Lettre ouverte à ceux qui se risquent à la clinique de la réanimation !

Aux stagiaires-psychologues d’hier, d’aujourd’hui et peut-être de demain…

DOI : 10.35562/canalpsy.1424

p. 8-9

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Comme il est difficile, sans doute « insensé », voire même irréfléchi, d’imaginer un instant proposer à des étudiants de Master 1, un stage dans un service de Réanimation, sans tuteur psychologue dédié à ce service !

Je supervise votre stage et en prends la responsabilité de tuteur, je suis autant que possible disponible à vous, pour vous donner ce temps, ce lieu de parole, d’élaboration. À l’hôpital, je suis psychologue clinicienne en charge du personnel et des conditions de travail. Je connais assez bien ces services de réanimation, mais n’y suis pas présente au quotidien, je connais la charge psychique de tous dans ces unités, mais je ne la vis pas « in vivo ».

Alors ?

Aucune possibilité d’identification à un « modèle », aucune possibilité de se cacher derrière ce « maître de stage/tuteur » et de le suivre, de s’introduire dans sa pensée, de se laisser protéger par son ombre, de s’appuyer sur lui, de se prendre pour lui… Non, impossible, vous êtes seuls dans ce service !

Livrés à vous-même ?

Non, pas tout à fait ! Mais livrés à vous-mêmes pour prendre le risque de chercher, de trouver votre place de psychologue. Vous faites alors cette expérience utile et douloureuse de la solitude, de l’isolement, de l’étrange et de l’étrangeté.

Que faire et où trouver sa place dans ce monde hyper-médicalisé ?

Que regarder ? Mais surtout que ne pas regarder, que ne pas voir ?

Comme il compliqué ce moment où vous prenez conscience de la difficile place de la parole, de la difficile place de la pensée. Comment alors, pour vous jeunes étudiants, mais surtout futurs psychologues, ne pas se laisser fasciner, ne pas perdre la voix et, alors se mettre à travailler, à penser la clinique de la réanimation, se laisser aller à penser l’innommable, l’insoutenable ? Être présent comme « butée » pour le patient, et trouver/créer des mots capables de contenir, d’endiguer le sentiment de rupture que vit ce patient ? Vivre cette expérience humaine, l’éprouver au quotidien de votre stage…

Que faire avec ce réveil de coma ? Quels sont ses effets sur le sujet de sa rencontre avec le coma, quels sont les principaux éléments de l’expérience subjective traversée par les patients et l’atteinte alors des mécanismes de pensée ? Voilà la difficile rencontre du stagiaire psychologue avec les patients.

Il est clair que cette tension fait éprouver des sentiments de perte, de rupture et de violence, vécus dans le silence et parler de cette violence, c’est prendre un risque. Se préserver pour se sauvegarder ? Mais se préserver de quelle insoutenable souffrance ? Se réduire au silence pour se sauver ? Et puis qui peut entendre l’étrange en soi ? Qui peut entendre ce qui se situe hors de l’ordinaire ?

Tout comme le malade, le stagiaire rencontre lui aussi l’impuissance, rencontre lui aussi l’angoisse de mort. Ce travail de mourir chez l’autre, ce travail de « re-animation », laisse des traces profondes chez celui qui est là, présent à son chevet, et qui s’est risqué à ce stage. Comment ne pas être affecté par ce temps de la vie hors de l’ordinaire, mais qui semble être l’ordinaire du soignant et, pour vous stagiaires ? Comment aussi accepter de vivre un certain flottement dans son identité, de manière répétée sans défaillir afin que ce patient ne devienne pas avant le temps, un mort vivant, mais qu’il soit jusqu’au bout de sa vie pleinement vivant ?

Le psychologue est convoqué en cette place, il est convoqué aux limites de son désir de guérir l’autre, parfois même de prendre la place du soignant.

Dès lors, voiler l’impensable de cette mort à venir, vivre au quotidien les demandes soutenues et pleines de contradictions des patients au risque d’être aspiré dans leur orbite funèbre, vivre le sentiment d’impuissance ou d’échec consume peu à peu et risque de vous réduire au silence, de vous demander un long chemin vers votre juste place.

Comment créer des voies de passage pour que la parole advienne au cœur du drame humain ?

Quand on est psychologue, il n’y a pas d’alternative. À ses risques et périls, on accompagne ces silences du désir du patient, quand l’angoisse parvient à son paroxysme. On est témoin des mouvements pulsionnels trop extrêmes, on se risque à une parole pacifiante et on souhaite qu’elle fasse écho et lien.

