Le premier poète ouvrier

Le recueil Barbin et le fait littéraire

DOI : 10.35562/pfl.96

p. 243-254

Plan

Texte

Le recueil Barbin est la première anthologie historique de la poésie française1. Les poètes du passé dont il retient les œuvres sont par là même déclarés avoir passé l’épreuve du temps, s’imposer au regard à distance, être entrés dans l’histoire. Le titre choisi est précis : le Recueil des plus belles pièces des poètes français n’est pas un trésor poétique, un recueil des meilleures pièces poétiques disponibles, mais une sélection de ce que chacun de ces poètes français, à travers le temps, a fait de mieux. Le canon a changé depuis 1692. Le troisième volume du recueil Barbin, par exemple, contient dix-huit poèmes dus à Adam Billaut (1602-1662), dit le Menuisier de Nevers, qui a aujourd’hui disparu des anthologies non spécifiquement consacrées à la poésie ouvrière : la canonisation, dans son cas, n’a pas été durable. Mais ce cas permet justement de regarder le recueil Barbin d’un autre point de vue que celui de l’émergence de l’histoire littéraire et des fluctuations de la valeur, de la reconnaissance, du goût. Adam Billaut n’est pas simplement un poète mineur, un nom d’auteur sujet à classements et déclassements. Adam Billaut est le premier poète ouvrier français, le premier poète célébré parce qu’il serait extraordinaire qu’un homme exerçant un métier manuel ait pu devenir poète : suffisamment célébré pour demeurer visible trente ans après sa mort et près de cinquante ans après la parution de son recueil poétique, Les Chevilles de Maître Adam, Menuisier de Nevers (1644). Si Billaut n’est pas vraiment entré dans l’histoire littéraire, le recueil Barbin a enregistré la transformation d’un habitant de Nevers qui, comme un autre, faisait de la poésie en poète ouvrier. Il a enregistré la transformation de pratiques poétiques en un événement littéraire : le recueil Barbin est une source sur le fait littéraire.

Le Menuisier de Nevers

Les actes paroissiaux ou notariés le concernant montrent que dans la première partie de sa vie, Adam Billaut était maître menuisier, c’est-à-dire entrepreneur à Nevers. Comme d’autres hommes de son temps, la première moitié du xviie siècle, dont on peut savoir, pour une raison ou pour une autre, qu’ils exerçaient une activité de production, un métier de l’artisanat ou du commerce, il écrivait de la poésie manifestement bien considérée, bien reçue par les autres notables de sa ville. On en trouve dans le péritexte de plusieurs livres dus à des médecins de Nevers et publiés au début des années 1630, ce qui signifie qu’on lui avait demandé de ses poèmes, ou qu’il les avait offerts, pour mettre en valeur ces ouvrages. Cette poésie, manifestement, ne semblait pas spécialement étonnante de sa part, pas plus qu’elle ne le semblait de la part d’autres poètes qui, avant Billaut ou à la même époque que lui, étaient des artisans ; peut-être spécialement bienvenue, mais pas spécialement étonnante2. Comme tout ce qu’il a écrit au cours de sa vie, ces premières publications donnent à lire de la poésie savante, qui fait un large recours à la fable antique, au répertoire mythologique, à l’histoire, et qui situe son auteur, sans aucune équivoque, parmi les lettrés.

