Le choix du thème « Déplacement » pour le plan quinquennal 2011-2015 du laboratoire de recherche Langues et Cultures Européennes (Université Lumière – Lyon 2) a donné lieu en mai 2011 à un colloque très stimulant intitulé « Le paradigme du déplacement ». Au regard de la richesse des échanges et des pistes de travail évoquées par les intervenants-chercheurs en littérature, en civilisation et en linguistique, certains doctorants de LCE prirent l’initiative de s’engager pleinement dans l’organisation d’une Journée d’Étude, dite « des doctorants ». La perspective alors retenue fut de donner la parole à de jeunes chercheurs et à de jeunes docteurs dans le but de contribuer de manière collective et autonome à la formulation de résultats scientifiques qui nourrissent la démarche de recherche lancée au sein de LCE.
Le 31 mai 2013, la Journée d’Étude intitulée « Pas à sa place ? » se tient avec succès à Lyon 2 et devient ainsi la première manifestation de ce type au sein de LCE à marier enjeux de recherche et « jeune » recherche. La problématique du déplacement, interrogeant le fait d’être à sa place ou de ne pas y être, permet de révéler un large éventail de potentialités en matière de contribution scientifique : l’ambition de faire dialoguer les disciplines académiques (littérature, arts, civilisation, histoire des idées, linguistique et sociologie), les aires linguistiques (anglophone, francophone, germanophone, hispanophone et lusophone) et les époques (du xve au xxie siècle) se révèle très fructueuse et semble fournir un modèle du genre en matière de pluridisciplinarité.
Le 10 juin 2014, à un an d’intervalle, ce modèle ne manqua pas de donner lieu à une seconde Journée d’Étude des doctorants LCE intitulée « Paroles déplacées ». Les organisateurs proposèrent de travailler sur la polysémie du terme « déplacé » et d’orienter cette fois-ci les contributions sur l’axe de la parole inconvenante, voire subversive, et sur celui de l’intertextualité et du transfert de citations impliquant dès lors un questionnement sur les conditions de déplacements de type transgénérique, transartistique et transdisciplinaire.
Le présent ouvrage, s’il est à première vue conçu comme une sélection des contributions les plus remarquables de ces deux Journées d’Étude, se veut un manuel de référence susceptible de fournir un balisage du champ de recherche que recouvre la notion de déplacement. La typologie que nous proposons dans cette publication fait aussi écho à la série de colloques organisés en outre par le laboratoire LCE : « Le paradigme du déplacement » (23-24 mai 2011), « La ville entrelacs : mouvement, transfert, tissage » (24-25 mai 2013), « Errance(s) et dérive(s) » (16-18 octobre 2014) et « La métaphore » (19-21 mai 2016).
Le déplacement fait tout d’abord référence à un processus particulier : celui au cours duquel un être ou un objet change d’espace, de condition, de catégorie. Cette définition liminaire nous invite dès lors à considérer successivement les causes, les manifestations et les conséquences du déplacement, car c’est un processus qui implique trois temporalités, celle de la situation initiale, celle du processus lui-même, mais aussi celle du résultat. Cette définition générale sous-tend chacune des analyses.
Le déplacement implique l’existence d’un ordre (organisation, structure, disposition, territoire) dont on peut clairement établir les principes normatifs. L’élément déplacé (personne, personnage ou objet) ne serait pas ou plus conforme à cet ordre des choses, qui peut être un système de valeurs, des mœurs, une idéologie, un système linguistique, un genre, etc. Employé au sens figuré, le terme « déplacé » perd sa dimension spatiale dominante : est déplacé ce qui est mal à propos, malvenu, inconvenant, l’expression « tenir des propos déplacés » rendant par exemple compte de l’existence implicite d’usages à respecter dans la sphère communicationnelle, ou de normes qui définissent à un moment donné une vision « convenable » des choses.
