Une génération d’acteurs de l’Histoire et d’auteurs d’histoires

DOI : 10.35562/textures.77

p. 43-51

Traduit de :
Uma geração de actores da História e de escritores de histórias

Plan

Texte

Il n’y a pas de neutralité en écriture. Toutes les littératures appartiennent à un monde donné et expriment un point de vue. Heureusement qu’il en est ainsi : la culture vit de l’interprétation que les hommes donnent de leurs valeurs, traditions et aventures et elle est associée à l’Histoire.

Tout celà pour dire que la littérature sur la guerre coloniale portugaise revêt deux facettes. Il y a celle des écrivains portugais qui écrivent en tant que Portugais – c’est la littérature portugaise – et il y a celle des écrivains qui écrivent en tant qu’Africains ayant lutté contre les Portugais – c’est la littérature nationale de chacun des pays concernés. Ce texte traite de littérature portugaise ; il exprime le point de vue d’un auteur portugais qui a pris part à la guerre coloniale portugaise et qui, confronté à cette expérience, a compris qu’elle ne pouvait être gagnée.

En ce qui me concerne, ma prise de conscience de ce qu’était la guerre coloniale, à partir de ce que j’ai pu observer sur le théâtre des opérations en Angola, au Mozambique et en Guinée-Bissau, m’a convaincu que la victoire était impossible et la défaite certaine.

Cette prise de conscience qui, pour ma part, a d’abord commencé par une « analyse de la situation militaire » a ensuite évolué vers une prise de conscience politique construite autour de trois évidences :

  • l’illégitimité du régime politique portugais en place, de la dictature de Salazar/Caetano ;

  • son incapacité à trouver une solution politique au problème colonial ;

  • l’injustice, inhérente à la situation coloniale, de la non-reconnaissance du droit à l’indépendance des peuples africains des colonies.

C’est un cheminement courant, partagé avec beaucoup d’autres militaires de ma génération et qui nous a conduits à faire tomber le régime et à faire la Révolution du 25 avril. Nous nous sommes d’abord trouvés confrontés à la réalité de la guerre et c’est cela qui a permis notre prise de conscience politique.

Il va de soi que l’on trouve chez les Portugais qui ont écrit sur la guerre coloniale, un large éventail de points de vue, depuis ceux qui n’ont même pas reconnu à leurs adversaires la qualité d’êtres humains jusqu’à ceux qui les ont soutenus dans leurs révoltes et leurs luttes pour la dignité et l’indépendance. Mais cette pluralité n’annule en rien l’existence, évidente à mes yeux, d’un point de vue du colonisateur et d’un point de vue du colonisé.

Même si le colonisateur se place en faveur du colonisé, ou si le colonisé est un allié du colonisateur, cette différence radicale demeure et se reflète toujours dans l’écriture.

En fait on ne peut pas penser comme l’autre, tout au plus peut-on imaginer sa façon de penser. Le loup peut revêtir le pelage de l’agneau, mais il ne peut être l’agneau. Cette distinction, que j’assume, est peut-être comparable à celle qui est faite entre la littérature écrite par des femmes et la littérature écrite par des hommes. Je ne suis pas certain de l’existence d’une littérature féminine et d’une littérature masculine ; cependant, si cette différence existe, alors, je ne doute pas qu’elle est plus ténue, que celle qui sépare la littérature du colonisateur de celle du colonisé.

Autre remarque : quand je me réfère à la littérature, je prends à la fois en compte la fiction (romans et nouvelles) la poésie, l’essai et l’histoire. La séparation des genres littéraires est devenue un problème si difficile à résoudre que je me limite à parler d’auteurs ou d’écrivains. Je laisse à chacun d’entre eux le soin de se définir comme romancier, nouvelliste, poète, essayiste, historien, ou même journaliste, et aux théoriciens le soin de les classer.

Je pense avant tout que la littérature portugaise centrée sur la thématique de la guerre coloniale possède des caractéristiques qui l’individualisent au sein de la littérature portugaise et la distinguent des autres littératures portant sur la guerre. Autrement dit, cette littérature et ses auteurs, malgré des différences de style, de techniques, de sensibilités politiques et idéologiques, révèlent une grande homogénéité dans leur approche thématique.