À la toute fin des années 1630, avec deux poèmes adressés à Richelieu par « Le Menuisier de Nevers », et surtout en 1644, avec la parution des Chevilles de Maître Adam, le recueil publié à Paris, chez Toussaint Quinet, Billaut est pourtant devenu quelque chose d’extraordinaire, et de fort différent de ce qu’il était : un pauvre artisan misérable, isolé, sans lettres, rendu poète dans le fond de sa boutique par un don sans exemple. Ce recueil, très important puisqu’il fait plus de quatre cents pages, en compte plus de cent consacrées à l’éloge de l’auteur, sous la forme d’une préface de Michel de Marolles et d’un avis au lecteur dû à quelqu’un de moins connu, qui signe Saint-Laurent, et surtout de dizaines de poèmes offerts à Billaut par un très grand nombre de gens, autres poètes d’occasion, littérateurs professionnels, jusqu’aux plus célèbres plumes du temps et aux plus consacrées aujourd’hui encore (Boisrobert, Rotrou, Corneille, Saint-Amant, Tristan, Gombault, Scarron, Colletet, Benserade, Scudéry …). Ce spectaculaire péritexte a conduit Frédéric Lachèvre à faire entrer Les Chevilles de Maître Adam parmi les recueils collectifs, plus précisément parmi ce qu’il appelle les « recueils particuliers », tout comme le recueil des poésies du petit de Beauchâteau, le poète de onze ans, autre merveille du temps3. Il n’est question dans ces éloges que de la merveille représentée par le menuisier poète, ce pauvre ignorant qui s’est tout d’un coup révélé capable de parler « la langue des Dieux » et qui doit donc maintenant être révélé au public des lecteurs par ceux qui ont su l’apercevoir dans son obscurité, cette preuve éclatante que le talent d’écrire des belles choses n’a rien à voir avec l’étude, avec le savoir, avec le métier du lettré. Les jeux de mots sur les vers qu’on lime ou qu’on rabote, sur les chevilles, sur la mesure, pullulent dans ces morceaux de bravoure plus ou moins virtuoses4. Par ailleurs, un très grand nombre des poèmes d’Adam Billaut lui-même, dans ce recueil, parlent de l’extraordinaire menuisier de Nevers, né de pauvres parents, issu « d’une tige champêtre » (« mes prédécesseurs menaient les brebis paître », écrit-il5), faisant tant bien que mal vivre sa petite famille de son métier manuel, et pourtant capable de composer des vers approuvés par les plus grands auteurs du temps.

Je crois qu’on peut dire que le Menuisier de Nevers, c’est la littérature. C’est la littérature qui apparaît, qui se donne à voir, qui opère dans la séparation entre la pratique de la poésie dans les mondes du travail et par des travailleurs, répandue du temps d’Adam Billaut, avant lui, après lui, et jusqu’à aujourd’hui, et l’extraordinaire poète ouvrier, cette merveille unique en son genre6. C’est la littérature qui a rendu proprement invisibles tous ces vers inscrits sur des objets fabriqués, des serviettes, des vases, des assiettes, toute cette poésie de circonstance (événements civiques, fêtes ou grèves) qu’on ne remarque même pas, tous ces auteurs aussi, contemporains de Billaut, auteurs mêmes d’ouvrages publiés tout aussi savants que les siens qui étaient des artisans. C’est la littérature qui éclot dans cette distinction entre écrits et écrits, usagers des lettres et écrivains. Le Menuisier de Nevers, c’est la littérature comme fait historique d’un travail sur des pratiques diverses de l’écriture, un travail distinct de ces pratiques mêmes, un ensemble d’actions qui les ont transformées.

Au moment où il est devenu l’auteur célèbre, en tout cas célébré, des Chevilles, Adam Billaut n’était plus ou en passe de ne plus être maître menuisier, mais petit officier dans une des institutions de sa ville, Nevers, la chambre des comptes ducale. Ce statut a été le sien jusqu’à la fin de sa vie, en 1662, alors qu’il composait et faisait paraître, en tant que « Menuisier de Nevers », d’autres poèmes ensuite réunis dans un second recueil légèrement posthume (il date de 1663), Le Vilebrequin de Maître Adam. Le Menuisier de Nevers, c’est aussi la littérature en tant que c’est une fiction, une fabrication collective impliquant beaucoup de gens, jusqu’au cardinal de Richelieu auquel les premiers poèmes du Menuisier de Nevers avaient été offerts. Publié l’un chez Camusat, l’autre dans un recueil de rondeaux imprimé par Augustin Courbé – le Menuisier de Nevers ne publie que chez les libraires-imprimeurs les plus importants pour les nouveautés –, ces poèmes soutiennent que la grandeur du cardinal, l’éclat de son action de ministre du prince, ont touché jusqu’à un ouvrier qu’ils ont rendu poète dans son trou, pour ainsi dire : dans son atelier et dans sa ville éloignée des bruits de la cour. Ils en sont eux-mêmes la preuve. Et c’est sans doute parce qu’il s’était montré capable de s’offrir ainsi au pouvoir politique qu’Adam Billaut a pu devenir le petit officier de la chambre des comptes ducale qu’il a été pendant des années, toute sa vie d’homme mûr en fait. Ce n’était pas rien en effet de réunir autour de lui des littérateurs connus, ou peut-être même seulement de permettre à ses patrons de les réunir autour de lui – ses patrons c’est-à-dire, au service de la princesse Marie de Gonzague, fille et tante des deux ducs de Nevers contemporains de Billaut, le préfacier Michel de Marolles. Le Menuisier de Nevers, c’est le fait littéraire comme fait social.

