Le recueil Prager Ghettobilder écrit par le romancier Salomon Kohn, appartenant au milieu de la population juive pragoise de la seconde moitié du XVIIIe siècle, se distingue par son aspect plurilingue : les personnages se servent de langues diverses en fonction de leur origine mais aussi de leur position sociale. Tandis que les juifs emploient régulièrement les expressions tirées de l’hébreu et du yiddish, les aristocrates qui apparaissent dans le récit, en l’occurrence les comtesses de Schlick et d’Ugarte, utilisent le français pour communiquer entre elles.1 Cette fiction, reflète toutefois une réalité sociale de l’époque : l’existence du « français nobiliaire » employé par la noblesse bohême et morave au XVIIIe siècle qui est remarquable comme exemple de la « francophonie sociale » 2. De plus, cet exemple permet d’ouvrir une perspective historique et examiner donc le changement de la position du français à travers le temps. Dans cet article, nous examinerons la pratique du français répandue parmi les aristocrates du XVIIIe siècle sous la forme d’une étude de cas : nous nous concentrerons sur une seule génération d’une famille aristocratique, sur la fratrie des Chorynsky, seigneurs de Ledske. Cette famille incarnait les destins de la noblesse morave de l’époque et de plus, plusieurs types de sources conservées permettent de reconstruire l’usage du français chez les Chorynsky. Nous commencerons l’article par la contextualisation de notre recherche en abordant le phénomène de « l’Europe française » au XVIIIe siècle et la situation particulière de la Moravie à l’époque. Ensuite, nous expliquerons la position de la langue française dans la Moravie des Lumières en présentant les types des sources historiques disponibles. La partie principale sera consacrée à la famille Chorynsky et à la reconstruction du rôle du français dans leur éducation et dans leur vie quotidienne. Nous chercherons ainsi à démontrer les fonctions différentes du « français nobiliaire » qui était pratiqué comme une langue « à la mode », un signe de distinction sociale mais qui servait en même temps comme moyen de communication privée et intime3.
I. Les Lumières et « l’Europe française »
L’idée de « l’Europe française » a été accentuée par les historiens de l’Hexagone au point de devenir un cliché historique.4 Cependant la France était un des centres culturels indéniables de l’Europe des Lumières, comme l’explique, par exemple, Pascale Casanova5. Ainsi, dès le début du XVIIIe siècle, Paris est devenu le centre du « royaume de bon goût » européen6 ou, pour citer des sources contemporaines « la capitale de l’ordre poli »7. Cette dominance se manifestait également dans les itinéraires du « Grand Tour » des aristocrates européens qui changèrent à cette période : la France devint un lieu incontournable pour les jeunes nobles et, par exemple, Maximilian Lamberg, écrivain et voyageur d’origine morave (1729-1792), vécut plusieurs années dans la capitale française.8 On ignore si les frères Chorynsky voyagèrent à travers la France ; il est toutefois prouvé que François Jean séjourna dans sa jeunesse en Italie du nord9 et que son frère Ignace Dominik effectua au moins un voyage à Paris10. Par conséquent, le français connut son « âge d’or » à cette période et surpassa le latin en tant que langue internationale. Il devint, à l’échelle européenne, un moyen de communication privilégié de la diplomatie, de la culture, et globalement de toute l’élite sociale. La Prusse sous Frédéric II devint exemplaire à cet égard : en 1754, le français fut adopté par l’Académie de Berlin car « les limites du pays latin se resserraient à vue d’œil » comme l’a constaté érudit Johann Formey.11 Nous pouvons évoquer également le point de vue de Maximilian Lamberg, déjà mentionné, qui écrit en 1786 : « On peut dire aujourd’hui que la moitié de l’Europe parle françois (sic) ; & que cette langue moderne a beaucoup plus de réputation & d’amateurs que celle des Césars & des Cicérons (sic) »12. Le français jouissait d’un prestige sans précédent parmi les élites de l’Europe centrale : il était utilisé par la famille de Marie-Thérèse à Vienne ainsi que par l’entourage du « roi-philosophe » Frédéric II à Postdam.13
De plus, le développement de la communauté francophone était encouragé par l’évolution de « l’espace de communication » de l’époque14. Pendant cette période, l’Europe devint un réseau de transferts denses et entrecroisés des échanges intellectuels, à travers des journaux et périodiques divers et à travers le marché du livre en plein essor.15
En Europe centrale, la position du français resta forte tout au long du XVIIIe siècle, toutefois, sa position n’était que celle d’une langue véhiculaire et dans la seconde moitié du siècle, c’était l’Aufklärung allemand qui jouait le rôle de plus en plus important dans l’espace public16.
