Sara Mazziotti : Vous avez accepté de participer au comité de lecture du numéro 4 de la revue Partages consacré aux stratégies de développement professionnel d’enseignants face à leur sentiment d’insécurité. Est‑ce que vous pourriez commencer par nous dire en quoi ce numéro, dans sa thématique ou ses axes, fait écho à vos propres préoccupations de recherche ?
Arnaud Moysan : Mes recherches portent sur le geste professionnel de la correction des copies d’élèves en français dans le secondaire. C’est une activité enseignante qui a ses caractéristiques propres et dont les marques constitutives sont à la fois communes, collectives et partagées par l’ensemble des enseignants. Elle est surtout connue dans le milieu pour être une tâche déjà chronophage et surtout peu satisfaisante ; ce qui entraine un certain nombre d’essais multiples et puis des frustrations inhérentes. Donc mes recherches s’inscrivent tout à fait dans la thématique du numéro puisque la correction met en exergue un sentiment d’insécurité professionnelle.
D’ailleurs, quel enseignant serait prêt à partager spontanément une copie qu’il aurait corrigée à un pair ? Mes recherches ont montré que les élèves font finalement peu de cas des marques de la correction et que ces dernières se révèlent inefficaces (en l’état, et sur mon corpus) pour développer des compétences scripturales, notamment des compétences relevant de la textualité. En outre, mes recherches ont révélé que certains enseignants tâchent de composer avec la complexité de l’écriture de texte en proposant, par exemple, des dispositifs innovants ou des dispositifs ludiques dont la correction fait partie. Et ces manières de faire ont été motivées par leurs expériences du terrain vis‑à‑vis de l’enseignement de l’écriture de textes or il s’agit bien ici, il me semble, de stratégies de développement professionnel face à un sentiment d’insécurité.
S. M. : Vous avez accepté d’accompagner un auteur ou une autrice dans l’écriture, et nous vous en remercions, est‑ce que vous pourriez nous parler un peu de vos motivations et/ou de vos attentes par rapport à cette mission un peu particulière proposée par la revue ?
A. M. : Je n’avais pas d’attente particulière. Par contre, j’ai tout de suite été intéressé par cette tâche qui m’a été confiée et j’aimerais mettre en avant deux motivations : une motivation tout à fait altruiste et une motivation complètement égoïste. Pour la motivation altruiste, c’est de vraiment essayer de faire bénéficier un jeune chercheur ou d’une jeune chercheuse, d’un accompagnement individualisé sur une tâche phare de l’univers de la recherche, à savoir la rédaction d’un article scientifique, comme j’ai moi-même pu être aidé par ailleurs. Ainsi, je souhaitais mettre au service mes compétences acquises par l’expérience au profit justement de jeunes auteurs. La deuxième motivation, davantage égoïste, était de pouvoir observer les difficultés qu’aurait pu rencontrer l’auteur ou l’autrice et de les comparer avec celles que j’avais pu rencontrer et que je rencontre parfois encore. Puis d’essayer de mesurer les variables et les invariables de cette tâche et ajuster un éventuel enseignement ou accompagnement à l’avenir sur cette question. Étant plutôt spécialiste de l’écriture de texte, l’aspect métascriptural m’intéressait tout particulièrement. C’est une belle mission par ailleurs.
S. M. : Vous avez accompagné une autrice qui a rédigé un article documentant les étapes et le processus qui ont été à l’œuvre dans l’évolution du sentiment d’auto-efficacité d’une enseignante de collège. Est‑ce que vous pouvez nous en parler ?
A. M. : L’article s’intitule « Recherche collaborative sur l’évolution des gestes professionnels d’explicitation en contexte UPE2A : une étude croisant observation et analyse de l’agentivité enseignante ». C’est un article qui présente un témoignage de l’autrice concernant une recherche collaborative qu’elle a développée dans le cadre d’un terrain réalisé pour un mémoire professionnel. Elle met en avant le double bénéfice professionnel de cette collaboration : tout d’abord, pour l’enseignante UPE2A, avec un parcours de professeur des écoles, mais qui se retrouve en collège face à des élèves allophones. Cette enseignante UPE2A a pu en effet bénéficier de conseils ajustés aux difficultés qu’elle pouvait rencontrer avec un apport théorique mis en place pour sa pratique et concernant par exemple les gestes professionnels de Dominique Bucheton que l’autrice a pu amener. Cette collaboration a été aussi bénéfique pour la jeune chercheuse qui a pu obtenir un corpus riche composé d’interactions multiples avec l’enseignante, mais aussi d’observations de séances de français et de documents composites, de dispositifs mis en place. Donc d’un côté l’enseignante a pu retrouver une forme de sécurité professionnelle, face à un public dont elle n’avait pas vraiment l’habitude, et de l’autre côté la jeune chercheuse a pu mesurer ce sentiment qu’elle qualifie, je cite l’article, « de repositionnement progressif, nourri par l’expérimentation, l’observation de l’activité réelle des élèves et de la mise en mots des gestes professionnels ».