Jusqu’à la fin de l’Ancien Régime, Adam Billaut est resté célèbre, aussi célèbre que les autres poètes consacrés de son temps. Les dictionnaires historiques, bibliothèques françaises, catalogues des écrivains du xviie siècle produits au siècle suivant lui consacrent tous une notice. Surtout, un assez grand nombre de ses poèmes sont demeurés lisibles, disponibles, certains même connus – un rondeau qui commence par « Pour te guérir de cette sciatique » notamment, que Voltaire, fait rare, cite in extenso dans son « Catalogue des écrivains du siècle de Louis XIV » qui selon les éditions clôt ou ouvre le grand livre d’histoire paru sous ce titre7. Les œuvres de Billaut n’ont pas été rééditées avant 1806 – mais après tout, elles le sont à cette date, et en 1842 à nouveau ; plus depuis. Mais surtout, plusieurs recueils et anthologies comprennent une section assez fournie sur lui. Cette tradition de publication a pour origine le recueil Barbin, dont il faut aussi mentionner la réédition de 1752.

« Menuisier de Nevers » : Adam Billaut dans le recueil Barbin

Le recueil Barbin, je l’ai dit, donne à lire dix-huit poèmes de Billaut. C’est beaucoup : l’abbé Goujet, auteur d’une importante Bibliothèque française, le remarque dans sa notice, elle-même longue, fournie et émaillée de plusieurs poèmes, sur le Menuisier de Nevers, parue dans le Tome XVII (1756) de cette Bibliothèque. On trouve dans le recueil Barbin l’« Ode à Monseigneur le Cardinal Duc de Richelieu » et le « Rondeau sur le nom de Richelieu », les deux poèmes parus séparément avant d’être repris dans Les Chevilles, le rondeau sur la sciatique cité par Voltaire, des stances qui commencent par « Pourvu qu’en rabotant ma diligence apporte … » et le « Caprice de Maître Adam contre les Muses sur ce qu’il avait fait des vers pour un grand Seigneur, auquel il fit ensuite un cercueil », également cités par l’abbé Goujet, plusieurs chansons bachiques, et encore un poème intitulé « Requête de Lutempicanor, Menuisier de la Princesse Roxelane, femme de Soliman, par laquelle il se plaint à sa Hautesse, de ce que son Argentier Lustubron ne lui veut pas payer les parties de la besogne qu’il a faite dans le Sérail, traduite de Turc en Français, tirée de l’Histoire de Monstruofuron Historien Turc ». L’ensemble occupe une cinquantaine de pages, autant qu’il en est accordé, dans ce troisième volume du recueil Barbin, à Tristan L’Hermite, davantage qu’à Boisrobert ou à Saint-Amant, a fortiori qu’à Malleville ou Motin. Théophile de Viau, seul, y a droit à environ soixante-dix pages. Villon et Ronsard, dans le premier volume, n’en ont pas plus que Billaut.

