« Pecunia non olet » : la louve et la mammalité ambivalente

Pecunia non olet”: The She-Wolf and Ambivalent Motherhood

DOI : 10.35562/iris.1556

p. 57-60

Abstracts

La louve (lupa) n’est pas seulement associée à la violence et à la terreur mais elle évoque également l’image de la mère nourricière et protectrice comme dans les légendes de Rémus et Romulus et de saint Ailbhe. Dans les deux légendes, des héros allaités par une louve grandissent pour devenir fondateurs : Rome pour Rémus et Romulus et le diocèse d’Emly pour saint Ailbhe. La louve est aussi liée à la débauche et à la luxure, et le bordel est nommé lupanar en latin.

The she-wolf (lupa) is not only associated with violence and terror, but also evokes the image of a protective, nurturing mother as in the legends of Remus and Romulus as well as Saint Ailbhe. In the two legends referred to, namely that of the Roman heroes who became the founder of Rome, as well as that of Saint Ailbhe, founder of the diocese of Emly, both the Roman twins and Saint Ailbhe were suckled by a she-wolf. The she-wolf is also associated with debauchery and concupiscence and the whorehouse is called lupanar in Latin.

Index

Mots-clés

louve, mammalité, lupanar, Rémus et Romulus, saint Ailbhe

Keywords

she-wolf, motherhood, lupanar, Remus and Romulus, Saint Ailbhe

Text

La louve revêt toujours un symbolisme ambivalent. D’un côté, positif et plausible, et de l’autre violent et effrayant. Dans son aspect positif, la louve se présente comme la figure de la mère nourricière et protectrice, par exemple dans le mythe de la fondation de Rome, etc. Dans son aspect négatif, elle est symbole de débauche, de passion amoureuse, de désir sensuel, de rapacité et de voracité. Vue sous cet angle, la louve devient une image de la mère dévorante.

Le mythe de la fondation de Rome avec l’allaitement des jumeaux par la louve et celui de saint Ailbhe (Ailbe, Albeus, Elvis, etc.), fondateur du diocèse d’Emly à Munster en Irlande, nous présentent la louve dans sa fonction bénéfique. Les deux récits partagent les mêmes éléments de la jeunesse héroïque : éloignement de l’enfant à cause de son destin, exposition du nouveau-né dans la forêt ou envoi du corps sur la rivière, voire sur la mer, sauvetage et allaitement du héros par un animal bénéfique, découverte du héros par un berger ou un chasseur, etc., et, plus tard dans le récit, aide apportée par le héros à un animal en danger, chassé par le peuple, mais qu’il reconnaît comme sa mère adoptive qui l’allaita jadis. Rappelons brièvement la fable de Rémus et Romulus :

Le dernier des rois d’Albe, Amulius, chasse Numitor, roi légitime, et fait de Rhéa Silvia ou Hia, unique enfant de Numitor, une vestale, pour s’assurer qu’elle ne portera pas d’héritier. Mais Rhéa Silvia, visitée par le dieu Mars, enfante deux jumeaux, Romulus et Rémus. Amulius emprisonne la mère et jette les bébés dans le Tibre. Ils échouent sur le rivage et sont allaités par une louve, puis découverts par Faustulus, berger du roi, qui les élève avec l’aide de sa femme Acca Larentia. Plus tard, reconnus, ils écartent Amulius et rétablissent Numitor sur le trône. Ils décident alors de fonder un nouvel établissement à l’endroit où le Tibre les a déposés. (Howatson, 1993, p. 864)

Il semble intéressant de noter que le mythe de la fondation de la ville de Rome ne repose pas seulement sur les descendants d’Énée par leur mère dont le père est le fils d’Ascagne (fils d’Énée), mais le narrateur ajoute un nouvel élément au récit : le viol de la vierge par une déité de la fécondité et de la guerre, en l’occurrence Mars. Il ne s’agit plus d’une personne humaine mais d’un héros surnaturel aux pouvoirs exceptionnels : il est à la fois mi-dieu mi-humain. Ce type de sacralisation du lignage du héros par un viol divin sera transformé en conception immaculée par le christianisme.

