Beyond the Wall… Winter is coming

DOI : 10.35562/canalpsy.1924

p. 38-43

Plan

Texte

Tératologie

Drôle de projet scientifique qui vit le jour à l’aube du XIXe siècle et qui, aussitôt la fin du siècle venu et la naissance de la médecine clinique dite moderne, sera interrompu : tératologie, morte peu après sa naissance. Il appartint aux Geoffroy Saint-Hilaire, père et fils, et naturalistes de leur état, de fonder cette science de la monstruosité ; de créer une taxinomie du monstrueux en identifiant, nommant, classant « l’anomalie » ; d’aller chercher la structure explicative du monstre, sa source, sa genèse ; de fonder sa rationalité. Avec la tératologie scientifique des Geoffroy Saint-Hilaire, l’altérité, la puissance de son négatif, « s’observent » et « se mesurent ». Et c’est bien avant un certain Charles Darwin, et sa fameuse révolution, qu’Étienne Geoffroy Saint-Hilaire (1772-1844), le père, postulera pour la première fois les lois d’une unité profonde du vivant : l’existence bien qu’insaisissable d’une continuité malgré les ruptures apparentes, malgré les écarts, et révélera par là aussi un noyau d’ambiguïté où – au niveau embryonnaire du moins – l’ontogenèse reproduit en partie la phylogenèse. Cette science, dont la seule trace vestigiale persiste encore dans chaque Muséums d’histoire naturelle (de poussiéreuse ambiance), est réduite aujourd’hui – à l’heure des hyperspécialisations et du scientisme prométhéen –, à une improbable exhibition de l’étrange, à un « cabinet des horreurs » venu du tréfonds des âges : humaines vies déjouant l’ordonnance de l’univers et plongées dans un bocal de formol, pétrifiées à tout jamais dans le grand sommeil… sans souffle ni rêve. De quoi fortement impressionner le jeune garçon que j’étais alors, visitant à l’occasion d’une sortie scolaire le Jardin de l’Arquebuse non loin des rives de l’Ouche, avec des restes d’images qui ont toutes la ténacité des souvenirs-couvertures freudiens. Le monstre : entre rêve et angoisse.

Le monstre, comme objet expérimental chez les Geoffroy Saint-Hilaire, a toutes les qualités de l’ambiguïté : il est à la fois un et double, unique et multiple, animal et humain, réel et virtuel. Il ne dénie pas les différences mais au contraire les affirme sans les opposer dans une coexistence qui confine à l’étrange. L’ambiguïté qui est pour Paul-Claude Racamier « à la différence des êtres ce que la bisexualité est à la différence des sexes » (1992, p. 379). Elle est ontologique, radicalement. Mais comme chez Vésale, c’est de « coupure » dont il est question. Toujours et encore cette « coupure »… Rappelons la rupture épistémologique vésalienne : c’est sous le contrôle et l’autorité de l’Église qu’à la Renaissance, dans les universités italiennes, ont lieu les premières dissections officielles sur des cadavres de condamnés. En 1543, paraît De humani corporis fabrica d’André Vésale, impressionnant traité d’anatomie humaine… La même année que le Revolutionibus de Copernic. Les planches de la Fabrica explorent le corps et son intériorité dans une objectivation de la plus grande des exactitudes, avec une fidélité sans égale, une percée où s’enchevêtre aussi le jeu confus du désir, de la mort, de l’angoisse (Le Breton, 1990). Une voie nouvelle est ouverte. Féconde et passionnante : le corps est une fabrique, une machine semblable à celles croquées par Léonard de Vinci. Une brèche est frayée pour une nouvelle génération d’explorateurs. Et pour cela, Vésale dut fissurer les frontières sacrées du corps – limite symbolique – qui était alors l’inviolable fruit de la création divine. Par là aussi, il jette les prémices d’une césure au cœur même de l’homme d’avec son corps, une cassure ontologique qui depuis n’a jamais cessé – du moins dans la pensée occidentale – de se creuser jusqu’au gouffre : l’homme s’émancipant de son état de Nature. Le cartésianisme s’annonçait alors…