Ces particularités peuvent être appréhendées grâce à l’analyse des réponses aux questions suivantes :

  • Qui écrit ? – ce qui conduit à s’interroger sur l’existence (ou non) d’une génération d’écrivains de la guerre coloniale ;

  • Qu’est-ce qui s’écrit ? – ce qui implique la recherche des traits communs de la littérature sur la guerre coloniale.

Qui écrit

On peut dire d’une manière générale que celui ou celle qui écrit ou a écrit appartient à une génération d’hommes et de femmes qui ont participé à la guerre coloniale et qui, d’une façon ou d’une autre, ont été acteurs de l’Histoire.

Le fait que la majorité des écrivains de la guerre coloniale ait participé à cette guerre est une caractéristique essentielle, marquante : les récits portent sur ce que les auteurs ont vécu. Comme dirait Camoëns, c’est une écriture « d’un savoir fait d’expérience », une littérature de témoignage.

Même si ces auteurs-acteurs ont participé à la guerre de différentes façons, il est possible de les diviser, en tant qu’auteurs, en plusieurs grands groupes :

Les partisans du régime de Salazar/Caetano et de sa politique coloniale

Ce sont des écrivains comme Reis Ventura et Armor Pires Mota, qui font l’apologie de la politique coloniale portugaise, de ses solutions pour la « Défense de l’outre-mer », de la guerre qui en est un pilier et de ses actions militaires. Ce sont ceux, évidemment, qui ont eu l’opportunité de publier pendant la guerre.

Les opposants

Ils ont participé très tôt à la contestation politique du régime de Salazar/Caetano et se sont opposés à la dictature qui a conduit le Portugal dans l’impasse historique de la guerre coloniale.

Ce sont en majorité des étudiants universitaires ayant pris part aux luttes étudiantes qui ont connu leurs crises majeures en 1962, en 1969 et en 1973.

Au sein de ce groupe on peut distinguer les opposants qui ont connu la guerre, comme Manuel Alegre, Fernando Assis Pacheco, Martins Garcia, et ceux qui ont choisi de déserter, ou y ont échappé, comme Mário de Carvalho.

Ce sont des hommes et des femmes qui ont, dès le départ, une forte conscience politique.

Les participants

Ce sont ceux qui ont participé d’une manière ou d’une autre à cette guerre de 14 ans et qui ont retiré de cette expérience la matière première pour leur travail d’écrivain.

C’est le groupe le plus important en nombre et on y trouve des adeptes de cette guerre et des opposants.

On y trouve ceux qui ont fait la guerre dans des unités de combat, y compris dans les forces spéciales, ainsi que les militaires qui n’ont pas participé directement aux opérations.

On y trouve les militaires de carrière et les soldats du contingent. Ce sont en majorité des officiers, quelques sergents, de très rares soldats ; cette répartition correspond au degré d’instruction, aux habitudes culturelles, aux facilités d’expression et d’accès aux moyens de communication des trois groupes de la hiérarchie militaire.

La plupart des écrivains ayant publié dans les années qui ont suivi la révolution et dans les années 80 avait été, pendant la guerre, des officiers « miliciens », des sous-lieutenants – Rui Teixeira parle de « littérature de sous-lieutenants » dans son livre A Guerra e a Literatura. Ultérieurement, de plus en plus d’œuvres de militaires de carrière, ayant fait la guerre en tant que capitaines, ont été publiées.

L’écriture des premiers est très politisée, très centrée sur le mal intrinsèque de la guerre et sur les souffrances individuelles ; la guerre y apparaît comme une « malchance dans la vie ». Les seconds ont tendance à théoriser sur la guerre, en diluant les causes et les conséquences individuelles dans le phénomène général de la guerre.

Quant aux œuvres des sergents et des soldats, à l’exception de Vicente do Carmo, un sergent parachutiste, elles commencent tout juste à paraître. Ce sont des œuvres curieuses, qui exploitent souvent le potentiel des nouvelles technologies, d’Internet, pour s’exprimer. Il s’agit d’une littérature d’hommes se souvenant des faits marquants de leur mobilisation, très proche de ce qu’ils ont vécu. Elle porte des titres tels que Ma Mobilisation, Ma Compagnie, et intègre parfois le numéro officiel de l’unité et son genre Compagnie de Chasseurs 1333 ou par exemple sa devise Les Lions du Niassa.

On y trouve aussi les femmes qui ont accompagné les hommes mobilisés, comme Lídia Jorge et Joana Ruas, ou celles qui sont originaires d’Afrique, comme Wanda Ramos.

