La représentation de la « Bacchante avec un singe » du peintre néerlandais Hendrick Ter Brugghen (1627), donne à voir une femme en état d’ivresse, accompagnée d’un singe narquois, grappe de raisin à la main : imitation irrévérencieuse de l’humain, tempérament coléreux, méchanceté, duplicité. Autant de traits prêtés au singe, à tout le moins depuis Pline l’Ancien, abondamment repris notamment par la peinture flamande, à une époque de plein essor de l’analogie animalière depuis la Renaissance1. La physiognomonie zoomorphique, alors en vogue, est une de ses manifestations : de l’observation des traits du visage du sujet, on prétend déduire les passions qui animent son âme, selon la définition traditionnelle de la physiognomonie, mais plus encore, en établissant une analogie anatomique avec les animaux auxquels on prête ces inclinations. L’un des ouvrages de référence, considéré comme fondateur de la physiognomonie moderne, est celui du médecin napolitain Giambattista Della Porta († 1615), et son traité De humana physiognomonia (1586), qui fut diffusé en France à l’occasion de sa première traduction, en 16552. Pour le médecin, l’ambition était bien réelle : ériger la physiognomonie, qui ne semblait alors n’être qu’une herméneutique3, au rang d’une véritable scientia naturalis distinguée de la magie naturelle – au sens des vertus cachées inscrites dans la nature – et de l’astrologie, afin de savoir s’entourer des « bons », écarter les « mauvais », pour le sujet comme pour le politique4. Chez Della Porta, qui reprend une bonne partie des thèses de ses prédécesseurs, les stigmates zoomorphiques du sujet abondent particulièrement dans la deuxième partie de l’ouvrage, assortis d’un grand nombre de gravures représentant côte à côte le sujet étudié, avec son pendant animalier dont il est supposé partager les stigmates5. Le traité n’a pas directement trait à la criminalité, mais les caractères qu’il relève suggèrent, comme on le verra, des inclinations à des comportements criminels ou considérés comme déviants, selon les catégories juridiques et morales de leur temps : larcins, viols, mais aussi homosexualité et hermaphrodisme.
L’ambition de Della Porta ne fit que peu d’émules : Marin Cureau de La Chambre († 1669), médecin de Louis XIV et disciple de Descartes, qualifie la physiognomonie zoomorphique de « douteuse6 ». Dans son Essai sur la physiognomonie, dont la première édition en allemand est parue en 1775-1778, puis traduite en français en 1781-1803, le théologien et poète Johann Caspar Lavater rend compte d’une défiance générale envers la physiognomonie. Dans cet essai, il s’évertue à démontrer qu’elle est bien une véritable science de la nature, tout en se défiant du pseudo-Aristote7. Quant à la physiognomonie zoomorphique, en particulier celle développée dans l’œuvre de Della Porta, Lavater semble bien obligé de lui reconnaître le manque de sérieux, bien que n’étant pas insensible à la démarche8. Même les plus fervents défenseurs de la physiognomonie, à la manière d’un Georges-Louis Leclerc de Buffon, semblent devoir le concéder en leur temps : si la sémiotique animale n’est pas dénuée d’intérêt, l’analogie zoomorphique des stigmates du visage humain, a fortiori animée de l’ambition de prédire les inclinations au vice, semble beaucoup plus hasardeuse. La physiognomonie elle-même souffre de la même déconsidération. Diderot semblait lui manifester de l’intérêt, mais n’en fait jamais directement état dans sa doctrine9.
Il est pourtant communément admis que c’est aux médecins du xixe siècle, en particulier Cesare Lombroso dans Uomo delinduante (1876), que l’on doit le véritable âge d’or de la discipline, en particulier en sciences criminologiques. Comment expliquer ce nouvel engouement ? La physiognomonie, comme on le verra, se heurte aux mêmes réserves que plus de deux siècles plus tôt. Néanmoins, le « moment naturaliste des sciences de l’homme », pour reprendre l’expression de Claude Blanckaert10, apparu à partir de la deuxième moitié du xviiie siècle, a contribué aux tentatives de retour en grâce auxquelles on assiste alors. Outre les premières classifications humaines, dont le pionnier est Buffon11, l’humain est désormais pleinement intégré au règne animal dans les classifications naturalistes, à la manière du naturaliste suédois Carl von Linné et de son Systema naturae (1735)12. L’union de la médecine et de l’anthropologie avec la statistique, concrétisée durant la seconde moitié du xixe siècle, et fondatrice d’une véritable anthropométrie13, semble également avoir été le vecteur décisif de ces nouvelles tentatives d’ériger la physiognomonie au rang de science de l’homme, jusqu’à ses dérives inégalitaires bien connues14. S’il semble, dès lors, que l’idée d’une physiognomonie zoomorphique, relevant davantage de la philosophie naturelle, fût impropre à l’époque, cette étude examine l’hypothèse d’une survivance de ses thèses dans l’anthropologie criminelle. Avec la nouveauté qu’elles se trouvent désormais revêtues de nouveaux galons — toujours contestés — de scientificité, dans le contexte du naturalisme. Nous avons souhaité, dans un premier temps, proposer un petit « bestiaire du vice » illustrant des inclinations à la criminalité, d’après le principal corpus doctrinal connu15 de physiognomonie antique, médiévale et des premiers temps de la modernité (I). La discipline bien plus tardive de la phrénologie, fondée non sur l’étude des stigmates faciaux, mais sur celle des crânes, semble répondre à la même ambition prédictive. Dans ce prolongement, la seconde partie tentera d’établir dans quelle mesure cette régression atavique du criminel, formulée au xixe siècle, peut s’envisager comme une régression vers l’animalité (II).