Au contraire, dans le récit de saint Ailbhe, le héros n’est que le fils d’un chef (Olenais) et d’une jeune servante (Sanclit) au service du roi Crónán de la région de Cliach. Un soir, Olenais entre dans la chambre de la jeune fille, la viole et s’enfuit avant que le roi ne découvre qu’elle est enceinte. Nous assistons encore ici au mythe de la jeunesse du héros qui ne connaîtra jamais son propre père. Quand le héros est né, le roi Crónán est tellement courroucé qu’il ordonne la mort du nouveau-né car il ne veut pas qu’il grandisse dans son palais avec ses propres fils. Le roi chasse la mère du héros de son palais. Les servantes prennent l’enfant héroïque et décident de ne pas le tuer, mais de le cacher sous un rocher. C’est ainsi qu’il acquiert son nom composé de l’irlandais ail (« rocher » ; Vendryès, 1959, lettre A, p. 29-30) et beo (« vivant » ; lettre B, p. 37). Donc Ailbhe signifie « vivant sous le rocher ». Il est découvert et allaité par une louve jusqu’à ce qu’un chasseur le trouve et l’adopte. Quand la louve revient de la chasse et s’aperçoit que le petit héros n’est plus dans la tanière, elle le recherche partout furieusement jusqu’à ce qu’elle le trouve avec le berger. Le jeune héros embrasse la religion chrétienne et va étudier à Rome. Il est ordonné par les anges devant le pape et les croyants, car le pape se dit indigne d’ordonner un homme si saint. Il devient premier évêque du diocèse d’Emly. Un jour, il voit une louve et ses louveteaux pourchassés par les chasseurs. Il reconnaît sa mère adoptive et intervient pour la protéger contre les chasseurs. La louve et ses petits mangent avec le saint Ailbhe tous les jours.

L’image de la louve bénéfique et de la mère nourricière évoque également le récit de la louve d’Aix-la-Chapelle (Aachen) que les guides racontent avant de conduire les touristes dans l’édifice :

La légende raconte que le peuple d’Aix-la-Chapelle manquait d’argent pour terminer la construction de sa cathédrale. C’est alors qu’un homme se présenta et proposa de financer la fin de la construction, en échange de l’âme de la première personne qui franchirait la porte de cet édifice. La cathédrale terminée, tout le monde pouvait contempler sa beauté, mais personne n’avait oublié le châtiment que leur réservait le franchissement du seuil de la porte. Un habitant eut alors l’idée d’envoyer une louve franchir la porte pour se débarrasser à jamais de ce châtiment. À peine l’animal avait-il franchi la porte que le diable s’empara de son âme. Mais ce dernier s’aperçût de la supercherie. Pris d’une grande colère, il se mit alors à cogner violemment la porte, ce qui provoqua une fissure sur celle-ci. Aujourd’hui la porte de la cathédrale se nomme la Porte du Loup, en hommage à la louve sacrifiée1.

La fonction christique est évidente dans ce mythe de la porte de la louve à Aix-la-Chapelle : l’animal est utilisé comme bouc-émissaire ou agneau de sacrifice.

À côté de ces images de la louve bénéfique et sacrificielle, on trouve également les images de la louve symbole de luxure, de débauche et de rapacité. En effet, dans le monde gréco-romain, une prostituée est désignée par le mot lupa (« louve ») et le bordel est appelé lupanar (« tanière de la louve »). Selon Isidore de Séville, la fille de joie est nommée d’après la louve à cause de la rapacité qui la pousse à s’emparer des biens des pauvres miséreux. Pierre de Beauvais est encore plus explicite sur ce rapport entre la prostituée et la louve :

Loup : l’origine de ce nom est un mot du sens de « enlever de force » et pour cette raison, c’est à juste titre que l’on appelle « louve » les femmes dévergondées qui détruisent les bonnes qualités des hommes qui les aiment. (Bianciotto, 1980, p. 63)

D’après certains auteurs, le lupanar dérivé évidemment du mot « lupa » serait une référence au « hurlement de la louve lorsqu’elle est en chaleur » (Nappo, 2004, p. 74). Dans la ville de Pompéi, le lupanar se trouve au carrefour de deux allées, au 18 Vicolo (Allée) de Lupanare. Ce rapport entre la louve et la fille publique est renforcé par l’existence d’une maladie de la louve (il male della lupa) mieux attestée en Italie qu’ailleurs (Mazzoni, 2010, p. 152-155). Une personne qui souffre de la maladie de la louve a toujours faim comme elle. En effet, plus elle mange, plus elle a faim et il est dit qu’il n’y a pas de remède à cette maladie. Précisément, il male della lupa n’est qu’une expression de vagabondage sexuel, de dévergondage et de grand appétit sexuel ou d’insatiabilité, caractéristiques d’une prostituée.