Dès lors se profile la question du point de vue, de son caractère normatif voire stigmatisant ou au contraire libérateur. La visibilité/invisibilité de l’élément inadéquat peut conduire à un grossissement accusateur ou à l’occultation de ce qui se démarque, au sens de ce qui dérange. Le problème est abordé sous l’angle de l’illégitimité, conduisant parfois au rejet (institutionnel, social, idéologique, etc.). Il s’agit aussi d’évoquer des formes positives de déplacement : le sentiment de légitimité (selon d’autres normes et valeurs) peut ainsi être le moteur d’un changement de paradigme, d’une évolution ou d’un renversement de la norme et du regard. On pourra ainsi l’envisager comme une posture de provocation, de transgression, actualisée par des détournements.
Au terme des différentes réflexions développées lors des manifestations scientifiques du laboratoire LCE, cette notion, à l’origine au singulier, semble devoir prendre la marque du pluriel, laquelle traduit sa dimension polymorphe ainsi que sa capacité à évoluer et à se renouveler. Le terme « déplacements » permet en réalité de créer des passerelles au sein d’un univers très hétérogène, en faisant ainsi se superposer une riche panoplie de points de vue, d’approches et de méthodes.
Déplacer, être déplacé, se re-placer, chercher ou fuir une place revient à se demander dans quelle mesure le déplacement, souvent conçu comme un phénomène négatif dont on subit les conséquences, ne se présenterait pas aussi comme l’ouverture vers une nouveauté, comme la possibilité de déplacer et de dépasser ces frontières normatives (parfois stigmatisantes). Quelles libertés peuvent engendrer les déplacements ? S’interroger sur ce qui est déplacé ou qui ne serait pas à sa place, est-ce finalement chercher l’intrus ou résister à la tentation du classement ?
Chapitre 1 : Écriture de l’Histoire, identité et mémoire
Le premier type de déplacement que nous abordons dans cet ouvrage concerne l’écriture de l’Histoire, et la place qui y est accordée à l’identité des peuples et à la mémoire individuelle et collective. L’Histoire officielle est souvent écrite depuis un point de vue unique, visant la construction d’un discours unificateur. Les discours socialement dominants ou colonisateurs ordonnaient ainsi les êtres humains en produisant des catégories « raciales » ou de « races sociales »1. De même, les discours qui ont succédé à la période coloniale ont perpétué cette idée et ainsi justifié la conquête de territoires « indiens » (notamment en Amérique) par l’apport d’une « civilisation » dans un monde « barbare »2, créant des frontières entre deux mondes. Néanmoins, ces catégories ont été redéfinies et radicalement déplacées par Tzvetan Todorov : le barbare serait celui qui ôterait son humanité à celui qu’il jugerait différent3. Par ailleurs, opposer radicalement deux catégories, deux peuples, c’est ignorer la présence de figures ambivalentes, culturellement hybrides, qui font fi de ces catégories et de ces limites et déplacent les frontières. Ces personnages historiques, par leur comportement hors-normes et leur rejet d’une opposition manichéenne, sont un lien entre les cultures et les peuples.
En s’intéressant à Daniel Boone, figure fondatrice du mythe de l’Ouest nord-américain, Juliette Tran s’attache à saisir les enjeux historiographiques et culturels véhiculés par la notion de « héros de la frontière », la frontière étant cette zone qui rapproche deux mondes, celui de l’indianité et celui de l’américanité naissante. Se déplaçant entre ces deux mondes, à la fois héros civilisateur et Indien manqué, Daniel Boone se caractérise dès lors par son hybridité culturelle au point de devenir un référent doté de paradoxes dont la portée a été entretenue et retravaillée par la littérature et l’iconographie, depuis le premier récit qui lui est consacré en 1784 jusqu’au xxe siècle.
Suite à un déplacement imposé, certains peuples continuent de se battre encore au xxie siècle pour trouver leur place, pour se re-placer dans la société actuelle avec leurs propres normes sociales.
Laura Nguyen évoque dans son article la lutte du peuple yaqui au Mexique, et sa volonté de re-placement : depuis la Conquête espagnole, les Yaquis ont continuellement affirmé – souvent par les armes – leurs revendications identitaires et politiques. C’est en mettant en perspective les œuvres Mexique barbare (1908) du journaliste étatsunien John Kenneth Turner et la Mort des Dieux (2011) de l’écrivain et journaliste espagnol Suso Mourelo, que Laura Nguyen a choisi d’aborder l’histoire de ce peuple. Elle est ainsi en mesure de montrer l’évolution et la résonance, d’un texte à l’autre, de la situation des Yaquis, depuis la déportation et l’esclavage (encore pratiqués en 1908 par le gouvernement de Porfirio Díaz) à la reconnaissance de leurs droits par le président Lazaro Cárdenas en 1940 et, actuellement, à leur lutte identitaire et politique pour trouver leur place et pouvoir vivre librement. Ces récits, écrits à un siècle d’intervalle, constituent un espace de résistance culturelle, littéraire et sociale.
