r̥c‑ fém. « strophe ».
tuṣṭuvānaḥ : nom. masc. sg. de tuṣṭuvāna‑, participe parfait moyen de STU « chanter une louange » + instrumental de la mélodie sur laquelle on chante.
4.3. Texte 3 : PB 13.6.9‑10
saumitraṁ bhavati |
Il existe (la mélodie) de Bel‑Ami.
saumitram : nom. nt. sg. de saumitra‑ « de Sumitra » ; il faut sous‑entendre sāma (nom. nt. sg. « mélodie »).
bhavati : 3e sg. du présent actif de BHŪ « être ; devenir ». Dans le PB, la discussion de chaque nouvelle mélodie est introduite au moyen de ce verbe : « Il existe la mélodie X ».
dīrghajihvī vā idaṁ rakṣo yajñahā yajñiyān avalihaty acarat,
Longue‑Langue, ce démon, un tueur du sacrifice, ne cessait de lécher les substances sacrificielles.
idam : nom. nt. sg. du pronom déictique proche « ce, cela » (masc. ayam, fém. iyam, nt. idam).
yajñahā : nom. masc. sg. de yajñahan‑ « tueur du sacrifice » (composé tatpuruṣa fait sur yajña‑ « sacrifice » et le nom racine han‑ « tueur »). Cet adjectif est ici substantivé et avec idaṁ rakṣaḥ en apposition à dīrghajihvī. Ces deux descriptifs démonisent Dīrghajihvī et rendent son identité floue puisqu’il s’agit d’un nom neutre et d’un nom masculin alors que son nom propre indique une entité féminine.
yajñiyān : acc. masc. pl. de yajñiya‑ « digne du sacrifice, sacrificiel » ; l’adjectif est ici substantivé dans le sens de « substances sacrificielles ».
avalihatī : nom. fém. sg. de avalihatī‑, forme féminine du participe présent actif de ava LIH « se pencher pour lécher ».
acarat : 3e sg. de l’imparfait actif de CAR « circuler ; pratiquer une activité ». Il s’agit d’un emploi auxiliaire de ce verbe de mouvement avec le participe présent dans une périphrase à sens itératif « elle ne cessait de lécher les substances sacrificielles » ; cette phrase figure dans l’article de Grieco (2023b, p. 241) consacré à ce genre de périphrase qui ne se grammaticalise que dans les textes védiques tardifs comme celui‑ci.
tām indraḥ kayā cana māyayā hantuṁ nāśaṁsata‑
Indra n’espéra la tuer par aucune ruse.
kayā cana : instr. fém. sg. du pronom interrogatif ka‑ « qui ? » suivi du particule cana qui en fait un pronom indéfini « quelque », et avec la négation, « aucun ».
māyayā : instr. sg. du māyā‑ fém. « pouvoir ; ruse ».
hantum : infinitif de HAN « frapper ; tuer » complément du verbe aśaṁsata.
aśaṁsata : 3e sg. de l’imparfait moyen de ŚAṀS « espérer ».
atha ha sumitraḥ kutsaḥ kalyāṇa āsa,
Or Bel‑Ami, le Kutsa, était joli.
kutsaḥ : nom. masc. sg. de kutsa‑ « membre du clan des Kutsa ».
tam abravīd imām acchā brūṣveti,
(Indra) lui dit : « Adresse‑toi à celle‑ci ! »
abravīt : 3e sg. de l’imparfait actif de BRŪ « dire ». Le sujet est Indra.
acchā brūṣva : 2e sg. de l’impératif moyen de acchā BRŪ « s’adresser à + acc. ».
tām acchābrūta,
Il s’adressa à elle.
acchābrūta : 3e sg. de l’imparfait moyen de acchā BRŪ « s’adresser à + acc. ». Le sujet est Sumitra.
sainam abravīn nāhaitan na +śuśruve priyam iva tu me hr̥dayasyeti,
Elle lui dit : « Il est vrai que je n’ai point entendu cela [auparavant], mais c’est une chose plutôt plaisante à mon cœur ! »
enam : acc. masc. sg. du pronom défectif de 3e personne ena‑.