Le recueil Barbin, en lui-même, dément ainsi également ce qu’écrivent à la même époque d’autres auteurs comme Urbain Chevreau, pourtant ancien contributeur à « L’Approbation du Parnasse » qui ouvre les Chevilles de Maître Adam, dans son Chevraeana composé par lui-même de 1697 à 1700, et surtout Adrien Baillet, dans ses Jugements des auteurs sur les ouvrages des savants de 1685-1686, antérieurs au recueil Barbin et à l’évidence lus par ceux qui l’ont fabriqué. Chevreau et Baillet écrivent tous deux qu’Adam Billaut n’avait été célébré par les poètes de son temps qu’ironiquement, ou du moins pour faire honneur, de manière condescendante, au menuisier méritant et non au poète, dont le talent ne pouvait qu’être inexistant. Sous la plume de Baillet, le propos prend la forme suivante :

A moins que de savoir que c’était un Menuisier sans Lettres et sans études, on le fera passer pour un Poète médiocre, et peut-être pour un Goujat du Parnasse. C’est aussi avec ces égards qu’il faut recevoir et considérer les éloges que lui ont donné[s] Mr Maynard le Poète et diverses autres Personnes de son temps, afin de ne nous point tromper en pensant élever ce Poète au-dessus de son rang et de sa condition. Car il faut tomber d’accord que c’est aux Menuisiers et aux autres Artisans que Maître Adam fait honneur plutôt qu’aux Poètes et aux Muses8

Le recueil Barbin, en donnant à lire du Billaut, et beaucoup de Billaut, dément l’idée que toute l’affaire du Menuisier de Nevers aurait pu n’être qu’un jeu, un amusement d’écrivains, une simple mode sans conséquence. Il réaffirme que la célébrité du Menuisier était méritée en s’en faisant le relais, en contribuant à la maintenir ou à la relancer. Il confirme en la reproduisant ou en réitérant l’opération littéraire de 1639-1644.

Relisons dans ce sens la préface générale du recueil. Il s’agit, est-il dit, de mettre à la disposition des lecteurs un corpus poétique français incontestable :

Jusqu’à présent il ne s’est peut-être fait aucun Recueil de Vers, où l’on ait eu les mêmes vues que dans celui-ci. Les Recueils des Poésies d’un particulier, étant fait d’ordinaire par l’Auteur même, ne se sentent que trop de cet amour aveugle, et incapable de discernement, qu’il a pour toutes les productions de son esprit. Les Recueils des Poésies de plusieurs Auteurs paraissent faits au hasard, sans aucun plan, et sans aucun ordre ; une infinité d’Auteurs en sont exclus, qui valent bien quelquefois ceux qui y dominent. Pourquoi cette exclusion ? on n’en sait rien. C’est un assemblage fortuit de pièces, selon qu’elles sont tombées sous la main.

Ici l’on s’est proposé un dessein que l’on a cru régulier. Il y a un grand nombre de Poètes Français qui ont leur mérite, et qu’on ne lit pourtant presque point, ou parce qu’ils sont déjà trop anciens, et qu’ils sont oubliés ; ou parce que leurs bons Ouvrages sont comme perdus dans une foule de mauvais, d’où l’on aurait trop de peine à les démêler ; ou enfin parce que dans la grande quantité de bonnes choses que l’on a, il arrive nécessairement que l’on en néglige beaucoup. On a donc cru que ce serait rendre un service au Public, que de ramasser les meilleures pièces de tous les Poètes de réputation, sans en excepter aucun, parce qu’il n’y en a aucun qui n’ait mérité sa réputation par quelque endroit. Ainsi on en facilite la lecture ; on rappelle une infinité de bonnes choses déjà mises en oubli, et l’on fait en abrégé un corps de tous les Poètes Français, qui commence depuis Villon, le plus ancien de ceux que nous pouvons entendre aujourd’hui, & qui ne finit qu’à M. de Benserade. L’un vivait sous Charles VII, et l’autre n’est mort que depuis trois mois. Cet espace comprend près de deux siècles et demi, et c’est une étendue assez raisonnable pour un Recueil.9