I. Un bestiaire du vice : l’inclination à la criminalité selon les stigmates zoomorphiques
La présente rubrique tentera dans un premier temps, d’après un corpus doctrinal antique et médiéval déjà bien connu de l’historiographie physiognomiste (A), de relever les principaux stigmates criminogènes communs à des animaux aussi divers que variés (B).
A. Présentation du corpus doctrinal antique et médiéval
Le corpus doctrinal de référence, relatif aux sources antiques et médiévales, a déjà fait l’objet d’une édition critique incontournable, parue en deux volumes en 1893 : les Scriptores physiognomonici Graeci et Latini16, sous la direction du philologue allemand Richard Foerster, composé d’une vaste collation de manuscrits grecs, latins et arabes. Le premier volume contient les deux traités antiques de référence : la Physiognomonique du pseudo-Aristote (ive-iiie siècle av. J.-C.), ainsi que sa traduction latine de Bartholomée de Messine († 1266), et le Liber de Physiognomonia du pseudo-Polémon de Laodicée (iie siècle ap. J.-C.), issue du manuscrit de Leyde 1206 ou 198, qui renferme notamment sa version arabe, dont les éditeurs, Foerster et Georges Hoffman signalent l’incommensurable difficulté de transcription en raison des trop nombreuses erreurs relevées17. En dernier lieu, la Physiognomonique du médecin sophiste Adamante (ive siècle ap. J.-C.)18. Le second volume contient le Liber de Physiognomonia19, d’un auteur anonyme, qui fut longtemps attribué à Apulée, dont la datation est estimée au ive siècle apr. J.-C., ainsi qu’une deuxième version du traité du pseudo-Polémon, issue d’un manuscrit de la bibliothèque de Gotha (arab. A 85), dans une version latine traduite de l’arabe. Il contient ensuite le chapitre relatif à la physiognomonie dans l’ouvrage Secretum secretorum, ou Secret des secrets, traité ésotérique médiéval faussement attribué à Aristote également20, et enfin, une Physiognomonique d’un anonyme byzantin, dont la datation serait estimée au xe siècle ap. J.-C., faussement attribuée à Polémon. Ces traités n’ont pas exclusivement trait à la criminalité, bien que certains passages soient sans équivoque. Ainsi, selon le Liber de Physiognomonia, une certaine disposition des pupilles suffirait à suggérer les pires crimes « inhumains » : les homicidiis domesticis qu’il cite semblent devoir faire référence aux parricides, matricides, et autres crimes familiaux. Ainsi des infandis cibis vel conubiis, soit des « nourritures ou unions abominables », de l’inceste et du cannibalisme, comme le suggère l’exemple de Thyeste et d’Œdipe21. De manière générale, la voix serait également un indice d’intelligence, selon sa similitude avec celle du chien, du singe, de l’âne, du cheval ou du porc, sans que l’auteur développe davantage22.
Se réclamant de cet héritage, vient ensuite l’ouvrage de référence, déjà évoqué, de Della Porta. De nombreux bestiaires médiévaux23 l’avaient précédé, que nous avons pourtant écartés de notre étude. Bien qu’extrêmement éclairants sur les allégories animales, auxquelles Della Porta semble lui-même faire référence, ils n’ont pas vocation à décrire le sujet humain au prisme de stigmates zoomorphiques. De même, la physiognomonie zoomorphique semblant d’abord se réclamer d’une tradition savante24, il convient d’écarter, pour les besoins de notre étude, les croyances populaires. Sur la physiognomonie stricte, l’époque tardo-médiévale, puis l’Ancien Régime, ont vu également fleurir un certain nombre de traités. Ils sont toutefois d’un moindre intérêt pour notre étude, dès lors que les métaphores strictement zoomorphiques n’y sont pas ou peu exploitées25. Della Porta et ses prédécesseurs recensés dans les Scriptores physiognomonici Graeci et Latini, demeurent donc la référence. Quant à Lavater, comme nous l’avons déjà évoqué, ses réserves envers la physiognomonie strictement zoomorphique empêchent de le considérer comme une source majeure sur la question. Ces différentes sources fournissent quelques développements qui permettent d’assimiler le sujet à un animal, voire de prédire certaines infractions.
B. Des caractères zoomorphiques du vice : de l’animal à l’homme
L’étude de ces différentes sources permet de relever quelques tendances, qui renseignent surtout sur la symbolique zoologique des premiers temps de la modernité. En premier lieu, les plus inoffensifs, remarquables de stupidité, paresse et lourdeur (1), auxquels succèdent les animaux que l’on rattache à l’impudence et à la luxure (2), puis au courroux et à la malice (3).
1. Stupidité, paresse et lourdeur
Depuis les Écritures, le bœuf est assez emblématique de ces traits de caractère26. Le Liber de Physiognomonia, ainsi que le pseudo-Aristote, semblaient plutôt indulgents à son égard. L’épaisseur générale de ses traits, sa face charnue, ses grands yeux27, suggéraient paresse et lourdeur, mais non dénués d’une certaine droiture28. Chez Della Porta également, cette largeur du nez, « gros par son extrémité », lui vaut la même connotation de lâcheté et paresse, mais lorsqu’il est toutefois « abaissé », vraisemblablement quand la pointe du nez tend vers le bas, cela suffit à en faire un « homme meschant29 ». De même, la face fort grande et charnue30, et les grands yeux31, qu’il prête aux bœufs, confirment ce caractère de lâcheté32. Lavater, dans la très rare rubrique qu’il daigne consacrer à un essai de physiognomonie zoomorphique stricte, livre une unique planche comparant une caricature d’homme, présentant tous les stigmates de ce que l’on dépeindrait communément comme une « brute épaisse », tout en semblant se jouer de l’absurdité d’une telle comparaison33.