II. La Moravie au XVIIIe siècle et « Lumières tardives »
Pour mieux comprendre la complexité de la problématique linguistique de l’époque, ajoutons quelques détails sur l’évolution historique de la Moravie à cette période qui était une province agraire de la Monarchie des Habsbourg est devenue un pays moderne17. Toutefois, les changements culturels et intellectuels se manifestaient en Moravie avec un certain recul par rapport à l’Europe occidentale : ainsi, l’époque des Lumières ne commença que vers 1750, connut son apogée dans les années 1780 et se termina au début du XIXe siècle. C’est à cette période que Brno, ville industrialisée et proche de la cour de Vienne, se transforma en cœur culturel et économique du pays18. Les activités de l’élite morave de l’époque étaient ainsi plus ou moins connectées avec cette capitale, comme en témoigne le cas des frères Chorynsky : François Jean avait une de ses résidences au centre de la ville et Mathias est devenu le premier évêque de Brno. À cette période, on assista à un transfert quasi permanent des nouvelles idées des centres intellectuels à travers des métropoles provinciales jusqu’aux périphéries. Ce transfert ne concernait pas seulement les Lettres et les activités intellectuelles mais également des domaines plus « pratiques », à savoir l’agriculture, l’industrie et le commerce. Les agents de ce processus, dans le milieu périphérique, étaient souvent des aristocrates qui encourageaient les innovations sur leurs terres dans le but d’améliorer leur situation économique. En guise d’exemple, nous pouvons évoquer justement les affaires familiales des Chorynsky : François Jean fonda une tannerie à Veseli nad Moravou, en collaboration avec son beau-frère Heinrich Bluemegen. Le frère de ce dernier, Johann Christoph Bluemegen fut, quant à lui, un pionnier de la réforme agraire qui conduisit à l’abolition du servage sur ses terres à Vizovice.19
Une des manifestations principales des Lumières en Moravie consistait en la pratique d’activités des aristocrates et intellectuels moraves qui reprenaient les tendances culturelles de l’époque ou même adhéraient à la « République des Lettres ».20 Les aristocrates reconstruisaient leurs châteaux avec des salons, des cabinets de curiosité et des jardins selon la dernière mode (les Salm à Rajec, les Chorynsky à Veseli, les Kaunitz à Slavkov, etc.) et remplissaient leurs bibliothèques de livres étrangers : romans, écrits philosophiques ou scientifiques, encyclopédies et dictionnaires français et allemands21. De même, l’élite morave reprenait activement les modes de sociabilité en vogue : les salons aristocratiques, les loges maçonniques (à partir de 1780)22 ou les académies et les sociétés savantes comme la Société pour l’amélioration de l’agronomie, sciences naturelles et patriotiques (K.k. mährisch-schlesische Gesellschaft zur Beförderung der Ackerbaues, der Natur- und Landeskunde) dont les membres furent à l’origine de la fondation de deux institutions toujours existantes, le Musée de Moravie et la Bibliothèque de Moravie. Dans toutes ces activités se manifestait, d’une manière ou d’une autre, le caractère plurilingue de l’élite morave qui se servait, selon l’occasion, de l’allemand, du français ou du latin. Observons donc plus en détail l’état de la francophonie dans la Moravie des Lumières et regardons les sources dont nous disposons pour documenter ce phénomène.
