Antonino Ferro, Éviter les émotions, Vivre les émotions

p. 32-34

Bibliographical reference

Antonino Ferro, Éviter les émotions, Vivre les émotions, Montreuil, Ithaque, 2014

Text

Comment1 se forment les émotions ? Comment s’expriment-elles au cours de la relation analytique ? Comment pouvons-nous les identifier, les contenir et les penser pour finalement pouvoir les transformer ? Telles sont les interrogations qui constituent le fil rouge de ce livre.

Éviter les émotions, Vivre les émotions, est le dernier livre d’Antonino Ferro2 traduit de l’italien et paru en français aux éditions d’Ithaque3. Dans cet ouvrage à l’écriture psychanalytique résolument non conventionnelle, le psychanalyste italien nous propose un voyage clinique au plus proche des processus émotionnels. Au fil des dix chapitres4 qui le composent, Ferro invite le lecteur à mieux appréhender les parts émotionnelles du fonctionnement psychique engagées dans le processus psychanalytique, partant de l’origine et des modalités de leur formation pour cheminer vers une compréhension de leurs voies d’expression et de partage au sein de toute relation humaine. Pour ce faire, l’auteur utilise une organisation narrative où fond et forme s’articulent étroitement, permettant au lecteur de se sentir impliqué dans la compréhension des processus émotionnels.

« En premier lieu, il faut qu’une lecture soit “compréhensible”, qu’elle “évoque des images”, qu’elle “ait du goût” ; elle doit transporter le lecteur dans le cabinet d’analyse, ouvrir des portes sur des contrées inexplorées, des souterrains, des sous-sols, des mondes parallèles possibles. » (p.101). Telles sont les qualités premières qu’un livre de psychanalyse devrait avoir selon l’auteur, et en ce sens, nous pourrions dire que le pari est réussi. Ce livre est une surprise, une invitation au voyage, à la rêverie psychanalytique. Pour le lecteur non habitué aux écrits de Ferro, il pourra aussi produire un choc anthropologique dans son rapport aux conceptions psychanalytiques, une sorte de bouleversement épistémologique interne. Ferro déploie en effet sa pensée d’une façon singulière, une pensée complexe qui s’offre au lecteur sous des abords de fausse simplicité.

Agrémentée d’illustrations graphiques et de dessins, sa lecture pourrait, l’espace d’un instant, nous faire penser à un livre pour enfants. Sans doute cela témoigne-t-il de l’accès à l’infantile chez l’auteur, soutenu par une pratique d’analyse d’enfants toujours bien présente. Ces illustrations graphiques, en articulation avec celles de la clinique, favorisent l’émergence d’une pensée en image chez le lecteur. Nous sommes ainsi transportés dans une lecture qui génère en nous des faisceaux associatifs formés de sensations, d’émotions, d’images, de rêveries et de pensées bien plus qu’un cheminement habituel qui solliciterait nos seuls processus de pensées conceptuelles. Ferro s’explique : « Il nous faut commencer par apprendre l’alphabet émotionnel, avant de se lancer dans l’alphabet cognitif, dans la mesure où celui-ci prend pour fondement celui-là » (p.123).

Si ce livre n’est pas dénué de théorie, la place accordée à celle-ci n’est pas centrale, et l’ouvrage semble pouvoir s’appréhender sans connaissance particulière des théories psychanalytiques classiques. En effet, les apports conceptuels de Ferro suivent une pensée ouverte qui ne respecte pas les standards rassurants qui constituent nos repères habituels (en témoigne l’excellent chapitre sur l’effet de « pollution lumineuse » produit par le complexe d’Œdipe au sein de la pensée psychanalytique contemporaine). Le lecteur averti de la pensée freudienne se verra sans nul doute dérouté par le cheminement proposé. Ferro cuisine sa clinique comme il fait mijoter le lecteur. Il nous promène, nous fait voyager. Parfois, il nous distancie, en produisant des accélérations, mais toujours, il nous ménage, il se reéchotourne et revient nous chercher par une voie détournée. Au fil de la lecture, nous découvrons que l’essentiel du travail de pensée se produit au moment où il nous lâche, où sa pensée s’accélère et où nous le voyons partir au loin. Nous sommes, l’espace d’un instant, seuls, sans vraiment savoir dans quelle direction aller, et ce sont ces instants répétés qui favorisent chez le lecteur un mouvement d’insight fécond au niveau de la pensée.