La célébrité des poètes rassemblés est ici le critère décisif. Une réputation dont l’écho se fait encore entendre à la fin du xviie siècle, même lorsque les œuvres auxquelles elle correspond ne sont plus lues, indisponibles ou oubliées, est forcément méritée « par quelque endroit ». C’est donc en fait pour la même raison, et d’ailleurs en même temps, que Billaut entre avec Adrien Baillet, et Pierre Bayle qui reproduit le propos de Baillet, dans le savoir de l’historia literaria, et que sa poésie est mise en état de pouvoir encore être lue par les hommes et les femmes du xviiie siècle, par Marie-Antoinette, par exemple, qui possédait l’édition de 1752 du recueil Barbin, présente dans le catalogue de sa bibliothèque : parce qu’il est un « Poète de réputation ». L’œuvre de Billaut, comme celles de Villon et de Marot, de Ronsard ou de Du Bellay, a été de facto accueillie par les littérateurs dans leur univers de référence. Elle l’est donc dans l’anthologie française, pour ainsi dire par analogie avec l’anthologie grecque, qui commence à se constituer à la fin du xviie siècle, et qui ne se débarrassera d’elle que plus tard. La courte (mais pas plus courte que les autres) notice biographique qui accompagne les pièces de Maître Adam en donne la confirmation :

Menuisier de Nevers.

Maître Adam surnommé Billaut, ou communément appelé le Virgile au Rabot, Menuisier de Nevers, Poète Français vivait vers la fin du règne de Louis XIII. Il appelait ses Ouvrages de Poésie Ses Chevilles, son Vilebrequin, son Rabot, pour faire allusion à ses Outils de Menuiserie. Il avait l’imagination fort vive et fort prompte, et même il a été loué des plus habiles gens de son temps, comme de Monsieur Mainard et de plusieurs autres. On dit que Monsieur le Prince passant par Nevers lui avait promis cent Ecus, et qu’il vint les lui demander à Paris par ces quatre Vers.

                                   Prince plus grand qu’Alexandre,
                                        Tu m’as promis cent Ecus,
                                   Je suis venu pour les prendre,
                                     Que réponds-tu là-dessus ?10

Maynard est ici le représentant de tous les littérateurs qui avaient loué Maître Adam. Les outils de menuisier, chevilles et vilebrequin, et rabot, utilisés comme titres, viennent quant à eux de Baillet : mentionné dans les Jugements des Savants, le Rabot, en effet, n’existe pas. L’erreur se perpétuera tout au long du xviiie siècle, logée dans la transmission de la célébrité du Menuisier par le mécanisme de la compilation qu’on voit se mettre en œuvre ici.

Le propos est par ailleurs fort différent de celui de Baillet : la présentation de Billaut est ici très favorable. On peut noter par comparaison que la réédition de 1752 du recueil Barbin, où Maître Adam se trouve dans le tome IV, ajoute à sa biographie une page reprise à Titon Du Tillet mais légèrement modifiée. Sur un point, la modification est notable. Titon Du Tillet écrit en effet : « Baillet et Moreri après lui ont raison de dire qu’il fait plus d’honneur aux Menuisiers qu’aux Poètes ; mais ils ne rendent pas aussi assez de justice à ses Vers, qui ont mérité l’approbation de plusieurs bons Connaisseurs.11 » L’anonyme augmentateur du recueil Barbin corrige la contradiction, évidente et significative : « Baillet, et Moreri après lui ont dit qu’il fait plus d’honneur aux Menuisiers qu’aux Poètes ; mais ils ne rendent pas aussi assez de justice à ses Vers, qui ont mérité l’approbation de plusieurs bons Connaisseurs. 12 »

Surtout, les quatre vers cités pour clore la notice initiale donnent à Billaut un caractère, une allure d’homme libre et audacieux – d’homme du peuple libre et audacieux. Au passage, je ne sais pas d’où viennent ces vers, dont je ne suis pas sûre qu’ils sont de Billaut. L’impression est proche en tout cas, et non sans raison je pense, de celle qu’on a en lisant le passage sur le Menuisier de Nevers dans Le Siècle de Louis XIV de Voltaire, et le contraste est piquant avec la notice sur Tristan L’Hermite, qui suit immédiatement Billaut dans le recueil Barbin. La présentation d’un poète aujourd’hui bien plus reconnu que Maître Adam développe en effet exactement le même motif de l’opposition entre deux types de récompense possible pour un auteur, les éloges, en général libéralement obtenus par ceux qui les méritent, et l’argent, bien moins facilement lâché par les puissants. Le sens est globalement identique : il s’agit d’un rappel des termes établis de l’échange entre les poètes et leurs patrons (pensés comme mécènes) ainsi que du fréquent oubli de ces formes et peut-être, par-là, d’un discret appui idéologique à la mise en place de formes plus organisées de financement de l’activité littéraire.