III. Francophonie et les sources francophones
L’observation de Pierre-Yves Beaurepaire sur les limites du modèle français dans l’Europe des Lumières que nous avons déjà évoquée est tout à fait valable pour la Moravie23. Il faut rappeler que la Moravie du XVIIIe siècle était un pays plurilingue et l’usage des différentes langues y était déterminé par des conditions culturelles et sociales. Le tchèque était la langue maternelle de la majorité des habitants du pays, néanmoins il s’agissait essentiellement des parties pauvres de la population, vivant à la campagne. L’allemand était la langue minoritaire mais il était utilisé par la quasi-totalité des nobles et surtout, il servait de langue pour l’administration de l’État et à ce titre, comme une langue unificatrice des pays héréditaires des Habsbourg (c’est-à-dire l’Autriche, la Bohême, la Moravie et le reste de la Silésie). Il jouait également un rôle éminent dans le domaine de la science : les journaux scientifiques et les encyclopédies provenant du milieu morave furent tous imprimés en allemand.24 L’usage du latin restait important mais il se limitait à des contextes spécifiques surtout dans le domaine de la religion et de l’éducation supérieure (l’université jésuite d’Olomouc). Le français, quant à lui, était la langue véhiculaire la plus importante de l’époque mais il se limitait surtout au milieu aristocratique et nous pouvons donner raison à Ivo Cerman qui le considère comme un « sociolecte » de l’aristocratie bohême et morave.25
En fait, il s’avère évident que l’usage quotidien du français était une partie de la réalité sociale dans la Moravie des Lumières mais pour bien comprendre son ampleur et ses formes, il faut recourir aux sources primaires dont nous disposons en quantité non négligeable. Nous pouvons les diviser en deux types : sources imprimées et manuscrites. Quant aux sources imprimées, elles étaient dans les bibliothèques aristocratiques remplies de livres français : dans les grandes collections des bibliothèques plus petites dont les fonds des XVIIe et XVIIIe siècles contiennent généralement 30 à 40 % de livres français. Un autre type de sources non négligeable se rapporte au marché du livre local : les catalogues des entrepreneurs locaux (comme Locatelli de Brno)26 et viennois (l’aristocratie morave achetait les livres et l’art à Vienne, proche de leur pays) ou les petites annonces dans les journaux et magasins, tel Mährisches Magazin. Toutes ces sources indiquent l’intérêt des lecteurs pour les nouveautés françaises. Enfin, il existe également plusieurs livres écrits en français liés directement à la Moravie mais leur nombre est limité avec la notable exception de Lamberg qui a publié une dizaine de livres dont le plus connu était Mémorial d’un mondain, un récit de voyage drolatique27.
La place essentielle dans la recherche sur le français nobiliaire revient aux sources manuscrites parce qu’elles témoignent directement des pratiques linguistiques des aristocrates de l’époque. D’abord, il s’agit de la correspondance conservée dans les archives, soit privée (par exemple, la correspondance de la comtesse Marie-Christine de Dietrichstein avec son fils, écrite exclusivement en français),28 soit diplomatique (les archives du chancelier Kaunitz)29. Ensuite, comme l’apprentissage du français jouait un rôle essentiel dans la formation des aristocrates, il est possible de retrouver les plans d’éducation, rédigés en français ou les notes des cours et les extraits des livres recopiés ; en témoigne le cas du comte Louis Erdödy de Holešov (mort en 1777) qui rédigea plusieurs centaines de pages de notes en français sur la géographie, l’astronomie et la philosophie30.
Et enfin, comme une partie des aristocrates avait des ambitions littéraires, leurs archives contenaient également quelques ouvrages manuscrits actuellement peu connus et peu exploités (comme ceux de la comtesse Alexandra de Dietrichstein née Schouvalov). De même, dans les archives et bibliothèques se trouvent d’autres types de documents rédigés en français, telles les collections des prières31, les récits de voyage, les écrits maçonniques,32 etc.
En somme, l’image de la francophonie du XVIIIe siècle doit se fonder sur une mosaïque de sources parfois fragmentaires et insuffisantes et qu’il faut savoir combiner avec d’autres documents. Nous pouvons le démontrer à partir de l’exemple d’une famille aristocratique, les Chorynsky de Ledske, seigneurs de Veseli nad Moravou.