L’âne semble souffrir des mêmes connotations, mais il est avant tout réputé pour sa stupidité, son inertie, davantage que pour son inclination au crime : le pseudo-Aristote et le Liber de Physiognomonia prêtent ainsi aux individus lourds et épais, à la face large et ronde, à l’image des ânes, ce que l’on pourrait interpréter de nos jours comme une lenteur, un manque d’empathie34. Le front rond et bombé, comme celui de l’âne, est un signe de stupidité35. La lèvre supérieure proéminente par rapport à la lèvre inférieure, commune aux singes et aux ânes, est également un signe de folie36. De même, les yeux globuleux de l’âne, sont un signe de folie, ou au mieux, d’hébétude et de stupidité, ce que Della Porta explique par leur situation éloignée du cerveau37.
Le cerf s’inscrit également dans cette tendance. Une mâchoire concave, que le lecteur contemporain pourrait traduire comme un menton fuyant, est le signe d’un tempérament luxurieux. Della Porta illustre d’ailleurs cette rubrique par une gravure de Socrate, réputé en son temps pour sa laideur, jumelle d’une gravure de buste de cerf, bien que la comparaison entre les deux figures ne soit pas évidente pour le lecteur contemporain38. Cette filiation entre Socrate et le cerf se retrouve à la rubrique « des clavicules mal ouvertes ou séparées ». Une fois encore, la comparaison pourrait paraître peu aisée au lecteur contemporain, le cerf, comme tous les ongulés, n’étant pas doté de clavicules, et se distinguant pourtant, dans l’imaginaire collectif contemporain, par sa grâce et son port altier. Socrate, à l’inverse, était réputé trapu, aux épaules entourées. Ce trait, commun aux deux, est présenté comme révélateur de lourdeur et de stupidité dans le caractère39.
2. Impudence et luxure
Selon le Liber de Physiognomonia, des ongles recourbés font de l’individu un sujet impudent, rapace, qui dénote quelques inclinations à la violence, à l’image des oiseaux40. De même du nez fin à la racine, attribué au corbeau41. Le nez concave, arrondi surtout au niveau du front, attribué au coq, confère chez le pseudo-Aristote, repris par Della Porta, un tempérament luxurieux42. L’homme à la petite tête et à l’œil rond et brillant, semblable au coq, semble révéler quelque inclination au vol43. Chez Della Porta, toujours reprenant le pseudo-Aristote, on retrouve la même métaphore du corbeau, le même caractère d’impudence, dans le nez aquilin44. Il semblerait que ce lieu commun se soit perdu au xviiie, puisque Jacques-Henri Meister, se réclamant d’Adamante, les décrit au contraire comme majestueux45. Le col fin et long de l’autruche suggère un caractère piailleur et inconséquent, à la voix sonnante46. Des épaules velues, comparables à celles de tous les oiseaux en général, sont un signe d’inconstance, d’instabilité, pour ne pas dire de volatilité47. L’on retrouve cette connotation chez Jacques-Henri Meister, preuve cette fois d’une persistance de ce lieu commun au xviiie siècle48.
La métaphore du porc semble emporter le plus large consensus : le pseudo-Aristote et le Liber de Physiognomonia prêtent aux individus dotés d’un front étroit, tels les porcs, un tempérament grossier, vorace et obtus49. De même pour ceux dotés de sourcils marqués et froncés50. Des narines épaisses et grasses suggèrent un homme cruel, selon le pseudo-Aristote51, mais aussi immonde, sale, impur, à l’image des porcs et des « vils oiseaux » selon le Liber de Physiognomonia52. Chez Della Porta, le nez « gros par le haut », conformément à la traduction du sieur Rault, ce qui suggère une racine du nez proéminente, est semblable au groin du pourceau et se rapporte toujours à la grossièreté53. De même, la bouche « enflée près des dents canines » du porc, que l’on pourrait interpréter comme saillantes sur les côtés, est un signe de lubricité, de basse conduite. Une bouche épaisse, aux lèvres que l’on décrirait aujourd’hui comme galbées, est, de même, un signe de bas instincts, « qui n’a autre soin que de sa panse », si ce n’est de folie jusqu’à l’épilepsie54. Le cou court et gras, tel un pourceau, dénote le même caractère grossier, indiscipliné, coléreux et emporté55.
Les prunelles petites, caractéristiques du « rat d’Inde », qui désignerait aujourd’hui le cochon d’Inde, sont communes à tous les rats, mais également aux serpents, singes, renards, ainsi qu’aux perdrix, cailles et coqs. Ce simple trait suffit pourtant à attribuer à tous ces animaux, ainsi qu’aux individus qui le portent, un tempérament lubrique, dissimulateur et intrigant, voire homosexualité et hermaphrodisme56.
Les chèvres et boucs semblent se rattacher à des inclinations sexuelles : ainsi, des traits semblables à ceux des chèvres révèlent un individu libidineux57, de même que ce caractère est confirmé par leurs voix semblables à un bêlement, qui révèle un tempérament, littéralement « furieux en Vénus58 », également un lieu commun des bestiaires médiévaux59.
