Corps et psyché dans la pensée clinique psychanalytique

DOI : 10.35562/canalpsy.1384

p. 5-8

Text

Corps réel, corps imaginaire (M. Sami-Ali, 1977), Théâtres du corps (J. McDougall, 1989), Du corps à la pensée (B. Golse, 1989), Les passions du corps (G. Pirlot, 1998), Le corps, d’abord (C. Dejours, 2001), Psychopathologie de l’expérience du corps (R. Debray, C. Dejours, P. Fédida, 2002), Corps, acte et symbolisation (B. Chouvier et coll., 2008), Corps, psyché, langage (M. Boubli, 2009), Corps en famille (P. Cuynet, A. Mariage, 2010), Langage et mémoire du corps en psychanalyse (J.-J. Baranes, 2012), Le corps de psyché (C. Chabert et al., 2013), Corps et psyché en psychanalyse (E. Allouch, 2015), Du contre-transfert corporel (C. Potel, 2015)…

Ce ne sont là que simples échantillons d’ouvrages parus sur la thématique du corps dans le champ psychopathologique psychanalytique au cours des trente/quarante dernières années et cette dernière décennie de manière encore plus significative qu’auparavant. Cette abondante production1 révèle l’advenue d’une véritable révolution – de type copernicienne – dans le corpus psychanalytique, révolution au service de la reconnaissance, pour ne pas dire réhabilitation, du corps dans ses différentes dimensions, en l’occurrence dans ses dimensions de réalité et modalités d’expression plurielles. En effet, si les concepts d’image inconsciente du corps, de corps imaginaire et libidinal ou même de corps érogène avaient déjà leur place en psychanalyse, dès le début de l’histoire de celle-ci (en raison de l’hystérique et de son fameux trouble de conversion, véritable saut du conflit intrapsychique dans l’espace somatique), en revanche le corps dans son indice de réalité perceptive ou de matérialité (le corps réel, la sensori-motricité), mais également dans ses multiples pouvoirs d’expression, d’intentionnalité subjective (voire de symbolisation…) était jusqu’alors resté impensé sinon perçu comme radicalement étranger à la psychanalyse. Rien de très surprenant, en somme, puisque pour la discipline psychologie elle-même, le corps constitue un « objet paradoxal » (G. Broyer, 1987).

Le corps comme objet d’étude pour la science dite du psychisme : quelle curieuse idée ! Pas étonnant alors qu’il en soit de même pour la psychanalyse dont la fondation et l’épistémologie reposent sur une rupture radicale d’avec la médecine. Cette éradication sinon même cette aversion pour le corps dans son indice de réalité étaient donc sans nul doute inévitable ou plutôt un passage inévitable de/dans l’histoire de la psychanalyse, pour laquelle seul comptait alors à l’origine le corps parlé, le corps saisi à travers les mailles de la parole, en somme, le « corps psychique ». Le soma, et plus encore les patients porteurs d’affections somatiques, la psychanalyse n’en eut cure2, et ce pendant un certain temps. Malgré (ou bien alors avec…) les travaux pionniers, notamment, des premiers psychanalystes psychosomaticiens en France, force fut progressivement de reconnaître, d’une part, que le sujet, l’analysant a fortiori, n’était « pas que pure structure psychologique » (J. McDougall, 1978) et, d’autre part, que le psychologue clinicien et l’analyste eux-mêmes avaient un corps, éprouvant bien réel, lequel pouvait même aller jusqu’à se manifester en séance. Or loin d’être un obstacle à la pensée, ces expressions corporo-somatiques (du patient comme du praticien de la psyché) peuvent constituer d’authentiques maillons associatifs et même de véritables leviers dans le processus psychothérapeutique ou analytique (M. Jung-Rozenfarb, 2002, N. Dumet, 2004, 2013).

