Désirs de (se) former, aléas dans la transmission

DOI : 10.35562/canalpsy.1721

p. 18-21

Text

Je commencerai par revenir sur le très beau conte que nous ont présenté Marianne, Florence et Julien. Parce que je crois que le conte, pour l’avoir transmis dans les groupes de formation que j’ai animés pendant de nombreuses années, me paraît un savoir particulièrement intéressant et riche car il ne s’adresse pas simplement au moi mais aussi à l’inconscient du sujet. Le conte nous parle d’une logique similaire à celle du rêve. On voit en particulier comment ce conte lu ici illustre magnifiquement le concept du nourrisson savant tel que Sandor Ferenczi l’a travaillé et analysé.

De la transmission, je distinguerai trois niveaux : d’abord l’objet de la transmission, ce qu’on transmet, ensuite le public auquel on s’adresse, enfin l’acte de transmission lui-même qui mobilise justement le sujet supposé savoir, l’enseignant, qui va proposer quelque chose à celui qui vient pour se former.

L’objet d’abord : il y a le savoir et ce savoir s’il est purement théorique, s’il est purement livresque, est un objet externe que l’on pourra au fond s’approprier soi-même dans un processus qui est celui de l’autodidacte qui se forme lui-même : « je n’ai besoin de personne, je sais déjà et je suis capable de me former moi-même à travers tout ce savoir déposé tacitement dans les mots des livres ».

Mais je crois que l’enseignant a pour but de faire vivre ce savoir ; aucun livre ne saurait remplacer cette transmission qui se fait par l’actualisation des paroles déposées dans les livres par une parole vive qui est portée par quelqu’un que ce savoir intéresse, voire passionne.

Ce n’est pas simplement le savoir qui est transmis mais un certain enthousiasme à connaître. Cette pulsion épistémophilique, que Freud nous a montrée, est à l’origine même d’un déplacement de la libido sur la connaissance.

Le savoir-faire ensuite : il se transmet certes par l’enseignement mais cela suppose que dans le champ qui nous intéresse nous, psychologie clinique et psychopathologie, nous ne pourrions rien transmettre d’intéressant si nous n’avions pas nous-même une pratique qui se développe dans ce champ-là. Donc ce savoir-faire se construit d’abord sur les terrains, dans les lieux de stage où se forme la personne au contact direct des praticiens et ensuite par la reprise dans le cadre universitaire de ces savoirs et de cette connaissance ainsi que par quelqu’un qui lui-même a une connaissance directe de cette pratique. Ce mouvement-là autour du savoir-faire est particulièrement intéressant.

Dans la transmission des savoir-faire, il y a donc quelque chose de l’expérience qui est fondamental.

Le savoir-être enfin : c’est le niveau le plus complexe. Ce savoir-être est quelque chose qui ne peut pas se transmettre par une simple parole qui s’adresse au moi, par un simple processus rationnel. Le savoir-être passe au travers de ce qui est dit, au travers de la parole, dans l’implicite du parler, dans l’implicite de l’échange. Il se transmet aussi par l’appropriation d’une démarche par l’expérience, l’appropriation d’un savoir.

En préparant mon intervention, j’avais pensé à un conte de Papouasie qui montre comment l’idée de la transmission de ce que nous ont légué les ancêtres n’a de sens que si on se l’approprie soi-même.

Il s’agit de l’histoire de deux enfants abandonnés par des parents indifférents qui ne pensent qu’à eux et qui vont la nuit prendre un poisson dans un lac qui appartient à un esprit monstrueux. Ces parents reviennent à la maison et comme les enfants dorment, ils disent : « Et bien, nous mangerons le poisson entre nous et ne les réveillerons pas parce qu’il faudrait alors partager avec eux ». Les enfants l’entendent et d’eux-mêmes, ils sortent à l’arrière de la maison en disant : « Et bien on ne peut pas compter sur nos parents, on va nous-mêmes aller dans le lac pêcher des poissons et tant pis si l’esprit monstrueux nous attrape. » Ils pensent ainsi pouvoir s’approprier cette démarche puisque leurs parents ne sont pas en mesure de la leur transmettre. Le conte dit effectivement qu’il y a une sorte de paradoxe dans la transmission : je ne peux acquérir le savoir qui m’est transmis que si je refuse ce savoir et que je décide par moi-même d’aller le conquérir. Ainsi ces enfants vont tout seuls au lac ; bien entendu, ils se font attraper par l’esprit monstrueux et le conte ne dit pas ce qu’il se passe, il dit simplement « l’esprit les a envoyés vers le ciel et ils sont devenus deux croissants de lune, la fille et le garçon sont devenus les deux croissants de lune qui vont éclairer la nuit et une fois par mois, ils vont se réunir pour faire la pleine lune. » « Cet astre qui n’existait pas auparavant » nous dit ce conte « va désormais éclairer la nuit des humains ». Je crois que la symbolique de ce conte est véritablement en harmonie avec cette position paradoxale de la transmission qui est : « je dois être actif pour pouvoir conquérir ce savoir qui m’est donné car si je reste sur cette position de passivement donné, je ne peux pas véritablement avoir acquis quelque chose ». C’est cette dimension-là qui me parait particulièrement importante dans la transmission.