3. Courroux et malice
La peau du front lâche, détendue, commune à certains chiens « flatteurs », « cajoleurs » — le lecteur contemporain éprouvera quelque difficulté à se référer à une race de chien particulière — doit, selon le Liber de Physiognomonia, inspirer la méfiance, car elle semble être un signe de duplicité et de dissimulation60. Chez Della Porta, le nez « aigü », que l’on peut traduire par un nez pointu et allongé, tel un chien, confère au sujet qui le porte un caractère de courroux, colérique, prompt aux emportements de colère61 — le pseudo-Aristote, si l’on se fie à la traduction de Bartholomée de Messine, soutient pourtant l’exact contraire62. La face allongée du sujet, semblable à celle d’un chien, de manière générale, révèle chez l’individu qui le porte un caractère injurieux, impudent63. Ce caractère est confirmé par un trait tout particulier, relevé chez le pseudo-Aristote comme chez Della Porta : la lèvre supérieure saillante, ou prolabie, assortie de gencives sortantes en dehors, que l’on pourrait traduire en termes anatomiques comme une proalvéolie, confèrent au sujet qui le porte une propension à la médisance, à l’outrage64.
Le singe est affublé d’une pléthore de vices qui le rendent particulièrement difficile à catégoriser : la Physiognomonique du pseudo-Aristote prête aux individus doués de lèvres épaisses, en particulier lorsque la lèvre supérieure est proéminente, tels les singes, mais aussi les ânes, une inclination à la folie65. Les yeux concaves, creux, du singe, renvoient à la malice, à la malveillance66. Chez Della Porta, le nez camus, camard, que l’on pourrait décrire comme plat et écrasé, ainsi qu’aux narines proéminentes, assimile le sujet au singe, auquel on prête un caractère luxurieux et larcin67. Il décrit notamment une inclination manifeste au viol chez les singes, qui se rueraient sur les femmes68, trait confirmé également par sa face petite69. Les petites joues du singe, mais aussi du chat, suggèrent un caractère dissimulateur et intrigant70. La lèvre supérieure proéminente par rapport à la lèvre inférieure, commune aux singes et aux ânes, est également un signe de folie71. De même, les petits yeux du singe sont un signe de pusillanimité72. Au xviiie siècle, des petites prunelles, comme on les voit chez les singes, renards, serpents, ou, en d’autres termes, ceux « qui tous aiment à nuire », semble devenir un lieu commun de malice et de méchanceté73.
Le taureau, en revanche, est toujours érigé en symbole de courroux. Ainsi, des narines proéminentes, comme on le voit du taureau à la respiration fulminante par les naseaux, peuvent suggérer une propension au courroux, aux emportements de colère74, tout comme le cou épais75. Il en est de même de la dangerosité du serpent. Le Liber de Physiognomonia met en garde contre ceux dotés d’un petit menton, cruels et perfides tels des serpents76, mais aussi d’une tête et de petits yeux, d’un corps et d’un cou allongés, à la bouche fine, pectore acuto, que l’on pourrait traduire par un buste étroit : ceux-là mêmes qui présentent ces traits typiques du serpent sont enclins à l’homicide77. Étrangement, cette métaphore n’est pas reprise chez Della Porta.
Ésotérisme ? Philosophie naturelle ? Scientia naturalis ? Qui pour reprendre les thèses de Della Porta sans être sérieusement déconsidéré, même en son temps ? C’est pourtant, comme on l’a déjà évoqué, dans la littérature médicale du xixe siècle, que l’on retrouve cette tendance, dont on a coutume de faire de Lombroso le chef de file. Durant ce siècle que l’on présente volontiers — et à tort, au vu des réserves qu’elle continue de susciter — comme son âge d’or, elle ne jouit pas d’une plus grande considération. Le médecin Paolo Mantegazza, la qualifiant volontiers de « divinations physiognomoniques78 », auxquelles il oppose les études des anthropologues, qui lui préfèrent celles du crâne. Tout juste quelques considérations esthétiques rapprochant l’homme de l’animal peuvent être relevées dans ses travaux, qui relèvent davantage d’un racialisme conforme aux idées reçues du siècle, et dont il est finalement difficile de retracer la véritable filiation naturaliste, que de la physiognomonie79. Il n’est, certes, plus aucun médecin d’une réelle envergure académique pour soutenir, du temps de Lombroso, que les stigmates du taureau sur le visage du sujet humain dénotent une réelle propension à la violence physique, ni du singe au viol. C’est qu’en vérité, à la physiognomonie, semble s’être substituée une discipline qui peut être considérée comme une de ses ramifications, revêtue, elle, d’un vernis plus respectable de scientificité : la phrénologie. Pour Lavater, c’est bien cette étude des crânes qui fonde la physiognomonie80. C’est par le vecteur de cette discipline que l’on peut formuler l’hypothèse d’une possible survivance de quelques vestiges de la physiognomonie zoomorphique : des stigmates du visage à l’étude craniologique, l’ambition de prédire l’inclination au crime du sujet semble la même. Avec la nouveauté que les travaux de classification des naturalistes, par le paradigme de la gradation téléologique vers une forme de perfection, ont ainsi préparé les thèses de la régression atavique soulevées en sciences criminologiques.
II. La régression atavique du criminel : régression vers l’animalité
L’œuvre de Cesare Lombroso, en assimilant le criminel à un « homme primitif », formule le postulat de la régression atavique dont la filiation est peu aisée à identifier (A) et que la pratique de la phrénologie s’efforce de démontrer effectivement (B).
