Le Learning Center de l’université de Haute-Alsace, un projet presque normal

DOI : 10.35562/arabesques.2571

p. 26-27

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Programmé dès 2013, ce projet atypique a profité des retards successifs pour façonner sa singularité, ouvrant finalement en septembre dernier entre les deux confinements.

Le 14 juin 2013, un article pleine page des Dernières Nouvelles d’Alsace titrait : « Une BU hors normes à l’horizon 2017 ». Le concours d’architecture venait d’être remporté par l’architecte mulhousien Hugues Klein, dont le projet avait séduit Mulhouse Alsace Agglomération, maîtrise d’ouvrage du projet. C’était principalement l’architecture qui était qualifiée de « hors normes », tant elle tranchait avec les tracés rectilignes des bâtiments du campus verdoyant d’Illberg, à la lisière de la ville. Elle prétendait s’inscrire en rupture avec l’archétype d’une bibliothèque par ses grandes baies vitrées et ses espaces de convivialité. Aux yeux des professionnels, le propos paraît excessif. Un slogan qui accroche l’œil et éveille la curiosité du néophyte, tout comme le mot de « Learning Center » qui s’immisce dans les lignes de l’article. Pourtant, la bonne fée journaliste penchée sur le berceau de ce projet encore en gestation aurait-elle eu des paroles prophétiques ? Le 1er septembre 2020, le Learning Center ouvre ses portes au public. Un projet anormalement long au regard de ses ambitions initiales, extraordinaire par son audace architecturale et les prouesses techniques qu’il a nécessité, atypique par le choix des missions assurées. Et un final inattendu puisque les derniers travaux intérieurs, les équipements, le déménagement puis l’aménagement, le rodage et l’ouverture se sont déroulés dans les interstices des confinements de mars puis d’octobre 2020.

La dilatation dans le temps d’un projet de construction est un classique. L’originalité tient ici à ce que les aléas ont conduit à des inflexions de fond. Chaque report a pu susciter impatience et frustration mais s’est traduit à chaque fois par un surcroît de créativité et d’agilité, impactant la trajectoire vers un résultat final très éloigné du programme et des plans du concours. On est passé de volumes emboîtés à un espace unique, enroulé autour d’une rampe en spirale qui structure l’ensemble. On a délaissé l’idée initiale de séparer les supports –schématiquement, les rayonnages de livres au rez-de-chaussée et les équipements numériques au premier étage- pour mêler espaces ouverts et fermés et transformer chaque couloir de circulation en zones de déambulation, de rencontre ou de convivialité. Rien que de très normal dans la conception d’un espace public qui, de bibliothèque, a affirmé de plus en plus son identité plus floue de « lieu pour apprendre ». Mais ce galet aux murs courbes, aux fenêtres-hublots, avec ces bancs de bois qui serpentent reste surprenant.

 

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Une approche centrée « usagers »

De la « bibliothèque hors normes » au Learning Center, le glissement fait débat dans la profession. Pour nous, à l’Université de Haute-Alsace, le saut est réellement qualitatif : il tient dans la vocation d’un objet dont nous avons façonné les missions et les fonctions au fil des années. En 2005-2006, le Service commun de documentation, présent sur quatre des cinq campus de l’UHA et composé de quatre bibliothèques intégrées et trois associées, donne l’impulsion initiale avec le CLAM (Certification Langues Autoformation et Multimedia). Les deux services sont animés de la même ambition : proposer un lieu d’accueil confortable, adapté, attractif et ouvert sur la ville. En 2016, le dépôt du permis de construire est l’occasion de resserrer la gestion du projet. Les groupes de travail sont repensés dans une logique multidimensionnelle : aux futurs habitants (bibliothécaires, personnels du CLAM) est associée une myriade de partenaires dont le rôle et l’implication dans le projet restent encore à préciser : enseignants-chercheurs, service de pédagogie universitaire, service des usages numériques, service d’orientation, service d’action culturelle. Chacun veut apporter sa pierre à un projet très soutenu politiquement. Le pilotage se déploie néanmoins sans vision préconçue de l’organisation-cible et de la gouvernance. Progressivement, la ligne directrice s’impose : imprimer à toutes les strates du projet l’approche « usagers ». Cela implique une longue acculturation vers l’idée qu’un Learning Center est un objet architectural ET un projet de service incarné dans la trinité canonique de Graham Bullpitt : « learning, teaching and training »1. L’UHA traduit par : guichet unique, apprentissage des compétences transversales et troisième lieu. Comment ces trois valeurs phares se déclinent-elles dans les murs et dans l’organisation ? La question reviendra, lancinante, jusqu’en 2018.

