Le présent article a pour objectif principal de répondre à la question de savoir comment nous, activistes queer, et pourtant sujets à un positionnement de vulnérabilité dans les cadres de productions universitaires, pouvons lutter contre la Norme. Pour commencer, nous voudrions définir le mot queer en tant que mot-clé de l’intitulé de ce texte. Évidemment, notre propos n’est pas de faire ici une analyse étymologique du mot, mais simplement d’en donner une définition et de justifier l’utilisation du terme en anglais. Les traductions en espagnol et en français donnent les résultats suivants ; en espagnol, tout d’abord :
1. extraño, raro, excéntrico; de carácter cuestionable, dudoso, sospechoso; sin suerte, atolondrado, sentirse al borde del desmayo (feel queer) ; borracho ; homosexual (especialmente en un hombre) ; in Q. Street (en dificultad, en deuda, de mala reputación). // 2. homosexual. // 3. echar a perder, roto1.
En français, donner une définition du terme se révèle être également difficile. Le réflexe a récemment été pris de consulter le dictionnaire français-anglais pour y constater que “queer” a pu dire quelque chose comme « “sale pédé” et par extension “bizarre, étrange”2 ». Ce mot serait donc traduit par : étrange, curieux, pédé, drôle de type.
Si l’on utilise l’une de ces définitions, on perd une nuance de sens. On pense alors que la meilleure option est de maintenir le mot en anglais, bien que l’utilisation du mot queer en espagnol ou français entraîne la perte de sa force performative d’insulte. D’un autre côté, en l’utilisant couramment dans les domaines de l’activisme et de la théorie gay et lesbienne, nous nous insérons à l’intérieur d’un courant plus ou moins reconnu dans nos pays qui a décidé d’importer le terme et de l’utiliser tel quel dans notre sous-culture. En même temps, ce dernier nous situe dans une position de reconnaissance avec une communauté qui,
bien que privée d’un sol ou d’un lieu à l’intérieur des frontières géopolitiques actuelles, a eu et a une force spécifique dans le domaine anglo-saxon ; et à la fois elle nous situe dans une position de bannissement, d’une certaine extériorité à nos cultures nationales, dans lesquelles nous sommes exilés3.
La dernière raison pour laquelle nous conservons l’usage du mot anglais ressortit à la question du genre, parce qu’il peut se rapporter aux sujets masculins et féminins, et, par extension, à chacun des genres existants ou à venir. Il représente tant les gays et les lesbiennes que de nombreuses autres figures identitaires construites dans cet espace marginal. C’est ce que nous nommerons « sexualités périphériques », terme qui inclut à l’intérieur du concept tout ce qui s’approche du cercle de la sexualité « normale », et qui exercent leur droit de proclamer leur existence.
Une communication est une pratique textuelle qui doit assumer la tension du texte dans ses liens avec les agents sociaux (races, sexes, genres…). Si on perd de vue cette tension, on peut faire un bon travail intellectuel mais on est sûr de perdre la pratique intellectuelle et politique. Pour politiser les disciplines universitaires, il faudrait les réviser sous la focalisation des pratiques culturelles venues des marges : études post-coloniales, les féminismes et le post-féminisme, les études ethniques, les queer… Bien évidemment cette opération implique de cesser de défendre exclusivement l’universel blanc masculin hétérosexuel et de faire trembler ses privilèges épistémologiques, ses cases disciplinaires et ses universités straight. Il faut impérativement s’éloigner d’une approche subjective réflexive qui a comme centre un sujet neutre, non genré, non marqué par la classe ou la race : enfin universel et blanc. Pour utiliser comme exemple le genre, il faudrait tenir compte « des identités de genre dissonantes (entendez les lesbiennes, les fem*, les gouines, les butch*, les folles, les gouins*, les transgenres, les transexuel(le)s, les bear*, les drag queen, drag king*, bref le reste du monde)4 ».
