Daniel Boone est une figure fondatrice de la mythologie des États-Unis, et plus précisément de la mythologie de l’Ouest américain1. Il naît en 1734 sur la Frontière de Pennsylvanie dans une famille de Quakers d’origine anglaise. En 1751, cette famille participe à l’une des grandes migrations pionnières de la période coloniale et s’installe sur une nouvelle Frontière de peuplement à la limite de la Virginie et de la Caroline du Nord, sur les rives de la rivière Yadkin. On sait que, déjà à cette époque, la chasse tient une place importante dans la vie de Daniel Boone, et les récits qui lui sont consacrés au xixe siècle en font la pierre de touche de sa personnalité. En 1769, Daniel Boone se laisse convaincre de participer à une expédition en territoire indien de l’autre côté des Blue Ridge Mountains, dans un territoire qui porte le nom de Kentucke. S’ensuivent dix années de tentatives d’installation pionnière dans la région marquées par des conflits sanglants avec les Indiens de la vallée de l’Ohio. Au début des années 1780, le Kentucky est colonisé dans sa quasi-totalité et Daniel Boone raconte son histoire à un obscur instituteur converti à la spéculation foncière du nom de John Filson. Filson raconte les aventures de Daniel Boone dans un opuscule publié en 1784 intitulé The Discovery, Settlement and Present State of Kentucke2.
La publication de 1784 est d’abord un succès transatlantique. Puis, au cours du xixe siècle, il inspire de nombreuses réécritures et représentations visuelles aux États-Unis, et Daniel Boone devient une figure incontournable de la culture nationale. C’est ce personnage fictionnel qui fait l’objet de cette étude : cette figure construite au xviiie siècle, reconstruite au xixe siècle, déconstruite au xxe siècle, et dont on peut dire qu’elle n’est jamais vraiment à sa place, et ce pour plusieurs raisons. Tout d’abord, parce que c’est une figure qui voyage sur la Frontière, cette zone d’indétermination qui sépare et rapproche à la fois le monde colonial du monde indien3. Ensuite, parce que cette capacité à passer d’un monde à l’autre lui confère une forme d’hybridité culturelle. Enfin, parce que sa catégorisation en tant que héros de la Frontière dans la littérature, l’iconographie et l’historiographie des États-Unis est marquée par des variations et des contradictions.
L’étude de la figure de Daniel Boone est liée aux grands enjeux épistémologiques qui animent la critique littéraire et historiographique de ce qu’on appelle traditionnellement la Frontière américaine. Le premier de ces enjeux fut pendant longtemps la définition de l’identité américaine (coloniale puis étasunienne), notamment en littérature. Ni la déclaration, ni la guerre d’indépendance ne suffisant à créer de l’américanité, la construction de l’identité nationale se fait a posteriori, notamment à plusieurs moments cruciaux du xixe siècle. Il s’agit alors de déterminer quand et comment la littérature est devenue véritablement américaine, se différenciant d’une littérature coloniale encore fortement influencée par l’Europe. La conquête de l’Ouest apparaissant de plus en plus comme le ciment de l’union nationale, le pionnier légendaire qu’est Daniel Boone sert entre autres à répondre à cette question cruciale : qu’est-ce qu’un héros américain ? Cette question se pose aussi bien chez les nationalistes du xixe siècle que chez les anti-impérialistes du xxe siècle. Tandis que les premiers ont tendance à exalter les vertus fondamentalement américaines de Daniel Boone, les seconds insistent sur la place de cette figure dans le développement d’une culture étasunienne impérialiste4. Les racines de l’impérialisme étasunien constituent en effet le deuxième enjeu lié à l’étude de la Frontière. À partir des années 1960, la critique littéraire et historiographique soupçonne l’impérialisme, autrefois considéré comme le seul fait de l’Europe, d’être en fait inhérent au développement des États-Unis. Daniel Boone, et d’autres héros de l’Ouest américain, sont alors interprétés comme les figures d’un impérialisme étasunien qui s’incarne dans la conquête de l’Ouest et se poursuit jusque dans le xxe siècle avec l’oppression des minorités et les guerres contre le communisme5. Ces deux enjeux sont liés à un troisième problème épistémologique : la définition conceptuelle de la Frontière. La Frontière, qui renvoie parfois aux mêmes objets que l’Ouest américain, est une notion qui remonte à l’époque coloniale. À la fin du xixe siècle cependant, elle devient un outil de compréhension du développement historique des États-Unis. Dans son essai positiviste de 1893, l’historien Frederick Jackson Turner la définit comme ce front pionnier qui, avançant d’est en ouest, a civilisé la nature et créé les conditions de possibilité de l’identité américaine6. Ce faisant, et c’est ce qu’on lui reproche à la fin du xxe siècle, la Frontière détruit tout ce qui se trouve sur sa route, notamment l’environnement et les populations autochtones. Allant plus loin dans la critique de Turner, la nouvelle génération des historiens de l’Ouest réfute la légitimité scientifique de la notion de Frontière et dénonce son caractère ethnocentriste7.
