Reconversion professionnelle : entre mutation psychique et migration identitaire

DOI : 10.35562/canalpsy.1630

p. 16-19

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Dans l’élan de la préparation de cette journée, témoigner de ce parcours singulier qu’est la reconversion professionnelle m’était apparu comme évident.

Pourtant quelque temps plus tard, devant la nécessité de rédaction de ce projet, la tâche est soudain devenue plus lourde, plus floue. Toutes sortes de questions se bousculaient provoquant tantôt la paralysie effroyablement angoissante devant la page blanche, tantôt la boulimie de lecture à la recherche de réponse, de support, dans un ailleurs toujours repoussé.

Ce vide et cette quête vont en fait apparaître comme des points clés, présents à chaque étape d’élaboration de ce parcours.

La première des questions apparues est celle de la légitimité à parler dans ce colloque. Comment pouvais-je parler de mon parcours, des mutations de mon cadre interne alors que je n’étais pas encore diplômée ? C’est l’appui sur l’exercice difficile du parcours FPP qui m’a conduite à tenter d’aller plus avant, pour essayer de saisir quelques fils conducteurs dans cette pelote emmêlée qui se présentait devant moi et à tenter de témoigner aujourd’hui, à cet instant de mon chemin, de cette place vécue comme très instable.

Pour certains d’entre nous, assez nombreux dans cette université, l’enjeu de cette formation est, non pas l’acquisition d’une première identité professionnelle, mais l’évolution vers une deuxième ou une autre. Mais est-il nécessaire d’avoir franchi le cap de l’intégration pour parler du chemin difficile, du voyage intérieur parfois scabreux que ce désir de mutation professionnelle a engendré ?

Je me trouvais donc face à une dualité.

Comment me décaler d’une place pas encore attribuée ? Comment risquer ma parole devant des pairs auprès desquels je ne suis pas encore tout à fait reconnue comme telle ? Pourquoi avoir pris ce risque à ce stade de mon parcours ? Quels sont les enjeux de parler d’une identification, encore en cours ?

J’ai donc choisi de tenter de dérouler le processus en cours et me suis finalement faite à l’idée de me saisir une fois de plus d’une difficulté pour tenter de continuer à construire ma pensée, ma position de psychologue future.

Il m’était donc donné d’interroger au plus profond, cette notion de dedans/dehors de cet autre côté pas encore atteint, de cette idée de reconnaissance, d’identité et des conditions du passage. De quelle appartenance s’agit-il, de quel dedans, de quel dehors, de quel passage ?

Cela venait mobiliser quelques angoisses à engager ma parole et éveiller des sensations de dangers potentiels qui avaient provoqué, dès le début de mon questionnement, sidération et/ou quête de soutien théorique en guise de reconnaissance. C’est sans doute entre ce vide et ce trop-plein, mais surtout dans les modalités de leur gestion que vient s’inscrire ce parcours de formation.

Il est aujourd’hui dans ce lieu question d’identité professionnelle. L’identité de chacun s’élabore à partir des différents apports de la réalité externe, famille, culture, environnement scolaire puis professionnel, communauté des pairs dans la représentation et les liens intersubjectifs établis avec ceux-ci. Elle se construit dans une permanente confrontation entre similitudes et altérité, entre identification et différenciation.

L’identité est autant une réalité intime qui organise autour du je, les sentiments, les expériences, les symbolisations et les projets de réalisation individuels, qu’une représentation sociale tributaire des témoignages des autres vivants. La présence, la reconnaissance, la nomination tant des éprouvés que des éléments de similitude ou d’appartenance, mais aussi de différence, permet au sujet d’accéder à un mode d’organisation personnel, à une identité propre (Marc E., 2005).

Notre particularité à nous, adultes en reconversion, est de nous être construits, puis d’avoir existé dans notre place sociale, dans une identité professionnelle préalable, à celle à laquelle nous aspirons maintenant.

 

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Marc-Antoine Buriez.

Les choix de ce parcours étaient propres à des mouvements tant internes qu’externes dans ce temps de notre vie. Mais, ils ont constitué un ancrage fondateur à notre reconnaissance sociale, pendant quelques années plus ou moins nombreuses.

Cette identité professionnelle initiale sous-tend des liens d’appartenance à une « culture », construite au cours de notre formation première, incluant ses codes, ses rites de passage et j’irai jusqu’à dire sa langue ou son langage propre. Elle s’est aussi nourrie de toute l’expérience vécue au cours de l’exercice de notre métier et de notre propre parcours de vie. L’identité n’est pas figée, ni dans le passé à l’origine de sa construction, ni dans l’état présent, mais se trouve en perpétuelle évolution, faisant intervenir un potentiel évolutif et dynamique, pour mettre en place les adaptations nécessaires aux nouveaux aspects des liens subjectifs, tant au monde interne qu’externe.