Lídia Jorge a vécu à Beira, au Mozambique, où elle a situé son roman Costa dos Murmúrios1 ; Joana Ruas a vécu à Timor et elle a écrit le magnifique Corpo Colonial.

Indépendamment de leurs positions idéologiques, ce qui unit ces hommes et ces femmes et permet de les classer en « génération » est le fait qu’ils ont vécu un temps marqué par un grand événement et qu’ils l’ont choisi comme thème central ou initial de leur œuvre.

À partir de ce thème de la guerre coloniale, incluant non seulement les actions militaires mais aussi les causes, l’idéologie, l’administration, les conséquences individuelles et collectives, politiques, sociales et psychologiques, de cette guerre, ils ont élaboré ensemble, parfois involontairement, un corpus littéraire qui, selon moi, sera considéré dans le futur comme un chapitre de la littérature portugaise du XXe siècle.

Et bien que beaucoup de ces auteurs aient évolué vers d’autres thématiques, la guerre coloniale a été leur point de départ et reste, même subtilement, présente dans leurs œuvres postérieures.

On peut se demander si ces auteurs auraient écrit s’ils n’avaient pas vécu l’expérience de la guerre. La réponse est la suivante : peut-être auraient-ils écrit et auraient-ils été écrivains, mais tous ne le seraient, sans doute, pas aujourd’hui. Mais il est clair que, sans la guerre, ils n’auraient pas écrit ce qu’ils ont écrit et ne l’auraient pas fait de cette façon.

Une autre question qui se pose est celle de savoir si ces écrivains revendiquent l’appartenance à une génération et ont conscience de se retrouver autour d’une thématique commune. Beaucoup diront que non. Mais ce refus tient davantage à la façon dont chacun se voit et se revoit à l’époque actuelle – l’époque de l’individualité, de l’originalité – qu’à la manière dont il sera jugé à l’avenir.

Ce qui me conduit à accepter comme un fait l’existence d’une génération d’écrivains de la guerre coloniale ce sont, outre les repères temporels et thématiques, les formes qu’ils ont adoptées et qu’ils adoptent encore, c’est le regard que l’on porte sur ce qui s’écrit.

Ce qui s’écrit

Ce qui s’écrit ou a été écrit sur ce thème en littérature portugaise a été défini, notamment par João de Melo, comme littérature de la guerre coloniale, littérature de combat et littérature de libération.

Cette classification a l’avantage de présenter les trois éléments essentiels à l’étude de ces écrits :

  • la guerre coloniale, qui renvoie à la composante idéologique et politique de cette guerre ;

  • le combat, qui renvoie à la composante armée, militaire, opérationnelle de la guerre ;

  • la libération, qui renvoie à l’opposant, l’adversaire, l’autre, l’ennemi sans lequel il n’y aurait pas de guerre.

À mon avis, la composante idéologique et politique de cette guerre est marquée par deux constantes : l’empire et l’outre-mer.

Les grandes idées (l’idéologie) et leur application (la politique) sont deux grands piliers de la guerre coloniale ; elles sont toujours présentes dans les œuvres qui en parlent et trouvent leur origine dans le mythe portugais de l’empire, c’est-à-dire dans l’interprétation portugaise du mot empire, différente de celle des autres nations qui ont été, elles aussi, des puissances coloniales.

Pour les Portugais l’empire est une fuite. Sous la menace du grand voisin espagnol nous avons fui vers la mer. L’empire a été un refuge.

Le fait de voir l’empire portugais comme un refuge permet de mieux comprendre les grandes constantes de la littérature portugaise sur la guerre coloniale et les différences avec celles des autres peuples européens, notamment les Français et les Anglais.

Après la perte du Brésil et de ce qui subsistait de l’Inde (Goa, Daman et Diu), les colonies africaines, les restes de l’empire, étaient pour les Portugais la dernière possibilité d’exister – thèse toujours présente dans les œuvres des attentistes/nationalistes. C’était, a contrario, le lieu où nous cesserions d’exister pour les opposants.

Au fond les deux groupes pensaient la même chose : sans colonies, le Portugal n’existait pas. La seule différence résidait dans le fait que les nationalistes étaient (ou voulaient paraître) optimistes et que les opposants étaient ouvertement pessimistes, dans la lignée du traditionnel décadentisme portugais.