Déplacement : la colonie, la Frontière et la wilderness
Les Boone narratives, ou récits consacrés à Daniel Boone, participent à la construction de la notion de Frontière. Cette catégorie littéraire trouve son origine dans la publication de 1784. Le Daniel Boone de 1784 est un héros civilisateur de type épique. Comme l’Énée de Virgile, il arrive en terre étrangère pour y établir une colonie, et passe de longues années à faire la guerre afin d’y imposer un petit groupe de personnes promis à un avenir grandiose. C’est l’auteur lui-même qui promet un brillant avenir au Kentucky. Une histoire qui résonnera de façon particulière au milieu du xixe siècle, à la grande époque de l’expansionnisme :
[…] nous contemplons les fondations de cités qui, selon toute probabilité, rivaliseront de gloire avec les plus grandes cités de la terre. Et nous regardons le Kentucky, situé sur les rives fertiles du fleuve Ohio, s’élever de l’obscurité pour resplendir de lumière, pareil à n’importe quel astre de l’hémisphère américain8.
Dans ce récit, la Frontière connaît une évolution importante par rapport au traitement qui lui était réservé dans la tradition littéraire qui avait marqué le siècle précédent, à savoir la littérature puritaine. Pour les Puritains, la Frontière séparait tant bien que mal le monde civilisé du monde sauvage. De l’autre côté de la Frontière, la wilderness était le domaine de la tentation, et les habitants de la wilderness (les Indiens non-convertis) étaient l’incarnation de la cruauté9. Les récits de captivité typiques de la tradition puritaine mettent souvent en scène des femmes faites prisonnières par les Indiens et déplacées brutalement hors de leur sphère domestique, dans un environnement sauvage et dangereux10. Une fois dans la wilderness, les captives sont alors soumises à diverses tentations, la pire de toutes étant de perdre la foi. À la fin du xviiie siècle, la Frontière sépare toujours les deux sphères. Mais la wilderness commence à changer de fonction symbolique. Lorsque Daniel Boone passe de l’autre côté de la Frontière et se retrouve dans un endroit où il n’est pas à sa place, il ne se comporte pas comme un Puritain en captivité. Colon projeté dans le monde sauvage, il est séduit par ce nouvel environnement. Il a même une sorte d’épiphanie lors de sa première expédition en Kentucky : « Peu après, je rentrai chez moi auprès de ma famille, déterminé à l’emmener dès que possible vivre au Kentucky, que j’estimai être un second Paradis, et prêt à y risquer ma vie et ma fortune11. » Dans ce nouvel environnement, Daniel Boone vit comme un Indien, ou plutôt, selon les codes qui définissent le bon sauvage au xviiie siècle. Il vit seul dans la forêt, chasse pour se nourrir et s’endort à la belle étoile. Il est même capable de vivre parmi les Indiens, comme le montre l’exemple de sa captivité parmi les Shawnees :
[Je] fus adopté, comme le veut la coutume [shawnee], au sein d’une famille où je devins un fils, et mes nouveaux parents, frères, sœurs et amis me témoignèrent une grande affection. J’étais extrêmement amical et cordial envers eux, me montrant en permanence aussi gai et aussi satisfait que possible, et ils plaçaient en moi une grande confiance. J’allais souvent chasser avec eux, et lorsque nous nous mesurions au tir, mes résultats me valaient fréquemment leurs applaudissements12.
Mais si Daniel Boone adopte les codes de la wilderness, c’est surtout pour pouvoir survivre dans un environnement hostile. Il crée une intimité avec les Indiens pour mieux pouvoir s’échapper et regagner la sphère dite civilisée. C’est certes un personnage singulier, capable de passer d’un monde à l’autre. Mais il finit par établir la civilisation dans l’Ouest en y amenant les colons et en transformant la wilderness en terre agraire et en colonie économiquement rentable :
Je vis désormais en paix et en sécurité, profitant des douceurs de la liberté et des faveurs de la Providence, auprès de ceux qui partagèrent autrefois mes souffrances, dans ce pays merveilleux que j’ai vu gagné au prix de tant de sang et de fortune, ravi à l’idée de le voir devenir bientôt l’un des États les plus opulents et les puissants du continent nord-américain […]13.