Mais les vers de Tristan qui terminent la notice, comme dans le cas de Billaut, donnent de lui une image un peu différente de celle du Menuisier de Nevers :

[Tristan L’Hermite] a été estimé de tous les beaux Esprits de son temps, et même du Cardinal de Richelieu, comme il le dit lui-même dans ces [sic] Vers, qui ne lui fit cependant jamais de bien, ni Monsieur le Duc d’Orléans, quoiqu’il eût beaucoup de considération pour les gens de mérite : Cela joint au peu de patrimoine qu’il avait, a contribué à le faire mourir pauvre, et c’est de lui-même qu’il a voulu parler dans cette Prosopopée,

                    Ebloui de l’éclat de la splendeur mondaine ;
                      Je me flattai toujours de l’espérance vaine,
          Faisant le Chien couchant auprès d’un grand Seigneur,
                Je me vis toujours pauvre, et tâchai de paraître ;
                  Je véquis dans la peine attendant le bonheur,
            Et mourus sur un coffre en attendant mon Maître.13

On voit la différence, mais aussi la ressemblance. Le Billaut du recueil Barbin est un peu libertin, flatteur et irrévérencieux à la fois, pas du tout plaintif. Il est l’auteur d’éloges de Richelieu (lisibles dans les pages qui suivent cette notice) mais aussi de témoignages (tout aussi lisibles) d’un raisonnable éloignement d’homme sage et simple à l’égard des promesses de la cour et de la fortune, d’homme sage et simple qui a écrit les stances citées plus haut. En réalité, nombre de poèmes des Chevilles et du Vilebrequin mendient les grâces et les dons de ceux auxquels ils sont adressés. Dans le recueil Barbin, le Menuisier de Nevers est l’auteur, par préférence, de poésies bachiques et de plaintes comiques. Le rondeau sur la sciatique repris par Voltaire, probablement trouvé par Voltaire dans le recueil Barbin, correspond bien à l’« imagination vive et prompte » qui est prêtée à Billaut par la notice, de même que l’autre de ses pièces qui, par excellence, va traverser le temps. Pièce bachique elle aussi. On la connaît, tout au long du xviiie siècle et encore au xixe, sous le titre du premier vers de sa deuxième strophe, « Aussitôt que la lumière … ». On la trouve dans de nombreux recueils, et c’est tout particulièrement à elle que le nom d’Adam Billaut est resté attaché.

Aussitôt que la lumière
Vient redorer les coteaux
Poussé d’un désir de boire
Je caresse les tonneaux,
Ravi de revoir l’Aurore,
Le verre en main je lui dis,
Voit-on plus au rive More,
Que sur mon nez de rubis.14

On sait aussi que l’air correspondant à cette chanson, et qui porte le même titre, « Aussitôt que la lumière », est l’un des airs les plus utilisés pendant la Révolution, autant par exemple que La Carmagnole15. Il existe également sur ce timbre, d’ailleurs, des variations savantes, dues au compositeur Philippe Jacques Pfeffinger (1765-1821 ?), maître de chapelle à Strasbourg puis professeur de piano et éditeur de musique à Paris, organiste franc-maçon du Temple Réformé des Billettes : Aussi-tôt que la lumière, air favori de Maître Adam avec 11 variations et finale, pour le piano-forte (Paris, l'auteur, sans date). Ajoutons enfin que dans le « Recueil de nouveaux airs sur d’anciennes chansons », c’est-à-dire le recueil des « Manuscrits Originaux de la Musique de J.-J. Rousseau, trouvés après sa mort parmi Ses Papiers, et déposés à la Bibliotheque du Roi – le dix avril 1781 » aujourd’hui conservé à la BnF, on trouve un « nouvel air » composé par Rousseau sur « Aussitôt que la lumière », sous le numéro 11.

