Retour sur un accompagnement à la publication : l’importance de préserver le point de vue de l’auteur

  • A Look Back at Publication Support: The Importance of Preserving the Author’s Point of View

DOI : 10.35562/partages.839

Abstracts

Cet article, organisé sous forme d’entretien, présente le point de vue d’une enseignante chercheuse, accompagnatrice à la rédaction d’un article pour ce numéro 4 de la revue Partages. Cette mission, acceptée dans l’esprit de transmission, est cependant définie comme « chronophage ». Elle attribue à la personne qui accompagne un rôle de guide sans se substituer à l’autrice. L’espace de dialogue tissé au fil des échanges et des versions textuelles nourrit aussi la personne plus experte qui aide à la rédaction scientifique. Ici, l’insécurité décrite et analysée par l’autrice accompagnée a pu être perçue de l’intérieur par l’accompagnatrice grâce aux interactions entourant la rédaction. Ces échanges ont renvoyé l’accompagnatrice à ses premières expériences d’enseignante et de formatrice, ainsi qu’à la nécessité de prendre en compte les formes plurielles d’insécurité lors de la formation des enseignants ou formateurs novices.

This article, organized in the form of an interview, presents the perspective of a lecturer and researcher who acted as a mentor involved in writing an article for issue 4 of Partages. This role, undertaken in the spirit of knowledge-sharing, is nevertheless described as “time-consuming”. It assigns to mentor the role of a guide, without taking the place of the author. The space for dialogue that emerges through exchanges and successive drafts also enriches the more experienced person assisting with the scientific writing. Here, the insecurity described and analysed by the author being mentored could be perceived from the inside by the mentor thanks to the interactions surrounding the writing process. These exchanges reminded the mentor of her own early experiences as a teacher and trainer, as well as the need to take into account the various forms of insecurity when training novice teachers or trainers.

Text

Noreen Le Page Pitullo : Vous avez accepté de participer au comité de lecture du numéro 4 de la revue Partages, consacré à la thématique « Stratégie de développement professionnel d’enseignants face à leurs sentiments d’insécurité ». Est‑ce que vous pourriez commencer par nous dire en quoi ce numéro, dans sa thématique ou ses axes, fait écho à vos propres préoccupations de recherche ?

Bernadette Kervyn : Je travaille beaucoup sur les questions de métier, métier d’enseignant, métier de formateur, sur les préoccupations professionnelles des enseignants et des formateurs en lien avec l’apprentissage des élèves. Pas spécifiquement sur le sentiment d’insécurité de ces acteurs, mais c’est sûr que ces métiers, notamment, comportent de l’inconfort, de l’inconnu, de l’imprévu, susceptibles de générer parfois un sentiment d’insécurité, voire des sentiments d’insécurité de nature différente. Et de ce point de vue, cela m’intéressait d’accompagner un auteur ou une autrice dans son écriture pour percevoir de l’intérieur son appréhension du sentiment d’insécurité.

N. L. : Vous dites que ça ne fait pas partie spécialement de votre travail de recherche. Est‑ce que vous avez été obligé de chercher un peu à quoi cela faisait référence, d’approfondir un peu cette notion pour pouvoir faire votre accompagnement ?

B. K. : Par mon champ de recherche, je suis particulièrement attentive à l’insécurité scripturale. C’est une forme parmi d’autres de sentiment d’insécurité que l’on peut retrouver dans les écrits professionnels qu’ont à produire les enseignants, les formateurs et les chercheurs. On la retrouve aussi bien sûr chez les élèves. Et prendre en compte cette dernière, en tant qu’enseignant, comme prendre en compte la complexité des objets d’apprentissage est loin d’être simple et est potentiellement source d’insécurité professionnelle. Différentes études (enquête Praesco, rapport de l’Inspection générale de l’Éducation, du Sport et de la Recherche (IGESR)…) sont aussi là pour nous le rappeler. Mais par rapport à l’étendue de la question posée dans ce numéro de revue, mon point de vue est limité.