En explorant les processus primaires du fonctionnement psychique (proto-sensation, proto-émotions, éléments bêta, etc.) Ferro nous permet d’approcher ces processus par une lecture qui devient alors pour le lecteur une expérience interne, expérience où les parts intellectuelles de notre fonctionnement mental ne sont pas directement concernées. Je crois d’ailleurs que peu d’ouvrages ont su avoir sur mon fonctionnement psychique et mental une telle influence immédiate. À sa lecture, nous nous voyons déroutés par la surprise, saisis parfois par l’incompréhension, touchés par un souvenir qui émerge, accompagnés par une pensée amicale, bref, ce livre pourrait être reçu comme un compagnon de voyage intérieur.

Un second niveau de lecture nous permet d’apprécier cet ouvrage comme une voie d’accès à la pensée et à la culture de l’auteur. Nous y découvrons aussi la pensée de W.R. Bion, ou plutôt, une pensée façonnée, inspirée par les écrits de Bion. Sans doute, la pensée de chaque auteur s’organise, se structure suivant les aspects formels des auteurs qu’il affectionne, et nous percevons ici comment la pensée de Bion est formellement modelée par une connaissance aiguë des écrits de Bion. Si les théories de Bion peuvent être considérées comme faisant partie des apports fondamentaux de la psychanalyse contemporaine, celles-ci souffrent pour beaucoup de leurs formes : une écriture des plus aride, un style sans fioriture allant droit à l’essentiel limitent parfois l’accès à leur compréhension. Ici, ce voyage au travers des quelque 275 pages que constituent cet ouvrage, nous font apprécier l’ampleur de l’usage que nous pouvons faire des théorisations bioniennes. Nous ne découvrons pas tant Bion qu’une façon dont ses théories, dès lors qu’elles sont assimilées, digérées, réhydratées (p.59), peuvent être fécondes pour vivre et éprouver la clinique.

Ces apports, issus des pensées de Bion, sont utilisés par Ferro comme des repères, des gradients, pour apprécier les paramètres économiques et dynamiques du fonctionnement psychique. Ces repères nous permettent de saisir chez nos patients la valeur des émotions et l’influence des agissements de leurs processus émotionnels au sein de leur fonctionnement mental. La lecture de l’économie psychique ici proposée permet d’affûter nos compétences dans l’observation des aspects qualitatifs et quantitatifs des affects (mouvements de débordement, de défauts de contenance, aridité émotionnelle, gel des affects, etc.), mais encore, d’observer leur mobilité et les aspects dynamiques des affects (mouvements, flux, circulation des émotions, etc.).

Les processus psychiques que Ferro tente de cerner ne semblent pouvoir s’approcher que suivant l’expérience vécue. Aussi, au fil de l’ouvrage, Ferro va progressivement dessiner une multitude de vignettes cliniques finissant par produire en nous une culture commune entre auteur et lecteur. Elles s’énoncent ainsi : Luciana et l’orthophoniste, La fille aux cheveux bouclés, Les accusations de Luca, Marcella et le spray paralysant, Les serpents d’Alessia, Lisa et le pilote, Luigi et la lecture, Bianca et sa cousine singe, Dino et la peur, Les blessures de Margot, L’Oasis de Valentina, etc. Les vignettes cliniques qui abondent dans ce livre pour illustrer ses propos prennent une place centrale, et ce, d’une façon toute singulière. Il ne s’agit pas de récits de cas, comme il est d’usage (parfois rituel) dans notre discipline. Ces vignettes n’illustrent pas sa pensée, elles sont sa pensée. Ces vignettes constituent le fil rouge, la structure même du fonctionnement narratif de l’auteur, celui-ci nous donnant ainsi accès à ses cheminements associatifs et cognitifs. À ces vignettes, viennent faire écho les références cinématographiques contemporaines : Star Trek, King Kong, Tanguy, Harry Potter, Le silence des agneaux, Jurassic Park, The Truman show, qui s’articulent à d’autres plus classiques provenant de la littérature : Balzac, Flaubert, Calvino, Dostoïevski, Proust, Tolstoï, etc. Le recours aux illustrations de la vie culturelle favorise d’autant plus la constitution d’une culture partagée entre lecteur et l’auteur, ce dernier nous impliquant ainsi progressivement dans les dédales de ses pensées.

Dans la continuité des apports bionniens, une autre notion phare qui parcourt cet ouvrage est celle de « champ dynamique ». Initialement formulée par Madeleine et Willy Baranger (psychanalystes franco-argentins d’orientation kleinienne), la notion de champ dynamique ainsi reprise et déployée par Ferro recèle bon nombre de richesses pour élargir nos conceptions de la psychanalyse. Notons, à ce propos, la récente publication d’un ouvrage collectif sur le sujet : A. Ferro et R. Basile, Le champ analytique. Un concept clinique, Ithaque, 2015.