na‑aha : particule de négation na plus la particule aha « bien que », « c’est vrai que… mais… » (nous l’avons déjà vue dans l’extrait du JB, quand Sumitra dit sumitra evāha sumitrāyāsmi) ; elle est employée huit fois dans le R̥V après la négation na, comme ici (voir Grassmann, 1872‑1875, p. 162). L’interjection āha serait aussi envisageable ici, mais ne semble pas aussi fréquemment attestée en védique selon les dictionnaires ; en outre, la particule aha va bien avec le tu « mais » qui suit. La redondance de la négation avec le second na qui précède le verbe renforce l’expression de la surprise.
etad : acc. nt. sg. du pronom anaphorique (masc. eṣaḥ, fém. eṣā, nt. etad) « ce, cela dont on parle ». Le pronom réfère ici au discours de Sumitra, que l’on doit supposer particulièrement flatteur ; sinon, il s’agit d’une manière soit économique, soit pudique, de ne pas avoir à reproduire les négociations autour de l’anatomie sexuelle du JB.
+śuśruve : 1re sg. du parfait moyen de ŚRU « entendre ». L’édition (Chinnaswami Śastri, 1936, p. 37) présente la lecture śuśruva, forme impossible que Sāyaṇa ne commente pas, la glosant simplement avec la 1re sg. de l’aoriste aśrauṣam ; Oertel (1897, p. 228, note 1) reprend la correction śuśruve de Ludwig dans le sens d’une 1re sg. du parfait moyen. Le moyen de ŚRU employé dans un sens équivalant à l’actif, et même spécifiquement la forme śuśruve dans cette fonction, est attesté dans la littérature védique tardive et dans les épopées (Böhtlingk & Roth, 1855‑1875, vol. 7, p. 375). Le moyen dans un sens passif est également attesté pour śuśruve dès le R̥V (8.66.9), mais cette option me semble moins cohérente pour le sens. La correction en 1re sg. du parfait actif +śuśrava ne marche pas parce que le parfait actif de 1re sg. avec le degré plein et non le degré long de la racine sont en voie de disparition déjà dans le R̥V.
priyam : nom. nt. sg. de priya‑ « cher, plaisant » ; cet adjectif est ici substantivé en « chose plaisante ».
iva : « comme ; en quelque sorte », particule de comparaison ou d’atténuation qui se construit avec le mot qui précède.
tu : particule postposée « mais » ; la phrase commence avec priyam iva, qui est l’attribut d’un sujet impersonnel inexprimé.
me : gén. sg. enclitique (sans accent) du pronom de 1re personne.
hr̥dayasya : gén. sg. de hr̥daya‑ nt. « cœur ». Le génitif a une fonction de datif d’intérêt ici « pour/à mon cœur ».
tām ajñapayat, tāṁ saṁskr̥te 'hatāṁ,
Il lui donna rendez‑vous. (Indra et Bel‑Ami) la tuèrent au lieu de rendez‑vous.
ajñapayat : 3e sg. de l’imparfait actif du causatif (deux thèmes attestés : jñapaya‑ et jñāpaya‑) de JÑĀ « informer quelqu’un (acc.) de quelque chose (acc.) ». Ici on ne trouve que l’accusatif de la personne informée ; l’information transmise est sous‑entendue. Je suis Oertel en supposant que c’est l’information liée au rendez‑vous amoureux, qui est en fait un piège ; Oertel (1897, p. 228, note 6) corrobore cet usage « érotique » de jñapaya‑ avec un passage de la Chāndogyopaniṣad.
saṁskr̥te : loc. sg. de saṁskr̥ta‑ « lieu de rendez‑vous amoureux », emploi substantivé de l’adjectif verbal de sam(s) KR̥ « préparer ». Oertel (1897, p. 228, note 7) cite un passage du Śatapathabrāhmaṇa qui corrobore cet emploi particulier de saṁskr̥ta‑.
ahatām : 3e du. de l’imparfait actif de HAN « frapper ; tuer ». Le sujet est Indra et Sumitra.