Se positionner comme individu queer implique d’être indiscipliné et d’adopter comme perspective de travail une position constructiviste plus ou moins radicale qui, pour utiliser un mot de Jacques Derrida, déconstruit la conception du langage, de la culture et les identités. Cette focalisation a pour objectif d’arriver à des niveaux de compréhension du social qui nous permettront d’identifier les relations de domination tout en se rendant capable de les modifier, de les contrarier. Le geste queer manipule les disciplines existantes en renonçant à l’autorité disciplinaire. L’infidélité à l’Académie réside surtout dans le fait de ne pas s’adresser uniquement à ses pairs dans un langage connu d’eux seuls ou qui pourrait être le langage commun à une discipline. Il s’agit d’une redéfinition du destinataire des analyses et de la critique, qui n’est plus la communauté des experts, et qui correspond à une volonté d’intrusion dans l’espace public qui n’est pas sans arrière-pensée politique. Nous sommes d’accord avec Marie-Hélène Bourcier quand elle explique qu’il « faudrait plutôt parler de dé-disciplinarisation. Il s’agit de parasiter les disciplines existantes, de mettre en péril leur stabilité et la conception du sujet humaniste ou universaliste qu’elles continuent de présupposer. Il s’agit de refuser le pouvoir de la discipline5 ».
Les études queer montrent que les disciplines reposent la plupart du temps sur des conceptions ontologiques de l’homme et de la femme, qu’elles s’articulent sur la différence sexuelle, qu’elles sont le produit d’un régime épistémologique hétérosexuel qui aboutit logiquement à exclure les sujets et les objets d’études queer du champ universitaire et des savoirs en général. Dans ce contexte, la posture queer consiste à développer des pratiques de resignification anti-hégémonique, anti-normative pour définir des espaces de résistance à ce régime de savoir qui est aussi un régime de la « normalité ». Cette possibilité de resignification des positions désignées comme abjectes vaut bien sûr pour l’espace universitaire et académique. Mais comment procéder ?
Pour répondre à cette question nous prendrons comme point de départ l’œuvre de Judith Butler : Ce qui fait une vie. Essai sur la violence, la guerre et le deuil6 (en particulier les chapitres « Ne-pas-penser, au nom du normatif » et « L’appel à la non-violence »), et nous proposerons un développement sur la réception que nous faisons de son discours.
Les travaux de Judith Butler questionnent la manière dont les présupposés normatifs déterminent ce qui compte comme humain, ce qui est vivable, légitime et reconnaissable. La pensée de Butler nous invite à faire une analyse critique de la construction des catégories normatives, promues à la fois comme idéaux et comme sujets de la politique. Pour résister aux présupposés normatifs qui déterminent ce qui compte comme humain et ce qui est étranger, non-humain et invivable, Judith Butler propose un travail de réorientation de la politique, à gauche, afin de prendre en compte la vulnérabilité et la précarité comme terrain de réflexion et d’action. Nous proposons une réponse centrée sur le déplacement du concept de Norme vers l’analyse des cadres normatifs qui la produisent. Ce déplacement permet de repenser les mouvements politiques et leurs applications en utilisant en arrière-plan théorique les concepts de performance7 et de performativité auxquels viennent s’ajouter ceux de vulnérabilité et de précarité.
Arrivé à ce point, nous sommes obligé d’ouvrir une brève parenthèse pour marquer la différence entre performativité et performance et leur relation avec les concepts de précarité et de vulnérabilité. La performativité est la répétition de la norme accompagnée d’une dissimulation des traces des constructions répétitives et qui, pourtant, comporte régulation et constriction. En revanche, la performance c’est un faire (ou plutôt un refaire) qui implique – ou pas – une conscience de cette particularité. Néanmoins, la performance peut servir à révéler et à répondre à l’opération normative de la performativité dans le domaine du social. Ainsi, être performant implique de s’éloigner, à répétition, de la norme. Par conséquent, plus on est performant, plus on est précaire, et plus on est précaire, plus on est sensible à la vulnérabilité sociale. Les mécanismes du cadrage opèrent la classification des vies selon qu’elles sont reconnaissables ou pas. C’est bien parce que ce que nous ressentons est conditionné par des cadres servant à soutenir une certaine « hégémonie de la vie » que nos interprétations et nos actions sur le monde se font sur un mode différentiel où des vies sont « pleurables » et d’autres pas. C’est la possibilité et l’impossibilité de deuil qui classe d’une manière différenciée les vies et les populations qui sont jugées comme étant dignes d’être pleurées, dès lors considérées comme vivantes et à protéger, et celles qui ne le sont pas, et pour le coup sont considérées comme mortes, voire menaçantes, et sont sacrifiées au nom de la protection de la vie des autres.