Il y a bien un projet similaire, non avoué, dans ce moment scientifique qui marque l’éphémère tératologie – de nature plus narcissique qu’épistémophilique à vrai dire. Ce projet consisterait à décider, dans les eaux troubles de l’entre-deux, de « la coupure », de la frontière entre l’humain et le non-humain : fixer le monstre c’est décider de l’indécidable ; couper l’ambiguïté (ambiguïté nécessaire aux illusions créatrices) ; diviser pour en exclure le cloaque et sauver ainsi l’humain de sa propre inhumanité. « La coupure » : telle est l’obsession qui fait la Raison œuvrant au cœur de la pensée occidentale, comme Michel Foucault (1972) nous l’avait révélé, et qui déclare… la fin des monstres.

On pourrait croire que les monstres (et avec eux sa science) ont disparu du réel – de certains pans de notre rapport au réel –, comme s’ils en avaient été chassés, traqués jusqu’à leur disparition, leur extermination, relégués à tout jamais dans les ténèbres insondables de l’obscurité. Mais ça serait sous-estimer leur capacité adaptatrice. Car ils ont conquis au prix de certaines mutations d’autres niches écologiques propices à leur prolifération (niches dont ils sont peut-être aussi et désormais les captifs). De manière inaugurale, Le Monstre (1903) de Georges Méliès (mais toute son œuvre est peuplée d’êtres étranges) marque son temps : dès les origines du cinéma, les monstres sont là. C’est dans de petites salles de fortune au cœur des foires du début du XXe siècle, déjà habituées à l’exhibition lucrative des « monstres humains », que sont projetés ses films, petits chefs d’œuvres d’illusionnisme. Dans un traité de tératologie appliquée à l’imaginaire cinématographique, Le Monstre de Méliès aurait une place de choix. Et si la tératologie comme science n’a pas survécu à la médecine moderne, un tel traité aurait à n’en pas douter toute sa pertinence dans une société du spectacle (Debord, 1967) qui a fait du monstre l’une de ses figures les plus emblématiques.

« Winter is coming »

C’est avec une impatience toute jubilatoire que les « initiés », des millions à travers le monde, attendent le mois d’avril 2019. L’attente aura été longue depuis l’été 2017 et le dernier épisode « Le Dragon et le Loup ». Mais c’est enfin avec cette ultime saison, la huitième, qu’ils pourront assister à l’épilogue de cette saga qui aura marqué l’histoire des séries télévisées de par sa popularité mais aussi comme étant la série la plus récompensée de l’histoire des Emmy Awards1 : Jon Snow, désormais roi, parviendra-t-il à endiguer au nord de Westeros la vague des Marcheurs Blancs menée par le Roi de la Nuit qui se sont engouffrés dans la brèche faite au Mur et qui menace dorénavant le Royaume des Sept Couronnes ? Et comment ce même Jon Snow réagira-t-il à la découverte de ses origines ? Cersei, totalement esseulée, réussira-t-elle à garder le si convoité Trône de Fer ? Et Daenerys dans tout cela va-t-elle rallier le Nord ? Qui échappe encore aujourd’hui à Game of Thrones ? Avec l’adaptation à l’écran de l’œuvre monumentale de George R. R. Martin, nous pérégrinons avec une étrange inquiétude dans un univers merveilleux qui n’est pas sans rappeler celui de J. R. R. Tolkien et du Seigneur des anneaux, à ceci près qu’à la poétique et à la rêverie se sont substitués radicalement la violence, le chaos et le retour de la barbarie. Les intrigues y sont shakespeariennes, les jeux du pouvoir, sa corruption, son ivresse, ses tentations, tyranniques et omnipotents. Les tabous y sont régulièrement violés, comme l’inceste, et tous les héros qui pourraient avoir une dimension positive disparaissent dans des conditions aussi atroces qu’imprévisibles plongeant le spectateur définitivement empathique dans une stupeur sans nom.

