Stratégies de développement professionnel d’enseignants : coexistence des sentiments d’insécurité et d’auto-efficacité

  • Teachers’ Professional Development Strategies: Coexisting Feelings of Insecurity and Self-Efficacy

DOI : 10.35562/partages.834

Abstracts

Cet article introductif du numéro 4 rappelle les notions-clés et les axes principaux proposés dans l’appel et développés au sein de deux articles appartenant à la rubrique 2, de deux témoignages sous forme d’entretien d’enseignants-chercheurs qui ont accompagné deux auteures dans la rédaction et enfin d’un article varia.

This introductory article to issue 4 recalls the key concepts and main themes proposed in the call for proposals, and developed in two articles in section 2, two testimonials in the form of interviews with the teacher-researchers who accompanied the two authors in their writing, and a varia article.

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Au cœur de ce numéro se trouve un triptyque de trois questions : comment identifier les stratégies susceptibles de favoriser le développement du sentiment d’auto-efficacité (Bandura, 2003) ; dans quelle mesure l’insécurité ressentie peut constituer un point d’appui pour l’émergence d’une attitude réflexive ; et comment cette dynamique peut conduire à l’engagement dans un processus de remédiation en passant notamment par une démarche collaborative ? Les contributions présentées traitent la question de l’insécurité sous différents angles tout en montrant l’existence d’une zone de contact avec le sentiment d’efficacité personnelle.

Le premier pôle de cette triade est le cadre choisi pour faire émerger les réflexions : celui de la recherche collaborative (Beauchesne, Garant et Dumoulin, 2006 ; Lenoir, 2012 ; Desgagné, 2007 ; Le Page Pitullo, 2020), entendue comme recherche à la fois avec et pour les acteurs de l’éducation et de la formation. Il s’agit de construire des liens entre ces acteurs en passant par la formalisation des actions menées à différents niveaux du monde de l’enseignement dans un but de concertation, de confrontation et de socialisation scientifique. Trois pistes de réflexion étaient suggérées pour explorer ces interrogations : la coopération, susceptible de se développer entre l’ensemble des praticiens du champ éducatif, l’expérimentation et l’attitude réflexive.

L’une des spécificités de ce numéro1 est la publication de deux témoignages sous forme d’entretien d’enseignants-chercheurs qui ont accompagné deux auteures dans la rédaction. D’un point de vue de la répartition de ces articles au sein des différentes rubriques, à deux récits d’expérience (rubrique 2) succèdent ainsi deux entretiens menés avec les deux accompagnateurs à la rédaction des deux premiers articles présentés, pour clôturer le numéro avec un article varia.

1. L’insécurité : constat d’un symptôme, élément déclencheur ou objet d’étude

Le deuxième pôle de cette triade centrale concerne l’insécurité, connue en didactique des langues étrangères au niveau linguistique (Castellotti, 2011 ; Roussi, 2009) avec l’opposition locuteur non natif / locuteur parfait. Néanmoins, cette insécurité se manifeste sous différents aspects et dans divers domaines comme la didactique du français, en grammaire notamment, comme le rapportent les travaux de Atallah et Camussi Ni (2024) sur la préparation au certificat d’aptitude au professorat de l’enseignement du second degré (CAPES) de Lettres. Outre l’aspect linguistique, dans la pratique pédagogique et didactique, des moments de doute peuvent se manifester (Reuter, 2024). Elle concerne notamment les méthodes pédagogiques et la gestion de classe. Les enseignants du premier comme du second degré expriment une certaine diminution du sentiment d’efficacité personnelle que leur formation initiale n’arrive pas à limiter (Charpentier et al., 2019 ; Charpentier et Solnon, 2019). Ainsi, le sentiment d’insécurité pourrait être un facteur d’empêchement au développement de l’aptitude à enseigner.