Les conséquences de cette unité de pensée autour de l’empire se reflètent abondamment dans la littérature sur la guerre coloniale. Le fait que nous soyons un empire d’angoissés, que nous vivions toujours dans l’angoisse de la fin, a produit une littérature sans héros ni méchants.

Il n’existe en effet pas de héros dans la littérature de la guerre coloniale : il existe des « types » qui se sont bien comportés dans une situation donnée, comme celui qui est allé secourir le camarade blessé ou s’est sacrifié pour l’autre. Et il n’existe pas non plus de grands méchants, mais seulement des « types » qui se sont mal comportés.

Vous me permettrez ici de faire référence à deux œuvres difficilement classables et qui, même si elles n’ont pas de lien avec la période de la guerre coloniale, l’expliquent bien mieux que de nombreux ouvrages de cette période. Il s’agit de Glória et de Um Herói português – Paiva Couceiro de Vasco Pulido Valente. Dans le premier, une biographie de Vieira de Castro, l’auteur montre cet homme politique opportuniste qui, condamné à la déportation en Angola pour avoir assassiné sa femme, finit par mourir sans gloire dans une Luanda métisse et oubliée. Dans le second, un militaire quichottesque, Paiva Couceiro, anéantit par pure fanfaronnade l’accord que le colon (explorateur) Silva Porto avait passé avec le roi Ndunduma, provoquant le suicide du Portugais, honteux d’avoir manqué à sa parole, et déclenchant une nouvelle révolte des Angolais.

La guerre coloniale sera la continuation de ces politiques. Les colonies seront toujours pour les Portugais un lieu de déportation et d’incompréhension des Africains.

C’est toujours en pensant à l’empire que la littérature de la guerre coloniale s’est développée, mais la divergence entre ses adeptes et ses opposants s’est construite sur un autre concept : celui de l’outre-mer. Ce qui divise les écrivains portugais c’est leur façon de traiter l’outre-mer, et non pas l’empire.

Pour les adeptes de la guerre, l’outre-mer c’était l’empire sous un autre nom ; pour les opposants, c’était un lieu dépourvu de grandeur où quelques Portugais gagnaient leur vie en exploitant les Noirs et où d’autres combattaient et mouraient pour maintenir cette exploitation.

La littérature reflète cette dichotomie. Et, ouvrant une parenthèse pour évoquer la réalité politique qui a entraîné le mouvement des capitaines, la révolution du 25 avril et ses conséquences sur le temps de la décolonisation qui s’en est suivi, il me semble que la décolonisation et les divergences que celle-ci a provoquées sont liées à la difficulté de mettre en relation les concepts d’empire et de l’outre-mer.

De fait, les Portugais étaient, d’une manière générale, fils de l’empire ; de l’extrême gauche à l’extrême droite tous étaient imprégnés du mythe de l’empire. L’empire était notre histoire. Et la grande divergence apparaissait avec la question « Que faire de l’outre-mer ? ». Le problème majeur résidait dans l’impossibilité de conserver l’empire et d’aliéner l’outre-mer. Nous aimions l’empire, pas l’outre-mer. Nous avons encore l’empire en tête, dans notre imaginaire collectif, mais pas l’outre-mer.

Les adeptes de la guerre n’ont jamais réussi à faire passer l’idée d’un combat pour les grandeurs de l’empire. Ce sont les opposants qui ont imposé le concept de déportation d’une génération mobilisée dans une guerre pour une outre-mer détestable, qu’ils ne ressentaient pas comme leur et pour laquelle il ne valait pas la peine de se battre.

Il est curieux d’observer que presque toute la littérature sur la guerre coloniale est une littérature de lamentation sur l’outre-mer mais jamais de négation de l’empire. On se lamente sur les dangers, les conditions dans lesquelles les soldats font la guerre, la distance qui les sépare de leur foyer ; on se lamente sur la médiocrité du présent comparée aux gloires du passé, on déplore les actions ignobles de ceux qui devraient faire la gloire de l’empire : les administrateurs coloniaux, les colons, les missionnaires qui le dépréciaient par leurs actes. Les descriptions de colons et d’administrateurs corrompus ou indolents, de missionnaires traîtres, de militaires déserteurs le montrent bien.

Mais nous parlons déjà de littérature de combat, de la façon dont les Portugais ont représenté la guerre dans la littérature.