tad vāva tau tarhy akāmayetāṁ, kāmasani sāma saumitraṁ, kāmam evaitenāvarundhe || 9 ||
C’est bien ce qu’ils désiraient à ce moment‑là. La mélodie de Bel‑Ami permet de gagner ce que l’on désire. On obtient précisément ce que l’on désire grâce à elle.
tad : « cela » acc. nt. sg. du pronom démonstratif/anaphorique (masc. saḥ, fém. sā, nt. tad).
vāva : particule d’emphase postposée ; avec tad : « c’est bien ce qu’ils désiraient ».
tarhi : adverbe « à ce moment‑là ».
akāmayetām : 3e du. de l’imparfait moyen du verbe dénominatif kāmaya‑ « désirer ».
kāmasani : nom. nt. sg. de kāma‑sani‑ (composé tatpuruṣa) litt. « gagne‑désir, qui gagne (l’objet du) désir », donc « qui permet de gagner ce qu’on désire ». L’ordre des mots dans la prose védique met l’attribut avant le sujet dans les phrases nominales comme celle‑ci ; il faut donc traduire dans le sens inverse.
sāma : nom. sg. de sāman‑ nt. « mélodie ».
kāmam : acc. sg. de kāma‑ masc. « désir ; ce que l’on désire ».
etena : instr. nt. sg. du pronom anaphorique (masc. eṣaḥ, fém. eṣā, nt. etad) « ce, cela dont on parle » ; reprend sāma.
avarundhe : 3e sg. du présent moyen de ava RUDH « obtenir ». La troisième personne exprime ici le « on » général.
sumitraḥ san krūram akar ity,
« Tout en étant Bel‑Ami, tu as fait une chose cruelle » —
san : nom. masc. sg. du participe présent actif de AS « être ». Ce participe comporte souvent un sens adversatif en védique.
krūram : acc. nt. sg. de krūra‑ « cruel » ; ici substantivé « une chose cruelle ».
akar : 2e sg. de l’aoriste actif de KR̥ « faire ».
enaṁ vāg abhyavadat, taṁ śug ārcchat, sa tapo 'tapyata,
(ainsi) une voix l’accusa. Le chagrin l’atteignit. Il pratiqua l’ascèse.
vāk : nom. sg. de vāc‑ fém. « voix ». Les voix incorporelles ou divines apparaissent parfois dans la littérature védique ; elles peuvent représenter à la fois un jugement divin et l’opinion publique.
abhyavadat : 3e sg. de l’imparfait actif de abhi VAD « accuser ».
śuk : nom. sg. de śuc‑ fém. « chagrin ».
ārcchat : 3e sg. de l’imparfait actif de ā R̥CCH « atteindre ; frapper ».
tapas : acc. sg. de tapas‑ nt. « chaleur ».
atapyata : 3e sg. de l’imparfait moyen de TAP « chauffer » ; avec l’accusatif d’objet interne tapas‑, littéralement « se chauffer la chaleur » et plus généralement « pratiquer l’ascèse ».
sa etat saumitram apaśyat,
Il vit cette mélodie (bien connue) de Bel‑Ami.
tena śucam apāhatāpa śucaṁ hate saumitreṇa tuṣṭuvānaḥ || 10 ||
Grâce à elle, il se débarrassa du chagrin. On se débarrasse du chagrin après avoir chanté sur (la mélodie) de Bel‑Ami.
tena : instr. nt. sg. du pronom démonstratif/anaphorique (masc. saḥ, fém. sā, nt. tad) ; reprend saumitram (sāma).
śucam : acc. sg. de śuc‑ fém. « chagrin ».
apāhata : 3e sg. de l’imparfait moyen de apa HAN litt. « frapper pour éloigner » ; « se débarrasser ».
saumitreṇa : instr. nt. sg. de saumitra‑ « de Sumitra » ; il faut sous‑entendre sāma (nom. nt. sg. « mélodie »).
apa… hate : 3e sg. du présent moyen de apa HAN « frapper pour éloigner ».
5. Traductions
5.1. R̥V 9.101.1
Avec la victoire sur la plante devant vos yeux, pour que le [Soma] pressuré enivre (les dieux), chassez à coups perçants, ô camarades, le chien à la longue langue !