En d’autres termes, le héros de la Frontière ne fait qu’agrandir la sphère civilisée. À ce stade, le déplacement ne provoque pas en lui un changement de nature. Bien que capable de s’adapter à un mode de vie sauvage, il reste animé par une éthique civilisatrice.
Hybridité : le colon, l’Indien et l’Indien blanc
Au xixe siècle en revanche, la figure de Daniel Boone connaît une évolution importante qui, tout en brouillant la distinction entre sphère sauvage et sphère civilisée, fixe la catégorie à laquelle appartient le héros de la Frontière. En 1833, cinquante ans après la version de Filson, paraît une biographie de Daniel Boone, qui surpasse en popularité le premier Boone narrative14. Son auteur, Timothy Flint, fait partie de ces nouveaux écrivains qui contribuent au développement d’une littérature de l’Ouest, à une époque où cette section commence à s’affirmer politiquement, économiquement et culturellement face au Nord et au Sud des États-Unis. Daniel Boone permet à Flint de construire l’ethos de cette nouvelle espèce d’homme qu’est le westerner, l’homme de l’Ouest. Dans la version de 1833, la caractéristique principale du héros de la Frontière est qu’il s’épanouit dans la pratique de la chasse. Or, la chasse est, dans le contexte nord-américain, l’activité indienne par excellence. Elle structure les sociétés et les mythologies amérindiennes, que les premiers ethnographes commencent à recenser au xixe siècle. Lorsque Daniel Boone et ses compagnons pénètrent dans le Kentucky pour la première fois, Flint met dos à dos leurs visions de la wilderness :
À la vue de ce paradis sauvage [wilderness-paradise], si abondant en gibier à poils et à plumes, Finley, qui avait quelques notions des Écritures, s’exclama : « Cette nature [wilderness] s’épanouit comme la rose, et ces endroits déserts sont le jardin de Dieu. » « Oui, répondit Boone, et qui resterait sur les collines stériles de Caroline du Nord, entendre le cri du geai dans les pins, et de temps à autre abattre un daim trop maigre pour être mangé ? Cette terre est la terre des chasseurs, où l’homme et l’animal prendront toute leur dimension »15.
Pour qualifier sa vision de la wilderness, John Finley, un membre de l’expédition, choisit l’image du paradis chrétien et du jardin d’Eden. Cette conception est certes bien loin de la tradition puritaine. En réalité, elle est proche de celle du Daniel Boone de 1784. Mais le Daniel Boone de 1833, lui, développe une nouvelle conception de la nature. Il substitue à l’image du paradis chrétien celle du happy hunting ground, le paradis des chasseurs, qui correspond au concept de l’au-delà dans certaines mythologies indiennes. Le héros de la Frontière s’est indianisé au contact de la wilderness. Dans la décennie précédente, James Fenimore Cooper avait publié les trois premiers tomes du Cycle de Bas-de-Cuir, dont le héros, un blanc plus ou moins adopté par des Mohicans, vivait de chasse et de diverses missions sur les Frontières de l’empire britannique16. Les années 1820-1830 sont en fait marquées par l’avènement du white Indian, littéralement Indien blanc, sur la scène littéraire. Dans ce contexte, Flint profite de l’épisode de la captivité de Boone chez les Indiens pour détailler le rituel auquel se soumet le prisonnier de guerre :
Avant de faire leur entrée triomphale au village, les membres de l’expédition revêtirent leur prisonnier blanc d’une nouvelle tenue, dont la matière et la coupe étaient semblables aux leurs. Ils lui rasèrent ensuite une partie du crâne et attachèrent le reste de ses cheveux d’après leur propre coutume, puis ils le peignirent en rouge, l’enduisant d’une grande quantité de peinture de guerre écarlate et mirent dans sa main une crosse magnifiquement décorée avec des queues de daims17.
Ainsi paré, Daniel Boone est ensuite adopté par une femme shawnee pour remplacer le fils qu’elle a perdu pendant la guerre. L’épisode de la toilette indienne de Boone n’apparaissait pas dans la version de Filson. Après 1833, il est repris dans presque toutes les versions de la légende. Il fait même l’objet d’une illustration dans une publication de 186018 :
Figure 1 : Boone’s Indian toilette (1860).