Ces traversées de l’extrême sont de véritables chemins initiatiques pour qui les empruntent. Ils sont des voies de passage vers la compréhension de la souffrance d’être homme dans la finitude.

La souffrance ne se rumine que lentement comme elle peut se recroqueviller, s’immobiliser dans les plissements de l’âme. Mais quand on parvient à suivre le dédale des émotions, alors elle se parle et une lente métamorphose de l’être peut éclore chez chacun des acteurs de cette tragédie.

La maladie grave est une clinique de la mutation et si le malade est condamné à vivre un nouveau rapport avec lui-même, un nouveau rapport au monde, le stagiaire psychologue lui aussi est assigné à une autre place. Pour que cette mutation soit de l’ordre du possible, il lui faut prendre le risque de parler.

Parler pour ne pas se perdre dans l’histoire de ceux qui souffrent, de ceux qui sont en rupture avec l’ordinaire. Parler pour tisser le fil de la parole au cœur du mal-être et enraciner la trame de l’espoir qui appelle à la vie. Il est des paroles d’étonnement qui tissent les liens de la domination mortifère de la souffrance, de la mort et du silence. Elles font traces en vous parce qu’elles ont ouvert les voies de la pacification et de l’insoupçonné en vous.

Sans aucun doute, sans l’aide de l’Université, des tuteurs de recherche et du groupe de réflexion « PSY-REA », je n’aurai pas pris le risque de vous accueillir, si je puis dire, dans ce délicat lieu de stage.

Lieu où le fil de la vie s’avère très ténu, où la mort rôde, où les machines font du bruit, peut-être le bruit du vivant, le bruit du désir ; lieu où tout semble s’éparpiller, se mettre en morceaux, s’écarteler, s’époumoner ; lieu aussi où tout est en mouvement, où les soignants vont et viennent jour et nuit dans un étonnant et constant ballet parfois prestissimo et parfois plus andante, voire allegretto et parfois aussi inquiétant en chœur de requiem.

Comment alors vous introduire dans ce service au demeurant infiniment professionnel, infiniment réfléchi ? C’est une place extraordinairement difficile qui vous est proposée, une recherche constante de votre juste positionnement vis-à-vis du malade, de sa maladie, de son cheminement avec le possible inéluctable, avec la fin de sa vie, avec le réveil assourdissant de ce coma, avec sa défaillance, et aussi, vis-à-vis d’une équipe soignante plus médicale que psychiste, parfois étonnée par la présence d’un psychologue et souvent, et heureusement, plus dans l’action que dans « l’être-là ».

Quelle folie, alors, de prendre ce risque de permettre à ces étudiants de venir eux-mêmes se risquer à éprouver leur place, leur positionnement ! C’est aussi avec l’aide de ces services, de l’ensemble des équipes que je m’autorise à croire en ce merveilleux lieu de stage. Merci à ceux qui s’y sont risqués, à ceux qui s’y risquent et à ceux qui se risquent à les accueillir, à leur faire une place, à les écouter penser, à les voir se métamorphoser au cours de l’année. Car tel est l’incroyable défi : vous voir exploser dans votre positionnement interne et psychique et vous ouvrir à la réalité du psychologue !

Une dernière pensée me vient : vous faites aussi l’expérience du cadre institutionnel avec ce qu’il a de rassurant, de contenant, mais aussi de surprenant, de limitant, d’étroit. À vous heurter à ce cadre-là, vous vous heurtez aussi à votre propre cadre interne de futur psychologue.

Si vous avez réussi à travailler tout cela dans cette délicate année de formation qu’est cette année du Master 1, alors ce pari d’intégrer des étudiants en service de réanimation sera gagné ! Et mieux encore ce pari de vous voir advenir psychologue sera gagné !

References

Bibliographical reference

Catherine Beignard, « Lettre ouverte à ceux qui se risquent à la clinique de la réanimation ! », Canal Psy, 112 | 2015, 8-9.

Electronic reference

Catherine Beignard, « Lettre ouverte à ceux qui se risquent à la clinique de la réanimation ! », Canal Psy [Online], 112 | 2015, Online since 19 novembre 2020, connection on 17 octobre 2021. URL : https://publications-prairial.fr/canalpsy/index.php?id=1424

Author

Catherine Beignard

Psychologue clinicienne, Conditions de travail, Hôpital de la Croix Rousse, Lyon, chargée d’enseignement Université Catholique de Lyon