N. L. : En plus de votre participation au processus d’évaluation d’un article en double aveugle dans la revue, vous avez accepté d’accompagner un auteur ou une autrice dans l’écriture. Nous vous en remercions. Est‑ce que vous pourriez nous parler un peu de vos motivations et/ou de vos attentes par rapport à cette mission un peu particulière proposée par la revue ?

B. K. : Que la revue donne cette opportunité-là aux auteurs est vraiment intéressant. Personnellement, je trouve important dans notre métier d’accompagner les auteurs potentiels, les candidats à la publication scientifique, surtout les candidats un peu novices ou moins aguerris, pour leur permettre d’aboutir et de publier. Je parlais juste avant d’insécurité scripturale. Au niveau de l’écriture scientifique, elle est aussi assez prégnante. Un article scientifique est un genre très particulier. Ce n’est pas simple d’écrire pour des supports de publication scientifique. Cet accompagnement correspond aussi à une motivation personnelle. J’apprécie accompagner des étudiants dans leurs mémoires, des doctorants dans la réalisation de leur thèse et de leurs premières publications. Là, c’était un peu dans ce même esprit que j’ai accepté de le faire, l’esprit de transmission.

N. L. : Est‑ce que c’était une des raisons de votre adhésion au projet de la revue, ou vous n’aviez pas connaissance de ce dispositif d’accompagnement avant de participer ?

B. K. : Je savais que la revue le pratiquait. J’ai par ailleurs déjà fait ce qu’on appelle de l’open review, c’est‑à‑dire de la relecture non pas en double aveugle, tel que c’est pratiqué habituellement, mais de la relecture ouverte, dévoilée. C’est aussi un dispositif que je trouve intéressant, dans la mesure où il renforce le dialogue. Cette orientation impacte, pour partie sans doute, la manière dont on commente, on expertise, on annote l’écrit, puisqu’on engage sa personne en dévoilant qui on est. Ce que vous proposez, c’est une autre formule, mais qui s’inscrit un peu dans le même esprit.

N. L. : Vous, vous avez accompagné l’article intitulé « Construire ensemble malgré l’insécurité : une expérience de dispositif collaboratif en didactique du français ». Est‑ce que vous pouvez nous parler en quelques mots de cet article ?

B. K. : C’est un article qui a beaucoup évolué, entre sa première version et l’écrit adressé à la revue pour publication. Un écrit qui s’est peu à peu resserré, qui a gagné en cohérence, même si au départ il était déjà très riche, qu’il y avait beaucoup de pistes, de fils à tirer. Mon sentiment, à la première lecture, c’était entre autres que le compte rendu d’expérience prenait un peu le dessus et masquait la mise en exergue des questions de recherche, des hypothèses. Il a aussi fallu diversifier le cadre théorique autour de concepts ou d’entrées qui revenaient de façon récurrente dans le propos de la chercheuse. Toutes ces évolutions ont été facilitées par le fait que l’autrice était sensibilisée à ces caractéristiques de l’écriture scientifique et très volontaire pour bonifier son texte.

N. L. : Y a‑t‑il des éléments qui font écho à vos propres pratiques d’écriture dans cet article ?

B. K. : Lorsqu’on produit un article scientifique, il y a des incontournables. C’est‑à‑dire que, pour se prêter aux règles du genre, on a ce questionnement tout au long du processus d’écriture. On s’interroge sur la cohérence globale comme sur la lisibilité, la recevabilité du propos pour des lecteurs externes qui n’ont pas vécu l’expérience ou l’expérimentation dont on parle, qui ont besoin que certains éléments, notamment méthodologiques, soient particulièrement explicites. Les préoccupations sont pour partie stables et partagées. C’était pour moi à la fois un point d’appui et un fil rouge dans l’accompagnement.

N. L. : D’accord. Concrètement, comment s’est déroulé cet accompagnement ? Quels ont été vos contacts et modalités de travail avec l’auteur ?