Deux contributions sont axées sur l’expérience d’enseignants en langue étrangère et une autre étudie la question en didactique du français. L’article « Recherche collaborative sur l’évolution des gestes professionnels d’explicitation en contexte UPE2A : une étude croisant observation et analyse de l’agentivité enseignante2 » de Raphaëlle Alexandre retrace une collaboration entre une enseignante d’allemand en Unité pédagogique pour élèves allophones arrivants (UPE2A) au collège et une professeure des écoles et étudiante en Français langue étrangère et seconde (FLES) menant une recherche dans le cadre de son mémoire. L’objectif était d’accompagner la diversité des élèves allophones et « de penser la différenciation comme une organisation de l’environnement (consignes, espaces, outils), plutôt qu’une démultiplication des parcours ». L’insécurité, qui a eu « un rôle déclencheur » dans cette recherche collaborative, a été finalement « perçue non pas comme un obstacle à contourner, mais comme un point d’entrée pour interroger la professionnalité ». La coconstruction d’un cadre d’expérimentation a permis en effet « de faire évoluer la posture et les pratiques » de l’enseignante en UPE2A et « d’interroger les conditions d’émergence d’une agentivité enseignante ». Ce qui émerge est que « le processus de transformations des pratiques n’est pas un processus linéaire » et que les « postures frontales [initiales] par rapport aux élèves » « s’effaçaient partiellement » pendant l’expérimentation « de manière à laisser davantage la place aux interactions langagières des élèves ».

L’article « Construire ensemble malgré l’insécurité : une expérience de dispositif collaboratif en didactique du français » d’Aurélie Mariscalchi interroge des approches collaboratives dans la formation de futurs enseignants en master Métiers de l’enseignement, de l’éducation et de la formation (MEEF) à l’Institut national supérieur du professorat et de l’éducation (INSPÉ) de Paris en 2024‑2025, qui ont eu le mérite d’avoir renforcé également la posture réflexive de la formatrice. « Amenée à considérer cette insécurité comme un objet d’étude plutôt que comme un simple dysfonctionnement », l’auteure a essayé de comprendre dans quelle mesure la mise en place d’un dispositif collaboratif d’enseignement de la grammaire aurait généré des formes d’insécurité formatrices et contribué à l’émergence d’une posture réflexive chez les deux acteurs impliqués. Les cours de didactique du français concernés par ces approches collaboratives ont été conçus « comme un lieu de pratiques et d’exploration » pour permettre aux étudiants de questionner les notions grammaticales et d’avancer dans la « construction de leur professionnalité par la formation et la recherche (De Paor, 2018 ; Kervyn, 2020 ; Macaire, 2020 ; Vinatier et Morrissette, 2015) ».

La coconstruction du dispositif collaboratif prévoyait la conception d’une séance à destination du reste du groupe à partir d’une notion grammaticale et des moments d’échanges qui ont soulevé différentes formes d’insécurité (« contextuelle, épistémique et didactique ») chez les étudiants mais aussi du côté de la formatrice, amenée à « renégocier le contrat didactique et de chercher un équilibre plus soutenable entre déstabilisation et sécurité ». Si tout sentiment d’insécurité peut corrompre la construction de l’identité professionnelle (Beckers, 2007), l’accroissement du sentiment d’efficacité personnelle pourrait représenter, quant à lui, un levier pertinent pour répondre à ces difficultés. Un enseignant qui se sent compétent ou efficace, serait mieux disposé pour affronter les défis propres à son développement professionnel.

2. Collaboration et efficacité personnelle

Le troisième pôle de cette triade souligne la zone de contact qui existe entre le sentiment d’insécurité et celui d’efficacité personnelle ou d’auto-efficacité. En effet, l’expérience active de maitrise est une des sources les plus influentes sur la croyance en l’efficacité personnelle car elle est fondée sur la maitrise personnelle des tâches à effectuer. Plus un individu vivra un succès lors de l’expérimentation d’un comportement donné, plus il sera amené à croire en ses capacités personnelles pour accomplir la tâche demandée. Le succès renforce la croyance en l’efficacité personnelle alors que les échecs réduisent ce sentiment (Bandura, 2003).

Le concept de collaboration se matérialise ici non seulement comme trame dans tout le numéro mais également au travers du dispositif d’accompagnement proposé par la revue Partages qui prévoit des échanges ayant pour objectif d’accompagner la conception de l’article. Il s’agit d’en assurer le perfectionnement et l’amélioration à la suite des retours des évaluateurs, dans une logique collaborative et itérative. Les deux témoignages d’enseignants-chercheurs, spécialistes de l’écriture et amenés donc par leur discipline à s’intéresser au processus d’écriture et à l’insécurité qu’il peut générer, permettent de saisir l’importance et l’efficacité du dispositif d’accompagnement sans en cacher l’aspect exigeant en termes d’organisation et de réalisation du suivi.

