« Françafrique », nouvelle dénomination d’un empire colonial français toujours vivace ?
Durant le débat d’entre-deux-tours du 20 avril 2022, la candidate du Rassemblement national, Marine Le Pen, reprochait au président sortant, Emmanuel Macron, de privilégier ses accointances avec les puissances occidentales et en particulier du pôle Atlantique, au détriment d’un axe nord-sud mettant en valeur les relations de l’Hexagone avec l’Afrique francophone. Pourtant, c’est ce même Emmanuel Macron qui avait déclaré dans les colonnes de l’hebdomadaire panafricain Jeune Afrique en novembre 2020 qu’« entre la France et l’Afrique, ce doit être une histoire d’amour », preuve d’un certain attachement aux liens qui devraient unir le pays et le continent1.
Une histoire d’amour, c’est précisément l’inverse de ce que met en lumière l’ouvrage coordonné par Thomas Borrel, Amzat Boukari-Yabara, Benoît Collombat et Thomas Deltombe. En plus de leurs apports respectifs, les auteurs rassemblent autour de l’œuvre des chercheurs, des journalistes et des militants associatifs, tous et toutes spécialistes des liens particuliers qu’entretient la France avec les territoires issus de ses anciennes possessions ultramarines. La présence de Thomas Borrel, porte-parole de l’association Survie2, au premier rang des coauteurs et les nombreuses références introductives à l’économiste François-Xavier Verschave, l’un de ses membres fondateurs3, pourraient faire croire à une orientation partisane. Il n’en est rien. La diversité des profils des contributeurs participe au contraire à l’intégration du recueil au champ des écrits nécessaires à une compréhension holistique de l’histoire moderne du continent africain sous influence française. La démarche poursuivie reprend en ce sens celle d’un ouvrage similaire — dans une perspective toutefois moins dense — édité par l’association en 2014 et intitulé Françafrique, la famille recomposée4. Ainsi, le livre de 2021 se veut un ensemble harmonieux d’un millier de pages concernant les relations franco-africaines depuis la période des décolonisations jusqu’à aujourd’hui, soit plus de quatre-vingts ans d’histoire politique, militaire, économique et culturelle. Il constitue ainsi un jalon important des études transdisciplinaires concernant la Françafrique, sujet qui trouve un essor parmi les milieux universitaires depuis une vingtaine d’années.
L’œuvre se présente comme une succession de courts articles rassemblés dans six parties distinctes par une idée caractéristique associée à une décennie, des années 1940 à 2021. Pour autant, il ne s’agit pas d’un pur récit historique linéaire et chronologique. Chaque partie commence par un rappel de dates clés adossé à une carte correspondant à la période, puis d’une dizaine de chapitres thématiques d’une quinzaine de pages en moyenne rédigés à deux ou quatre mains et ponctués d’illustrations. Une minorité des articles s’accompagne d’un court encadré précisant un point ne pouvant faire l’objet d’un chapitre à part entière, comme une forme de « regard en coulisses » de la Françafrique. À travers ce découpage, tous les sujets semblent abordés, des relations diplomatiques et commerciales (Partie I, « 2. Les habits neufs du capitalisme impérial. », Catherine Coquery-Vidrovitch et Thomas Deltombe) aux domaines militaire et entrepreneurial (Partie VI, « 8. Impunité militaire et guerres d’influence en Centrafrique. », Thomas Borrel). Sont mentionnés tant les amitiés intéressées entre présidents français et dictateurs africains (Partie VI, « 4. Sarkozy-Khadafi : tapis rouge et tapis de bombes. », Fabrice Arfi) que les scandales financiers de la compagnie pétrolière Elf (Partie IV, « 4. Corruption et influence occulte : le triomphe du système Elf. », Benoît Collombat et Thomas Borrel) et les prises d’intérêt dans les secteurs les plus sensibles tels que les énergies fossiles ou le nucléaire (Partie V, « 9. Saccage et verrou nucléaire français au Niger. », Raphaël Granvaud).