Le grand appétit sexuel dont est affligée la louve peut s’expliquer par le fait que les parties de la dépouille du loup sont aussi considérées comme dotées de pouvoirs magiques susceptibles d’augmenter la performance sexuelle, de nouer l’aiguillette, de concocter le philtre d’amour et de protéger contre le cocuage :

Pour nouer l’aiguillette, ayez la verge d’un loup nouvellement tué ; et étant proche de la porte de celui que vous voudrez lier, vous l’appellerez par son propre nom, vous lierez la dite verge du loup avec un lacet de fil blanc, et il sera rendu impuissant à l’acte de Venus, qu’il ne le serait pas davantage s’il était châtré. De bonnes expériences ont fait connaître que, pour remédier, et même pour empêcher cette espèce d’enchantement, il n’y a qu’à porter un anneau dans lequel soit enchâssé l’œil droit d’une belette. (Le Grand et le petit Albert, p. 276)

La même verge du loup peut porter garantie contre le cocuage :

Prenez le bout du membre génital d’un loup, le poil de ses yeux et celui qui est à sa gueule en forme de barbe : réduisez cela en poudre par calcination, et faites-le avaler à la femme sans qu’elle le sache, et l’on pourra être assuré de sa fidélité ; la moelle de l’épine du dos du loup fait le même effet. (Le Grand et le petit Albert, p. 280)

Pour une qui n’est pas satisfaite de son mari, continue Albert le Grand, il suffit de porter sur elle la moelle du pied gauche d’un loup. Elle peut être assurée d’être la seule à le posséder.

Les deux visages de la louve étudiés dans cet article sont les bases de la féminité ou mammalité ambivalente. Depuis l’Antiquité, les auteurs se servent de l’image de la louve, soit comme tendre mère nourricière qui s’occupe de ses petits et qui protège même les bébés humains, soit comme femme séductrice et ravisseuse. L’apparence maigre d’une louve indique à la fois sa luxure, son insatiabilité, et ainsi évoque la fille publique pour laquelle l’argent n’a pas d’odeur (pecunia non olet). Ainsi ses pis gonflés de lait représentent tout à la fois la maternité nourricière en même temps qu’ils évoquent la sexualité excessive.

1 Cf. <http://curiosite.skyrock.com/816443021-La-legende-de-la-cathedrale-d-Aix-la-Chapelle.html>.

Bibliography

Le Grand et le petit Albert, 1999, Paris, Éditions Trajectoire.

Bianciotto Gabriel, 1980, Bestiaires du Moyen Âge, mis en français moderne et présentés, Paris, Stock/Moyen Âge.

Howatson Margaret C. (dir.), 1993, Dictionnaire de l’Antiquité : mythologie, littérature, civilisation, Paris, Robert Laffont.

Mazzoni Cristina, 2010, She-Wolf: The Story of a Roman Icon, Cambridge, Cambridge University Press.

Nappo Salvatore Ciro, 2004, Pompeii, Milan, White Star Guide, « Archaeology ».

Vendryès Joseph, 1959, Lexique étymologique de l’irlandais ancien, Dublin, Institute for advanced studies et Paris, CNRS, lettre A, p. 29-30.

Notes

1 Cf. <http://curiosite.skyrock.com/816443021-La-legende-de-la-cathedrale-d-Aix-la-Chapelle.html>.

References

Bibliographical reference

Sibusiso Hyacinth Madondo, « « Pecunia non olet » : la louve et la mammalité ambivalente », IRIS, 36 | 2015, 57-60.

Electronic reference

Sibusiso Hyacinth Madondo, « « Pecunia non olet » : la louve et la mammalité ambivalente », IRIS [Online], 36 | 2015, Online since 15 décembre 2020, connection on 22 septembre 2021. URL : https://publications-prairial.fr/iris/index.php?id=1556

Author

Sibusiso Hyacinth Madondo

Université d’Afrique du Sud

Copyright

CC BY‑NC 4.0