Mais pas de hasard à un tel succès. Nous sommes plongés, malgré les apparats d’un monde de fiction et de fantaisie, et sans en avoir pleinement conscience, au cœur de notre actualité d’hommes et de femmes du nouveau millénaire, au cœur même de notre condition. La série américaine pose les bases d’une réflexion qui semble refléter, assez fidèlement, avoue Dominique Moïsi, « notre mélange de fascination et de peur à l’égard du système international chaotique qui est le nôtre aujourd’hui » (2016, p. 24-25), dans son livre consacré à La Géopolitique des séries. Et puis, la catastrophe écologique nous guette inexorablement. La terreur qui a fait son retour frappe de manière arbitraire et ultraviolente. On ne cesse d’annoncer le désastre. Qu’il arrive à grands pas. Qu’il est aux portes de notre monde. Un monde qui évolue de manière de plus en plus chaotique et anxiogène, et « Game of Thrones traduit le triomphe de [cette] peur » (Moïsi, 2016, p. 75). Cette épopée met en scène l’obsession de la fin, qui est la nôtre, toute d’angoisses pétrie, dans un spectacle à la fois grandiose et captivant. Et, il y a de la jouissance à le voir impuissamment arriver, comme le montre Pierre-Henri Castel, dans un essai hâtif sur la fin des temps, bien plus philosophique que psychanalytique, Le mal qui vient (2018). Voilà le sujet central de Game of Thrones : la fin ; l’effondrement de l’ordre du monde sans qu’il ne soit remplacé par un autre, et ainsi, mené à sa fin brutale ; la menace d’un retour vers un Moyen Âge de cauchemar – ce Moyen Âge originaire, et pas originel, qui fascine tant l’Occident – où le monde rationnel et démocratique ne serait plus ; la prise de pouvoir des tyrans et despotes de tout crin, l’invasion de néo-barbares de l’antimodernité, l’apparition des nouveaux cavaliers de l’apocalypse. Aussi, une telle crise libérerait les monstres, ceux-là mêmes que la rationalité scientifique pensait avoir éradiqués…

Dès les premières minutes de la série, en prologue, sans préalable, bien avant que le générique ne débute pour la toute première fois, la menace rôde, gronde. Trois « frères » de la Garde de Nuit ou Night’s Watch – cette confrérie vouée à tenir la frontière du Nord et le Mur – tombent nez à nez avec des créatures de glace. Deux d’entre eux seront massacrés. Retrouvé errant et terrifié, le seul survivant est considéré comme un déserteur. Il finira la tête tranchée par Eddard Stark, gouverneur du Nord et seigneur de Winterfell, qui ne peut croire un seul instant aux divagations de celui qu’il considère devant son fils Bran comme un fou… Une menace donc, et « Beyond the Wall… Winter is coming » est son présage : « par de-là le Mur… L’hiver approche ». Un « hiver » sombre, un nouvel âge d’obscurantisme guette. Dans ce monde peuplé de dragons, de sorcières, de géants, il est un monstre oublié de tous qui inquiète plus particulièrement : les Marcheurs Blancs. Appelés également « Autres », ces créatures légendaires vivraient au Nord, par de-là le Mur, repoussées hors de la limite par les Premiers Hommes en des temps immémoriaux. Un grand mystère règne autour d’eux, sur leur origine, leur histoire, comme refoulé au-delà de cet limes symbolique. Les Marcheurs Blancs appartiennent à cette catégorie du monstrueux qui est celle de l’entre-deux du : ni mort ni vivant, mort-vivant. Ce revenant qu’est le mort-vivant – contrairement au Christ qui revient transfiguré de gloire –, inquiète parce qu’il revient défiguré. Le premier a traversé la mort et l’a niée, tandis que le mauvais revenant fait revenir l’irreprésentable de la mort parmi les vivants. Les références chrétiennes, eschatologiques et millénaristes sont indéniablement là, convoquées.