Mais dans ce parcours, dans un temps donné, certaines butées dans notre fonction première, peut-être aussi certains mouvements personnels internes, peuvent être vécus comme des impasses et c’est sans doute ce qui peut induire un « retour » sur les bancs de la Fac, instaurant à la fois un espace régressif et le désir d’acquisition d’un autre « savoir », d’un sens « meilleur », position qui elle-même à son tour va devoir très vite être questionnée.

L’évolution vers un changement de profession est, à la fois une transition, un renouveau exigeant des séparations, si ce n’est des ruptures, mais aussi une transformation se faisant sur des bases préexistantes. En reprenant l’idée initiale du passage, que peut représenter reconversion professionnelle, il est important de déterminer de quoi vers quoi.

C’est une nouvelle identité professionnelle certes qui se construit, mais qui vient s’élaborer dans un deuxième temps, construite dans un rapport étroit fait de multiples liens avec la première. Ce n’est pas l’avènement d’une identité neuve ouvrant vers la quête d’une place initiale dans l’espace social qui est à l’œuvre, mais la confrontation à la possibilité d’une autre rencontre, celle d’une pensée, d’une culture, de codes et de symboles différents de ceux préalablement acquis, ouvrant vers une place autre.

Kinésithérapeute de formation initiale, de multiples confrontations à des douleurs physiologiquement injustifiées, à des pathologies récurrentes, à des immobilisations dans l’évolution thérapeutique du soin, m’ont incitée à me questionner sur la notion de symptôme et sa place dans l’équilibre psychique du patient. C’est sans doute la mise en évidence de ces écueils, de ces impasses, outre une histoire et un questionnement personnel, qui m’ont conduite à engager une formation en psychologie.

Dans une première étape, ce début de changement de position, cette intégration en situation d’étudiante en FPP, a instauré un espace de doute souvent douloureux, confrontant de façon profonde la position de soignante. Mon propre rôle de kiné est venu se placer et s’interroger au-devant de la scène. Au sens littéral, le mot kinésithérapie veut dire soin du mouvement par le mouvement. Que venais-je faire là, quels étaient les enjeux de réparation et de dépôt placés de part et d’autre, dans ce cadre relationnel particulier ?

Peu à peu est apparue cette dichotomie soin/écoute, tellement présente dans notre société, parfois relayée par une distorsion psyché/soma ou soma/psyché suivant du côté où l’on se place, au cœur de laquelle j’ai dû souvent trouver une voie d’intégration personnelle et parfois douloureuse, souvent intransmissible d’un côté comme de l’autre et surtout à taire.

Il y a d’un côté la culture du soin, avec les enjeux de notre évolution sociale actuelle. En particulier, le fonctionnement de la prise en charge des traitements par l’assurance maladie tend le plus souvent vers l’inscription dans une pensée scientiste qui nécessite implicitement que soient mis en évidence des causes et des effets. L’orientation vers une accélération de l’obligation de « résultats », exige que soient apportées des réponses efficaces avec la mise en place de bilans initiaux et finaux, « faisant la preuve » de l’exécution d’une bonne pratique.

De l’autre côté, dans le monde du soin psychique le temps a une tout autre valeur. La lecture de certains éléments présentés par le patient se doit de poser sur eux un regard décalé, pour qu’ils soient réintroduits au sein de son histoire. La « guérison » immédiate peut être totalement déstabilisatrice des modes de défense organisés par le sujet, ou venir intervenir comme un fonctionnement reproduisant la mise en acte d’éléments transférentiels. Le traitement médical de certains patients peut représenter la mise en œuvre de l’agir sur soi dans lequel le soignant peut se trouver impliqué de façon contre-transférentielle.

Cette dualité vient impérativement instaurer un questionnement, une mise en tension d’éléments internes de pensée et de structuration, puis modifier un positionnement au cours de la formation. Mais, en parallèle à ce changement de regard sont aussi présentes de multiples tensions externes. Il n’est en effet pas toujours simple d’évoquer dans le monde psy des questions plus triviales telle que la réalité économique pourtant toujours présente en filigrane, lorsqu’il s’agit de reconversion dans le monde adulte. En ce qui me concerne, la poursuite de l’exercice de mon métier de kinésithérapeute est un élément indispensable pour subvenir à mes besoins essentiels et financer ma formation. Cette forme de travail doit rester active et vivante d’autant plus qu’il s’effectue en cabinet libéral. Cela risque d’être encore mon principal revenu sans doute, quelque temps après la fin de ma formation. Les engagements pris lorsqu’on se situe en milieu de vie nécessitent d’assurer les revenus nécessaires, dans l’attente que d’autres postes et d’autres fonctions puissent le faire. Cela m’a obligé tout au long du parcours de formation et encore à ce jour, à me vivre, à me penser et à me questionner dans cette position duelle kinésithérapeute et/ou étudiante en psychologie puis kinésithérapeute et/ou psychologue stagiaire en fonction.