 

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Cinq pôles structurants

Face à la complexité de la problématique, un consultant est sollicité. Ses conclusions débouchent sur la création d’une structure atypique. Le Learning Center de l’UHA sera un service commun d’un genre nouveau, dont les statuts signeront l’acte de naissance institutionnelle le 1er janvier 2019. Autour de la Direction, cinq responsables de pôles, incarnant chacun une famille d’usages et de métiers différente, conduiront le changement organisationnel : le pôle Ressources (documentaires, numériques, techniques), le pôle Médiations (dédié aux services), le pôle APPUI (centré sur la Pédagogie Universitaire), le pôle FORCE (consacré à la formation et certification aux compétences transversales numériques, linguistiques et informationnelles ainsi qu’au tutorat) et enfin, le pôle Pilotage & Évaluation (constituant l’ossature administrative et financière, l’évaluation et la communication). De leur synergie naîtra un organigramme mis en place le 1er septembre 2019.

Fiche d’identité du projet

Ouverture : 1er septembre 2020

Maîtrise d’ouvrage : Mulhouse Alsace Agglomération (M2A)

Maîtrise d’œuvre : Hugues Klein Architects

Financement : 14,7M€ (CPER) + 1,2M€ équipement

3700m2, 415 places assises

70 000 documents imprimés, 3 salles de formation modulables, 1 espace d’auto-formation en langues, 1 salle de visioconférence, 1 Labcréation audio-vidéo, des espaces de travail collaboratif-pédagogique, 1 cafétéria et 1 espace de rencontre, 1 jardin clos.

Horaires d’ouverture prévus : 8h-22h lundi au vendredi, 9h-17h le samedi.

L’équipe : 50 agents et 5 enseignants rattachés, répartis sur 4 sites (issus de l’ex SCD, des services de formation en langues, de l’ingénierie pédagogique et du numérique).

Un service mis en valeur pendant le confinement

Cette réorganisation aura été finalement très en avance eu égard aux retards de la construction créant, là encore, de l’étrangeté : celle d’implanter un organigramme sans pouvoir en déployer toute la mesure, certaines fonctions, telle la médiation numérique, ne pouvant exister qu’au sein du nouvel équipement. L’année 2020 sera, enfin, celle de l’aboutissement. Nous imaginions une installation normale avec une inauguration à l’automne. Nous étions déjà engagés dans des partenariats prometteurs au sein et au-delà de l’université. Le confinement de mars 2020 a eu un effet tout paradoxal : le Learning Center, sans son bâtiment, est soudain devenu un des services les mieux identifiés et les plus sollicités dans l’université ! Le pôle APPUI a ainsi été submergé par les demandes d’accompagnement des enseignants, et le pôle FORCE, lui, pressé par les étudiants soucieux d’achever leurs parcours de formation en langues. En juin 2020, le déménagement a ramené sur place des équipes globalement enthousiastes d’aller au bout de l’aventure. Une période faite de réunions de plein air, de consignes échangées dans le hall d’une vieille BU vide, ouverte aux quatre vents. Après l’été, l’accueil de nos premiers usagers s’est fait masqué, bridé par les jauges, excluant rassemblements et visites de groupes. Nous avons défait méthodiquement nos choix initiaux, rempilé les chaises neuves et les fauteuils en surnombre, installé des rectangles de plexiglas qui jurent avec les courbes de la banque d’accueil, modifié les circuits de circulation. La liste serait longue de toutes les dérogations que nous avons dû faire aux normes d’usage que nous avions pourtant mis des mois à imaginer. Malgré cela, dès la mi-octobre, la file d’attente s’allonge plusieurs midis par semaine, événement inattendu aux vues de la fréquentation moyenne de l’ancienne BU. À peine pouvions-nous nous en réjouir que le second confinement est arrivé.

Finalement, il aura été effectivement « hors normes » qu’un tel projet se soit autant construit sans bâtiment. Ma conviction s’est forgée qu’un Learning Center réussi doit être et rester un objet anormal : il ne vit qu’en s’adaptant à des usages mouvants, il ne remplit sa mission qu’au regard de manières d’enseigner et d’apprendre mal connues et en perpétuelle révolution.

1 BULPITT, Graham. Les learning centers : de nouveaux espaces pour une nouvelle façon de travailler avec les étudiants

Notes

1 BULPITT, Graham. Les learning centers : de nouveaux espaces pour une nouvelle façon de travailler avec les étudiants [en ligne] in La bibliothèque, lieu de formation ? 9èmes Rencontres Formist, 18 juin 2009, Ecole nationale des sciences de l’information et des bibliothèques, Lyon - Villeurbanne.

Illustrations

 
 
 

References

Bibliographical reference

Anne Boraud, « Le Learning Center de l’université de Haute-Alsace, un projet presque normal », Arabesques, 101 | 2021, 26-27.

Electronic reference

Anne Boraud, « Le Learning Center de l’université de Haute-Alsace, un projet presque normal », Arabesques [Online], 101 | 2021, Online since 17 avril 2021, connection on 21 septembre 2021. URL : https://publications-prairial.fr/arabesques/index.php?id=2571

Author

Anne Boraud

Directrice du Learning Center, Université de Haute-Alsace

anne.boraud@uha.fr

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