Les Marcheurs Blancs ne sont pas les morts-vivants de The Walking Dead, cette autre série à succès des années 2010. Les zombies cannibales vêtus de haillons crasseux, extrêmement populaires, quasiment communs, sont des créatures creuses, vides, ersatz de la société d’hyperconsommation et de l’aliénation qu’elle sécrète. Erratiques et désorbités, déterritorialisés pour dire comme Deleuze, ils « ne cessent de répéter : il n’y a plus d’ailleurs » (Schefer, 2013, p. 69). Plus d’ailleurs utopique. Plus d’ailleurs uchronique… Les Marcheurs Blancs sont différents, bien différents. Il y a du plein en eux. Ils seraient plutôt des morts-vivants radicalisés, des monstres de pure radicalité, le fruit d’une très ancienne rémanence. Un trop-plein de négativité, radicale, les anime et confronte à l’impossible, à l’irréductible, à la mort. Une suture de type idéologique les a fait sortir de l’errance, errance à laquelle sont condamnés les zombies. Ils sont l’Armée des morts. Au fond, ce qu’ils viennent figurer c’est le Mal, objets réifiés, figures fétichisées, mais proprement inoffensifs pour le spectateur par le truchement de l’écran qui, par définition, fait écran. Par ce principe de thématisation cinématographique, le Mal devient ce qu’en vérité il n’est jamais pleinement : compréhensible et sondable ! Le « mal n’est pas plus le diable que la matière ou « les autres », car à hypostasier l’un ou l’autre de ces termes nous nous obligeons à faire dépendre de lui toute réalité maléfique, retrouvant ainsi un principe de totalisation, plus ou moins arbitraire » (Grosos, 2011, p. 113).

Alors que l’ordre du monde se fragilise, au moment où Robert Barathéon souverain du Royaume des Sept Couronnes meurt en pleine partie de chasse, les Marcheurs Blancs viennent incarner le spectre du retour à une horreur archaïque. Une horreur qu’on aurait pu croire appartenir à un passé si lointain qu’il n’en était devenu qu’un mythe, qu’une évocation allégorique, une irréalité horrifique. Le procès du monde les avait bannis hors de la limite, expulsant ces figures imaginaires des ténèbres extérieures de l’étrangeté au-delà du Mur, afin de fonder l’ordonnancement nouveau des hommes. Leur retour menace et brouille dès lors la frontière : celle « entre l’humanité, définie comme espace de langue commune, et l’inhumain – qui rassemble les figures de la sauvagerie, de la barbarie et de l’animalité » (Henri, 2016, p. 62). Parfaite illustration de la si fragile frontière conquise par le travail de civilisation : sur le primitif, de domestication : sur le sauvage, de neutralisation : du barbare. Parfaite illustration de ce qu’est au final le Kulturabeit, de ce que ce travail avait eu grand peine à refouler, contenir, rhabiller d’une apparence culturelle acceptable (Henri, 2013). Les figures de la mort et du Mal, rencontrent inexorablement ici celle de l’étranger dans leur radicalité respective, inabordable, irreprésentable car jamais véritablement elles ne se présentent.

L’invasion des Marcheurs Blancs est devenue comme un mythe, un mythe moderne comme notre époque en produit en masse. Par temps de crise, au récit des origines se substitue bien souvent l’angoisse de la fin… jusqu’à l’obsession, et le glissement de sa fonction d’ouverture mythopoïétique à la clôture idéologique est grand. Par temps de crise aussi, ce qui a été rejeté aux confins de la civilisation, aux marges de la culture : la barbarie sanguinaire, le cannibalisme et l’asservissement, la violence fondamentale et le fratricide, la sexualité sauvage de la bestialité, la folie… menace de faire son retour toxique et destructeur. Que ce qu’il y ait d’organisation symbolique et sociale en nous menace d’être perdu, définitivement, pour laisser le champ libre au flot des fantasmes inélaborables qui s’échapperaient par cette brèche. L’étranger n’est pas cet ennemi au-dehors mais au-dedans, « en nous, dans ces parts de nous qui sont étrangères les unes aux autres et que je, que « le je » ne parvient à reconnaître comme soi » (Henri, 2011). Telle est la crise cloacale (Garot, 2016).

De quoi « migrant » est-il le nom ?