IV. La famille Chorynsky et son ascension sociale
La famille Chorynsky de Ledske, issue de l’ancienne noblesse bohême, connut une ascension sociale dans la période que nous examinons : au cours du XVIIIe siècle, elle devint une des familles moraves les plus éminentes. Les Chorynsky incarnait ainsi toute une classe de la petite noblesse morave qui gagnait de l’importance grâce au service dans l’armée ou dans l’administration de l’État33. Dans les années 1730, François Charles Chorynsky (1689-1741) acquit Veseli nad Moravou, un domaine riche qui allait être la base de la fortune familiale. La génération de ses enfants (cinq fils et plusieurs filles) représenta l’apogée sociale et économique de la famille. Ses fils occupèrent des fonctions importantes : François Jean (1725-1812), seigneur de Veseli nad Moravou entra au service de l’État et assura les fonctions de juge provincial morave. En même temps, il s’occupa de l’administration des biens des princes de Liechtenstein pendant une vingtaine d’années, à savoir la famille la plus aisée de la Moravie. Son frère Mathias (1720-1786), destiné à la carrière ecclésiastique, devint le premier évêque de Brno (en 1777) et Ignace Dominik (1729-1792), établi en Silésie, fut nommé gouverneur (hauptmann) de la principauté d’Opava et de Krnov. Seigneur de Velké Hoštice/Gross Hoschtitz (actuellement en République tchèque), il était en même temps le sujet du roi de Prusse Frédéric II et de Marie-Thérèse. À partir de 1770, il remplit des fonctions administratives des deux côtés de la frontière ce qui laisse deviner une certaine habilité diplomatique de ce gentilhomme. De plus, à la suite de la mort de leur autre frère, Jean Nepomucène, pendant la Guerre de Sept ans (en 1760), les Chorynsky quittèrent définitivement les rangs de la petite noblesse (freiherren ou barons) pour être élevés à la dignité des comtes (Grafen). La position de la famille se renforça également à travers de la politique matrimoniale : les filles de François Charles épousèrent des aristocrates importants : l’une se maria avec le comte Heinrich Bluemegen, à savoir le gouverneur impérial de la Moravie (entre 1753 et 1760) ce qui renforça certainement la position sociale de la famille. La position de la famille n’était pas sans conséquence sur les habitudes linguistiques de ses membres. Les Chorynsky étaient d’origine tchèque mais la famille se germanise pendant le XVIIe siècle et la langue maternelle de François Jean et de ses frères fut donc l’allemand. Or, en tant qu’aristocrates cosmopolites et érudits, les membres de la famille maîtrisaient également d’autres langues : sans doute le latin et peut-être l’italien. Dès le début du XVIIIe siècle, ce fut le français qui s’imposa de plus en plus dans la famille jusqu’au point que dans la génération de François Jean, il était déjà possible de parler de la diglossie des Chorynsky. Or, l’allemand et le français n’étaient probablement pas tout à fait équivalents. Examinons donc les sources familiales francophones dont nous disposons et ce qu’on peut en déduire sur la fonction du français dans ce milieu.
V. Francophonie des Chorynsky et ses formes
V.1. Témoignage de la bibliothèque
La recherche sur les formes de la francophonie dans la famille de Chorynsky peut s’appuyer sur tous les types des sources indiqués ci-dessus. Ils peuvent être divisés en deux groupes de sources : celles provenant du château de Veseli, siège principal de la famille (dont la bibliothèque et les archives sont conservées aujourd’hui à la Bibliothèque de Moravie et aux Archives provinciales à Brno) qui appartenaient à François Charles et celles du château de Velké Hoštice, construit par Ignace Dominik, dont les archives se trouvent actuellement à Opava.
La source la plus importante, du point de vue quantitatif, est sans doute l’ancienne bibliothèque de Veseli34. Nous pouvons reconstruire l’état de la bibliothèque à la fin du XVIIIe siècle grâce au catalogue dressé et imprimé par Inocenc Alesch, moine piariste et bibliothécaire des Chorynsky. Ce livret, qui contient 754 livres (dont 352 titres, souvent à plusieurs volumes), nous permet d’analyser la composition du fonds à l’époque.35 Le nombre de livres témoigne du considérable élargissement de la partie française de la bibliothèque à l’époque des Lumières, c’est-à-dire pendant la vie de François Jean Chorynsky : l’inventaire fait en 1741 après la mort de son père, François Charles, ne contient que 400 livres, toutes langues confondues.36 À la fin du XVIIIe siècle, la bibliothèque du château se composait donc de 754 livres français, 839 allemands, 304 latins et 125 italiens : le français avec 37 % occupait la deuxième place ce qui correspond à son importance pour les Chorynsky. La majorité des livres français fut ainsi acquise au moment où la famille gagnait de l’importance et adoptait ainsi les