Le re-placement est enfin celui que permet le travail de mémoire pour contrer un discours officiel fallacieux, notamment dans le contexte de régimes autoritaires. Comme l’analyse Todorov, les régimes totalitaires du xxe siècle ont systématisé l’effacement de la mémoire4 et son contrôle par divers procédés comme l’intimidation, l’usage d’euphémismes ou la propagande5, afin d’imposer une version unique des faits qui dissimule les actes de répression. C’est pourquoi « tout acte de réminiscence, fût-il le plus humble, a pu être assimilé à la résistance antitotalitaire6 ».
L’Histoire se construit donc à partir d’une interaction entre mémoire et oubli, mais aussi en fonction des déplacements produits par les discours officiels. C’est ce que met en lumière l’article de Marie Rosier portant sur le terrorisme d’État argentin des années 1970-1980. Elle souligne d’abord les deux déplacements mis en place par le gouvernement, l’un spatial – les militaires déplacent les personnes qui pour eux n’ont pas leur place dans cette société – et l’autre discursif – car le discours officiel joue sur les mots, déplace les sens, comme le montre l’emploi du terme de « disparus » pour évoquer les personnes assassinées. Néanmoins, des efforts de reconstruction de la mémoire, de « re-placement » de l’Histoire ont été menés, permettant aux victimes de prendre ou de reprendre une place dans la société et dans l’Histoire argentines. Marie Rosier les analyse à travers les œuvres de l’écrivaine argentine Nora Strejilevich et du photographe argentin Res.
Chapitre 2 : Construction et transgression de normes sociales
Le deuxième type de déplacement que nous analysons est celui des normes sociales. Il concerne d’abord des individus en tant que tels, censés entrer dans des catégories définies, se conformer à des règles précises en fonction de leur genre ou de leur statut social. Selon les époques, les pays et les contextes historiques, les rôles « normés » de l’homme et de la femme ont été définis comme un cadre strict dans lequel tout déplacement était rejeté ou sanctionné. C’est ainsi que leurs rapports ont longtemps été définis en termes de soumission de la femme à l’homme, notamment dans le texte biblique qui fait office de règle d’éducation7. Les mouvements féministes cherchent à se départir de ce cadre, pour déplacer le rôle traditionnel de la femme et la re-placer au même niveau que l’homme, mais surtout, plus récemment, pour intégrer des normes différentes et cesser de penser en termes de catégories8.
Parmi ces déplacements entre les catégories ou les normes socialement construites, Cécile Codet propose une analyse de l’évolution du statut de la femme enseignante en Espagne de 1450 à 1550. Le magistère féminin entre la fin du Moyen Âge et le début de la Renaissance est problématique car enseigner implique d’exercer une forme d’autorité sur son public et de reconnaître au maître une supériorité dans le champ du savoir. Pourtant, à partir de la fin du xve siècle en Espagne une évolution du statut de l’enseignante est perceptible. Cécile Codet étudie cette évolution ambiguë, se demande si la Renaissance a permis un déplacement des bornes traditionnellement imposées au magistère féminin et interroge les limites de ce déplacement. C’est dans un jeu constant entre norme et transgression que se situe cette figure qui semble ne jamais parvenir, à cette époque, à trouver sa place.
De nos jours, la question du déplacement des normes genrées est encore d’actualité, notamment si l’on observe le positionnement queer qui cherche à les transgresser et à renverser les relations de domination de genre9.