En 1845, l’écrivain sudiste William Gilmore Simms avait poussé à l’extrême l’indianisation du personnage en dressant un portrait guerrier de Daniel Boone, suggérant que ce dernier scalpait ses ennemis à la manière des Indiens :
[…] Bien que le fait ne soit pas explicitement décrit, il n’y a pas de raison de supposer qu’il rechignait à se battre à la manière des Indiens. Il était capable de prendre un scalp, et se sentait probablement le droit d’adopter une pratique qui, employée par les blancs, avait le mérite de réduire considérablement l’appétit des Indiens pour la guerre19.
La pratique du scalp, emblématique de la sauvagerie indienne, perd progressivement son caractère tabou. Plus généralement, la violence indienne contamine le héros de la Frontière, sans remettre en cause son intégrité. En 1893, lorsque Turner conceptualise la Frontière, il comprend l’indianisation des colons comme une étape violente mais essentielle dans le processus d’américanisation :
La Frontière est la ligne de crête de l’américanisation, là où elle est la plus rapide et la plus efficace. La wilderness prend en charge le colon. Lorsqu’elle le découvre, il est européen dans sa façon de s’habiller, de produire, de travailler, de voyager, de penser. Elle le sort du train de voyageurs et le jette dans le canoë d’écorce de bouleau. Elle le dépouille des vêtements de la civilisation et le revêt de la veste en daim et des mocassins. Elle le place dans la hutte du Cherokee et de l’Iroquois et construit une palissade indienne autour de lui. Rapidement, il se met à cultiver du maïs et à labourer le sol avec un bâton pointu ; il pousse le cri de guerre et prend le scalp dans la plus pure tradition indienne20.
C’est précisément cette adaptation forcée à un milieu hostile qui permet de transformer l’environnement et de produire de l’américanité : « Le résultat est un nouveau produit, qui est américain21. » La filiation entre le colon de Turner et le personnage de Daniel Boone est latente. Turner fait d’ailleurs intervenir l’histoire personnelle de Boone pour illustrer son propos général un peu plus loin22. Ces quelques exemples illustrent comment, entre la fin du xviiie siècle et la fin du xixe siècle, le héros de la Frontière se construit progressivement comme un personnage hybride. Ni tout à fait un colon, ni tout à fait un Indien, il se situe dans un entre-deux, une dimension qu’il partage avec le concept même de Frontière.
Contradictions : race, empire et nostalgie
L’hybridité de Daniel Boone et des autres héros de la Frontière a cependant ses limites, la plus significative étant que cette hybridité n’est jamais raciale. Chez James Fenimore Cooper, le héros est connu pour insister lourdement sur le fait que, malgré les apparences, il n’est pas d’ascendance indienne23. Quant aux auteurs des Boone narratives, ils retracent en permanence la ligne de couleur qui sépare irréductiblement les blancs des rouges. En 1847, la version de Flint est d’ailleurs rééditée sous le titre The First White Man in the West : Le Premier homme blanc dans l’Ouest24. Avant de soumettre son personnage au rituel d’adoption shawnee, Flint nous donne un aperçu de l’état d’esprit de Daniel Boone :
Il fut certainement accablé de laisser derrière lui ses compagnons de captivité à Détroit, dans de confortables habitations et parmi des gens civilisés, tandis que lui, désormais le seul homme blanc du groupe, était obligé d’accompagner ses maîtres rouges [his red masters], à travers la forêt pendant un long et pénible voyage […]25.
Un article consacré à la vie de Daniel Boone publié en 1846 dans le célèbre North American Review nous indique que le pionnier « détestait les Indiens avec autant d’ardeur qu’il aimait la vie indienne26 ». Bien que Daniel Boone possède un caractère et des attributs qui le rapprochent des Indiens, ces derniers sont irréductiblement autres. Certes, la distinction entre les deux groupes s’explique, au niveau diégétique, par leurs intérêts contradictoires. Les Indiens sont les ennemis des colons dans le contexte d’une guerre pour le contrôle du territoire. Mais la distinction logique se double toujours d’une distinction raciale, parfois étayée par la théorie. Un peu plus loin, l’auteur de l’article ne parvient toujours pas à résoudre la contradiction que représente l’Indien blanc :
Nous avons dit qu’il était un Indien blanc, et, avec cette différence que dans l’excitation, il ne se montrait pas assoiffé de sang comme un Indien, il ressemblait plus en matière de passions, d’habitudes, d’instincts, de plaisirs et de tristesses, aux habitants originels de l’Ouest qu’aux envahisseurs anglo-saxons. Peu de blancs possédèrent à ce point la véritable gravité des Indiens, qui ne leur vient ni d’un raisonnement, d’un sentiment ou d’une absence d’idée, mais d’une bosse bien spécifique à la forme de leur crâne27.