modes de vie de l’aristocratie européenne de l’époque, y compris la lecture des livres français. Ainsi, les livres des auteurs du Grand Siècle (Corneille, La Fontaine, Molière, etc.) dans la bibliothèque étaient représentés presque exclusivement par les éditions complètes de leurs œuvres publiées pendant le XVIIIe siècle37. La composition de la bibliothèque reflétait les goûts et les intérêts de l’aristocratie de l’époque : les belles-lettres ne représentent que 15 % du fonds (43 titres) tandis que les livres religieux (prières, théologie, recueils des sermons..., au total 95 titres) et historiques (93 titres y compris les mémoires) représentaient chacun à peu près 27 % du fonds.38 Il faut également remarquer que la composition du fonds ne correspond pas tout à fait à l’image d’une bibliothèque « éclairée » : en effet, les livres des auteurs-philosophes du siècle des Lumières (Voltaire, Rousseau, Montesquieu) n’étaient pas très nombreux. De plus, la bibliothèque contenait même les livres « anti-Lumières » comme L’Oracle des nouveaux philosophes de Claude-Marie Guyon, une critique sévère des idées de Voltaire39. De plus, les livres « Lumières » et « anti-Lumières » se trouvaient parfois côte-à-côte comme pour maintenir un certain équilibre ce qui était le cas du Contrat social de Jean-Jacques Rousseau (n° 547 dans le catalogue d’Innocenc Alesh) et de la Réfutation du nouvel ouvrage de Jean Rousseau d’Henri-François d’Aguesseau (n° 548). La composition du fond peut donc suggérer que l’aristocratie provinciale, dont les Chorynsky étaient des représentants, reprenait et copiait le mode de vie « à la française » sans s’inscrire pour autant dans les opinions des philosophes de l’époque et dans la pensée du libéralisme naissant. Bien au contraire, la composition de la bibliothèque et surtout la quantité de livres religieux trahissaient plutôt le conservatisme de leurs propriétaires. La bibliothèque de Veseli contenait également certains journaux francophones, surtout la collection complète du Journal encyclopédique (1756-1793) et L’Esprit des journaux françois (sic) et étrangers (ici pour les années 1788-1794). La présence de ces journaux dans la collection de Veseli signale l’intérêt des Chorynsky pour les actualités culturelles et scientifiques à l’échelle européenne.
Le fait qu’un livre se soit trouvé dans une bibliothèque donnée ne signifie pas encore que ce livre était lu et utilisé. Ainsi, les notes manuscrites dans les livres s’avèrent toujours profitables pour la recherche. En effet, plusieurs livres dans la collection de Veseli ont été annotés par leurs propriétaires. Dans un seul cas, il s’agit de l’œuvre politique (ou politico-historique) : De l’Esprit des Loix de Charles de Montesquieu40. Dans le deuxième volume se trouve insérée une carte de jeu, annotée par une main inconnue (mais probablement par François Jean) : l’auteur y commente les pensées de Montesquieu et compare le système politique en Autriche et en Prusse en critiquant le despotisme de ce dernier : « La volonté du prince [en Prusse] décide (sic) de la vie et des biens de l’etat (sic) plus que les loix (sic) fondamentales ». Il s’agit d’un cas unique, plus nombreuses sont les notes dans les livres religieux comme les Réflexions chrétiennes, sur divers sujets de morales, utiles à toutes sortes de personnes de Jean Croiset41. Dans une feuille insérée dans le livre se trouve une courte prière, écrite apparemment par une femme : « Ave Maria. Ô heureuse solitude ! Quelles charmes n’avez-vous pas pour moy, heureuses têms où je me trouve seule à seule avec mon bien-aimé ». Un autre exemple représente la note écrite au début du livre les Méditations sur des passages choisis de l'Écriture Sainte de Paolo Segneri42 qui explique qu’il faut « aimer Dieu comme la source de tout lumière (sic), de tout vérité (sic) et de toute grace (sic) ». Il est probable que ses notes ont été écrites par des membres de la famille et elles démontrent que le français était également une langue de prière donc de l’activité profondément intime. Un des manuscrits de la bibliothèque prouve également l’emploi du français dans la vie religieuse de la famille : il s’agit du livre des prières, écrit probablement dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, entièrement en français.43 La forme du livre est luxueuse, il est relié au cuir avec la tranche dorée et l’écriture semble soignée, elle se lit avec une facilité étonnante après plus de deux siècles. Sur 141 pages, le manuscrit contient l’office des morts complète selon le rite tridentin, y compris les psaumes et les leçons tirées du Livre de Job. Nous pouvons en conclure que ce manuscrit servait à l’usage personnel d’un membre de la famille (ou de plusieurs membres) et donc que c’était en français que les Chorynsky priaient, même pour l’âme de leurs défunts proches44.