S. M. : D’un point de vue de l’organisation, de l’accompagnement, quelles ont été vos modalités de prise de contact ?
A. M. : On est entré en contact quasiment tout de suite. Lors d’une première visio, elle m’a présenté son travail et l’intention de communication qu’elle avait soumise à la revue. On a pu discuter de son terrain, puis commencé à débroussailler les différents axes de son article. Ensuite, nous avons établi à la fin de cette première visio un calendrier prévisionnel sur les mois à venir pour essayer de se voir régulièrement au moins une fois par mois, pour faire l’état de l’avancement de ces travaux. Sur la base de ce calendrier, elle est toujours parvenue à m’envoyer les documents avant la visio qu’on avait prévue, ce qui me permettait en quelques jours de les lire, de les annoter, de les lui renvoyer avec mes commentaires. Dès lors, ces visios n’étaient plus seulement dévolues à faire le point sur l’avancée de son travail, mais elles étaient l’occasion de m’exprimer sur les commentaires. Les échanges ont été vraiment simples, faciles dès le début, très fluides, avec une autrice qui était particulièrement motivée pour apprendre à écrire son premier article.
S. M. : Quel a été votre ressenti par rapport à cette expérience d’accompagnement ? Comment décririez‑vous votre contribution à cet article ?
A. M. : Le ressenti a été vraiment excellent. L’autrice était très motivée, elle a respecté le calendrier. C’était quelque chose de très intéressant, car j’ai pu voir vraiment la progression d’un article qui n’est pas de moi et voir l’évolution — et le cheminement de pensée — qu’il y a eu entre la première version et la version définitive. C’est vraiment la différence entre ces deux versions qui est assez impressionnante. C’était quelque chose d’assez intéressant à mesurer. Sur ce que j’ai pu lui apporter finalement, sur ma contribution, mon humble contribution, je peux évoquer plusieurs choses : lui apporter un cadre macro textuel, voir comment est structuré un article scientifique car sur sa première version, elle a mis la partie théorique en troisième partie, juste avant la discussion des résultats. Enfin, il y avait quelque chose qui n’allait pas vis‑à‑vis de la cohérence de l’ensemble et des attendus formels d’un article scientifique.
J’ai pu lui apporter aussi un certain nombre d’expressions typiques liées à l’écriture. On a pu discuter aussi de l’ancrage énonciatif, particulièrement intéressant pour son article : comme elle faisait référence à beaucoup d’interactions avec cette enseignante UPE2A, on avait convenu que le « je » serait mobilisé pour l’écriture de l’article tandis que le « nous » renverrait spécifiquement aux échanges tenus avec cette enseignante. Et en dernier lieu, j’ai quand même pu réviser son manuscrit, lui apporter des choses à la fois ponctuelles et plus générales, pour revoir la structure d’ensemble et lui apprendre, je l’espère en tout cas, à reprendre un texte long, car l’article fait une quinzaine de pages, et à essayer de voir l’image générale et de la reprendre, reprendre sa composition.
S. M. : En ce qui concerne la progression, le fait de pouvoir suivre l’évolution d’un article qui n’est pas le vôtre, voulez‑vous apporter d’autres éléments qui ont nourri donc votre expérience d’accompagnement ?
A. M. : Le fait d’aider une autrice à mieux lire, à mieux se relire avec une attention nouvelle m’a nourri et m’a particulièrement intéressé. Au‑delà de la dimension rédactionnelle et du texte qu’elle a pu produire, c’est véritablement l’accompagnement à la relecture, au remaniement des idées du texte, de sa structure, à la reformulation de la problématique, à la mise à distance du texte auprès de cette autrice qui m’a vraiment intéressé.
S. M. : Qu’aimeriez‑vous conseiller à ceux qui accompagnent un auteur dans l’écriture pour la première fois ?
A. M. : Je pense que c’est un feeling avec la personne mais qu’au niveau de l’organisation, il est essentiel de s’astreindre à des réunions régulières même si très courtes, juste pour faire le point, pour ne pas perdre l’objectif, pour relancer (éventuellement) la motivation et avancer dans l’écriture. C’est un aspect important que la personne jeune auteur ou autrice se doit de comprendre, car c’est un jeu d’équilibriste périlleux entre lui laisser un temps de maturation et ne pas perdre l’objet de de vue.
