Théories du complot : comment la réalité est mise à l’épreuve dans le monde de la post-vérité et du numérique

De la mort de l'empereur romain Néron, à l'assassinat de JFK en 1963 et l'alunissage de 1969, ou plus récemment, du déploiement du vaccin contre la Covid-19 aux résultats de l'élection présidentielle américaine de 2020, les théories du complot semblent rythmer, voire façonner, nombre de nos débats politiques. Dans son Guide des théories du complot, le réseau de recherche COMPACT, financé par l’Union européenne, définit les « théories du complot » comme « la croyance selon laquelle les événements sont secrètement manipulés en coulisses par des forces puissantes ». Douglas et al. affirment que ces théories sont « des tentatives d’explication des causes ultimes d'événements sociaux et politiques importants par l’existence de complots secrets par […] plusieurs acteurs puissants » ou par « tout groupe perçu comme puissant et malveillant ». Le COMPACT constate que « ces vingt dernières années, leur importance et leur popularité n’ont cessé de croître, […] [notamment] sur internet », dans le monde occidental, mais pas seulement. En termes de temps et d'espace, les théories du complot ne semblent pas connaître ni frontière, ni limite. C'est ce qui les rend si intéressantes – et dangereuses – et c'est l'une des raisons de leur attrait académique.

Ce numéro de ELAD SILDA entend contribuer à la littérature universitaire florissante sur les théories du complot en adoptant une approche triple : linguistique, multilingue et orientée vers l’analyse du discours. En lien avec les trois axes du CEL, les articles peuvent traiter de phénomènes phonétiques et phonologiques, morpho-syntaxiques, lexicaux, pragmatiques, stylistiques, aussi bien dans une perspective théorique que discursive et appliquée. La spécificité d’ELAD-SILDA réside dans son orientation vers les corpus, attachant la plus grande importance à l’établissement d’un lien systématique et étroit entre phénomène(s) linguistique(s) analysé(s) et emploi(s) dans un contexte discursif spécifique. Ce numéro ne se limite pas au monde anglophone et les articles portant sur d'autres zones géographiques – et dans les différentes langues étudiées par les chercheurs du CEL (allemand, anglais, arabe, chinois, espagnol, français, italien, japonais, polonais, russe et ukrainien) – sont les bienvenus.

Les théories du complot étant désormais « omniprésentes parmi les membres des sociétés modernes et traditionnelles » (Van Prooijen et Van Vugt, 2018), les propositions sur les sujets suivants seront particulièrement appréciées (liste non exhaustive) :

  • La dimension terminologique, discursive et linguistique des théories du complot et leur potentiel (semble-t-il illimité) de création de nouveaux termes et de nouveaux concepts (« sheeples », « chemtrails », « 9/11 truthers », l'utilisation du pronom « ils », etc.)

  • La dimension rhétorique et stylistique des discours des théories du complot (emploi de tropes particuliers, de thématiques spécifiques, etc.)

  • Les causes de ce phénomène, en se concentrant sur les méthodes et les cibles des théories du complot (les analyses multimodales seront les bienvenues).

  • Des études de cas, le contexte actuel semblant favoriser les théories du complot (la montée du populisme, qui se nourrit de théories du complot, semble en effet constituer un terreau fertile pour ce phénomène). Les approches comparatives seront les bienvenues (étude de théories du complot dans deux langues-cultures différentes par exemple). Il semble également essentiel de se concentrer sur les conséquences potentielles et l'impact de ces histoires, car elles concernent une grande variété de domaines : psychologie, sciences politiques, sociologie, histoire, sciences de l'information, et les sciences humaines en général.

  • Les moyens (et supports) de diffusion des théories du complot (discours politiques, plateformes numériques, etc.) et les procédés rhétoriques utilisés par les théoriciens du complot (métaphores, storytelling, etc.). Toute approche basée sur des corpus sera privilégiée.

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ELAD-SILDA publie deux numéros thématiques par an. Les propositions sont à adresser à Alma-Pierre Bonnet (alma-pierre.bonnet@univ-lyon3.fr) avant le 31 mars et les articles complets sont attendus pour le 15 septembre 2023. Les propositions sont expertisées par un comité scientifique international (expertise anonyme en double aveugle). Elles sont de 2 pages maximum et comprennent un abstract (entre 200 et 350 mots), quelques références bibliographiques et des mots clefs en français et anglais (ainsi que dans la langue de l’article, si autre).

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Droits d'auteur

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