Le glissement de la phrénologie médicale à la théorie racialiste, typique du milieu du xixe siècle, n’est pas anecdotique. Il attribue un certain trait de caractère, à savoir la légendaire placidité des Indiens, à une particularité biologique. Et pourtant, on retrouve ce trait de caractère chez le héros de la Frontière, qui n’est pas un Indien.
L’autre énigme que pose Daniel Boone est toujours en lien avec son indianité, et se lit dans son rapport à l’environnement. Sa pratique de la chasse s’accompagne en effet d’une passion pour la vie dans les bois et d’un fort penchant pour la solitude :
Boone mettait désormais à profit l’occasion en or qu’il avait de se livrer à son activité favorite. Il aimait par-dessus tout se perdre seul à travers les forêts denses et labyrinthiques, son infaillible fusil sur l’épaule, et lever la bête sauvage de sa tanière secrète. Il trouvait un charme indéniable à ces solitudes primitives qui convenaient tout particulièrement à son caractère, et il partait souvent pour de telles expéditions en solitaire qui duraient plusieurs jours28.
Or, la chasse et la vie solitaire dans les bois sont codifiées comme des pratiques indiennes et antisociales. Elles reposent sur des valeurs contraires à celles du héros civilisateur. À la fin de son récit, Flint se penche sur un épisode problématique de la vie de Daniel Boone : le moment où le fondateur du Kentucky réalise que la civilisation qu’il a amenée dans l’Ouest est en train de détruire la wilderness. Les forêts sont abattues, les champs enclos, le gibier disparaît. Parallèlement, les lois, la propriété foncière et les litiges font leur apparition, et voilà qu’on le dépouille de ses terres. Face à la rapidité de la colonisation et à l’agressivité de la société civile, Boone se résigne alors à quitter la colonie qu’il a lui-même fondée :
Il fut plus que jamais dégoûté par l’esprit d’avarice et de cupidité, par les échanges froids et les formalités techniques de ce qu’on appelle la société civilisée. […] et puisqu’il ne pouvait plus compter sur rien, que rien ne le retenait en Kentucky, et que par ailleurs, la terre était de toute part soumise à l’empire du cultivateur, de la hache et de la charrue, il décida de quitter la région29.
Daniel Boone émigre alors vers une nouvelle Frontière, toujours plus loin à l’ouest, dans le Missouri espagnol, où il peut chasser et explorer à sa guise. En 1950, Henry Nash Smith remarquait que les représentations visuelles de Daniel Boone pouvaient être rangées dans deux catégories : une catégorie de type impérialiste, et une catégorie qu’il appelait primitiviste30. Dans la première catégorie, on trouve les représentations qui exaltent le côté conquérant de la légende, tel le bas-relief qui orne la rotonde du Capitole des États-Unis, représentant un Daniel Boone guerrier dans un combat à mort avec deux Indiens31. Dans la seconde, on trouve des représentations primitivistes à tendance romantique, comme par exemple le tableau de Thomas Cole représentant un Daniel Boone méditatif à la fin de sa vie32. Ces deux représentations visuelles sont antithétiques mais elles datent bien de la même année, 1826. À l’image de cette ambiguïté synchronique, les Boone narratives exploitent généralement les deux aspects de la légende, sans résoudre la contradiction : Daniel Boone est à la fois un héros civilisateur et un Indien manqué.
Conclusion
Devenu une figure incontournable de l’histoire, de la littérature et de l’iconographie des États-Unis, Daniel Boone est un paradoxe culturel, un objet à la fois hautement référentiel et insaisissable. L’histoire de la littérature et des images qui lui sont consacrées montre en effet comment le héros de la Frontière chevauche les espaces et les catégories pour se faire une place dans la culture américaine. Personnage déplacé, hybride et pétri de contradictions, il apparaît tantôt comme le bras armé, tantôt comme la victime de la conquête de l’Ouest. Paradoxalement, c’est sa capacité au déplacement et son hybridité générique qui contribuent à le fixer de façon pérenne dans l’histoire culturelle. Quant à ses contradictions internes, il semble qu’elles reflètent à bien des égards celles qui furent inhérentes au développement historique des États-Unis, marqué à la fois par l’impérialisme et par le romantisme, l’ethnocentrisme et la fascination pour l’autre, par la destruction de l’environnement et la nostalgie de l’Amérique primitive.