Le professeur Rui Teixeira, de l’Universidade Aberta, sans doute le plus grand spécialiste de la littérature portugaise sur la guerre coloniale, à laquelle il a consacré plusieurs ouvrages, A Guerra colonial e o Romance português2, A Guerra e a Literatura3 et O Leitor Hedonista4, résume en trois mots les thèmes caractéristiques de ce genre littéraire : orgueil, culpabilité et nostalgie.

Pour Rui Teixeira, les ouvrages publiés avant le 25 avril, ceux des partisans du régime, se caractérisent par l’orgueil : ils arborent « le casque idéologique », se posent en défenseurs passionnés de l’héroïsme, des valeurs viriles et du militarisme. C’est une littérature aux « principes lunatiques, qui ne voit pas la réalité ». On y trouve Reis Ventura, Amândio César, Armor Pires Mota, Couto Viana mais aussi quelques autres qui ont publié après le 25 avril, comme Alpoim Calvão et Barão da Cunha, deux militaires.

Après la révolution apparaissent les textes de règlements de comptes avec la guerre coloniale, une littérature fondée sur le sentiment de culpabilité, dans ses grandes lignes autopunitives, antimilitariste et antihéroïque. Très souvent autobiographique, elle constitue en grande partie le contrepoint idéologique de la littérature d’exaltation coloniale. Dans cette catégorie, Rui Teixeira inclut des œuvres comme Corpo de Delito de Eusébio Cardoso Martins, Miguel Várzea, Alferes e Paisano de Carlos Urgel Dirceu, Ombro, Arma de José Manuel Mendes, Uma Noite na Guerra de Carlos Coutinho, Primeira Coluna de Napainor de António S. Viana, entre autres.

Selon lui, il faut insérer dans les meilleurs moments de la littérature de la guerre coloniale la poésie de Bação Leal, de Manuel Alegre ou d’Assis Pacheco, le drame Um Jeep em Segunda Mão de Fernando Dacosta, le journal intime Jornal de Campanha de Liberto Cruz et la prose de Joana Ruas.

Quant au roman, il en indique huit « incontournables » : O Capitão Nemo e Eu de Álvaro Guerra, Lugar de Massacre de José Martins Garcia, Os Cus de Judas5 de António Lobo Antunes, Percursos de Wanda Ramos, Nó Cego de Carlos Vale Ferraz, A Costa dos Murmúrios de Lídia Jorge, Jornada de África de Manuel Alegre et Os Navios Negreiros Não Sobem o Cuando de Domingos Lobo.

Indépendamment de tout jugement esthétique et littéraire, toute liste d’œuvres choisies sur la guerre coloniale présente certaines constantes :

  • La totale méconnaissance de la réalité coloniale de la part de la société portugaise et son incapacité à imaginer le choc ressenti par ses protagonistes – militaires et civils – confrontés à cette réalité : la stupéfaction.
    Les questions qui reviennent le plus souvent dans ces œuvres sont : Pourquoi suis-je ici ? Qu’est-ce que je fais ici ?
    Ce sont des questions d’hommes ordinaires pris dans un pan de l’histoire.

  • L’antihéroïcité des protagonistes, le fait qu’ils ne croyaient pas à l’issue victorieuse de la guerre, la résignation qui les portait à faire le minimum – nous sommes très loin de la littérature de Jean Lartéguy dans sa trilogie Les Centurions, Les Prétoriens et Les Mercenaires, ou des Bérets Verts qui ont nourri l’imagination de quelques militaires portugais au début de la guerre.

  • La nostalgie par-dessus tout. La nostalgie de l’aventure (bien que l’aventure soit largement vilipendée), la nostalgie de la jeunesse. Finalement, nous avions tous vingt ans… Et par-dessus tout, une fois de plus et quoi qu’il nous en coûte, l’irrémédiable nostalgie de l’empire…

Enfin, puisque la guerre ne se fait pas sans l’autre, sans l’adversaire, l’ennemi, voici quelques brèves considérations sur sa présence dans la littérature de la guerre coloniale.

Pour les auteurs d’avant le 25 avril et pour ceux qui défendent la guerre, l’ennemi est le Noir. Au mauvais Noir, le « turra »6, le terroriste traître, au service du communisme, que l’on ne désigne jamais comme guérillero – à qui n’est jamais attribuée la qualité de combattant – s’oppose le bon Noir, celui qui « travaille » avec les troupes portugaises comme guide ou interprète, la « recrue » qui a abandonné la lutte et ses compagnons pour se rallier aux Portugais – jamais considéré comme un traître, mais comme un converti.