Jordi Medel-Bao s’intéresse aux activistes queer au sein de l’Université. Il propose de repenser les disciplines universitaires à partir de pratiques culturelles venues des marges, et en particulier à partir d’un positionnement queer permettant d’identifier et éventuellement de modifier les relations de domination en renonçant à l’autorité disciplinaire. Dans ce contexte, la posture queer consiste à développer des pratiques de resignification anti-hégémonique et anti-normative pour définir des espaces de résistance à ce régime de savoir (qui est aussi un régime de la « normalité »). Il s’interroge alors sur la façon d’analyser les cadres normatifs pour pouvoir s’en éloigner, et sur la transposition de ce raisonnement dans le monde universitaire et dans nos pratiques de recherche et d’enseignement.
Les normes sociales sont aussi celles qui définissent les fonctions des individus et les limites de leur rôle social. C’est pourquoi certains déplacements au sein des professions des individus dérangent, en particulier lorsque les artistes et les créateurs dépassent les cadres de leur activité.
C’est à partir de l’historique de création des nombreuses pièces du dramaturge autrichien Thomas Bernhard qu’Adrien Bessire interroge la notion de déplacement. À ce titre, le questionnement porte sur le positionnement artistique et le statut de l’auteur par rapport à sa propre création théâtrale qui le « déplacent » hors du cadre attendu. En reprenant l’expression d’« auteur capricieux », Adrien Bessire donne ainsi un aperçu de certaines transgressions opérées par Bernhard dans le choix des salles de représentation, des metteurs en scène et des acteurs de ses pièces.
Ces normes sociales sont enfin perceptibles dans le langage et définissent ce qui est acceptable ou incorrect dans le discours. Cette limite est fluctuante et varie en fonction des époques et des pays. De ce point de vue, les procédés de traduction et de sous-titrage sont des exemples révélateurs.
Dans le champ de la création cinématographique, c’est en prenant l’exemple de l’explétive fuck dans les films anglo-saxons que Julie Villessèche se penche sur le parcours, à travers plusieurs films, d’une parole désignée comme offensante. Ce faisant, elle aborde aussi la question des procédures socio-culturelles conduisant à définir ce qui relève de l’offense du langage à l’écran et rend compte des principes de classification audio-visuelle britannique et français, ainsi que de certains effets de censure. La contribution s’achève sur une analyse comparative de la traduction de fuck entre les versions françaises doublée et sous-titrée.
Chapitre 3 : Figures déplacées
Il existe dans le domaine de la création artistique un véritable topos consistant à s’emparer d’une figure (fictive ou réelle) pour la déplacer de son contexte d’apparition vers un nouveau cadre spatio-temporel, voire générique. À vrai dire, les exemples de réécriture10 ne manquent pas mais il est à chaque fois intéressant de pouvoir définir selon quelle modalité s’effectue cette forme de transfert, voire d’intertextualité : est-il question d’imitation, de parodie, de pastiche, de variation ? La question fondamentale concerne donc avant tout le degré d’intentionnalité de l’auteur dans le processus de réécriture puisque le personnage repris et déplacé semble dès lors susceptible de prendre une portée nouvelle ou à l’inverse de perdre une partie de ses caractéristiques d’origine. En se situant entre ces deux pôles, ce troisième chapitre a pour objet de mettre en lumière le déplacement des trois figures que sont le personnage de théâtre Méphistophélès, le réformateur Martin Luther et l’actrice Greta Garbo. Un aspect important des trois articles présentés concerne la fonction et l’insertion de la citation, qu’il s’agisse du texte littéraire d’origine lui-même ou bien des propos tenus par les personnages mis en scène parfois de manière singulière. Dans ce chapitre, la dimension langagière constituera donc un aspect saillant qui viendra compléter l’analyse des procédés créateurs mis en œuvre dans les différents objets artistiques concernés, qu’ils soient littéraires ou cinématographiques.
Ancrant son propos dans le champ de la création littéraire et plus particulièrement dans celui de sa réception, Jocelyn Vest analyse le transfert du célèbre personnage du Faust I de Goethe à la fois chez l’écrivain allemand Joseph von Eichendorff, et chez Charles Nodier et Théophile Gautier. Il décèle ainsi un triple déplacement qui s’effectue d’un mouvement esthétique à l’autre, d’une sphère culturelle à l’autre, d’un cadre générique à l’autre (de la tragédie au conte fantastique). Jocelyn Vest ne s’attache pas simplement à identifier les modalités selon lesquelles ces trois auteurs réinvestissent la figure de Méphistophélès, mais cherche également à montrer que ce procédé de transposition est enrichi de certaines modifications infléchissant l’interprétation de l’œuvre goethéenne initiale.