A. « L’homme primitif » et le postulat de la régression chez Cesare Lombroso81
Les descriptions zoomorphiques ne manquent pas dans l’œuvre de Lombroso. Ainsi, au bestiaire que nous avons tenté d’esquisser en première partie, nous pourrions rajouter la rubrique « insectes », issue des dépouillements de l’Uomo delinquente : les insectes carnivores se distingueraient en effet par leur mandibule proéminente, ce qui est un trait commun aux criminels82. Lombroso cite les travaux du docteur Pasquale Penta, qui avait relevé, sur un échantillon de près de 400 criminels, ce type d’anomalie à hauteur de 29 %83 ; ainsi que les croquis du docteur Vans Clarke, directeur de la prison de Woking, parus en 1890 dans l’ouvrage de Havelock-Hellis The Criminal Man, qui révèlent également cette prognatie de la mandibule84. De même, Lombroso prête aux voleurs une agilité similaire à celle des singes85. On peut citer également la connotation du nez aquilin, que, rappelons-le, Della Porta attribuait aux corbeaux, dont Lombroso fait un signe des homicides86, sans jamais citer Della Porta toutefois. Ces considérations demeurent cependant anecdotiques dans son œuvre, et ne sauraient être assimilées à celles de Della Porta, sans une sérieuse mise au point sur le paradigme lombrosien. Celle-ci prendra la forme, en premier lieu, d’une gradation téléologique de Lombroso, entre naturalisme et historicisme, bien plus que de l’évolutionnisme (1), qui n’est pas sans poser un sérieux problème éthique face à « l’homme primitif », animalisé au même titre que le criminel (2).
1. La gradation téléologique de Lombroso : entre naturalisme et historicisme
Lombroso, chef de file de l’école positiviste italienne a formulé le postulat du criminel-né et par là, la thèse d’une structure organique et matérielle du criminel, qui conditionnerait l’inclination de ce dernier au crime. C’est donc sous le prisme de « facteurs anthropologiques » qu’il faut considérer le sujet criminel. Celui-ci est sous l’empire d’une forme de dégénérescence atavique, manifestée par la résurgence exceptionnelle et individuelle de caractères développés par ses aïeux, mais disparus ou restés à l’état de latence au sein de la lignée87. L’atavisme lombrosien, du moins dans ses débuts, était exclusif de toute sociologie et posait le postulat de la régression : le criminel est un « sauvage », un « homme primitif », peu évolué intellectuellement, un reliquat de l’homme préhistorique incapable de maîtriser ses pulsions primaires88. Il ne saurait être doué d’intelligence. L’assimilation entre le criminel et « l’homme primitif », et de « l’homme primitif » aux bêtes sauvages féroces, est un lieu commun de la littérature médicale de cette époque, si ce n’est de la société entière. Si la physiognomonie zoomorphique ne saurait donc être valablement relevée dans son œuvre, c’est pourtant à une animalisation du criminel en son entier que conduit le postulat de la régression, qui s’inscrit dans un paradigme historiciste et transformiste biologique — bien davantage qu’évolutionniste. Lombroso avait connaissance des théories darwiniennes bien avant qu’elles gagnent une Italie réticente à la pénétration de l’évolutionnisme, du fait de la présence du siège papal89. Pourtant, il n’y fait que très peu allusion dans son œuvre, et tout rapprochement entre Darwin, Herbert Spencer et Lombroso doit être appréhendé avec la plus grande prudence.
Les influences de Lombroso semblent davantage devoir être recherchées du côté du philosophe Giambattista Vico, du médecin et naturaliste Jean-Baptiste de Lamarck, ainsi que du linguiste Paolo Marzolo90. Pour Lamarck, dont les principes sont résumés dans sa Philosophie zoologique (1809)91 qui vient parachever une œuvre déjà conséquente, c’est la circonstance, l’environnement, qui forge l’individu au fil des générations : l’adaptation à l’environnement modèle l’organe, à l’image de la girafe dont le cou s’est allongé pour atteindre les feuillages des arbres92. Ces caractères acquis deviennent ainsi héréditaires, avec la perspective téléologique d’une amélioration, d’un perfectionnement constant de l’espèce. Quant à Marzolo, fortement empreint du naturalisme universaliste des Lumières, il prétend rechercher par la méthode positiviste les fondations originaires, ces lois du langage universelles et communes à toutes les langues du monde avant que les civilisations les séparent et établissent une hiérarchie entre langues « sauvages » et langues « adultes », soit du cri primitif des « sauvages » à l’écriture93. Lombroso, fervent lecteur de Marzolo dès l’adolescence, sera vraisemblablement très marqué par ces tentatives de classification à la croisée de l’histoire, de la biologie et de l’anthropologie, premiers jalons du paradigme de la gradation téléologique, qui auront fondé sans aucun doute le postulat de la régression atavique.