L’ennemi est encore le métis, une figure négative qui trompe les Noirs aussi bien que les Portugais : un lâche, en principe. Et c’est aussi l’étudiant blanc, le communiste, celui qui a trahi la Patrie.

Pour les auteurs post-25 avril, le Noir, l’Africain en général, est l’exploité, le héros de l’Histoire, le sempiternel combattant pour la liberté et l’indépendance.

L’ennemi est alors le régime et ses agents : militaires de carrière, administrateurs et fonctionnaires coloniaux, colons en général – toujours brutaux et grossiers.

C’est cette vision en noir et blanc – quasiment au sens littéral – que véhicule l’ensemble de la littérature de la guerre coloniale.

Seules les œuvres référencées par Rui Teixeira dans sa classification évitent cette dichotomie.

Les écrits sur la guerre coloniale nous donnent une idée du regard que la génération de la guerre porte sur l’Afrique. Contrairement à la littérature de voyage et à la littérature romantique, la littérature de la guerre coloniale brosse le portrait d’une Afrique en guerre. Il n’y a pas, normalement, de descriptions de beaux paysages, mais plutôt des sentiers poussiéreux ou boueux, infestés de mines ; la forêt est une menace d’où peut surgir une embuscade. Le climat est rude, humide et torride. L’atmosphère est chargée d’électricité, les moustiques piquent les corps. C’est l’Afrique de la « brousse », des casernes isolées, entourées de fils de fer barbelés.

Les descriptions des coutumes des Africains n’abondent pas non plus. Elles se réduisent d’ailleurs à des stéréotypes : des gens pauvres, affamés, qui vivent dans des villages à côté des casernes, les femmes travaillent comme « lavandières », les hommes servent de « guides » et de « porteurs » pendant les opérations militaires. Les militaires les soupçonnent d’avoir des liens avec les guérilleros.

Ce que l’on remarque dans cette littérature, c’est la grande méconnaissance de l’Afrique. Il n’y a presque pas d’observations anthropologiques, ni de curiosité envers les Africains. Tout ce que désirent les militaires, c’est que les deux ans de mobilisation passent le plus vite possible et sans problèmes. Un ouvrage de Vasco Lourenço, capitaine de carrière appelé à devenir l’un des plus importants capitaines du Mouvement des Forces Armées, porte du reste le titre significatif No Regresso Vinham Todos7.

Ces écrits renvoient aussi au lieu où la guerre a été vécue. Ils traitent majoritairement de la guerre en Angola et au Mozambique. La Guinée-Bissau apparaît plus rarement, comme c’est le cas dans As Lágrimas de Aquiles de José Manuel Saraiva.

La Guinée, ou plutôt la guerre en Guinée, est à vrai dire difficile à romancer. Il s’agissait en effet d’une guerre encore moins héroïque que celles qui se déroulaient sur les autres territoires : les troupes portugaises vivaient enfermées dans leurs casernes, sujettes aux attaques des guérilleros du PAIGC8. Les drames se passaient à l’intérieur des abris et il n’y avait pas grand-chose à faire si ce n’est attendre la fin de l’attaque.

Pour en revenir au thème de la nostalgie, il s’agit, à mon sens, du grand thème des œuvres récentes de la littérature de la guerre coloniale. Cette nostalgie est particulièrement évidente dans les ouvrages qui se présentent sous la forme de journaux intimes ou de recueils de correspondance entre les militaires et leurs familles, leurs femmes, leurs fiancées, leurs petites amies.

Aujourd’hui, les anciens militaires exposent leur intimité. C’est le cas de Lobo Antunes qui a publié, par l’intermédiaire de ses filles, les lettres envoyées à sa femme, et d’António Abreu avec son récent Diário da Guiné.

Mais de quelle nostalgie parlent ces œuvres trente ans après la fin de la guerre ? Du désir de revenir en Afrique, de revoir le lieu de l’aventure ou, au contraire, du désir de retrouver son pays et son environnement familier ?