Avant de s’aventurer plus avant dans cette pensée du corps dans le champ de la clinique et de la psychopathologie psychanalytiques contemporaines, arrêtons-nous quelques instants sur ce revirement, pour ne pas dire renversement observé au sein de la théorie psychanalytique : de son éradication première à l’aversion voire au mépris, ayant justement conduit à son délaissement sinon à son oubli (déni ou refoulement, le lecteur choisira…) pendant de nombreuses années, on est aujourd’hui parvenu à une tendance inverse, une prolifération impressionnante de travaux sur ce sujet. Reconnaissons, avec le psychanalyste A. Amsellek (2010, p.113) qu’« une mode s’est mise à fleurir depuis quelques décennies dans tous les milieux psychanalytiques, celle de parler du corps. Dans toutes les sociétés (analytiques), on ne compte plus les séminaires sur le corps, les groupes de travail sur le corps, les colloques sur le corps… », s’ajoutant ou alimentant les nombreuses parutions signalées précédemment. Est-ce donc simple effet de mode, engouement passager ? Juste retour du refoulé sinon retour du forclos par la voie de la réalité extérieure, ici sociale ? Sans doute ce revirement – du rien, on est passé à l’excès, position contemporaine tout aussi extrême que celle existant auparavant – traduit-il, à bien des égards, l’effet d’inquiétante étrangeté que suscite toujours et depuis la nuit des temps (voire à jamais… ?), pour l’homme ordinaire comme pour le spécialiste, le praticien, l’universitaire…, le corps ou plutôt l’énigme des liens psyché-soma : énigme demeurant attractive, fascinante tout autant que déroutante sinon même angoissante3. Face à celle-ci, quoi de mieux alors que le travail de la pensée ? Contre le vide ou l’angoisse, la recherche voire la productivité scientifique constituent assurément de précieuses défenses. Mais au-delà de cette primo-analyse de type métaphysique, reconnaissons aussi et surtout combien cet intérêt pour le corps est source de fécondité pour la praxis clinique d’orientation psychanalytique. En effet, cet intérêt renouvelé et positiviste à l’endroit des réalités corporo-somatiques polymorphes de l’individu, trouve sa plus grande raison d’être au regard des cliniques contemporaines, au regard des modalités de souffrance psychique et psychopathologique, lesquelles, loin des registres classiques ou plus habituels de la névrose et/ou de la psychose, font aujourd’hui la part belle aux expressions et troubles corporels, comportementaux, somatiques, aux agirs, chez l’individu singulier comme au sein des relations intersubjectives. Les formes de la psychopathologie ont évolué à l’instar des environnements et contextes intersubjectifs dans lesquels elles sont observées, repérées, ainsi que de grands spécialistes de la psychopathologie l’ont mis en évidence (E. Minkowski ; D. Widlöcher ; J. Ménéchal ; S. Ionescu, etc.).

 

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Caroline Bartal.

Détresses, angoisses et souffrances contemporaines ont ainsi trouvé expressions selon d’autres voies que la modalité psychique au sens strict du terme, elles ont trouvé terrain d’élection ailleurs que dans la seule sphère mentale : ainsi, les théâtres du corps avec, pour ne citer que quelques exemples, les psychopathologies alimentaires, les addictions, les scarifications, l’hyperactivité motrice, ou bien encore le terrain du socius, avec l’exacerbation des agirs violents, destructeurs sur le psychosoma de l’autre. Ces cliniques contemporaines, dans lesquelles les sujets sont éprouvés au plus vif de leur chair – et cliniques qui corrélativement sont aussi éprouvantes pour le psychosoma des soignants – expliquent l’exigence accrue de penser la place et le rôle du/des corps, tant dans l’expression des souffrances subjectives (individuelles, relationnelles) que dans les modalités psychothérapeutiques elles-mêmes.