V.2. La place du français dans l’éducation aristocratique
Nous avons déjà mentionné le plurilinguisme des aristocrates moraves au XVIIIe siècle, dont les Chorynsky. En effet, leur maîtrise du français était permise par le fait que les aristocrates vivaient dans le milieu plurilingue dès leur plus jeune âge. Plusieurs sources indiquent ainsi la présence du français dans l’éducation des Chorynsky. Pour revenir encore une fois à la composition de la bibliothèque, ce sont les livres destinés à l’éducation de jeunes nobles qui se trouvent dans la collection de Veseli, à commencer par les ouvrages de madame Leprince de Beaumont, une autrice très influente à l’époque.45 Or, le rôle du français dans l’éducation aristocratique est confirmé surtout par plusieurs sources manuscrites. Nous disposons d’un fonds précieux qui se rapporte à Colombe Bouquenet, préceptrice de la famille décédée à Veseli en 177646. Ses legs sont conservés dans les archives de Brno, avec la correspondance de François Jean Chorynsky après la mort de la gouvernante parce que le seigneur de Veseli s’était rendu compte qu’il ne connaissait pas les parents de Bouquenet. Grâce à son frère Dominik et par l’intermédiaire d’un autre noble et précédent employeur de Bouquenet, le comte Skrbensky, il réussit à se mettre en relation avec les proches de la défunte47. D’abord avec son amie, une certaine Catherine Clément, femme de chambre de la comtesse Thun à Vienne et ensuite avec la fille de Bouquenet, Agnès Le Vachez, femme de Nicolas-François Le Vachez, marchand d’estampes au Palais-Royal48. Si ces documents ne permettent pas de tirer des conclusions plus profondes, nous pouvons quand même formuler quelques hypothèses en ce qui concerne la communauté francophone en Europe centrale à l’époque des Lumières : d’abord, les francophones occupaient souvent la place de précepteurs dans la noblesse locale et non seulement ceux ou celles venant de la Belgique actuelle (en ce temps-là les Pays-Bas autrichiens étaient gouvernés par les Habsbourg) mais également de France. Ensuite, le cas de Colombe Bouquenet ne correspondait pas à l’image traditionnelle d’une « mademoiselle », jeune fille non mariée qui exerçait les fonctions d’institutrice. Même si le parcours de Colombe Bouquenet dans sa jeunesse n’est pas connu, elle avait certainement eu une fille en France avant de partir à l’étranger et, il est même possible qu’elle l’ait soutenue financièrement après son départ. Et enfin, l’amitié de Colombe Bouquenet et de Catherine Clémens démontre l’existence d’un réseau parmi les francophones dans les pays autrichiens : cette hypothèse mériterait d’être confirmée par une recherche plus détaillée49.
Un autre document témoignant de l’éducation en français date du début du XIXe siècle (1804), destiné à un abbé inconnu qui était précepteur dans la famille50. L’auteur, probablement François Gaëtan Chorynsky (fils aîné de François Jean), écrivit ce document afin d’instruire l’abbé précepteur de son fils.51 Ce document fournit des éclaircissements en ce qui concerne le rôle de l’allemand et du français dans la vie des aristocrates moraves parce qu’il insiste sur l’importance de l’enseignement des « langues vivantes ». Il n’est pas surprenant dans ce contexte que le tchèque (ou bien « idiome slave » selon la terminologie de l’époque), indigne d’être étudié par un gentilhomme, ne soit pas mentionné par l’auteur de ce document52. Il commence justement par recommander l’apprentissage de l’allemand parce que c’est « la [langue]maternelle des États de notre souverain, celle des affaires de l’intérieur et du service de l’Armée »53. Or, si la première place parmi les langues vivantes était accordée à l’allemand, la position du français n’était pas moins appréciée : « Pour le français », affirme François Gaëtan, « je souhaiterais qu’elle (sic) fût quasi l’idiome secondairement maternel de mon fils. Cette langue cultivée est celui (sic) de toutes les nations policées, et il est très mal séant de le parler barbarement »54. L’auteur recommande également une méthode convenable et agréable pour apprendre le français : « Vous avez tant la facilité de l’imaginer [= l’apprentissage du français] par voye (sic) de conversation, et vous ne vous occuperez des regles (sic) qu’autant que vous le jugerez nécessaire »55. Ce court texte est ainsi particulièrement révélateur pour notre problématique parce qu’il indique, de manière explicite, des différentes fonctions et valeurs de l’allemand et du français aux yeux de l’aristocratie morave de l’époque. Quant à l’allemand, il avait le mérite d’être la langue maternelle du pays et remarquons qu’il était lié directement au personnage du souverain (à l’époque François II, petit-fils de Marie-Thérèse) ce qui correspondait à la loyauté traditionnelle