Ferro l’utilise, par exemple, pour mettre au travail l’intérêt d’une position de « dialogue interprétatif » entre patient et analyste, dénonçant les mécompréhensions de la notion freudienne de neutralité bienveillante :

« La psychanalyse a eu horreur de toute contagion de l’analyste sur le patient, de toute pollution lorsque la neutralité venait à s’affaiblir : il était interdit d’introduire en séance le moindre fantasme de l’analyste, la moindre métaphore ou rêverie. Cela sans considérer que la neutralité elle-même participait au tissage du champ, tout comme toute autre coloration affective. Je crois que l’activité réparatrice est fondamentale, même à l’aide de greffes, pourvu qu’elles naissent à l’intérieur du champ et dans la pensée onirique de l’analyste. » (p.110).

De la même manière, la prise en compte du « champ » le conduit à soutenir une conception où l’analyste, en tant qu’acteur impliqué dans la situation analytique, se doit de s’interroger à l’égal de ce qu’il interroge les contenus ap-portés par ses patients. « Les transformations du champ ont lieu grâce à un travail continu de conarration de l’analyste et du patient, lesquels deviennent “deux auteurs à la recherche de personnages”, qui alphabétisent les protoémotions et ainsi évoluent continuellement. » (p.75). Les théories du champ permettent ainsi de renouveler les vues relatives à la dynamique transférentielle :

« Dans l’optique du champ, il n’est ni nécessaire ni utile de reporter au hic et nunc de la séance, ou de la relation, tout ce que dit le patient. Ce qui, du point de vue relationnel par exemple, serait un “transfert latéral” devant être reporté avec une interprétation à ce qui se passe à l’intérieur de la relation même, pourra, dans l’idée du champ, être “joué” à l’intérieur du champ sans être nécessairement reporté à l’actualité de la relation. Le champ possède de nombreuses voies d’expression et “la voie de la relation” n’est que l’une d’entre elles » (p.138).

C’est bien dans cette même optique que l’auteur nous convie à penser « ce qui se fait, mais que l’on ne dit pas toujours » (p.141) dans le cadre de l’analyse. Considérant qu’« être freudien ne signifie pas autre chose que s’aventurer là où la route n’est pas tracée » (p.146), Ferro souligne l’importance de développer des modalités d’écoute adaptées aux besoins des patients. Il estime ainsi que les critères visant à évaluer si un patient peut bénéficier d’une analyse ne mesurent bien souvent rien d’autre que la disponibilité et la capacité de l’analyste à s’engager dans des situations difficiles, dans une aventure inconnue, plutôt que dans « des voyages organisés et calmement prévisibles » (p.143). Ces terres inconnues sont aussi celles des parts non-névrotiques de l’analyste, territoires qu’il lui faudra aller rencontrer s’il veut pouvoir prendre en compte tous les aspects de la psyché du patient, celle-ci incluant des parts borderline, autistiques ou psychotiques.

Lorsque des paramètres de la réalité extérieure entravent la possibilité d’une analyse ordinaire (dont il souligne l’importance de référence), tout comme lorsque la clinique du patient vient bousculer nos habitudes nous entraînant dans des zones inconnues, il faut alors mobiliser dans l’analyse un travail de réflexion sur les défenses qui émergent chez l’analyste lui-même. Ferro évoque ainsi certains aménagements du cadre dans des « analyses concentrées » sur deux jours par semaine (p.145), d’autre par téléphone, etc., l’objectif de ces aménagements devant être au service du patient, afin de lui rendre accessible l’analyse, même lorsque certaines embûches semblent se dresser. Il convient aussi de la nécessité d’aménager les conditions de rencontre afin que l’on puisse « arriver à construire, petit à petit, le dispositif analytique le plus consensuel possible » (p.144).

C’est à partir de telles conceptions que l’auteur travaille la psychanalyse, une analyse renouvelée dont « le but […] n’est alors plus de soulever le voile du refoulement ou d’aborder les clivages, mais plutôt de développer des outils […] qui favorisent la production et l’élaboration de la pensée elle-même, des instruments pour rêver et pour penser. » (p.70).