En effet, quand la construction psychique individuelle a été, dès l’aube de la vie et du développement, placée sous les auspices de l’excitation, du chaos, du manque de contenance…, quand le traumatisme, à tout âge de l’existence, sidère la pensée et la parole, quand même les mécanismes psychiques coupent radicalement le sujet de sa subjectivité pour le protéger de la douleur et de la détresse (autant affective que physique), alors bien souvent ne restent à l’individu que le corps et le comportement pour tenter d’extérioriser, circonscrire et traiter ces vécus douloureux, extrêmes, pour tenter de mettre en forme l’impensable et l’indicible.

Comme on le voit, les souffrances subjectives contemporaines requièrent des psychologues cliniciens des aménagements de leurs techniques psychothérapeutiques, voire des innovations dans les dispositifs de soin, de soin psychique ; et force est alors de constater que ceux-ci font de plus en plus appel aux médiations à substrat corporel et/ou médiations mobilisant, comme certain-e-s préfèrent dire, la sensori-motricité dans le travail psychothérapique psychanalytique. Pour favoriser le travail psychique, « ça » passe – d’abord sinon aussi – par le corps, l’éprouvé perceptif, le contact sensoriel avec l’objet.

À la nécessité pour le clinicien d’ajuster sa pratique aux singularités de la clinique rencontrée et de ses formes inédites, s’ajoute, se corrèle donc celle de se doter d’outils de pensée, d’hypothèses et d’appareillages conceptuels pour justement tenter d’approcher – être au contact (à lire dans le double sens du terme) – des modalités subjectives singulières du sujet souffrant rencontré. Tel est ce dont rendent justement compte les contributions des quatre psychologues qui suivent.

Nathalie Sabatié, tout d’abord, dans « Le bain de Balazs » décrit avec sensibilité l’engagement sinon le portage psychique qui accompagnent, jouxtent le soin corporel dispensé par la nurse au jeune enfant carencé – ici Balazs – dans le cadre d’une pouponnière (à Budapest) fonctionnant selon les principes maintenant bien connus de la pédiatre E. Pikler ; et l’auteure de montrer comment « la qualité du lien est d’une finesse tactile avant même que les mots ne viennent à l’esprit ».

La contribution suivante de Laure Favier à partir d’une clinique de l’adulte toxicomane montre à son tour comment la part infantile du patient, ici Jules, fait surface sur le corps de celui-ci, à travers ses postures, gestes et douleurs physiques actuelles et surtout exprimées dans l’ici et maintenant de l’entretien. Rester aveugle face à ces expressions corporelles, mais qui n’en sont pas moins traces parlantes de la subjectivité du patient reviendrait à être sourd dans le travail d’écoute psychologique. Avec cette auteure, se trouve confirmée l’idée selon laquelle « le psychologue est convoqué en tant qu’appareil psychique, mais aussi en tant que sujet d’un corps pris dans la rencontre avec l’autre ».

Le troisième texte, de Raphaël Minjard, est étayé sur une pratique de consultations psychologiques en milieu hospitalier face à des patients dits douloureux chroniques, chez lesquels la réalité – et plainte – somatique est au premier plan. L’auteur montre comment le psychologue se trouve, de ses termes, « coincé », contraint – et j’ajouterai, endolori – dans certains dispositifs institutionnels de soin d’aujourd’hui – ici les consultations pluridisciplinaires en douleur, répondant aux « plans douleur » des politiques nationales de santé publique. « Notre travail de psychologue et de soignants dans ces consultations, écrit l’auteur, n’est donc pas de proposer l’impossible, mais de travailler avec nos impossibles pour accompagner les patients et découvrir avec eux des possibles encore impensés ». En somme, afin de pouvoir demeurer vivant, éprouvant et pensant face à cette massive clinique du somatique, dans un environnement lui-même peu propice au travail de la pensée, le psychologue se doit-il de pouvoir mobiliser jeu et liberté de mouvements, psychiques autant que corporels, dans le corps de la séance avec le patient, quel qu’il soit.