Puisqu’avec Games of Throne, il est question de notre condition actuelle, nous ne pouvons pas manquer d’évoquer l’année 2015 : année de tous les dangers. Alors que, tradition oblige, « Novembre… Les SDF, clochards et sans-abris, comme les huîtres, sont de saison » (Declerck, 2005, p. 11), cette année-là, cliquepatins et galvaudeux passent à la trappe : « djihâdiste » – trublion de l’horreur – s’est invité de la partie et leur aura volé la vedette. C’est une vague de terreur qui n’a cessé depuis de déferler sur notre monde, vagues successives et arbitraires comme les émanations d’un seul et même reflux inendiguable. Nous sommes passés brutalement de l’indifférence à l’horreur. La terreur a surgi, imprévisible, figeant le temps dans l’horreur, laissant le sujet – pour le dire autrement : notre instance narrative – dans la déliaison, le vide, l’abandon, l’absence de répondant, comme le conclut René Kaës dans la réédition augmentée de L’Idéologie (2016, p. 239).

Peu de temps avant, durant l’été de cette même année, nous vivions une autre crise. Encore une. Cette crise a été nommée « crise migratoire » ou « crise des migrants » : des expressions consacrées par les médias d’abord, se délectant de toujours plus de spectaculaire, puis reprises en chœur par les gouvernants européens. Les images nous abreuvent encore… Cette autre horreur n’a pas cessé non plus… Et voilà que reviennent aussi les vieilles idées : comme celle de l’externalisation de la demande d’asile, à l’image d’une Australie qui a inventé en 2001 la Pacific Solution consistant à faire sous-traiter l’accueil des candidats à l’asile à l’extérieur de son territoire par des micro-États relevant de son aire d’influence géopolitique. Ou bien, dans les années 90 encore, aux États-Unis, à bord d’un bâtiment de la Marine mouillant à proximité des côtes jamaïcaines interceptant ces réfugiés haïtiens en quête d’une terre d’asile en Amérique, avant d’être pour la grande majorité refoulés. Mais c’est surtout actuellement, en Europe, dans ses marges, à sa périphérie, les hotspots ou « centres de crises », eux aussi parfois « flottants », zones de tri gérées par l’extrêmement dissuasive agence Frontex2 chargée de barrer les routes migratoires pour protéger l’Europe et l’espace Schengen (c’est qu’il y a aussi des « exclus de la libre circulation »), où sont discriminés les « bons » des « mauvais migrants » selon des lignes de clivage telles qu’on pourrait les croire d’inspiration kleinienne. Résultat de tout cela : des centres de détentions suspendus entre le dedans et le dehors, des camps de détention, des zones d’interminable attente et de pur « entre »… des lieux « extrêmes ». Voilà des dispositifs qui n’ont rien à envier au Mur tenu par la Garde de Nuit… Les politiques agissent face à l’urgence avec des mesures « d’exception » mais qui ont toutes, comme le constate et s’acharne à l’écrire la juriste Claire Rodier, des aspects attentatoires aux droits desdits « migrants » : dénégatrices en droits de l’homme… Il se constitue de nouvelles forteresses médiévales, châteaux féodaux, face à cet « ennemi politique » venu de « l’extérieur » qui menace de son invasion. Pourvu que la crise soit ailleurs (bien qu’« il n’y ait plus d’ailleurs »). Pourvu que la crise soit contenue dans des non-lieux, externalisés, out-topies, garants de notre lieu.