Conclusion

Le recueil Barbin est une contribution à la configuration du fait littéraire dans ses différentes dimensions : une contribution à son institutionnalisation, avec la question du financement de la création, une contribution à son historicisation et à la transformation de son histoire en règle ou en norme – ce que les auteurs du passé ont apprécié est appréciable. Dans le cas du premier poète ouvrier français, c’est sans doute ce recueil qui a fixé l’association entre la figure de l’ouvrier poète et une poésie brusque, vive et libre, présentable comme « populaire », présentable comme de la chanson. Cette poésie, en réalité, ne domine pas du tout dans les œuvres d’Adam Billaut. Cette popularisation non seulement de la figure, mais même de l’œuvre, a aussi rendu possible à terme, je pense, la disparition de Billaut de l’histoire littéraire générale, sa sortie du canon.

1 Recueil des plus belles pièces des Poètes Français, tant anciens que modernes, depuis Villon jusqu’à M. de Benserade, Paris, Claude Barbin, 1692

2 Je me permets de renvoyer à D. Ribard, « Ce que fait la littérature. Poésie et histoire des mondes ouvriers », Cahiers d’Histoire. Revue d’Histoire

3 F. Lachèvre, Bibliographie des recueils collectifs de poésies publiés de 1597 à 1700, t. II, Paris, H. Leclerc, 1903, p. 119-122.

4 Georges de Scudéry écrit par exemple : « Ta main est savante au Compas, / La Règle ne te manque pas, /Et tu ne fais rien sans Mesure : / Mais en ce

5 « Je ne recherche point cet illustre avantage, / De ceux qui tous les jours sont dans des différends, / A disputer l’honneur d’un fameux parentage

6 Après Billaut, les poètes ouvriers seront toujours des merveilles uniques en leur genre, même lorsqu’on parlera de poètes ouvriers au pluriel, dans

7 « Billaut (Adam), connu sous le nom de maître Adam, menuisier à Nevers. Il ne faut pas oublier cet homme singulier qui, sans aucune littérature

8 Je cite d’après l’édition de référence de 1725 : Jugements des Savants sur les principaux Ouvrages des Auteurs, par A. Baillet, revus, corrigés et

9 RB, t. I, Préface, n. p.

10 RB, t. III, n. p.

11 Le Parnasse Français, dédié au Roi par M. Titon du Tillet, Commissaire Provincial des Guerres, ci-devant Capitaine de Dragons, et Maître d’Hôtel

12 Recueil des plus belles pièces des poètes français, Paris, Compagnie des Libraires, 1752, t. IV, p. 2, je souligne.

13 RB, t. III, n. p.

14 « Chanson bachique », Les Chevilles de Maître Adam, op. cit., p. 298-300.

15 Voir H. Hudde, « L’air et les paroles : l’intertextualité dans les chansons de la Révolution », Littérature, 69, 1988, p. 42-57, qui s’appuie sur

Notes

1 Recueil des plus belles pièces des Poètes Français, tant anciens que modernes, depuis Villon jusqu’à M. de Benserade, Paris, Claude Barbin, 1692, désormais RB. Le volume est cité à partir de l’exemplaire de la BnF (YE-11547 à YE-11551) où les notices ne sont pas paginées.

2 Je me permets de renvoyer à D. Ribard, « Ce que fait la littérature. Poésie et histoire des mondes ouvriers », Cahiers d’Histoire. Revue d’Histoire critique, n° 138, 2018, p. 159-173.

3 F. Lachèvre, Bibliographie des recueils collectifs de poésies publiés de 1597 à 1700, t. II, Paris, H. Leclerc, 1903, p. 119-122.

4 Georges de Scudéry écrit par exemple : « Ta main est savante au Compas, / La Règle ne te manque pas, /Et tu ne fais rien sans Mesure : / Mais en ce Labeur immortel, / Ce n’est point l’Art, c’est la Nature, / Qui t’enseigne à le rendre tel. », Les Chevilles de Me Adam, menuisier de Nevers, Paris, Toussaint Quinet, 1644, « Approbation du Parnasse sur les Chevilles de Maître Adam, Menuisier de Nevers », p. 4.