Enfin, le dernier article pourrait de prime abord sembler contingent au regard de la thématique traitée dans ce présent numéro, puisque centré sur la déficience cognitive – sauf à considérer celle-ci dans son substratum neurologique. Or la clinique de la jeune patiente Arielle, restituée par Olivier Maniez, est d’abord une clinique du corps à corps, les conduites d’auto-agrippement de cette patiente pré-adolescente, son hypertonie (en certains moments précis), révèlent les processus d’adhésivité à la psyché de l’autre et à l’identité de perception. La contribution de l’auteur est intéressante à plus d’un titre : d’abord elle inscrit la cognition et ses troubles dans une approche véritablement métapsychologique ; ensuite elle permet de confirmer, dans cette clinique de la déficience mentale, dite ici cognitive, le rôle clef de la défense motrice dans l’équilibre subjectif. Certes, et comme le reconnaît l’auteur, cette défense « manifeste donc l’absence ou la faiblesse de l’écran psychique à même de pouvoir refléter sa propre activité et la fragilité de l’image du corps » chez le sujet ; mais corrélativement – et comme une approche psychodynamique (et pas seulement économique) de la clinique somatique a permis de le mettre en évidence de son côté – le recours au corps/au comportement, certes parfois peu ou prou corrélatif du déficit psychique (P. Marty, 1991) existant chez l’individu, confère au sujet consistance – au sens le plus littéral du terme – sinon même existence. Ici l’auto-agrippement confère stabilité à Arielle ; le contact avec l’objet permet le contact avec le moi propre (ténu, peu différencié). Nouvel exemple, s’il en était besoin, que le corps tout comme la pensée de l’objet (ici l’objet de transfert, le clinicien), en un mot : son psychosoma, est pilier fondamental de l’organisation comme de la restauration subjectives.

1 Nous n’avons nous-mêmes pas échappé à cette tendance, en co-dirigeant avec G. Broyer, les ouvrages suivants : Cliniques du corps (Lyon, PUL, 2002)

2 Hormis G. Groddeck, précurseur en la matière (1916-17).

3 Même si les neurosciences d’aujourd’hui contribuent activement à renouveler et enrichir le débat.

Bibliography

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Broyer G. Devenir du corps et représentation de soi. Réflexions à partir de la Plasticité corporelle entre corps et organisme : l’Espace du Sens, Thèse de Doctorat d’État, Lyon, Université Lumière Lyon 2, 1987.

Chabert C. et al., Le corps de psyché, Paris, PUF, 2013.

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Dumet N., Broyer G. (sous dir. de) Avoir ou être un corps, Lyon-Limonest, L’Interdisciplinaire, 2002.

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Sami-Ali M. Corps réel, corps imaginaire, Paris, Gallimard, 1977.

Widlöcher D. (sous dir. de) Traité de Psychopathologie, Paris, PUF, 1994.

Notes

1 Nous n’avons nous-mêmes pas échappé à cette tendance, en co-dirigeant avec G. Broyer, les ouvrages suivants : Cliniques du corps (Lyon, PUL, 2002), Avoir ou être un corps (Lyon-Limonest, L’interdisciplinaire, 2002).

2 Hormis G. Groddeck, précurseur en la matière (1916-17).

3 Même si les neurosciences d’aujourd’hui contribuent activement à renouveler et enrichir le débat.

Illustrations

 

 

Caroline Bartal.

References

Bibliographical reference

Nathalie Dumet, « Corps et psyché dans la pensée clinique psychanalytique », Canal Psy, 111 | 2015, 5-8.

Electronic reference

Nathalie Dumet, « Corps et psyché dans la pensée clinique psychanalytique », Canal Psy [Online], 111 | 2015, Online since 08 décembre 2020, connection on 28 novembre 2021. URL : https://publications-prairial.fr/canalpsy/index.php?id=1384

Author

Nathalie Dumet

Professeure de psychopathologie clinique du somatique, Université Lyon 2, Institut de psychologie, CRPPC