Ce sont des « vieilles idées » qui sont comme des éructations rémanentes, résurgentes, de modèles qu’on aurait pu croire n’appartenir qu’à la lointaine histoire, celle du Haut Moyen-Âge, et qui avaient, pour l’essentiel, déjà disparu à cet Âge classique qu’avait bien étudié Michel Foucault. Dans les premières lignes de ce best-seller des sciences humaines qu’est L’Histoire de la folie à l’âge classique (1972), Michel Foucault traverse avec une prose ce temps où l’embarquement avait précédé celui de l’enfermement, le temps de La Nef des fous, de ces larges barques de têtes folles laissées à la dérive sur les flots, errantes sur des océans vides et remises à Dieu et à leurs destins, ce qui n’est pas sans évoquer les hotspots « flottants » modernes. La Nef des fous, la peinture de Jérôme Bosch, marque pour Foucault un renversement de perspective à la Renaissance où la folie vient prendre la place de la mort, le fou celle du lépreux, les futurs asiles celle des léproseries. Il est des individualités qui, par leur seule existence, mettent en danger l’organisation symbolique des sociétés humaines ; des individualités, qu’Alain-Noël Henri appelle « objets mésinscrits » (2004), qui par un ou plusieurs aspects de leur réalité visible font resurgir en tous des démons que le Kulturabeit avait pour ainsi dire longuement et laborieusement civilisés, neutralisés, exorcisés. Des « objets » qui, présents, troublent l’ordre symbolique du monde familier, quotidien. De tels « objets » réactivent, comme des réflexes de type pavlovien, des pratiques de réduction de la mésinscription et du trouble induit, et repérables aujourd’hui sous les apparats sophistiqués et non moins dénués d’emprise, de la santé et de la pensée médicale dominante. Tels sont les ressorts cachés (« fétiches » serait peut-être plus approprié) de l’un de ses sous-dérivés qu’est la santémentalisation, toujours à outrance : santémentalisation de la précarité… jusqu’à celle de l’étranger avec l’ethnopsychiatrie. Le philosophe allemand, Bernhard Waldenfels, dans sa Topographie de l’étranger, dit de ce dernier qu’il « se montre en tant qu’il se soustrait à nous. Il nous hante et nous sort de notre quiétude avant même que nous l’accueillions ou tentions de nous en défendre » (2009, p. 55). L’irruption de l’étranger dans notre voisinage le plus immédiat, faire son expérience, nous délocalise… délocalise « le nous ». « Migrant » se fait quelque part l’écho de cette angoisse sourde, de ce trouble, de cette crise qui implique l’institution de l’hospitalité et la figure ambiguë de l’hôte – de passage, voyageur, qui n’est ni tout à fait dedans, ni tout à fait dehors –, de l’étranger-sur-le-seuil, qui en appelle à elle mais qui est aussi l’ennemi potentiel parce que se dérobant à toute prise.

Les pratiques dominantes, qui prévalaient avant le Grand renfermement, passaient par l’expulsion dans des espaces proprement « inhumains » qui correspondaient aussi aux vastes étendues sauvages de la forêt – silva forestis ou silve –, sous les signes conjoints du bannissement et du sacré. Mais ces espaces « inhumains » ont changé de nature. À l’ère de l’anthropisation totale de l’espace, de l’urbanisation de la planète, de la mondialisation, il n’y a plus de proche ni de lointain. Nous vivons dans une topologie tourmentée où l’ordonnancement du dedans et du dehors, de l’ici et de l’ailleurs, est devenu presque caduc. « L’étranger n’y est plus le lointain, mais le proche, s’instillant dans les interstices, et s’incarnant dans des figures ambiguës, à la fois étranges et familières » (Henri, 2013, p. 4). C’est l’âge des « non-lieux » (Augé, 1992), de leur version « noire » (Augé, 2017, p. 53) : Sangatte et autres jungles… des non-lieux géographiques mais aussi symboliques. Le Droit s’en est mêlé en inventant des statuts d’absence de statut, des objets juridiques anachroniques et paradoxants, qu’est, pour prendre son exemple, la demande d’asile aujourd’hui ; en édifiant des murs administratifs pour créer des non-lieux établis sur le « bord » de l’espace juridique d’un État : « bord intérieur de cet espace pour autant que c’est bien le droit y prévalant qui statue sur leur cas, et bord extérieur pour autant qu’il s’agit d’y activer leur rejet », leur exclusion par rejet. De cette sorte, pour le philosophe Alain Brossat,

« La position du demandeur [d’asile] ou celle de l’étranger en situation irrégulière sera définie comme celle d’un sujet pauvre en droits3 et donc particulièrement exposé de ce fait même aux pratiques de rejet ; exposé plus que quiconque, quoi qu’en dise un certain discours de l’État de droit, à être traité comme un corps en trop, une vie nue et non point comme une personne humaine » (2005).