5 « Je ne recherche point cet illustre avantage, / De ceux qui tous les jours sont dans des différends, / A disputer l’honneur d’un fameux parentage, / Comme si les humains n’étaient pas tous parents ; / Qu’on sache que je suis d’une tige champêtre, / Que mes prédécesseurs menaient les brebis paître, / Que la rusticité fit naître mes aïeux, / Mais que j’ai ce bonheur en ce siècle où nous sommes, / Que bien que je sois bas au langage des Hommes, / Je parle quand je veux le langage des Dieux. », ibid., p. 247, « Maître Adam est sollicité par une Personne de condition d’aller à la Cour, afin d’y établir sa fortune, il lui fit réponse par ces Stances qui suivent ».

6 Après Billaut, les poètes ouvriers seront toujours des merveilles uniques en leur genre, même lorsqu’on parlera de poètes ouvriers au pluriel, dans les années 1830-1840, avec la parution de recueils entièrement consacrés à la poésie ouvrière.

7 « Billaut (Adam), connu sous le nom de maître Adam, menuisier à Nevers. Il ne faut pas oublier cet homme singulier qui, sans aucune littérature, devint poète dans sa boutique. On ne peut s’empêcher de citer de lui ce rondeau, qui vaut mieux que beaucoup de rondeaux de Benserade : Pour te guérir de cette sciatique / Qui te retient comme un paralytique / Dedans ton lit sans aucun mouvement, / Prends-moi deux brocs d’un fin jus de sarment, / Puis lis comment on le met en pratique, / Prends-en deux doigts, et bien chauds les applique / Dessus l’externe où la douleur te pique ; / Et tu boiras le reste promptement / Pour te guérir. / Sur cet avis ne sois point hérétique ; / Car je te fais un serment authentique / Que si tu crains ce doux médicament. / Ton médecin, pour ton soulagement, / Fera l’essai de ce qu’il communique / Pour te guérir.
Il eut des pensions du cardinal de Richelieu, et de Gaston, frère de Louis XIII. Mort en 1662. », Le Siècle de Louis XIV, édition établie, présentée et annotée par J. Hellegouarc’h et S. Menant, avec la collaboration de P. Bonnichon et A.-S. Barrovecchio, Paris, LGF, 2005, p. 897. Je corrige ici deux vers, mal cités dans l’édition de 1753 du Siècle, sur laquelle Jacqueline Hellegouarc’h et Sylvain Menant ont travaillé.

8 Je cite d’après l’édition de référence de 1725 : Jugements des Savants sur les principaux Ouvrages des Auteurs, par A. Baillet, revus, corrigés et augmentés par M. de La Monnoye, nouvelle éd., t. IV, première partie, Amsterdam, Compagnie des Libraires, 1725, p. 132-133.

9 RB, t. I, Préface, n. p.

10 RB, t. III, n. p.

11 Le Parnasse Français, dédié au Roi par M. Titon du Tillet, Commissaire Provincial des Guerres, ci-devant Capitaine de Dragons, et Maître d’Hôtel de feue MADAME LA DAUPHINE, Mère du Roi, Paris, Jean-Baptiste Coignard, 1732, p. 276.

12 Recueil des plus belles pièces des poètes français, Paris, Compagnie des Libraires, 1752, t. IV, p. 2, je souligne.

13 RB, t. III, n. p.

14 « Chanson bachique », Les Chevilles de Maître Adam, op. cit., p. 298-300.

15 Voir H. Hudde, « L’air et les paroles : l’intertextualité dans les chansons de la Révolution », Littérature, 69, 1988, p. 42-57, qui s’appuie sur P. Constant, Les Hymnes et chansons de la Révolution. Aperçu général et catalogue, Paris, Imprimerie nationale, 1904, p. 50.

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Référence papier

Dinah Ribard, « Le premier poète ouvrier », Pratiques et formes littéraires, 16 | -1, 243-254.

Référence électronique

Dinah Ribard, « Le premier poète ouvrier », Pratiques et formes littéraires [En ligne], 16 | 2019, mis en ligne le 26 novembre 2019, consulté le 20 octobre 2021. URL : https://publications-prairial.fr/pratiques-et-formes-litteraires/index.php?id=96

Auteur

Dinah Ribard

EHESS Centre de recherches historiques - Grihl

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