de la noblesse. De plus, l’allemand était une langue « pratique » qui s’employait dans l’armée et dans l’administration56. Le français, en revanche, figurait dans la lettre comme un moyen de communication international et de plus, c’était une langue noble, du plaisir et sa maîtrise était une affaire de bon goût.57 La lettre, en accordant au français la place de l’ « idiome secondairement maternel » du jeune Chorynsky confirmait l’existence de la diglossie dans cette famille aristocratique et cela même au début du XIXe siècle après le déclenchement des guerres révolutionnaires et napoléoniennes qui tout de même endommagèrent le prestige de la culture française dans les pays de l’Europe centrale, à commencer par l’Autriche.58
V.3. L’emploi du français à la base quotidienne : correspondance privée
Le français était plus qu’une langue de plaisir et de bons goûts, son emploi dans les prières suggère qu’il était devenu le moyen de communication privée des Chorynsky. Cette hypothèse semble se confirmer par l’analyse de la source manuscrite majeure qui se rapporte à cette famille, à savoir la correspondance de ses membres. Cette correspondance n’est conservée que partiellement mais elle donne toutefois un bon aperçu des pratiques épistolaires des membres de la famille. La langue maternelle des frères Chorynsky était l’allemand, nous l’avons constaté, et la majorité des documents dans les archives est écrite en allemand, notamment la quasi-totalité des pièces juridiques ou administratives et également une partie de leur correspondance personnelle. Or, la place du français n’est pas négligeable, environ un quart des documents est écrit en français ce qui fait des milliers de pages, notamment dans le cas des archives d’Ignace Dominik. Il est intéressant de voir quels types de personnes se trouvaient parmi les correspondants. Il n’est pas surprenant que le français soit présent dans les lettres échangées avec les francophones : de François Jean avec la fille de la gouvernante de Veseli décédée ou d’Ignace Dominik avec Charles Joseph Canon marquis de Ville, général français dans les rangs de l’armée autrichienne qui défendait la région d’Opava contre les Prussiens pendant la Guerre de Sept ans59. Or, le français dominait également dans la correspondance familiale, ce qui était le cas des lettres échangées entre deux frères, Dominic et François Jean, où se mêlaient l’allemand et le français, plusieurs lettres contenaient deux langues à la fois.60 Pour l’instant, nous n’avons pas été capable de trouver s’il y avait une règle selon laquelle ils choisissaient l’une ou l’autre langue. Il est même possible que les frères, parfaitement bilingues, changeaient les moyens d’expression fortuitement61. Ignace Dominik échangeait régulièrement avec sa femme, Marie Barbara née Hoditz. Ces lettres, presque exclusivement françaises, s’ouvraient généralement par les formulations comme « mon très aimable cœur » ou « mon unique aimé » et, elles démontraient, non seulement des émotions vives et tendres entre deux époux mais, surtout la fonction « personnelle » du français dans ce milieu de la petite noblesse morave62. De plus, ces lettres laissaient deviner que le français était également le moyen de communication quotidienne des époux Chorynsky. Parmi les correspondants « familiaux » d’Ignace Dominik, il est également possible d’inclure le père et l’oncle de son épouse. Ce dernier, le fameux comte Albert Hoditz, seigneur d’un petit domaine de Rosswald/Slezské Rudoltice, était un des représentants les plus remarquables des Lumières moraves. Hoditz était un ami personnel de Frédéric II qui a entretenu un orchestre et un théâtre important dont les acteurs étaient recrutés parmi ses sujets63. Comme Hoditz, Ignace Dominic était également un grand amateur de théâtre : leur correspondance en français témoigne de l’importance de cette langue dans le domaine culturel.64 Un autre correspondant francophone d’Ignace Dominik était son ami Philippe Schaffgotsch, évêque de Breslau exilé en Silésie autrichienne, un des mécènes locaux les plus importants qui partageait avec Ignace Dominik sa passion pour la musique et le théâtre. À part ces contacts proches, il est possible d’évoquer toute une pléiade d’autres correspondants du seigneur de Velké Hoštice : les aristocrates vivant dans sa région comme Joseph Traugott Skrbensky65 de Hošťálkovy/Gotschdorf et Joseph Antonin Mittrowski de Hrabyně/Hrabin66 mais également les érudits comme Giovanni Battista Bastiani67, etc. Les frères Chorynsky utilisaient le français aussi bien pour la correspondance avec les contacts locaux (noblesse d’Opava dans le cas d’Ignace Dominik) comme pour les amis plus éloignés, de Prague ou de Vienne, ce qui souligne la valeur universelle du français parmi l’élite de l’époque.