B. K. : L’autrice m’a envoyé une première version, on va dire une V1, qui était encore un écrit de travail, comme elle le nommait elle‑même, dans une période, il faut bien le dire, très chargée pour elle, mais pour moi également. J’ai commencé par lire cette version avec beaucoup de bienveillance, puisqu’elle m’avait dit qu’il s’agissait d’une version de travail non finalisée, mais qu’il fallait partir de quelque chose, d’un premier écrit pour avancer. Je l’ai lue avec beaucoup d’attention, je l’ai beaucoup annotée, d’abord pour moi, pas directement pour elle. Et j’ai listé des tas de questions à lui poser suite à la lecture de ce premier écrit. Ensuite, on a échangé par Zoom assez longuement. Là, mon objectif, c’était dans un premier temps de l’interroger pour bien comprendre ses intentions, son point de vue, et pour dégager le potentiel et les richesses de l’article. Ensuite, à partir de tous ces éléments‑là, j’ai essayé de faire des propositions, en voyant si elles lui parlaient, si elles correspondaient à son projet d’écriture et à ce dont elle voulait rendre compte. Comme ces temps d’échange sont foisonnants et qu’il est complexe de prendre des notes tout en coconstruisant le propos, nous avons enregistré la session en Zoom pour qu’elle puisse la réécouter, et que ce support oral puisse faciliter son travail ultérieur de réécriture. Une fois la réécriture réalisée, j’ai relu cette V2, plus cette fois‑ci comme je relirais un texte qu’on me confie pour une expertise, donc davantage dans l’idée de la recevabilité par rapport à des reviewers externes. Là, il s’agissait surtout de propositions de modifications sur des formulations, sur quelques points, ainsi que d’une vérification de la cohérence globale.

N. L. : Est‑ce que vous avez rencontré dans cette collaboration des défis particuliers ?

B. K. : Peut‑être un. Il faut guider, questionner, suggérer, annoter, mais en laissant la propriété et les choix à l’auteur. Ça devait rester son projet et son propos. Et ce n’est pas toujours simple quand on a ce rôle de guidage.

N. L. : Et avec le recul, quel est votre ressenti par rapport à cette expérience d’accompagnement ?

B. K. : Les premiers mots qui me viennent, c’est « assez chronophage ». Ça prend beaucoup de temps de relire la V1, d’échanger, de réannoter la version 2. En même temps, je pense que c’est un travail utile. D’abord parce qu’il me semble que le produit fini est de belles factures. L’autrice peut être fière du chemin parcouru. J’espère que les lecteurs apprécieront sa publication. Par ailleurs, comme beaucoup de mes collègues, j’effectue régulièrement des expertises pour différentes revues, pour différents supports de publication. Accompagner en amont de la soumission à la revue ou au support de publication a l’avantage de pouvoir soumettre un écrit de meilleure qualité, un écrit que l’on espère d’emblée « acceptable ». Selon moi, comme évoqué avant, ce travail correspond aussi à la mission d’un directeur ou d’une directrice de thèse. De même, parfois, entre collègues, on relit nos articles avant de les soumettre, on coécrit pour enrichir le point de vue. Tous les auteurs, et notamment les auteurs novices, n’ont pas cette possibilité‑là, cette chance‑là. En cela, le leur proposer est bienvenu.

N. L. : Peut‑être que les questions suivantes vont faire un peu écho à ce que vous venez de me répondre, mais comment décririez‑vous votre contribution à cet article ? Plus précisément, que pensez-vous avoir apporté aux auteurs ?

B. K. : Ma contribution, selon moi, je la vis comme un rôle d’accompagnement. Peut‑être aussi de transmission. On parle parfois de circulation des savoirs. Là, c’est presque de la circulation, de la transmission de savoirs en actes. Je n’ai pas fait qu’annoter pour donner mes points d’accord ou de désaccord : j’ai surtout, à l’oral, beaucoup explicité les attendus, les choix possibles, tout en essayant aussi d’encourager l’autrice pour qu’elle garde la motivation par rapport à ce projet d’écriture qui était un beau projet et dans lequel il y avait beaucoup de potentiel.