Par la collaboration et l’expérience active de maitrise procurée, l’accompagnement a pu avoir une influence positive sur le sentiment d’auto-efficacité des auteurs et réciproquement permettre aux accompagnateurs d’expérimenter une autre posture par rapport à leur pratique. « Guidant la plume, je questionne la mienne : bilan d’un accompagnement à l’écriture d’un article » s’appuie sur le parcours d’accompagnement à l’écriture d’Arnaud Moysan. Décrite de manière particulièrement positive, cette expérience a constitué une occasion de prendre du recul sur sa propre manière d’aborder l’écriture d’un article scientifique, en observant les différentes étapes, les hésitations et, plus largement, le processus de rédaction mis en œuvre par une autre auteure. « Retour sur un accompagnement à la publication : l’importance de préserver le point de vue de l’auteur » présente le témoignage de Bernadette Kervyn. Une mission acceptée dans l’esprit de transmission, est cependant définie comme « chronophage ». Elle attribue à la personne qui accompagne un rôle de guide sans se substituer à l’auteure. Au fil des échanges, l'insécurité décrite et analysée par l'auteure accompagnée a pu être perçue de l'intérieure par l'accompagnatrice grâce aux interactions entourant la rédaction.

L’article varia « La recherche sur l’agir enseignant comme source d’auto-efficacité à travers l’expérience indirecte » (Sülün Aykurt-Buchwalter, Catherine Muller et Adrienn Pleyer) vise à comprendre dans quelle mesure la recherche scientifique, notamment l’enquête et l’analyse qualitative constituerait un facteur d’auto-efficacité pour les chercheurs et les enseignants. L’originalité de cette étude réside dans le fait qu’elle s’appuie sur la réflexivité de chacune des auteures, mobilisant à la fois leur posture de chercheuses et de praticiennes, afin de « construire un questionnement » et analyser les données « à la lumière de [leurs] expériences de terrain ».

La recherche présentée s’inscrit dans le cadre du projet de recherche ALADUN (enseigner/apprendre les langues débutées à l’université) et se base sur « un corpus d’entretiens compréhensifs réalisés avec 20 enseignantes de langues […] “exerçant dans cinq pays” différents et prenant en compte uniquement « la toute première séance avec des apprenants débutants ». Les axes qui émergent lors de l’analyse des entretiens sont très variés, expliquent le lien entre « les émotions et le sentiment d’auto-efficacité » en mettant par exemple en lumière l’influence des retours étudiants sur les pratiques et sur le positionnement professionnel de l’enseignante.

Conclusion

Les contributions réunies dans ce numéro montrent d’une manière ou d’une autre que la collaboration joue un rôle essentiel dans le positionnement du praticien entre deux perceptions qui s’opposent : le sentiment d’insécurité et le sentiment d’auto-efficacité. Le sentiment d’insécurité est considéré non plus comme un simple symptôme mais comme un point de départ possible pour le développement professionnel, à travers différents types de collaboration et à différents niveaux, entre étudiants et enseignants, entre chercheurs et enseignants, entre accompagnateurs à l’écriture et auteurs.

Le numéro invite à considérer un point commun dans toutes les démarches présentées : la collaboration comme levier essentiel dans l’émergence d’actions de remédiation face aux situations perçues comme déstabilisantes tout en favorisant le développement d’une dynamique réflexive réciproque.

Bibliography

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Bandura, A. (2003). Auto-efficacité : le sentiment d’efficacité personnelle (traduit pas J. Lecomte ; préface de P. Carré). De Boeck. (Ouvrage original publié en 1997)

Beauchesne, A., Garant, C. et Dumoulin, M.‑J. (2005). Le rôle de cochercheur chez le partenaire du milieu scolaire dans les recherches collaboratives. Revue des sciences de l’éducation, 31(2), 377‑395. https://doi.org/10.7202/012761ar

Beckers, J. (2007). Compétences et identité professionnelles. L’enseignement et autres métiers de l’interaction humaine. De Boeck. https://doi.org/10.3917/dbu.becke.2007.01

Castelotti, V. (2011). Natif, non-natif ou plurilingue : dénativiser l’enseignement des langues ? Dans F. Dervin et V. Badrinathan (dir.), L’enseignant non natif : identités et légitimité dans l’enseignement apprentissage des langues étrangères (p. 29‑50). Éditions modulaires européennes.