Cela pose très clairement la question du possible de la gestion interne d’une double identité, avec ce qui vient éveiller en écho d’autres interrogations : où, quand, comment et dans quel contexte, utiliser et faire vivre les valeurs propres à chaque espace et pouvoir s’y retrouver ?

Quelques éléments issus de mes origines, ainsi qu’une expérience prolongée de vie à l’étranger, m’ont orientée à confronter ces questions aux enjeux de la migration.

Migrer, sans parler de l’exil obligatoire, est souvent motivé par une impasse économico-financière et parfois identitaire. Mais, c’est surtout l’espoir d’un monde meilleur aux possibilités de réalisation idéalisées qui est instigateur de ce mouvement de transport souvent dangereux et aléatoire d’un lieu vers un autre, ainsi que d’une culture vers une autre, ayant souvent nécessité l’intervention de passeurs.

Une réflexion parallèle entre les mouvements internes et externes mobilisés par la formation et ceux induits par la migration peut venir éclairer certains points du sujet de cette intervention.

La quête initiant l’inscription à la Fac, bien qu’elle amène tout au long du parcours quelques déconvenues et la découverte d’autres enjeux, peut être lue comme un espoir de réponse issue d’un ailleurs, d’un autre savoir, d’un Nouveau Monde auquel accéder. Elle a souvent été précédée d’une sensation de butée.

Pour le migrant vers une nouvelle vie, dans un nouveau lieu, il est important d’en apprendre la langue, d’en comprendre les coutumes et les codes, tout comme un enfant arrivant au monde dans ce lieu, mais à la différence de celui-ci il lui est aussi nécessaire d’obtenir le droit de résidence et de travail.

Ceci nécessite de façon formelle ou informelle de faire la preuve de l’intégration des valeurs et modes de fonctionnement locaux. Ceci va-t-il provoquer un complet changement d’identité, ce que pourrait représenter une mutation identitaire, ou bien permettre une adaptation, une capacité de communication, de compréhension et de transmission d’éléments subjectifs, d’action accordée aux rythmes et au temps du lieu ?

Dans l’analyse de la question migratoire, il est classiquement décrit trois modes d’ajustement à la nouvelle culture environnante, ou de stratégie visant à l’adaptation identificatoire, vers une intégration (Camilleri C., 1990) :

  • L’assimilation a pour but de ressembler le plus possible aux nationaux ce qui sous-entend la mise à l’écart de la culture initiale. Elle peut, poussée à l’extrême tendre vers un conformisme culturel, une perte de l’identité antérieure et une rupture d’avec la communauté d’appartenance initiale.
  • La stratégie de revalorisation de la différence. Elle vise à l’inverse à conserver intacts les liens avec la culture d’origine, pouvant produire une cristallisation idéalisée des attachements au groupe premier et limitant les possibilités d’adaptation dans le Nouveau Monde.
  • Les stratégies intermédiaires qui consistent à prendre en compte au mieux les similitudes et les différences existant entre les deux cultures.

Tant pour le migrant et que pour la société d’accueil, il est nécessaire de domestiquer de part et d’autre un espace de non-moi ou d’altérité.

Le processus identitaire témoigne des tentatives et difficultés de régulation d’un trop-plein de transmission tendues entre les angoisses de pertes (des origines et de l’héritage), du passage par le vide de représentation possible ou l’inintégrable. Viennent s’ajouter de plus les enjeux de loyauté envers l’une ou l’autre des communautés avec comme pendant, les risques de rejet et de non-appartenance. Ceci n’est pas sans rappeler mes angoisses citées en début d’intervention, ainsi que les multiples mouvements alternants, entre adaptation et défense dont j’ai pu parler.

Ces modifications identitaires peuvent passer par plusieurs phases d’acculturation, d’interculturation ou de tentative d’assimilation. Le risque est donc de déboucher sur un clivage aliénant l’une ou l’autre des cultures, ou d’un sentiment de double trahison.

En miroir se pose alors la question de comment vivre et tenter de construire une stratégie identitaire compatible avec la poursuite de la formation professionnelle de psychologue.

Comment penser dans ce contexte le métissage culturel ?

L’identité au fond est un processus un mouvement. Les symptômes peuvent souvent représenter des temps de fixation, d’immobilisation dans cet élan de transformation et de mise en place au cœur de l’identité de l’hétérogène et de la multiplicité.

Ce que peut venir éclairer la question migratoire est de pouvoir penser l’identité dans toute l’étendue de sa complexité. Le métissage ne veut pas dire l’accumulation, l’absorption de toute la transmission dans son intégralité, mais peut être la mise en dialogue et la conflictualisation interne d’éléments de diversité, comme autant de lieux et d’espaces de créativité potentiels.