Conclusion : le français « nobiliaire » du XVIIIe siècle et l’évolution postérieure de la francophonie dans les Pays tchèques
Dans cet article, nous avons effectué un sondage dans le monde de la noblesse francophone du XVIIIe siècle. Pour conclure, que peut-on peut déduire des sources indiquées sur le rôle du français dans la famille Chorynsky et, dans une perspective plus générale, de la noblesse morave à l’heure des Lumières ? Il n’est pas bien sûr possible de généraliser le cas d’une seule famille à l’aristocratie morave et bohême de l’époque, voire à toute l’Europe centrale. Or, comme nous l’avons démontré, les Chorynsky peuvent être considérés à plus d’un titre comme des représentants typiques de leur classe sociale, de l’ancienne petite noblesse en pleine ascension sociale, cosmopolite, conservatrice et, en même temps ouverte aux nouvelles impulsions Si les sources relatives à la famille de Chorynsky attendent encore un examen plus détaillé, leur nombre et leur variabilité démontre sans doute l’importance du français pour la génération principale des seigneurs Chorynsky au cours du XVIIIe siècle. L’adoption de la culture française par l’élite locale a été certainement facilité par la manifestation de l’esprit des Lumières en Moravie quoi qu’il s’agisse d’une forme assez élitaire, limitée au milieu aristocratique. En fait, le français a empreint la vie des Chorynsky dès leur enfance en assumant plusieurs fonctions. D’abord, c’était une langue « noble », une certaine marque de distinction dont l’usage signalait l’appartenance à l’élite sociale. Ensuite, c’était une langue de loisir et de culture comme nous pouvons déduire du nombre de livres dans la bibliothèque de Veseli. Les Chorynsky participaient activement à la vie culturelle en Moravie à l’époque des Lumières et le français faisait tout simplement partie de ce monde. Ignace Dominik Chorynsky, le comte Albert Hoditz et l'évêque Philippe Schaffgotcsch, trois amis qui formaient un petit centre culturel provincial, communiquaient presque exclusivement en français.68 Dans l’aristocratie, le rôle du français se distinguait nettement de l’allemand qui était la langue de l’administration mais également, dans le milieu morave, la langue des sciences naturelles alors en plein essor.69 Enfin, le français était adopté par l’aristocratie morave au point de devenir sa langue privée, destinée à des activités intimes comme les lettres échangées par les époux et les parents proches ou même les prières.
Le français du XVIIIe siècle dans l’Europe centrale - le français « nobiliaire » - représente un cas spécifique parce qu’il était largement répandu parmi l’élite d’un territoire qui n’avait pas de liens historiques plus profonds avec la France et qui n’avait pas été colonisé par les Français : la puissance politique de la France et les prestiges culturels du français pendant le règne du « Roi-Soleil » avaient influencé la situation linguistique en Europe centrale pour tout le siècle à venir et même au-delà. Encore au XIXe siècle, l’élite de l’Europe centrale, surtout l’aristocratie, parlait couramment français 70. De plus, la tradition forte de la francophonie continua pendant la Première République tchécoslovaque (fondée en 1918) dont l’allié proche était la France, cette fois républicaine et démocratique. L’exemple du français nobiliaire des Chorynsky est également instructif en ce qui concerne l’évolution diachronique de la francophonie : tandis qu’aujourd’hui, la connaissance du français en République tchèque semble reculer, les sources de la famille Chorynsky témoignent des temps, pas tellement éloignés de notre période, où toute une couche de la société était francophone et où le français était utilisé quotidiennement 71.