Il s’agit, c’est clair, de la nostalgie du retour à la maison, à la métropole. La génération qui a fait la guerre n’a pas de bons souvenirs d’Afrique, tout au moins dans la littérature de la guerre coloniale. L’Afrique est un mauvais souvenir. Rares sont les références positives, agréables, dans les textes. Il n’existe pas de paradis. La description, dans Nó Cego, du temps passé avec les militaires sur l’île de Mozambique est un des rares moments d’émerveillement devant une contrée, un endroit en Afrique. Mais je suis amoureux de l’Île de Mozambique !

Contrairement aux autres littératures de guerre, cette littérature est marquée par l’absence d’œuvres caractéristiques telles que :

  • les romans dits de « quartier général », c’est-à-dire des œuvres dans lesquelles se tiennent, au centre de la trame, les hommes qui ont conduit la guerre, les politiques, les généraux, leur état-major, les doutes des chefs, leurs conflits. Nous savons tous que ces conflits ont existé, entre Kaúlza de Arriaga et Marcelo Caetano, entre Spínola et Marcelo Caetano, entre généraux, entre généraux et gouverneurs. Mais il n’y a pas d’œuvres sur eux ;

  • les biographies, romancées ou non, des grands acteurs de la guerre. Il n’y a pas de romans sur Spínola, sur Kaúlza de Arriaga, sur des militaires ayant participé aux grandes opérations ;

  • les romans sur ces grandes opérations. Nó Cego fait encore une fois exception : il se rapporte à l’opération « Nó Górdio » réalisée dans le nord du Mozambique en 1970. Il n’existe pas, par exemple, de roman sur le Dien Bien Phu de la guerre coloniale portugaise qui a eu lieu en mai 1973 à Guileje et Guidage en Guinée-Bissau.

Les œuvres relatent de petits/grands drames individuels, ou ceux des petites unités, du peloton, de la compagnie. Il n’existe pas de grand plan, pas de grande fresque. Décidément, la littérature de la guerre coloniale n’aura pas son épopée. Il n’y aura ni Lusiades, ni Histoires Tragico-Maritimes sur elle.

Mais il y a bien une littérature de la guerre coloniale portugaise construite par une génération d’écrivains qui l’ont vécue, une littérature déterminée par le mythe de l’empire et par sa version mineure et corrompue, l’outre-mer, une littérature décadente, pessimiste, antihéroïque.

Que les auteurs soient défenseurs de la guerre ou qu’ils s’y opposent, ils ne croient pas à l’avenir du Portugal. Les défenseurs proposent de combattre jusqu’à l’épuisement, les opposants veulent éviter le combat.

C’est une littérature typiquement portugaise, qui porte en elle presque constamment le mythe de l’éternel retour à un lieu et à un temps lointains et fantastiques que nous avons perdus et que nous ne pensons pas retrouver un jour.

Nous sommes bien portugais.

Lisbonne, le 31 janvier 2007

Notes

1 En français Le Rivage des Murmures, éd. Métailié, 1989, traduction de Geneviève Liebrich (NdT). Retour au texte

2 Rui de Azevedo Teixeira, A guerra colonial e o romance português: Agonia e Catarse, Lisbonne, Notícias, 1998. Retour au texte

3 Rui de Azevedo Teixeira, A guerra e a literatura, Lisbonne, Vega, 2001. Retour au texte

4 Rui de Azevedo Teixeira, O Leitor Hedonista, Lisbonne, Hugin, 2003. Retour au texte

5 En français Le Cul de Judas, éd. Métailié, 1983, traduction de Pierre Léglise-Costa. (NdT) Retour au texte

6 Terme d’argot propre à la guerre coloniale portugaise et signifiant péjorativement « terroriste ». (NdT) Retour au texte

7 Ce titre signifie « Au retour ils étaient tous là ». (NdT) Retour au texte

8 PAIGC : Parti Africain pour l’Indépendance de la Guinée-Bissau et du Cap-Vert. (NdT) Retour au texte

Citer cet article

Référence papier

Carlos Vale Ferraz, « Une génération d’acteurs de l’Histoire et d’auteurs d’histoires », Textures, 20 | 2010, 43-51.

Référence électronique

Carlos Vale Ferraz, « Une génération d’acteurs de l’Histoire et d’auteurs d’histoires », Textures [En ligne], 20 | 2010, mis en ligne le 23 novembre 2022, consulté le 05 octobre 2026. URL : https://publications-prairial.fr/textures/index.php?id=77

Auteur

Carlos Vale Ferraz

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