Porter à l’écran la vie et les propos d’une figure, cette fois-ci non pas littéraire mais historique, peut représenter une véritable gageure, notamment dans le cas du cinéma muet. En s’intéressant à la fois à cette catégorie cinématographique et à une figure allemande mémorable – Martin Luther –, Ferdinand Schlie se situe au carrefour de nombreux questionnements relatifs au déplacement : selon quelles modalités les textes et propos de Luther sont-ils intégrés dans la trame filmique ? Les textes déplacés à l’écran subissent-ils des modifications par rapport à l’original ? Quels équivalents visuels permettent de rendre compte du message du réformateur ? Ferdinand Schlie bâtit sa démonstration à partir du traitement de trois épisodes biographiques de Luther – l’affichage des 95 thèses, la diète de Worms et un sermon – dans Die Wittenberger Nachtigall. Martin Luther (Erwin Báron, 1913) et Luther. Ein Film der deutschen Reformation (Hans Kyser, 1927).
Le déplacement ou la récupération d’une figure conduisent enfin au pastiche, comme le montre l’étude d’Évelyne Coutel sur la vision de Greta Garbo à travers les pièces de théâtre populaires du « género chico » espagnol : Yo soy la Greta Garbo (Antonio Paso, Espagne, 1932) et La rival de Greta Garbo (José O. Sosa Cordero et Manuel A. Meaños, Argentine, 1932). Évelyne Coutel analyse la déformation progressive non seulement des mots, mais aussi de l’attitude et du comportement de cette grande star hollywoodienne par des auteurs de théâtre de sociétés plus traditionnelles et conservatrices. Mais à travers ces parodies c’est un autre déplacement que l’on observe en filigrane : celui des modèles féminins, qui marque la naissance d’un désir de liberté chez les femmes dans les années 1930, en Espagne comme en Argentine.
Chapitre 4 : Vers de nouvelles normes esthétiques ?
Le dernier axe développé par cet ouvrage aborde le thème du déplacement dans le champ esthétique. La matière réflexive fournie par les différents chapitres invite à considérer l’ensemble des arts : littérature, peinture, cinéma, musique, et ce faisant il apparaît clairement que la possible instabilité des cadres définitionnels en art représente bel et bien un véritable enjeu scientifique. S’il est vrai que chaque art se nourrit de normes formelles et esthétiques pour exister de manière autonome, d’autres processus sont « à l’œuvre » dans le geste créateur, lesquels se fondent sur un dépassement parfois surprenant des frontières établies. Que faire justement quand nos grilles de lecture sont bouleversées ? Faut-il d’emblée condamner toute nouveauté, ou bien s’employer à repenser les contours de certains corpus artistiques ?
Les déplacements des normes esthétiques vont parfois en littérature jusqu’à la subversion des normes communicationnelles classiques comme le montre l’analyse faite par Alice Dumas de l’œuvre de Marivaux. L’auteur français bouleverse les codes littéraires en vigueur au xviiie siècle pour offrir une expression plus libre qui reflète davantage la subjectivité et l’individualité des personnages ainsi que leur position sociale – réelle ou rêvée – et leur contexte énonciatif. Cette proposition audacieuse prend la forme à la fois de transgressions importantes, mais aussi de variations subtiles qui donnent naissance au marivaudage.
Le travail de classement des œuvres a pour corollaire la question de la normativité des critères permettant de faire entrer ou non ladite œuvre dans un corpus aux contours définis. S’intéressant à cet ensemble que représente la production cinématographique allemande des années 1920, Tamara Eble pointe du doigt l’existence d’une réelle confusion concernant l’étiquette « expressionniste » qui pourrait lui être appliquée. Ce questionnement l’amène à s’interroger sur la pertinence du déplacement de la notion d’« expressionnisme » du champ pictural vers le champ cinématographique avant de présenter quelles seraient les normes esthétiques et formelles d’un genre expressionniste authentique. La proposition se conclut sur l’évaluation de deux films emblématiques des années 1920, Metropolis de Fritz Lang et Nosferatu de Murnau, situés à la marge du genre expressionniste et permettant de définir un territoire en lisière du corpus.