Pour conclure, quelques mots sur le dernier chapitre. Nommé « Exercices psychanalytiques » il peut s’appréhender comme un livret séparé, sorte de « cahier de vacances » où l’analyste, à l’occasion d’un moment perdu, pourrait exercer sa pensée et son sens clinique. La présence de ce chapitre, qui surprend dans un ouvrage psychanalytique, témoigne de la volonté de l’auteur d’appréhender la pensée clinique comme un jeu ouvert et engagé, un jeu qui ouvre un dialogue véritable avec le lecteur. Nous sommes alors directement interpellés dans notre être, et pour peu que nous soyons prêts à jouer le jeu, voici que nous nous mettons à compléter, participer, enrichir ce livre de nos raisonnements propres ! Faire jouer la pensée du lecteur semble une dynamique constamment présente dans l’écriture de Ferro, aussi nous indique-t-il : « Un jeu didactique auquel je me prête souvent consiste à partir d’une séance d’analyse d’enfant et à la transposer (avec les mêmes thématiques de base, mais en usant d’un langage différent) dans la situation d’une séance avec un jeune adulte ou avec une dame âgée… » (p.73).

Le lecteur psychanalyste, vous l’aurez compris, se trouvera sans doute un brin bousculé par cet ouvrage à la structure et aux contenus inattendus, mais pour peu que l’on accepte le voyage, le profit s’avère considérable. Nous nous mettons alors à jouer intérieurement autrement, découvrant avec surprise comment les apports de Ferro viennent s’inviter dans chacune de nos séances quotidiennes. Nous n’entendons plus les contenus des patients de la même façon, et acceptons plus tranquillement d’aller nous perdre en dehors des sentiers battus.

1 La rédaction de Canal Psy remercie Antoine Bonnet, rédacteur en chef du site http://www.nonfiction.fr et Jean-Baptiste Desveaux, auteur de cette

2 Psychanalyste, membre de l’Association Internationale de Psychanalyse (IPA) et président de la Société Psychanalytique Italienne (SPI).

3 Antonino Ferro, Evitare le Emozioni, Vivere le Emozioni, Raffaello Cortina, Milan, Italie 2007, trad. fr. Laura Cecotti-Stievenard, Éviter les

4 D’un point de vue formel, l’ouvrage est composé de 10 chapitres, dont chacun peut s’appréhender indépendamment : 1. Éviter les émotions, Vivre les

Bibliography

Ferro A. (2009). L’enfant et le psychanalyste, Toulouse, Érès.

Ferro A. (2012). Rêveries, Montreuil, Ithaque.

Ferro A. et Basile R. (2015). Le champ analytique. Un concept clinique, Montreuil, Ithaque.

Notes

1 La rédaction de Canal Psy remercie Antoine Bonnet, rédacteur en chef du site http://www.nonfiction.fr et Jean-Baptiste Desveaux, auteur de cette remarquable note de lecture sur le non moins remarquable ouvrage d’Antonino Ferro.

2 Psychanalyste, membre de l’Association Internationale de Psychanalyse (IPA) et président de la Société Psychanalytique Italienne (SPI).

3 Antonino Ferro, Evitare le Emozioni, Vivere le Emozioni, Raffaello Cortina, Milan, Italie 2007, trad. fr. Laura Cecotti-Stievenard, Éviter les émotions, Vivre les émotions, 2014, 275 p.

4 D’un point de vue formel, l’ouvrage est composé de 10 chapitres, dont chacun peut s’appréhender indépendamment : 1. Éviter les émotions, Vivre les émotions, 2. Image et narration, un jeu sans fin, 3. Exemples et questions, 4. W.R. Bion, remarques théoriques et cliniques, 5. Fécondité de la pensée bionienne : le volet clinique, 6. Les échelles psychanalytiques et la pollution lumineuse, 7. Penser l’impensable, 8. La sexualité fait-elle encore scandale ?, 9. Variations sur le transfert et le contre-transfert, 10. Exercices psychanalytiques.

References

Bibliographical reference

Jean-Baptiste Desveaux, « Antonino Ferro, Éviter les émotions, Vivre les émotions », Canal Psy, 113/114 | 2015, 32-34.

Electronic reference

Jean-Baptiste Desveaux, « Antonino Ferro, Éviter les émotions, Vivre les émotions », Canal Psy [Online], 113/114 | 2015, Online since 23 avril 2021, connection on 28 novembre 2021. URL : https://publications-prairial.fr/canalpsy/index.php?id=1471

Author

Jean-Baptiste Desveaux

Psychologue clinicien, psychanalyste (Institut de psychanalyse de Lyon, SPP)