La politique contemporaine est devenue à présent ni plus ni moins que l’art d’organiser de ce qui relèverait de la non-cité plutôt que de la cité ; une gérance autocratique de la non-cité rôdant au cœur même de la cité, dans ses franges, à son seuil ; une gestion théâtralisée de la non-cité de l’étranger et de l’errant, et de celles et ceux qui, bon gré mal gré, l’incarneraient le mieux, bien qu’à leurs dépens : il en est de ces figures anonymes du « SDF » mais plus encore du « migrant » transméditerranéen aujourd’hui, doublement condamné à errer dans le monde du « nulle part ».

« Migrant » : ce signifiant nouveau, participe présent qui le condamne – et pas que grammaticalement – à une errance sans fin, parce que privé de lieu, et qui a débarqué massivement dans les espaces discursifs de notre société, a envahi à son tour l’espace des pratiques cliniques et sociales auprès des « exilés », « apatrides », « réfugiés »… « Demandeurs d’asile » et « déboutés » (du droit d’asile)… Une nouvelle appellation qui a fait presque disparaître toutes les anciennes qui étaient alors en vigueur dans le jargon quotidien. Il menace au mieux de subvertir ces espaces, au pire de les pervertir. Il est un « signifiant-balise », au sens où l’entend encore Alain-Noël Henri : de ces « signifiants qui au lieu de représenter un signifié en marquent la place en creux, et qui ainsi balisent dans le champ de la représentation les « trous » laissés par l’irreprésentable » (2004, p. 202). « Migrant », à l’instar de l’euphémisation « SDF », balise une horreur, marque linguistiquement une zone de terreurs archaïques, terreurs qui font définitivement de lui un puissant objet à l’usage des politiciens, par celles et ceux tentés par le populisme, de ceux-là mêmes qui ont parfaitement saisi les Pouvoirs de l’horreur, pour reprendre le titre de l’ouvrage de Julia Kristeva (1980). Ils deviendraient les garants de la limite, figurants du non-lieu… de la liminalité. Dès lors, la crise cloacale est – pensons-nous – dans notre société, toujours ailleurs : confinée à sa marge, en périphérie, localisée et circonscrite (proscrite) en ses non-lieux, zones de non droit et zones grises, croupissant à l’ombre du social dans ses cloaques, ou encore, à distance, sous la bannière noire de ce monstre de barbaries incontrôlable et créé par l’Occident : Daech. Toujours ailleurs : comme ne nous concernant pas, indifférents à son horreur, nous nous en déresponsabilisons. Pourtant, elle est partout, là constamment. Et malgré les simulacres et mises en scène aux vertus conjuratoires, la société des Hommes est constamment traversée et travaillée par elle. Nous sommes constamment mobilisés par elle. Elle est tapie en son sein, prête à ressurgir sous des visages encore inédits. Et quand ce qui a été relégué menace de faire retour, déborde de ce qui était censé la contenir, la tenir loin de nous, les monstres refont leur apparition en dégueulant de leur enclave et l’inhumanité reprend ses droits… Pourvu que notre inhumanité, notre monstruosité, notre tyrannie soient ailleurs : l’humanité et la liberté, les nôtres, sont peut-être à ce prix.

1 Les Emmy Awards sont l’équivalent des Oscars pour le monde des séries. N’en veuille à The Walking Dead, dont j’estimais au départ une importance

2 L’acronyme de « Frontières extérieures ».

3 Souligné par moi.

Notes

1 Les Emmy Awards sont l’équivalent des Oscars pour le monde des séries. N’en veuille à The Walking Dead, dont j’estimais au départ une importance toute aussi équivalente, Game of Thrones a bien fini par supplanter la série de post-apocalypse zombie.

2 L’acronyme de « Frontières extérieures ».

3 Souligné par moi.

Citer cet article

Référence papier

Matthieu Garot, « Beyond the Wall… Winter is coming », Canal Psy, 123 | 2018, 38-43.

Référence électronique

Matthieu Garot, « Beyond the Wall… Winter is coming », Canal Psy [En ligne], 123 | 2018, mis en ligne le 07 avril 2021, consulté le 05 décembre 2021. URL : https://publications-prairial.fr/canalpsy/index.php?id=1924

Auteur

Matthieu Garot

Psychologue clinicien et psychanalyste, Institut du Groupe Lyonnais de Psychanalyse, Société Psychanalytique de Paris exerçant à Saint-Étienne

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