La Francophonie et les crises en Côte d’Ivoire et à Madagascar : entre stabilité et retour à l’instabilité politique est une monographie publiée par Rodrigue Tasse1. En 415 pages et quatre chapitres répartis en deux parties, l’auteur décrit les réactions de l’Organisation internationale de la francophonie (OIF) face aux crises électorales en Côte d’Ivoire et à Madagascar de la fin des années 1990 au début des années 2010.
Rodrigue Tasse est docteur en relations internationales et chargé de cours à l’IRIC au Cameroun. Avant la publication de ce livre, il a co-dirigé deux ouvrages sur la Francophonie chez L’Harmattan, déclinant la place et le rôle de l’organisation internationale dans les relations internationales contemporaines. Rodrigue Tasse est en outre l’auteur de nombreux articles scientifiques sur le sujet.
La première partie du livre porte sur l’appareil normatif déployé par la Francophonie à l’occasion des crises en Côte d’Ivoire et à Madagascar. L’auteur rappelle utilement les étapes importantes de chaque crise et les tentatives de médiation qui y sont liées. Ces précisions pédagogiques permettent au lecteur de mieux comprendre la centralité de jalons comme les accords de Linas Marcoussis de 2003 puis de Ouagadougou en 2009 pour la Côte d’Ivoire, ou les accords de Maputo pour Madagascar la même année.
Sur la même période, la Francophonie développe un arsenal normatif autour de la démocratie et la bonne gouvernance, notamment avec la déclaration de Bamako en 2000 puis celle de Saint-Boniface en 2005. Ces évolutions sont parallèles, mais il n’est jamais expliqué dans l’ouvrage comment les événements malgaches et ivoiriens ont influencé les mutations normatives de la Francophonie. L’apport de La Francophonie et les crises en Côte d’Ivoire et à Madagascar à ce niveau est surtout descriptif.
Par une approche plus dynamique et moins cloisonnée, l’ouvrage aurait permis de mieux comprendre les évolutions récentes des médiations de l’OIF dans un contexte de coups d’État et de rejet de l’institution dans le Sahel (« comment les organisations internationales s’adaptent face aux crises ? » est une question de recherche qui n’est pas abordée dans le livre). Cette démarche aurait par ailleurs été entièrement en phase avec les précisions théoriques faites dans l’introduction de l’ouvrage sur l’inscription revendiquée de l’auteur dans le courant néo-institutionnaliste. Les outils analytiques de ce cadrage théorique, comme la « dépendance au sentier », sont en effet peu mobilisés dans le cœur du travail.
Par ailleurs, les organisations internationales sont sorties transformées des crises abordées dans le livre, étant elles-mêmes impliquées dans un contexte global de promotion parfois contre-productive de la démocratie, associée à la war on terror lancée depuis 2001. Ce contexte, qui influence aussi le discours de l’OIF, n’est pas pris en compte dans l’ouvrage.
Tout au long du livre, Rodrigue Tasse décrit clairement les institutions de la Francophonie et leurs doctrines, notamment en matière de promotion de la démocratie. La démocratie est en effet appréhendée par l’OIF comme un concept pluriel dont la pérennité est conditionnée par son articulation avec la société. Dans ce sens, elle ne peut pas être exportée comme une marchandise. Les missions d’observation, objets d’importants développements dans le chapitre 2, sont selon Tasse le principal outil de la Francophonie pour promouvoir la démocratie. La figure du médiateur, ou de l’envoyé spécial de la Francophonie, autre outil de l’institution pour limiter l’aggravation des crises, est aussi l’objet de développements originaux dans le texte. Ces points constituent indubitablement une valeur ajoutée du travail de Rodrigue Tasse.
La seconde partie de l’ouvrage s’intéresse aux discours et à leurs effets plutôt qu’au cadre normatif, qui était l’objet de la première partie. Rodrigue Tasse y montre efficacement comment Rajoelina et Ouattara ont réussi à Madagascar et en Côte d’Ivoire à évincer leurs adversaires et en légitimant leur intégration dans le jeu politique, notamment en s’appuyant sur les instruments multilatéraux présents dans leur pays au moment des crises. Par exemple, en Côte d’Ivoire, plusieurs mouvements rebelles ont été intégrés dans la vie politique parlementaire après les accords de Linas Marcoussis.
L’un des passages les plus intéressants de l’ouvrage concerne la concurrence entre le Nigéria et l’Afrique du Sud à propos de la crise en Côte d’Ivoire. Alors que le Nigéria s’est rapidement aligné sur les institutions multilatérales contre Laurent Gbagbo, le président sud-africain Jacob Zuma a contesté les résultats des élections ayant désigné Ouattara comme vainqueur. Il n’est toutefois pas précisé dans l’ouvrage comment l’OIF a interagi avec ces deux puissances diplomatiques africaines mais non membres de la Francophonie.
Si certaines réflexions de La Francophonie et les crises en Côte d’Ivoire et à Madagascar sont originales, de longs développements reprennent des débats classiques en science politique en remontant parfois jusqu’à l’antiquité (sur le comparatisme, l’usage des sanctions), sans les actualiser. La notion de crise par exemple est développée en longueur dans l’introduction. Elle a été l’objet d’une attention soutenue en relations internationales à propos du multilatéralisme depuis 2015, et mise en perspective avec les processus de dépolitisation, sans que ces réflexions n’apparaissent dans l’ouvrage. De même, alors que Tasse mobilise originalement le terme d’« entreprenariat » en qualifiant la Francophonie d’« entrepreneur de paix », il n’est pas fait référence à la littérature constructiviste désormais classique sur les entrepreneurs de normes alors que la discussion scientifique qui en serait sortie aurait été particulièrement féconde.
La Francophonie et les crises en Côte d’Ivoire et à Madagascar apporte des éléments de compréhension de deux contextes touchés par des crises répétitives et protéiformes entre 1999 et 2012. La résolution de ces situations a impliqué des acteurs exogènes dont l’OIF, objet de l’ouvrage.