Le déplacement est aussi abordé en tant que résultat d’une porosité entre les frontières artistiques, entre des univers habituellement disjoints : il y a dans ce processus un formidable potentiel de renouvellement des genres et des formes, que traduisent notamment les notions d’intermédialité et d’interartisticité11. Des qualificatifs tels que « hybride » ou encore « mutant » s’imposent alors pour décrire certaines de ces nouvelles formes avant-gardistes et cette tension vers un avenir artistique en perpétuelle ré-invention.
C’est à partir du constat selon lequel la critique d’art a souvent eu recours à la notion de « dissonance » pour analyser la peinture abstraite que Patrick Davoine tente d’évaluer la possibilité d’un glissement catégoriel entre musique et peinture durant la période avant-gardiste (1910-1920) dans l’aire germanique. Le questionnement central concerne dès lors la potentialité d’une notion musicale à délivrer une information pertinente sur la nature du langage pictural, mais aussi à devenir un véritable paradigme de création. Pour ce faire, Patrick Davoine revient sur la manière dont Kandinsky et Schoenberg réhabilitent théoriquement la dissonance avant de se pencher sur leurs propres œuvres. L’étude comporte également une remise en question du recours fréquent à la notion de dissonance dans le discours critique, notamment de vulgarisation.
Se plaçant également dans une perspective intermédiale, Charlotte Limonne livre une étude consacrée au rôle de la citation poétique dans l’œuvre de l’artiste plasticien allemand Anselm Kiefer. Parce qu’il est né en 1945, sa relation à l’histoire allemande contemporaine est à l’origine d’un travail essentiellement mémoriel s’appuyant sur les mots comme sur les images. Charlotte Limonne s’attache justement à interroger la relation entre le texte et l’image tout en revenant sur la place qu’occupe la poésie de langue allemande – celle notamment de Paul Celan et de Ingeborg Bachmann – dans l’œuvre de Kiefer. Le déplacement de ces paroles révèle alors un geste artistique qui repose sur le principe de sédimentation intégrant la métaphore de l’histoire et une profondeur physique. À ce titre, Charlotte Limonne parvient à montrer l’originalité de cet artiste qui crée en s’inspirant de processus temporels naturels.
Le déplacement de paroles est aussi provoqué par nombre d’emprunts et d’appropriations d’un texte souche, sous la forme de réécritures, de citations, de collages, mais aussi de subversions de ce texte originel par la parodie, le pastiche ou la réinterprétation. C’est ce phénomène qu’analyse Bernard Corneloup dans le mouvement musical de la MPB (Música Popular Brasileira), né au Brésil dans les années 1960 et en particulier pendant la période dite « tropicaliste ». De fait, le travail du texte est central au sein de l’esthétique tropicaliste : de nombreuses citations sont intégrées aux paroles des chansons, donnant lieu à des allusions à d’autres contextes ou à d’autres réalisations artistiques riches de sens. Ces emprunts et ces déplacements textuels prennent des formes très variées, qui offrent parfois des textes parodiques et critiques, des réinterprétations et des dénonciations de la situation du Brésil de cette époque.
Enfin, l’article d’Alice Pantel aborde le phénomène de la « re-création » au sein du roman espagnol du xxie siècle, où toute une génération d’écrivains espagnols décline les différentes figures du déplacement textuel12 : remake, plagiat, réécriture, collage, montage, citation, répétition, détournement, emprunt ou imitation. Alice Pantel montre ainsi que ces procédés tendent à redéfinir les deux instances sur lesquelles se fonde l’idée même de roman : d’une part la création littéraire en tant que production originale, et d’autre part la légitimité auctoriale. Afin de nous éclairer sur ce type de déplacement de texte, elle établit dans un premier temps une typologie de ces romans et des « re-créations » qu’ils proposent, avant d’en montrer les fonctions et les enjeux. Dans quelle mesure ces nouvelles formes textuelles participent-elles d’une restructuration dynamique de la création ?