Malgré le ton parfois polémique et l’absence d’exhaustivité du propos, une bibliographie succincte s’ajoute à chaque contribution, rendant compte du sérieux rédactionnel et prolongeant la réflexion autour du sujet discuté. Les repères bibliographiques renvoient à des références qui, à défaut d’être originales, s’avèrent diverses tant dans leur nature que par leur matière. L’accent est mis en particulier sur la prise en compte des écrits les plus récents pour appuyer les propos tenus, des rapports parlementaires aux ouvrages généraux en passant par les articles de presse investiguant à plus grande échelle ou relayant l’actualité. La lecture de l’ouvrage reste claire en ce qu’une longue introduction vient se placer en début de chaque partie et questionne les sujets qui seront abordés par la suite. Enfin, une présentation des auteurs et autrices, ainsi qu’un index nominal et une table des matières closent le propos global, permettant de naviguer le cas échéant dans cet enchevêtrement textuel et d’y piocher allègrement ce qui intéresse un aspect spécifique.
L’index force d’ailleurs le constat d’une histoire de la Françafrique conçue premièrement comme celle de personnages qui construisent en parallèle de leur action ce thème. Tantôt ils se risquent à lui attacher un ensemble clair de définitions amenées à évoluer dans le temps ; tantôt ils essayent au contraire de dissimuler une réalité factuelle condamnée par les pouvoirs et l’opinion publics. En ce sens, la Françafrique intrigue au-delà de la notion même, car elle exerce une fascination dans l’imaginaire collectif français, en particulier au sein de la classe politique. Perçu comme un objet de pouvoir important et faisant l’objet d’une politique à part entière, rarement dévoilée, les relations France-Afrique se caractérisent aussi par la place qu’elles occupent dans l’action publique menée par les chefs de l’État successifs depuis la IVe République. Régulièrement, les introductions des différentes parties font la part belle aux figures présidentielles au pouvoir lors de la décennie concernée. Le monde politique et ses sommets ne sont pas cependant les seuls domaines à exercer une telle emprise sur les esprits et à susciter de tels appétits. Celui de la finance par exemple s’intéresse particulièrement à ce qu’il pourrait retirer des relations France-Afrique (Partie VI, « 1. Vincent Bolloré, affaires africaines. », Olivier Blamangin), quand il n’est pas directement commandé par le premier (Partie VI, « 5. De Takieddine à Benalla : la République des intermédiaires. », Fabrice Arfi). Ainsi, ces individus contribuent avec leurs homologues africains à faire perdurer le concert des nations œuvrant pour l’essentiel à la préservation d’une élite française et africaine issue bien souvent de l’ancien empire colonial (Partie III, « 5. Mobutu, allié stratégique de la France au cœur de l’Afrique. », Maurin Picard).
Malgré son foisonnement de thèmes, l’ouvrage conserve sa pertinence. La mise en lumière de la Françafrique sous tous ses aspects, en particulier les moins connus et les plus sensibles, reste le fil conducteur qui guide la navigation au sein de cet héritage colonial. Les marques de la domination coloniale ont toujours cours aujourd’hui, par exemple en matière économique (Partie III, « 2. La laisse monétaire : contestation et consolidation du système CFA. », Ndongo Samba Sylla et Fanny Pigeaud) ou dans le domaine culturel (Partie VI, « Francophonie : quand la France déploie son empire linguistique. », Khadim Ndiaye). En conclure à l’instar du titre de l’ouvrage que le terme de « Françafrique » renvoie avant tout à la dénomination d’un « Empire qui ne veut pas mourir » tombe sous le sens.
Ainsi, la poursuite des études relatives à la perpétuation de l’ancien empire colonial français en Afrique au sein de la recherche académique, en parallèle ou à l’appui des travaux journalistiques et associatifs conserve un intérêt grandissant en ce que sa fin annoncée ne vient pas. Ce recueil prouve encore une fois à quel point la transdisciplinarité peut nourrir une réflexion et l’importance pour le monde universitaire d’intégrer dans son corpus une vision et une pratique extérieure à ses murs, trop souvent occultées malgré leurs influences notables. D’aucuns pourraient critiquer dans l’ouvrage un parti-pris assumé des auteurs et autrices entre autres visant à expliciter les aspects d’un terme axiomatique pourtant contesté et marquant ainsi un manque apparent de la rigueur académique recherchée. Il leur appartient de considérer l’ensemble des contributions comme établissant une thèse sourcée et illustrée certes critiquable sur la forme, mais dont le fond des propos conserve toute sa pertinence. En somme, l’hypothèse retenue et l’esprit de l’œuvre en général tiennent dans son titre : refuser de croire disparue une myriade de connexions franco-africaines plus ou moins assumées par les pouvoirs politiques, où se mêlent intérêt supérieur de l’État et profits personnels.