Charpentier, A., Embarek, R., Raffaelli, C. et Solnon, A. (2019). Pratiques de classe, sentiment d’efficacité personnelle et besoins de formation : une photographie inédite du métier de professeur des écoles début 2018. Note d’information, no 19.22, MENJ-MESRI-DEPP. www.education.gouv.fr/pratiques-de-classe-sentiment-d-efficacite-personnelle-et-besoins-de-formation-une-photographie-12581

Charpentier, A. et Solnon, A. (2019). La formation continue, un levier face à la baisse du sentiment d’efficacité personnelle des enseignants au collège ? Note d’information, no 19.23, MENJ-MESRI-DEPP. www.education.gouv.fr/la-formation-continue-un-levier-face-la-baisse-du-sentiment-d-efficacite-personnelle-des-enseignants-10007

De Paor, C. (2018). Le tâtonnement expérimental de l’enseignant débutant. Dans P.‑J. Laffitte (dir.), Coopération, éducation, formation : la pédagogie Freinet face aux défis du xxie siècle. Année de la recherche en sciences de l’éducation 2018 (p. 191‑202). Éditions L’Harmattan.

Desgagné, S. (2007). Le concept de recherche collaborative : l’idée d’un rapprochement entre chercheurs universitaires et praticiens enseignants. Revue des sciences de l’éducation, 23(2), 371‑393. https://doi.org/10.7202/031921ar

Kervyn, B. (2020). De l’utilité de la recherche collaborative pour produire des ressources de formation robustes. Recherches en didactique des langues et des cultures, 17(2). https://doi.org/10.4000/rdlc.7339

Le Page Pitullo, N. (2020). La multimodalité et le numérique pour la maîtrise du code écrit en anglais à l’école en France : effets de l’écriture en couleurs [thèse de doctorat, Université Grenoble Alpes]. https://theses.hal.science/tel-02971289v1

Lenoir, Y. (2012). La recherche collaborative entre recherche-action et recherche partenariale : spécificités et implications pour la recherche en éducation. Travail et Apprentissages, 9(1), 14‑40. https://doi.org/10.3917/ta.009.0014

Macaire, D. (2020). La « recherche-formation », une contribution aux approches collaboratives en formation initiale d’enseignants de langues. Recherches en didactique des langues et des cultures, 17(2). https://doi.org/10.4000/rdlc.7697

Reuter, Y. (2024). Comprendre et combattre l’échec scolaire : l’articulation entre pédagogies et didactiques. Berger Levrault.

Roussi, M. (2009). L’insécurité linguistique des professeurs de langues étrangères non natifs : le cas des professeurs grecs de français [thèse de doctorat, Université Sorbonne Nouvelle]. https://theses.hal.science/tel-00787305v1

Vinatier, I. et Morrissette, J. (2015). Les recherches collaboratives : enjeux et perspectives. Carrefours de l’éducation, 39(1), 137‑170. https://doi.org/10.3917/cdle.039.0137

Notes

1 La revue Partages propose un dispositif qui prévoit des rencontres régulières, y compris à distance, entre l’auteur et un accompagnateur à l’écriture. Return to text

2 Appartenant à la rubrique 2. Return to text

References

Electronic reference

Noreen Le Page Pitullo and Sara Mazziotti, « Stratégies de développement professionnel d’enseignants : coexistence des sentiments d’insécurité et d’auto-efficacité », Partages [Online], 04 | 2026, Online since 02 juin 2026, connection on 02 juin 2026. URL : https://publications-prairial.fr/partages/index.php?id=834

Authors

Noreen Le Page Pitullo

Professeure contractuelle d’italien et d’anglais, Rectorat de Lyon
lepage.nc[at]gmail.com

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Sara Mazziotti

MCF, INSPÉ de Lorraine
sara.mazziotti[at]univ-lorraine.fr

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