2. Le problème de « l’homme primitif » à l’épreuve de la gradation naturaliste
Ce postulat de « l’homme primitif » n’est pas sans poser un problème, qui transparaît dans de nombreuses sources étudiées, à l’heure d’une expansion considérable de la colonisation européenne assortie d’une « mission civilisatrice », pour reprendre le lieu commun tel qu’il est formulé par Jules Ferry dans son fameux discours de 1885. Si le criminel est, par essence et biologiquement, un « homme primitif », faut-il considérer les populations colonisées comme particulièrement enclines à la criminalité ? Mieux encore, ces stigmates de criminalité relevés sur « l’homme primitif » seraient-ils plus observables sur ces populations ? En d’autres termes, l’animalisation du criminel, à laquelle conduit nécessairement le paradigme de la régression et de l’atavisme lombrosien, ne présenterait-elle pas le risque d’une malheureuse assimilation à l’animal de ces populations ? Il n’est, en effet, pas un traité de la littérature médicale de l’époque, surtout en sciences criminologiques, qui ne fasse pas état de cette gradation raciale, dans une perspective où « le blanc » ou « l’Européen » est toujours au sommet. Il semblerait que cette hiérarchisation ait été théorisée pour la première fois, dans la continuité des classifications de Buffon, par le médecin Charles White (1728-1813) : des Hottentots, « le plus bas degré de la race humaine », jusqu’à « l’Européen », dont il chante la supériorité, fondée essentiellement sur des jugements esthétiques, dans l’ouvrage au titre éloquent, An account of the regular gradation in man, paru en 1799.
Lombroso est pourtant connu, tout au long de sa carrière, comme un socialiste fervent. Ses descendants, ouvertement antifascistes et dénonçant vigoureusement le nouvel antisémitisme nazi, durent s’exiler d’Italie durant les années 1930. Néanmoins, l’historiographie récente94, en particulier Silvano Montaldo, a déjà pu attester d’une véritable « pensée raciste » de Lombroso. Cela appelle toutefois quelques nuances notoires : Lombroso ne semble pas être polygéniste et s’il a intégré, du moins dans un premier temps, le postulat d’une inégalité intrinsèque des races95, celle-ci ne paraît pas dans son œuvre exclusive d’une possibilité d’évolution96. De même, l’historiographie réfute l’idée selon laquelle Lombroso aurait contribué à l’érection d’un « darwinisme social » visant à favoriser une ethnie sur les autres, son unique visée étant le progrès civilisationnel97. Il n’en demeure pas moins que son ouvrage, antérieur à l’Uomo delinquente, L’uomo bianco e l’uomo di colore (1871), laisse à voir toutes sortes de considérations esthétiques et morales sur « l’homme de couleur » qui confinent au jugement de valeur, et difficilement lisibles pour un lecteur contemporain98. Plus généralement, le matérialisme lombrosien et l’idée d’une criminalité « biologique » semblent avoir fourni quelques éléments conceptuels au fascisme, comme en témoigne le parcours de son disciple, Salvatore Ottolenghi, qui abandonna les idées philanthropiques de son maître pour rallier l’impérialisme fasciste99, ou encore Enrico Ferri, nommé sénateur par Mussolini à la fin de sa vie100. D'ailleurs, « l’obsession de la normalité » prêtée à Lombroso, était déjà taxée de « fasciste101 » en son temps.
Retracer la filiation, l’appartenance naturaliste de Lombroso, paraît une entreprise ardue. Les influences relevées peuvent être de nature à fournir quelques éléments de réponse, sans fournir de certitudes. En définitive, s’il est surtout une « race » biologiquement connue et assumée dans la pensée de Lombroso, c’est d’abord celle du criminel. La pensée raciste que l’on peut relever chez lui est, somme toute, assez conforme aux idées reçues de son temps102. L’évolutionnisme, on le répète, et le racisme que l’on impute trop souvent à Darwin doivent être avancés avec la plus grande prudence : ce dernier est essentiellement monogéniste et n’a jamais postulé sérieusement une hiérarchisation raciale103 contrairement à Charles White. Lombroso se défendait de toute accusation de cet ordre. Il n’en demeure pas moins que le matérialisme dans lequel il s’inscrit, le paradigme de la régression et de l’atavisme, ainsi que la démarche phrénologique omniprésente dans son œuvre, semblent suggérer de sérieuses contradictions.
B. La phrénologie : du frontal à l’occipital, de la perfection à la régression
Comme nous l’avons déjà évoqué, une autre discipline dont il faut relever l’influence et la pratique assidue, sur et par Lombroso, est la phrénologie, dite « science des crânes ». Ses implications en sciences criminelles sont majeures, principalement sur le critère de la situation et de l’accusation des régions frontales, pariétales, puis occipitales du crâne — par ordre de gradation anatomique : de l’avant, du milieu, de l’arrière du crâne. Là encore, le lecteur contemporain relèvera la démarche de classification graduelle, à laquelle Lombroso souscrivait sans réserve : la disposition, l’hypertrophie ou l’atrophie, de ces différentes parties du crâne pourraient être de nature à fournir des indices sur les inclinations criminogènes du sujet. Dans la mesure où le criminel est en état de régression atavique, les études que nous avons sélectionnées assimilent ainsi conjointement le criminel à « l’homme primitif », « le sauvage », avec la visée d’évaluer une possible convergence des résultats. C’est le médecin allemand Franz Joseph Gall104, considéré comme le fondateur de la phrénologie, qui esquisse les contours du tryptique frontal-pariétal-occipital comme possible facteur criminogène (1), mais l’assimilation avec « l’homme primitif » est plus accusée encore dans les études relatives à l’os occipital (2).