Le recours au concept de vulnérabilité nous a particulièrement interpellé. En effet, pour répondre aux questions posées, Judith Butler8 a mis en avant la proposition de Tariq Modood qui prône « une conception substantielle de la citoyenneté9 » basée sur un échange et définissant par un ensemble dynamique et interactionnel le droit et le statut du citoyen en devenir. De cette manière, l’inclusion civique ou encore la préexistence de la citoyenneté sont dépassées au profit d’une perpétuelle renégociation des statuts et des termes de la reconnaissance.
Mais comment transposer ce raisonnement dans notre univers universitaire et nos pratiques de recherche et d’enseignement ? La reprise de la proposition de Tariq Modood par Judith Butler dans son raisonnement sur la non-violence comme « appel éthique » a questionné nos manières de faire de la recherche et de construire notre relation avec les sujets liés à notre enquête. De quelle manière nous positionnons-nous face aux autres ? Quelle part leur laissons-nous dans la production des données ? Quels discours produisons-nous sur leurs pratiques ? Quelle attention portons-nous à la vulnérabilité de leur vie ainsi qu’à la nôtre ?
Répondre à ces questions permet de comprendre les possibilités et les finalités des actions violentes dans lesquelles nous nous inscrivons. Nos propos font état de nos positionnements défendus au travers de notre sujet de thèse ou encore dans nos pratiques d’enseignement. Autrement dit, il s’agit de se demander de quoi ont besoin ces autres que nous mobilisons et de quoi nous avons besoin pour répondre à la question de la manière dont nous pouvons les entendre et répondre à leurs déclarations et à leurs besoins10. Il nous semble que cette possibilité peut être comprise dans les conditions qui allient ressources personnelles et cadres de production, rendant possible cette mise en scène. Mais comment se révéler comme un être lié aux autres et l’intégrer dans sa démarche de recherche ? Quelles sont, selon nos expériences, les prémisses de ces possibilités ?
Si la considération des conditions de production et des cadres est nécessaire, il nous semble que quelque chose se joue au niveau du sujet. En ce qui nous concerne, ces questions nous intéressent et nous interpellent parce que nous nous sentons en tension et en conflit avec les cadres de production universitaires et en même temps dans une position vulnérable. Nous comprenons cette tension comme provenant de l’activisme queer, qui décadre et nous décadre en tant que chercheur lorsque nous sommes dans notre univers professionnel, qui ne nous installe pas à notre place. L’inverse, c’est-à-dire le décadrage de l’activisme par la présence de dispositions professionnelles est aussi valable et entretient cette tension. Nous situons l’emplacement du conflit à l’intérieur du chercheur lui-même. Parce que ses cadres de référence et d’action sont multiples (multidimensionnels) et non unifiés, ceux-ci s’entrechoquent et créent des compartimentages, des disjonctions et des distorsions inédites permettant d’aménager des espaces de pensée et des idées qui remettent en question le fonctionnement normatif habituel. Si le chercheur est multiple, c’est bien l’idée d’unification des mouvements théoriques – et affectifs – qui le traverse, comme le sous-entend notre raisonnement.
Autrement dit, c’est parce qu’il existe cette tension que nous nous présentons comme des chercheurs en crise et envisageons, à travers les conflits des cadres activiste et universitaire, de travailler à surmonter le présupposé du différentiel existant entre chercheur et profane, parole universitaire et parole du profane. Le discours et les écrits de Judith Butler nous conduisent à nous interroger sur la mise en place de l’égalité et la construction d’une relation éthique entre le chercheur et les sujets mobilisés ou liés à la recherche. En accord avec Judith Butler, la proposition est que la mise en avant d’une précarité partagée passant par la lutte contre la violence d’État et ses cadres normatifs, servent à la mise en question du cadre de production des recherches par lequel « la blessabilité est faussement et inégalement distribuée11 ».
Enfin, comme l’écrit Tariq Modood repris par Judith Butler : « Être citoyen, de même qu’être tout juste devenu citoyen, c’est avoir le droit non seulement d’être reconnu, mais de débattre des termes de la reconnaissance12 ». En conséquence, en tant que membre identifié de la communauté universitaire et en tant qu’activiste queer, nous avons le droit, voire le devoir, d’essayer de faire émerger de nouvelles pratiques de recherche pour éviter toute discrimination de race, de religion, de classe, de genre ou de toute autre catégorie normée prédéfinie par la violence d’État.