N. L. : Et enfin, on arrive à nos dernières questions. Que pensez‑vous que cette expérience vous a apporté à vous plus particulièrement ?

B. K. : Le fait de lire et d’échanger avec cette collègue m’a permis de mieux saisir, dans un contexte précis, dans une situation précise, l’insécurité que pouvait ressentir un formateur ou une formatrice novice à l’université ou dans la formation des enseignants, et le défi que représente une prise de fonction qui vous propulse quelque part de la recherche, du statut de docteur, doctorant, à la formation d’enseignants ou de futurs enseignants. On dit souvent qu’enseigner est un métier qui s’apprend, mais, faut‑il le rappeler, former est aussi un métier qui s’apprend dans la patience, dans le doute, dans le questionnement et parfois dans l’insécurité, comme cet article-là le montre bien. L’intérêt de cet article c’est aussi de montrer combien l’insécurité peut générer du questionnement qui constitue un moteur réflexif pour avancer dans le métier. Le percevoir de l’intérieur grâce aux échanges autour de cet article me renvoyait à mes premières expériences d’enseignante et de formatrice. Être attentif aux tensions liées à l’entrée dans le métier et à ce qui ressource ce dernier est important quand on souhaite accompagner des enseignants et des formateurs.

N. L. : Oui, c’est comme une sorte de mise en abyme peut‑être de la notion d’insécurité finalement. Vous parliez de ça dans l’article et en même temps peut‑être avez‑vous fait face à une certaine insécurité chez l’autrice qui devait écrire cet article elle-même et produire quelque chose.

B. K. : Tout à fait, oui.

N. L. : Cela m’amène à ma toute dernière question sur ce que cette expérience a pu apporter, plus particulièrement à l’auteur, si vous vouliez approfondir quelque chose éventuellement ?

B. K. : C’est à elle qu’il faudra le demander. J’espère que cette expérience l’a confortée dans son statut d’autrice scientifique. J’espère également que ce partage (la revue porte bien son nom) l’a aidée à clarifier son propos ou son écriture par rapport aux attendus du genre.

N. L. : Est‑ce que vous pensez que ça a pu avoir un impact aussi sur sa confiance en elle face à cet exercice d’écriture scientifique ?

B. K. : J’espère. Un entretien à trois permettrait d’y répondre ! En tout cas, face à la deuxième version adressée, j’ai été assez stupéfaite de la manière dont elle s’est emparée de nos échanges, des discussions, pour en faire un propos publiable. Je m’écarte de votre question de départ, mais au vu de cette évolution, je me dis que ça en valait le coup.

N. L. : Oui, c’est bien ça la question, c’est : qu’est‑ce que vous pensez que cette expérience a apporté à vous d’un côté, mais aussi aux auteurs, et en effet, peut‑être que ce saut entre la première version de vos échanges et la deuxième version peut montrer un changement de posture.

B. K. : Il montre l’importance du dialogue, parce que même moi, souvent, j’échange avec des collègues quand j’écris un article ou je m’imagine dans une situation d’échange avec des collègues dont j’admire les publications. Et là, le cadre ou le format que vous proposez formalise l’intérêt et l’importance d’échanger, de dialoguer pour enrichir et construire un écrit scientifique.

References

Electronic reference

Bernadette Kervyn and Noreen Le Page Pitullo, « Retour sur un accompagnement à la publication : l’importance de préserver le point de vue de l’auteur », Partages [Online], 04 | 2026, Online since 02 juin 2026, connection on 02 juin 2026. URL : https://publications-prairial.fr/partages/index.php?id=839

Authors

Bernadette Kervyn

MCF-HDR, Université de Bordeaux
bernadette.kervyn[at]u-bordeaux.fr

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Noreen Le Page Pitullo

Professeure contractuelle d’italien et d’anglais, Rectorat de Lyon
lepage.nc[at]gmail.com

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