1. Franz-Joseph Gall : le tryptique frontal-pariétal-occipital comme possible facteur criminogène
C’est dans une longue missive au baron Retzer, alors chef de la censure impériale, que Gall105 aurait exposé pour la première fois les principes fondateurs de la phrénologie, en 1798106. Ses travaux tendent à démontrer que le cortex cérébral, loin d’être réduit à des fonctions subsidiaires comme le soutenaient ses contemporains, gouverne en réalité l’ensemble du système nerveux central, notamment du tronc cérébral et de la moelle épinière107. Soutenant que le cerveau constitue la réunion de parties fonctionnelles autonomes, dont chacune est afférente à l’un des vingt-sept penchants régissant le comportant humain, il subordonne le développement de ce penchant chez le sujet à la grosseur de sa portion matérielle afférente dans le cerveau. La technique de la craniologie permet ainsi, par palpation des crânes, voire des cuirs chevelus, d’observer le degré de développement de ces penchants, matérialisés par des « saillies osseuses », si le sujet a une particulière inclination, ou au contraire par des « méplats108 ». L’historiographie a toutefois déjà pu établir que Gall n’en est pas pour autant un déterministe forcené, et que la phrénologie ne prétend pas se substituer à l’enquête et à la recherche de la vérité, mais tout au plus à aider les magistrats dans l’exercice de leurs fonctions. Elle a, en outre, déjà pu établir que ses travaux phrénologiques semblent n’avoir eu aucune portée sur l’instruction109.
Gall identifie toutefois trois saillies osseuses qui intéresseraient le droit pénal, et qui pourraient possiblement ébaucher le tryptique frontal-pariétal-occipital que nous avons déjà évoqué : la première est afférente à l’instinct de défense, commune aux individus violents, coléreux et aux chiens et coqs de combat, et est située derrière le conduit auditif externe, ce qui pourrait être assimilé anatomiquement à la région occipitale du crâne. La deuxième, commune aux carnivores et aux humains, est rattachée au meurtre, et située au-dessus du conduit auditif externe, ce qui pourrait correspondre à la région pariétale. La troisième, au niveau de l’écaille du frontal, relative à l’instinct de propriété et de convoitise, pourrait se traduire, en matière pénale, par le vol110.
Avant d’étudier la région occipitale, il convient de relever la dualité entre région frontale et région pariétale comme un lieu commun de la science médicale de l’époque : ainsi chez Bordier, si la première est atrophiée au profit de la seconde, ce caractère serait le signe d’un abrutissement commun au sauvage préhistorique et au criminel : « Moins de région frontale et plus de région pariétale ; moins de réflexion et plus d’action […]111 ». Ces considérations semblent rejoindre celles de Gall : l’inclination au meurtre serait donc localisée dans la région pariétale, puisqu’elle subordonne la propension à l’action du sujet. A contrario, la région frontale, qui semble localiser l’intelligence et la réflexion, renferme donc des inclinations plus policées, y compris en matière d’infractions pénales. Ce qui expliquerait que le criminel, en état de régression, accuserait une hypertrophie de la région pariétale. Afin de permettre une meilleure compréhension des présents développements, relativement techniques pour des juristes, et que nous aurons tenté de simplifier à l’extrême, nous fournissons un schéma anatomique du crâne humain :
Figure 1 : Schéma anatomique du crâne humain
M. Himy-Alicheva, modifié à partir de Paola it, Human skull, 2017, commons.wikimedia.org/wiki/File:Human_skull_nocolors.svg
2. L’os occipital, stigmate de « l’homme primitif » et stigmate criminologique
D’autres fondements de la science phrénologique doivent également être recherchés du côté du naturaliste Louis Jean-Marie Daubenton, dans un Mémoire sur les différences de la situation du trou occipital chez l’homme et les animaux, présenté en 1764 à l’Académie des sciences, dans lequel il distingue les bipèdes des quadrupèdes à la situation du trou occipital : tandis qu’il est plus replié vers la face inférieure du crâne chez les premiers, il est largement reculé sur la partie postérieure chez les seconds112. Chez tous les humains, l’angle occipital s’élève donc à 3°, faisant de l’humain un bipède parfait, tandis qu’il est de 34° chez les chimpanzés. En d’autres termes, plus l’angle occipital est ouvert, moins la position du sujet est verticale ; moins l’angle occipital est ouvert, plus le sujet se redresse et est donc le plus parfaitement bipède.
Daubenton n’a pas formulé de considération racialiste, mais cette goniométrie est reprise par ses successeurs113, cette fois sur des critères nettement raciaux. Près d’un siècle après la présentation des thèses de Daubenton, le médecin polygéniste Paul Broca114 les remet en cause, et achève d’opérer la transition : de la distinction et hiérarchisation entre l’humain, bipède le plus parfait, aux quadrupèdes, chez Daubenton, à la classification et hiérarchisation des « races » de Broca et de son école115.
On retrouve chez Lombroso des travaux relatifs à l’os occipital qui, eux aussi, laissent peu de doute sur une assimilation entre le criminel et le « sauvage ». En témoigne, à titre d’exemple, le tableau comparatif du taux de présence de la fossette occipitale médiane, toujours dans la région occipitale à l’arrière du crâne, entre des hommes dits « sauvages » — crânes antiques égyptiens et étrusques, « nègres », américains (Aymara), sémites, papouas (Virchow), péruviens et néo-zélandais — et les singes — orang-outangs, gorilles, troglodytes niger, hylobates. Cette fossette serait donc omniprésente chez les singes, en proportions bien supérieures chez les « sauvages », sans distinction d’individus criminels ou non116, que chez les « Européens sains », chez qui elle serait estimée à 4,1 % sur un échantillon de 1 320 « Européens sains », tandis qu’elle serait de 16 % chez les criminels de cette dernière catégorie117. En résumé : systématique chez le singe, elle est nettement plus accusée chez les « sauvages » que chez les « Européens ». Chez ces derniers, elle ne serait, selon l’auteur, qu’accidentelle dans la mesure où elle n’est présente en grand nombre que chez les sujets criminels.