Le deuxième point que je voudrais développer est le public. On a un public « tout neuf » quand on est enseignant de psychologie à l’institut de psychologie dans une formation dite initiale. Cette transmission est limitée parce qu’il y aura simplement, c’est peut-être un risque actuel de plus en plus présent, une position je trouve parfois trop consumériste. Au départ quand j’ai commencé à enseigner, je réservais toujours au moins une demi-heure pour les questions parce que c’était exigé par les étudiants. Les dernières années où j’ai enseigné dans la formation initiale, aucune place aux questions. Simplement, on est très studieux, on note mais on ne pose pas de questions. Je crois que c’est un travers de l’enseignement ou de ce que peut être cette transmission purement réceptive, passive. C’est sûrement lié au fait qu’il y a maintenant tellement de canaux de transmission qui sont à la disposition des étudiants qu’il y aurait une sorte de passivation subjective à recevoir un savoir sans véritablement développer un processus d’appropriation subjective de celui-ci. Pour avoir ensuite enseigné dans le cadre de la formation continue, j’y ai trouvé véritablement, de même que pour d’autres dans la formation à partir de la pratique, une appétence au savoir particulièrement dynamique. C’est ce qui va permettre que la transmission se construise dans une réciprocité de réceptivité : de la part de l’enseignant qui apprend du public qui est avec lui comme de la part du public qui se forme. Cette réciprocité des échanges s’effectue au sein d’un dispositif qui crée un champ transférentiel puisque ce sont des échanges réciproques mais aussi inconscients qui sont mobilisés dans ce mode de transmission. Ceci me paraît d’une grande richesse et m’a beaucoup appris dans ces années de formation continue.

Le troisième point concerne le savoir que je transmettais dans le cadre de la formation continue. Il s’agissait des médiations thérapeutiques et notamment le conte, avec un public venu se former en ayant déjà une pratique plus ou moins longue dans le champ du soin psychiatrique ou dans le champ sanitaire et social.

On ne peut pas faire pratiquer une médiation thérapeutique si on n’investit pas soi-même cette médiation. Si on n’aime pas les contes, il vaut mieux choisir un autre support ! Si on n’aime pas l’écriture, si on n’aime pas la peinture, il vaut mieux prendre une autre modalité médiatrice parce que c’est cet investissement de l’objet par le formateur qui va être aussi transmis avec l’objet lui-même. C’est cet enthousiasme, ce côté passionné de l’envie de transmettre quelque chose, de l’envie de partager un objet qui est un élément fondamental dans le travail avec les médiations.

 

Image

British Librairy.

Ces formations s’organisaient à partir de la rencontre entre une proposition d’analyse et de compréhension des contes dans leur symbolique, dans ce que la psychopathologie et la psychologie clinique nous permettent de comprendre de ce qui est déposé et de ce qui se joue dans le conte, en lien avec l’expérience propre des stagiaires au sein de diverses institutions soignantes.

G. Gaillard parle à juste titre de la crise actuelle des institutions. Nous savons combien il est difficile de mettre en place maintenant de nouveaux groupes thérapeutiques à médiation parce que l’on met toujours en avant des situations financières qui font qu’on limite le développement des groupes à l’intérieur des institutions. Il me parait donc intéressant de voir combien la formation, dans ce cadre-là, est véritablement un échange ; de voir aussi que l’action de transmettre devient un enrichissement mutuel dans l’expérience. Il y a quelque chose qui est transmis, on ne peut pas dire simplement qu’on échange à partir de nos expériences communes, il y a bien un objet de la transmission qui est par exemple le conte, par exemple la peinture, la médiation par l’écriture, etc. Mais cet objet fait partie d’un échange entre le public et le formateur : c’est de cette rencontre que se fait la richesse des échanges réciproques.