Il n’est bien évidemment pas possible d’occuper deux places en même temps, ni de parler deux langues au même moment. Mais il n’est pas incompatible, dans chaque lieu, de chaque place, dans chaque langue, de garder par-devers soi, présent et actif, un autre référentiel issu de l’altérité.

Nous sommes tous porteurs d’une certaine forme de métissage bien qu’il ne soit pas toujours représentatif d’espaces aussi différenciés, aussi dissociés. Si les identités culturelles de nos parents s’originent dans le même pays (et ceci n’est pas aussi fréquent que l’on croit), elles ne sont pas pour autant superposables ni socialement, ni idéologiquement. De cela nous avons tous eu à créer notre identité propre dans un mouvement plus ou moins souple, ponctué d’immobilisation et de confrontations porteuses, dans le meilleur des cas, d’ouverture vers une individualisation.

Ainsi ma reconversion professionnelle, en tant que transition de la culture du soin vers la position d’écoute clinique peut-elle, se représenter comme un passage d’un continent aux valeurs propres à un autre. Mais y a-t-il des ponts ou des interstices ? S’agit-il d’un changement d’identité ou plutôt de position avec des espaces de transitionnalité ?

Le rôle du ou de la kinésithérapeute est fréquemment situé dans un entre-deux, soignant de l’enveloppe fonctionnelle, soutien vers la reprise d’activité et étayant dans l’identification des limites, tant physiques que psychiques parfois.

Est-il possible de considérer le kiné, tout comme le médecin ou l’infirmier dans certains contextes, comme un passeur pour le patient du monde physiologique vers le monde subjectif jusqu’à un certain stade ? Le « psy » intervient de temps en temps dans une dynamique ultérieure initiée par ce premier passage.

Loin de moi l’idée de croire ou de faire croire qu’il est possible d’occuper les deux fonctions de perception clinique et de soin en même temps. Mais du côté soignant une capacité d’écoute subjective peut permettre de poser des limites à certains actes ou interventions thérapeutiques. Cela peut aider à se décaler et passer le relais dans un autre domaine, lorsque certains signes mettent en évidence que ce sont des enjeux autres qui viennent se jouer sur la scène soignante et que cela pourrait être préjudiciable au patient.

De même, j’expérimente à ce jour dans mon stage dans le monde médical, centré autour de la douleur, combien mon expérience précédente peut venir étayer et parfois éclairer ma lecture des mouvements langagiers dans les symptômes corporels, dans les agirs sur et par le corps.

Le métissage des identités professionnelles pourrait alors être plutôt envisagé comme deux lectures, dans deux temps et deux lieux différents, mais possédant des modalités de transcription et de traduction au sens langagier du terme, avec toujours lorsqu’on parle d’ensembles distincts, des espaces de transitionnalité et des interstices.

Ceci réclame une dynamique constante de mise en dialogue, mais aussi en conflictualité des éléments internes de la double culture, position fragile qui demande un grand étayage tant intérieur qu’extérieur.

Pour I. Idriss, le métissage est issu et s’élabore à partir de deux cultures ou de deux niveaux différents au sein d’une même culture. Il ne peut se soustraire au risque transculturel ou au clivage qu’avec le support d’un troisième niveau, qui permettra de porter, de contenir la diversité des individualités (Idriss I., 2003).

L’identité quelle qu’elle soit, processus ou mouvement psychique, héritage ou transmission est inscrite dans le corps du sujet. Elle nécessite d’être nommée, désignée et reconnue dans toute sa diversité. La double identité ou le métissage n’échappe pas à cette règle. La contenance d’un troisième niveau intervient dans un second temps pour canaliser la souffrance des tensions identitaires.

La reconnaissance de la diversité des parcours au sein de cette université est sans doute un élément constitutif et contenant de ce troisième niveau.

Bibliography

Camilleri C., 1990, Stratégies identitaires, Paris, PUF.

Idriss I., 2003, « Identité, métissage et risque psychopathologique » Le Coq Héron n° 175.

Marc E., 2005, Psychologie de l’identité, Paris, Dunod.

Illustrations

 

 

Marc-Antoine Buriez.

References

Bibliographical reference

Catherine Courade, « Reconversion professionnelle : entre mutation psychique et migration identitaire », Canal Psy, 106 | 2013, 16-19.

Electronic reference

Catherine Courade, « Reconversion professionnelle : entre mutation psychique et migration identitaire », Canal Psy [Online], 106 | 2013, Online since 10 décembre 2020, connection on 28 novembre 2021. URL : https://publications-prairial.fr/canalpsy/index.php?id=1630

Author

Catherine Courade

Psychologue clinicienne