Michel Cusin : Pour l’enseignement d’une éthique du sujet divisé alors qu’elle n’est pas une discipline scientifique

DOI : 10.35562/canalpsy.136

p. 24

Text

Représentation de la sagesse (1635) : « Sapiens Dominabitur Astris ». Traduction libre du texte : « Qui acquiert la sagesse sera maître des astres ». Wisdom Emblem, from: George Wither, “A Collection of Emblemes Anciente and Moderne”, London (1635).

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C’est à Michel Cusin que nous devons l’enseignement et la recherche en éthique à Lyon 2. Au début des années 1990, en appui sur son immense culture et en charge d’importantes fonctions universitaires, il voulait soutenir une fonction de l’université qui lui tenait particulièrement à cœur, la fonction « méta ». Avec l’humour qu’il maniait avec intelligence, il répétait que « l’animal universitaire » (l’étudiant), doué de langage et de parole, n’était pas venu à la fac seulement pour acquérir un savoir et des techniques, mais aussi pour le critiquer, le mettre en perspective, ce qui supposait de permettre aux étudiants de s’interroger autant sur leur rapport au savoir qu’à leur fonction sociale, perspective que les enseignants-chercheurs avaient la responsabilité de maintenir ouverte. D’où l’idée d’un enseignement d’éthique ouvert à tous et proposé à un moment des cursus où la grande majorité des étudiants est confrontée à l’écart fécond entre théorie et pratique, notamment sur les lieux de stage. Entrer dans la démarche éthique suppose en effet de ne pas se débarrasser trop vite de l’embarras qui amène chacun de nous à se poser la question « que faire ? », par la soumission à l’autorité d’un maître qu’il soit externe ou interne.

L’éthique n’est pas une matière, ne relève pas d’une discipline scientifique répertoriée, et pourtant elle s’enseigne, tel était le pari de Michel Cusin.

Pour lui en effet, ce n’est pas l’éthique comme telle qui s’enseigne, mais la démarche qui y conduit, d’où la proposition d’un enseignement transversal en triptyque nouant en les entrecroisant les principaux discours qui tentent de rendre compte du rapport du sujet à son acte : le droit, la psychanalyse, les sciences du langage, particulièrement la sémiotique littéraire, sans oublier la philosophie. C’était aussi pour lui une manière d’impliquer institutionnellement trois composantes de notre université, car l’éthique à un niveau collectif passe par l’institution.

Michel Cusin était un précurseur de la transversalité féconde à condition qu’elle soit rigoureuse, c’est-à-dire articulée, transversalité obligatoire en matière de réflexion éthique, car aucun des discours ne peut rendre compte à lui tout seul de la totalité de l’acte humain et de ses conséquences alors même que chacun, y compris parfois le discours psychanalytique dans certaines de ses dérives, est tenté de le prétendre en devenant totalitaire ; les discours sont nécessaires, mais pas suffisants. La somme des parties ne fait pas un tout. Et s’il ne nous reste que la parole qui suppose écoute, interprétation et discernement, elle n’arrange rien, car nous n’en avons pas la maîtrise et elle nous déplace, d’où la référence au discours psychanalytique, non pas pour supprimer l’embarras, mais plutôt pour éclairer un peu plus les zones d’ombre de ce qui nous fait agir, en quelque sorte d’en être un peu moins dupe. Interrogeant le rapport du corps et de la parole, l’éthique est une démarche rationnelle obligée de prendre en compte ce qui lui échappe en permanence, ce sur quoi elle bute et que Freud appelait « le roc de la castration » ou Lacan « la jouissance ». Telles étaient les lignes de force du cours de Michel Cusin, ce qu’il s’efforçait de transmettre, ce dont le présent texte témoigne.

J’avais rencontré en effet Michel Cusin à plusieurs reprises lors de séminaires et de manifestations scientifiques et culturelles rassemblant des universitaires de toutes disciplines et des praticiens, notamment des psychanalystes lisant Freud avec Lacan, notamment au moment où celui-ci commentait certaines œuvres de Joyce, avec l’aide de spécialistes de littérature anglaise dont Michel Cusin était. C’est ainsi que j’ai répondu, avec d’autres, à son invitation à participer à son équipe lorsque l’enseignement « d’éthique, droit et discours psychanalytique » a été créé et accueilli en psychologie, Louis Panier assurant le TD de sémiotique et Maurice Gaillard celui de droit. Puis, j’ai été chargé de pérenniser et de développer l’enseignement et la recherche en éthique dans le domaine des Sciences humaines et sociales, ce qui supposait des rapports avec les autres domaines concernés par l’éthique, notamment la médecine.

La transmission implique une dette symbolique qui ne se règle qu’en transmettant à notre tour, c’est pourquoi j’ai proposé à Canal Psy de rendre à nouveau disponible ce texte fondateur de Michel Cusin qui était paru dans un numéro sur l’éthique rapidement épuisé (numéro 7). Ce texte sert encore aujourd’hui de référence commune aussi bien pour les étudiants que pour les enseignants qui travaillent dans cet enseignement. L’éthique est de nos jours à la mode et peut devenir très vite un grand fourre-tout habillant de bonnes intentions les pratiques les plus discutables. Le texte de Michel Cusin a le mérite de poser les fondements d’une éthique en sciences humaines et sociales avec clarté et rigueur. Il ne semblait que le meilleur hommage que nous puissions rendre à Michel Cusin était de le mettre à la portée de tous pour que chacun puisse trouver matière à réflexion sur son acte, en son nom, mais aussi avec d’autres.

Illustrations

Représentation de la sagesse (1635) : « Sapiens Dominabitur Astris ». Traduction libre du texte : « Qui acquiert la sagesse sera maître des astres ». Wisdom Emblem, from: George Wither, “A Collection of Emblemes Anciente and Moderne”, London (1635).

Représentation de la sagesse (1635) : « Sapiens Dominabitur Astris ». Traduction libre du texte : « Qui acquiert la sagesse sera maître des astres ». Wisdom Emblem, from: George Wither, “A Collection of Emblemes Anciente and Moderne”, London (1635).

References

Bibliographical reference

Jean-Pierre Durif-Varembont, « Michel Cusin : Pour l’enseignement d’une éthique du sujet divisé alors qu’elle n’est pas une discipline scientifique », Canal Psy, 100 | 2012, 24.

Electronic reference

Jean-Pierre Durif-Varembont, « Michel Cusin : Pour l’enseignement d’une éthique du sujet divisé alors qu’elle n’est pas une discipline scientifique », Canal Psy [Online], 100 | 2012, Online since 11 décembre 2020, connection on 09 décembre 2021. URL : https://publications-prairial.fr/canalpsy/index.php?id=136

Author

Jean-Pierre Durif-Varembont

Maître de conférences en psychologie, HDR Responsable des enseignements d’éthique et de déontologie

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