Si on supprime l’échange qu’impliquent les questions, l’enseignement va se limiter à quelque chose qui, au fond, pourrait être simplement transmis par un livre ou une vidéo, quelque chose qui n’est plus en prise directe sur une dynamique intersubjective. Je crois que ce qui est intéressant c’est ce qui se noue et se construit dans le contact réel. En ce sens, Internet et la formation à distance ne pourront jamais remplacer ce contact immédiat qui se joue dans la transmission entre le public qui se forme, dans la réceptivité et dans la volonté d’acquisition de ce savoir, et celui qui est censé le posséder mais qui en réalité le fait découvrir dans la dimension d’investissement de cet objet.

Appendix

Un bébé ça vit encore un peu de l'autre côté

Issu du livre Contes des sages qui lisent dans les étoiles de Patrick Fischmann

Cette nuit-là, le vent criait et le voyageur frigorifié vit au loin la faible lueur qui sortait d’une masure au milieu des arbres. Arrivé sur le seuil, il cogna du poing sur la porte branlante. Une voix lui dit d’entrer.

La pièce unique était enfumée, il y avait juste un feu, un chaudron et un très vieil homme assis près d’un berceau.

Le vieux : bienvenue, dit le vieillard, entrez mais ne faites pas de bruit, mon bébé dort.

Le voyageur chassa la neige de sa cape, s’approcha du feu et tandis que le vieillard l’aida à quitter sa pelisse, une voix retentit derrière le voile du berceau.

Le bébé : je ne dors pas grand père, je cherche le jour de je ne sais quelle année où notre roi a répudié sa femme, soit disant, tu te rappelles, que c’était elle qui ne pouvait pas avoir d’enfants. Mon œil ! C’était lui.

Le voyageur consterné se tourna vers le vieux.

Le voyageur : C’est le p’tit qu’a parlé ? Ah, ça ! Mais quel âge a-t-il ?

Le vieux : Ben, juste six mois, dit le vieux, les enfants maintenant sont précoces. Puisqu’il est réveillé, vous pouvez causer un peu pendant que moi je vais touiller la soupe.

Le voyageur s’approcha du berceau, il leva le voile avec une fausse bonhomie et une vraie crainte sacrée.

Le voyageur : Bonsoir, où est votre papa par cette nuit venteuse ?

Le bébé : Mon père est au grand soleil, il fait avec peu de choses beaucoup de choses.

Le voyageur : ah ! Et votre mère ?

Le bébé : ma mère, en ce moment, elle cuit le pain qu’elle a déjà mangé.

Le voyageur : ah ! Et votre sœur ?

Le bébé : Ma sœur tient les flancs du rire nerveux qui lui vint l’an passé.

Le voyageur : Tu te moques de moi, dit le voyageur, tu es tout petit et tu me dis des charades. Je ne sais quoi penser.

Le nourrisson se mit à rire.

Le bébé : c’est enfantin pourtant ! Mon père est allé vers le sud où la terre est fertile, il a emmené les graines écloses du champ de son meilleur ami qui est mort. Quelle belle moisson il va faire mon père, là-bas en terre lointaine, au bord d’une autre mer. De peu, il fait beaucoup.
Ma mère s’est nourrie trop longtemps à crédit, ses galettes vont rembourser ses dettes. Elle cuit le pain qu’elle a déjà mangé.
Quant à ma sœur, il y a peu, elle se fardait le nez et montrait ses gambettes. Son ventre est comme un tonnelet de vin nouveau, ce qui fera avant mes neufs mois, de moi, un tonton !
Ma grand-mère n’est pas allée aux oubliettes, elle est dans la marmite de mon vieux grand père qui touille le temps.

Le voyageur : ah, je n’avais jamais entendu un bébé raisonner comme ça, dit le voyageur, c’est bien la première fois.

Le bébé : Vous êtes naïf, vous croyez toutes vos croyances, dit le bébé. Les bébés eux savent tout. Mais qui entend les bébés. Les gens sont tellement occupés, tellement sourds, tellement pris par la roue du temps. Le monde est parfois cruel, parfois doux. Oh je pourrais vous en dire tant et tant mais j’ai vraiment sommeil. Un bébé, ça vit encore un peu de l’autre côté.
Un bébé ça vit encore un peu de l'autre côté.

Illustrations

 

 

British Librairy.

References

Bibliographical reference

Bernard Chouvier, « Désirs de (se) former, aléas dans la transmission », Canal Psy, 119 | 2017, 18-21.

Electronic reference

Bernard Chouvier, « Désirs de (se) former, aléas dans la transmission », Canal Psy [Online], 119 | 2017, Online since 01 janvier 2020, connection on 17 octobre 2021. URL : https://publications-prairial.fr/canalpsy/index.php?id=1721

Author

Bernard Chouvier

Psychologue clinicien, professeur émérite de psychologie clinique à l’Université Lumière Lyon 2

By this author