Ce tryptique occipital-pariétal-frontal se retrouve également chez les détracteurs de Lombroso, qui s’affirment dès le deuxième congrès international d’anthropologie criminelle de 1889. Au premier rang de ceux-ci, on présente traditionnellement le médecin Alexandre Lacassagne, lui-même phrénologue convaincu, ainsi que l’école du « milieu social118 ». De manière générale, ses confrères français, à l’exception peut-être de Bordier, sont hostiles au criminel-type lombrosien119. Néanmoins, cette dualité semble devoir appeler quelques nuances : d’une part, comme l’a souligné Marc Renneville120, la conception du « milieu social » de Lacassagne ne relève pas d’une véritable sociologie au sens où nous l’entendons aujourd’hui, mais plutôt d’une écologie. D’autre part, Lacassagne souscrit à l’idée de subordonner la structure organique, matérielle, du cerveau au développement des inclinations du sujet. Enfin, comme Lombroso, il demeure tributaire de la phrénologie de Gall121. Un bon résumé de sa doctrine peut être tiré de sa conférence publique à la faculté de médecine de Lyon, prononcée le 27 janvier 1882, au titre éloquent de « L’homme criminel comparé à l’homme primitif », qui intéressait particulièrement le droit pénal. Ainsi, aux classes supérieures, la proéminence du frontal, et aux inférieures, celle de l’occipital, les deux étant sujettes à l’influence de la région pariétale, qui conditionne les actions, qu’elles procèdent des idées ou de l’instinct. En tout état de cause, Lacassagne ne semble pas croire en une marge de progression fulgurante des foules, et soutient l’idée selon laquelle le mode de vie ou une crise économique ou politique peut avoir une influence notoire sur la prédominance de l’une ou de l’autre zone du cerveau. Il prend notamment, dans sa leçon inaugurale, l’exemple de la « race de Solutré », originaire, comme son nom l’indique, de Dordogne, dont il livre une description conforme aux « lieux communs physiognomonistes », dirait-on, de son temps : épaisse et rustre, crâne dolichocéphale, c’est-à-dire allongé, et mâchoire proéminente122. De même, reprenant les conclusions de Bordier sur l’examen des crânes de divers assassins, par exemple celui du poète assassin Pierre-François Lacenaire, coupable entre autres d’avoir tué en duel le neveu de Benjamin Constant, il lui dénote une atrophie de la région frontale, au profit des régions pariétales et occipitales123. Lacassagne, toujours se fondant sur l’étude de son confrère Bordier, établit ainsi une similitude entre « l’homme primitif » et l’assassin, sur le critère de la dualité entre régions frontales et occipitales. En outre, tous les caractères de la débilité leur sont attribués conjointement : insensibilité à la douleur, langage par onomatopées ou usage de l’argot emprunté à des contrées exotiques, paresse et oisiveté.
Un autre détracteur de Lombroso, également hostile à l’hypothèse de la dégénérescence atavique, semble parfaitement souscrire au fameux triptyque, et sur des critères raciaux : il s’agit du docteur Jules Dallemagne (1858-1923). Nommé professeur de médecine légale à l’Université de Bruxelles en 1904, il est l’auteur de l’ouvrage Les stigmates anatomiques de la criminalité (1894), qui dresse une synthèse exhaustive de la littérature médicale criminologique de ses confrères. On y retrouve un exposé des conclusions relatives à la situation du trou occipital, reprenant les conclusions précédentes, où la gradation de l’animalité vers « l’homme blanc » est plus assumée encore124. Au-dessus du trou occipital, se trouve la fossette vermienne. Selon la synthèse opérée par Dallemagne, les études semblent démontrer qu’elle est très accusée chez les « singes rongeurs » ; et semble-t-il, plus le sujet se rapproche de l’homme, pour ne pas dire des « races supérieures », moins elle est développée125.
Conclusion
La physiognomonie zoomorphique, même du temps de Della Porta, ne parvient jamais véritablement à s’affranchir de l’herméneutique philosophique, si ce n’est de la magie naturelle. L’ambition prédictive, pour ne pas dire divinatoire, des inclinations au crime du sujet humain, demeure pourtant chez ses adeptes. À défaut, donc, de sérieux épistémologique, la physiognomonie, dans sa généralité, cède le pas à une véritable anthropométrie. D’une volonté de classifier un humain, partie intégrante du règne animal, dans l’inventaire de la nature, l’évaluation de sa « qualité » est désormais soumise à des études quantitatives126, dont l’objet n’est plus les stigmates faciaux, mais les données craniologiques. Les implications de ce double constat sont considérables en sciences criminologiques : la dégénérescence atavique d’inspiration lombrosienne, résultant de la malheureuse combinaison de la gradation téléologique lamarckienne et de la phrénologie, semble conduire à une assimilation inévitable entre « l’homme primitif », « le sauvage », et le criminel. Rares, toutefois, semblent les médecins et anthropologues, toutes écoles confondues, à en assumer la conséquence d’une discrimination effective, y compris parmi ceux que l’on pourrait le plus soupçonner de telles velléités, tels Charles White ou Julien-Joseph Virey. Seuls certains anthropologues états-uniens font exception,127, en mobilisant ces données craniologiques pour soutenir le maintien de l’esclavage aux États-Unis.