5.2. JB 1.161‑163
1.161. Il était une fois la démone Longue‑Langue. Elle avait l’habitude de lécher chaque (offrande de) Soma. Elle était au nord du lac. Depuis cet endroit, elle léchait (tout Soma) qu’on pressurait au sud du lac, à l’est (ou) à l’ouest. Indra, cherchant à la saisir, ne put pas la saisir. Il dit : « Que personne ne fasse d’offrande. Cette Longue‑Langue lèche chaque (offrande de) Soma. »
1.162. Or, Bel‑Ami fils de Kutsa était bel homme. (Indra) lui dit : « Bel‑Ami, tu es vraiment un bel homme. Les femmes parlent facilement avec un bel homme. Essaie de faire parler cette Longue‑Langue. » (Bel‑Ami), s’étant rendu auprès d’elle, lui dit : « Longue‑Langue, aime‑moi ! » Elle dit : « Tu as un seul pénis, moi j’ai des vagins dans chacun de mes membres, ça ne marche pas du tout. » (Bel‑Ami), revenu (auprès d’Indra, lui dit) : « “Tu as un seul pénis, moi j’ai des vagins dans chacun de mes membres, ça ne marche pas du tout”— voilà ce qu’elle m’a dit. » (Indra) dit : « Moi je te fais des pénis sur chacun de tes membres. » (Bel‑Ami), se les ayant recouverts avec son vêtement, partit. Il dit (à Longue‑Langue) : « Longue‑Langue, aime‑moi ! » Elle dit : « Tu as un seul pénis, moi j’ai des vagins dans chacun de mes membres, ça ne marche pas du tout. » Il dit : « Sur chaque membre, fort heureusement, j’ai des pénis. » (Elle dit) : « Puissé‑je voir (ces choses) de toi ! »
1.163. Il les lui montra. Ils lui plurent. « Viens ! » dit‑elle, « Quel est ton nom ? » (Il dit :) « Bel‑Ami de nom. » (Elle) dit : « Ton nom est bien joli. » Ils couchèrent ensemble. Quand il eut fait son affaire en elle, alors tout de suite il la retint de force. Elle dit : « Holà, n’est‑il pas vrai que tu viens de te dire “Bel‑Ami” ? » Il dit : « Si je suis de fait Bel‑Ami pour un bel ami, (je suis) Mauvais‑Ami pour un mauvais ami. » Il vit ces mélodies bien connues de Bel‑Ami. Il chanta sur elles. Il appela Indra au moyen d’elles. Lui, Indra, accourut en brandissant cette massue faite en mètre anuṣṭubh (qu’est la strophe R̥V 9.101.1). (En récitant) « Avec la victoire… (R̥V 9.101.1) », il l’abattit. Ces strophes sont celles bien connues qui tuent les rivaux, qui tuent les démons. Après avoir chanté avec ces strophes‑là, on tue son rival qui hait, on se débarrasse du démon (et) du méchant.
5.3. PB 13.6.9‑10
9. Il existe (la mélodie) de Bel‑Ami. Longue‑Langue, ce démon, un tueur du sacrifice, ne cessait de lécher les substances sacrificielles. Indra n’espéra la tuer par aucune ruse. Or Bel‑Ami, le Kutsa, était joli. (Indra) lui dit : « Adresse‑toi à celle‑ci ! » Il s’adressa à elle. Elle lui dit : « Il est vrai que je n’ai point entendu cela [auparavant], mais c’est une chose plutôt plaisante à mon cœur ! » Il lui donna rendez‑vous. (Indra et Bel‑Ami) la tuèrent au lieu de rendez‑vous. C’est bien ce qu’ils désiraient à ce moment‑là. La mélodie de Bel‑Ami permet de gagner ce que l’on désire. On obtient précisément ce que l’on désire grâce à elle.
10. Une voix l’accusa « Tout en étant Bel‑Ami, tu as commis un acte cruel ». Le chagrin l’atteignit. Il pratiqua l’ascèse. Il vit (cette mélodie) bien connue de Bel‑Ami. Grâce à elle, il se débarrassa de son chagrin. Après avoir chanté sur la (mélodie) de Bel‑Ami, on se débarrasse du chagrin.
